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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08

ACTE II.

Paulin Paris translation

SCÈNE PREMIÈRE.

(L'abîme de l'espace.)

CAÏN, LUCIFER.

CAÏN.

Je foule l'air et ne tombe pas; cependant je tremble de tomber.

LUCIFER.

Si tu as foi en moi, les airs te soutiendront, les airs dont je suis souverain.

CAÏN.

Mais puis-je le faire sans impiété?

LUCIFER.

Croire est ne pas tomber, douter est périr! Tel est l'édit que porte l'autre Dieu, celui qui me donne devant ses anges le nom de Démon. Ce nom, ils le répètent en écho à des êtres misérables qui, ne connaissant rien au-dessus de leurs sens rétrécis, s'inclinent devant le mot qui frappe leur oreille, et croient toujours sincèrement le bien ou le mal que l'on proclame devant leur faiblesse. Je n'exige rien de pareil: honore-moi ou ne m'honore pas, tu franchiras des mondes au-delà de ton petit monde; quelques doutes conçus par toi durant ta fragile existence ne seront pas récompensés par des tortures de ma conception. Une heure viendra qu'en planant sur quelques gouttes d'eau, un homme dira à un homme: Crois en moi, et marche sur les eaux; alors l'homme pourra braver les vagues en sécurité. Je ne te dirai pas: Crois en moi, comme la condition de ton salut; mais: Suis mes pas sur le gouffre des espaces, et je te montrerai ce que tu ne pourras prendre pour un mensonge, l'histoire des mondes passés, présens et futurs.

CAÏN.

O dieu, démon, ou ce que tu peux être, est-ce là votre terre?

LUCIFER.

Eh quoi! tu ne reconnais pas la poussière dont votre père fut formé?

CAÏN.

Se peut-il? Ce petit cercle bleu nageant dans l'espace éthéré, et près de lui un cercle plus étroit encore, et dont la lueur rappelle celle de notre nuit terrestre; est-ce là notre paradis?

LUCIFER.

Indique-moi la position de ce paradis.

CAÏN.

Comment le pourrais-je? A mesure que nous avançons, il devient toujours plus petit; et en diminuant progressivement, il s'entoure d'une auréole semblable à la lumière qui jaillit de la plus belle des étoiles, quand je la contemple des limites du paradis. En nous écartant, je crois les voir toutes deux se joindre aux innombrables étoiles qui nous entourent, et augmenter ainsi leur multitude infinie.

LUCIFER.

Et s'il existait des mondes plus grands que le tien, habités par des formes plus grandes; si ces mondes étaient plus nombreux que la poussière de la triste terre, multipliée comme elle le sera en atomes animés, tous vivans, tous condamnés au malheur et à la mort, que penserais-tu?

CAÏN.

Je serais fier de la pensée qui comprend de telles choses.

LUCIFER.

Mais si cette haute pensée était enchaînée à une masse servile de matière; si, connaissant de telles choses, aspirant après elles, et après une science encore plus élevée, tu demeurais l'esclave des besoins les plus grossiers et les plus misérables; si tes plaisirs les plus purs n'étaient qu'un avilissement déguisé, une illusion énervante et honteuse, dont le seul but serait de t'entraîner à renouveler des corps et des ames toutes condamnées à la même fragilité, presque toutes à la même infortune--

CAÏN.

Esprit! je ne connais pas la mort, si ce n'est que c'est un être terrible, un hideux héritage qu'avec la vie je dois à mes parens, et dont je les ai entendu parler; double et triste héritage, autant que j'en puis juger encore. Mais enfin, si notre sort est tel que tu me le dépeins (et je sens en moi le douloureux pressentiment de la vérité), permets-moi de mourir ici; car donner le jour à des êtres dont le partage serait de souffrir longues années, et puis enfin mourir, ce n'est après tout que propager la mort et multiplier le meurtre.

LUCIFER.

Tu ne peux pas mourir tout-à-fait;--il est quelque chose qui doit survivre.

CAÏN.

L'autre n'en a rien dit à mon père, quand il le chassa du paradis, avec la mort écrite sur son front. Mais au moins laisse-moi détruire ce qu'il y a de mortel en moi, pour que je sois, quant au reste, semblable aux anges.

LUCIFER.

Je suis de l'essence angélique: voudrais-tu me ressembler?

CAÏN.

Je ne sais pas ce que tu es: je sens ton pouvoir. Tu me montres des objets qui surpassent mes facultés, et qu'il ne serait pas en ma puissance de voir; bien qu'ils soient encore inférieurs à mes désirs et à ma conception.

LUCIFER.

Quelles sont-elles, ces conceptions d'un orgueil assez humble pour séjourner avec les vers dans une enveloppe de terre?

CAÏN.

Et toi-même, qui es-tu pour affecter un esprit si hautain, pour jouir des priviléges des choses créées et des choses immortelles, et qui cependant sembles dévoré de chagrin?

