L'ILE,
Paulin Paris translation
OU
CHRISTIAN ET SES CAMARADES.
AVERTISSEMENT.
Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement de l'équipage la Bonté, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie sur la Relation des îles Tonga, par Marnier.
Chant Premier.
1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le vaisseau avançait avec grâce, traçant sur les flots un sentier mobile. La vague entr'ouverte par la proue se courbait en sillons complaisans devant la majestueuse charrue. L'onde immense embrassait toute la perspective, et derrière s'évanouissaient maints rivages de la Mer du Sud. La nuit paisible, déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante obscurité aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, avertis de l'approche du jour, s'élançaient au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt ses premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan leurs scintillans regards, et disparaissaient devant une clarté plus radieuse. La voile reprenait sa blancheur naguère obscurcie; une brise rafraîchissante glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan annonçait la venue du soleil;--mais un coup sera tenté avant qu'il n'apparaisse.
2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant dans ceux qui faisaient la veille. Il rêvait des rivages désirés de la vieille Angleterre, de ses travaux récompensés, de ses dangers évanouis; son nom était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui avaient visité les pôles, séjour des orages. Le plus difficile était passé, rien ne pouvait justifier de nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil avait-il pour lui des dangers? Hélas! son tillac était foulé par un pied indiscipliné; des mains plus inhabiles voulaient diriger la voile du vaisseau; de jeunes cœurs, languissant après je ne sais quelle île favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où les femmes sourient pendant tout l'été; des hommes éloignés de leur patrie, et qui, trop long-tems voyageurs, n'avaient jamais revu la maison natale, ou l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare, préféraient une fraîche et douce grotte sauvage à l'incertitude des flots.--Puis le souvenir des fruits savoureux que donnait une terre incultivée; des forêts qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux qu'ils y frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance étendait sa corne fortunée; des terres, domaine commun et indépendant d'un seul possesseur..... Puis le vœu que les siècles n'ont jamais étouffé dans le cœur de l'homme--de ne connaître d'autre maître que sa volonté; la terre offrant à sa surface des mines non exploitées; la liberté qu'on y trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; ce jardin commun ouvert devant tous les pas, où la nature traite en tendre mère tout un peuple charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs fruits, seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots toujours retenus à l'entour des rivages; leur chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect enfin si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient les objets et la contrée qui réveillaient les désirs de ces marins,--désirs qu'ils devaient chèrement expier.
3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte! debout! debout!--Hélas! il est trop tard! derrière ta case se tient le féroce rebelle proclamant déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres sont enchaînés, la baïonnette touche ton sein, les mains qui tremblaient à ta voix te saisissent; traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres pour suivre une direction, ou se développer; cet esprit sauvage qui voudrait étouffer à force de délire le sentiment de sa révolte, fait briller autour de toi les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le chef qu'ils sacrifient: car jamais l'homme ne peut étourdir le cri de la conscience, s'il ne porte à ses lèvres la coupe passionnée de la rage.
4. C'est en vain que, bravant l'œil de la mort, ta poitrine menacée implore ceux de tes compagnons restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils sont rares: il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des cœurs plus indociles. En vain tu cherches la cause: la malédiction est leur seule réponse, ou la menace de quelque chose de pire. A tes yeux brille le poignard homicide; sur ta gorge reste suspendue la baïonnette effilée; les mousquets chargés t'environnent, et semblent prêts à terminer tes jours. Tu les y encourages, en leur criant: Feu! Mais des cœurs impitoyables admirent encore, et quelque souvenir de leur ancien respect les arrête, plutôt que la voix méconnue de leurs devoirs; ils ne voudraient pas perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent t'abandonner à la merci des flots.
5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau chef; et qui jamais osa dire non à la révolte dans la première impétuosité de son ivresse, dans les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe est disposée avec tout l'empressement de la haine; et déjà de légères planches te séparent seules de l'abîme qui doit t'engloutir; de faibles provisions te promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est justement ce qu'il faut d'eau et de pain pour garantir quelques jours le moribond de la mort; de plus, quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages sont ensuite ajoutés, aux instances de ceux qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et les flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des pôles, cette aiguille sensible, ame de la navigation.
6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge à propos d'étouffer le premier sentiment de son crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt à la voix de la raison! «De l'eau-de-vie pour les héros!» Ainsi jadis s'était écrié Burke;--et sans doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos héros partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans applaudissemens, ils vidèrent la coupe. Huzza! huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange exclamation de la part des fils de la révolte! Comment cette île délicieuse, cette terre chérie de la nature, des cœurs aimans, des fêtes sans périls, des mœurs aimables, étrangères à l'art, cette opulence commune, cet amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il avoir des charmes pour de grossiers marins ballottés sous leurs mâts par chaque souffle de vent? Et maintenant, par quels nouveaux crimes se préparent-ils à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos? Hélas! telle est notre nature! notre but est le même à tous, seulement nous suivons des routes diverses; nos moyens, notre naissance, notre pays, notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est plus puissant sur notre faible poussière que tout ce qui est en dehors du misérable cercle de notre égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de nous-mêmes une faible voix troublant le silence de l'intérêt ou le tumulte de la gloire; quelle que soit notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu fait toujours entendre son oracle, la conscience de l'homme!
8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant avouait un révolté pour son maître,--un matelot, moins endurci que ses compagnons, témoigna cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le malheur. D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens de son ancien chef, et cherchait même, à force de signes, à lui exprimer son compatissant repentir. Déjà même il avançait un humide flacon jusqu'à ses lèvres arides et desséchées; mais bientôt, observé lui-même, ce gardien fut éloigné, et la pitié cessa de percer le nuage que la sédition étendait autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux et sombre jeune homme que, pour son malheur, avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en désignant la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait la vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant, il n'avait pas étouffé toute sympathie. Un mot pouvait encore ramener le remords dans cette ame violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient pas, la victime put le reconnaître. Quand Bligh, avec un ton de reproche amer, lui demanda qu'était devenu le souvenir des anciens bienfaits;--qu'étaient devenues ses espérances d'une gloire supérieure à celle des mille écussons pompeux de la Grande-Bretagne? ses lèvres tremblantes semblèrent céder devant une force invincible. «C'est cela! c'est cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il n'en dit pas davantage; mais, poussant dans sa barque son maître, il le confia au faible esquif. Sa langue ne put articuler d'autres accens; mais combien d'idées dans ses brusques adieux!
