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Oliver Twist

OLIVIER TWIST (continued 9)

Reading edition · Edition 2

- Non! hurla Sikes.

- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son intérêt; m'entendez-vous? s'écria Nancy en frappant du pied sur le plancher.

- T'entendre! répéta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais étrangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde!

- Laissez-moi sortir,» dit la jeune fille avec la plus vive insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit: «Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu ne le sais pas, en vérité; seulement une heure, voyons!

- Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n'a pas la tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras. Allons, debout.

- Non, jusqu'à ce que tu me laisses sortir.

- Jamais… jamais…

- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille.» Sikes attendit un moment favorable pour lui saisir tout à coup les mains, et l'entraîna luttant et se débattant dans une petite pièce voisine, où il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une chaise; elle continua à se débattre et à implorer le brigand, jusqu'à ce qu'elle eût entendu sonner minuit; alors, épuisée et à bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps.

Après l'avoir engagée, avec force jurements, à ne plus faire aucun effort pour sortir ce soir-là, Sikes la laissa se remettre à loisir et vint retrouver le juif.

«Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur sa figure; voilà une étrange fille!

- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le juif d'un air soucieux; vous ne vous trompez pas.

- Pourquoi diable s'est-elle fourré dans la tête de sortir ce soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la connaître mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie?

- Entêtement, je suppose, entêtement de femme, mon cher, répondit le juif en haussant les épaules.

- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir domptée, mais elle est aussi mauvaise que jamais.

- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.

- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite fièvre qu'elle aura gagnée aussi, et qui ne veut pas sortir. Ça se pourrait bien, n'est-ce pas?

- C'est assez probable, répondit le juif.

- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saignée, sans déranger le médecin.»

Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait ce mode de traitement.

«Quand j'étais la, étendu sur le dos, elle était nuit et jour à mon chevet; et vous, vieux loup que vous êtes, vous ne vous êtes pas montré une fois, dit Sikes. Nous avons été bien pauvres pendant tout ce temps-là, et je pense que c'est là ce qui lui a mis la tête à l'envers; elle est restée si longtemps enfermée, qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein?

- Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix basse. Chut!»

Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir à la même place qu'auparavant; ses yeux étaient rouges et gonflés. Elle se mit à se balancer, à secouer la tête, et, un instant après, elle partit d'un éclat de rire.

«Allons, la voilà qui passe d'un extrême à l'autre! s'écria Sikes en regardant son compagnon d'un air extrêmement surpris.

Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle: après avoir dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de rechute à craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son chapeau; il s'arrêta sur le seuil de la porte, et regardant autour de lui, il demanda si personne ne voulait l'éclairer jusqu'au bas de l'escalier.

«Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage qu'il se cassât le cou lui-même au lieu de donner aux amateurs de curiosités le plaisir de le voir pendre.»

Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-ci mit un doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit tout bas:

«Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chère?

- Que voulez-vous dire? répondit-elle sur le même ton.

- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi (en même temps il montrait de son doigt ridé le haut de l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bête brute… pourquoi ne pas…

- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son oreille et les yeux fixés sur les siens.

- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons. Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute épreuve; j'ai un moyen tout prêt, un moyen sûr et sans danger; si tu sens le besoin de te venger de ceux qui te traitent comme un chien… Comme un chien!… plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne humeur avec le sien;… adresse-toi à moi… Je te le répète, adresse-toi à moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier, mais tu me connais de longue date, Nancy.

- Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans manifester la moindre émotion. Bonsoir.»

Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé par les pensées qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conçu l'idée, non plus seulement d'après ce qui venait de se passer, bien que cela n'eût fait que l'y affermir, mais lentement et par degrés, que Nancy, fatiguée de la brutalité du brigand, s'était prise d'affection pour quelque nouvel ami; le changement qui s'était produit dans son humeur, ses absences répétées, son indifférence pour les intérêts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de zèle, et de plus, son impatient désir de sortir ce soir-là à une heure déterminée, tout favorisait cette supposition, et même, aux yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'était pas un de ses élèves qui était l'objet de ce nouveau caprice: quel qu'il fût, ce devait être une précieuse acquisition, surtout avec un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument, pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ.

Mais il y avait à résoudre une autre question plus ardue. Sikes en savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif des blessures qui, pour être cachées, n'en étaient pas moins profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le quitte, elle ne sera jamais à l'abri de sa fureur; son nouvel amant y passera, c'est chose sûre; il sera estropié, peut-être tué: qu'y aurait-il d'étonnant, pour peu qu'on l'y poussât, à ce qu'elle consentit à empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en ont fait autant, et qui ont même fait pis, en pareille occurrence. J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais; un autre serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy, avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait irrésistible.

Ces réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit du juif pendant le peu de temps qu'il était resté seul dans la chambre du brigand; tout plein de ces pensées, il avait saisi la première occasion de sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui avait glissé, comme nous l'avons vu, quelques mots à l'oreille. Elle n'en avait paru nullement surprise, et il était impossible qu'elle n'en eût pas saisi la portée. Évidemment elle avait parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle avait lancé à Fagin en le quittant en était la preuve.

Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre. Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir encore plus d'empire sur elle?

Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il pas alors compter sur son obéissance?

«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma mignonne.»

Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté.

CHAPITRE XLV. Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.

Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec impatience l'arrivée de son nouvel associé. Celui-ci, après un délai que le juif trouva interminable, se présenta enfin et attaqua le déjeuner avec voracité.

«Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en s'asseyant en face de Maurice Bolter.

- Eh bien! me voici, répondit Noé; qu'y a-t-il? ne me demandez pas de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il paraît qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler.

- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en maudissant du fond du coeur la voracité de son jeune ami.

- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit Noé en coupant un énorme morceau de pain. Où est Charlotte?

- Elle est sortie, dit Fagin; je l'ai envoyée dehors ce matin avec l'autre jeune fille, parce que je voulais être seul avec vous.

- Eh bien! dit Noé, vous auriez dû d'abord lui faire faire des rôties. Continuez: cela ne me gène pas.»

Noé semblait, en effet, ne craindre aucune interruption, et il s'était évidemment mis à table avec la ferme résolution de ne pas perdre un coup de dent.

«Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit le juif; c'est superbe, six shillings dix pence pour le premier jour; vous ferez fortune dans le commerce.

- N'oubliez pas de compter les trois pots d'étain et la boite à lait, dit M. Bolter.

- Non, non, mon cher, répondit le juif, c'était un trait de génie que de prendre les pots d'étain, mais c'est un véritable coup de maître que d'avoir escamoté la boîte à lait.

- Ce n'est pas mal, je pense, pour un commençant, remarqua M. Bolter avec complaisance. J'ai pris les pots à la devanture d'un sous-sol; la boîte à lait pendait à la porte d'un cabaret, j'ai pensé qu'elle pourrait se rouiller à la pluie ou attraper un rhume, ha! ha! ha!»

Le juif feignit de rire de tout son coeur, et M. Bolter, après avoir bien ri de son côté, finit d'avaler gloutonnement sa tartine de beurre, et se mit à en faire une seconde.

«J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en s'accoudant sur la table, j'ai besoin de vous pour une besogne qui exige beaucoup de soin et de précaution.

- Ah çà! répondit Bolter, n'allez pas me faire courir des risques ni m'envoyer encore au bureau de police; ça ne me va pas, pas du tout; je ne vous dis que ça.

- Il n'y a aucun danger à courir, dit le juif, pas l'ombre d'un danger. Il s'agit seulement de guetter une femme.

- Une vieille femme? demanda M. Bolter.

- Une jeune femme, répondit Fagin.

- Je puis m'en acquitter fort bien, dit Bolter; à l'école j'étais un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il la guetter? Pas pour…

- Pour rien du tout, interrompit le juif; seulement pour me dire où elle va, qui elle voit, et autant que possible ce qu'elle dit. Il faudra se souvenir de la rue, si c'est une rue, ou de la maison, si c'est une maison, et me procurer tous les renseignements possibles.

- Combien me donnerez-vous pour la peine? demanda Noé en posant son verre et en regardant le juif dans le blanc des yeux.

- Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une livre sterling, mon cher, une grosse livre sterling, dit Fagin qui voulait allécher Noé le plus possible. Et je n'ai jamais donné autant pour n'importe quelle besogne où il n'y avait pas gros à gagner.

- Quelle est cette femme? demanda Noé.

- Une de nous.

- Oh! oh! dit Noé en se frottant le bout du nez, vous vous défiez d'elle, à ce qu'il paraît?

- Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon cher, et il faut que je sois au courant, répondit le juif.

- Compris, dit Noé; c'est tout bonnement pour avoir le plaisir de faire aussi leur connaissance, si ce sont des gens respectables, hein? Ha! ha! ha! Je suis votre homme.

- J'en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa proposition.

- Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle? où faut-il l'attendre? quand faut-il me mettre en campagne?

- Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au courant; je vous la ferai voir quand il en sera temps, dit Fagin. Tenez-vous prêt et laissez-moi faire.»

Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain, l'espion resta botté et accoutré de son costume de charretier, prêt à sortir au premier mot de Fagin. Six soirées se passèrent ainsi, six longues et mortelles soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air désappointé, et déclara sèchement que le moment n'était pas venu. Le septième jour, il rentra plus tôt qu'à l'ordinaire, et si content qu'il ne put dissimuler sa satisfaction; c'était le dimanche.

«Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l'affaire en question j'en suis sûr, car elle est restée seule toute la journée, et l'homme dont elle a peur ne rentrera guère avant le jour. Venez avec moi; vite.»

Noé fut debout en un clin d'oeil sans dire un mot, car l'activité du juif l'avait gagné. Ils sortirent sans bruit de la maison, franchirent rapidement un dédale de rues et arrivèrent enfin à la porte d'une taverne que Noé reconnut pour être celle où il avait couché le soir de son arrivée à Londres.

