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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

A L'HOTELLERIE

Reading edition

—SOUVENIR DE MUSSET—

I

Il est des jours, Dieu me pardonne! Où, sans mentir, Je sauterais de la Colonne Pour en finir.

D'où vient cette mélancolie? Voyons un peu: Suis-je en veine de poésie? Mais non, par Dieu!

Est-ce un de ces spleens qu'on éprouve Quand, par moment, Votre étourdi de coeur se trouve Seul en aimant?

Suis-je dans mes jours de tristesse? Ai-je un trésor Caché dont le souci m'oppresse? Ou bien encor

La province me semble-t-elle Bête à ce point Qu'il n'est rien qu'on puisse chez elle Trouver à point?

La connaissez-vous, la province? Pour aujourd'hui, Hélas! j'y bâille comme un prince Mourant d'ennui.

Lyon! dire qu'on y demeure! Séjour mortel! Si je couche ici, que je meure Dans cet hôtel!

Par hasard, est-ce que vous êtes De mon avis, Que rien, même en ses jours de fêtes, Ne vaut Paris?

Car Paris! ah! mademoiselle, C'est là qu'on vit; C'est là que la femme est fidèle, A ce qu'on dit.

C'est là que l'Amour vend ses pommes Et mille riens, Et c'est le pays des grands hommes Et des vauriens.

Ah! c'est beau, Paris! Pour les femmes, Quel paradis, Et quel purgatoire, ô mesdames, Pour les maris!

Ces pauvres gens … mais je m'arrête; Car, Dieu merci! Pas plus que vous ne m'inquiète Un tel souci!

Mon avis, puisque la franchise Est de saison, Est que vous avez, quoi qu'on dise, Toujours raison;

D'abord parce que, dans la vie, Autant qu'on peut, Je trouve qu'il faut suivre un peu Sa fantaisie;

Et puis, vous savez bien, Ninon, Vous que j'implore, Que, tout ce que vous trouvez bon, Moi je l'adore.

Et je le dis sincèrement, Chacun avoue, Femmes, que le bon Dieu vous doue Très-joliment.

Et qu'il n'est pas un homme au monde Qui vaille enfin La moindre fille, brune ou blonde. C'est bien certain.

II

Pour en revenir au malaise De mon esprit, Nous parlions de ce qui me pèse Et m'assombrit:

Non! ce n'est ni la Poésie Au front rêveur, Engendrant la mélancolie Dans tout le coeur;

Ni le spleen qui bâille et qui bâille, Le spleen maudit Triste et plat comme une muraille Qu'on reblanchit;

Ni rien des malheurs de la vie, Petits ou grands, Qui passent et que l'on oublie Avec le temps.

Mais alors, d'où vient que mon âme Voit tout en noir? Que mon coeur palpite, sans flamme Et sans espoir?

Quel est donc ce malaise étrange Qui m'engourdit? Est-ce mon diable ou mon bon ange Qui m'affadit?

Je crois que j'aimais ma maîtresse, Sans m'en douter; Et que je suis plein de tristesse De la quitter.

Suis-je donc un amant fidèle? Car, en un mot, J'ai dans l'âme une peur mortelle De l'aimer trop.

Je laisse, hélas! tout ce que j'aime Derrière moi; Si je pleure au fond de moi-même, Voilà pourquoi.

Je sens que mon coeur se réveille, Espoir déçu! Quand je le crois mort, il sommeille A mon insu.

Nous avons beau faire, notre âme Subsiste en nous Et brûle, étincelle sans flamme, D'un feu plus doux.

Cette étincelle est notre vie, Joie ou malheur; Sa lueur, ardente ou pâlie, Jamais ne meurt.

C'est la mystérieuse chaîne Qui nous unit A tout ce que notre âme en peine Aime et bénit;

C'est l'amour qui tue ou fait vivre; C'est notre sort; C'est l'étoile qu'il nous faut suivre Après la mort.

Dieu l'a dit, et la destinée Suit son chemin Comme une ennemie acharnée Du genre humain.

Je marchais, croyant pour la vie, Mon coeur brisé, Et voilà que ce coeur me crie: «Tu t'es trompé!»

Mes amis, ma mère et mon père, Je vous aimais. J'aimais ma maîtresse, ah! misère! Plus que jamais.

Ah! si c'est bien toi qui déchaînes Charmes et peines! S'il est vrai que, toujours, demain Soit dans ta main!

Mon Dieu, si nos blessures même Viennent de toi! Si mon cri n'était qu'un blasphème, Pardonne-moi.

1858.

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