Note (retour) — L'ILE,
Paulin Paris translation
12. La chaloupe s'approchait: elle était bien armée, elle avait un équipage ferme et prêt à faire ce que le devoir lui commanderait, indifférent aux dangers comme le vent d'automne l'est à la chute des feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes auraient peut-être préféré marcher contre une nation étrangère que contre un ennemi natal, et sentaient que cette malheureuse victime de ses passions, pour avoir cessé d'être Anglais, n'en avait pas moins été un enfant de l'Angleterre. Ils lui crient de se rendre;--pas de réponse; leurs armes sont pointées, elles étincellent aux rayons du jour. Le même cri est répété,--pas de réponse; et cependant, une troisième fois, et plus haut que les deux premières,--on lui offre encore quartier.--L'écho résonnant du rocher répéta seul les sons mourans de leurs voix.--Alors une lueur jaillit, et l'on vit briller la décharge meurtrière: un nuage de fumée s'éleva entre les deux partis, tandis que le roc retentissait du bruit des balles qui sifflaient en vain et allaient s'aplatir en tombant. Ce fut alors que partit la seule réponse qui pût être faite par ceux qui avaient perdu tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Après la première décharge, s'étant approchés de plus près, les Anglais entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant feu! et avant que l'écho eût achevé de redire ces mots, deux hommes étaient tombés. Les autres assaillirent les âpres flancs du rocher, et, furieux de la démence de leur ennemi, dédaignèrent toute autre tentative pour en venir aux mains. Mais le roc était escarpé, et ne présentait aucun sentier frayé. À chaque pas, un nouveau rempart s'opposait à leur fureur; tandis que, debout au milieu des sommités les plus inaccessibles que l'œil de Christian était bien habitué à distinguer, nos trois rebelles soutenaient un combat à mort aux lieux que l'aigle a choisis pour construire son nid. Chacun de leurs coups portait, tandis que les assaillans tombaient brisés comme le coquillage rampant qui s'attache aux flancs du rocher. Cependant il en survivait encore assez qui ne se lassaient pas d'escalader et de se disperser çà et là, jusqu'à ce qu'enfin cerné et environné de toutes parts, non d'assez près pour être pris, mais assez pour y périr, le trio désespéré, comme des requins qui se sont gorgés de leur proie, vit que son sort ne tenait plus qu'à un fil. Quoi qu'il en soit, jusqu'au dernier moment ils se battirent bien, et aucun gémissement n'apprit à l'ennemi quel était celui qui venait de tomber. Christian succomba le dernier.--Deux fois blessé, on lui offrit encore merci en voyant son sang couler. Mais il était trop tard pour vivre et non pour mourir avec une main ennemie pour lui fermer les yeux. Un de ses membres était rompu et tomba le long du rocher comme un faucon privé de ses petits. Ce bruit le ranima et parut réveiller en lui quelque sentiment exprimé dans son faible geste. Il fit signe aux plus avancés, qui s'approchèrent en ce moment: il éleva son arme, sa dernière balle avait été tirée; mais, arrachant le premier bouton de sa veste 56, il l'enfonça dans le canon, ajusta, fit feu et sourit en voyant son ennemi tomber; puis, repliant comme un serpent son corps mutilé et épuisé, il se mit à ramper vers l'endroit où le précipice, s'élevant à pic au-dessus des flots, offrait comme lui l'image du désespoir.--Là, jetant un dernier regard derrière lui, il serra convulsivement le poing, déchargea pour la dernière fois sa rage contre cette terre qu'il allait quitter, et se laissa rouler dans l'abîme. Le rocher reçut en bas son corps brisé comme du verre, et ne formant plus qu'une masse sanglante dont il restait à peine un fragment qui parût avoir appartenu à une forme humaine, et qui pût servir de proie à l'oiseau marin où au ver. Un crâne à cheveux blonds souillé de sang et d'herbes de mer fumait encore. C'était tout ce qui restait de cet homme et de ses actions. On vit briller un instant encore dans le lointain quelques débris de ses armes que sa main avait tenues serrées jusqu'au dernier moment; mais bientôt, entraînés dans les flots, ils allèrent se couvrir de rouille sous les ondes écumeuses qui les engloutissaient: voilà toutes les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une vie mal employée, et une ame;--mais qui osera dire où elle alla? C'est à nous de pardonner et non de juger les morts, et ceux qui les condamnent si légèrement à l'enfer, en sont eux-mêmes sur la route, à moins que ces espèces de fanfarons, qui se plaisent à exagérer les peines éternelles, n'obtiennent grâce pour leur mauvais cœur, en faveur de leur plus mauvaise tête.