Il était onze heures passées et la porte était fermée; le juif siffla légèrement et elle roula doucement sur ses gonds; ils entrèrent sans bruit et la porte se referma derrière eux.

Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à peine murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé une petite lucarne et lui firent signe de grimper jusque-là et d'observer la personne qui se trouvait dans la pièce voisine.

«Est-ce là la femme en question?» demanda-t-il d'une voix si basse qu'on pouvait à peine l'entendre.

Le juif fit signe que oui.

«Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé; elle a les yeux fixés à terre et la chandelle est derrière elle.

- Ne bougez pas,» murmura Fagin; il fit un signe à Barney qui disparut et se montra bientôt dans la pièce voisine. Sous prétexte de moucher la chandelle, il la posa devant la jeune fille à laquelle il adressa quelques mots pour lui faire lever la tête.

«Je la vois maintenant, dit l'espion.

- La voyez-vous bien? demanda le juif.

- Je la reconnaîtrais entre mille.»

Noé quitta la lucarne, la porte s'ouvrit et la jeune fille sortit. Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni de rideaux, et ils retinrent leur respiration au moment où Nancy passa à quelques pieds de leur cachette, et sortit par la porte par laquelle ils étaient entrés.

«Psit! fit Barney qui tenait la porte; voici le moment.»

Noé échangea un regard avec Fagin et s'élança dehors.

«À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le trottoir de l'autre côté de la rue, et attention!» Noé obéit, et, à la lueur du gaz, il aperçut la jeune fille en marche à quelque distance devant lui; il n'avança qu'autant qu'il jugea prudent de le faire, et se tint de l'autre côté de la rue pour mieux observer les mouvements de Nancy. À plusieurs reprises elle regarda autour d'elle avec inquiétude; une fois même elle s'arrêta pour laisser passer deux hommes qui la suivaient de près. À mesure qu'elle avançait, elle semblait reprendre courage et marchait d'un pas plus ferme et plus résolu. L'espion se tint toujours derrière elle, à la même distance, et la suivit sans la quitter des yeux.

CHAPITRE XLVI. Le rendez-vous.

Les horloges sonnaient onze heures trois quarts quand deux personnes se montrèrent sur le pont de Londres. L'une marchait d'un pas léger et rapide: c'était une femme qui regardait autour d'elle d'un air empressé, comme pour découvrir quelqu'un qu'elle attendait; l'autre était un homme qui se glissait dans l'ombre, réglant son pas sur celui de la femme, s'arrêtant quand elle s'arrêtait, et s'avançant rapidement dès qu'elle reprenait sa marche, mais sans jamais la gagner de vitesse dans l'ardeur de sa poursuite. Ils traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex à celle de Surrey; puis la femme revint sur ses pas d'un air désappointé, comme si l'examen rapide qu'elle faisait des passants eût été sans résultat: ce mouvement fut brusque, mais ne trompa pas la vigilance de celui qui la guettait. Il se posta dans un des petite réduits qui surmontent les piles du pont, se pencha sur le parapet pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le trottoir opposé; quand il se trouva à la même distance d'elle qu'auparavant, il reprit tranquillement son allure de promeneur et se remit à la suivre. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrêta. L'homme s'arrêta aussi.

La nuit était très noire. La journée avait été pluvieuse, et à cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu de passants: ceux qui regagnaient en hâte leur demeure, traversaient vite sans faire attention à cette femme ni à l'homme qui la suivait, et peut-être même sans les voir; il n'y avait rien là qui dût attirer l'attention des pauvres gens de ce quartier de Londres, qui passaient le pont par hasard pour aller chercher un gîte pour la nuit sous une porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils restaient donc tous deux silencieux, sans échanger une parole avec aucun passant.

La rivière était couverte d'un épais brouillard au travers duquel on apercevait à peine la lueur rougeâtre des feux allumés sur les bateaux amarrés sous le pont; il était difficile de distinguer dans l'obscurité les bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De chaque côté, de vieux magasins entamés s'élevaient d'une masse confuse de toits et de pignons, et semblaient se pencher sur l'eau trop sombre pour que leur forme indécise pût s'y refléter. On apercevait dans l'ombre la tour antique de l'église Saint-Sauveur et la flèche de Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux pont; mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les flèches des autres églises étaient presque entièrement cachées à la vue.

La jeune fille, toujours surveillée par son espion caché, avait arpenté le pont à plusieurs reprises quand la grosse cloche de Saint-Paul annonça le décès d'un jour de plus.

Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais comme pour la mansarde, pour la prison, pour l'hôpital; pour tous enfin il était minuit, pour ceux qui naissent et pour ceux qui meurent, pour le cadavre glacé comme pour l'enfant tranquillement endormi dans son berceau.

Au moment où l'heure finissait de sonner, une jeune demoiselle et un vieux monsieur à cheveux gris descendirent d'un fiacre, à peu de distance; ils renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont. À peine avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux.

Ils s'avançaient en regardant autour d'eux de l'air de gens qui attendent quelque chose sans avoir grande espérance de trouver ce qu'ils attendent, quand ils furent tout à coup rejoints par la jeune fille; ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu'ils réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu en costume de paysan passa tout près d'eux et les frôla même en passant.

«Pas ici, dit Nancy d'un air effaré; j'ai peur de vous parler ici; venez là-bas, au pied de l'escalier.»

Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la direction qu'elle voulait prendre, le paysan tourna la tête, leur demanda brusquement de quel droit ils occupaient tout le trottoir, et continua son chemin.

L'escalier que désignait la jeune fille était celui qui, du côté de la rive de Surrey et de l'église Saint-Sauveur, descend du pont à la rivière. L'homme vêtu en paysan se dirigea vers ce lieu sans être remarqué, et, après avoir un instant examiné les alentours, se mit à descendre les degrés.

Cet escalier est attenant au pont et se compose de trois parties; juste à l'endroit où finit la seconde, le mur de gauche se termine par un pilastre faisant face à la Tamise. En cet endroit les marches s'élargissent, de sorte qu'une personne tournant l'angle du mur ne peut être vue de celles qui se trouvent au dessus, n'en fût-elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet endroit, le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et, voyant qu'il n'y avait pas de meilleure cachette et qu'il y avait beaucoup de place, grâce à la marée basse, il se blottit de côté, le dos appuyé contre le pilastre, et attendit, presque certain que les trois interlocuteurs ne descendraient pas plus bas, et que, s'il ne pouvait entendre leur conversation, il serait toujours à même de les suivre en toute sûreté.

Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire, et il était si avide de connaître la cause d'une entrevue si différente de ce qu'il attendait, que plus d'une fois il fut sur le point d'abandonner la partie, et de croire que les trois personnages s'étaient arrêtés beaucoup plus haut, ou qu'ils s'étaient dirigés vers un endroit tout différent, pour s'y livrer à leur mystérieux entretien. Il allait sortir de sa cachette et remonter sur le pont, quand il entendit un bruit de pas, et presque au même instant la voix de personnes causant tout près de lui.

Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il écouta attentivement.

«C'est assez comme cela, dit une voix qui était évidemment celle du monsieur, je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle aille plus loin. Bien des gens n'auraient pas eu assez de confiance en vous pour vous suivre jusqu'ici; mais vous voyez que je veux vous faire plaisir.

- Me faire plaisir! dit la jeune fille qui les conduisait; vous êtes bien obligeant, monsieur, en vérité! me faire plaisir! Bah! ne parlons pas de cela.

- Eh bien! dit le monsieur d'un ton plus bienveillant, dans quelle intention pouvez-vous nous avoir amenés en un lieu si étrange? Pourquoi ne pas nous avoir laissés causer avec vous sur le pont, où il fait clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous amener dans cet affreux trou?

- Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j'avais peur de vous parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-elle en frissonnant, mais je suis en proie ce soir à une telle terreur, que je puis à peine me tenir debout.

- Et de quoi avez-vous peur? demanda le monsieur, qui semblait compatir à son état.

- Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle; je voudrais le savoir. J'ai été toute la journée préoccupée d'horribles pensées de mort et de linceuls sanglants; j'avais ouvert un livre ce soir pour passer le temps, et j'avais toujours les mêmes objets devant les yeux.

- Effet de l'imagination, dit le monsieur en tâchant de la calmer.

- Ce n'est pas de l'imagination, répondit la jeune fille d'une voix sourde; je jurerais que j'ai vu le mot «cercueil» écrit à chaque page du livre, en gros caractères noirs, et qu'on en portait un près de moi ce soir dans la rue.

- Il n'y a rien d'étonnant à cela, dit le monsieur; j'en ai rencontré souvent.

- De vrais cercueils, répliqua-t-elle, mais pas comme celui que j'ai vu.»

Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de la jeune fille, que l'espion caché frissonna et sentit son sang se glacer dans ses veines. Il se remit en entendant la douce voix de la jeune demoiselle qui demandait à Nancy de se calmer, et de ne pas laisser aller à ces affreuses pensées.

«Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui l'accompagnait. La pauvre créature! elle semble en avoir besoin.

- Vos pasteurs orgueilleux m'auraient regardé avec dédain dans l'état où je suis ce soir, et m'auraient prêché flammes et vengeance, dit Nancy. Oh! chère demoiselle, pourquoi ceux qui s'arrogent le titre d'hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous autres malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous l'êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui leur manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les surpasser en humilité?

- Ah! oui, dit le monsieur; le Turc, après avoir fait ses ablutions, se tourne vers l'Orient pour dire ses prières; de même, ces bonnes gens, après avoir pris un maintien de circonstance, lèvent les yeux au ciel pour l'implorer: entre le Musulman et le Pharisien, mon choix est fait.»

