OLIVIER TWIST (continued 3)
Reading edition · Edition 2
«Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout à coup une grosse voix, qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'ai reçu que la bière, et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait à quelqu'un son affaire. Je n'aurais jamais cru qu'un vieux coquin de juif pût jeter autre chose que de l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux filtrées. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est pleine de bière… Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais là dehors? As-tu honte de ton maître? Ici!»
L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant, et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune, avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent.
«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative.
Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant dans la chambre.
«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!»
Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste, habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection de l'appartement.
«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre, vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y a longtemps que la farce serait jouée, et… Mais non; je ne pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.
«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez pas si haut.
- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est- ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu.
- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.
- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas plus de mal qu'à dénoncer et à…
- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en montrant du doigt les jeunes garçons.
M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite, pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.
Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.
«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en posant son chapeau sur la table.
Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.
Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent rapportées tout au long, avec les modifications et les embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler.
«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans l'embarras.
- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire. Vous voilà dans de beaux draps, Fagin.
- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.»
L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant; mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui.
Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois, et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la première personne qu'il rencontrerait dans la rue.
«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que celui qu'il avait pris depuis son arrivée.
Le juif fit un signe de tête d'assentiment.
«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une autre.»
Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.
Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât; cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel motif.
Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans parler, à se regarder les uns les autres, dans un état d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment fit reprendre le cours de la conversation.
«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma chère?
- Où? demanda la jeune dame.
- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une voix caressante.
Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de contrarier notre prochain par un refus direct et formel.
La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa compagne.
«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma chère?
- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin, inutile d'insister.
- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un air sombre.
- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la dame.
- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes; personne ne te connaît dans le quartier.
- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy avec le même calme, je refuse net, Guillaume.
— Elle ira, Fagin, dit Sikes.
- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy.
- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes.
M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses nombreuses connaissances.
En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille, articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif, Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission.
«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus respectable.
- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura l'air encore plus naturel.
- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains.
- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait? Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons messieurs.»
Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant, à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.
«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.
- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé! et puissent les autres lui ressembler!»
Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans les rues seule et sans protection.
Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien; alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle doucement; mon petit Olivier!
Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans patente, et qui, une fois son attentat contre la société clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que, puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à la porte.
«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.
- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant.
- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve!
Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans, qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou, en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent cherché à gagner sa vie au détriment du timbre.
Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère.
«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent.
- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré.
- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent.
- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria Nancy.
Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher.
La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à la demeure du juif par le chemin le plus détourné.
M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau, et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la compagnie.
«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles. Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez, attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute, pas un instant, mes amis!»
En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis, fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les bijoux qu'il contenait.
Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette occupation:
«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi.
- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure.
- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.
- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le Matois à voix basse.
- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le, trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que j'aurai à faire, n'ayez pas peur.»
Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à quatre pour rejoindre ses compagnons.
«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis, il est encore temps de lui couper le sifflet.»
CHAPITRE XIV. Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il partit en commission.
Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais seulement sur des sujets propres à le distraire sans l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu.
«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup d'oeil d'Olivier, il n'est plus là.
- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a- t-on enlevé?
- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire mal, et retarderait peut-être votre guérison.
- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je l'aimais tant!
- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le promets. Maintenant, parlons d'autre chose.»
Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer le cribbage[5] à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit.
Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier; autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé de neuf.
Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.
«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait beau comme un astre.»
Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire toilette.
Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis, occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus expérimentés qu'Olivier Twist.
«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow, en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.
- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai jamais vu tant.
- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait tout le prix.
- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant du doigt de forts in-quarto à reliure dorée.
- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des livres, hein?
- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier.
- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?»
Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant d'esprit.
«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du plâtre.
- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.
«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux; maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le faire bien des personnes plus âgées.
- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.
- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous abandonne, à moins que vous ne m'y forciez.
- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.
- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais, quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela devait être, car le malheur épure notre coeur.»
Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine respirer.
«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai, vous ne serez pas sans ami.»
Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig.
«Monte-t-il? demanda M. Brownlow.
- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait des muffins[6] à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a répondu qu'il venait prendre le thé.»
M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était un digne homme.
«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.
- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.»
En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence, s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur:
«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur, je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!»
C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa bouche, c'est que, même en admettant que la science se perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans compter qu'elle était poudrée à l'excès.
«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.
- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit M. Brownlow.
Olivier fit un salut.
«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma tête et la sienne avec.
- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune ami.
- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en…»
Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et, ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un examen en règle, rougit et salua de nouveau.
«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig.
- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de tête amical.
- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig.
- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier;
M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux d'avoir une occasion de sortir.
«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.
- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru.
- Comment cela?
- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent. Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.
- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier?
- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu; on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le connais bien, le gredin!
- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère.
- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas mieux.»
M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une vive satisfaction à M. Grimwig.
«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient- il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre… eh bien! après? il n'y a pas que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!»
Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire, et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami. Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de moins, il en mangerait plutôt sa… etc.
M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries de son ami.
De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les muffins excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à l'aise en présence du terrible vieux monsieur.
«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow après le thé.
En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté.
«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à dix heures, mon ami.
- Oui, monsieur, dit Olivier.»
Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé en voyant M. Grimwig le regarder fixement.
«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter; vous êtes floué, mon cher ami.
- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur.
- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais…»
Et il frappa de sa canne le plancher.
«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit M. Brownlow en donnant un coup sur la table.
- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en frappant aussi du poing sur la table.
- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de colère.
- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique, nous verrons bien.»
Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet.
«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a quelque chose à reporter.
- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin.
- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs quelques-uns à reporter.»
On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.
«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même.
- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il les remettra consciencieusement, à coup sûr.
- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit Olivier; je ne ferai que courir.»
Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point du moins, étaient mal fondés.
«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.»
Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de M. Brownlow.
«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre.
- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.
«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas, je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.»
En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa chambre.
«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là il fera nuit.
- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda M. Grimwig.
- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.
L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que l'affermir dans cette disposition.
«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table. L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»
En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig, bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment, qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de contradictions.
La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient attachés à Olivier.
Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie large et saignante attestait un combat récent.
«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit, Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui allongea un coup de pied.
En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain que M. Sikes lui lança à la tête.
«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?»
Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd; mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit avec rage.
Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main.
Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe. M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère sur le nouveau venu.
«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi? demanda-t-il avec un geste menaçant.
- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin d'une voix humble.
C'était en effet le juif qui venait d'entrer.
«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous n'entendiez donc pas le vacarme?
- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit le juif.
- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la place de mon chien, il y a une minute.
- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé.
- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.»
Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table, affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était visiblement mal à son aise.
«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez aussi. Ainsi ménagez-moi.
- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela. Nous…nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt réciproque.
- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me dire?
- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami; mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois, et…
- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience. Voyons, donnez vite.
- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps, répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et sauf.»
En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait.
«Est-ce tout? demanda Sikes.
- Tout, répondit le juif.
- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le grelot.»
Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque aussi ignoble et repoussant.
Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif, comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir, après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas, occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure, que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien de bon.
«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les yeux, maintenant que Sikes le regardait.
- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.
- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte.
- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il.
- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!
- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le comptoir, ajouta Barney.
- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur; faites-la venir.»
Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main.
«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui offrant un verre.
- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a gardé le lit, et…
- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux.
Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t- il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son maître fut hors de vue.
Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint prendre place devant la table, où il se plongea dans l'intéressante lecture du Journal des Tribunaux.
Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention, une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses jambes.
Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment, battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut:
«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras étroitement serrés autour de son cou.
«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?»
Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à pousser des cris et des gémissements.
«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier! Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu soit loué! je t'ai enfin retrouvé!»
Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène, s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence.
«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à la maison, cruel enfant! allons!
- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.
- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et sa mère en est presque morte de chagrin.
- Petit misérable! dit la femme.
- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.
- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je demeure à Pentonville.
«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme.
- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il recula d'étonnement et d'effroi.
- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir.
- Que diable est ceci? dit un homme en s'élançant hors d'une taverne, avec un chien blanc derrière les talons. Comment! le petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mère, vaurien que tu es! allons! vite à la maison!
- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au secours! cria Olivier en se débattant contre la vigoureuse étreinte de l'homme.
- Au secours! répéta celui-ci; c'est moi qui viens au secours, petit scélérat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-là? Tu les as volés, n'est-ce pas? donne-moi ça.»
À ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le frappa violemment à la tête.
«C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette scène; voilà la vraie manière de mettre ces gamins-là à la raison!
- C'est vrai ça, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant d'un air approbateur celui qui venait de parler.
- Ça lui fera du bien, dirent les deux femmes.
- Eh! c'est évident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc! attention au commandement!