LUCIFER.

Je parais ce que je suis; voilà pourquoi je te demande si tu voudrais être immortel.

CAÏN.

Tu l'as dit; il faut, même en dépit de moi, que je sois immortel. Je l'ignorais;--mais puisqu'il le faut, permets-moi, heureux ou malheureux, d'anticiper aujourd'hui sur mon immortalité.

LUCIFER.

Tu l'anticipais avant de me connaître.

CAÏN.

Comment?

LUCIFER.

En souffrant.

CAÏN.

Les tourmens seraient-ils immortels?

LUCIFER.

Nous verrons, moi et tes fils. Mais regarde maintenant, n'es-tu pas ravi?

CAÏN.

Que vois-je, et qu'êtes-vous, magnifiques espaces que l'imagination n'aurait pu rêver? Qu'êtes-vous, globes infinis d'une lumière toujours plus éblouissante? Quel est ce désert azuré, ces champs de l'air sans bornes où vous roulez, semblables aux feuilles que je voyais flotter sur les ondes limpides de l'Éden? Votre course est-elle mesurée? ou parcourez-vous un espace sans bornes, un univers aérien toujours nouveau, auquel mon ame, éblouie par l'idée de l'éternité, ne peut penser sans vertige? O dieu! dieux! ou qui que vous soyez! que vous êtes beaux à contempler! quelle merveille dans vos effets ou dans vos accidens! Que je meure comme un atôme (s'il en est qui meurent), ou que je sois initié au mystère de votre nature! Mes pensées, en ce moment, ne sont pas aussi indignes que la poussière qui les recèle, des objets que je contemple. Esprit! donne-moi la mort, ou laisse-moi approcher davantage.

LUCIFER.

N'es-tu pas assez près? Baisse les yeux vers votre terre!

CAÏN.

Ou est-elle? je ne vois plus rien qu'une masse d'innombrables lueurs.

LUCIFER.

Regarde-là.

CAÏN.

Je ne vois rien.

LUCIFER.

Elle brille cependant encore.

CAÏN.

Quoi! ce point imperceptible?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Se peut-il? J'ai vu des vers luisans et d'autres insectes lumineux étinceler sur les gazons dans un sombre crépuscule; ils répandaient un éclat plus vif que le monde qui les contient.

LUCIFER.

Eh bien! tu as vu briller des vers et des mondes;--qu'en penses-tu?

CAÏN.

Qu'ils sont beaux chacun dans leur propre sphère; et qu'au milieu des nuits auxquelles ils doivent leur beauté, l'imperceptible insecte, dans sa course lumineuse, et l'étoile immortelle, dans son immense carrière, doivent également être guidés.

LUCIFER.

Mais comment et par qui?

CAÏN.

Montre-le-moi.

LUCIFER.

Oses-tu le demander?

CAÏN.

N'ai-je pas osé connaître ce que j'oserai en ce moment voir? Tu ne m'as rien montré qui satisfasse encore mon imagination.

LUCIFER.

Avance donc avec moi. Veux-tu contempler les objets mortels ou immortels?

CAÏN.

Que vois-je là?

LUCIFER.

Des objets qui participent des deux natures: lequel saisit le plus ton cœur?

CAÏN.

Les choses que je vois.

LUCIFER.

Mais qui te frappe le plus?

CAÏN.

Les choses que je n'ai vues et ne verrai jamais:--les mystères de la mort.

LUCIFER.

Mais si je te montre les choses qui sont mortes, comme je t'ai montré plusieurs de celles qui ne mourront pas?

CAÏN.

Fais-le.

LUCIFER.

Avance donc sur nos ailes puissantes.

CAÏN.

Oh! comme nous fendons les airs! les astres s'éteignent peu à peu. La terre! où est ma terre? Laisse-moi, que je la regarde encore; c'est d'elle que je fus formé.

LUCIFER.

Elle est aujourd'hui moins que toi dans l'univers. Cependant, ne crois pas pouvoir lui échapper; bientôt tu lui seras rendu et à toute sa vile poussière: c'est une partie de ton éternité et de la mienne.

CAÏN.

Où me conduis-tu?

LUCIFER.

A ce qui existait avant toi. C'est le fantôme d'un monde dont le tien n'offre que les débris.

CAÏN.

Eh quoi! notre monde n'est-il pas nouveau?

LUCIFER.

Pas plus que ne l'est la vie, et ce qui était avant que toi ou moi ne fussions, et les objets qui nous semblent plus grands que moi-même. Maintes choses n'auront pas de fin; quelques-unes, prétendant n'avoir pas eu de commencemens, en ont eu d'aussi misérables que le tien; et si de plus nobles substances ont été éteintes, c'est pour faire place à d'autres plus méprisables que nous ne pourrions l'imaginer: car il n'y a d'éternellement immobile que les momens et l'espace. Le changement n'est pas la mort, si ce n'est pour la matière; mais tu es matière, et tu ne peux comprendre que les êtres de la même nature: je t'en montrerai.

