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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08

ACTE V.

Paulin Paris translation

SCÈNE PREMIÈRE.

(Les appartemens du Doge.)

LE DOGE, DOMESTIQUE.

DOMESTIQUE.

Monseigneur, la députation attend; mais elle ajoute que si vous désiriez la recevoir à une autre heure elle attendrait votre plaisir.

LE DOGE.

Pour moi toutes les heures sont égales. Qu'ils entrent.

(Le domestique sort.)

OFFICIER.

Prince! j'ai rempli votre ordre.

LE DOGE.

Quel ordre?

OFFICIER.

Un bien triste.--J'ai disposé le convoi de--

LE DOGE.

Oui--oui--oui,--pardon. Je commence à perdre la mémoire; je me fais trop vieux,--aussi vieux que l'annoncent mes années. Jusqu'à présent j'avais lutté contre elles; mais elles commencent à l'emporter sur moi.

(Entre la députation composée de six de la seigneurie et du chef des Dix.)

LE DOGE.

Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!

LE CHEF DES DIX.

Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin de son dernier malheur privé.

LE DOGE.

Assez--assez de cela.

LE CHEF DES DIX.

Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?

LE DOGE.

Je le reçois comme on le présente.--Poursuivez.

LE CHEF DES DIX.

Les Dix, réunis à une giunta tirée du sénat, et composée de vingt-cinq des plus nobles patriciens, ayant délibéré sur l'état de la république, et sur les soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser vos années depuis si long-tems dévouées à la patrie, ont jugé convenable de solliciter humblement de votre sagesse (qui ne pourra s'empêcher d'y consentir) la résignation de l'anneau ducal, que vous avez si long-tems et si glorieusement porté. Et pour témoigner qu'ils ne sont ingrats ni insensibles envers vos années et vos services, ils vous destinent un apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer votre retraite d'un éclat digne de celle d'un prince.

LE DOGE.

L'ai-je bien entendu?

LE CHEF DES DIX.

Ai-je besoin de répéter?

LE DOGE.

Non.--Avez-vous fait?

LE CHEF DES DIX.

J'ai parlé. Vingt-quatre heures vous sont accordées pour rendre réponse.

LE DOGE.

Je n'aurais pas besoin du même nombre de secondes.

LE CHEF DES DIX.

Nous n'avons plus qu'à nous retirer.

LE DOGE.

Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien à ce que j'ai à dire.

LE CHEF DES DIX.

Parlez!

LE DOGE.

Quand par deux fois j'ai exprimé le vœu d'abdiquer, on m'en a refusé la liberté; et non-seulement on me l'a refusée, mais vous m'avez arraché le serment de ne plus jamais à l'avenir renouveler cette demande. J'ai alors juré de mourir dans l'exercice des fonctions que ma patrie m'avait ici confiées; je dois écouter la voix de l'honneur, de ma conscience:--je ne puis violer mon serment.

LE CHEF DES DIX.

Ne nous réduisez pas à recourir à la nécessité d'un décret, à défaut de votre assentiment.

LE DOGE.

La Providence se plaît à prolonger mes jours pour m'éprouver et me punir; mais vous, avez-vous quelque droit d'accuser la longueur d'une vie dont chaque heure fut consacrée au service de l'état? Je suis prêt à sacrifier encore ma vie pour lui, comme je lui ai déjà sacrifié d'autres objets mille fois plus chers que la vie. Mais quant à ma dignité,--je la tiens de toute la république; quand la volonté générale sera consultée, alors je pourrai vous donner une réponse.

LE CHEF DES DIX.

Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle ne peut avoir le moindre poids.

LE DOGE.

Je suis prêt à tout; mais rien ne changera ma volonté, même pour un moment. Décrétez--ce qu'il vous plaira.

LE CHEF DES DIX.

Voici donc la réponse que nous devons transmettre à ceux qui nous envoient?

LE DOGE.

Vous m'avez entendu.

LE CHEF DES DIX.

Nous nous retirons respectueusement.

(La députation sort.--Un domestique entre.)

LE DOMESTIQUE.

Monseigneur, la noble dame Marina demande une audience.

LE DOGE.

Mon tems est à elle.

(Entre Marina.)

MARINA.

Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-être souhaitiez-vous d'être seul?

LE DOGE.

Seul? Quand tout le monde se presserait autour de moi, je n'en resterai pas moins seul aujourd'hui et désormais. Mais nous avons des forces.

MARINA.

Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon cher Jacopo!

LE DOGE.

Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations à t'offrir.

MARINA.

Ah! s'il avait vécu dans une autre contrée; doué de tous les avantages, si chéri, si accompli, qui pouvait être plus heureux, plus envié que mon pauvre Foscari? Rien n'eût manqué à son bonheur et au mien; rien, s'il n'eût pas été de Venise.