Affaibli par sa récente maladie, étourdi par les coups et par cette attaque à l'improviste, épouvanté des grondements menaçants du chien et de la brutalité de l'homme, accablé surtout par la conviction où étaient les spectateurs qu'il était réellement un vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le quartier était désert; nul secours à attendre. Toute résistance était inutile. En un instant, il fut entraîné dans un labyrinthe de rues sombres et étroites, et avec une rapidité qui rendait complètement inintelligibles les quelques cris qu'il osait pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles, puisque personne n'était là pour s'en inquiéter?
* * * * *
Les becs de gaz étaient partout allumés; Mme Badwin attendait avec anxiété à la porte de la maison; vingt fois la servante avait couru au bout de la rue pour tâcher d'apercevoir Olivier, et les deux vieux messieurs restaient obstinément assis dans le cabinet, au milieu de l'obscurité, et les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XVI. Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été réclamé par Nancy.
Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages détournés, Sikes, Nancy et Olivier arrivèrent à un vaste espace découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy.
«M'entends-tu?» gronda-t-il en voyant Olivier hésiter et regarder aux alentours.
Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de résistance possible; il tendit la main à Nancy qui la lui serra étroitement.
«Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!»
Le chien leva la tête en grondant.
«Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge d'Olivier et en proférant un affreux jurement, s'il souffle un mot, jette toi là-dessus! tu comprends?»
Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Olivier comme s'il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder.
«Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en regardant son chien d'un oeil féroce et satisfait.
- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire; allons, plus vite que ça.»
Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles caressantes, auxquelles il n'était pas habitué; puis il poussa un nouveau grognement à l'adresse d'Olivier, et prit les devants.
C'était Smithfield qu'ils traversaient; c'eût été Grosvenor- Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre et brumeuse. L'éclairage des boutiques se voyait à peine à travers l'épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et enveloppait de ténèbres les rues et les maisons; l'aspect de ces lieux n'en était que plus étrange pour Olivier, et son anxiété plus grande.
Ils marchaient d'un pas précipité, quand l'horloge d'une église voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent halte, et prêtèrent l'oreille.
«Huit heures, Guillaume, dit Nancy.
- À quoi bon me dire ça? je l'entends bien, n'est-ce pas? répondit Sikes.
- Et eux, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit Nancy.
- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffré, c'était l'époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n'y avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je n'entendisse le vacarme; quand j'étais sous les verrous le soir, le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence de la damnée vieille prison, que j'étais tenté de me briser la tête contre les ferrures de la porte.
- Pauvres garçons! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le point où l'horloge s'était fait entendre; quel dommage, Guillaume, de si beaux garçons!
- Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention qu'à ça. De si beaux garçons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.»
Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer.
«Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'être pendu le lendemain à huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place jusqu'à extinction.
- À quoi que ça m'avancerait? demanda le brutal Sikes; à moins que tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et ne restons pas là une heure à faire des phrases.»
La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se remirent à marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy: il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle était pâle comme la mort.
Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu fréquentées, et les quelques individus qu'ils rencontrèrent avaient tout l'air d'occuper dans la société une position semblable à celle de M. Sikes; enfin ils s'engagèrent dans une ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la vigilance était maintenant inutile, et s'arrêta à la porte d'une boutique fermée et en apparence inoccupée; car la maison tombait en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé là depuis bien des années, annonçait qu'elle était à louer.
«Tout va bien, dit Sikes,» après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur.
Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit d'une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques instants sous une lanterne; on entendit lever un châssis avec précaution, et presque au même instant la porte s'ouvrit doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt dans la maison.
L'allée était complètement sombre, et ils attendirent que la personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et les barres de fer qui barricadaient la porte.
«Il n'y a personne? demanda Sikes.
- Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.
- Le vieux est-il là? ajouta le brigand.
- Oui, répondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous attendant. Va-t-il être content de vous voir! plus que ça de chance!»
Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui parlait, n'étaient pas inconnus à Olivier; mais il était impossible, dans l'obscurité, de voir quel était cet interlocuteur.
«Éclaire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je ne vous dis que ça.
- Attendez un instant et vous aurez de la lumière,» répondit la voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'éloignait, et au bout d'une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu.
Le jeune filou ne s'arrêta pas à renouer connaissance avec Olivier autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le suivre au bas de l'escalier; ils traversèrent une cuisine où l'on ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pièce basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils furent accueillis par de grands éclats de rire.
«Oh! la bonne tête! s'écria maître Charles Bates, en riant à se tenir les côtes. Le voilà! ah! le voilà! regardez-le donc, Fagin: mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voilà une bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire. Tenez-moi, ou j'étouffe!»
