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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

ADIEU

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Adieu! mon âme t'a suivie, Pareille à la fleur endormie Qu'en passant cueille le zéphir. Avec toi, j'ai senti partir Encor un lambeau de ma vie.

Adieu, toi qui crois en partant Qu'un déchirement d'un instant N'a pas de mortelles alarmes; Toi dont les yeux remplis de larmes Étaient si doux en me quittant.

Adieu, toi qui dans la nuit sombre, Sur ce lit, vide maintenant, A travers nos baisers sans nombre Murmurais follement dans l'ombre Ces mots que le coeur seul entend!

Adieu, toi dont l'épaule nue A tant de fois caché mes pleurs! Je verrai toujours tes pâleurs Devant ma tristesse inconnue.

Tu t'en souviens, du mal sans nom Dont tu t'effrayais sans raison, Lorsqu'il me prenait sur ta couche; Ces accès-là me reviendront, Et les pleurs qu'ils me coûteront Ne s'éteindront plus sur ta bouche.

Quel est donc ce frisson subit D'une fièvre incompréhensible? Que me veut cet être invisible Qui vient s'asseoir près de mon lit?

Quelle est cette voix qui m'appelle Et qui me fait pâlir d'effroi? D'où vient-elle? que me veut-elle? Pourquoi cette pâleur mortelle Dès que je l'entends près de moi?

Pourquoi suis-je sous son empire? Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux! C'est quand je ne veux plus maudire: Soudain, au milieu d'un sourire, Je sens mon coeur qui se déchire Sous l'étreinte d'un mal affreux.

Et si, pour tromper cette fièvre, J'étreignais ton corps adoré, A peine l'avais-je effleuré Que sur ton front décoloré Je sentais se glacer ma lèvre.

II

Je me souviens surtout d'un soir. J'étais d'une tristesse affreuse; Sur l'oreiller, nue et rêveuse, Tu le soulevais pour t'asseoir: Tout à coup, sortit du ciel noir Comme un spectre au fond d'un miroir, La lune blafarde et peureuse. Je n'y puis songer sans te voir Dans cette pâleur lumineuse, Immobile et silencieuse Devant mon sombre désespoir.

Je voyais ta douce figure Pâle et muette de terreur; Je contemplais avec stupeur Ton expression morne et pure, Et cela me brisait le coeur De voir pleurer sur ta blancheur Les ondes de ta chevelure.

Quel est ce démon acharné, Cette voix qui jamais ne change? On dirait l'ombre d'un damné Qui me poursuit et qui se venge. Est-ce un fantôme inanimé? Un spectre dont je suis aimé? Ou plutôt quelque mauvais ange Auquel je suis abandonné? Rien ne peut lui donner le change. Quel est-il donc, ce mal étrange Qui ne m'a jamais pardonné?

Mais, durant ces nuits de folie, Souffrant de ces maux inconnus, Dans la blancheur de tes bras nus Je cachais ma tête pâlie; O vision ensevelie! Je sens à ma mélancolie Que je ne te reverrai plus.

Adieu! le Destin nous égare: Pourquoi partir quand tu m'aimais? Le coup de vent qui nous sépare Va nous séparer pour jamais.

Dans un mois, ou dans une année, Si tu songes à nos amours Sans en avoir l'âme troublée: Par une belle matinée, Pense à cette heure désolée, La dernière de nos beaux jours! Car cette heure, à peine envolée, Tu la regretteras toujours!

Adieu! pense au cri de détresse Que mon coeur te jette en partant. Adieu, ma vie et ma maîtresse, Adieu! songe à notre tendresse, Songe à notre dernier instant!

Adieu! sois heureuse et m'oublie. Que Dieu te guide par la main! Et que douce te soit la vie, Comme le soleil d'Italie Qui nous souriait ce matin!

Oublions-nous, quoi qu'il advienne! L'éternité qui va s'ouvrir, Qu'elle soit païenne ou chrétienne, Passera sans nous réunir. Dieu m'aurait dû faire mourir Lorsque ta main serrait la mienne. Hélas! j'ai peur du souvenir.

O souvenir! volupté sombre, Source de désespoirs sans nombre, Qu'un autre te célèbre encor! Moi je te crains! Tu n'es qu'une ombre Et toute ombre rappelle un mort.

Tu n'es qu'un compagnon perfide Qui nous empêche de guérir, Souvenir! ô spectre livide, Qui n'es bon qu'à faire souffrir!

13 Juillet 1863.

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