CHAPITRE III La vie des forçats emprisonnés.—Prison d'amélioration.—Peines et châtiments.—Malversations.
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Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont mis en quarantaine dès leur arrivée dans l'île de Sakhaline: l'administration doit les répartir, suivant les besoins du service, entre les différentes prisons. En principe, les déportés nés au Turkestan et au Caucase, qui ne sont pas habitués aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés pour Korsakovsk, poste principal dans la partie méridionale de l'île, où la température est plus clémente et plus facile à supporter. Le médecin examine préalablement les nouveaux venus, et envoie d'urgence les malades à l'hôpital: une sage-femme est chargée de la visite des femmes.
Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six prisons où vivaient 8 333 condamnés: deux d'entre elles étaient presque voisines, c'étaient celles d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit de Tartarie; trois autres avaient été construites dans le centre même de l'île: à Rykovski, à Derbinski dans le bassin supérieur de la Tym et à Onor dans celui de la Poronaï; la sixième prison se trouvait à Korsakovsk. J'ai visité chacune de ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles. Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le même modèle, elles avaient le même caractère et presque le même aspect: c'étaient des baraques en bois plus ou moins grandes, plus ou moins anciennes et plus ou moins sales; elles comprenaient une vaste cour intérieure, des salles pour les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers; les chambres étaient mal éclairées et très insuffisamment aérées et souvent plus de cinquante forçats y étouffaient entassés les uns sur les autres. Les murs n'étaient que des palissades près desquelles passaient, la chaîne aux pieds, quelques forçats sous la surveillance de gardiens et de soldats.

INTÉRIEUR DE PRISON.
Chaque prison comprend deux divisions très distinctes: une prison de correction et une prison d'amélioration. Les déportés qui sont condamnés à perpétuité, restent huit ans dans la première et trois ans dans la seconde; les condamnés à plus de vingt ans de travaux forcés font cinq ans de correction et trois d'amélioration; une peine de quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction et trois d'amélioration; de douze à quinze ans, deux et trois; de huit à douze, un an et demi et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit ans, restent seulement un an dans chacune des deux prisons.
Ce temps terminé, les déportés deviennent des «posselentsy»; ils ont alors la situation de notre forçat libéré, astreint par la loi de 1854 à ce que nous nommons le doublage; ce sont, en quelque sorte, des libérés avec résidence forcée. On leur impose la tâche très dure de coloniser l'île: on les envoie, munis de haches, de scies et de cordes, dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons, ensemencer des champs, créer en un mot un village. Au bout de deux ans, on cesse de leur donner les quelques aliments qui les empêchaient jusqu'alors de mourir de faim: ils sont beaucoup plus malheureux que pendant la période de captivité, et on en voit qui commettent un délit ou même un crime dans le seul but de retourner en prison. Ils restent quatorze ans dans leur nouveau village, et deviennent ensuite des paysans; ils peuvent alors habiter sur le continent, et même recevoir, par manifeste impérial, la permission de rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou et de Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit. Un manifeste impérial peut aussi abréger la peine de tous les forçats, mais il n'est promulgué qu'à l'occasion d'un couronnement ou de la naissance d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception les naissances successives de quatre petites grandes-duchesses.
Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison de correction; quelques-uns sont même «posselentsy» dès leur arrivée dans l'île. Les vagabonds, arrêtés sans papiers et qui refusent de dire leur nom, sont transportés à Sakhaline, et reçoivent des terres dans un des villages: ce sont parfois des gens vraiment intéressants, mais les meilleurs d'entre les forçats sont de pauvres gens qui ont commis un meurtre dans un jour d'ivresse: pour ceux-là, souvent bons et sympathiques malgré leur crime, la colonie pénitentiaire est un séjour funeste, où ils perdent leurs qualités et sont gagnés peu à peu par la corruption environnante. On commet à la fois une cruauté et une injustice en les traitant comme les pires malfaiteurs.
Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement son mari, celui-ci se trouve sauvé de la prison par le dévouement de sa compagne: ils sont envoyés tous deux comme colons dans un village, où ils devront construire une maison sur des terres mises à leur disposition.
Dès leur entrée dans la prison de correction, on rase la tête des forçats, qui doivent en principe avoir toujours les fers aux pieds; on n'imprime plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois, les trois lettres qui restaient pendant toute leur vie la preuve infamante de leur condamnation. Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment! Puis ils prennent le thé. Le premier gardien distribue alors les corvées, et lit la liste des travaux à exécuter pendant la journée: il désigne les hommes qui devront travailler sur le port, ceux qui iront réparer un pont écroulé; d'autres construiront une route, etc. A onze heures, a lieu le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se reposer un peu. Le travail recommence à une heure et dure jusqu'à six, en été du moins; car, pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A six heures, a lieu le souper, suivi de l'appel: des prières sont ensuite chantées en chœur. Le tabac est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et les cartes sont défendues; on y boit pourtant quelquefois et on y joue souvent. Chaque jour on peut confisquer des cartes: les prisonniers sont habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du carton, du papier, du linge même; j'en ai rapporté qui furent faites les unes avec de vieilles semelles, les autres avec des feuilles d'arbre. Comme enjeux, ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire même leurs vêtements ou leur nourriture. Je les ai surpris jouant pendant la nuit sous l'œil complaisant de gardiens qui avaient reçu certainement le prix de leur indulgence.
La nourriture dans la prison n'est que suffisante; elle était bonne pourtant, d'après les prisonniers eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient parfois qu'ils étaient heureux quand on annonçait que la prison serait visitée par un voyageur ou par un personnage: la soupe était toujours plus soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois invité à apprécier le plat du jour. Deux fois par semaine, on doit donner du poisson, et les autres jours de la viande salée; le poisson cependant n'apparaît pas sur les menus de certaines prisons, dans une île dont les pêcheries sont pourtant la plus grande richesse. La viande salée est bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part, une mesure équivalant à cent six grammes et demi; le dimanche, la nourriture se compose de gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les prisonniers est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes en achètent pour leur propre table. La soupe contient habituellement de la farine, du riz, des pommes de terre et des choux; quant à la viande fraîche du dimanche, elle est souvent remplacée par de la viande salée, car le maître de prison y trouve son compte et réalise un bénéfice. Le prisonnier reçoit enfin, chaque mois, une brique de thé qui pèse une livre. La brique de thé est très connue et très employée en Sibérie: les indigènes, les paysans et même de petits fonctionnaires en achètent et en usent. C'est une tablette de couleur noirâtre qui ressemble à un morceau de bois; on la fabrique en soumettant à une forte pression des feuilles de thé qui ont subi auparavant une préparation spéciale; on casse la brique en petits morceaux et chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des feuilles de thé ordinaire.
Presque toujours enchaînés, les malheureux forçats deviennent méchants: le médecin, pour raison de santé, et le maître de prison, comme récompense, peuvent les débarrasser de leurs fers. On comprend ce que doivent être leurs habitudes et leurs conversations; ils préparent de mauvais coups pour le jour où ils quitteront la prison de correction; les moins corrompus prennent peu à peu les vices des autres, et personne n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les visiter n'est pas capable de mener à bien pareille œuvre, sa conduite est souvent trop connue et peu recommandable. Les surveillants et les maîtres de prison donnent encore de plus mauvais exemples et tour à tour se montrent à eux cruellement méchants ou coupablement négligents.

LES MURS DE LA PRISON.
Les prisonniers n'ont aucun goût au travail: «A quoi bon nous fatiguer, me disait l'un d'eux, nous trouverons toujours la soupe prête: les paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent et travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs travailler sans profit? Ils ne font que juste ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus. Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant Alexandrovsk ou devant Korsakovsk, apportant des marchandises ou du charbon, ils ont le droit d'espérer une juste rémunération. Le capitaine doit, en effet, payer pour chaque homme que l'administration de l'île met à sa disposition, et la trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne dix pour cent de l'argent touché. Ce salaire est déposé dans la trésorerie, avec l'argent apporté de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la loi, s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline. Si l'un d'eux veut recevoir un peu de son argent, il doit en faire la demande au maître de prison qui la soumet au chef de l'arrondissement; si elle est admise, le forçat peut employer l'argent qui lui est remis à l'achat de ce dont il a besoin, mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet constant de son secret désir.
Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et ouvrent les lettres chargées, venant de Russie à l'adresse des forçats, et on en a connu qui ont fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations dont ils ont tiré bénéfice à l'insu des destinataires; ils doivent lire toutes les lettres adressées aux forçats par leurs amis ou par leur famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse. Peu de déportés d'ailleurs savent lire et écrire, quelques-uns savent lire seulement.
La prison d'amélioration est moins dure que la prison de correction: le forçat qui y habite n'a pas la tête rasée, et il est débarrassé de ses fers; il va au travail sans être accompagné par des soldats, bien que régulièrement un surveillant doive rester avec lui. Quelquefois cependant, dans les premiers jours, un soldat l'accompagne pour rendre compte à l'administration de ce que le forçat fait ou peut faire. S'il se conduit bien, il reçoit la permission d'habiter dans le village qui entoure la prison et où il trouve facilement un logement au prix modique d'un rouble ou d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4 francs. Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à louer; ils doivent donner le nom de leurs locataires au chef de prison qui peut toujours venir à l'improviste pour voir comment vit le déporté. Celui-ci doit, chaque matin, se présenter à l'appel pour savoir le travail qui lui est réservé, ou se rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires habitent dans le village; car s'il leur donne encore de la viande, de la farine et des briques de thé à emporter, il considère la soupe qu'il oublie de servir comme mangée, ce qui est pour lui un nouveau bénéfice.

UNE PRISON D'AMÉLIORATION.
Seuls, les forçats de la prison d'amélioration peuvent travailler dans les ateliers où ils restent parfois, moyennant salaire et sur leur demande, lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque homme, en débarquant, a sur ses papiers la notification du métier ou des métiers qu'il a exercés; quelques-uns demandent même à apprendre tel métier qui leur plairait, et on leur en accorde la permission, si leurs forces physiques le permettent et selon les exigences du service; mais le plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le travail noir sur le port ou sur les routes à l'occupation régulière des ateliers; le travail noir semble pourtant au premier abord le plus dur. A la vérité, dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge, serrurerie, carrosserie, le déporté est forcé de travailler et peut difficilement tricher; chaque homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans un temps donné; des surveillants passent et repassent; les contre-maîtres qui tiennent à leur place se montrent exigeants, et le chef de district n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue difficile dans un atelier. Dans les gros travaux exécutés sur les routes, au contraire, bois à couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à rétablir, les forçats sont loin du village, ils peuvent dormir, jouer ou ne rien faire; enfin l'évasion est alors chose tentante et relativement facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car les soldats portent sur l'épaule des fusils toujours chargés, ils ont le droit de tirer sur les fugitifs, et ils reçoivent une prime de trois roubles pour chaque évadé qu'ils ramènent à la prison.
Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en 1899 un chef de district me disait que plus de cinquante évasions avaient été signalées, pendant une période de dix mois, rien que dans son arrondissement. L'été, les forçats se cachent dans une cale de bateau ou passent en barque le détroit, qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés de chiens. Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds que l'administration croit reconnaître, mais ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens camarades font semblant de les voir pour la première fois.
Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la Russie d'Europe, et il n'est pas le seul qui ait su accomplir un voyage si difficile. J'ai trouvé dans une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une femme qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline, d'où elle avouait s'être échappée. Elle avait fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses trois enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné n'avait pas encore dix ans.

LA PENDAISON.
Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de district télégraphiait au procureur de Vladivostok. Si le coupable était pris ou revenait dans sa prison, dans les sept jours qui suivaient son évasion, il était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la peine était plus sévère, et le tribunal condamnait le malheureux à quelques années de prison et à un certain nombre de coups de fouet. On est un peu plus clément aujourd'hui: le chef de district attend quelques jours avant de télégraphier, et la période de sept jours ne commence qu'au moment de l'envoi de la dépêche accusatrice.
Par suite de la nouvelle peine décidée par le tribunal, on voit des forçats condamnés à perpétuité plus cinq ans: certains, par suite de condamnations successives, devraient rester en prison pendant la durée de deux ou trois vies humaines, quelques-uns même se paient le luxe de plusieurs perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil de guerre peut aussi la prononcer. En dix ans, il y a eu trois exécutions capitales à Sakhaline; les deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors deux misérables qui avaient formé une bande et qui terrifiaient tous les villageois; ils portaient partout avec eux l'incendie, le pillage et l'assassinat. Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous une potence et sur un escabeau; lorsque la corde fut passée à leur cou, l'escabeau s'écroula et leurs corps se balancèrent dans le vide.

LES FERS.
Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les fers, la brouette, les verges et le fouet, toutes aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot est noir et rarement aéré; l'homme y est enfermé les fers aux pieds, et je revois toujours un malheureux, à genoux, demandant sa grâce au chef de prison, qui refusa de l'accorder, même quand je lui demandai de le faire par condescendance pour moi. Les fers qui sont mis aux mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux pieds par une lourde chaîne qui pend entre les jambes du forçat; parfois les chaînes sont longues, et l'infortuné doit marcher longtemps en poussant devant lui une brouette. C'est là une condamnation que seul peut prononcer le tribunal, et qui est moins terrible qu'elle n'en a l'air, d'après ce que m'ont dit quelques forçats.
Les verges ne leur font pas très peur; mais le fouet, le terrible knout, les épouvante. L'homme est couché à plat ventre sur une sorte de banc; ses pieds passent à travers deux trous, et il y a des encoches pour sa tête et ses bras; il est attaché, et le bourreau, qui est souvent un camarade, est chargé de le frapper; si les coups étaient donnés de toute force, le martyr n'y survivrait pas. Cette punition devient rare, car les médecins sont consultés et ils s'y opposent, et déclarent en général que le condamné est trop faible pour la supporter. Un tribunal peut condamner un forçat à cent coups de fouet, un chef de district peut faire donner vingt coups de fouet et cent coups de verges, un chef de prison vingt coups de verges seulement.

LE KNOUT.
Les chefs de prison passent en général pour être cruels. Des livres ont été écrits par des condamnés politiques dans lesquels ils ont été très sévèrement jugés. Le public peut quelquefois considérer ces livres comme des œuvres de vengeance et, partant, sujets à caution; mais il existe aussi des rapports officiels signés de jurisconsultes, comme M. Dril par exemple, qui furent envoyés en mission et qu'on ne saurait taxer d'exagération. La conclusion qu'on tire de la lecture de ces livres et de ces rapports, c'est que les chefs de prison sont trop souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais maîtres de l'île et les autres fonctionnaires de l'île se trouvent pour bien des choses sous leur dépendance. Ils font espionner ces derniers par des forçats, heureux s'ils peuvent trouver dans leur vie quelque faiblesse, quelque faute de mœurs, quelque indélicatesse dont ils pourront profiter. En gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses préparées dans les ateliers, en s'entendant avec les magasins fournisseurs de l'île, ils font de bonnes affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé sur leurs appointements des sommes supérieures à ces appointements même; le jeu cependant fait parfois rentrer dans la circulation le gain qu'ils ont plus ou moins délicatement encaissé.
Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison, la farine que la loi leur accorde, mais ils doivent avoir un sac pour la mettre et pour l'emporter. Les maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd, avec la farine; la différence entre le poids livré et le poids à livrer est encore un important bénéfice, car il y a beaucoup de colons à fournir et les petits ruisseaux font les grandes rivières.

UN FORÇAT TATAR.