9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait sur les ondes; la brise tantôt s'engouffrait, tantôt ressortait de ses humides grottes. Son aile capricieuse s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons de l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne. D'une rame désespérée et presque silencieuse, déjà l'esquif se creusait un chemin redouté vers une roche à peine visible, qui dressait, comme un lointain nuage, son front au-dessus des flots. La chaloupe et le vaisseau ne se réuniront plus! mais ce n'est pas à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs dangers continuels, leurs rares espérances; leurs jours de péril, leurs nuits de désespoir; leur courage toujours le même, quand il semblait le plus inutile; la famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à l'œil même de sa mère; les autres maux, assez horribles pour faire trêve à la faim, jusqu'à ce qu'elle n'eût plus sur eux de prise; les fureurs et les égards de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt les laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues qui ne cédaient qu'à tous leurs efforts réunis.--Une fièvre continue, une soif sèche, qui leur faisait saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient leurs os nus, savourer avec délices la froide humidité des nuits orageuses, et presser avidement la toile tendue sur leur tête, pour recueillir quelques gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde sauvage, pour redemander un asile plus sûr encore aux flots impitoyables. Et pourtant, il fut accordé à ces spectres animés de raconter leurs dangers passés, et des angoisses telles que jamais les annales de l'humide abîme n'en avaient retracées, pour arracher de la terreur aux hommes, aux femmes des larmes.
Chant Deuxième.
2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du sépulcre; nous rivaliserons de plaisir avec les esprits des bocages promis; puis nous plongerons, et nous jouirons au sein des vagues; puis nous déposerons nos membres sur le tendre gazon; bientôt, humides encore de nos premiers jeux, nous oindrons nos corps de l'huile embaumée; nous laisserons les fleurs cueillies sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes empreintes du souvenir des braves. Mais voici la nuit; le Mooa dissipe nos projets: déjà, près de nous, retentit le bruissement des mâts. Et pourtant le flambeau, signal de la danse, répand ses étincelles cadencées sur le gazon de Marli. Nous aussi, courons-y; là, nous nous rappellerons l'heureux souvenir de maintes fêtes, avant que Fiji n'eût soufflé dans la trompe guerrière, avant que les ennemis ne parussent dans leurs canots à la portée de nos rivages. Hélas! par eux se flétrit la fleur du genre humain; hélas! par eux les ronces se dressent à l'envi dans nos champs; et par eux est oublié le ravissement que nous éprouvions à errer à la lueur de la lune, avec l'amour pour unique compagnon de nos pas. Résignons-nous:--ils nous ont appris à manier une massue, à inonder nos champs d'une pluie de flèches. Qu'ils recueillent la moisson qu'ils nous ont forcé de semer. Mais cette nuit doit être toute entière aux fêtes; demain il nous faudra partir. Frappez la danse! emplissez la large coupe!--demain nous pouvons mourir. Enveloppons nos membres dans des vêtemens d'été; autour de nos reins déployons le blanc de Tappa; que des guirlandes fraîches comme le printems même forment notre couronne, et qu'autour de nos épaules brillent les grains de l'hooni: ses vives couleurs contrasteront avec la teinte de feu des poitrines qui battent sous elles.
3. Mais la danse a cessé.--Ah! restez encore! arrêtez! ne déposez pas le sourire de fête. C'est demain que nous partons pour le Mooa; demain, non pas cette nuit:--la nuit appartient encore à la tendresse. Jeunes enchanteresses de la joyeuse Licoo, rendez-nous les guirlandes que nous préférons au sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes! comme chacun de nos sens excité, ravi et doublé, rend hommage à votre beauté! Ainsi les fleurs qui parsèment le rocher de Mataloco, portent leurs parfums jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous aussi, nous nous rendrons à Licoo; mais, ô mon cœur, que dis-je? nous irons?--et demain il nous faut partir!
4. Tels étaient les chants--harmonie des jours que l'approche des flottes européennes n'avait pas encore infectés. Sans doute, ces insulaires avaient leurs vices--ceux que la nature tolère--et résultats de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres: ceux qui naissent de l'excès de la civilisation, ceux qui, chez les peuples sauvages, inspirent le plus d'horreur. Qui n'a pas vu le règne de l'hypocrisie,--les prières d'Abel réunies aux forfaits de Caïn, qui ne les a pas vus, dis-je, peut, de son balcon, voir la preuve que notre vieux monde est mille fois plus perverti que le nouveau;--mais il n'est plus de nouveau monde, si ce n'est aux lieux où Colombie vient de voir naître deux gigantesques enfans de la liberté; où le Chimboraço peut à son gré promener son regard de Titan sur les flots, les airs et la terre, sans y rencontrer un esclave!
5. Telle était l'épopée des jours de tradition; les chants auxquels se rattachait la gloire des morts, quand la gloire n'avait d'autre expression que celle d'une mélodie presque divine. Ces chants ne satisfont pas l'œil glacé du sceptique, mais ils livrent à la puissance de l'harmonie une histoire entière. C'est un Achille enfant, qui, la lyre du Centaure en main, apprend à surpasser la vertu des tems passés. Le simple couplet d'une vieille et chère ballade, répété par les roches, se confondant avec le vagissement des ondes, parti de la pelouse humectée par un murmurant ruisseau, ou multiplié par les échos prolongés des montagnes, a, sur les cœurs naïfs, plus de pouvoir que toutes les colonnes érigées par les favoris de la victoire. Il garde son éloquence, quand les hiéroglyphes ne sont plus qu'une source de conjectures ou de rêveries pour les sages ou les savans. Primitive et virginale expression du cœur, il nous attendrit, quand les monumens de l'histoire nous fatiguent. Telle était cette chanson barbare,--car le chant est né chez les barbares;--telle en inspirait la solitude des hommes du nord, qui vinrent nous conquérir, et telle en inspirera toujours la contrée que nul ennemi lointain ne sera venu détruire ou civiliser. Quelle impression plus vive et plus puissante produiraient aujourd'hui sur les cœurs les artifices de notre savante musique?
