Note (retour) — ACTE V.
Paulin Paris translation
Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame; il n'assistait plus à aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir aucune des fonctions de sa dignité. Il était entré dans sa quatre-vingt-sixième année; et si le conseil des Dix avait été susceptible de quelque pitié, il aurait attendu en silence la fin, sans doute prochaine, d'une carrière marquée par tant de gloire et de malheurs. Mais le chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano, fils de Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur vie, avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient transmis leur haine à leurs enfans, et cette vieille rancune n'était pas encore satisfaite 33. A l'instigation de Lorédano, Jérôme Barbarigo, inquisiteur d'état, proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre 1457, de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication de Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, hésita avant de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions dans le conseil et la junte se prolongèrent pendant huit jours, jusque fort avant dans la nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour qu'il fût lié par le redoutable serment du secret, et qu'il ne pût arrêter les menées de ses ennemis. Enfin, le conseil se rendit auprès du Doge, et lui demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus exercer. «J'ai juré, répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort, selon mon honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment; qu'un ordre des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, mais je ne le devancerai pas.» Alors une nouvelle délibération du conseil délia François Foscari de son serment ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le reste de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, et de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué parmi les conseillers qui lui portèrent cet ordre, un chef de la Quarantie, qu'il ne connaissait pas, demanda son nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,» lui dit le conseiller. «Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux Doge en soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre, on le vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux frère, redescendre ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on l'avait vu installé avec tant de pompe, et traverser ces mêmes salles où la république avait reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de tant de dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il aimait; mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler de cette révolution, sous peine d'être traduit devant les inquisiteurs d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut élu pour successeur de Foscari; celui-ci n'eut pas néanmoins l'humiliation de vivre sujet là où il avait régné. En entendant le son des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour cette élection, il mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata dans sa poitrine 34.