Ces paroles semblaient s'adresser à la jeune demoiselle, et étaient peut-être destinées à laisser à Nancy le temps de se remettre. Le vieux monsieur s'adressa bientôt à cette dernière:

«Vous n'êtes pas venue ici dimanche dernier? lui dit-il.

- Je n'ai pas pu venir, répondit Nancy: on m'a retenue de force.

- Qui donc?

- Guillaume… celui dont j'ai déjà parlé à mademoiselle.

- Vous n'avez pas été soupçonnée, j'espère, d'être en communication avec qui que ce soit, à propos de l'affaire qui nous amène ici ce soir! demanda le monsieur d'un air inquiet.

- Non, répondit la jeune fille en hochant la tête; il ne m'est pas très facile de sortir, à moins de dire où je vais; je n'aurais pu aller voir mademoiselle, si je n'avais fait prendre à Guillaume une dose de laudanum avant de sortir.

- S'est-il réveillé avant votre retour? demanda le monsieur.

- Non; et ni lui, ni personne ne me soupçonne.

- Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.

«Je suis prête, répondit Nancy.

- Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m'a communiqué, ainsi qu'à quelques amis en qui on peut avoir toute confiance, ce que vous lui avez dit, il y a environ quinze jours. Je vous avoue que j'ai d'abord hésité à croire que vous méritassiez confiance; mais maintenant je crois fermement que vous en êtes digne.

- Oui, dit vivement la jeune fille.

- J'en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous prouver que je suis disposé à me fier à vous, je vous avouerai, sans détour, que nous nous proposons d'arracher par la terreur, le secret, quel qu'il soit, de cet individu qu'on appelle Monks; mais, ajouta le monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou si nous ne pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il faudra nous livrer le juif.

- Fagin! dit la jeune fille, en reculant d'un pas.

- Il faudra nous livrer cet homme, répéta le monsieur.

- Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C'est un démon! c'est pis qu'un démon; mais je ne ferai pas cela.

- Vous ne voulez pas? dit le monsieur qui semblait s'attendre à cette réponse.

- Jamais! répartit Nancy.

- Pourquoi?

- Pour une raison, répondit la jeune fille avec fermeté, pour une raison que mademoiselle connaît et qu'elle admettra, je le sais, car elle me l'a promis; et pour une autre raison encore, c'est que, s'il a mené une vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux; beaucoup d'entre nous ont eu la même existence, et je ne me tournerai pas contre ceux, qui auraient pu… quelques-uns du moins… se tourner contre moi, et qui ne l'ont pas fait, tout pervers qu'ils sont.

- Eh bien! se hâta de dire le monsieur, comme si c'était là où il voulait en venir; livrez-moi Monks, et laissez-moi en faire mon affaire.

- Et s'il vient à dénoncer les autres?

- Je vous promets que dans ce cas, si l'on obtient de lui la vérité, l'affaire en restera là. Il doit y avoir dans l'histoire du petit Olivier des circonstances qu'il serait pénible d'exposer aux yeux du public. Pourvu que nous sachions la vérité, nous n'en demandons pas davantage, et la liberté de personne ne sera menacée.

- Et s'il ne veut rien dire? observa la jeune fille.

- Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas traîné en justice sans votre consentement. Mais, dans une telle circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux des raisons qui, je pense, vous décideront à le donner.

- Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu'il en sera ainsi? demanda vivement la jeune fille.

- Oui, répondit Rose; j'en prends l'engagement formel.

- Monks ne saura jamais comment vous avez appris tout cela? ajouta Nancy, après un court silence.

- Jamais, répondit le monsieur; on s'y prendra de manière qu'il ne puisse se douter de rien.

- J'ai souvent menti, et j'ai vécu depuis mon enfance avec des menteurs, dit Nancy après un nouveau silence; mais je compte sur votre parole.»

Après avoir reçu encore une fois l'assurance qu'elle pouvait y compter en toute sécurité, elle commença à décrire en détail le cabaret d'où on l'avait suivie ce soir-là même; mais elle parlait si bas, qu'il était souvent difficile à l'espion de saisir, même en gros, le fil de son récit; elle s'arrêtait de temps en temps, comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes sur les renseignements qu'elle lui fournissait. Après qu'elle eut décrit minutieusement la localité, indiqué l'endroit d'où l'on pouvait le mieux voir sans être vu, et dit quel jour et à quelle heure Monks avait l'habitude de s'y rendre, elle parut réfléchir quelques instants comme pour mieux se rappeler les traits et l'extérieur de l'homme dont elle donnait le signalement.

«Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros; quand il marche, il a toujours l'air d'être aux aguets, et il regarde sans cesse par-dessus son épaule, d'abord d'un côté, puis de l'autre. N'oubliez pas cela, car personne n'a les yeux aussi enfoncés que lui, et vous pourriez presque le reconnaître à ce seul signe; il a le teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien qu'il n'ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a l'air vieux et cassé: ses livres portent souvent l'empreinte de ses dents, car il a des accès furieux, et il lui arrive même de se mordre les mains jusqu'au sang…

- Pourquoi tressaillez-vous? dit la jeune fille, en s'arrêtant tout court.

Le monsieur se hâta de répondre que c'était un mouvement involontaire et la pria de continuer.

«Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai appris au cabaret dont je vous ai parlé; car je ne l'ai vu que deux fois, et chaque fois il était enveloppé dans un grand manteau. Voilà, je crois, tous les détails que je puis vous donner pour vous aider à le reconnaître. Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut pour qu'on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la tête, il a…

- Une large marque rouge, comme une brûlure, s'écria le monsieur.

- Quoi! dit Nancy, vous le connaissez?»

La jeune demoiselle pousse un cri de surprise, et pendant quelques instants ils gardèrent un tel silence que l'espion pouvait les entendre respirer.

«Je crois que oui, dit le monsieur, d'après le signalement que vous me donnez; nous verrons… il y a parfois de singulières ressemblances; mais ce n'est peut-être pas lui.»

Il dit ces mots d'un air d'indifférence, fit un pas du côté de l'espion caché, et celui-ci put l'entendre distinctement murmurer ces mots: «Ce doit être lui.»

«Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de Nancy, vous nous avez rendu un service signalé, et je voudrais qu'il en résultât quelque bien pour vous. En quoi puis-je vous être utile?

- En rien, répondit Nancy.

- Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d'un ton de bonté qui aurait touché un coeur plus endurci. Réfléchissez; dites-moi ce que je puis faire pour vous?

- Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant; vous ne pouvez rien pour moi; Il n'y a plus pour moi d'espérance.

- Vous allez trop loin, dit le monsieur; votre passé a été coupable; vous avez mal employé cette énergie de la jeunesse, ces trésors inestimables que le Créateur ne nous prodigue qu'une fois; mais vous pouvez espérer dans l'avenir. Je ne veux pas dire qu'il soit en notre pouvoir de vous donner la paix du coeur et de l'âme: vous ne l'aurez que par vos propres efforts; mais nous pouvons vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou, si vous craignez d'y rester, dans quelque pays étranger; cela, nous pouvons le faire, et nous avons le plus vif désir de vous mettre à l'abri de tout danger. Avant la fin de la nuit, avant que cette rivière s'éclaire des premières lueurs du jour, vous pouvez vous trouver bien loin de vos anciens compagnons, sans qu'il reste de vous plus de traces que si vous n'étiez plus au monde. Voyons, n'échangez plus un mot avec aucun de vos anciens associés, ne rentrez pas dans votre taudis, ne respirez plus cet air qui vous corrompt et qui vous tue, quittez-les tous quand il en est temps encore et que l'occasion vous est favorable.

- Elle se laissera convaincre, dit la jeune demoiselle; elle hésite, j'en suis sûre.

- Je crains que non, ma chère, dit le monsieur.

- Non, monsieur, je n'hésite pas, répondit Nancy après un instant de lutte intérieure; je suis enchaînée à mon ancienne vie; je la maudis, je la hais maintenant, mais je ne puis la quitter. J'ai été trop loin pour revenir en arrière; et pourtant je n'en sais rien, car si vous m'aviez tenu ce langage il n'y a pas longtemps, je vous aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec inquiétude autour d'elle, voici mes terreurs qui me reprennent, il faut que je retourne chez moi.

- Chez vous! s'écria la jeune demoiselle avec tristesse.

- Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que je continue à mener l'existence que je me suis faite. Quittons-nous. Peut-être ai-je été espionnée et vue. Laissez-moi: partez. Si je vous ai rendu service, tout ce que je vous demande, c'est de me quitter et de me laisser m'en aller seule.

- Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur avec un soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté en restant ici; nous l'avons retenue plus longtemps qu'elle ne s'y attendait.

- Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien loin.

- Comment cette pauvre fille finira-t-elle? s'écria Rose.

- Comment? répéta Nancy; regardez devant vous, mademoiselle; regardez ces flots sombres: n'avez-vous pas souvent entendu dire que des malheureuses comme nous se jettent à l'eau sans que âme qui vive s'en inquiète ou les regrette? Ce sera peut-être dans des années, peut-être dans quelques mois, mais c'est comme cela que je finirai.

- Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune demoiselle en sanglotant.

- Vous n'en saurez rien, chère demoiselle, répondit Nancy, et Dieu veuille que de telles horreurs n'arrivent jamais à vos oreilles! Adieu! adieu!…»

Le monsieur fit un pas pour s'éloigner.

«Prenez cette bourse, dit Rose; prenez-la pour l'amour de moi, afin d'avoir quelques ressources dans un moment de besoin ou d'inquiétude?

- Non, non, répondit Nancy; je n'ai pas fait cela pour de l'argent; laissez-moi la satisfaction de penser que je n'ai pas agi par intérêt, et pourtant donnez-moi quelque objet que vous ayez porté: je voudrais avoir quelque chose… Non, non, pas une bague… Vos gants ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse garder comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle… C'est cela; merci! Que Dieu vous bénisse! Bonsoir!»

