OLIVIER TWIST (continued 6)
Reading edition · Edition 2
Le docteur entra le premier, jeta un coup d'oeil dans la chambre et fit signe aux dames d'avancer: puis il ferma la porte derrière elles, et écarta doucement les rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu du scélérat à mine repoussante qu'elles s'attendaient à voir, était étendu un pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance, et plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en écharpe, replié sur la poitrine, et il appuyait sur l'autre sa tête à demi cachée par une longue chevelure qui flottait sur l'oreiller.
L'honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta une minute environ à regarder en silence le pauvre blessé. Tandis qu'il l'examinait, la jeune fille se glissa doucement près de lui, s'assit à côté du lit et écarta les cheveux qui couvraient la figure d'Olivier; en se penchant sur lui, elle laissa tomber des larmes sur son front.
L'enfant tressaillit et sourit dans son sommeil, comme si ces marques de pitié et de compassion l'eussent fait rêver d'amour et d'affection qu'il n'avait jamais connus; de même que les sons d'une musique harmonieuse, le murmure de l'eau dans le silence des bois, le parfum d'une fleur, ou même l'emploi d'un mot qui nous est familier, rappellent parfois à notre imagination le vague souvenir de scènes sans réalité dans notre vie; souvenir qui se dissipe comme un souffle, et qui semble se rattacher à une existence plus heureuse et passée depuis longtemps: car l'esprit humain est impuissant à le reproduire et à le fixer.
«Qu'est-ce à dire? s'écria la vieille dame. Il est impossible que ce pauvre enfant ait été complice des voleurs.
- Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant retomber le rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples: qui sait s'il ne se cache pas sous cet extérieur séduisant?
- Mais il est si jeune! se hâta de dire Rose.
- Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en secouant tristement la tête, le crime est comme la mort: il n'est pas seulement le partage de la vieillesse et de la décrépitude; la jeunesse et la beauté sont trop souvent les victimes qu'il choisit de préférence.
- Mais, monsieur, ce n'est pas possible, dit Rose; vous ne pouvez pas croire que cet enfant si délicat se soit associé volontairement à des scélérats.»
Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer qu'il ne voyait à cela rien d'impossible; puis il fit observer que la conversation pourrait troubler le sommeil du blessé, et conduisit les dames dans une chambre voisine.
«Mais quand même il serait coupable, continua Rose, songez combien il est jeune; songez que peut-être il n'a jamais connu l'amour d'une mère, le bien-être du foyer domestique; que les mauvais traitements, les coups, la faim, l'ont peut-être entraîné à s'associer à des hommes qui l'ont forcé au crime. Ma tante, ma bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant de laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce serait d'ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de devenir meilleur. Vous qui m'aimez tant; qui par votre bonté et votre affection m'avez tenu lieu de mère, et préservée de l'abandon où j'aurais pu tomber comme ce pauvre enfant; je vous en prie, ayez pitié de lui quand il en est temps encore.
- Chère enfant! dit la vieille dame en pressant sur son coeur la jeune fille qui fondait en larmes; crois-tu que je voudrais faire tomber un cheveu de sa tête?
- Oh! non, répondit Rose avec vivacité; pas vous, ma tante!
- Non, dit Mme Maylie d'une voix émue. Mes jours sont sur leur déclin; puisse Dieu avoir pitié de moi comme j'ai pitié des autres! Que puis-je faire pour le sauver, monsieur?
- Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur; laissez-moi réfléchir.»
M. Losberne se mit à se promener de long en large dans la chambre, les mains dans les poches, s'arrêtant parfois et fronçant le sourcil. Après s'être écrié à plusieurs reprises: «J'y suis!» puis: «Non! ce n'est pas cela,» et avoir recommencé autant de fois à se promener et à froncer le sourcil, il s'arrêta définitivement et parla en ces termes:
«Je pense que, si vous m'accordez l'autorisation pleine et entière de malmener Giles et ce gamin de Brittles, je viendrai à bout d'arranger l'affaire C'est un vieux serviteur dévoué, je le sais; mais, vous pourrez compenser cela de mille manières et récompenser autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y opposez pas?
- Non, répondit Mme Maylie, s'il n'y a pas d'autre moyen de sauver l'enfant.
- Il n'y en a pas d'autre, dit le docteur; pas d'autre, croyez-moi sur parole.
- Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose en souriant malgré ses larmes; mais, je vous en prie, ne traitez durement ces pauvres gens qu'autant que cela sera rigoureusement nécessaire.
- Vous avez l'air de croire, répondit le docteur, que tout le monde, excepté vous, est porté aujourd'hui à la dureté; je souhaite seulement que, lorsqu'un jeune homme digne de votre choix fera appel à votre compassion, il vous trouve dans ces dispositions tendres et bienveillantes; je regrette, en vérité, de n'être plus jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre à l'épreuve.
- Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en rougissant.
- Bah! dit le docteur en riant, ce n'est pas difficile; mais revenons à notre blessé: il nous reste à stipuler une importante condition. Il s'éveillera dans une heure environ, je le prévois; et quoique j'aie dit en bas à cet imbécile de constable que l'enfant ne peut ni remuer ni parler sans danger pour sa vie, je pense que nous pourrons causer avec lui sans inconvénient. Maintenant, je pose une condition; c'est que je l'examinerai en votre présence et que si, d'après ses réponses, nous jugeons qu'il est tout à fait perverti (ce qui n'est que trop probable), nous l'abandonnerons à sa destinée, et je ne me mêlerai plus de rien, quoi qu'il arrive.
- Oh! non, ma tante, dit Rose d'un ton suppliant.
- Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu?
- Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose, c'est impossible.
- Fort bien, répliqua le docteur; alors, raison de plus pour accepter ma proposition.»
Finalement, le traité fut conclu, et les parties contractantes s'assirent en attendant avec quelque impatience le réveil d'Olivier.
La patience des dames fut mise à une épreuve plus longue qu'elles ne pensaient, d'après les prévisions de M. Losberne. Plusieurs heures s'écoulèrent, et Olivier dormait toujours profondément. Il était déjà tard, quand le bon docteur vint leur annoncer que l'enfant était assez éveillé pour qu'on pût lui parler.
«Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de sang, résultat de sa blessure; mais il paraît si préoccupé du désir de révéler quelque chose, que je préfère condescendre à ce désir plutôt que d'insister, comme je l'aurais fait sans cela, pour qu'il se tienne tranquille jusqu'à demain matin.»
L'entretien fut long: Olivier raconta toute son histoire; son état de souffrance et de faiblesse le força souvent d'interrompre son récit. Il y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette chambre sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la longue suite de malheurs et de souffrances que des hommes cruels lui avaient fait endurer. Oh! si nous songions, quand nous accablons nos semblables, aux fatales erreurs de la justice humaine, aux iniquités qui crient vengeance au ciel, et attirent tôt ou tard le châtiment sur nos têtes; si nous pouvions entendre la voix de tant de victimes, s'élevant du fond des tombeaux; voix plaintive que nulle puissance ne peut forcer au silence, le monde offrirait-il chaque jour tant d'exemples d'injustice et de violence, tant de misère et de cruautés?
Ce soir-là, ce fut la main d'une femme qui soigna Olivier. La beauté et la vertu veillèrent sur son sommeil; il se sentit calme et heureux: il serait mort sans se plaindre.
Dès que ce touchant entretien fut terminé et qu'Olivier se disposa à se rendormir, le docteur s'essaya les yeux et descendit pour s'attaquer à M. Giles; ne trouvant personne dans l'appartement, il réfléchit qu'il valait peut-être mieux commencer les hostilités en pleine cuisine, et que cela ferait plus d'effet: en conséquence il se dirigea vers la cuisine, véritable chambre délibérante de la gent domestique. Il y trouva réunis les servantes, M. Brittles, M. Giles, le chaudronnier, qui, en récompense de ses services, avait été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses bottes, et paraissait avoir bu une dose de bière en rapport avec sa grosseur.
Les événements de la nuit faisaient encore le sujet de la conversation; M, Giles parlait avec complaisance de la présence d'esprit dont il avait fait preuve, et M. Brittles, un pot de bière à la main, appuyait toutes les paroles de son chef quand le docteur entra.
«Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de la main.
- Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m'a ordonné de donner de la bière, et comme je n'étais nullement disposé à rester seul dans ma chambre, je suis venu me mêler ici à la compagnie.»
Brittles et toute l'assistance témoignèrent par un murmure approbateur du gré que l'on savait à M. Giles de sa condescendance; et celui-ci, promenant autour de lui un regard protecteur, avait l'air de dire que, tant que la société se conduirait comme il faut, il ne la quitterait pas.
«Comment va le blessé, ce soir? demanda Giles.
- Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que vous ne vous soyez embarqué là dans une fâcheuse affaire, monsieur Giles.
- J'espère bien, monsieur, qu'il ne mourra pas, dit Giles tout tremblant. Si je le croyais, je ne m'en consolerais jamais. Je ne voudrais pas, pour toute l'argenterie du monde, être cause de la mort d'un enfant.
- Ce n'est pas là la question, dit le docteur d'un air mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles?
- Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était devenu très pâle.
- Et vous? demanda le docteur en s'adressant à Brittles d'un ton sévère.
- Mon Dieu! monsieur, répondit Brittles en se redressant vivement, je suis comme M. Giles.
- Eh bien! alors, répondez-moi tous deux, reprit le docteur d'une voix courroucée. Pouvez-vous affirmer sous serment que l'enfant qui est là-haut est bien celui qui a passé la nuit dernière par la petite fenêtre? Voyons, répondez! je vous écoute.»
Le docteur, dont la douceur de caractère était universellement connue, fit cette demande d'un ton si irrité, que Giles et Brittles, étourdis par la bière et la chaleur de la conversation, se regardèrent l'un l'autre, ébahis et stupéfaits.
«Constable, faites attention à leur réponse, reprit le docteur. Avant peu on verra ce qui en résultera.»
Le constable se donna l'air le plus magistral qu'il put, et saisit le bâton, insigne de ses fonctions.
«Remarquez que c'est une simple question d'identité, dit le docteur.
- Comme vous dites, monsieur, répondit le constable en toussant très fort: car, dans sa précipitation à finir de boire sa bière, il avait failli s'étrangler.
- Voici une maison que l'on force, dit le docteur… Troublés par cette attaque, deux hommes entrevoient un enfant dans l'obscurité, et à travers la fumée de la poudre. Le lendemain un enfant se présente dans cette même maison, et parce qu'il a le bras en écharpe, ces hommes se saisissent de lui avec violence. En agissant ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent ensuite que c'est le voleur. Maintenant, reste à savoir si les faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire, dans quelle situation ils se mettent.
- Voilà bien la loi, ou je ne m'y connais pas, dit le constable en faisant un signe de tête respectueux.
- Je vous le demande encore, s'écria le docteur d'une voix de tonnerre: pouvez-vous affirmer solennellement, par serment, l'identité de l'enfant?»
Brittles et Giles se regardaient d'un air indécis. Le constable mit la main derrière son oreille pour mieux saisir leur réponse. Les deux servantes et le chaudronnier se penchèrent en avant pour écouter, et le docteur promenait autour de lui un regard pénétrant, quand on entendit sonner à la porte, et en même temps le bruit d'une voiture.
«Voici la police! s'écria Brittles, soulagé par cet incident imprévu.
- Quelle police? dit le docteur, troublé à son tour.
- Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en prenant une chandelle. M. Giles et moi nous les avons fait prévenir ce matin.
- Comment! s'écria le docteur.
- Oui, monsieur, dit Brittles, j'ai envoyé un mot par la diligence, et je m'étonnais qu'ils ne fussent pas encore ici.
- Ah! vous avez écrit? Au diable les diligences!» dit le docteur en s'en allant.
CHAPITRE XXXI. La situation devient critique.
«Qui est là? demanda Brittles en entr'ouvrant la porte sans ôter la chaîne, et en mettant la main devant la chandelle pour mieux voir.
- Ouvrez, répondit une voix; ce sont les officiers de police de Bow-Street qu'on a mandés ce matin.»
Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande, et se trouva en face d'un homme d'un port majestueux, vêtu d'une longue redingote, lequel entra sans mot dire, et alla s'essuyer les pieds sur le paillasson avec autant de sans-gêne que s'il fut entré chez lui.
«Envoyez tout de suite quelqu'un pour aider mon collègue, n'est-ce pas, jeune homme? dit l'agent de police. Il garde la voiture: avez-vous une remise où on puisse la mettre pour quelques minutes?
Brittles répondit affirmativement et montra du doigt la remise. L'homme retourna sur ses pas, et aida son camarade à remiser la voiture, tandis que Brittles les éclairait et les contemplait avec admiration; cela fait, ils se dirigèrent vers la maison; on les introduisit dans une salle où ils se débarrassèrent de leur grande redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce qu'ils étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un homme robuste, de taille moyenne, de cinquante ans environ; il avait les cheveux noirs et luisants, des favoris, la figure ronde et les yeux perçants L'autre était roux, trapu, d'un extérieur peu agréable, avec un nez retroussé et un regard sinistre.
«Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici, dit le premier en se passant la main dans les cheveux et en posant sur la table une paire de menottes… Ah! bonjour, mon bourgeois. Puis-je vous dire deux mots en particulier?»
Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment. Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer les deux dames, et ferma la porte.
«Voici la maîtresse de la maison, dit-il en se tournant vers Mme Maylie.
M. Blathers salua; on le pria de s'asseoir; il prit une chaise, posa son chapeau sur le plancher, et fit signe à Duff d'en faire autant. Ce dernier, qui ne paraissait pas aussi habitué à fréquenter la bonne société, ou qui n'était pas aussi à son aise devant elle, s'assit tout d'une pièce, et, pour se donner une contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa canne.
«Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles en sont les circonstances?»
M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta l'affaire tout au long et dans les plus minutieux détails, tandis que MM. Blathers et Duff semblaient parfaitement saisir la chose, et échangeaient parfois un signe d'intelligence.
«Je ne puis rien affirmer avant l'inspection des lieux, dit Blathers; mais j'ai dans l'idée, et en cela je ne crois pas trop m'avancer, que ce n'est pas un pègre qui a fait le coup. Qu'en dites-vous, Duff?
- Non, certainement, répondit Duff.
- Pour faire comprendre à ces dames le mot de pègre, je suppose que vous entendez par là que le voleur n'est pas de la campagne, dit M. Losberne en souriant.
- Justement, mon bourgeois, répondit Blathers. Vous n'avez pas d'autres détails à nous donner?
- Aucun, dit le docteur.
- Qu'est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent les domestiques? demanda Blathers.
- Sottise que cela! dit le docteur. Un domestique effrayé s'est mis dans la tête que cet enfant était pour quelque chose dans la tentative d'effraction; mais c'est absurde.
- C'est bien facile à dire, remarqua Duff.
- Ce qu'il dit là est plein de sens, observa Blathers, en approuvant d'un signe de tête le mot de son camarade, et en jouant négligemment avec ses menottes comme on ferait avec des castagnettes. Qui est cet enfant? quels renseignements donne-t-il sur lui-même? d'où vient-il? Il n'est pas tombé du ciel, n'est-ce pas, mon bourgeois?
— Non, assurément, répondit le docteur, en lançant aux dames un coup d'oeil expressif; je connais toute son histoire, mais nous en reparlerons plus tard; vous tenez, je suppose, à voir d'abord l'endroit par lequel les voleurs ont tenté de pénétrer.
- Certainement, répondit M. Blathers; il nous faut d'abord examiner les localités, puis interroger les domestiques. C'est la manière de procéder habituelle.»
On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff, accompagnés du constable, de Brittles, de Giles, en un mot de toute la maison, se rendirent au petit cellier, au bout du passage, visitèrent la fenêtre en dedans, puis faisant le tour par la pelouse, la visitèrent en dehors: ils prirent une chandelle pour examiner le volet, une lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche pour fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM. Giles et Brittles furent requis de donner une représentation du rôle qu'ils avaient joué dans les événements de la veille; ils s'en acquittèrent au moins six fois de suite; ils ne furent d'abord en désaccord que sur un seul point important, et à la fin sur une domaine seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant de mystère et de solennité, qu'une consultation de grands médecins sur un cas difficile ne serait qu'un jeu d'enfants, comparée à cette délibération.
Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long en large dans la pièce voisine, extrêmement agité, tandis que Mme Maylie et Rose se regardaient avec inquiétude.
«Sur ma parole, dit M. Losberne, en s'arrêtant tout à coup après avoir parcouru la salle à grands pas, je ne sais vraiment que faire.
- Il me semble, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant, contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour éloigner de lui les soupçons.
- J'en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en secouant la tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour le rendre innocent aux yeux de ces hommes, ni même aux yeux de fonctionnaires d'un ordre plus élevé. «Après tout, diraient-ils, qu'est-ce que cet enfant? Un vagabond.» D'ailleurs, à ne juger son histoire que d'après les considérations et les probabilités ordinaires, elle est bien invraisemblable.
- Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire Rose.
- Moi, je l'accepte, tout étrange qu'elle est, continua le docteur; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve de sottise: mais je ne crois pas qu'elle eût la même valeur aux yeux d'un agent de police exercé.