C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut donner de la viande fraîche chaque dimanche aux prisonniers: on la remplace par de la viande salée, qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé, le chef de prison peut se faire peu à peu un petit troupeau de bêtes à cornes, qui grossit d'année en année. Du cuir est refusé comme mauvais par la commission et mis en vente au rabais; le chef de prison l'achète en sous-main, et c'est ce même cuir qui, bien que réformé, servira pour les prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice à une maison du continent ou à une autre prison de l'île. Tel maître de prison s'amusa jadis à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a pas quitté l'île depuis bien longtemps, faisait fouetter ses prisonniers, en fumant sa cigarette: à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un coup. Et ce ne sont pas, loin de là, les seules cruautés que j'aurais à citer.
Il est évident que les gardiens y trouvent aussi leur compte, et que le chef de prison ferme les yeux sur leurs exactions: tel surveillant qui reçoit quarante roubles vit comme s'il avait deux cents roubles d'appointements; il est d'ailleurs aussi cruel que malhonnête. Ce sont des fonctionnaires et même des prêtres qui m'ont confié ces détails, malheureusement trop vrais.
Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent de tentatives criminelles sur la personne des directeurs de prison. A la vérité, les forçats sont terrifiés par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor, où je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant des assiettes de fraises qu'ils mangeaient en bavardant, j'ai toujours trouvé dans les prisons un aspect de froide tristesse et de haine non déguisée: les forçats regardaient férocement le visiteur et ne croyaient plus qu'un homme pût être capable de bonté.
Il y a parfois une assez grande inégalité dans les traitements infligés aux prisonniers; les femmes savent toujours comment s'attirer les complaisances des gardiens ou même de leurs chefs; les hommes qui n'ont pas cette ressource peuvent, s'ils ont un peu d'argent, s'assurer la complicité des soldats surveillants. Un homme un peu instruit est favorisé par le sort, car on le dispense de prison et il est employé à la chancellerie ou dans des services spéciaux, téléphone ou station météorologique. Un jeune criminel de bonne famille sera toujours mieux traité qu'un malheureux, coupable d'homicide étant pourtant alors en état d'ivresse; on transformera au besoin son crime de droit commun en crime politique. C'est dans la chancellerie de Sakhaline qu'on emploie certain officier supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves dans sa spécialité, et c'est pourquoi sans doute on l'admet dans les bureaux où sont les papiers importants de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment de pudeur, puisqu'il vint, quelques jours après mon arrivée, me proposer de me faire des cartes et des plans; il me parlait sans le moindre embarras, et il fallait vraiment que cet homme, criminel plus que tout autre, fût tombé bien bas pour ne pas comprendre le dégoût qu'il inspirait à tout homme civilisé.
Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses, cruautés et injustices, sont-elles possibles? Il n'y a donc jamais d'inspecteurs venus de Pétersbourg? Que fait le gouverneur? La première question serait un peu naïve: quel est l'inspecteur qui voit quelque chose? Des personnages importants sont venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir des promesses qu'ils ont faites et qui n'ont pas été accomplies. Quant au gouverneur, il est plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé que pour un temps trop court; il est dans la même situation que les visiteurs étrangers; il ne voit que ce qu'on lui laisse voir: il entend même beaucoup moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler avec lui et on lui cache tout ce qu'on peut lui cacher. Les fonctionnaires honnêtes n'osent rien dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce que dans une circulaire, il s'était étonné des sommes énormes que perdaient chaque jour, au jeu, des subalternes touchant des appointements modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais déplacé et accusé de jeter la suspicion sur les gens qui se trouvaient sous ses ordres.
«Ce que nous vous racontons vous effraie, me disait un forçat, c'est ce que nous vous taisons qui est le plus terrible.»
«Vous avez appris bien des choses, me répétait un fonctionnaire, mais croyez bien que nous n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits dont on n'ose pas parler.»
Et quand on pense que, malgré tout, il y a des forçats qui, devenus colons dans l'île, regrettent la prison: les paresseux, parce qu'ils y vivaient sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient sûrs d'y manger presque à leur faim!