Nancy était en proie à une si violente agitation et semblait tellement craindre d'être découverte que le monsieur se décida à la quitter comme elle le demandait; on entendit le bruit des pas qui s'éloignaient, et tout redevint silencieux.

La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent bientôt sur le pont; ils s'arrêtèrent au haut de l'escalier.

«Écoutez, dit Rose en prêtant l'oreille, n'a-t-elle pas appelé? J'ai cru entendre sa voix.

- Non, ma chère, répondit M. Brownlow en regardant tristement en arrière; elle n'a pas bougé; elle attend que nous soyons éloignés.»

Rose Maylie était navrée; mais le vieux monsieur lui prit le bras, le mit sous le sien et l'entraîna doucement.

Dès qu'ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber tout de son long sur l'une des marches de pierre, et dans son angoisse versa des larmes amères.

Bientôt elle se releva, et d'un pas faible et chancelant gravit les degrés pour regagner la rue. L'espion étonné resta immobile à son poste pendant quelques minutes, et, quand il eut acquis la certitude qu'il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette et remonta sur le pont en rasant la muraille comme il l'avait fait en descendant.

Arrivé auprès de l'escalier, Noé Claypole regarda autour de lui à plusieurs reprises pour être bien sûr qu'il n'était pas observé, puis il partit à toutes jambes pour regagner la maison du juif.

CHAPITRE XLVII. Conséquences fatales.

C'était environ deux heures avant l'aube du jour, à cette heure qu'en automne on peut bien appeler le fort de la nuit, quand les rues sont désertes et silencieuses, que le bruit même parait sommeiller et que l'ivrogne et le débauché ont regagné leur maison d'un pas chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté, les yeux si rouges et si injectés de sang qu'il ressemblait moins à un homme qu'à un hideux fantôme échappé du tombeau et poursuivi par un esprit malfaisant.

Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé dans une vieille couverture déchirée et le visage tourné vers la chandelle qui était posée sur la table, à côté de lui. Il portait sa main droite à ses lèvres et, absorbé dans ses réflexions, il se mordait les ongles et laissait voir ses gencives dégarnies de dents et armées seulement de quelques crocs comme en aurait un chien ou un rat.

Noé Claypole dormait profondément sur un matelas étendu sur le plancher. Parfois le vieillard tournait un instant ses regards vers lui, puis les ramenait vers la chandelle dont la longue mèche brûlée attestait, ainsi que les gouttes de suif qui tombaient sur la table, que les pensées du juif étaient occupées ailleurs.

Elles l'étaient en effet.

Mortification de voir ses plans renversés, haine contre la jeune fille qui avait osé entrer en relation avec des étrangers, défiance profonde de sa sincérité quand elle avait refusé de le trahir, amer désappointement de perdre l'occasion de se venger de Sikes, crainte d'être découvert, ruiné, peut-être pendu; tout cela lui donnait un accès terrible de rage furieuse; toutes ces réflexions se croisaient rapidement et se heurtaient dans l'esprit de Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que les autres s'agitaient dans son coeur.

Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir l'air de faire la moindre attention au temps qui s'écoulait, jusqu'à ce qu'un bruit de pas dans la rue vint frapper son oreille exercée et attirer son attention.

«Enfin! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches et agitées par la fièvre; enfin!»

Au même instant un léger coup de sonnette se fit entendre. Il grimpa l'escalier pour aller ouvrir et revint presque aussitôt accompagné d'un individu enveloppé jusqu'au menton et qui portait un papier sous le bras. Celui-ci s'assit, se dépouilla de son manteau et laissa voir les formes athlétiques du brigand Sikes.

«Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table; serrez cela et tâchez d'en tirer le meilleur parti possible. J'ai eu assez de mal à me le procurer. Il y a trois heures que je devrais être ici.»

Fagin mit la main sur le paquet, l'enferma dans l'armoire et se rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit pas de vue le brigand un seul instant, et, quand ils furent assis de nouveau face à face et tout près l'un de l'autre, il le regarda fixement. Ses lèvres tremblaient si fort et ses traits étaient si altérés par l'émotion à laquelle il était en proie, que le brigand recula involontairement sa chaise et examina Fagin d'un air effrayé.

«Eh bien! quoi? dit Sikes; qu'avez-vous à me regarder ainsi? Allons, parlez!»

Le juif leva la main droite et agita un doigt tremblant, puis sa fureur était telle qu'il fut hors d'état d'articuler un seul mot.

«Morbleu! dit Sikes qui n'avait pas l'air trop rassuré, il est devenu fou; il faut que je prenne garde à moi.

- Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n'est pas… ce n'est pas vous, Guillaume; je n'ai rien… rien du tout à vous reprocher.

- Oh! vraiment! dit Sikes en le regardant d'un air sombre et en mettant ostensiblement un pistolet dans une poche plus à sa portée. C'est heureux, pour l'un de nous du moins. Lequel est-ce, peu importe.

- Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en rapprochant sa chaise de celle du brigand, vous rendra encore plus furieux que moi.

- En vérité? répondit Sikes d'un air d'incrédulité; parlez et dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu.

- Perdu! dit Fagin, elle s'est arrangée pour ça, n'ayez pas peur.»

Sikes regarda le juif d'un air très inquiet, et ne lisant sur ses traits aucune explication satisfaisante, il lui mit sa grosse main sur le collet et le secoua rudement.

«Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle. Desserrez les dents et dites clairement ce que vous avez à dire. Assez de grimaces, vieux mâtin que vous êtes, finissons-en.

- Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui est là couché…»

Sikes se tourna vers l'endroit où Noé était endormi, comme s'il ne l'avait pas remarqué tout à l'heure. «Après? dit-il en reprenant sa première position.

- Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé pour nous perdre tous; qu'il ait cherché d'abord les gens propres à réaliser ses vues, et qu'il ait eu avec eux un rendez-vous dans la rue pour donner notre signalement, pour indiquer tous les signes auxquels on pourrait nous reconnaître et les souricières où l'on pourrait le mieux nous prendre. Supposons qu'il ait voulu faire tout cela de son plein gré sans être arrêté, interrogé, espionné ou mis au pain et à l'eau pour faire des aveux: mais, de son plein gré! pour sa propre satisfaction! allant rôder la nuit pour rencontrer nos ennemis déclarés et jasant avec eux! m'entendez-vous, s'écria le juif, dont les yeux lançaient des flammes. Supposons qu'il ait fait tout cela, qu'arriverait-il?

- Ce qui arriverait! répondit Sikes avec un affreux jurement. S'il avait vécu jusqu'à mon arrivée, je lui broierais le crâne sous les talons ferrés de mes bottes en autant de morceaux qu'il a de cheveux sur la tête.

- Et si moi j'avais fait cela, hurla le juif, moi qui en sais si long et qui pourrais faire pendre tant de gens, sans me compter?

- Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en pâlissant rien qu'à l'idée d'une telle trahison: je ferais dans la prison quelque chose qui me ferait mettre aux fers; et si on me mettait en jugement en même temps que vous, je tomberais sur vous en plein tribunal et je vous briserais le crâne devant tout le monde. J'aurais assez de force, murmura le brigand en brandissant son bras nerveux, j'aurais assez de force pour vous écraser la tête comme si une lourde charrette eût passé dessus.

- Vous!

- Moi! dit le brigand. Essayez. Et si c'était Charlot, ou le Matois, ou Betsy, ou…

- Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère. Celui-là, quel qu'il soit, peut être sûr de son affaire.»

Fagin se remit à considérer fixement le brigand; puis, lui faisant signe de garder le silence, il se pencha vers le matelas où dormait Noé et secoua le dormeur pour l'éveiller: Sikes, penché aussi sur sa chaise et les mains appuyées sur les genoux, regardait de tous ses yeux, comme s'il se demandait avec surprise à quoi allaient aboutir ce manège et toutes ces questions.

«Bolter! Bolter! dit Fagin en levant la tête avec une expression diabolique et en appuyant sur chaque parole. Le pauvre garçon! il est fatigué… fatigué d'avoir épié si longtemps les démarches de cette fille… les démarches de cette fille, entendez-vous, Guillaume?

- Que voulez-vous dire?» demanda Sikes en se redressant de toute sa hauteur.

Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau vers le dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après s'être fait répéter plusieurs fois son nom d'emprunt, Noé se frotta les yeux et regarda autour de lui en bâillant.

«Redites-moi encore tout cela, encore une fois, pour qu'il l'entende, dit le juif en montrant du doigt le brigand.

- Redire quoi? demanda Noé à demi endormi.

- Ce qui concerne… Nancy, dit le juif en saisissant le poignet de Sikes, comme pour l'empêcher de s'en aller avant d'avoir tout entendu. Vous l'avez suivie?

- Oui.

- Jusqu'au pont de Londres?

- Oui.

- Où elle a rencontré deux personnes?

- En effet.

- Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver précédemment, de son propre mouvement: ils lui ont demandé de livrer tous ses complices, à commencer par Monks… ce qu'elle a fait… de donner leur signalement… elle l'a donné… de dire où nous nous réunissions… elle l'a dit… et d'où l'on pouvait le mieux nous guetter… elle l'a dit encore… et à quel moment nous avions l'habitude de nous y rendre… elle l'a indiqué. Voilà ce qu'elle a fait; elle a conté tout cela d'un bout à l'autre, sans qu'on lui fît une menace, sans la moindre hésitation. Est-ce vrai? s'écria le juif presque fou de colère.

- Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la tête; c'est exactement comme cela que tout s'est passé.

- Et qu'ont-ils dit relativement à dimanche dernier? demanda le juif.

- Relativement à dimanche dernier! répondit Noé en réfléchissant; je vous l'ai déjà dit.

- Redites-le! redites-le! s'écria Fagin écumant de rage en étreignant d'une main le bras de Sikes, et en brandissant l'autre en l'air comme un furieux.

- Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé, semblait commencer à comprendre qui était Sikes, ils lui ont demandé pourquoi elle n'était pas venue le dimanche précédent comme elle l'avait promis; elle a répondu qu'elle n'avait pas pu…

- Et la cause, la cause? interrompit le juif d'un air triomphant; contez-lui cela!

- Parce qu'elle avait été retenue de force chez elle par Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment, répondit Noé.

- Et puis encore? s'écria le juif; qu'a-t-elle dit encore de cet homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment? Contez-lui cela! contez-lui cela!

- Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu'il ne lui était pas facile de sortir à moins que cet homme ne sût où elle allait; et que la première fois qu'elle était sortie pour aller trouver la demoiselle, elle… ha! ha! ha! j'ai bien ri en entendant cela… elle avait donné à cet homme une dose de laudanum.

- Mort et damnation! s'écria Sikes en se dégageant brusquement de l'étreinte du juif. Laissez-moi m'en aller!»

Il repoussa loin de lui le vieillard, s'élança hors de la chambre et escalada les degrés comme un furieux.

«Guillaume! Guillaume! cria le juif en courant après lui. Un mot, un mot seulement!»

Il n'aurait pas eu le temps d'échanger un seul mot avec le brigand, si celui-ci ne s'était trouvé dans l'impossibilité d'ouvrir la porte; il était là, jurant et blasphémant quand le juif le rejoignit tout essoufflé.

«Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si vous tenez à la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.

- Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main sur la serrure… Ne soyez pas…

- Quoi? dit l'autre.

- Ne soyez pas… trop violent, Guillaume, dit le juif avec des larmes dans la voix.»

Le jour commençait à poindre, et il faisait assez clair pour que les deux hommes pussent se voir; ils échangèrent un rapide coup d'oeil; leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre; il n'y avait pas à se méprendre sur leur pensée.

«J'entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de déguiser plus longtemps sa pensée, que vous ne devez pas être trop violent… par prudence: de la ruse, Guillaume, et pas d'esclandre.»

Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la porte dès que le juif eut tourné la clef dans la serrure, il s'élança dans la rue déserte.

Sans s'arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner une seule fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les yeux vers le ciel ni les baisser vers la terre, le brigand prit sa course, l'oeil hagard et les dents si serrées qu'il en avait la mâchoire saillante; il ne murmura pas une parole, pas un de ses muscles ne se détendit, jusqu'à ce qu'il eut gagné la porte de sa demeure. Il fit tourner doucement la clef dans la serrure, monta rapidement l'escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à double tour, appuya une lourde table contre la porte et tira le rideau du lit.

La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L'entrée de Sikes l'avait réveillée en sursaut.

«Debout, dit l'homme.

- Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec une expression de plaisir en le voyant de retour.

- Oui, répondit-il. Debout.»

Une chandelle brûlait près du lit; l'homme l'ôta vivement du chandelier et la jeta dans la cheminée; la jeune fille voyant que le jour commençait à poindre, se leva pour tirer le rideau de la fenêtre.

«Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il fait assez clair pour ce que j'ai à faire.

- Guillaume, dit Nancy d'une voix étouffée par la terreur, pourquoi me regardes-tu ainsi?»

Les narines gonflées, la poitrine haletante, le brigand la considéra quelques instants; puis, la saisissant par la tête et par le cou, il la traîna jusqu'au milieu de la chambre, et, jetant un coup d'oeil vers la porte, il lui mit sa grosse main sur la bouche.

«Guillaume, Guillaume!… dit la jeune fille d'une voix étouffée, en se débattant avec l'énergie que donne la crainte de la mort, je ne crierai pas…, écoute-moi…, parle-moi…, dis-moi ce que j'ai fait?

- Tu le sais bien misérable! répliqua le brigand. Tu as été guettée cette nuit… Tout ce que tu as dit a été entendu.

- Alors épargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, dit Nancy en se cramponnant après lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras pas le coeur de me tuer. Oh! songe à tout ce que j'ai refusé cette nuit à cause de toi! Épargne-toi ce crime; je ne te lâcherai pas; tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume, pour l'amour de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant de verser mon sang. Sur mon âme, je ne t'ai pas trahi.»

L'homme fit un violent effort pour dégager son bras; mais la jeune fille l'étreignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put lui faire lâcher prise.

«Guillaume, criait-elle en s'efforçant d'appuyer sa tête sur la poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont proposé cette nuit d'aller vivre à l'étranger et d'y finir mes jours dans la solitude et la tranquillité. Laisse-moi les revoir et les supplier à genoux d'avoir pour toi la même bonté; nous quitterons cet affreux séjour; nous irons bien loin, chacun de notre côté, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos prières, la vie que nous avons menée jusqu'ici: après cela, nous ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se repentir; ils me l'ont dit… Je sais bien maintenant qu'ils disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps!

Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son pistolet. La pensée qu'il serait immédiatement découvert s'il faisait feu, lui traversa l'esprit malgré l'accès de rage auquel il était en proie. Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet, la tête de la jeune fille qui touchait presque la sienne.

Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de sang qui jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine à se soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc, - celui que lui avait donné Rose Maylie, - et l'élevant à mains jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces défaillantes le lui permettaient, elle murmura une prière pour implorer la pitié du Créateur.

C'était un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit d'un lourd gourdin et acheva sa victime.

CHAPITRE XLVIII. Fuite de Sikes.

De toutes les actions coupables qui, à la faveur des ténèbres, avaient été commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que la nuit l'avait jamais enveloppée, celle-ci était la plus criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et la plus odieuse.

Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec lui la lumière, mais qui rend l'homme à la vie et à l'espérance, le soleil se levait radieux sur la populeuse cité; ses rayons tombaient également sur les vitraux richement colorés et sur les misérables vitres de la mansarde, sur le dôme des cathédrales et sur les masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la femme assassinée; il l'éclairait en dépit des efforts du brigand pour empêcher ses rayons d'y pénétrer: ils y pénétraient à torrent. Si ce spectacle était affreux dans le crépuscule du matin, qu'était-ce maintenant au milieu de cette éclatante lumière!

Sikes n'avait pas changé de place: il avait eu peur de se sauver; sa victime avait poussé un gémissement plaintif et remué la main. Alors, avec une rage que la terreur augmentait encore. Il avait frappé à coups redoublés. Un instant il avait jeté une couverture sur le cadavre; mais se représenter les yeux de la victime, s'imaginer qu'ils se tournaient vers lui, était encore plus insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour regarder la mare de sang qui tremblait et dansait au soleil, sur le plancher, et il avait retiré la couverture. Le corps était là gisant; un corps, rien de plus, de la chair et du sang: mais quelle chair et que de sang!

Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin. Des cheveux de femme étaient restés collés à l'extrémité; ils s'enflammèrent en pétillant et produisirent quelques légères étincelles que le courant d'air entraîna rapidement dans la cheminée. Cela seul le remplit d'effroi, tout barbare qu'il était. Il continua pourtant à tenir le gourdin, jusqu'à ce que le feu l'eût réduit en plusieurs morceaux; il les réunit sur les charbons pour les consumer entièrement et les réduire en cendres. Il se lava les mains et frotta ses vêtements; il y avait des taches qu'il ne put faire disparaître; il coupa les endroits tachés et les jeta au feu. Toute la chambre était teinte de sang: les pattes même du chien en étaient pleines.

Pendant tout ce temps, il n'avait pas un instant tourné le dos au cadavre. Après avoir terminé ses préparatifs, il gagna la porte à reculons, tirant le chien après lui. Il la ferma doucement, tourna deux fois la clef dans la serrure, la retira et sortit de la maison.

Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre, pour s'assurer qu'on ne pouvait rien voir du dehors. Le rideau était toujours baissé, le rideau que Nancy avait voulu tirer pour laisser pénétrer ce jour qu'elle ne devait plus revoir. Elle était gisante tout près de la fenêtre: l'assassin le savait. Dieu! comme le soleil dardait ses rayons dans cet endroit!

Sikes ne jeta sur la fenêtre qu'un coup d'oeil rapide; il se sentit soulagé en pensant qu'il avait pu sortir sans être vu. Il siffla son chien et s'éloigna rapidement.

Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate, où se trouve le monument en l'honneur de Whittington; mais il marchait à l'aventure et sans savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un sentier à travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère de Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis gravit la pente opposée, et, traversant la route qui unit les villages de Hampstead et de Highgate, il gagna les champs de North-End, et se coucha le long d'une haie.

Il s'endormit; mais bientôt il fut debout de nouveau et se remit à marcher, non plus du côté de la campagne, mais dans la direction de Londres, en suivant la grande route; puis il revint encore sur ses pas, refit le même trajet qu'il venait de faire, et arpenta les champs en tout sens, tantôt se couchant au bord des fossés pour se reposer, tantôt se remettant à errer à l'aventure.

Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop fréquenté pour s'y procurer quelque nourriture? S'il allait à Hendon? L'endroit semblait propice, étant à peu de distance et assez à l'écart. Il se dirigea de ce côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange contradiction, marchant comme une tortue, où s'arrêtant tout à fait, et battant négligemment les buissons avec sa canne. Mais à Hendon, il lui sembla que tous les gens qu'il rencontrait, et jusqu'aux enfants qui se tenaient sur les portes, le regardaient d'un air de soupçon; il revint sur ses pas, sans avoir le courage de demander une goutte d'eau ou un morceau de pain, quoiqu'il fût à jeun depuis la veille; il reprit la route de Hampstead sans savoir où se diriger.

Il erra ainsi sans s'arrêter, et revint à son point de départ. La matinée, l'après-midi, s'étaient écoulées; le jour allait décliner et il était toujours là, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, et revenant toujours au même endroit. Enfin il s'éloigna et se dirigea vers Hatfield.