LE DOGE.

Ou le fils d'un prince.

MARINA.

Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent dans leur vanité ou dans leurs illusions de bonheur, tout, par une destinée étrange, lui est devenu fatal. La patrie, le peuple qui l'idolâtrait, le prince dont il était le fils aîné, et--

LE DOGE.

Le prince? il n'a plus long-tems à l'être.

MARINA.

Comment?

LE DOGE.

Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent à me ravir un anneau et un diadême trop long-tems portés. Ah! laissons-leur reprendre ces vains hochets!

MARINA.

Les tyrans! et dans un tel jour encore!

LE DOGE.

Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une heure plus tôt j'y eusse été sensible.

MARINA.

Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?--Ô vengeance! mais hélas! celui qui vous eût protégé si lui-même l'avait été, mon cher Foscari, ne peut plus aider son père.

LE DOGE.

Il ne l'eût jamais aidé contre son pays, quand il aurait eu mille vies au lieu de celle--

MARINA.

Qu'ils lui arrachèrent dans les supplices. Vous appelez cela du patriotisme? Mais je suis femme; et mon mari, mes enfans, voilà ma patrie et mon bonheur. Je l'ai aimé,--je l'ai idolâtré! et je l'ai vu supporter des épreuves qui eussent glacé d'épouvante les plus intrépides martyrs. Il n'est plus; et moi, qui aurais voulu donner tout mon sang pour lui, je n'ai rien à lui donner que des larmes! Que ne puis-je espérer de le voir venger?--Mais j'ai des fils: un jour ils seront des hommes.

LE DOGE.

Le malheur vous égare.

MARINA.

Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais en proie à d'horribles tourmens; oui, je pensais que mieux eût valu le voir mort que victime d'une captivité plus longue:--je reçois la punition d'une pareille pensée. Que ne suis-je dans son tombeau!

LE DOGE.

Il faut que je le voie encore une fois.

MARINA.

Venez avec moi.

LE DOGE.

Est-il--

MARINA.

Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.

LE DOGE.

Mais est-il dans son linceul?

MARINA.

Viens, vieillard, viens!

(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lorédano.)

BARBARIGO, à un domestique.

Où est le Doge?

LE DOMESTIQUE.

Il vient de se retirer à l'instant avec l'illustre dame, veuve de son fils.

LORÉDANO.

Où?

LE DOMESTIQUE.

Dans la chambre où le corps est déposé.

BARBARIGO.

Il ne nous reste donc qu'à retourner.

LORÉDANO.

Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons l'ordre implicite de la junte d'attendre qu'elle se présente ici, et de l'assister: elle ne tardera pas à arriver.

BARBARIGO.

Et la junte se hâtera-t-elle de faire entendre au Doge sa réponse?

LORÉDANO.

Elle exprime le vœu d'une grande célérité. Le Doge avait répondu vivement, il faut qu'on lui réplique de même. On a égard à sa dignité; on s'est occupé de son sort:--que peut-il désirer de plus?

BARBARIGO.

De mourir dans ses vêtemens de Doge. Certes, il ne peut survivre long-tems encore; mais j'ai fait de mon mieux pour défendre son rang; et jusqu'à la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans succès. Pourquoi me forcer ici à exprimer le vote de la majorité?

LORÉDANO.

Il était important d'appeler à témoins quelques opinions différentes des nôtres, afin d'empêcher la calomnie d'insinuer qu'une majorité tyrannique redoutait pour ses actes l'assistance des autres.

BARBARIGO.

Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez voulu me faire rougir de l'inutilité de ma résistance. Lorédano! dans vos moyens de vengeance, vous êtes ingénieux, poétique même, un véritable Ovide dans l'art de haïr; c'est donc à vous--(car la haine porte un œil microscopique, même dans les objets secondaires) que je dois, pour mieux faire ressortir le zèle des autres, d'avoir été associé involontairement aux travaux de votre junte.

LORÉDANO.

Comment! ma junte?

BARBARIGO.

Oui, la vôtre! Ils parlent d'après vous, ourdissent vos trames, adoptent vos plans et exécutent votre ouvrage; ne sont-ils pas les vôtres?

LORÉDANO.

Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne vous entendent pas.

BARBARIGO.

Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix plus terribles que la mienne: ils ont outrepassé tous leurs excès; et quand on montre une telle audace dans les états les plus vils et les plus méprisés, l'humanité s'y relève encore pour les punir.

LORÉDANO.

Vous parlez avec peu de sagesse.

BARBARIGO.

C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos collègues.

(Entre la députation de la junte.)