La gaieté de maître Bates n'eut plus de bornes; il se laissa tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait respectueusement et à plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant au Matois, sournois comme il l'était, et peu enclin à rire dès qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les poches d'Olivier avec un soin minutieux.
«Voyez donc, Fagin, comme il est attifé! dit Charlot en approchant tellement la lumière du vêtement neuf d'Olivier, qu'il faillit l'enflammer; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de muscadin! oh! c'est trop drôle! Et des livres, encore; mais, Fagin, c'est un monsieur tout craché.
- Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en saluant ironiquement Olivier jusqu'à terre; le Matois vous donnera un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n'abîmiez votre habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher, pour nous prévenir de votre arrivée? nous aurions eu un souper tout chaud à vous offrir.»
À ces mots, maître Bates fut repris d'un fou rire, qui dérida Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier tirait à l'instant même, de la poche d'Olivier, le billet de banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l'explosion de joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire.
«Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? demanda Sikes en s'avançant vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient, Fagin.
- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est à moi, Guillaume, c'est à moi. Vous aurez les livres.
- Si on ose dire que ce n'est pas à moi, reprit Sikes en mettant son chapeau d'un air résolu, c'est-à-dire à moi et à Nancy, je remmène l'enfant.»
Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien différent; il espérait que la dispute aurait pour effet de le remettre en liberté.
«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non?
- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est pas bien? demanda le juif.
- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!»
Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate.
«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la lecture, ou sinon, vendez-les.
- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style! hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant que le premier.
«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie, renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!»
En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur, Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains d'un air suppliant et désespéré.
«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.
- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion: autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.»
Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour à tour Fagin et Sikes d'un oeil égaré, et comme s'il avait à peine conscience de ce qui se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume Sikes il se releva subitement, et s'élança, tout effaré, hors de la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les échos de la vieille maison délabrée.
«Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'écria Nancy en se précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux élèves, qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier. Ne laisse pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pièces.
- Ce serait bien fait! dit Sikes en se débattant pour se dégager de l'étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête contre le mur.
- Ça m'est égal, Guillaume, ça m'est égal, criait la jeune fille en luttant énergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas déchiré par le chien, ou tu me tueras la première.
- Tu vas voir! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou ce sera l'affaire d'un instant.»
Le brigand lança la jeune fille à l'autre bout de la chambre… juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant Olivier après eux.
«Eh bien! qu'est-ce? dit le juif.
- Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d'un air farouche.
«Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr.
- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaçant.
- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé; voyons, qu'avez-vous à dire à cela?»
M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes pour sentir qu'il n'était pas prudent de prolonger l'entretien. Pour faire diversion, il s'adressa à Olivier:
«Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant dans l'angle de la cheminée un gros bâton noueux.»
Olivier ne répondit rien: mais il observait les mouvements du juif, et son coeur battait avec force.
«Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police, n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer l'envie, jeune homme!»
Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu'elle jeta au feu avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu'au milieu de la chambre.
«Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'écria Nancy. Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Tâchez de le laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de manière à me faire pendre avant mon tour.»
En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le plancher; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées, elle regardait tour à tour le juif et Sikes.
«Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, après un moment de silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards étonnés et inquiets; vous êtes… ce soir… plus admirable que jamais; eh! eh! ma chère, vous jouez la comédie à ravir.
- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit avec moi; tenez-vous-le pour dit.»
Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur et le désespoir, peut arriver à un degré d'irritation que peu d'hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il jeta du côté de Sikes un coup d'oeil moitié craintif, moitié suppliant, comme pour lui dire que c'était à lui naturellement à continuer le dialogue.
M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la variété faisaient beaucoup d'honneur à la fertilité de son esprit inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur l'objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus frappants.
«Qu'est-ce que tu veux dire par là?» s'écria-t-il en appuyant sa question d'une des imprécations familières à notre pays contre le plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine, imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là- haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la répète ici- bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la rougeole. «Qu'est-ce que tu veux dire par là? Le diable me brûle! Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es?
- Oh! que si, que je le sais bien,» répliqua la jeune fille avec un rire nerveux, en balançant sa tète de droite à gauche, et prenant un air d'indifférence qui dissimulait mal son émotion.
- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait à son chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.»
La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne qu'auparavant; puis, lançant à Sikes un coup d'oeil furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.
«Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de te donner des airs de bonté et de générosité! La belle occasion pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie!
- Oui, je suis son amie! s'écria la jeune fille avec colère, et maintenant j'aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que d'avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un scélérat; faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de coups?
- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la paix.
