OLIVIER TWIST (continued 10)
Reading edition · Edition 2
«L'homme sera pris, s'écria-t-il. Il sera pris ce soir.
- L'assassin? demanda M. Brownlow.
- Oui, oui, répondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs d'une vieille masure, et sans nul doute son maître y est déjà caché ou viendra s'y cacher à la faveur de la nuit. La police veille de tous côtés: j'ai causé avec les hommes chargés de le prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'échappe; ce soir, le gouvernement promet une récompense de cent livres sterling à qui le prendra.
- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-même sur les lieux, si j'arrive à temps. Où est M. Maylie?
- Henry? répondit le docteur. Dès qu'il a vu votre ami ici présent monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop pour se rendre à l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre à ceux qui le poursuivent.
- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles?
- Il n'était pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il l'est peut-être déjà: on est sûr de l'avoir.
- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow à voix basse à M. Monks.
- Oui, répondit celui-ci; vous… vous me garderez le secret?
- Oui; restez ici jusqu'à mon retour; c'est votre unique chance de salut.»
M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent la porte à clef.
«Eh bien! où en êtes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le docteur.
- Tout ce que j'espérais, et même davantage: en réunissant les renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je possédais déjà, je ne lui ai laissé aucune échappatoire, et je lui ai montré clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez écrire, je vous prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir, à sept heures; nous serons là quelques heures d'avance, mais il faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-être besoin de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le prévoir. Mais mon sang bout dans mes veines à la pensée de venger cette pauvre fille assassinée; quelle route ont-ils prise?
- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez à temps, répondit M. Losberne. Moi, je reste ici.»
Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l'un et l'autre à une agitation violente.
CHAPITRE L. Poursuite et évasion.
Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.
Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la population la plus misérable et la plus grossière des bords du fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe indigente.
Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.
C'est dans cet affreux quartier, au delà de Dockhead, dans le faubourg de Southtwark, que se trouve l'île de Jacob, entourée d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond _et qui est connu maintenant sous le nom de Folly-Ditch. Ce fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en ouvrant les écluses de Lead-Mills, d'où lui venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à Mill-Lane, pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis, des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de Folly- Ditch.
Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment.
Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets, comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de banc et se nommait Kags.
«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.
- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit Kags.
- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air pensif.
- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.
- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son retour.»
Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit, sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling et dit:
«Quand Fagin a-t-il été pris?
- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée; quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a été pincé comme le juif.
- Et Betsy?
- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est.
- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.
- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé.
- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.
- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans six jours d'ici, il dansera, morbleu!
- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling; les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui arracheraient le coeur.»
Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.
Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes s'élança dans la chambre.
Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître n'était pas avec lui.
«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je… je compte bien qu'il ne viendra pas.
- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué d'avoir couru.
- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.
- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi arrive-t-il seul?
- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?»
Tobie hocha la tête.
«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.»
Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.
La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois individus une profonde impression, accrue encore par le danger et l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce voisine.
Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.
«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour de lui pour se donner du courage.
On frappa de nouveau… Ce n'était pas Charlot… il ne frappait jamais ainsi.
Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.
«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.
- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée.
- Oui, il faut le faire entrer.
- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini.
Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était plus que l'ombre de Sikes.
Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du mur… aussi près que possible… puis s'assit.
Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils n'avaient jamais entendu une voix pareille.
«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.
- Seul, il y a trois heures.
- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou faux?
- Parfaitement vrai.»
Nouveau silence.
«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur son front. N'avez-vous rien à me dire?»
Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.
«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit, avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour laisser passer l'orage?
- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté, répondit Crackit après quelque hésitation.
Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était adossé.
Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait réellement, il dit: «Le corps… est-il… enterré…?»
Ils firent signe que non.
«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en vue?… Qui est-ce qui frappe ainsi?»
Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.
«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?»
Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.
«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en reculant encore.
- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce que… tu ne me reconnais pas?
- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.»
L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.
«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous trois… que je n'ai pas peur de lui… Si l'on vient le chercher ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le livrerai… Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à l'assassin!»
En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit tomber lourdement à terre.
Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.
La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide.
«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est ici! il est ici! enfoncez la porte!
- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les murmures et les cris de recommencer de plus belle.
- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte!»
Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui entourait la maison.
«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac vide. Ouvrez-moi cette porte, vite…» Il y poussa Charlot, tira le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée est-elle bien fermée?
- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.
- Les panneaux sont-ils solides?
- Doublés de tôle.