LE CHEF DES DIX.

Lw Doge sait-il que nous désirons le voir?

LE DOMESTIQUE.

On va le lui apprendre.

(Le domestique sort.)

BARBARIGO.

Le Doge est avec son fils.

LE CHEF DES DIX.

S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire après la cérémonie. Sortons; nous avons encore jusqu'au soir assez de tems.

LORÉDANO, à part, à Barbarigo.

Que le feu de l'enfer dessèche ton indiscrète langue! Je l'arracherai de cette imprudente et sotte bouche, et je saurai bien ainsi vous ôter le pouvoir d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut, à ses autres collègues.) Sages signors, un instant de retard, je vous prie.

BARBARIGO.

Soyons humains!

LORÉDANO.

Voyez, le duc approche!

(Entre le Doge.)

LE DOGE.

J'obéis à votre sommation.

LE CHEF DES DIX.

Nous venons encore une fois pour vous faire agréer notre dernière demande.

LE DOGE.

Et moi pour vous dire--

LE CHEF DES DIX.

Quoi?

LE DOGE.

La même chose. Vous m'avez entendu.

LE CHEF DES DIX.

Vous allez donc entendre le décret absolu et définitif que nous venons de rendre.

LE DOGE.

Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes de votre justice, et les gracieux préludes de vos actes tyranniques. Poursuivez!

LE CHEF DES DIX.

Vous n'êtes plus Doge; vous êtes délié de votre impérial serment comme souverain; vous déposerez la robe ducale; mais, par égard pour vos services, l'état vous alloue l'apanage dont nous vous avons parlé dans notre précédente entrevue. Vous avez trois jours pour quitter ces lieux, sous peine de voir confisquer vos biens, et toute votre fortune particulière.

LE DOGE.

Cette dernière clause, et je suis fier de le dire, n'enrichira pas le trésor.

LE CHEF DES DIX.

Doge! votre réponse.

LORÉDANO.

Répondez, François Foscari!

LE DOGE.

Si j'avais pu jamais prévoir que mon âge portât quelque préjudice à la chose publique, je n'aurais pas, chef de l'état, témoigné assez d'ingratitude pour préférer la dignité suprême à l'intérêt de ma patrie. Mais cette vie, que vous abreuvez d'amertume, ne lui fut pas inutile pendant de longues années; et je devais espérer que mes derniers momens pourraient encore lui être consacrés. Mais le décret étant rendu, j'obéis.

LE CHEF DES DIX.

Si vous aviez désiré prolonger le délai des trois jours, nous l'aurions volontiers, comme témoignage de notre estime, étendu jusqu'à huit.

LE DOGE.

Pas même huit heures, signor; pas même huit minutes.--(Déposant son anneau et son bonnet.) Voici l'anneau ducal et voici le ducal diadême. Ainsi l'Adriatique est libre d'en épouser un autre.

LE CHEF DES DIX.

Veuillez montrer moins d'empressement.

LE DOGE.

Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner le tems de me déposer, je dois moi-même ne pas en perdre. Je crois voir parmi vous une figure que je ne connais pas.--Sénateur! votre nom? votre costume m'annonce que vous êtes le chef des Quarante?

MEMMO.

Signor, je suis le fils de Marco Memmo.

LE DOGE.

Ah! votre père était mon ami;--les fils et les pères... Mais qu'y a-t-il? mes gens ici!

LE DOMESTIQUE.

Mon prince!

LE DOGE.

Je ne suis plus prince:--voici les princes du prince! (Montrant la députation des Dix.) Disposez-vous à quitter ces lieux sur-le-champ.

LE CHEF DES DIX.

Pourquoi si brusquement? ce sera éveiller le scandale.

LE DOGE, aux Dix.

Vous en répondrez; c'est votre affaire.--(Aux domestiques.) Pour vous, il est une charge que je remets encore à vos soins les plus grands, quoique je n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper moi-même--

BARBARIGO.

Il entend le corps de son fils.

LE DOGE.

Appelez Marina, ma fille.

(Entre Marina.)

LE DOGE.

Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer ailleurs.

MARINA.

Ah! dans tous les lieux.

LE DOGE.

Oui; mais en liberté, et non plus devant les yeux jaloux de ces espions de la grandeur. Signors, vous pouvez partir. Que voudriez-vous de plus? nous allons sortir. Craignez-vous que nous n'emportions avec nous le palais? Ces murs, dix fois aussi vieux que moi, et je le suis pourtant assez, vous ont servis comme je vous ai servis moi-même; eux et moi nous pourrions même vous rappeler quelques souvenirs: mais je ne les conjure pas de vous écraser, comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se détachèrent sur l'Israélite et les Philistins ses ennemis! Le pouvoir de les ébranler appartiendrait, je pense, à une malédiction comme la mienne, provoquée par des êtres tels que vous; mais je ne maudis point. Adieu! généreux signors! puisse le Doge suivant être meilleur que le Doge actuel!