- Faire la paix! s'écria Nancy exaspérée; vieux scélérat. Je n'avais pas la moitié de l'âge de cet enfant, que déjà je volais pour vous et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours pour vous! Est-ce vrai? dîtes; est-ce vrai?
- C'est bon, c'est bon, répondit le juif en tâchant de calmer Nancy; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui te fait vivre.
- En effet, reprit-elle avec volubilité; c'est ma vie, comme les rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et c'est vous, misérable! qui m'avez menée là, et qui m'y retiendrez nuit et jour jusqu'à ce que je meure!
- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqué de ces reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.»
Elle se tut; mais dans sa colère elle s'arrachait les cheveux et déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût intervenu à temps en la prenant par les mains; elle fit quelques vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie.
«J'aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand elle est montée comme ça.»
Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulagé en voyant enfin cette scène terminée; mais ni lui, ni Sikes, ni le chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose qu'un incident ordinaire et inhérent au métier.
«C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en remettant le bâton à sa place; mais elles sont bien fines, et nous n'arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Olivier.
- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant.
- N'aie pas peur,» répondit le juif en riant aussi.
Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, où il y avait deux ou trois lits semblables à celui où Olivier avait dormi jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son coeur, rendit à Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait été si heureux d'être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait achetés, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier.
«Ôte tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai à Fagin, qui en aura soin. Ah! la bonne farce!»
Le pauvre Olivier obéit, bien à contre-coeur; maître Bates roula les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la porte à clef, et laissa Olivier dans les ténèbres.
Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui survint à propos pour jeter de l'eau froide à la figure de son amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s'endormit profondément.
CHAPITRE XVII Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa réputation.
Il est d'usage au théâtre, dans tout bon mélodrame bien sanglant, de présenter tour à tour des scènes tragiques et des scènes comiques entrelardées. On nous montre, gisant sur un grabat, le héros accablé sous le poids de ses chaînes et de ses malheurs; puis, à la scène suivante, son écuyer fidèle, ignorant le sort de son maître, vient égayer l'auditoire par une chanson bouffonne. Nous voyons avec émotion l'héroïne à la merci d'un baron cruel et superbe, exposée à perdre l'honneur ou la vie et tirant son poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment où l'intérêt est le plus vivement excité, on entend un coup de sifflet, et nous voilà transportés tout d'un coup dans la grande salle d'un château, où un vieux sénéchal, à la chevelure grise, chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont pas autre chose à faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours joyeux, toujours chantant.
Ces changements de scène nous paraissent ridicules; ils ne sont pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des contrastes de ce genre, ici des fêtes et là un lit de mort; tantôt le deuil et la tristesse, et tantôt la joie et le plaisir. Mais alors nous sommes nous-mêmes acteurs, au lieu d'être témoins passifs des événements, et cela fait une grande différence. Ces transitions brusques, ces élans subits de colère ou de douleur, qui ne nous étonnent point sur la scène du monde, nous semblent ridicules et déplacés, dès que nous sommes réduits au rôle de simples spectateurs.
Les soudains changements de scène, de temps et de lieu, ne sont pas seulement sanctionnés dans les livres par un long usage; ils sont encore considérés par beaucoup de gens comme étant le grand art de la composition. Il y a même certains critiques qui n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficultés qu'il amoncelle autour de ses personnages à la fin de chaque chapitre. Ce court préambule paraîtra peut-être inutile. En tout cas, on doit y voir de la part de l'historien une manière délicate de prévenir ses lecteurs qu'il va les ramener à la ville natale d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce voyage.
Un matin, de très bonne heure, M. Bumble sortit, la tête haute, du dépôt de mendicité, et se mit à monter la grande rue d'un pas majestueux. Il était dans l'éclat et la splendeur de sa dignité de bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air résolu que donnent la santé et la puissance. M. Bumble avait toujours la tête haute, mais ce jour-là plus haute encore que d'habitude. Il y avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa démarche une fierté qui annonçait que de graves réflexions, trop importantes pour être communiquées à personne, traversaient sa cervelle de bedeau.
M. Bumble ne s'arrêta pas en route à causer avec les petits marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la parole, à peine répondait-il à leurs saluts par un geste rapide. Il garda cette allure imposante jusqu'à ce qu'il eût gagné la Ferme, où Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit troupeau d'enfants pauvres.
«Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous arrive si matin!… Ah! monsieur Bumble, j'étais bien sûre que c'était vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur, je vous prie.»
Les premiers mots s'adressaient à Susanne, et les exclamations de joie à M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect.
«Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant; bonjour, madame Mann.
- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, répondit Mme Mann d'un air souriant. J'espère que vous vous portez bien, monsieur?