- Et les fenêtres?
- Les fenêtres aussi.
- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez pas encore.»
Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait toutes les autres:
«Vingt guinées à qui apportera une échelle…»
Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous ensemble poussaient un cri de fureur.
«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader par là… Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.»
Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.
Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que, lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés.
L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.
La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit fangeux.
La foule était restée silencieuse pendant quelques instants, épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que toute la population de Londres était venue maudire l'assassin.
Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.
«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus rapproché; hourra!»
Les cris redoublèrent.
«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la récompense.»
Nouveaux cris dans la foule…
En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une échelle, était monté dans la chambre.
Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus avide que jamais de voir opérer cette capture.
Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit. Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité.
Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la corde dès qu'il serait en bas.
Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons- nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce monde.
«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa main crispée.
La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce qu'on vînt le délivrer.
Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa cervelle.
CHAPITRE LI. Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il n'est question ni de dot ni d'épingles.
Deux jours après les événements racontés dans le précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi, dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.
La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne parlaient pas davantage.
Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.
Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.» Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.
Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa tête!
«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh! Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je pouvais te voir maintenant!…
- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier; vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux aussi!…
- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?»
Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.
«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi. Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!…»
Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry, l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe délicieux.
Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis, le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture, comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées, tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.
Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre même le son de leur voix.
Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre. Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.
«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre propre bouche: vous savez pourquoi.
- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me semble; n'allez pas me garder longtemps ici.
- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.
- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur, voilà leur bâtard.
- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez coupable. Cet enfant est né dans cette ville?
- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les papiers.
- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.
- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l'autre un testament.
- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.
- La lettre?… c'était une feuille de papier écrite dans tous les sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop, car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir, de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de famille… Il la priait de garder cette bague, de la porter toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu la tête, et je crois bien que c'était vrai.
- Quant au testament…,» dit M. Brownlow en voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.
Monks restait silencieux.
«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.
- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves, pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille; elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de chagrin le soir même.»
Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que M. Brownlow reprit le fil de la narration.
«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent… À dix-huit ans, il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent, s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il partit avec elle pour la France.
- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin; j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je serais arrivé à mon but.
Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu, pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.
«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en s'adressant à Monks.
- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.»
M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui son infortuné mari.
«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?… Oh! Olivier, si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!…
- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble.
- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher, moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était mon… mon… mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!… il est en paradis depuis huit jours… Nous l'avons porté en terre dans un cercueil de chêne à poignées d'argent.
- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment!
- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en parfaite santé?»
Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du respectable couple, demanda en désignant Monks:
«Connaissez-vous cet individu?
- Non, répondit nettement Mme Bumble.
- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow en s'adressant au mari.
- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.
- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?
- Non, répondit Mme Bumble.
- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.
- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes questions?
M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.
«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous empêcher d'entendre ce qui se disait.
- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos précautions.
- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez été au mont-de-piété.
- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos talons.
- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité.
- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de- piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.
- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les retrouver; et puis après?
- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.
- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions paroissiales?
- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.
- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui l'a voulu absolument.
- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos conseils.
- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau entre ses mains, la loi n'est qu'une… une idiote. S'il en est ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience; cela lui ouvrirait les yeux.»
Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver sa femme.
«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous dire ne sont pas faits pour vous effrayer.
- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois; je n'ai plus ni force ni courage.
- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?
- Oui, répondit Monks.
- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.
- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.
- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son père?
- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.
- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie d'approcher. Continuez!
- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.
- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?
- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts, l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que depuis quelques mois.
- La voyez-vous maintenant?
- Oui; elle est appuyée sur votre bras.
- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille…
- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne puis supporter tout cela.
- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.
- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh! Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais vous aimer ainsi.»
Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.
Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place à Henry Maylie.
«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?
- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?
- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.
- Oui.
- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre détermination et à vous demander seulement de me la faire connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.
- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup cruel, mais mon coeur saura le supporter.
- La découverte de ce soir… commença Henry.
- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant.
- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune homme.
- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.
- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez entendu ce soir.
- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus… Tenez, nous en avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien.
- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi, excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui, chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir.
- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.
- Il signifie… que la dernière fois que je vous ai vue, je vous ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village, de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose, qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds.
* * * * *
- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête.»
À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment, n'avaient la moindre excuse à alléguer.
- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon compliment à la jeune fiancée.»
M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il était si jeune, et un pasteur encore!
«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les yeux; qu'est-ce que vous avez donc?»
Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard était mort!
CHAPITRE LII La dernière nuit que le juif a encore à vivre.
La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, était pavée de figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne présentât une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre placée devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculés des galeries, tous les regards étaient fixés sur un seul homme… le juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout sens. Il était là, debout, encadré dans un firmament émaillé d'yeux étincelants.
Il était là, au milieu de cette gloire de lumière vivante, une main appuyée sur la balustrade de bois placée devant lui, l'autre posée derrière son oreille, la tête penchée en avant pour saisir plus distinctement chaque mot prononcé par le président, qui faisait le résumé de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards vers les jurés, pour observer l'effet que produisait sur eux la circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les charges qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une clarté terrible, il regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'était sa seule manière de trahir son anxiété, car il ne faisait pas un mouvement; il n'avait presque pas bougé depuis le commencement du procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la même attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixés sur lui, comme s'il l'écoutait encore.
Un léger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa position; il regarda autour de lui. Les jurés étaient réunis pour délibérer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que ceux-là, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le dégoût, s'entretenaient à voix basse avec leurs voisins. Quelques- uns, c'était le petit nombre, semblaient ne pas faire attention à lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'étonnant de la lenteur de la délibération. Mais il n'y avait pas dans l'auditoire, même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la moindre sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le vif désir de le voir condamner.
Tandis qu'il considérait tout cela d'un oeil égaré, un profond silence se fit tout à coup; il regarda derrière lui et vit que les jurés s'étaient retournés du côté du président. C'était seulement pour demander la permission de se retirer.
Il les considéra attentivement, un à un, à mesure qu'ils sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté pencherait la majorité; ce fut en vain. Le geôlier lui toucha l'épaule; il le suivit machinalement jusqu'au prétoire et s'assit. Si on ne lui avait montré le siège placé devant lui, il ne l'eût pas aperçu.
Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les spectateurs, les uns étaient en train de manger, les autres s'éventaient avec leurs mouchoirs, car il faisait très chaud dans la salle. Un jeune homme était occupé à crayonner sur un album les traits de l'accusé; curieux de savoir si le croquis était ressemblant, et, profitant d'un moment où l'artiste était occupé à tailler son crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme eût pu le faire un spectateur indifférent.
De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il était tout occupé d'examiner son costume en détail, de rechercher ce que ça pouvait coûter, comment ça se mettait, etc.
Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une demi-heure d'absence; il se demanda si cet homme était sorti pour aller dîner, où il avait été, ce qu'il s'était fait servir, et continua de se livrer à ce genre de réflexions insouciantes, jusqu'à ce qu'un nouvel objet attirât son attention, pour faire naître en lui d'autres pensées tout aussi saugrenues.
Ce n'était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu se soustraire un instant à l'effroyable idée que sa fosse était ouverte à ses pieds; cette pensée était toujours présente à son esprit, mais d'une manière vague et générale, et il ne pouvait y arrêter son esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientôt mourir, il se mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du tribunal, s'étonnait d'en voir un cassé et se demandait si on le raccommoderait ou si on le laisserait comme ça. Il songeait avec horreur à l'échafaud, à la potence, puis s'arrêtait pour regarder un homme qui arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et revenait ensuite à ses sinistres pensées.
Enfin on entendit crier: «Silence!» et chacun retint sa respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurés rentrèrent et passèrent tout près de lui; il ne put rien lire sur leurs visages: ils étaient impassibles comme le marbre. Un profond silence s'établit… pas un mouvement… pas un souffle… «L'accusé est coupable.»
Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l'auditoire, cris répétés bientôt par la foule qui encombrait les abords du tribunal, par la populace enchantée d'apprendre que le juif serait pendu le lundi suivant.
Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque observation à faire sur l'application de la peine. Il avait repris son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui adressait cette question; il fallut pourtant la lui répéter deux fois avant qu'il eût l'air de l'entendre, et alors il murmura à voix basse qu'il était… un vieillard… un vieillard… Il ne put dire autre chose et redevint silencieux.
Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait conservé la même indifférence apparente. Cette sinistre formalité arracha un cri à une femme de la galerie. Le juif regarda vivement de ce côté, comme s'il était fâché de cette interruption, et se pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on lui adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence horrible à entendre; mais il restait immobile comme une statue, sans qu'un seul muscle de son visage se mît en jeu. L'oeil hagard, il restait penché en avant, la mâchoire pendante, quand le geôlier lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un instant autour de lui d'un air hébété, et obéit.