- Pourquoi donc? demanda Rose?
- Pourquoi? ma belle enfant, répondit le docteur; parce que cette histoire, examinée à leur point de vue, a plus d'un côté louche; il ne peut prouver que ce qui est contre lui et rien de se qui est en sa faveur. Or, ces gens-là veulent toujours savoir les si et les pourquoi, et n'admettent rien sans preuves. De son propre aveu, vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des voleurs; il a été arrêté et mené devant un commissaire de police, sous la prévention d'avoir volé un mouchoir dans la poche d'un monsieur; il a été enlevé de force de la demeure de ce monsieur, et entraîné dans un lieu qu'il ne peut indiquer et dont il ignore complètement la situation. Puis, il est amené à Chertsey par des hommes qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser une maison; et juste au moment où il veut donner l'alarme, ce qui eût été la seule preuve de son innocence, il reçoit un coup de pistolet, comme si tout conspirait à l'empêcher, de faire une bonne action. Tout cela ne vous frappe-t-il pas?
- C'est assez singulier, j'en conviens, dit Rose en riant de la vivacité du docteur; mais enfin je ne vois rien là qui prouve la culpabilité de ce pauvre enfant.
- Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien les femmes! leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en bien, soit en mal, qu'un côté de la question, et toujours celui qui s'est présenté le premier à leur esprit.»
Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les mains dans ses poches, se remit à arpenter la chambre de long en large.
«Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu que mettre ces hommes au courant de l'histoire de l'enfant ne ferait qu'embrouiller tout et aggraver la difficulté. Je suis sûr qu'ils n'y croiraient pas, et, même en admettant que l'enfant ne fût pas condamné, la publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui serait un obstacle à vos intentions généreuses à son égard, et à votre désir de le tirer de la misère.
- Mon dieu, cher docteur, comment allons nous faire? dit Rose. Pourquoi faut-il qu'on ait appelé ces gens-là?
- C'est bien vrai! s'écria Mme Maylie. Je voudrais pour tout au monde les voir loin d'ici.
- Il n'y a qu'un moyen, dit enfin M. Losberne en s'asseyant d'un air découragé; c'est de payer d'audace. Le but que nous nous proposons est louable, c'est là notre excuse. L'enfant a beaucoup de fièvre et est hors d'état de soutenir une conversation, c'est toujours cela de gagné; faisons de notre mieux, et, si nous ne réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute… Entrez!
- Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant dans la chambre avec son collègue et en fermant soigneusement la porte avant d'ajouter un mot, ce n'était pas un coup monté.
- Que diable appelez-vous un coup monté? demanda le docteur avec impatience.
- Nous disons qu'il y a coup monté, mesdames, dit Blathers en se tournant vers Mme Maylie et Rose, comme s'il avait compassion de leur ignorance, tandis qu'il méprisait celle du docteur; nous disons qu'il y a coup monté, quand les domestiques en sont.
- Personne ne les a soupçonnés; dit Mme Maylie.
- C'est possible, madame, répondit Blathers; mais ils auraient pu tout de même y être pour quelque chose.
- D'autant plus qu'on avait confiance en eux, ajouta Duff.
- Nous pensons, continua Blathers, que le coup part de Londres; car il était combiné dans le grand genre.
- Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix basse.
- Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec eux un enfant, c'est évident, rien qu'à voir la fenêtre; voilà tout ce qu'on peut dire pour le moment. Maintenant nous allons, s'il vous plaît, visiter tout de suite le garçon qui est là-haut.
- Ils prendront bien d'abord quelque, chose, madame Maylie? dit le docteur d'un air enchanté, comme si une inspiration soudaine lui traversait l'esprit.
- Oh! certainement, dit Rose avec empressement; tout de suite si vous voulez.
- Volontiers, mademoiselle; dit Blathers en passant sa manche sur ses lèvres; on a soif à faire cette besogne-là. N'importe quoi, mademoiselle; ne vous dérangez pas pour nous.
- Que voulez-vous prendre? demanda le docteur en suivant la jeune fille au buffet.
- Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous est égal, répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la route, voyez- vous, madame, et je trouve qu'il n'y a rien comme un petit verre pour vous réchauffer le tempérament.»
C'est à Mme Maylie qu'il faisait cette confidence pleine d'intérêt; celle-ci l'accueillit avec grâce, et le docteur profita du moment pour s'esquiver.