À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son chien, harassé d'une course si extraordinaire, cheminait derrière lui en boitant. Sikes descendit la colline, près de l'église du village silencieux, et, se traînant le long d'une rue étroite, se glissa dans un petit cabaret où il apercevait un peu de lumière. Quelques paysans en train de boire étaient assis autour du foyer; ils firent place au nouveau venu: mais il alla s'asseoir au fond de la salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec son chien, auquel il jetait de temps à autre quelques bouchées de pain.

Les paysans réunis en ce lieu s'entretenaient des terres et des fermiers des environs. Quand ce sujet fut épuisé, ils se mirent à parler de l'âge auquel était parvenu un vieillard qu'on avait enterré le dimanche précédent. Les jeunes gens trouvaient qu'il était mort très vieux, tandis que les vieillards présents soutenaient qu'il était encore bien jeune. «Il n'était pas plus âgé que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre… s'il avait pris des précautions…»

Il n'y avait rien dans tout cela qui pût attirer l'attention ou éveiller les craintes de Sikes. Il paya son écot et resta silencieux et inaperçu dans son coin; il allait s'endormir profondément, quand il fut tiré de son demi-sommeil par l'arrivée d'un nouveau venu.

C'était un vieux routier, à la fois colporteur et charlatan, qui parcourait à pied les campagnes pour vendre des pierres à repasser, des cuirs à rasoir, des rasoirs, des savonnettes, du cirage pour les harnais, des drogues pour les chiens et les chevaux, de la parfumerie commune, du cosmétique et autres articles semblables, contenus dans une balle qu'il portait sur son dos. Son entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries qui ne tarirent pas jusqu'à ce qu'il eût fini de souper. Alors il eut l'idée ingénieuse d'unir l'utile à l'agréable, et déballa sa pacotille pour tenter les chalands.

«Qu'est-ce que c'est que ça, Henry? est-ce bon à manger? demanda un plaisant de village en montrant du doigt des tablettes de savon posées dans un coin.

- Ça? dit le colporteur, en en prenant une qu'il montra à toute l'assistance, c'est une composition infaillible et inappréciable pour enlever toutes les taches; taches de rouille, taches de boue, taches d'humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus possibles; taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches quelconques, disparaissent à l'instant à l'aide de cette infaillible et inappréciable composition. Une dame a-t-elle une tache à son honneur? elle n'a qu'à avaler une de ces tablettes, et elle est guérie pour toujours… car c'est du poison. Un monsieur, a-t-il besoin de fournir une preuve du sien, il n'a qu'à en prendre une tablette, et son honneur est pour toujours hors de question… Le résultat est tout aussi satisfaisant qu'avec une balle de pistolet, et, comme la saveur en est bien plus désagréable, il y a d'autant plus d'honneur à s'en servir… Un penny la tablette!… Tout ça pour la bagatelle d'un penny!»

Deux acheteurs se présentèrent aussitôt; le reste de l'auditoire hésitait; ce que voyant, le vendeur redoubla de loquacité.

«On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il; c'est enlevé à l'instant. Quatorze moulins, six machines à vapeur et une pile électrique, marchent sans s'arrêter, et ça ne suffit pas. Les ouvriers travaillent si fort qu'ils en crèvent, et leurs veuves reçoivent une pension annuelle de vingt livres sterling par enfant, avec une prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un penny la tablette!… ou un penny, si vous voulez…c'est tout comme; ou quatre pièces de deux liards, ça m'est égal. Un penny la tablette! Taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches de boue, taches de sang… Voici une tache au chapeau de quelqu'un de la société; je vais la faire disparaître avant qu'il ait eu le temps de me faire servir une pinte de bière.

- Holà! s'écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi mon chapeau…

- Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le colporteur en faisant signe de l'oeil à la société, avant que vous ayez le temps de traverser la salle pour le reprendre. Observez bien, messieurs, cette tache noire sur le chapeau de monsieur: que ce soit une tache de vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache d'eau, une tache de peinture, une tache de poix, une tache de houe, ou une tache de sang…»

Il ne put continuer: car Sikes, en proférant d'affreuses imprécations, renversa la table, lui arracha le chapeau des mains, et s'élança hors du cabaret.

De nouveau en proie à l'irrésolution qui l'avait tourmenté, malgré lui, toute la journée, le meurtrier, voyant qu'il n'était pas suivi et que probablement on l'avait pris pour un ivrogne de mauvaise humeur, reprit le chemin de Londres; il évita la lueur des lanternes d'une diligence arrêtée dans la rue, et il poursuivait sa route, quand il s'aperçut que c'était la malle venant de Londres et qu'elle était arrêtée à la porte du bureau de poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais il s'arrêta pour écouter.

Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux dépêches; survint un individu en costume de garde-chasse, auquel il remit un panier déposé sur le trottoir.

«Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah ça! avez-vous bientôt fini, là dedans? Déjà, avant-hier, vos maudites dépêches n'étaient pas prêtes; ça ne peut pas aller comme ça, entendez-vous?

- Quoi de nouveau en ville, Benjamin? demanda le garde-chasse en regardant les chevaux avec admiration.

- Rien que je sache, répondit l'autre en mettant ses gants. Le blé est un peu en hausse. J'ai aussi entendu parler d'un assassinat du coté de Spitalflelds, mais je n'y crois guère.

- Oh! ce n'est que trop vrai, dit un voyageur en mettant la tête à la portière; c'est un affreux assassinat.

- En vérité, monsieur? reprit le courrier en mettant la main à son chapeau. Est-ce un homme ou une femme?

- C'est une femme, répondit le voyageur; on suppose que…

- Allons, allons, Benjamin! s'écria le postillon avec impatience.

- Les maudites dépêches! dit le courrier. Ah ça! dormez-vous, là dedans?

- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres.

- On y va, on y va! grommela le courrier… c'est comme la jeune millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!… En route!»

Il sonna du cor et la voiture partit.

Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en apparence, à ce qu'il venait d'entendre, et sans autre préoccupation que celle de savoir où aller. À la fin il revint encore une fois sur ses pas, et prit la route qui mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait d'un pas résolu; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et qu'il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et les ténèbres de la route, il se sentit gagné par un sentiment de terreur et d'épouvante qui l'ébranla jusqu'au fond du coeur. Autour de lui tous les objets, réels ou imaginaires, immobiles ou agités, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes n'étaient rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer d'un air sinistre et solennel; il entendait le frôlement des vêtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du vent apportait à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé; s'il s'arrêtait, le fantôme s'arrêtait aussi; s'il courait, le fantôme le suivait, non pas en courant: ç'aurait été une consolation; mais non, c'était comme un cadavre encore doué du simple mécanisme de la vie, emporté tout droit sur quelque vent funèbre qui rasait le sol.

Parfois il se retournait avec l'énergie du désespoir, résolu à éloigner de force le fantôme, qu'il savait pourtant bien être privé de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tête et son sang se glaçait dans ses veines; le fantôme avait suivi son mouvement et se tenait toujours derrière lui; ce cadavre qu'il n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait maintenant à ses trousses, et sans relâche. Il s'adossa à un talus, le long de la route; le fantôme se posta au-dessus de lui, et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres; il se jeta à terre, se coucha sur le dos; le fantôme se tint près de sa tête, tout droit, silencieux et immobile, semblable à une pierre sépulcrale avec l'épitaphe tracée en lettres de sang.

Qu'on ose parler après cela des assassins qui échappent à la justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence sommeille! Une seule longue minute passée dans ce paroxysme de terreur ne valait-elle pas mille morts violentes?

Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar qui lui offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient plantés trois grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un sifflement sinistre. Le brigand était hors d'état de continuer sa route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur… Mais là de nouvelles tortures l'attendaient.

Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que celle à laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes, que le matin il avait préféré regarder plutôt que de se les figurer cachés sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au milieu des ténèbres; ils brillaient, mais ne répandaient autour d'eux aucune clarté; il n'y en avait que deux, et ils étaient partout. Si lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait, et chacun d'eux à sa place accoutumée. Le cadavre aussi était à sa place, et les yeux étaient tels qu'il les avait vus en quittant la chambre. Il se leva et s'élança dans les champs: l'apparition l'y suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le mur: avant qu'il eût eu le temps de s'étendre à terre, les deux yeux étaient déjà là devant lui.

Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable, tremblant de tous ses membres, une sueur froide s'échappant de tous ses pores. Tout à coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on entendit des cris de désespoir et des exclamations de surprise; il trouva quelque soulagement à entendre des voix humaines dans ce lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause sérieuse d'alarme. Il retrouva ses forces et son énergie en présence d'un danger personnel, et, se levant précipitamment, il s'élança hors du hangar.

Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes s'élevaient dans l'air et, lançant une pluie d'étincelles, éclairaient l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et chassaient des nuages de fumée dans la direction du lieu où il se trouvait. Les cris devinrent plus perçants à mesure qu'ils étaient poussés par plus de bouches, et il put entendre celui de: «Au feu!» mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'élançaient ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour lui comme une nouvelle vie. Il s'élança tête baissée dans la direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et des épines, et escaladant comme un fou les haies et les clôtures, tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses forces.

Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu de gens à demi vêtus, courant çà et là, les uns s'efforçant de tirer hors des écuries les chevaux terrifiés, d'autres faisant sortir les bestiaux des cours et des étables, d'autres enfin arrivant chargés d'objets qu'ils avaient arrachés à l'incendie en bravant une pluie d'étincelles et la chute des poutres enflammées. Par toutes les ouvertures qui, une heure auparavant, étaient des portes et des fenêtres, s'échappaient des torrents de flammes; les murs s'écroulaient au milieu de la fournaise; le plomb et le fer se fondaient et coulaient en longs ruisseaux. Les femmes et les enfants poussaient des cris affreux; les hommes s'encourageaient les uns les autres par de bruyantes exclamations; le bruit des pompes et le sifflement de l'eau tombant sur le bois embrasé se joignaient à ces sons discordants. L'assassin cria au feu, comme les autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.

Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt s'élançant au travers des flammes et de la fumée, se montrant toujours là où il y avait le plus de bruit et le plus de monde. On le voyait en haut et en bas des échelles, sur les toits, sur des planchers qui menaçaient ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute des briques et des pierres; il était partout, mais toujours invulnérable; il n'eut ni une contusion ni une égratignure; enfin l'aube du jour parut, et il ne resta plus que de la fumée et des ruines noircies.

Après ces moments d'agitation fiévreuse, l'affreuse pensée de son crime lui revint à l'esprit avec encore plus de force. Il regardait autour de lui avec inquiétude: car il voyait des hommes causer en groupe, et il craignait d'être le sujet de leur entretien. Le chien obéit à un signe énergique qu'il lui fit, et ils s'éloignèrent à la dérobée. Quelques hommes assis près d'une pompe l'appelèrent et l'invitèrent à se rafraîchir avec eux; il mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait un verre de bière, il entendit les pompiers qui venaient de Londres parler de l'assassinat. «Il paraît, dit l'un d'eux, qu'il s'est sauvé à Birmingham; mais on l'attrapera bientôt; la police est à ses trousses, et avant demain soir il sera traqué dans tout le royaume.»

Sikes s'éloigna précipitamment et marcha jusqu'à ce qu'il fut prêt à tomber de fatigue; alors il se coucha au bord d'un sentier et dormit longtemps, mais d'un sommeil agité et pénible. Il se remit ensuite à errer, toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur à la pensée de passer la nuit tout seul.

Tout à coup il prit un parti désespéré: celui de retourner à Londres.

«Là du moins, pensa-t-il, j'aurai quelqu'un à qui parler, quoi qu'il arrive; c'est un bon endroit pour se cacher, et on ne s'avisera peut-être pas de m'y chercher, après s'être mis sur mes traces dans la campagne. Ne puis-je pas y rester une semaine ou deux, et forcer Fagin à me donner de quoi gagner la France? Ma foi! je risque cette chance.»

Il se mit sur-le-champ en devoir s'exécuter son projet, et il se rapprocha de Londres par les chemins les moins fréquentés; il était décidé à se cacher à peu de distance de la capitale, pour y rentrer à la brune par une route détournée et aller droit au but qu'il s'était proposé.

Mais le chien… on n'avait pas dû oublier, en dressant son signalement, de mentionner que son chien avait disparu et l'avait probablement suivi. Cela pourrait contribuer à le faire arrêter dans la rue. Il résolut de noyer son chien, et continua sa route en cherchant des yeux un étang; tout en marchant, il ramassa une grosse pierre et l'attacha à son mouchoir. L'animal regardait son maître faire ces préparatifs, et, soit que son instinct l'avertît du danger qu'il courait, soit que le brigand le regardât d'un air plus sinistre qu'à l'ordinaire, il se tint prudemment un peu en arrière: quand son maître s'arrêta au bord d'une mare et l'appela, il s'arrêta court.

«Ici! m'entends-tu?» cria Sikes en sifflant son chien.

L'animal revint à ce signal par la force de l'habitude; mais quand Sikes se baissa pour lui nouer le mouchoir autour du cou, il poussa un grognement sourd et recula.

«Ici!» dit le brigand en frappant du pied contre terre.

Le chien remua la queue, mais ne bougea pas; Sikes fit un noeud coulant et l'appela de nouveau.

Le chien avança, recula, s'arrêta un instant, puis se sauva au plus vite.

Sikes le siffla plusieurs fois, s'assit et attendit, pensant qu'il reviendrait; mais du chien point de nouvelles. Le brigand finit par se mettre en route.

CHAPITRE XLIX Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur conversation. - Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des nouvelles importantes.

Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow descendit d'un fiacre devant la porte de sa maison et frappa doucement; la porte s'ouvrit, un homme robuste sortit de la voiture et se planta d'un côté du perron, tandis qu'un autre homme assis sur le siège en descendait et se plaçait de l'autre côté. Sur un signe de M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième individu, le mirent entre eux deux et le firent entrer de force dans la maison: cet homme était Monks.

Ils montèrent de même l'escalier sans dire un mot, ayant devant eux M. Brownlow, qui les introduisit dans une chambre de derrière. Arrivé à la porte de cette chambre, Monks, qui n'avançait qu'à son corps défendant, s'arrêta tout à coup; les deux hommes regardèrent M. Brownlow, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

«Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M. Brownlow; s'il résiste, s'il remue seulement le petit doigt sans votre ordre, traînez-le dans la rue, appelez la police à votre aide, et faites- le arrêter en mon nom comme faussaire.

- Comment osez-vous me nommer ainsi? demanda Monks.

- Et vous, jeune homme, comment osez-vous me pousser à une telle extrémité? répondit M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez- vous assez fou pour vouloir sortir de cette maison? Lâchez-le. Tenez, monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de vous suivre; mais je vous déclare, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'à l'instant même où vous mettrez le pied dans la rue, je vous ferai arrêter pour fraude et escroquerie; ma résolution est inébranlable. Si vous persistez dans votre résistance, que votre sang retombe sur votre tête!

- De quelle autorité m'avez-vous fait empoigner dans la rue et amener ici par ces gredins-là? demanda Monks en regardant l'un après l'autre les deux hommes qui se tenaient à ses côtés.

- De ma propre autorité, répondit M. Brownlow Je prends sur moi toute la responsabilité de cet acte; si vous vous plaignez d'être privé de votre liberté, adressez-vous, je vous le répète, à la loi pour vous protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir tranquille); moi aussi, j'aurai recours à la loi; mais, si vous me mettez dans l'impossibilité de reculer, ne comptez plus sur mon intervention indulgente, quand vous serez entre les mains de la justice, et ne dites pas alors que je vous ai précipité dans le gouffre où vous vous serez jeté vous-même.»

Monks avait l'air déconcerté et inquiet; il hésitait…

«Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M. Brownlow d'un ton ferme et calme; si vous aimez mieux que je vous poursuive en justice et que j'attire sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire, encore une fois, je vous le répète, vous savez ce que vous avez à faire; si, au contraire, vous faites appel à mon indulgence et à la pitié de ceux envers lesquels vous avez tenu une conduite si criminelle, asseyez-vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours qu'il vous attend.»

Monks murmura quelques paroles inintelligibles et resta indécis.

«Dépêchez-vous, dit M. Brownlow; je n'ai qu'un mot à dire, et il sera trop tard pour vous décider.»

Monks hésitait encore…

«Je n'ai pas l'intention de parlementer plus longtemps, dit M. Brownlow, et même, comme défenseur d'intérêts sacrés qui ne sont pas les miens, je n'en ai pas le droit.

- N'y a-t-il pas… demanda Monks d'une voix tremblante, n'y a-t- il pas… d'autre alternative?

- Aucune, absolument aucune.»

Monks regarda le vieux monsieur d'un oeil inquiet; mais, en voyant son attitude sévère et résolue, il entra dans la chambre et s'assit en haussant les épaules.

«Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow aux domestiques, et venez dès que je sonnerai.»

Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls en présence.

«Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant son chapeau et son manteau, vous me traitez là, monsieur, d'une jolie manière.

- Jeune homme, c'est précisément parce que j'étais un vieil ami de votre père, répondit M. Brownlow, c'est parce que les espérances des heureuses années de ma jeunesse reposaient sur lui et sur sa soeur, cette charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son printemps, et qui m'a laissé ici-bas seul et isolé; c'est parce qu'il s'est agenouillé avec moi près du lit de mort de cette soeur chérie le jour même où elle devait s'unir à moi… mais le ciel en a disposé autrement… c'est parce que, depuis cette époque, mon coeur brisé s'est attaché à lui jusqu'à sa mort, malgré ses fautes et ses erreurs; c'est parce que tous ces vieux souvenirs remplissent encore mon âme et que votre vue seule les ravive en moi; c'est pour tous ces motifs que je suis porté à vous ménager maintenant, oui, Édouard Leeford, même maintenant, et à rougir de vous voir déshonorer son nom.

- Le nom ne fait rien à l'affaire, dit l'autre, après avoir considéré en silence et avec surprise l'émotion de son interlocuteur. Qu'est-ce que cela me fait, le nom?

- Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous fait rien à vous; mais c'était la nom de sa soeur, et, malgré un intervalle de tant d'années, je n'oublierai jamais l'émotion que j'éprouvais jadis à l'entendre prononcer, même par un étranger. Je suis enchanté que vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.

- Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous laissons encore son nom d'emprunt), après un long silence durant lequel il faisait des gestes de défi furieux, pendant que M. Brownlow s'était couvert le visage de ses mains. À quoi voulez-vous en venir?

- Vous avez un frère, dit M. Brownlow en maîtrisant son émotion, un frère dont je vous ai dit tout bas le nom à l'oreille, quand je vous suivais dans la rue, et que ce nom seul a suffi pour vous décider à m'accompagner ici, plein de surprise et de crainte.

- Je n'ai point de frère, répondit Monks: vous savez bien que j'étais fils unique. Que venez-vous me parler d'un frère? vous savez tout cela aussi bien que moi.

- Écoutez ce que j'ai à vous dire, reprit M. Brownlow vous y prendrez de l'intérêt. Je sais parfaitement que vous êtes le seul et misérable fruit d'une union fatale, que, par orgueil de famille et par la plus méprisable ambition, on força votre père à contracter dès sa première jeunesse…

- Peu m'importent vos épithètes, interrompit Monks, avec un rire effronté; vous reconnaissez le fait, et cela me suffit.