6. Alors ces mélodies, inconnues aujourd'hui, traversaient suavement le gracieux silence des airs, la douce sieste d'une journée d'été, le calme après-midi de Toobonai; alors chaque fleur était épanouie, l'air était un immense parfum, un léger souffle commençait à balancer le palmier, la première impression de la brise encore silencieuse effleurait les ondes comme pour transporter la fraîcheur dans la grotte avide. C'était l'asile de la chanteuse et du jeune étranger qui lui avait appris les douloureux plaisirs de l'amour, plaisirs toujours enivrans, mais surtout pour les cœurs qui ne savent pas encore qu'on puisse les perdre, et qui s'élancent comme des martyrs sur leur bûcher funéraire, tellement ravis dans leur délirant enthousiasme, que rien dans la vie ne leur semblerait comparable aux joies de cette mort: aussi meurent-ils réellement. Qu'est-ce, en effet, pour eux, que les autres promesses de la vie, à côté de l'idée seule de cet entraînement, de cette exaltation de toutes les forces de la nature? Aussi nos rêves d'une meilleure vie sont-ils renfermés dans l'espoir d'aimer éternellement encore.
7. Là était assise l'aimable sauvage du désert, enfant par les années, femme par les formes, quand on se reporte à l'enfance de nos froids climats, où rien n'atteint une prompte maturité, à l'exception du crime. Mais c'était l'enfant d'un monde enfant, et comme la nature, charmante, animée et naïve; noire comme la nuit, mais la nuit avec tous ses astres, ou comme la grotte étincelante de stalactites. Ses yeux étaient un langage et un charme; ses contours, ceux d'Aphrodite sur son char de coquillage, et au milieu d'un riant cortége d'Amours. Voluptueuse comme la première approche du sommeil, et pourtant pleine de vie,--car ses joues, brunies par les feux du tropique, se nuançaient souvent d'une aimable rougeur; le sang des brûlans climats colorait son cou, et traçait un sillon radieux sur la pâleur obscure de ses épaules, comme on voit dans l'onde ténébreuse les rameaux du corail attirer le plongeur vers les grottes qu'ils rougissent. Telle était la fille des mers du Sud. Telle qu'une vague dont la force pouvait soulever la barque fortunée des autres, heureuse de leur bonheur, triste de leurs seules peines; son sein brûlant, énergique, et pourtant fidèle, ne recelait pas de joie égale à celle qu'elle donnait. Ses espérances n'allaient pas au-delà de l'expérience, cette pierre de touche glaciale, dont le contact dépouille ordinairement tous les objets de leurs radieuses couleurs. Elle ne redoutait pas les maux; elle n'en connaissait aucun, ou, si elle en connaissait, ils étaient bientôt--trop tôt--oubliés. Ses souris et ses larmes passaient avec la rapidité du vent ridant la surface des lacs, et troublant, sans le briser, leur délicat miroir. Bientôt la sérénité remontera d'une profondeur non sondée, ou descendra des sources pures de la montagne, jusqu'à ce qu'enfin un tremblement de terre, bouleversant la grotte de la Naïade, en dissipera les ondes, les chassera devant lui dans quelque cavité déserte, devenue le réceptacle d'un marais fétide. La fille des îles partagera-t-elle leur destin? Hélas! le changement éternel agite la vague incertaine de l'humanité; mais ceux qui tombent, comme tomberont les mondes eux-mêmes, renaîtront du moins, s'ils ont bien vécu, en esprits supérieurs à l'univers écrasé.
9. Tu souris, lecteur.--Pour celui qui voit les choses d'un œil facile à se laisser éblouir, de telles comparaisons semblent prises bien haut à propos du nom obscur d'un être dont le sort n'a rien de commun avec la gloire, Rome, le Chili, Hellas ou l'Arabie. Tu souris? j'y consens: il vaut mieux sourire que de soupirer; cependant il aurait pu être tout ce que j'ai dit. C'était un homme dont l'esprit ambitieux l'entraînait toujours en avant, formé pour devenir un héros patriote ou un chef despotique; pour faire la gloire ou le malheur d'une nation. Il était né sous des auspices qui font l'homme plus grand ou plus abject que l'imagination même n'a osé le rêver. Mais tout ceci n'est que chimères; dites enfin, qu'est-il dans ces lieux?--c'est un frais adolescent, un jeune mutin affranchi par la révolte; c'est le blond Torquil, qui ne connaît pas plus d'entraves que les vagues écumeuses de l'océan,--c'est l'époux de la fiancée de Toobonaï.
11. Les hommes blancs débarquèrent. Est-il besoin de dire le reste? le nouveau monde étendit sa main noire à l'ancien. Chacun d'eux était une merveille pour l'autre, et l'attrait de la surprise et de l'admiration fit bientôt place à un sentiment plus bienveillant. Parmi ces enfans du soleil, l'accueil des pères fut affectueux; celui des filles, agitées par de plus douces passions, le fut bien plus encore. Ils s'unirent par de tendres liens. Les enfans des tempêtes s'aperçurent que la beauté peut être jointe à une peau noire, et les filles de l'île admirèrent à leur tour cette teinte plus pâle, qui paraît si blanche aux climats qui ne connaissent pas la neige. La course, la chasse, la liberté d'errer sur ce sol, où chaque cabane était la leur; le plaisir de jeter un filet à la mer, de s'élancer dans ces légers canots qui voguent sur cet archipel, au sein bleuâtre duquel s'élèvent ces îles heureuses; ce sommeil rafraîchissant obtenu par de joyeux travaux; ce palmier qui nous représente la plus majestueuse Dryade des forêts, où l'enfance du jeune Bacchus fut cachée, et dont la cime, ombrageant la vigne renfermée dans son sein, est si élevée que l'aigle bâtit rarement son nid plus haut; le festin composé de caviar et d'ignames; ce cocotier qui porte à la fois la coupe, le lait et le fruit; l'arbre à pain qui, sans le secours de la charrue et du moissonneur, donne l'abondant produit d'un champ cultivé, tandis que ses pains, offrandes de la nature, cuisant sans l'aide d'un feu artificiel, dans des forêts qui ne sont encore ni achetées ni vendues, chassent la famine de leur sein fertile, et offrent une denrée sans prix à l'homme qui la recueille. Tous ces trésors, et les douces voluptés des eaux et des bois, les joies folâtres de ces solitudes peuplées, adoucirent les mœurs de ces farouches aventuriers, et les disposant à sympathiser avec un peuple moins éclairé, mais plus heureux, firent plus que l'éducation européenne n'avait pu faire en civilisant les enfans de la civilisation!