«Ah! mesdames, dit M. Blathers en prenant son verre à pleine main et en le portant à sa bouche, j'en ai terriblement vu dans ma vie, de ces affaires-là.
- Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec effraction, commis à Edmonton? dit M. Soft, venant en aide à la mémoire de son collègue.
- Tenez, c'était un vol dans le genre de celui d'hier, reprit Blathers; c'est Conkey Chickweed qui avait fait le coup, n'est-ce pas?
- Vous le mettez toujours sur son compte, répondit Duff; mais c'était la famille Pet, j'en suis sûr, et Conkey y était comme moi.
- Allons donc! repartit M. Blathers, je le sais bien, peut-être. Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut volé? Quel vacarme cela fit! c'était pis qu'un roman.
- Qu'était-ce donc? demanda Rose, désireuse de mettre en belle humeur ces désagréables visiteurs.
- C'est un vol comme on n'en avait jamais vu, mademoiselle, dit Blathers. Ledit Conkey Chickweed…
- Conkey veut dire long nez, madame, interrompit Duff.
- Mais madame le sait bien, n'est-ce pas? demanda M. Blathers. Vous m'interrompez toujours, Duff. Ce Conkey Chickweed tenait une taverne sur la route de Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords venaient voir des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent, je puis vous assurer qu'il entendait joliment son affaire. Voilà qu'une nuit on lui vola trois cent vingt-sept guinées, dans un sac de toile; elles lui furent dérobées dans sa chambre à coucher, à la fin de la nuit, par un homme de six pieds avec un emplâtre sur l'oeil, qui s'était caché sous son lit et qui, le vol commis, sauta par la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva au plus vite; mais Conkey était alerte, il s'éveilla au bruit, sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla tout le voisinage. Voilà tout le monde debout en un instant; on cherche partout, et on trouve que Conkey a blessé son voleur, car il y avait des traces de sang jusqu'à un mur de clôture assez éloigné, et puis plus rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On fit une souscription pour venir en aide à ce pauvre homme, auquel cet événement avait fait tourner la tête, et qui pendant trois ou quatre jours courut les rues en s'arrachant les cheveux, et dans un désespoir tel, que bien des gens craignaient qu'il n'en finît avec la vie. Un jour, il arrive tout effaré au bureau de police, il a un entretien particulier avec le magistrat, lequel, après bien des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers était un agent actif), et lui dit d'aller aider M. Chickweed à se saisir du voleur. «Croiriez-vous, Spyers, dit Chickweed, que je l'ai vu hier matin passer devant ma porte? - Et pourquoi ne l'avez-vous pas pris au collet? dit Spyers. - J'étais si saisi, que je crois qu'on aurait pu m'assommer avec un cure-dent, répondit le pauvre homme; mais, nous le tenons, car je l'ai encore vu passer le soir entre dix et onze heures.»
«Sur-le-champ, Spyers se munit d'une chemise blanche et d'un peigne, pour le cas où il serait absent deux ou trois jours; il part, il va se poster à une des fenêtres de la taverne, derrière un petit rideau rouge, le chapeau sur la tête, et prêt à s'élancer en un clin d'oeil sur le voleur. Il était là, le soir, sur le tard, à fumer sa pipe, quand tout à coup Chickweed s'écrie: «Le voila! au voleur! à l'assassin!» Jacques Spyers se précipite dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en criant à tue- tête. Il le suit, la foule s'amasse, tout le monde crie: «Au voleur!» et Chickweed de courir toujours en criant comme un possédé. Spyers le perd de vue un instant au détour d'une rue; il le rejoint, voit un groupe, s'y jette en s'écriant: «Où est le voleur? - Morbleu! dit Chickweed, il m'a encore échappé.»
«Une chose digne de remarque, c'est qu'on ne put le trouver nulle part, et on s'en revint à la taverne. Le lendemain matin, Spyers se remet à son poste, derrière le rideau, guettant au passage l'homme de six pieds, avec un emplâtre noir sur l'oeil; à force de regarder il en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait les yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier: «Au voleur!» et qui part à toutes jambes: Spyers s'élance derrière lui, fait deux fois plus de chemin que la veille, et du voleur point de nouvelles. Une fois ou deux encore, pareille scène se renouvela. Dans le voisinage, les uns disaient que c'était le diable qui avait volé Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours; les autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de chagrin.