- Oui; mais je sais aussi, continua le vieux monsieur, quels malheurs, quelles suites de tortures, quelles angoisses résultèrent de cette union mal assortie; je sais combien cette chaîne fut lourde pour tous deux, et combien le bonheur de leur vie fut empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide politesse succédèrent les disputes violentes; comment l'indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine, et la haine au désespoir, jusqu'à ce qu'enfin ils se séparèrent et, ne pouvant rompre entièrement des liens que la mort seule devait briser, ils les cachèrent du moins aux yeux d'une société nouvelle sous les dehors les plus gais qu'ils purent prendre. Votre mère réussit bientôt à tout oublier; mais pendant bien des années votre père resta le coeur ulcéré.

- Enfin, ils se séparèrent, dit Monks; eh bien! après?

- Quelque temps après leur séparation, reprit M. Brownlow, votre mère trouva sur le continent des distractions frivoles qui lui firent oublier entièrement son mari, plus jeune qu'elle de dix ans au moins, tandis que celui-ci, dont l'avenir était flétri, resta en Angleterre et se fit de nouveaux amis. J'espère que ce détail du moins ne vous est pas inconnu.

- Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête et en frappant du pied contre le plancher, comme un homme résolu a tout nier; je l'ignore complètement.

- Votre ton aussi bien que vos actions, dit M. Brownlow, me donnent la certitude que vous ne l'avez jamais oublié et que vous n'avez jamais cessé d'y penser avec amertume. Je vous parle là de faits passés depuis quinze années, quand vous n'aviez pas plus de onze ans et que votre père n'en avait que trente et un: car, je le répète, c'était presque encore un enfant quand son père le força de se marier. Faut-il que je remonte à des faits qui imprimeront une tache à la mémoire de votre père, ou voulez-vous m'épargner ces détails en me dévoilant la vérité?

- Je n'ai rien à dévoiler, répondit Monks d'un air confus; vous n'avez qu'à continuer si cela vous fait plaisir.

- Ces nouveaux amis de votre père étaient un officier de marine en retraite, dont la femme était morte six mois auparavant, et ses deux enfants; il en avait eu davantage, mais, de toute la famille, il n'en restait heureusement que deux; c'étaient deux filles: l'une, âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour; l'autre, âgée seulement de deux ou trois ans.

- Qu'est-ce que tout cela me fait? demanda Monks.

- Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir l'air de remarquer cette interruption, à peu de distance de l'endroit où votre père était venu se fixer; ils firent bientôt connaissance et se lièrent intimement. Votre père était doué comme peu d'hommes le sont: il avait l'esprit et la grâce de sa soeur. Plus le vieil officier le connut, plus il l'aima. Plût à Dieu qu'il eût été le seul! mais sa fille en fit autant.»

Le vieux monsieur s'arrêta; Monks se mordait les lèvres et tenait ses yeux fixés sur le plancher.

M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes:

«Au bout d'un an, il avait contracté des engagements solennels envers cette jeune fille pure et naïve, dont il était la première, la seule et ardente passion.

- Votre histoire n'en finit pas, observa Monks en s'agitant sur sa chaise.

- C'est une histoire triste et douloureuse, jeune homme, dit M. Brownlow, et d'ordinaire ces histoires sont longues. Si j'avais à vous faire le récit d'un bonheur sans mélange, ce serait très court. Enfin, un de ces riches parents dont on avait voulu s'assurer la bienveillance et la protection en sacrifiant votre père (ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui laissa ce qu'il croyait une panacée contre tous les chagrins… de l'argent. Il fallut que votre père allât sur-le-champ à Rome, où ce parent était allé lui-même pour rétablir sa santé et où il était mort, laissant des affaires fort embrouillées. Votre père partit, fut atteint à Rome d'une maladie mortelle, et, dès que votre mère l'apprit à Paris, elle le suivit et vous emmena avec elle. Le lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne laissant pas de testament; pas de testament, vous m'entendez, en sorte que toute la fortune revint à votre mère et à vous.»

En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et écoutait d'un air singulièrement attentif, bien que ses yeux ne fussent pas tournés vers le narrateur. Quand M. Brownlow s'arrêta, il changea de position comme un homme qui éprouve un soulagement inattendu, et passa les mains sur son visage brûlant.

«Avant de se mettre en route, votre père avait passé par Londres, dit M. Brownlow avec lenteur en regardant fixement son interlocuteur; il vint me voir.

- Je n'ai jamais entendu parler de cela, interrompit Monks d'un air d'incrédulité affectée, mais en éprouvant la plus désagréable surprise.

- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un portrait peint par lui-même, de cette pauvre jeune fille; il ne pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il était miné par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues et incohérents qu'il avait perdu et déshonoré une famille; il me confia l'intention qu'il avait de convertir à tout prix sa fortune en espèces, d'assurer à sa femme et à vous une partie de sa nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Même à moi, son ami d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la tombe de sa soeur chérie, même à moi, il ne fit aucun aveu plus complet. Il me promit de m'écrire, de tout me dire, et de venir ensuite me voir encore une dernière fois avant de s'éloigner pour toujours. Hélas! c'était ce jour-là même que je le voyais pour la dernière fois. Je n'ai reçu de lui aucune lettre, et je ne l'ai plus revu.

«Je me rendis, ajoute M. Brownlow, après un instant de silence, je me rendis sur le théâtre de son… (je puis parler ici le langage du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus rien à présent)… sur le théâtre de son coupable amour, décidé, si mes craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant abandonnée un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre. Sa famille avait quitté le pays huit jours auparavant; ils avaient acquitté quelques petites dettes courantes et étaient partis pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur voyage.»

Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un sourire de triomphe.

«Quand votre frère, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de Monks, quand votre frère, pauvre enfant abandonné, chétif et couvert de haillons, fut jeté sur mon chemin, non par le hasard, mais par la Providence, et sauvé par moi du vice et de l'infamie…

- Quoi! s'écria Monks en tressaillant.

- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon récit finirait par vous intéresser. Je vois que le juif, votre rusé complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dût croire qu'il vous était tout à fait inconnu. Quand cet enfant eut été sauvé par moi et qu'il se rétablit chez moi de sa maladie, sa ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais tout à l'heure me frappa d'étonnement. Dès la première fois que je le vis, malgré sa misère et ses haillons, je remarquai sur son visage une expression de langueur qui me rappela tout à coup, comme dans un rêve, les traits de celle qui m'avait été si chère. Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlevé dans la rue avant que je connusse son histoire.

- Pourquoi? demanda vivement Monks.

- Parce que vous connaissez tous ces détails aussi bien que moi.

- Moi!

- Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M. Brownlow; je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses.

- Vous n'avez aucune preuve à produire contre moi, balbutia Monks; je vous défie d'en produire une!

- Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour le retrouver furent inutiles; comme votre mère était morte, je savais que, si quelqu'un pouvait éclaircir ce mystère, c'était vous seul. J'appris que vous étiez parti pour vos propriétés des Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je besoin de le dire? après la mort de votre mère, pour éviter ici de fâcheuses poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitté les Indes depuis quelques mois, et on supposait que vous étiez revenu à Londres; mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donnée sur le lieu de votre résidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une manière aussi irrégulière que vous l'aviez toujours fait; quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon toute apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies, compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société quand vous étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux heures, tous mes efforts étaient restés inutiles, et je ne vous avais pas aperçu une seule fois.

- Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit Monks en se levant d'un air résolu. Eh bien! après? Vous parlez de fraude et d'escroquerie; ce sont là de grands mots, justifiés, à ce que vous paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit misérable; vous dites que c'est mon frère! mais vous ne savez seulement pas si un enfant est résulté de ce beau couple; vous n'en avez aucune preuve.

- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi; mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frère, vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un testament; votre mère l'a détruit et vous a confié ce secret en mourant. Il était question dans ce testament d'un enfant qui était évidemment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous l'avez rencontré, et sa ressemblance avec son père a éveillé vos soupçons. Vous vous êtes rendu au lieu de sa naissance; il y avait des preuves (preuves longtemps cachées) de son origine et de sa parenté avec vous; ces preuves, vous les avez détruites, et voici les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infâme complice: «Les seules preuves de l'identité de l'enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les tenait de la mère pourrit dans son cercueil.» Fils dénaturé, lâche, menteur que vous êtes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les infâmes complots ont causé la mort violente de quelqu'un qui valait mille fois mieux que vous; vous qui dès le berceau avez été une cause de chagrin et de désespoir pour votre père, et qui portez sur votre visage, vrai miroir de votre âme, les traces des maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice et à la débauche… Édouard Leeford, me bravez-vous encore?

- Non, non, non! répondit le lâche, accablé sous ces charges multipliées.

- Il n'y a pas un mot, s'écria le vieux monsieur, pas un seul mot qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont recueilli vos secrets et me les ont rapportés à l'oreille. La vue de cet enfant persécuté a ému le vice lui-même, et lui a donné le courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a été commis, dont vous êtes moralement, sinon réellement le complice.

- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est passé; j'allais m'enquérir de la vérité du fait quand vous m'avez surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je pensais que c'était le résultat d'une querelle.

- Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une partie de vos secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-vous me les révéler tous?

- Oui.

- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincère des faits et les attester devant témoins?

- Oui, je le promets.

- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu'à ce que ce document soit rédigé, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai convenable, pour y faire cet aveu?

- Si vous y tenez, j'y consens aussi, répondit Monks.

- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer à un enfant innocent la fortune qui lui était destinée. Vous n'avez pas oublié les clauses du testament. Mettez-les à exécution en ce qui concerne votre frère, et allez ensuite où vous voudrez: nous n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.»

Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long et en large, en réfléchissant d'un air sombre à la proposition qui lui était faite et à la possibilité de l'éluder, quand la porte s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en proie à une violente agitation.

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