13. L'amour qui embellit et attendrit tous les êtres; la jeunesse qui colore l'air qui l'entoure; le ciel qui la couvre des nuances brillantes de l'arc-en-ciel; le souvenir des périls passés, qui fait que l'homme lui-même jouit de l'intervalle où il cesse de détruire;--l'attrait réciproque de cette beauté qui se fait sentir au cœur le plus farouche, et le frappe comme l'éclair frappe l'acier: tout contribua à unir l'homme à demi civilisé et la fille sauvage, et à confondre, dans une seule ame absorbée par la passion, l'adolescent et la jeune fille. Les souvenirs tumultueux des combats avaient cessé de remplir d'une joie sombre un cœur qui commençait à se détacher d'eux. Il ne ressentait plus cet ennui, cette impatience du repos qui le troublait naguère, comme l'aigle dans son nid, dont le bec aiguisé et l'œil perçant cherchent une victime dans la vaste étendue des cieux:--son ame s'était amollie dans cet état voluptueux, où il goûtait ces douceurs efféminées de l'Élysée, qui ne promettent pas de lauriers à la tombe des héros; mais, hélas! ces lauriers se flétrissent s'ils ne sont arrosés de sang.--Et lorsque les cendres d'un mortel sont déposées dans l'urne funèbre, le myrte ne leur prête-t-il pas un aussi doux ombrage? Si César n'eût connu que les baisers de Cléopâtre, Rome eût été libre, et le monde ne fût pas devenu sa conquête. Eh! qu'ont fait pour le monde les exploits de César, la renommée de César? Nous le sentons dans notre avilissement: cette gloire a posé son cachet sanglant sur nos chaînes, elle y a fait naître la rouille que nos tyrans se plaisent à y entretenir. Eh quoi! la gloire, la nature, la raison et la liberté réunies ordonneront à des millions d'hommes exaspérés de faire ce que Brutus exécuta seul!--Elles leur commanderont de renverser du poste élevé qu'ils occupent depuis trop long-tems, ces vils imitateurs d'un despote, qui, semblables à l'oiseau moqueur, répètent le chant de la tyrannie! et cependant nous continuerons à être traqués par ces chats-huans ignobles, dignes seulement de la chasse aux souris, et que nous nous obstinons à prendre pour de nobles faucons, tandis que le premier mot de liberté suffirait pour chasser ces épouvantails: car leur effroi nous prouve assez qu'ils ne sont pas autre chose!
14. Plongée dans les ravissemens de la passion, et oubliant doucement la vie, Neuah, la fille de la mer du Sud, était tout ce qu'une femme peut être pour un époux lorsqu'aucune distraction du monde ne la détourne de son amour; loin d'une société railleuse, toujours prête à se moquer d'une flamme nouvelle et passagère, et de cet essaim bourdonnant de fats, qui fait bruyamment éclater son admiration, ou murmure à son oreille les expressions d'une flamme adultère, qui en veut à son devoir, à sa gloire et à son bonheur. Son ame et toutes les sensations qui l'agitaient étaient à nu comme ses belles formes. On pouvait la comparer à l'arc-en-ciel pendant l'orage:--ses nuances mobiles offrent une brillante variété, mais colorent toujours les cieux du plus doux éclat; son arc a beau s'étendre, ses couleurs changer, ce n'est pas moins le nuage qui porte la messagère des amours.
16. Et pourquoi ceci paraîtrait-il étrange?--Le dévot ne vit pas sur la terre; dans son extase, les jours et les mondes passeraient devant lui sans être aperçus: son ame a pris son vol vers le ciel avant sa poussière.--L'amour est-il donc moins puissant? Non; sa route est glorieusement tracée, et c'est aussi vers Dieu qu'elle le conduit. Tout ce que nous connaissons ici-bas des délices du ciel est attaché à cette autre meilleure moitié de nous-mêmes, dont nous ressentons la joie ou la douleur bien plus que celle qui nous est propre. Cette flamme qui absorbe tout, et qui, jointe à celle qui l'allume, ne forme plus qu'un seul feu, feu pur, semblable au bûcher funèbre des Indiens, où les cœurs tendres brûlent sans exhaler un soupir. Combien de fois n'avons-nous pas oublié le tems, lorsque, dans la solitude, nous admirions le trône universel de la nature, ses forêts, ses déserts, ses eaux, cette réponse éloquente et profonde qu'elle fait à notre intelligence? N'y a-t-il pas de la vie dans les étoiles et les montagnes? Une ame n'anime-t-elle pas les vagues de la mer? Les larmes muettes qui dégouttent de ces humides rochers n'expriment-elles pas un sentiment?--Non, non! elles nous appellent, elles nous ouvrent leurs sphères, elles nous invitent à nous affranchir avant l'heure du poids de cette enveloppe d'argile, à plonger notre ame dans l'immensité, à nous dépouiller de cette forme trompeuse et fragile qui nous est si chère!--Qui peut encore songer à soi en contemplant les cieux? Et sans porter si haut ses regards, quel est celui qui, dans les frais momens de la jeunesse, avant d'avoir reçu les leçons du tems, a jamais pensé à la dépravation de l'homme et à la sienne? À cette heureuse époque de la vie, la nature entière est son royaume et l'amour son trône.
18. Mais écoutez! À travers les palmiers et les plantains, une voix se fait entendre; non telle qu'un amant l'eût choisie pour venir interrompre, à une telle heure, le silence d'une nuit si calme. Ce n'était pas la brise du soir passant sur la montagne, et faisant frémir les rochers et les arbres, ces cordes sonores de la nature, le premier et le plus harmonieux des instrumens, et puis leur servant elle-même d'écho. Ce n'était pas non plus l'alarme du bruyant cri de guerre, qui venait de rompre le charme, ni le soliloque plaintif du hibou hermite, anachorète ailé aux grands yeux, à la vue faible, qui entonne la nuit son hymne lugubre, dans laquelle s'exhale son ame solitaire:--c'était le sifflet d'un marin, fort et prolongé, aussi perçant que le sifflement d'un oiseau de mer. Il y eut une pause; puis une voix rauque cria: «Holà! Torquil! mon garçon! Quelles nouvelles! Holà! frère, holà!» «Qui appelle?» s'écria Torquil, en suivant des yeux le son de la voix. «Quelqu'un,» répondit-on brièvement.