LORÉDANO.

LE DOGE actuel est Pascal Malipiero.

LE DOGE.

Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces portes.

LORÉDANO.

La grande cloche de Saint-Marc doit bientôt retentir pour son inauguration.

LE DOGE.

Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de mort, et je vivrai pour l'entendre!--moi, le premier Doge qui l'aura jamais entendu pour son successeur! Plus heureux cent fois mon coupable prédécesseur, le fier Marino Faliero:--cette insulte du moins lui fut épargnée.

LORÉDANO.

Eh quoi! regretteriez-vous un traître?

LE DOGE.

Non;--mais j'envie le sort d'un mort.

LE CHEF DES DIX.

Monseigneur, si vous êtes décidé à quitter aussi brusquement le palais ducal, retirez-vous du moins par l'escalier particulier qui conduit sur les bords du canal.

LE DOGE.

Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai autrefois à la souveraineté:--l'escalier du Géant, au sommet duquel je reçus l'investiture de Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire descendre. C'est là que je fus installé, il y a trente-cinq ans, et que je traversai les appartemens que je ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme cadavre,--cadavre luttant peut-être pour les protéger encore,--mais non chassé honteusement par mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour sa dernière demeure, moi pour la demander au ciel.

LE CHEF DES DIX.

Quoi! en public?

LE DOGE.

Je fus élu publiquement, je veux être déposé de même. Marina! es-tu prête?

MARINA.

Voici mon bras.

LE DOGE.

Oui, mon bâton de vieillesse! Grâce à ce soutien, je puis partir.

LE CHEF DES DIX.

Cela ne peut être:--le peuple vous verrait.

LE DOGE.

Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le savez: autrement vous n'auriez pas osé insulter ainsi lui et moi. Il est peut-être une populace dont l'aspect vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle ose murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du cœur, et par leurs muets regards.

LE CHEF DES DIX.

Vous parlez ainsi par emportement, autrement--

LE DOGE.

Vous avez raison. J'ai parlé plus que je n'en ai l'habitude; c'est un faible qui n'est pas le mien, et qui vous excuse le mieux, en ce qu'il semble indiquer que les années affaiblissent ma raison. Adieu! seigneurs.

BARBARIGO.

Vous ne vous éloignerez pas sans une escorte convenable à votre rang passé et actuel. Nous accompagnerons le Doge, avec le respect qui lui est dû, jusqu'à son palais particulier. N'est-ce pas là votre avis, mes collègues?

PLUSIEURS VOIX.

Oui, oui.

LE DOGE.

Vous ne marcherez pas du moins à ma suite. J'entrai ici souverain;--je sortirai par les mêmes portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines cérémonies sont autant de lâches insultes qui ne font qu'ulcérer le cœur davantage, et lui offrir, au lieu d'antidote, de nouveaux poisons. La pompe est faite pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux même que je sois quelque chose avant de franchir ces portes.--Ah!

LORÉDANO.

Écoutez!

(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)

BARBARIGO.

La cloche!

LE CHEF DES DIX.

Oui, de Saint-Marc, qui s'ébranle pour l'élection de Malipiero.

LE DOGE.

Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une fois seulement, et il y a de cela trente-cinq années. Dès-lors j'avais cessé d'être jeune.

BARBARIGO.

Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.

LE DOGE.

C'est le signal de mes funérailles! Mon cœur souffre horriblement.

BARBARIGO.

Asseyez-vous, je vous prie.

LE DOGE.

Non; mon siége était jusqu'à présent un trône. Marina! allons.

MARINA.

Oui, le plus promptement possible.

LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrête.

Je sens une soif dévorante.--Qui m'apportera un peu d'eau?

BARBARIGO.

Moi--

MARINA.

Moi--

LORÉDANO.

Moi--

(Le Doge prend un gobelet de la main de Lorédano.)

LE DOGE.

Je le reçois de vous, Lorédano, de la main la plus digne de m'assister à une pareille heure.

LORÉDANO.

Par quel motif?

LE DOGE.

Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons une telle antipathie, qu'il vient à se briser dès qu'on y dépose le moindre venin. Cependant vous portez ce gobelet, il n'éclate pas.

LORÉDANO.

Eh bien?

LE DOGE.

Le cristal est donc faux ou vous êtes loyal. Pour moi, je ne crois l'un ni l'autre; c'est une légende mensongère.

MARINA.

Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir, et ne pas encore partir. Ô ciel! vos regards ressemblent aux derniers de mon mari!

BARBARIGO.

Il tombe!--supportez-le!--Un siége!

LE DOGE.

La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tête est en feu!

BARBARIGO.

Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.

LE DOGE.

Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi, ma pauvre fille!--Ah! cette cloche!

(Le Doge retombe et meurt.)

MARINA.

Mon Dieu! mon Dieu!

BARBARIGO, à Lorédano.

Contemplez votre ouvrage; il est complet.

LE CHEF DES DIX.

N'a-t-on aucun secours? Appelez à l'aide.

LE DOMESTIQUE.

Il n'y a plus d'espérance.

LE CHEF DES DIX.

S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsèques soient dignes de son nom, de sa patrie, de son rang, de son dévouement aux devoirs que lui imposait la république, tant que son âge lui permettait de s'y livrer. Mes collègues, parlez; n'êtes-vous pas de cet avis?

BARBARIGO.

Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux où il avait régné: il faut donc que ses funérailles soient celles d'un prince.

LE CHEF DES DIX.

Ainsi on nous approuve?

TOUS, à l'exception de Lorédano, répondent:

Oui.

LE CHEF DES DIX.

La paix du ciel soit avec lui.

MARINA.

Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie. Ne plaisantez pas davantage avec ces tristes restes, qui, lorsqu'ils étaient le séjour d'une ame (une ame sur laquelle vous avez exercé tout votre empire), furent par vous insultés avec une rage aussi glorieuse pour vous que sa vertu l'était pour lui; vous avez banni Foscari de son palais, vous l'avez arraché impitoyablement de son trône; et maintenant, quand il ne peut plus apprécier vos marques de respect, quand il ne voudrait plus les accepter s'il voulait encore quelque chose, vous préparez, signors, une pompe vaine et superflue, pour honorer la mémoire de celui que vous avez foulé aux pieds. De royales funérailles n'ajouteraient rien à son honneur, et ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.

LE CHEF DES DIX.

Madame, nous ne changeons pas aussi promptement de projet.

MARINA.

Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les vivans; mais je pensais que les morts n'étaient plus sous votre empire, et qu'ils étaient confiés à des êtres supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer, ressemble beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le à mes soins; vous me l'auriez abandonné si vous n'eussiez porté le dernier coup à ce vieillard infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. Le désespoir est fantastique, il recherche les images de mort et l'appareil des funérailles.

LE CHEF DES DIX.

Prétendez-vous encore à cet office?

MARINA.

Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est vrai, fut dissipée au service de l'état; mais il me reste mon douaire, et je le consacre à ses obsèques et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)

LE CHEF DES DIX.

Gardez-le plutôt pour vos enfans.

MARINA.

Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.

LE CHEF DES DIX.

Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire. Ces restes seront exposés avec la pompe accoutumée; ils seront accompagnés à leur dernier gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes de sa dignité mais de la simple robe des sénateurs.

MARINA.

L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré leurs victimes; mais jusqu'à présent je n'avais jamais entendu parler d'une apparence hypocrite de splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en larmes,--hélas! j'en ai versé quelques-unes,--et toujours grâce à vous! L'on m'a cité des héritiers à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas laissé au défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir le rôle. Fort bien, seigneurs; votre volonté sera faite, comme un jour, je l'espère, le sera la volonté du ciel!

LE CHEF DES DIX.

Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout le danger d'un pareil discours?

MARINA.

Quant au premier point, je le connais mieux, et quant au dernier, aussi bien que vous-mêmes; je puis les envisager. Souhaitez-vous quelques funérailles de plus?

BARBARIGO.

Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position doit lui servir d'excuse.

LE CHEF DES DIX.

Nous n'en tiendrons donc pas compte.

BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses tablettes.

Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?

LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.

LE CHEF DES DIX.

Quelle dette vous devait-il?

LORÉDANO.

Une dette ancienne et juste; la dette de la nature et la mienne.

(La toile tombe.)

FIN DES DEUX FOSCARI.

APPENDICE.

EXTRAIT DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE, PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les armes. Elle avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême, et la principauté de Ravenne.

Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne pouvait pardonner d'en avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442, et probablement avec plus de sincérité que la première, l'intention d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait exigé de lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tête et de caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république étendre au loin les limites de ses domaines pendant son administration.

Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent mettre à l'épreuve la fermeté de son ame.

Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir reçu des présens de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment, disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti. C'était non-seulement une bassesse, mais une infraction des lois positives de la république.

Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son exil, il tomba malade à Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent, non sans difficulté, qu'on lui assignât une autre résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de mort, et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.

Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les bourreaux lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui produisait, il répondit que c'était précisément parce qu'il ne doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal, que toute autre voie lui avait été fermée pour faire parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien qu'on le ferait amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir la consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une fois.

Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable auteur de l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'était plus tems de réparer cette atroce injustice, le malheureux était mort dans sa prison.

François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa fille à l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils. L'alliance avait été rejetée, et l'inimitié s'en était accrue. Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Lorédano prêts à combattre ses propositions ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de dire qu'il ne se croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano aurait cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas davantage aux malveillans pour insinuer que François Foscari, ayant désiré cette mort, pouvait bien l'avoir hâtée.

Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment où, en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès contre André Donato, gendre du Doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il avait été enlevé à la patrie par le poison.

Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François Foscari, aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait pas démenti une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait ni l'impunité ni même l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de la république.

Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour accomplir la vengeance qu'il méditait.

Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais; incapable de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé de vieillesse, il ne se montrait plus en public, ni même dans les conseils. Cette retraite, si facile à expliquer dans un vieillard octogénaire si malheureux, déplut aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre leurs arrêts.

«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés que rendus; où François Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir être seulement informé que nous voulions lui faire la guerre? Nous avons vu tout le contraire dans la dernière guerre contre le duc de Milan. Malheureuse la république qui est sans chef!

«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs suites déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais pour vous faire souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs de cet état fondé par vos pères, et de la liberté que nous devons à leurs travaux, à leurs institutions. Ici, le mal indique le remède. Nous n'avons point de chef, il nous en faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres, apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la république réclame cette résolution, et que le sort de l'état est en vos mains.»

Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant la délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire, désirait que le Doge donnât lui-même sa démission. Il l'avait déjà proposée deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.

Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était au contraire à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges déposés prouvaient que de telles révolutions avaient été le résultat d'un mouvement populaire.

Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de membres, institué pour punir les crimes, et nullement investi du droit de révoquer ce que le corps souverain de l'état avait fait.

Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger, et que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais que, pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et qu'il se réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale serait légalement manifestée.

Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques Lorédan qui eut la cruelle joie de le lui présenter. Il répondit: «Si j'avais pu prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable à l'état, le chef de la république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années, je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des marques de sa dignité, remit l'anneau ducal, qui fut brisé en sa présence; et dès le jour suivant, il quitta ce palais, qu'il avait habité pendant trente-cinq ans, accompagné de son frère, de ses parens et de ses amis. Un secrétaire qui se trouva sur le perron, l'invita à descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui s'était rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au bas de l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le palais, en proférant ces paroles: «Mes services m'y avaient appelé, la malice de mes ennemis m'en fait sortir.»

Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible de sa nature aurait pu exciter un soulèvement général, ou au moins occasionner une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais, depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt une autorité, devant laquelle tout devait se taire.

EXTRAIT DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE, PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.

«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur et un censeur si amer dans son frère, lui dit un jour en plein conseil: «Messire Augustin, vous faites tout votre possible pour hâter ma mort: vous vous flattez de me succéder; mais si les autres vous connaissent aussi bien que je vous connais, ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se leva, ému de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont on aimait à tenir compté, surtout à un parent, de s'être mis en opposition avec le chef de la république.»

(Daru, Histoire de Venise; vol. II, sect. xi, p. 533.)

FIN DE L'APPENDICE.

NOTE DE LORD BYRON.

Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady Morgan, je remarque que l'expression Rome de l'Océan est appliquée à Venise; la même phrase se retrouve dans les Deux Foscari. Heureusement mon éditeur peut attester en mon nom que la tragédie fut composée et envoyée en Angleterre avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer cette coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à celle qui l'a pour la première fois présentée au public. Et je le fais avec d'autant plus d'empressement, que l'on m'apprend (car je me suis peu donné la peine de m'en assurer par moi-même) que je viens d'être l'objet d'une accusation de plagiat. Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans le but d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien à répondre aux imputations de ce genre. L'on m'accuse d'avoir composé la description d'un voyage en vers d'après le récit de plusieurs naufrages réels en prose, en prenant à cette source tous les matériaux qui me semblaient le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du siége de Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer chez moi; je m'en soucie fort peu.

Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope, la troupe famélique des écrivains de Grub-Street semble avoir voulu attaquer le mien: rien de mieux, pour eux et pour moi. Une des accusations portées dans leur épître anonyme est surtout fort amusante: on y pose en fait sérieusement que «j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le cirage patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style. On y voit encore la preuve qu'une personne a tenté de faire connaissance avec M. Townsend (homme de lois, qui vint, il y a trois ans, me trouver à Venise pour affaire), dans l'intention de recevoir de ce visiteur accidentel la confidence de quelques diffamations particulières sur mon compte. M. Townsend est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette circonstance que pour indiquer quel misérable monde se trouve renfermé au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes gens-là travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on dit, dans la Gazette littéraire, d'avoir écrit des notes pour la Reine Mab, ouvrage que je n'avais jamais vu avant sa publication, et que je me souviens d'avoir alors montré à M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une imagination remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je ne les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait mieux que leur véritable auteur combien nous différons tous deux matériellement d'opinion quant à la partie métaphysique de l'ouvrage; mais je n'en admire pas moins hautement, avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la bassesse et la bigotterie, ce qu'il y a de poésie dans cette production et dans les autres du même auteur.

M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où l'irréligion est aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit de sédition, attendu que l'un et l'autre restent également absurdes, invoque contre moi la sévérité des lois, attendu que la tolérance de pareils écrits aurait conduit à la révolution française: non pas des écrits dans le genre de Wat-Tyler, mais de ceux de l'école satanique. Cela est faux, et M. Southey sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français de quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et Rousseau furent exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la Bastille; et le despotisme de ce tems fit une guerre continuelle à tous les écrivains de la même secte. En second lieu, la révolution française ne fut pas occasionnée par un écrit quelconque; elle serait arrivée quand même aucun de ces écrits n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle cause. Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait trop, et le peuple ne pouvait donner ni supporter davantage; sans cela, les encyclopédistes auraient inutilement usé toutes les plumes du monde. Et la révolution anglaise--(la première, j'entends), par qui fut-elle occasionnée? Certes, les puritains étaient aussi pieux, aussi sévères que Wesley ou son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent, ont causé les tourmentes passées, et causeront celles qui se préparent.

Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme inévitables. Mon vœu serait de voir la constitution anglaise restaurée plutôt que renversée. Aristocrate par ma naissance, et j'ajouterai par mon caractère, j'ai encore la plus grande partie de ma fortune dans les fonds publics; qu'aurais-je donc à gagner à une révolution? Peut-être ai-je plus à y perdre, en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses places, ses gratifications, pour ses panégyriques et ses calomnies. Mais, je le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne sont que de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage, tandis que la grande marée roule cependant, et gagne à chaque minute un nouveau terrain. M. Southey nous accuse de saper la religion du pays; croit-il donc la soutenir en écrivant des vies telle que celle de Wesley? Jamais un culte ne tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore la France; mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique, qui soutint, et pour un instant encore, la dogmatique absurdité de la théophilantropie. Si l'église d'Angleterre est renversée, elle tombera sous les coups des sectaires, et non pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop sages, trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance dans les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre à l'impiété du doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs incrédules; mais c'est comme quelques rares gouttes d'eau dans le pâle rayon de la raison humaine. Ils sont en fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées d'enthousiasme et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute: cette circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque importance.

M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant le repentir du lit de mort des objets de sa haine; il a formé lui-même une charmante vision du jugement en prose aussi bien qu'en vers, et remplie de la plus impudente impiété. Quelles seront les sensations de M. Southey ou les miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter la vie? c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai pas attendu mon lit de mort pour me repentir d'une foule d'actions; j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, tant soit peu réfléchis, et en dépit de l'orgueil diabolique que, dans sa fureur, ce misérable renégat attribue à ceux qui le méprisent. Sans doute il ne m'appartient pas de peser et de déterminer ce que j'ai pu faire de bien ou de mal; mais du moins je puis borner ma défense à l'assertion très-facile à prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma vingtième, que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de sa méprisable et mobile existence. Il est quelques actions que je puis me rappeler avec un noble orgueil, et que les calomnies d'un écrivain vendu ne sauraient atteindre. Il en est d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et repentir; mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis intimes, ne saurait certainement être une occasion de déshonneur pour cet ami ni pour moi-même.

Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais tout ce qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et d'autres personnes honorables: dans ce monde, cette conduite lui a fait peu de profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit lui en faire encore moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas de préjuger quel sera son lit de mort: c'est une affaire entre lui et son créateur. Mais, certes, il est plaisant et odieux de voir l'arrogance de ce prédicateur indifférent de toutes les doctrines, désignant à la damnation éternelle, ses frères, quand il a dans son pupitre des productions telles que Wat-Tyler, l'Apothéose de George III, et l'Élégie sur Martin le régicide. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, pour lequel l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, un honneur, quand les disputes éphémères et les éphémères réputations du jour seront oubliées. Pour moi, je n'envie pas une amitié ni une gloire réversible, avec les intérêts, comme la fortune de M. Thélusson, à la troisième et quatrième génération.--Cette amitié sera probablement aussi mémorable que les épopées de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai répété, il y a dix ou douze ans, dans les Bardes anglais), qu'on s'en souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés, et non pas avant. Je le laisse pour le présent.