CAÏN.

Matière, esprits, je puis contempler tout ce que tu voudras.

LUCIFER.

Avance donc!

CAÏN.

Les astres disparaissent; quelques-uns, au contraire, s'agrandissent à notre approche, et semblent de véritables mondes.

LUCIFER.

Ce qu'ils sont en effet.

CAÏN.

Quoi! chacun d'eux aurait-il un Éden?

LUCIFER.

Peut-être.

CAÏN.

Et des hommes?

LUCIFER.

Oui, ou des êtres plus grands.

CAÏN.

Ont-ils aussi des serpens?

LUCIFER.

Voudrais-tu des hommes sans serpens, et que nul ne pût ramper à l'exception de tes semblables?

CAÏN.

Comme tous les flambeaux disparaissent! Où fuyons-nous?

LUCIFER.

Vers le monde des fantômes; celui des êtres passés, et des ombres qui n'existent pas encore.

CAÏN.

Mais l'obscurité augmente de plus en plus;--il n'y a plus d'astres.

LUCIFER.

Cependant tu vois encore.

CAÏN.

Sinistre lumière! pas de lune, pas de soleil, pas une immensité d'étoiles. L'azur nuancé de pourpre de la nuit disparaît lui-même en un crépuscule glacial; je vois des masses épaisses, mais elles ne ressemblent pas aux mondes que tu viens de me montrer, et qui, environnés de lumières, semblaient encore pleins de vie, quand avait disparu leur atmosphère radieuse; déroulant alors aux yeux surpris les formes variées de profondes vallées ou de vastes montagnes; quelques-uns lançant des jets de feu, d'autres déployant de vastes plaines liquides, d'autres placés à quelques pas de comètes étincelantes et de lunes régulières qui semblaient prendre les traits capricieux de ces belles terres:--mais ici, tout est sombre et terrible.

LUCIFER.

Rien, toutefois, n'y semble confus. Tu demandes à voir la mort et les objets morts?

CAÏN.

Je ne le demande pas; mais comme je sais qu'il en existe, et que, par le péché de mon père, nous sommes condamnés, lui, moi, et tous ceux qui nous remplaceront, à la subir, je veux la voir une fois de mon plein gré, avant d'être un jour entraîné à la voir malgré moi.

LUCIFER.

Regarde.

CAÏN.

C'est la nuit.

LUCIFER.

C'est ainsi qu'elle sera toujours; mais franchissons le seuil.

CAÏN.

D'énormes nuages l'environnent;--quel est ceci?

LUCIFER.

Entre.

CAÏN.

Pourrai-je revenir?

LUCIFER.

Revenir! assurément. Comment pourrait être d'ailleurs peuplé cet empire? Son enceinte actuelle est déserte auprès de ce qu'elle doit être, grâce aux tiens et à toi-même.

CAÏN.

Les vapeurs s'épaississent de plus en plus; elles forment autour de nous des cercles fantastiques.

LUCIFER.

Avance!

CAÏN.

Mais toi?

LUCIFER.

Ne crains rien; tu ne pourrais sans moi entrer dans ce royaume. En avant!

(Ils disparaissent à travers les nuages.)

SCÈNE II.

(Le séjour des ombres.)

Entrent LUCIFER et CAÏN.

CAÏN.

Quel silence! quelle obscure immensité! Ils ne semblent former qu'un seul être, et cependant ces mondes sont plus peuplés que les orbes brillans et lumineux qui parsèment les champs supérieurs de l'air. Telle était cependant leur multitude, que je les prenais plutôt pour de légères étincelles égarées dans les célestes espaces, que pour des mondes habités eux-mêmes; mais en m'approchant davantage, je m'aperçus qu'ils se transformaient en autant de mondes matériels, faits plutôt pour servir de demeure à la vie, que pour vivre par eux-mêmes. Ici, au contraire, tout est si ténébreux, ou d'une lueur si épaisse, qu'on y reconnaît l'image d'un jour qui n'est plus.

LUCIFER.

C'est le royaume de la mort.--Désires-tu la voir maintenant?

CAÏN.

Comment répondrais-je avant de savoir précisément ce qu'elle est? Mais si j'en juge d'après les longues homélies de mon père, c'est une chose--grand Dieu! je n'ose y penser! Maudit soit celui qui inventa la vie pour conduire à la mort! ou bien maudite la grossière masse de vie qui ne put retenir ses priviléges, et transmit les conséquences de son crime aux innocens eux-mêmes!

LUCIFER.

Tu maudis ton père?

CAÏN.

Ne m'a-t-il pas maudit en me donnant le jour? Ne m'a-t-il pas maudit avant ma naissance, en osant arracher le fruit défendu?

LUCIFER.

Tu dis vrai: entre ton père et toi la malédiction est mutuelle. Mais tes enfans et ton frère?