- Comme ça, madame Mann, répondit M. Bumble. Une vie paroissiale n'est pas un lit de roses.
- Ah! monsieur Bumble, à qui le dites-vous?» répondit celle-ci.
Si les pauvres enfants du dépôt l'eussent entendue parler ainsi, ils eussent tous fait chorus avec elle.
«La vie paroissiale, madame, continua M. Bumble en donnant un coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agitée, tourmentée; mais on sait bien que c'est la destinée de tous les fonctionnaires publics d'être toujours en butte aux persécutions.»
Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par là, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et soupira.
«Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann!» dit le bedeau.
Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir, à la grande satisfaction du fonctionnaire qui, réprimant un gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand sérieux et dit:
«Madame Mann, je pars demain pour Londres.
- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas.
- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends la diligence, et j'emmène avec moi deux pauvres du dépôt, On est en instance pour les placer ailleurs, et le conseil d'administration m'a chargé, moi, entendez-vous, madame Mann, de suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre avant d'en finir avec moi.
- Oh! monsieur, ne soyez pas trop sévère à leur égard, dit Mme Mann d'un ton doucereux.
- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, répondit M. Bumble; et, si elles ne s'en tirent pas à leur honneur, les assises de Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes.
M. Bumble prononça ces mots d'un air si résolu et même si menaçant que Mme Mann parut effrayée.
«Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que d'habitude on expédiait les pauvres en charrette?
- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous les mettons en charrette découverte, quand il pleut: c'est pour les empêcher de s'enrhumer.
- Oh! dit Mme Mann.
- Quant à ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend à bon marché, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux état, et nous avons calculé que les frais de transport coûteraient deux livres sterling de moins que les frais d'enterrement… à condition pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse. J'espère que nous en viendrons à bout, à moins qu'ils n'aillent s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!»
M. Bumble se mit à rire; mais ses yeux rencontrèrent son tricorne et il reprit son air grave.
«N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.»
M. Bumble tira de son portefeuille quelques pièces d'argent roulées dans du papier, et demanda un reçu que Mme Mann écrivit aussitôt.
«C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en règle tout de même. Merci, monsieur Bumble; bien obligée, monsieur.»
Celui-ci répondit par un léger signe de tête aux révérences de Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants.
«Les chers petits trésors! dit Mme Mann d'une voix émue; ils se portent à merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernière, et le petit Richard qui est malade.
- Est-ce qu'il ne va pas mieux?» demanda le bedeau.
Mme Mann hocha la tête.
«C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature vicieuse, un caractère rebelle, ajouta M. Bumble d'un air courroucé. Où est-il?
- Je vais vous l'amener à l'instant, monsieur, répondit Mme Mann. Richard! Richard! arrivez vite.»
Elle trouva bientôt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant l'imposant M. Bumble.
Il était pâle et maigre; il avait les joues creuses, et de grands yeux brillants. Le misérable uniforme de la paroisse, cette livrée de la misère, flottait sur son corps débile, et ses petits membres étaient rabougris comme ceux d'un vieillard.
Tel était le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la voix du bedeau.
«Voulez-vous bien regarder monsieur, entêté que vous êtes?» dit Mme Mann.
L'enfant leva timidement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux de M. Bumble.
«Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service? demanda M. Bumble en prenant, fort à propos, un ton goguenard.
- Rien, monsieur, répondit celui-ci d'une voix tremblante.
- Je le crois bien, dit Mme Mann après avoir ri de tout son coeur de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense.
- Je voudrais bien… balbutia l'enfant.
- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez besoin de quelque chose, petit misérable?
- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la main d'un air d'autorité. Que demandez-vous, monsieur?
- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit à m'écrire quelques mots sur un morceau de papier, à le plier, à le cacheter et à le garder quand je serai sous terre.
- Que veut dire par là cet enfant? s'écria M. Bumble sur lequel le ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque impression, tout endurci qu'il était à de tels spectacles. Qu'entendez-vous par là, monsieur?
- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amitié au pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleuré en songeant qu'il errait à l'aventure, pendant les nuits sombres, sans personne qui vînt à son aide… Et je voudrais aussi lui dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-être, si je vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait ou ne me reconnaîtrait plus: il vaut bien mieux que nous nous retrouvions bientôt là-haut.»
M. Bumble, très étonné, considéra le petit orateur des pieds à la tête, et s'adressant à Mme Mann:
«Ils sont tous taillés sur le même modèle, dit-il; cet effronté d'Olivier les a tous démoralisés.