Son coutelas privé de sa gaîne, perdue ou usée par le tems, pend à son côté: et à sa ceinture est une paire de pistolets, qu'on pourrait comparer à un couple d'époux (que cette métaphore ne soit pas prise pour un sarcasme), car si l'un manque son feu, l'autre n'en part pas moins à l'instant. Tout ceci, avec une baïonnette un peu moins exempte de rouille que lorsqu'elle était sortie pour la première fois du fourreau, complète l'accoutrement de cet homme qui s'avance au milieu des ombres de la nuit, muette spectatrice de ce costume bizarre.
Chant Troisième.
1. Le combat était terminé. Cette lueur fatale qui enveloppe le canon lorsqu'il porte la mort, avait aussi cessé d'éclairer les ténèbres; la vapeur sulfureuse des armes à feu avait abandonné la terre, et, chassée vers le ciel, en avait souillé un moment l'éclat. Le bruit effroyable de chaque décharge ne faisait plus retentir les échos, de nouveau livrés à leur paisible mélancolie. On n'entendait plus de cris d'horreur répétés de part et d'autre. La lutte avait cessé. Les vaincus subissaient leur sort. Les révoltés étaient écrasés, dispersés ou pris, ou, si quelques-uns survivaient, c'était pour envier le destin des morts. Un petit nombre, un bien petit nombre s'était échappé, et ceux-ci étaient poursuivis dans toute cette île qu'ils avaient aimée par-dessus leur pays natal. Ils n'avaient plus, sur la terre, d'asile et de patrie, après avoir renié celle qui les avait vus naître. Traqués comme des bêtes sauvages, comme elles ils cherchaient le désert, de même que l'enfant se réfugie dans le sein de sa mère. Mais en vain les loups et les lions, poursuivis par le chasseur, cherchent leur antre, et plus vainement encore l'homme voudrait échapper à l'homme.
3. Au pied de ce roc immense, ce petit nombre d'hommes ressemblait aux restes fugitifs d'une troupe de daims.--Leurs yeux étaient enflammés,--leur aspect indiquait l'épuisement de leurs forces; cependant ils étaient encore teints du sang de ceux qui les poursuivaient. Une petite source, tombant du haut du rocher, précipitait en bouillonnant, de cime en cime, son onde douce et fraîche, qui, folâtre et vagabonde, allait égarer son cristal limpide et étincelant aux rayons du jour, dans le vaste sein de la mer. Réunie à l'immense, au farouche océan, mais encore pure et fraîche comme l'innocence, et courant moins de dangers qu'elle, son onde argentée brillait encore d'un doux éclat sur la surface des flots, semblable au timide chamois qui contemple sans s'effrayer, le précipice au-dessous duquel mugissent, s'élèvent et s'abaissent les vagues bleuâtres de la vaste mer. Ce fut à cette fraîche source qu'ils coururent:--toutes leurs sensations étant absorbées en ce moment par cet impérieux besoin de la nature, la soif brûlante qui les dévorait. Ils burent comme ceux qui croient boire pour la dernière fois, et se débarrassèrent de leurs armes pour mieux savourer cette rosée délicieuse. Ils rafraîchirent leurs gosiers desséchés, et lavèrent le sang de leurs blessures qui ne devaient peut-être avoir d'autres bandages que des chaînes. Après avoir étanché leur soif, ils regardèrent tristement autour d'eux, et comme étonnés de retrouver encore autant des leurs vivans et libres. Mais chacun, gardant le silence, semblait interroger les yeux de son camarade pour y chercher un langage que ses lèvres lui refusaient, comme si leur voix eût expiré avec leur cause.
4. Sombre, et un peu séparé du reste, se tenait Christian, les bras croisés sur sa poitrine. Ce coloris animé, jadis répandu sur ses joues, et que rien n'y faisait jamais pâlir, avait été remplacé par la teinte livide du plomb. Ces cheveux d'un brun clair, flottant avec tant de grâce, se dressaient maintenant sur son front comme autant de vipères. Immobile comme une statue, les lèvres serrées comme pour comprimer jusqu'au souffle qui soulevait encore sa poitrine, muet et menaçant, il était debout appuyé contre le rocher; et à l'exception d'un faible battement de pied qui, de tems à autre, laissait une impression plus profonde sur le sable, on aurait pu le croire changé en pierre. À quelques pas de là, Torquil, la tête appuyée contre un banc de roc, ne parlait pas, mais perdait son sang par une blessure qui pourtant n'était pas mortelle:--la plus dangereuse était celle dont il souffrait intérieurement. Son front était pâle, ses yeux bleus caves; et les gouttes de sang dont sa blonde chevelure était teinte indiquaient assez que son abattement n'était pas l'effet du désespoir, mais de l'épuisement de la nature. À côté de lui était un homme aussi farouche qu'un ours, et cependant plein de la bonne volonté d'un frère: c'était Ben Bunting, qui, ayant essayé d'étancher, de laver et de bander sa blessure, se mit ensuite à allumer tranquillement sa pipe, ce trophée qui avait survécu à cent combats, ce phare qui l'avait réjoui pendant mille et mille nuits. Le quatrième et le dernier de ce groupe solitaire marchait de long en large, s'arrêtant de tems à autre, et se baissant comme pour ramasser un caillou; puis le rejetant, et recommençant à marcher à la hâte; puis s'arrêtant tout-à-coup pour jeter les yeux sur ses compagnons, et sifflant à demi la moitié d'un air; après quoi il reprenait sa marche précipitée, avec quelque chose qui indiquait en lui un mélange d'insouciance et d'inquiétude. Voici une longue description, quoiqu'elle s'applique à une scène qui à peine dura cinq minutes; mais quelles minutes! des momens semblables changent la vie des hommes en éternité!
6. Mais Christian, d'une nature plus noble, offrait l'image d'un volcan éteint. Silencieux, morne et farouche, les traces brûlantes des passions subsistaient encore sur ses traits obscurcis de sombres nuages. Enfin, portant devant lui un œil austère, son regard tomba sur Torquil, qui, dans sa faiblesse, était forcé de s'appuyer. «En est-il donc ainsi? s'écria-t-il; et toi aussi, malheureux enfant, et toi aussi, il faut que ma démence te perde!» Il dit, et s'avança à grands pas vers le lieu où était le jeune Torquil, encore teint du sang qu'il venait de perdre. Il saisit sa main avec ardeur, mais ne la pressa pas comme redoutant pour lui-même l'effet de cette caresse. Puis il s'informa de son état, et lorsqu'il apprit que la blessure était plus légère qu'il ne l'avait imaginé ou craint, son front parut s'éclaircir autant qu'un tel moment le lui permettait. «Oui, s'écria-t-il, nous avons succombé dans le combat; mais notre défaite n'a pas été celle de lâches: elle n'a pas offert à nos ennemis un triomphe facile.--Ils nous ont chèrement achetés; ils peuvent nous payer plus cher encore, car j'y perdrai la vie. Mais vous, avez-vous la force de fuir? Ce serait encore une consolation pour moi si vous pouviez me survivre; notre troupe affaiblie est réduite à un trop petit nombre pour résister. Oh! un canot, un seul canot; ne fût-ce qu'une coquille, pour vous transporter loin d'ici, aux lieux où l'espérance peut encore habiter avec vous.--Quant à moi, mon sort est tel que je l'ai voulu; j'ai vécu, et je mourrai libre et sans peur.»