CAÏN.

Qu'ils la partagent avec moi; qu'ils héritent de ce qu'on m'a légué. Mais vous, royaumes obscurs, séjour d'ombres éternelles et de formes immenses, les unes complètement tracées, les autres indistinctes, mais toutes également imposantes et mélancoliques:--qui êtes-vous? Vivez-vous, ou vécûtes-vous un jour?

LUCIFER.

Quelque chose de l'un et de l'autre.

CAÏN.

Alors, qu'est-ce que la mort?

LUCIFER.

Eh quoi! celui qui vous a créés ne vous a-t-il pas dit qu'il existait une autre vie?

CAÏN.

Jusqu'à présent, il ne nous a dit qu'une chose: c'est que nous devions tous mourir.

LUCIFER.

Peut-être vous dévoilera-t-il un jour le reste.

CAÏN.

Jour heureux!

LUCIFER.

Oui, heureux! quand à travers d'inexprimables agonies, avant-courières d'agonies éternelles, il sera révélé à une multitude innombrable d'êtres animés, qu'ils n'ont reçu la vie que pour souffrir à jamais!

CAÏN.

Quels sont ces fantômes puissans que je vois flotter autour de moi?--Ils n'ont pas la forme des intelligences que j'ai vu errer autour de notre regretté paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je l'ai remarquée dans Adam, dans Abel et en moi-même, ni dans mes sœurs, ni dans mes enfans. Toutefois, leur aspect, différent de celui des hommes et des anges, révèle des substances qui, s'ils le cèdent aux derniers; semblent l'emporter sur mes semblables; altiers, fiers, d'une beauté et d'une force remarquable, mais d'une expression inexplicable, jamais rien de tel ne s'offrit à ma vue. Ils n'ont pas l'aile du séraphin, la figure de l'homme, ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien de ce qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et beaux comme les plus beaux et les plus grands des êtres animés, et cependant si différens d'eux, que je puis à peine supposer qu'ils existent.

LUCIFER.

Ils vécurent cependant.

CAÏN.

Où?

LUCIFER.

Où tu vis toi-même.

CAÏN.

Quand?

LUCIFER.

Ils ont habité sur ce que tu nommes aujourd'hui la terre.

CAÏN.

Adam est pourtant le premier.

LUCIFER.

De ta race, je l'avoue;--mais il est en même tems le dernier de ceux-là.

CAÏN.

Et quels sont-ils?

LUCIFER.

Ce que tu seras.

CAÏN.

Mais enfin, qu'étaient-ils?

LUCIFER.

Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux; des êtres en tout aussi supérieurs à ton père, dans l'Éden, que toi et ton fils le serez à votre soixante-millième génération, lorsqu'elle aura atteint le dernier degré de dégradation;--et juge, par ta propre faiblesse, de ce qu'ils devront être.

CAÏN.

O ciel! et tous ils ont péri?

LUCIFER.

Ils ont quitté leur terre comme tu quitteras la tienne.

CAÏN.

Mais la mienne fut-elle la leur?

LUCIFER.

Elle le fut.

CAÏN.

Mais elle était différente: elle est aujourd'hui trop resserrée et trop humble pour porter de pareilles créatures.

LUCIFER.

Elle était en effet plus glorieuse.

CAÏN.

Et pourquoi est-elle déchue?

LUCIFER.

Demande à celui qui l'atteignit.

CAÏN.

Comment?

LUCIFER.

Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe; par le désordre des élémens, qui rendirent le inonde au chaos, comme auparavant le chaos avait vomi un monde: de tels événemens, rares dans le tems, sont fréquens dans l'éternité.--Passons, et jette les yeux sur le passé!

CAÏN.

Tableau terrible!

LUCIFER.

Et vrai. Regarde ces fantômes! ils furent jadis, comme toi, entourés de matière.

CAÏN.

Et serai-je un jour comme eux?

LUCIFER.

C'est à celui qui te fit à te répondre. Je te montre quels sont tes prédécesseurs; ce qu'ils étaient, tu l'es aujourd'hui, mais dans un degré inférieur, proportionné à tes faibles sentimens, à ta faible portion d'immortalité, d'intelligence et de force terrestre. Ce que vous avez de commun avec ce qu'ils avaient, c'est la vie; ce qui vous unira encore--la mort. Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils conviennent à des reptiles engendrés de la fange refroidie d'un puissant univers, à des êtres confinés dans une planète encore informe, à des êtres dont le bonheur devait dépendre de leur aveuglement,--d'un paradis d'ignorance d'où la science était proscrite comme une substance empoisonnée. Mais regarde quels sont où quels étaient ces êtres supérieurs; ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et reprends sur la terre ta tâche ordinaire:--je t'y transporterai en sécurité.

CAÏN.

Non! je veux rester ici.

LUCIFER.

Combien de tems?

CAÏN.

Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y retourne de la terre, je préfère rester; je suis las de tout ce que la matière m'a découvert:--laisse-moi rester parmi les ombres.

LUCIFER.

Cela ne peut être: ce que tu prends pour la réalité, n'est à présent qu'une vision. Pour te disposer à cette demeure, il te faut passer par le même chemin que ceux que tu vois,--par les portes de la mort.

CAÏN.

Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?

LUCIFER.

Par les miennes. Mais je me suis engagé à te ramener, et mon esprit te soutient dans des régions où tout, à l'exception de toi-même, est privé de souffle. Regarde, mais n'espère pas demeurer ici avant que ton tour soit venu.

CAÏN.

Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la terre?

LUCIFER.

Leur terre est pour jamais évanouie;--elle est tellement changée, qu'ils ne voudraient pas respirer une seconde fois dans le plus agréable lieu de sa surface aujourd'hui décharnée.--C'était--oh! quel beau monde c'était alors!

CAÏN.

Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre contre laquelle je suis en guerre; je me plains seulement de ne pouvoir jouir de ce qu'elle offre de beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de ne pouvoir assouvir ma soif dévorante de connaissance, et de ne pouvoir dompter mes mille craintes de mort et de vie.

LUCIFER.

Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas donné de concevoir l'ombre de ce qu'il fut.

CAÏN.

Mais ces énormes créatures, fantômes inférieurs en intelligence (du moins tels paraissent-ils) aux êtres que nous avons déjà vus; comparables, en quelque chose, aux sauvages habitans des forêts de la terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir les bois, mais dix fois plus grands et plus terribles encore; leur taille est plus élevée que les murailles défendues de l'Éden, leurs yeux étincellent comme les épées flamboyantes dont les anges sont armés, et leurs défenses se projettent comme des troncs d'arbres dépouillés de leurs branches et de leurs écorces:--qu'étaient-ils?

LUCIFER.

Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais ces derniers-là même gisent étendus par myriades sous sa surface.

CAÏN.

Et non pas comme nous sur le sol?

LUCIFER.

Non. En faisant la guerre à ta fragile race, ils rendraient inutile la malédiction lancée contre elle,--ils l'extermineraient trop promptement.

CAÏN.

Mais pourquoi la guerre?

LUCIFER.

Vous avez oublié l'arrêt qui vous a chassés de l'Éden,--guerre avec tous, mort à tous, maladie, douleur, amertume pour tous; tels ont été les fruits de l'arbre défendu.

CAÏN.

Mais les animaux--en ont-ils donc mangé, qu'ils doivent aussi mourir?

LUCIFER.

Votre créateur vous l'a dit; ils furent faits pour vous, comme vous pour lui.--Vous ne voudriez pas que leur sort fût préférable au vôtre? Sans la chute d'Adam, ils seraient comme lui restés debout.

CAÏN.

Malheureuses créatures! ils partagent le destin de mon père, de même que ses enfans; comme eux, sans avoir partagé le fruit fatal: comme eux aussi, sans avoir atteint le rameau désiré de la science! arbre de mensonge:--car nous ne savons rien. Au prix de la mort, il nous avait du moins promis la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connaît?

LUCIFER.

Il se peut que la mort conduise à la plus haute science; comme elle est de toutes les choses la seule certaine, elle mène, du moins, à une science assurée. L'arbre était donc véridique, bien qu'il donne la mort.

CAÏN.

Mais ces obscures contrées, je les vois sans les comprendre.

LUCIFER.

Parce que ton heure est encore loin, et que la matière ne peut concevoir parfaitement ce qu'est l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir qu'il existe de telles contrées.

CAÏN.

Nous savions déjà que la mort existait.

LUCIFER.

Mais non pas ce qui était après elle.

CAÏN.

Et je l'ignore encore.

LUCIFER.

Tu as appris qu'il est, au-delà de ton existence, une et plusieurs autres existences,--et tu l'ignorais ce matin.

CAÏN.

Mais tout à mes yeux reste obscur et chargé de nuages.

LUCIFER.

Sois satisfait; tout s'éclaircira devant ton immortalité.

CAÏN.

Et cet immense et liquide espace azuré, dont les flots radieux, élancés devant nous, ressemblent à des ondes, et que je prendrais pour les sources de notre paradis, si l'azur éthéré de sa surface n'était pas sans bornes et sans rivages:--quel est-il?

LUCIFER.

Son image se retrouve encore en petit sur la terre, et tes enfans habiteront près d'elle--c'est le fantôme d'un océan.

CAÏN.

On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et ces créatures informes qui se jouent sur sa lumineuse surface?

LUCIFER.

Tu vois en eux ses habitans, les Léviathans d'autrefois.

CAÏN.

Et cet immense serpent qui prolonge ses replis tortueux et sa tête énorme, dix fois plus haut que le cèdre le plus élevé, regardant comme s'il voulait atteindre les globes que nous avons auparavant contemplés?--n'est-il pas de l'espèce de celui qui glissait dans le feuillage de l'arbre de la science?