On lui fit traverser une salle basse où quelques prisonniers attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres causaient avec leurs amis, à travers la grille qui donnait sur la cour. Il n'y avait là personne pour lui parler, à lui, et quand il passa, les prisonniers se reculèrent, pour que les gens qui s'étaient accrochés à la grille pussent mieux le voir. Ils l'accablèrent d'injures, se mirent à crier, à siffler; il leur montrait le poing et leur aurait craché au visage, si ses gardiens ne l'eussent entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de quelques quinquets, jusqu'à l'intérieur de la prison.
Là, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui lui permît de devancer son supplice; puis on le mena dans une des cellules des condamnés à mort, et on l'y laissa… seul.
Il s'assit sur un banc de pierre placé en face de la porte et qui servait à la fois de siège et de lit; puis, fixant à terre ses yeux injectés de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au bout de quelque temps, il parvint à recueillir quelques lambeaux de phrases de l'allocution que lui avait adressée le juge, phrases dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu à peu ses souvenirs se complétèrent, se coordonnèrent dans sa tête: «Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive.» C'étaient bien là les derniers mots qu'on lui avait adressés: «condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive.» Comme il commençait à faire nuit, il se mit à penser à tous les gens qu'il avait connus qui étaient morts sur l'échafaud… quelques-uns par sa faute… Ils lui revenaient en mémoire avec une telle rapidité, qu'il pouvait à peine les compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'était moqué, parce qu'ils étaient morts avec une prière sur les lèvres. Quel drôle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les planches, quand ils avaient été lancés dans l'espace! Quel changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une corde!
Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occupé cette cellule… s'étaient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumière? Il y a des siècles que cette cellule est construite… combien d'hommes ont dû y passer leurs dernières heures! On se croirait couché dans une cave jonchée de cadavres… N'est-ce pas là le bonnet, le noeud coulant, les bras garrottés, ces figures qu'il reconnaît jusque sous le voile hideux qui les cache?… De la lumière! de la lumière!
À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à force de frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un chandelier de fer fixé à la muraille, l'autre traînant un matelas sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus être perdu de vue un seul instant.
La nuit vint… sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent aiment à entendre sonner les horloges des églises, car elles leur annoncent le réveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le juif, elles n'annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était un tintement d'agonie; chaque coup apportait à son oreille ce son monotone, profond et sourd… mort! À quoi lui servaient le bruit et le mouvement du joyeux réveil du jour, qui pénétrait même là, jusqu'à lui? ce n'était qu'une autre forme de glas funèbre qui lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le marché.
Le jour passe… un jour? Il n'est pas possible que ce soit un jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti. La nuit vint à son tour, nuit à la fois si longue par son affreux silence, et si courte par la rapidité avec laquelle fuyaient les heures! Tantôt, dans son délire, il s'emportait en blasphèmes; tantôt il hurlait et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa religion, étaient venus prier près de lui; il les avait chassés avec des imprécations; ils renouvelèrent leurs efforts charitables, et il les chassa cette fois en les battant.
Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit à vivre après; comme il y songeait, le jour parut; on était au dimanche. Ce ne fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pensée de sa situation désespérée, et de l'effroyable dénoûment auquel il touchait, s'offrit à son esprit dans toute son horreur: non qu'il eût eu un seul instant l'espoir d'être gracié; mais il n'avait jusqu'alors entrevu que d'une manière vague la possibilité de mourir sitôt.
Il n'avait presque jamais adressé la parole aux deux gardiens qui se relevaient tour à tour pour le surveiller, et qui, de leur côté, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'était tenu immobile sur son banc, rêvant tout éveillé. Maintenant il se levait à chaque instant, la peau brûlante et l'écume à la bouche, et parcourait convulsivement son étroite cellule dans un tel paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-mêmes, bien que familiarisés avec de tels spectacles, reculaient d'horreur et d'épouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul homme ne suffît plus pour le surveiller, et que les deux geôliers restèrent ensemble près de lui.
Il s'étendit sur sa couche de pierre et pensa au passé; il avait été blessé, le jour de sa capture, par quelques-uns des projectiles que lui avait lancés la foule; sa tête était enveloppée de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage livide, et sa barbe inculte était hideuse à voir; ses yeux brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale était toute craquelée par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures: si ce n'était pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si c'étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une après l'autre, où serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du cadran? Onze heures. Le son de l'heure précédente vibrait encore à son oreille. Le lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort, sans autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à onze heures, …
Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé tant de souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux yeux, mais encore et trop longtemps à la pensée des hommes, n'avaient jamais été témoins d'une scène pareille… Les gens qui passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-être ce que faisait en ce moment le criminel qui devait être pendu le lendemain, n'en auraient pas fermé l'oeil de la nuit, s'ils avaient pu seulement le voir tel qu'il était alors au fond de sa cellule.
Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou trois personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la prison, demander d'un air inquiet si l'on avait reçu avis d'une commutation de peine; on leur répondait que non, et ils se hâtaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par où sortirait le condamné, l'endroit où s'élèverait la potence. Vers minuit, la foule s'écoula comme à regret, et peu à peu la rue redevint déserte et silencieuse.
On avait fait évacuer les abords de Newgate, et disposé quelques solides barrières peintes en noir, pour contenir la foule sur laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagné d'Olivier, se présenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer jusqu'au condamné, signé d'un des shériffs: on le fit entrer sur- le-champ.
«Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda à M. Brownlow l'homme chargé de les conduire à la cellule du juif; ce n'est pas un spectacle à montrer à un enfant, monsieur.
- Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami, répondit M. Brownlow; si je tiens à être introduit près du criminel, c'est à cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il poursuivait avec succès la carrière de ses forfaits. J'ai cru qu'il était bon de le lui faire voir en ce moment, dût-il en éprouver quelque peine et quelque frayeur.»
M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier ne pût les entendre. L'homme porta la main à son chapeau, et, regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosité, ouvrit une porte en face de celle par laquelle ils étaient entrés, et les conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.
«C'est par ici, dit-il en s'arrêtant dans un endroit obscur où deux ouvriers étaient en train de faire en silence quelques préparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir d'ici la porte par laquelle il doit sortir.»
Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la batterie de cuivre nécessaire pour préparer la nourriture des prisonniers, et leur montra du doigt une porte. Près de là était, en haut, une grille ouverte où l'on entendait des voix et des coups de marteaux: on était en train de monter l'échafaud. De là, ils passèrent dans une cour, après avoir franchi plusieurs lourdes portes à chacune desquelles se trouvait un geôlier; ils montèrent quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long duquel on voyait une rangée de portes massives. Le geôlier leur fit signe de s'arrêter, et frappa à une des cellules avec son trousseau de clefs; les deux gardiens du juif, après un court entretien à voix basse, sortirent dans le corridor en s'étirant les membres, satisfaits d'avoir un moment de répit, et firent signe aux visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule.
Le condamné était assis sur son lit et se balançait à droite et à gauche, moins semblable à un homme qu'à une bête féroce; il était évidemment absorbé par le souvenir de sa vie passée, car il continua à marmotter des paroles incohérentes, sans paraître s'apercevoir de la présence des nouveaux venus, qu'il prenait sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rôle dans sa vision.
«Bravo! Charlot, disait-il… c'est un coup de maître… et Olivier donc… ah! ah! ah!… et Olivier donc… le voilà devenu un monsieur… Menez coucher cet enfant.»
Le geôlier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas peur, et continua à regarder sans parler.
«Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a été… la cause indirecte de tout ceci…ça me vaudra de l'argent d'en faire un voleur… Guillaume, coupe la gorge à Bolter… ne t'inquiète pas de la jeune fille… coupe la gorge à Bolter… enfonce tant que tu pourras… scie-lui la tête.
- Fagin! dit le geôlier.
- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l'air attentif qu'il avait gardé pendant son procès; je suis un vieillard, milord, un pauvre vieillard.
- Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la poitrine pour le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! êtes-vous un homme?
- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tête avec une expression de rage et de terreur. Malédiction sur eux tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer à la boucherie?»
Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M. Brownlow, et se reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient là.
«Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant sur le banc, Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dépêchez-vous, s'il vous plaît, car il devient de plus en plus furieux.
- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous ont été confiés pour plus de sûreté par un individu appelé Monks.
- C'est un mensonge tout du long, répondit le juif; je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu.
- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne parlez pas ainsi à cette heure suprême, mais dites-moi où ils sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avoué, que vous n'avez aucun intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers?
- Olivier, dit le juif, en faisant signe à l'enfant, venez près de moi, que je vous parle à l'oreille.
- Je n'ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en quittant la main de M. Brownlow.
- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant près de lui, sont dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus de la cheminée de la chambre du premier étage. J'ai à vous parler, mon ami; je veux vous dire un mot.