7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui élève au-dessus des flots sa tête haute et grisâtre, une tache noire se fit apercevoir sur l'océan, volant avec rapidité et ressemblant à l'ombre d'une mouette.--Oh ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes deux, tantôt en vue, tantôt cachées, suivant les sinuosités de l'océan, s'approchent enfin d'assez près pour qu'on puisse reconnaître les traits bien connus de leur noir équipage, pour qu'on puisse distinguer leurs agiles pagaïes, légères comme une paire d'ailes, se jouant sur les brisans et fuyant à travers les ondes, tantôt perchées au sommet de la vague houleuse, tantôt se plongeant dans l'écume mugissante qui surgit en bouillonnant et couvre successivement le sein de la mer de blanches nappes qui se divisent bientôt en gros flocons, formant à leur tour une neige fine et subtile. Cependant les barques, comme de petits oiseaux traversant un ciel menaçant, continuent de voguer en dépit des brisans et des vagues, et approchent enfin du rivage. Leur art leur semble enseigné par la nature, tant est remarquable l'adresse avec laquelle ces sauvages fendent les flots de l'océan avec lequel dès l'enfance ils sont habitués à jouer!
8. Et quelle est celle qui, sautant la première sur le rivage, s'élance comme une Néréide de sa conque marine? Sa peau est noire, mais brillante comme l'ébène, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir et la constance. C'est Neuah! Neuah! tendre, fidèle, adorée.--Son cœur s'épanche dans celui de Torquil comme un torrent: elle sourit, elle pleure, elle le presse plus étroitement encore sur son sein comme pour s'assurer que c'est bien lui, frémit en apercevant sa blessure encore tiède de sang; puis, en s'assurant qu'elle est légère, elle sourit de nouveau, et de nouveau verse des larmes. Neuah est la fille d'un guerrier; elle peut supporter un tel spectacle, le comprendre, en gémir, mais non se livrer au désespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune crainte ne peut troubler les délices que voit éclore un tel moment. La joie brille à travers ses larmes. C'est encore la joie qui gonfle son sein de sanglots et agite si violemment son cœur qu'on en pourrait presque entendre les battemens: et le ciel lui-même est dans le soupir qu'exhale l'enfant de la nature livrée à ses plus douces extases.
9. Les êtres plus austères, témoins de cette entrevue, n'y furent pas insensibles. Et qui pourrait l'être en voyant ainsi deux cœurs s'élancer l'un vers l'autre? Christian lui-même contempla la jeune fille et le jeune homme, d'un œil sec, mais brillant d'une joie sombre et où se peignait toute l'amertume que les souvenirs d'un tems meilleur répandent dans notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au dernier rayon de l'arc-en-ciel.--«Et sans moi!» s'écria-t-il; puis il s'arrêta et se détourna, puis regarda encore le jeune couple de la même manière que, dans son antre, le lion contemple ses petits. Après quoi il retomba dans sa sombre indifférence, comme insensible à sa destinée future.
10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer long-tems à de bonnes ou de mauvaises pensées.--Les vagues ne tardèrent pas à apporter autour du promontoire le bruit des rames ennemies.--Hélas! qui rendait ce bruit si effrayant? Tout le monde se prépara à la défense, tous, excepté la fiancée de Toobonaï, elle qui la première avait aperçu, dans la baie, les chaloupes armées qui se hâtaient de presser leurs voiles pour achever la destruction du petit nombre qui leur était échappé; elle, dis-je, fit signe à ses compatriotes de retourner à leur proue, fit embarquer ses hôtes, et lancer à la mer leurs fragiles canots. Dans l'un elle avait placé Christian et ses deux camarades: mais Torquil et elle ne pouvaient plus se séparer; elle l'établit dans le sien. Au large! au large! Ils sortent des brisans, s'élancent le long de la baie vers un groupe de petites îles, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans le sable du rivage. Ils rasent la cime azurée des vagues, fuient rapidement, et sont rapidement poursuivis par leurs cruels persécuteurs. Ces derniers obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le regagnent et les menacent sur l'océan; bientôt les deux canots ainsi chassés se séparent et prennent chacun une route différente sur les flots pour déjouer les poursuites. Vite! vite! chaque pagaïe aujourd'hui décide de la vie d'un homme; mais il s'agit de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou de plusieurs vies.--L'amour a frété sa frêle barque, et c'est lui qui la pousse vers la baie; et maintenant l'ennemi et le port sont proches.--Un moment!... un seul moment encore!--Fuis, barque légère! Fuis!
Chant Quatrième.
1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme réduit aux abois ressemble à la blanche voile livrée à une mer orageuse, lorsque la moitié de l'horizon est obscurcie de nuages et que l'autre moitié en est dégagée. Flottante entre le ciel et la sombre vague, son ancre l'a abandonnée, mais sa voile de neige, au milieu de la violence des vents, continue d'attirer nos yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'éloigne de plus en plus de nous, le cœur se plaît à la suivre des plus lointains rivages.