LUCIFER.

Ève, ta mère, peut dire mieux que personne quelle espèce de serpent la séduisit.

CAÏN.

Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute, avait plus de beauté.

LUCIFER.

Toi-même, ne l'as-tu jamais vu?

CAÏN.

J'en ai vu plusieurs appelés du même nom, mais jamais précisément celui qui persuada de cueillir le fruit fatal.

LUCIFER.

Votre père ne le vit-il pas?

CAÏN.

Non: ce fut ma mère qui le tenta. Elle-même l'avait été par le serpent.

LUCIFER.

Honnête homme! toutes les fois que ta femme, les femmes de tes enfans vous entraîneront, toi ou bien eux, vers quelque chose d'étrange ou de nouveau, sois persuadé que tu auras vu la première source de la séduction.

CAÏN.

Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent pour tenter nos femmes.

LUCIFER.

Mais il reste encore pour les femmes des motifs de tenter les hommes, et pour l'homme de tenter la femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil est bienveillant: je le donne surtout à mon détriment; mais il est vrai qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je cours peu de risques.

CAÏN.

Je n'entends pas cela.

LUCIFER.

O le plus heureux des hommes!--ton monde et toi-même êtes encore trop jeunes! Tu te crois très-malheureux et le plus criminel, n'est-il pas vrai?

CAÏN.

Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances, j'en ai déjà trop senti.

LUCIFER.

Premier né du premier homme! ton état présent de péché--car tu es coupable; de douleur--car tu souffres, est une sorte d'Éden dans toute son innocence, comparé à l'état dans lequel tu seras bientôt; et cet état prochain, ces crimes, ces souffrances redoublées seront encore un paradis, comparés à tout ce que doivent souffrir tes enfans et les enfans de tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.

CAÏN.

Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as traîné jusqu'ici?

LUCIFER.

Ne cherchais-tu pas la science?

CAÏN.

Oui, mais la science qui conduit au bonheur.

LUCIFER.

Tu as réussi, s'il est vrai que la vérité y conduise.

CAÏN.

Ainsi donc le Dieu de mon père avait bien fait de défendre l'approche de l'arbre fatal.

LUCIFER.

Il eût mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance du mal ne vous a pas préservés du mal; il en sera toujours de même, le mal se retrouvera dans tout.

CAÏN.

Non, je ne te crois pas.--J'aspire après le bien.

LUCIFER.

Et qui ne le fait pas? qui aspire après le mal? qui ne recule pas devant ses fruits amers? personne--rien au monde: le mal est la terreur de tout ce qui vit.

CAÏN.

Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont nous avons admiré le lointain éclat, avant de descendre dans cet abîme fantastique, le mal ne peut être; ils sont trop beaux.

LUCIFER.

Tu les as vus de loin.

CAÏN.

Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur éclat;--vus de plus près, ils doivent être plus radieux encore.

LUCIFER.

Vois de près les plus beaux objets de la terre, et juge alors de leur beauté.

CAÏN.

Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont paru de près plus ravissantes.

LUCIFER.

Ce doit être une illusion.--Quel est donc l'objet qui, frappant la vue de plus près, a pu t'offrir plus de charmes que contemplé dans le lointain?

CAÏN.

C'est ma sœur Adah.--Toutes les étoiles du ciel, la nuance de la mer aux approches de la nuit, quand elle est éclairée par le globe qui semble lui-même un esprit, ou le séjour d'un esprit;--les couleurs du crépuscule,--le lever pompeux du soleil,--son élévation sublime, son coucher qui remplit mes yeux de délicieuses larmes, et semble entraîner doucement mon cœur avec lui au-delà des eclatans nuages de l'horizon;--l'ombrage des forêts,--les bourgeons naissans,--la voix des oiseaux,--les soupirs du rossignol qui semble parler d'amour, et se joindre aux chants des chérubins, à l'instant où le jour s'évanouit des murailles d'Éden;--tout cela n'est rien à mes yeux et pour mon cœur comme la figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais et la terre et les cieux!

LUCIFER.

Dans sa fragilité, elle est belle comme une substance mortelle pouvait l'enfanter au premier instant de la création, et par l'effet du premier et du plus tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.

CAÏN.

Vous le pensez; vous n'êtes pas son frère.

LUCIFER.

Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de frères.

CAÏN.

Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?

LUCIFER.

Il se peut que tu en contractes une éternelle avec moi. Mais enfin, si tu possèdes un être plus beau mille fois que tous les objets qui t'environnent, pourquoi es-tu malheureux?

CAÏN.

Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-même, pourquoi toutes choses connaissent-elles le malheur? Ah! celui qui nous a créés doit lui-même être malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas dans un instant de bonheur que l'on peut enfanter la désolation; et pourtant, si j'en crois mon père, il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-même est bon? J'ai fait cette question à mon père; il m'a répondu que le mal était la seule route qui pût conduire au bien. Étrange bien qui doit provenir de son plus grand ennemi! J'ai vu dernièrement un agneau piqué par un reptile: la malheureuse victime se roulait en écumant sur la terre, vainement protégée par les tristes et inquiets bêlemens de sa mère. Mon père cueillit quelques herbes, et les étendit sur la blessure; par degrés, le petit animal revint à la vie, souleva sa tête vers la mamelle de sa mère, qui marquait sa joie en ranimant de son lait ses forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voilà comme du mal peut naître le bien.

LUCIFER.

Que répondis-tu?

CAÏN.

Rien: car il est mon père; mais je pensais qu'il eût mieux valu pour l'animal n'avoir jamais été piqué, que d'acheter le retour de sa frêle existence par une agonie horrible.

LUCIFER.

Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que celle qui partagea le lait de ta mère, et qui le donne à tes enfans?--

CAÏN.

Certainement. Que pourrais-je être sans elle?

LUCIFER.

Et que suis-je, moi?

CAÏN.

Est-ce que tu n'aimes rien?

LUCIFER.

Qu'est-ce que ton Dieu aime?

CAÏN.

Toutes choses, dit mon père. Mais, je l'avoue, je ne le vois pas dans le sort auquel il nous soumet.

LUCIFER.

C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si moi j'aime ou n'aime pas; si je tiens à quelqu'autre chose qu'à un vaste projet, devant lequel les individus disparaissent comme de la neige.

CAÏN.

De la neige! qu'est-ce que cela?

LUCIFER.

Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans doivent souffrir; jouis encore d'un climat qui ne connaît pas d'hiver!

CAÏN.

Mais n'aimes-tu rien autant que toi-même?

LUCIFER.

Et Caïn s'aime-t-il lui-même?

CAÏN.

Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait supporter mes souffrances, et il ne dépend pas de moi de ne pas la chérir.

LUCIFER.

Tu la chéris parce qu'elle est belle, comme fut la pomme aux yeux de ta mère; et quand elle cessera de l'être, ton amour cessera, comme aurait cessé tout autre désir.

CAÏN.

Elle cessera d'être belle! Comment cela pourrait-il être?

LUCIFER.

Avec le tems.

CAÏN.

Mais le tems a déjà passé; et, jusqu'à présent, Adam et ma mère ont gardé leur beauté: une beauté réelle, bien qu'elle n'égale plus celle d'Adah et des séraphins.--

LUCIFER.

Tout cela doit passer en eux et en elles.

CAÏN.

J'en suis affligé; mais pour cela, je ne puis concevoir que mon amour s'affaiblisse jamais. Et si je voyais sa beauté s'évanouir, je croirais que le créateur de toute beauté perdrait plus que moi, en perdant son plus bel ouvrage.

LUCIFER.

Je te plains d'aimer ce qui doit périr.

CAÏN.

Je te plains de ne rien aimer.

LUCIFER.

Et ton frère,--est-il également cher à ton cœur?

CAÏN.

Pourquoi ne le serait-il pas?

LUCIFER.

Ton père l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.

CAÏN.

Et je les imite.

LUCIFER.

C'est une action bonne et généreuse.

CAÏN.

Généreuse!

LUCIFER.

C'est le second né de la chair; c'est le favori de sa mère.

CAÏN.

Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les prémices.

LUCIFER.

Mais l'amour de son père.

CAÏN.

Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que tout le monde aime?

LUCIFER.

Oui; celui que Jéhovah,--le seigneur indulgent, le miséricordieux constructeur du paradis défendu,--regarde toujours en souriant.

CAÏN.

Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il sourit.

LUCIFER.

Mais vous avez vu ses anges.

CAÏN.

Rarement.

LUCIFER.

Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton frère, et que ses sacrifices sont agréables.

CAÏN.

Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?

LUCIFER.

Parce que tu y pensais auparavant.

CAÏN.

Et si j'y ai pensé, quel besoin de me rappeler une pensée.....--- (Il s'arrête comme agité.)--Esprit! nous sommes ici dans ton monde; ne parle pas du mien. Tu m'as montré des merveilles; tu m'as montré ces puissans préadamites qui habitaient la terre dont la nôtre est un débris; tu m'as fait distinguer des myriades de mondes célestes, dont le nôtre est le triste et lointain compagnon dans l'immensité des êtres; tu as découvert à mes regards des ombres frappées de la terrible étreinte, de celle que nous apporta mon père,--la mort; tu m'as fait voir beaucoup, mais non pas tout: montre-moi où demeure Jéhovah, son paradis spécial--le tien; où est-il?

LUCIFER.

Ici, et dans tout l'espace.

CAÏN.

Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure particulière; la chair a la terre, les autres mondes ont également leurs habitans. Toutes les créatures ont un élément dans lequel elles respirent; et les êtres qui ne respirent plus de notre souffle ont le leur, comme tu l'as dit: Jéhovah et toi-même vous avez le vôtre.--N'habitez-vous pas ensemble?

LUCIFER.

Non; nous régnons ensemble, mais nos demeures sont divisées.

CAÏN.

Pourquoi n'êtes-vous pas un seul! peut-être l'unité de vos projets ferait l'union des élémens, aujourd'hui le jouet des tempêtes. Comment s'est-il fait que vous, étant des esprits sages et infinis, vous soyez séparés? N'êtes-vous pas comme des frères dans votre essence, votre nature et votre gloire?

LUCIFER.

N'es-tu pas le frère d'Abel?

CAÏN.

Nous sommes frères, nous resterons frères; mais s'il n'en était pas ainsi, qu'est-ce que la chair auprès de l'esprit? Ce dernier peut-il tomber? L'immortalité n'est-elle pas une condition de l'infini? et se quereller, remplir l'espace de sa misère,--pourquoi?

LUCIFER.

Pour régner.

CAÏN.

Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous êtes éternels?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Et que cette immensité d'azur que j'ai vue est sans bornes?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Comment donc ne pouvez-vous tous les deux régner?--N'avez-vous pas assez? Pourquoi vous séparer?

LUCIFER.

Nous régnons tous les deux.

CAÏN.

Mais l'un de vous fait le mal.

LUCIFER.

Lequel?

CAÏN.

Toi! car si tu pouvais donner à l'homme le bien, pourquoi ne le fais-tu?

LUCIFER.

Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai pas faits; vous êtes ses créatures et non les miennes.

CAÏN.

Alors laisse-nous ses créatures, comme tu dis que nous le sommes, ou bien montre-moi ta demeure ou la sienne.

LUCIFER.

Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un tems viendra que tu verras pour toujours l'une d'elles.

CAÏN.

Et pourquoi pas à cette heure?

LUCIFER.

Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer dans une pensée nette et calme le peu que je t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus grand des mystères! à celui des deux principes! Tu voudrais les contempler sur leurs trônes les plus secrets! Poussière! apprends à limiter ton ambition; car pour toi, voir l'une ou l'autre serait périr!

CAÏN.

Laisse-moi périr pourvu que je les voie!

LUCIFER.

Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit la pomme! Mais tu périrais seulement, et tu ne les verrais pas; cette vue t'est réservée dans un autre état.

CAÏN.

Celui de mort.

LUCIFER.

Du moins le prélude de la mort.

CAÏN.

Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle conduit à quelque chose de défini.

LUCIFER.

Maintenant je vais te ramener dans ton monde, où tu pourras multiplier la race d'Adam, manger, boire, travailler, trembler, rire, pleurer, sommeiller et mourir.

CAÏN.

Et que me servira d'avoir vu les choses que tu m'as montrées?

LUCIFER.

N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce que j'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître toi-même?

CAÏN.

Hélas! je ne distingue rien encore.

LUCIFER.

Et justement, la somme des connaissances humaines devrait être la conscience du néant de l'humaine nature; transmets cette science à tes enfans, elle leur épargnera maintes tortures.

CAÏN.

Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse; mais toi-même, malgré ton arrogance, tu reconnais un supérieur.

LUCIFER.

Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par l'infinité de mondes et de vies que je tiens avec lui en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je l'avoue; mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage de tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats contre lui aujourd'hui, comme je combattis au plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi les gouffres informes des enfers, dans les interminables royaumes de l'espace, dans les siècles des siècles, je disputerai tout, tout avec lui! et tour à tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera le grand combat, si jamais il cesse, c'est-à-dire si jamais lui ou moi pouvons être écrasés! Et qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur, appeler le vaincu génie du mal; mais quel sera donc le bien qu'il prétend donner? Si j'étais le vainqueur, ses œuvres seraient jugées les seules mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels dons avez-vous reçus de lui dans votre misérable monde?

CAÏN.

Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.

LUCIFER.

Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne éprouver le reste des faveurs que toi et les tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou mauvaises dans leur essence, et non pas d'après le nom de celui qui les répand. S'il vous donne le bien,--appelez le principe du bien; si le mal découle de lui, apprenez à ne pas m'en rendre responsable, avant de savoir mieux sa véritable source. Ce n'est pas aux paroles des anges eux-mêmes qu'il faut croire, c'est aux fruits de votre existence, tels que vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un don précieux,--celui de la raison.--Que des menaces tyranniques ne l'écrasent point, et ne vous réduisent pas à croire aveuglément, en dépit de vos sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez et souffrez,--créez-vous un monde intérieur dans votre propre sein, où viendront expirer les impressions du dehors. C'est ainsi que vous vous rapprocherez le plus de la nature des esprits et que vous parviendrez à triompher de votre enveloppe grossière.

(Ils disparaissent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

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