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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Reading edition

I

Elle m'apparut, rasant l'eau, Dans le sillage du vaisseau. C'était le soir, elle était belle. J'avais vingt ans depuis un jour; Je compris qu'elle était l'Amour, Et je tendis les bras vers elle.

Son sourire était caressant. Elle me fit signe en passant De la suivre à travers les ombres. Mais soudain je la vis pâlir, Pencher sa tête et s'engloutir Parmi la mer Blanche, au flots sombres.

II

Quatre ans plus tard, sous d'autres cieux, Las de traîner, silencieux, Mon coeur et ses vaines alarmes, Un matin je la reconnus, Sortant des flots comme Vénus, Et riant à travers des larmes.

D'un pied rêveur elle sillait L'onde, où son reflet vacillait Comme dans un miroir qui bouge. «Ton nom?» fis-je. Elle répondit: «L'Espérance!» et se confondit Avec l'azur de la mer Rouge.

III

Plus tard encore, errant toujours, Plus las, plus seul qu'aux premiers jours, Je la retrouvai sur ma route. Mais son front, quoique jeune encor, Semblait triste jusqu'à la mort, Et portait les traces du doute.

Elle rit d'un rire nerveux En secouant de ses cheveux Je ne sais quelles fleurs décloses; Puis, dans un sanglot, murmura: «Je suis ta Gloire!» et s'engouffra Dans la mer Bleue aux vagues roses.

IV

Et plus tard enfin, une nuit, Rongé de fatigue et d'ennui, J'ai vu cette ange de détresse. Mais lors, pour la dernière fois, J'entendis sa mourante voix Qui me dit: «J'étais ta Jeunesse!»

L'eau la berçait comme un beau lis. Sur sa gorge aux tons appâlis Du sang se mêlait à l'ivoire, Et je vis celle que j'aimais S'enfoncer morte et pour jamais Sous les flots verts de la mer Noire.

Mont-Riant, 18 Février 1865.

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