2. Non loin de l'île de Toobonaï un noir rocher élève son sein au-dessus des flots. Sauvage demeure des oiseaux désertée par les hommes, c'est là que le veau marin farouche se met à l'abri du vent, et repose sa masse pesante dans son obscure caverne, ou qu'il gambade lourdement aux brûlans rayons du soleil. C'est là que la barque à son passage entend l'écho répéter le cri perçant de l'oiseau de l'océan qui élève sur cette cime nue sa jeune couvée, destinée à devenir à son tour les pêcheurs ailés de cette solitude. Une étroite portion de sable jaune, s'avançant dans la mer en demi-cercle, forme d'un côté le contour d'une espèce de plage. Ici la jeune tortue, rampant hors de sa coquille, se traîne vers les flots, demeure de ceux qui lui donnèrent la vie; nourrisson d'un jour, un rayon vivifiant du soleil la fit éclore pour la rendre à l'océan. Tout le reste n'était qu'un précipice affreux, le plus affreux où les matelots aient jamais trouvé un asile et le désespoir; lieu capable de faire regretter aux échappés du naufrage le vaisseau qu'ils ont vu s'engloutir, et de leur faire envier le sort des victimes de la tempête. Tel était le triste refuge que Neuah avait choisi pour son amant. Mais tous ses secrets n'étaient pas révélés, et elle y connaissait un trésor caché à tous les yeux.
3. Avant que les canots se séparassent dans ce même endroit, les hommes qui dirigeaient celui auquel était confié le sort de son cher Torquil furent envoyés par ses ordres dans la barque de Christian, afin de réunir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement ce dernier tenta de s'y opposer.--Elle lui montra en souriant et d'un air calme l'île rocailleuse et lui dit: «Hâtez-vous et soyez sauvé!» Quant à elle, elle répondait du reste, pour l'amour de Torquil. Le canot partit avec ce renfort de bras, s'élança comme une étoile qui file, et fut bientôt loin de l'ennemi qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher dont s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force de rames. Le bras de la jeune sauvage, quoique délicat, était agile et vigoureux à lutter contre la mer, et le cédait à peine à la force masculine de Torquil; leur canot n'était plus qu'à la distance de sa longueur du front escarpé, impraticable, du rocher qui n'avait à sa base que des eaux sans fond; l'ennemi n'était plus séparé d'eux que par la longueur d'une centaine de barques, et maintenant quel refuge était offert à leur fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa à Neuah avec un regard qui exprimait presque un reproche et semblait dire: «Neuah m'a-t-elle amené ici pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un tombeau, et cet immense rocher est-il le sépulcre des victimes des vagues?»
4. Ils étaient appuyés sur leurs pagaïes. Neuah se lève, et lui montrant l'ennemi qui s'approchait, s'écrie: «Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans crainte!» Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'océan. Il n'y avait pas une minute à perdre;--les ennemis étaient proches, offrant des chaînes à ses yeux et exhalant des menaces à ses oreilles. Ils ramaient avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient de se rendre au nom de son honneur perdu. Torquil se précipite dans les flots.--L'art du nageur lui était familier dès l'enfance, et c'était de lui maintenant qu'allait dépendre tout son espoir.--Mais où va-t-il?--Il s'enfonce et ne reparaît plus? L'équipage de la chaloupe regarde avec consternation la mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit où l'on pût débarquer sur ce précipice escarpé, nu et glissant comme une montagne de glace. Ils regardèrent quelque tems, s'attendant à le voir flotter au-dessus des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La vague continua de s'écouler après qu'ils se furent plongés dans son sein, sans qu'aucun bouillonnement en rappelât le moindre indice. Le faible reflux de l'eau; la légère écume qui, semblable à un blanc sépulcre, s'était élevée sur l'endroit qui semblait le dernier gîte de ce jeune couple, qui ne laissait pas après lui de monument fastueusement triste comme un héritier; la barque paisible ballottée par les flots: voilà tout ce qui parlait encore de Torquil et de son épouse; et, sans cette petite barque, tout ceci aurait pu passer pour le fantôme évanoui du rêve d'un marin. Ils s'arrêtèrent, et cherchèrent en vain; puis se remirent à ramer pour s'en retourner, la superstition même leur défendant de s'arrêter là plus long-tems. Quelques-uns dirent qu'il ne s'était pas plongé dans les vagues, mais qu'il s'était évanoui comme un esprit follet; d'autres que quelque chose de surnaturel les avait frappés dans sa figure et dans sa taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous convenaient que ses joues et ses yeux offraient la teinte cadavéreuse de la mort. Cependant, tout en s'éloignant du rocher, ils s'arrêtaient auprès de chaque plante marine, s'attendant à trouver quelque trace de leur proie.--Mais non, elle s'était dissipée à leurs yeux comme l'écume marine.
5. Et où était-il ce pèlerin de l'océan? Suivait-il sa Néréide? Tous deux avaient-ils cessé pour jamais de souffrir, ou, reçus dans des grottes de corail, avaient-ils arraché quelque pitié aux vagues attendries, et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils parmi les mystérieux souverains de l'océan? faisaient-ils résonner avec Mermen le coquillage fantastique? Neuah, au milieu des sirènes, peignait-elle ses longs cheveux alors flottans sur l'océan comme ils l'avaient jadis été dans l'air? Ou bien avaient-ils péri, et dormaient-ils du sommeil de la mort sous ce gouffre dans lequel ils s'étaient élancés avec tant d'intrépidité?
8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et agitant le long de la voûte sa torche allumée--elle le conduisit dans chaque enfoncement, et lui montra tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure. Elle n'en resta pas là; tout avait été dès long-tems préparé par elle pour adoucir le sort qu'elle devait partager avec son amant. Il y trouva une natte pour se livrer au repos; le frais gnatoo pour lui servir de vêtement, et l'huile de sandale pour se garantir de la rosée. Pour aliment, la noix de coco, l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table, le plantain étendant ses larges feuilles, et l'écaille de la tortue qui offre un banquet délicieux dans la chair qu'elle renferme. La gourde remplie d'eau fraîchement puisée à la source, la mûre banane cueillie sur la fertile montagne, une pile de branches de pin, pour entretenir sous ces voûtes une clarté perpétuelle; enfin, Neuah elle-même, belle comme la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait, et répandre la sérénité et la lumière dans ce monde souterrain. Depuis que l'étranger avait débarqué pour la première fois dans son île, elle avait prévu que la force ou la fuite pouvait les trahir. Alors elle avait formé un asile de cet antre rocailleux où Torquil put être en sûreté contre ses compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait transporté vers ces lieux son léger canot chargé de tous les fruits dorés qui mûrissent dans ces beaux climats. Chaque soir l'avait vue s'y diriger encore avec tout ce qui pouvait embellir et égayer leur grotte de spath. Et maintenant elle étalait à ses yeux ses petits trésors avec un sourire qui indiquait assez que Neuah était la plus heureuse des filles de ces îles hospitalières.