- Oui, oui, répondit Olivier; laissez-moi faire une prière; faites-en seulement une à genoux avec moi, et nous causerons ensuite jusqu'au matin.
- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte et en jetant autour de lui des regards effarés, dites que j'ai été me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous…vous pouvez me tirer d'ici… Vite, vite.
- Oh! que Dieu pardonne à ce malheureux! dit l'enfant en fondant en larmes.
- C'est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons d'abord par cette porte… Si je frissonne et si je tremble en passant devant la potence, n'y faites pas attention… Mais hâtez le pas. Allons, allons… dépêchons-nous…
- Avez-vous quelque autre question à lui faire? demanda le geôlier.
- Aucune, répondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler au sentiment de sa situation…
- N'y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en secouant la tête; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous retirer.»
Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrèrent.
«Dépêchons-nous, dépêchons-nous! s'écria le juif; plus vite, plus vite.»
Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher Olivier et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se mit à se débattre et à lutter avec l'énergie du désespoir, en poussant des cris si perçants, que, malgré l'épaisseur des murs, M. Brownlow et Olivier les entendirent jusque dans la rue.
Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier était presque sans connaissance après cette horrible scène, et si faible que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir.
Il commençait à faire jour quand ils sortirent; il y avait déjà foule sur la place; les fenêtres étaient encombrées de gens occupés à fumer ou à jouer aux cartes pour tuer le temps; on se bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout était vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.
CHAPITRE LIII. Et dernier.
Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien pour achever de faire connaître ce qui les concerne.
Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent mariés à l'église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune pasteur; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et heureuse demeure.
Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille, pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu: celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie bien remplie, on a voué l'affection la plus vive, et auxquels on a prodigué sans relâche les plus tendres soins.
Il paraît, d'après les renseignements les plus exacts, qu'en partageant également entre Olivier et Monks les débris de la fortune dont ce dernier s'était emparé, et qui n'avait jamais prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils aîné la seule chance qui lui restât de s'arracher à sa vie de désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.
Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amérique, où il dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens déportements, et, après avoir subi une longue détention pour quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accès de sa maladie d'autrefois, et mourut en prison.
Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi misérablement, loin de leur patrie.
M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'établir avec lui et sa vieille ménagère à moins d'un mille du presbytère où demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pût former encore le coeur dévoué et reconnaissant d'Olivier, et ils formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse qu'il est possible de l'être ici-bas.
Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et maussade, si son tempérament et son humeur n'avaient pas résisté à cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner à entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convînt pas à sa santé; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus pour lui d'attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une petite maison à l'entrée du village où son jeune ami était pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle réputation à dix lieues à la ronde, qu'on venait le consulter comme une autorité incontestable.
Avant de quitter Chertsey, il s'était pris pour M. Grimwig d'une sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande ardeur, mais toujours d'une manière originale et qui n'appartient qu'à lui, et il soutient toujours, en offrant de «manger sa tête», que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur, bien qu'il avoue en confidence à M. Losberne qu'il a trouvé le sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire. M. Brownlow s'amuse souvent à le plaisanter sur l'horoscope qu'il avait tiré d'Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne s'était pas trompé, à preuve qu'au bout du compte Olivier ne revint pas; et là-dessus il part d'un grand éclat de rire qui ne fait qu'ajouter à sa bonne humeur.
M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le juif, s'aperçut que le métier qu'il faisait n'était pas tout à fait aussi sûr qu'il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il sort le dimanche, à l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte décemment vêtue; celle-ci tomba en faiblesse à la porte d'un cabaret; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d'âme; il verbalise et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur Noé fait son rapport et empoche la moitié de l'amende. D'autres fois, c'est lui qui s'évanouit, mais le résultat est le même.
M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir d'être séparé de sa femme.
Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste, bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement attachés.
Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit avec son passé et résolut de l'effacer par une existence laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements! mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du Northamptonshire.
Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette histoire.
J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère, répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie, animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur, affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur, avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles innocentes… je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une après l'autre.
M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire?
Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection… l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel; j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là, près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une brebis égarée.
FIN.
[1] Environ 75 centimes. [2] Cent vingt cinq francs. [3] On donne le nom de muets (mates) à des hommes qui se tiennent à la porte d'une maison mortuaire, et qui accompagnent les convois. [4] Allusion au moulin que font tourner les condamnés. [5] Sorte de jeu de cartes fort usité en Angleterre. [6] Gateau particulier pour prendre le thé.