- Qui eût pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais vu un petit misérable si endurci!
- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorité; je serai forcé de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame Mann.
- J'espère que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas là de ma faute? dit Mme Mann en pleurnichant.
- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet enfant; sa présence me fait mal.»
Richard fut emmené sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au charbon; quelques instants après, M. Bumble sortit pour aller faire ses préparatifs de voyage.
Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, après avoir changé son tricorne contre un chapeau rond, et s'être bien enveloppé d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur l'impériale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont l'administration voulait se défaire. Il arriva à Londres sans autre désagrément que la détestable tenue des deux pauvres, lesquels s'obstinaient à grelotter, et à se plaindre du froid, de manière à faire dire à M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson, et qu'il était gelé malgré sa grande redingote.
Après s'être débarrassé pour la nuit de ces êtres désagréables, le bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et dîna modestement de quelques tranches de boeuf rôti, à la sauce aux huîtres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il approcha sa chaise du feu, posa sur la cheminée un verre de grog, et, après quelques réflexions morales sur la tendance coupable qu'ont les hommes à murmurer et à se plaindre, il se disposa à lire le journal tout à son aise.
Le premier article qui lui tomba sous les yeux était l'avis suivant:
Cinq guinées de récompense.
Un jeune garçon, nommé Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de son domicile à Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est devenu: la récompense ci-dessus sera accordée à quiconque fournira des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier Twist, ou qui jettent quelque lumière sur son histoire, que l'auteur du présent avis a le plus grand intérêt à connaître.
Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus minutieux détails sur son costume et sur toute sa personne, et enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow.
Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis lentement et attentivement; cinq minutes après, il se dirigeait vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son grog.
«M. Brownlow est-il chez lui?» demanda-t-il à la servante qui vint lui ouvrir.
À cette question, celle-ci fit la réponse ordinaire et évasive: Je n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?»
M. Bumble n'eut pas plutôt prononcé le nom d'Olivier et expliqué le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui écoutait de la porte de la salle, se précipita hors d'haleine dans l'allée.
«Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses nouvelles, le pauvre enfant! j'en étais sûre! je l'avais bien dit!»
Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle avec précipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes; tandis que la servante, qui n'était pas aussi impressionnable, courait prévenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la suivre.
Elle l'introduisit dans le petit cabinet où se trouvaient M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis à une table avec des verres devant eux.
«Un bedeau! s'écria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tête.
- Ayez la bonté de ne pas nous interrompre en ce moment, dit M. Brownlow. Veuillez vous asseoir,» ajouta-t-il en s'adressant à M. Bumble.
Celui-ci obéit, très étonné des manières originales de M. Grimwig; M. Brownlow plaça la lampe de manière à voir en plein la figure de bedeau, et dit avec un peu d'impatience:
«Vous avez sans doute là, monsieur, l'avis que j'ai fait insérer dans les journaux.
- Oui, monsieur, dit M. Bumble.
- Et vous êtes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda M. Grimwig.
- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, répondit M. Bumble avec orgueil.
- C'est cela, observa M. Grimwig à l'oreille de son ami; j'en étais sûr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau tout craché.»
M. Brownlow fit un léger signe de tête pour imposer silence à son ami, et continua:
«Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant?
- Pas plus que vous, répondit M. Bumble.
- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez- vous de lui?
- Vous n'avez probablement rien de bon à en dire?» observa M. Grimwig d'un air moqueur, en considérant attentivement la contenance du bedeau.
M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tête d'un air profond.
«Voyez-vous!» dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air triomphant.
M. Brownlow considérait avec appréhension la mine rengorgée du bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brièvement que possible, tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier.
M. Bumble posa son chapeau à terre, déboutonna sa redingote, se croisa les bras, rejeta sa tête en arrière, et, après quelques moments de réflexion, commença son récit.
Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau, qui mit bien vingt minutes à discourir. En résumé, il dit qu'Olivier était un enfant trouvé, né de parents obscurs et pervers; que depuis sa naissance il n'avait montré qu'hypocrisie, ingratitude et méchanceté; qu'il avait terminé son court séjour dans sa ville natale en essayant d'assassiner lâchement un garçon inoffensif, et qu'il s'était sauvé la nuit de la maison de son maître. À l'appui de ses assertions, M. Bumble étala sur la table les papiers qu'il avait apportés avec lui; puis, se croisant les bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.
«Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux monsieur avec tristesse, après avoir examiné les papiers. Voici cinq guinées pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers donné le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables à l'enfant.»