10. Et ceux qui avaient causé et partagé ce désastre; ceux qui les livraient à l'exil dans la cavité d'un roc, qu'étaient-ils devenus à leur tour? Ramant comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de leur choix, ils eussent suivi une autre route; mais où se diriger! le flot qui les portait portait aussi leurs ennemis! Ceux-ci, trompés dans leurs premiers efforts, s'étaient remis de nouveau à la poursuite; enflammés de colère, comme des vautours privés de leur proie, leurs bras vigoureux fendaient les flots. Bientôt ils gagnèrent de l'avantage sur ceux qui ne pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc aride ou dans quelque baie enfoncée et inconnue:--nulle autre chance, nul autre espoir ne leur restait.--Ils se dirigèrent donc vers le premier rocher qui frappa leurs regards, pour prendre leur dernier congé de la terre, et céder comme des victimes ou mourir le glaive à la main. Là, Christian renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci eussent encore voulu se battre pour ce petit nombre d'hommes; mais il leur commanda de retourner dans leur île, et de ne pas ajouter à tout ce qu'ils avaient déjà fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc et la lance grossière contre les armes qui allaient être employées?
11. Ils débarquèrent sur une plage étroite et sauvage, où l'on avait rarement vu d'autres traces que celles de la nature, et avec ce regard sombre, fixe et farouche de l'homme parvenu aux dernières extrémités du malheur, alors que tout espoir est perdu, que la gloire elle-même ne lui reste pas pour animer sa résistance contre la mort ou les fers, ils attendirent tous trois, comme attendirent jadis les trois cents braves qui teignirent les Thermopyles de leur sang héroïque.--Mais quelle différence entre eux! c'est la cause qui fait tout; c'est elle qui dégrade ou consacre le courage qui succombe. Sur ces trois hommes, aucun rayon de gloire, aucune promesse d'immortalité ne brillait à travers les nuages épais de la mort. Une patrie reconnaissante, souriant à travers ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de louanges répété pendant plus de mille ans. Les yeux d'aucune nation ne devaient se fixer sur leur tombe;--aucun monument funèbre, élevé à leur mémoire, ne devait exciter l'envie des héros. Avec quelqu'intrépidité qu'ils répandissent les derniers flots de leur sang, leur vie était un opprobre,--leur épitaphe devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient et le comprenaient, du moins le chef de la troupe qu'il avait entraînée à sa perte, lui qui, né peut-être pour quelque chose de mieux, avait placé sa vie sur une chance long-tems incertaine; mais le dé allait être jeté, et toutes les probabilités se réunissaient pour annoncer sa chute. Et quelle chute! Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un cœur aussi endurci que le rocher sur lequel il se tenait, et où il avait pointé son fusil, sombre lui-même comme le nuage épais qui se montre à côté du soleil.
13. L'action était terminée! tout était pris ou détruit, fugitif, captif ou mort. Le peu de malheureux qui avaient survécu à l'escarmouche de l'île étaient enchaînés sur ce vaisseau, après avoir fait autrefois honorablement partie de son brave équipage. Mais le dernier rocher n'avait pas vu de dépouilles vivantes. Couchés à l'endroit où ils étaient tombés, froids, nageant dans leur sang, le vorace oiseau de mer agitait sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant de la vague voisine avec des cris perçans et discords, entonnait l'hymne funèbre. Mais, calme et insouciante, la vague continuait de se soulever, et poursuivait son cours avec son éternelle indifférence. Les dauphins se jouaient sur sa surface et le poisson-volant s'élançait vers le soleil, jusqu'à ce que son aile desséchée le fît retomber de sa hauteur éphémère, et plonger de nouveau dans l'onde pour se préparer à prendre un nouvel essor.
14. Le matin avait paru; et Neuah, qui dès l'aurore s'était mollement plongée dans l'onde pour recueillir les rayons naissans du jour, et examiner si personne ne s'approchait de l'antre amphibie où reposait son amant, aperçut une voile en mer: elle s'agitait, se gonflait, et courbait son arc flottant sous le joug de la brise naissante. Le souffle commença à lui manquer, tant elle se sentit troublée par la crainte!--son cœur se gonfla et palpita violemment, tandis qu'elle doutait encore de quel côté se dirigeait sa course.--Mais non, le vaisseau ne s'avance pas,--il s'éloigne au contraire rapidement. Il est déjà loin, et son ombre s'efface à mesure qu'il sort de la baie. Elle regarde, elle secoue l'écume de mer qui couvre ses yeux, afin de le contempler comme elle contemple les cieux quand elle espère y voir paraître l'arc-en-ciel. Le bâtiment, parvenu au dernier point de l'horizon, diminue, et bientôt ne présente plus qu'un point noir qui bientôt s'évanouit. Tout est océan, tout est bonheur. De nouveau elle se plonge à la mer pour aller réveiller son jeune amant, lui dit ce qu'elle a vu, ce qu'elle espère, enfin tout ce que l'amour heureux peut former de rians présages, s'élançant encore une fois avec Torquil, qui suit gaîment sa Néréide, bondissante au milieu de la vaste mer,--nageant autour du rocher vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait laissé flottant avec la marée, sans une rame, le soir où les étrangers les avaient chassés du rivage. Mais ceux-ci ont disparu; elle va à la recherche de sa pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais, jamais, jamais barque fragile ne porta tant d'amour et de bonheur que celle-ci n'en contient en ce moment.
15. Leur rivage chéri paraît encore une fois à leurs yeux, non plus souillé par des couleurs hostiles; plus de vaisseau menaçant, de prison flottante fièrement arrêtée sur ses bords: tout est espoir et patrie! Mille embarcations s'élancent dans la baie, en sonnant dans des conques marines, et annoncent leur retour. Les chefs s'assemblèrent, le peuple se répandit en flots; tous accueillirent Torquil comme un fils qui leur était rendu. Les femmes se pressèrent en foule pour embrasser Neuah, qui les embrassait à son tour; lui demandèrent comment ils avaient été poursuivis, et comment ils s'étaient échappés? Le récit en fut fait, et une seule acclamation retentit jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une nouvelle tradition donna à leur asile le nom de Grotte de Neuah. Mille feux flamboyant sur les hauteurs éclairèrent les réjouissances générales de cette nuit, et la fête donnée en l'honneur de l'hôte rendu au repos et à des plaisirs gagnés au prix de tant de dangers; et à cette nuit succédèrent ces jours de bonheur, tels que peut seul en offrir un monde encore enfant.
FIN DE L'ILE.