DÉCLARATION D'ÉCOLIER
Reading edition
—A CONSTANT COQUELIN—
I
Madame, ayez la politesse De m'écouter, fût-ce un instant: J'ai quinze ans, sans qu'il y paraisse, Et je ne suis plus un enfant. Veuillez donc, sans vous mettre à rire, Me prêter une oreille ou deux, Car j'ai quelque chose à vous dire De très-grave et très-sérieux.
Je ne sais trop comment m'y prendre, Le courage va me manquer: Promettez-moi de me comprendre, N'ayez pas l'air de vous moquer! Ce que j'éprouve m'épouvante, Mais m'épouvante … au dernier point! Et si vous croyez que j'invente, Vous vous méprenez de bien loin.
Si vous connaissiez la nature Du mal dont je suis châtié! Vous feriez une autre figure, Et m'auriez en grande pitié. C'est un malaise fort bizarre, Pour moi seul sans doute inventé, Et qui doit être un cas très-rare, Peu connu de la Faculté.
C'est une espèce de folie, Bien effrayante, en vérité! Car elle est à la fois remplie De douceur et de cruauté.
Mais ce que je tremble de dire, C'est qu'en tous temps, c'est qu'en tous lieux, Ce qui me cause ce martyre, Condamnable et mystérieux, C'est … cela va bien vous surprendre; Ah! madame, pardonnez-moi! C'est vous!—Et vous devez comprendre A présent quel est mon émoi. Je sens le rouge qui me monte! Surtout, jurez-moi le secret; Car, bien sur, je mourrais de honte Le jour où cela se saurait.
Oui, c'est vous qui troublez ma vie, Vous dont l'image me poursuit, Vous, ma douleur et ma folie! Vous, mon soleil, et vous, ma nuit! C'est vous, quand la lune éplorée Sur mes vitres vient scintiller; C'est vous, dans sa lueur nacrée, Vous dont je vois les yeux briller! Et si le sommeil, faisant trêve, Gagne un instant mon front pâli, C'est vous encor que dans mon rêve Je vois passer près de mon lit!
C'est vous dont je vois le sourire! C'est vous dont je sens le toucher! Et même, alors que je respire, C'est vous que j'entends respirer! Je sens votre main qui m'effleure, Et je m'éveille en étouffant, Et je me désole et je pleure, Et je pleure comme un enfant. Et cette vision m'est chère, Madame, et chère ma douleur…. Ah! ne vous montrez point sévère, Car vous me briseriez le coeur!
II
Je sais que j'aurais dû me taire. Mais n'en ayez point de courroux. Ayez pitié de ma misère, Laissez-moi vivre auprès de vous. Laissez-moi vous voir, vous entendre. Laissez-moi toucher votre main; Je ne sais ce qui m'a pu prendre, Mais ce sera passé demain.
Il me faut pourtant vous apprendre Que cela m'a pris tout d'un coup, Sans que j'y pusse rien comprendre, Un jeudi qu'il neigeait beaucoup!
Vous étiez en fourrure grise; C'était à Paris, cet hiver. Je me rappelle votre mise Tout comme si c'était hier. Vous veniez de monter très-vite, Ma mère était à la maison! Vous alliez faire une visite, Et je sortais de ma leçon. Vous aviez quelques airs de reine Que je trouvais fort de mon goût, Mais vous me regardiez à peine, Et vous m'intimidiez beaucoup.
Quant à moi, malgré ma contrainte, Je vous regardais de mon mieux, Et j'ai si bien pris votre empreinte, Que je l'ai toujours dans les yeux. Pour vous voir monter en voiture Je collai mon front aux carreaux, Et restai dans cette posture Tant que je pus voir vos chevaux. Puis, comme un avare en cachette, Je fermai ma chambre aux verrous, Et je repassai dans ma tête Tout ce que j'avais vu de vous.
Je vous avais vue un peu vite, Mais j'avais pourtant remarqué Que vous aviez la main petite Et le poignet bien attaché. Ce poignet devint ma folie, Ce fut là ce qui me perdit! L'attache eût été moins jolie, Je crois que je serais guéri. Tels qu'ils sont au bout de vos manches, Vos petits poignets fin serrés M'ont fait passer bien des nuits blanches Et bien des jours décolorés.
Mais je veux m'efforcer d'en rire, Et j'ai des larmes dans les yeux. Qu'ai-je fait pour qu'un tel martyre Me déchire le coeur en deux?
Hélas! qui change ainsi ma vie? De quel mal est-ce là le cours? C'est quelque horrible maladie Sans précédent jusqu'à nos jours!
C'est une torture mortelle! Je l'ai gagnée en vous voyant, Et je crois, lorsqu'elle s'en mêle, Que la douleur me rend méchant.
Eh bien, cette souffrance affreuse, Dont je parle avec tant d'effroi, Je la voudrais contagieuse. Pour que vous l'eussiez avec moi!