FIN DE LA NOTE.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 4: (retour) L'ha pagata, fait historique. Voyez l'Histoire de Venise, par Pierre Daru, page 411, vol. II.Note 2 · Qu'il m'a payé 4.Note 3 · Note 5: (retour) E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il consiglio de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fNote 4 · Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi d'un délit commis par un particulier obscur. L'accusé fut amené devant ses jugNote 5 · Note 6: (retour) E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea. (Ibid.) VoNote 6 · Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un de ses domestiques qNote 7 · Note 7: (retour) La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette procédure.Note 8 · Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un marchand qui avait promis de la faire parvenir au duc, mais qui, trop averti de ceNote 9 · Note 8: (retour) Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda. (Marin Sanuto, Vite de' Duchi, F. Foscari.)Note 10 · Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer la protection d'un prince étranger était un crime dans un sujet de la Note 11 · Note 9: (retour) Historia di Venezia, lib. 23.Note 12 · Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an. CetNote 13 · Note 10: (retour) Marin Sanuto, dans sa Chronique, Vite de' Duchi, se sert ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergiqNote 14 · Cependant on ne put refuser au condamné la permission de voir sa femme, ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette deNote 15 · Note 11: (retour) «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer, ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu quNote 16 · L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un père condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier de vertuNote 17 · Note 12: (retour) Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite de la déposition de François Foscari, qui est dans le volume Note 18 · Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire les attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir Note 19 · Note 13: (retour) Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in abeNote 20 · Note 14: (retour) Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.Note 21 · Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire avoir à venger les pertes de sa famille 13. Dans ses livres de compNote 22 · Note 15: (retour) Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on raconte ce fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinqNote 23 · Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du tort que les infirmités du Doge, son absence dans le conseil, apportaient à l'expédNote 24 · Note 16: (retour) Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.Note 25 · Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua en ces termes 16: «Si l'utilité publique doit imposer silence à tous les intérêts prNote 26 · Note 17: (retour) Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.Note 27 · Note 18: (retour) La notice rapporte aussi ce décret.Note 28 · Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la seigneurie, et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient auprès du Doge, Note 29 · Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le conNote 30 · Note 19: (retour) On lit dans la notice ces propres mots: «Se fosse stato in loro potere, volentieri lo avrebbero restituito.»Note 31 · La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être désiré sa mort, était émue de respect et d'attendrissement 19. Rentré dans saNote 32 · Note 20: (retour) Hist. di Venezia, di Paolo Morosini, lib. 24.Note 33 · Note 21: (retour) Hist. di Pietro Justiniani, lib. 8.Note 34 · Avant de donner un successeur à François Foscari, une nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en prNote 35 · Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat Pascal Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à VenNote 36 · Note 22: (retour) Hist. d'Egnatio, lib. 6, cap. 7.Note 37 · Note 23: (retour) Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.Note 38 · La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres que s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais lorsqu'on se préseNote 39 · La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne fut pas tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le conseil des Dix avaitNote 40 · Note 24: (retour) Marin Sanuto, Vite de' Duchi di Venezia, p. 967.Note 41 · Note 25: (retour) Marin Sanuto, page 968.Note 42 · Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en même tems par le Note 43 · Note 26: (retour) Marin Sanuto, p. 968.Note 44 · Note 27: (retour) Ibid. Vite, p. 1123.Note 45 · En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers le chef de l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularitéNote 46 · Note 28: (retour) Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI, fol. 187.Note 47 · Note 29: (retour) Marin Sanuto, p. 1139.Note 48 · Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, qu'il avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre dans son exil,Note 49 · Note 30: (retour) Ibid., p. 1032.Note 50 · Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché, à plusieurs reprises, à abdiquer une dignité si funeste à lui-même et à sa familleNote 51 · Note 31: (retour) Marin Sanuto, p. 1162.Note 52 · En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour au gouverneur de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa dernière sentence, sNote 53 · Note 32: (retour) Ibid., p. 1163.--Navagiero, Storia Venez., p. 1118.Note 54 · Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même tems dans quel but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait tomber entre les mNote 55 · Note 33: (retour) Vettor Sandi, Storia civile Venez., pt. II, lib. VIII, p. 715-717.Note 56 · Note 34: (retour) Marin Sanuto, Vite de' Duchi di Venezia, p. 1164.--Chronicon Eugubinum, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo, Istoria BresNote 57 · Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame
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