Il est vraisemblable que, si M. Bumble eût su cela plus tôt, il aurait donné à sa petite histoire une tout autre couleur. Mais maintenant, il était trop tard; il fit un profond salut, empocha les cinq guinées et sortit.
Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en large dans la chambre, d'un air si attristé par le récit du bedeau, que M. Grimwig renonça à le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et agita violemment la sonnette.
«Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur.
- C'est impossible, monsieur, tout à fait impossible, dit la vieille dame avec énergie.
- Je vous répète que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur avec rudesse. Que signifie votre: «C'est impossible?» Nous venons d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a jamais été qu'un méchant petit garnement.
- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, répondit la vieille dame avec fermeté.
- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et aux contes à dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps que je savais à quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consulté dès le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas eu la fièvre. Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? Intéressant! quelle pitié!
- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut- être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon opinion.»
Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand M. Brownlow lui imposa silence.
«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais, sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin, Souvenez-vous que je veux être obéi.»
Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow. Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort de désespoir.
CHAPITRE XVIII Comment Olivier passait son temps dans la société de ses respectables amis.
Le lendemain vers midi, après que le Matois et maître Bates furent sortis pour vaquer à leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit l'occasion de faire à Olivier un long sermon sur l'affreux péché d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en était rendu coupable au premier chef, d'abord en s'éloignant volontairement de la société de ses amis, qu'il avait plongés dans l'inquiétude, et ensuite en essayant de leur échapper de nouveau, après qu'ils avaient pris tant de peine et dépensé tant d'argent pour le retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalité qu'il avait donnée à Olivier, et sur l'amitié qu'il lui avait témoignée; il lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune garçon qu'il avait secouru par charité, dans des circonstances semblables, mais qui s'était montré indigne de sa confiance, avait manifesté le désir d'entrer en relations avec la police, et avait malheureusement fini par se faire pendre un beau matin à Old- Bailey. Le juif ne chercha pas à dissimuler la part qu'il avait prise à cette catastrophe; mais il déplora, les larmes aux yeux, la cruelle nécessité à laquelle l'avait réduit le jeune homme en question, lequel, par sa mauvaise tête et sa conduite perfide, avait rendu ce fâcheux dénoûment indispensable à la sécurité de lui Fagin et de ses intimes amis.
Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des désagréments de la potence, et, d'un ton affable et poli, déclara qu'il avait l'espoir de n'être jamais forcé de soumettre Olivier Twist à cette fâcheuse opération.
En écoutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres menaces contenues dans ces paroles. Il savait par expérience que la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut porté à croire que déjà le juif avait plus d'une fois mis à exécution son plan pour réprimer les indiscrétions et faire disparaître les personnes trop communicatives. Il avait déjà saisi certaines allusions à quelque ancienne machination de ce genre. Il leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du juif; il comprit que sa pâleur et son effroi n'avaient pas échappé au vieux scélérat, qui semblait même y prendre plaisir.
Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna à Olivier une petite tape sur la tête, et lui dit que, s'il était bien tranquille et se mettait à la besogne, ils deviendraient une paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille redingote rapiécée, et sortit en fermant derrière lui la porte à double tour.
Pendant toute cette journée et pendant les jours suivants, Olivier resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu'à minuit.
Abandonné pendant de longues heures à ses pensées, il se reportait sans cesse vers ses bons amis de Pentonville, et songeait avec amertume à la fâcheuse opinion qu'ils devaient avoir de lui. Au bout d'une semaine, le juif ne ferma plus à clef la porte de la chambre, et Olivier eut la liberté de rôder dans la maison.
C'était un triste séjour. Les pièces du haut étaient garnies de grands panneaux de boiserie, avec de larges portes, et des corniches qui, bien que noircies par le temps et couvertes de poussière, laissaient apercevoir des sculptures variées. Olivier en conclut que jadis, longtemps avant la naissance du juif, cette maison avait appartenu à des gens d'une classe plus élevée, et que peut-être, tout affreuse et délabrée qu'elle était maintenant, elle avait été alors une demeure joyeuse et élégante. Des araignées avaient tendu leurs toiles à tous les angles des murs et le long des plafonds; quelquefois, tandis qu'Olivier arpentait doucement la chambre, une souris se mettait à trotter sur le plancher, et se sauvait épouvantée dans son trou: c'étaient là les seuls êtres vivants qu'il put voir ou entendre; souvent, quand la nuit tombait, et qu'il était fatigué d'errer de chambre en chambre, il allait se blottir dans un coin de l'allée qui donnait sur la rue, pour être aussi près que possible de la société des vivants, et il restait là, l'oreille tendue, à compter les heures jusqu'au retour du juif et de ses élèves.