- Et Jacques Spyers, que dit-il? demanda le docteur, qui était rentré dès le commencement du récit.
- Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques Spyers ne dit rien de tout, mais il était aux écoutes sans faire semblant de rien, preuve qu'il entendait son métier. Mais un beau matin, il s'approcha du comptoir et ouvrant sa tabatière: «Chickweed, dit- il, j'ai découvert le voleur. - Vous l'avez découvert? répond Chickweed, oh! mon cher Spyers, que je sois vengé et je mourrai content; où est-il, le brigand? - Tenez, dit Spyers en lui offrant une prise, assez joué comme ça! c'est vous même qui vous êtes volé.»
«C'était vrai, et il s'était procuré de la sorte une grosse somme, et on n'aurait jamais découvert la ruse, s'il avait mis moins d'empressement à sauver les apparences.
«C'est un peu fort, hein? dit M. Blathers en posant son verre et en agitant les menottes.
- C'est très drôle, en effet, observa le docteur; maintenant, si vous voulez, montons en haut.
- À vos ordres, monsieur,» répondit M. Blathers. Et les deux officiers de police, précédés de Giles qui les éclairait, montèrent derrière M. Losberne à la chambre d'Olivier.
Olivier avait dormi; mais il paraissait plus mal, et sa fièvre avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à s'asseoir sur son lit et se mit à regarder les nouveaux venus, sans rien comprendre à ce qui se faisait autour de lui, et sans avoir l'air de se souvenir de ce qui s'était passé, ni de l'endroit où il se trouvait.
«Voici, dit M. Losberne en parlant doucement, quoique avec une certaine véhémence, voici ce jeune garçon, qui ayant été blessé par mégarde d'un coup de fusil en passant sur la propriété de monsieur… comment s'appelle-t-il déjà? là derrière… est venu ici ce matin demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné et maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire, lequel a mis par là en grand danger la vie de cet enfant, comme je puis le certifier en vertu de ma profession.»
MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l'on signalait ainsi à leur attention Dans son embarras, M. Giles détourna les yeux vers Olivier, puis vers M. Losberne, d'un air irrésolu et effrayé.
«Vous n'ayez pas l'intention de le nier, je suppose? dit le docteur en recouchant doucement Olivier.
- J'ai fait tout pour… pour le mieux, monsieur, répondit Giles; je croyais fermement que c'était le jeune garçon en question: autrement, je me serais bien gardé de le maltraiter; je ne suis pas d'humeur cruelle, monsieur.
- Quel garçon pensiez-vous que c'était? demanda M. Duff.
- L'enfant d'un des voleurs, répondit Giles; ils en avaient un avec eux, cela n'est pas douteux.
- Et quelle est votre opinion à présent? demanda Blathers.
- À présent? mon opinion? dit Giles en regardant l'agent de police d'un air effaré.
- Pensez-vous que ce soit l'enfant que voici, imbécile? reprit M. Blathers avec impatience.
- Je ne sais pas; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout décontenancé; je n'en jurerais pas.
- Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blathers.
- Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je ne crois pas que ce soit l'enfant; je suis presque certain que ce n'est pas lui; vous savez bien que ce ne peut pas être lui.
- Est-ce que cet homme a bu? demanda Blathers en se tournant vers le docteur.
- Quel imbécile vous faites!» dit Duff à Giles avec un profond dédain.
Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le pouls du malade; puis il quitta la chaise qu'il occupait près du lit et observa que, si les agents de police avaient quelque doute à ce sujet, il leur conviendrait peut-être de passer dans la pièce voisine et d'interroger Brittles.
Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une autre chambre, et firent comparaître devant eux M. Brittles: celui-ci, par ses réponses, ne fit qu'embrouiller l'affaire; il entassa contradictions sur contradictions; il déclara qu'il ne pourrait reconnaître l'enfant, quand même il l'aurait sous les yeux en ce moment; qu'il avait cru que c'était Olivier, parce que M. Giles l'avait dit; mais que M. Giles, cinq minutes auparavant, avait avoué dans la cuisine qu'il avait bien peur d'avoir été un peu trop vite en besogne.
Entre autres conjectures ingénieuses, on agite la question de savoir si M. Giles avait réellement blessé quelqu'un: on examina le second pistolet, et il se trouva qu'il n'était chargé qu'à poudre et bourré de papier gris. Cette découverte fit une grande impression surtout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré la balle dix minutes auparavant; mais elle ne fit sur personne autant d'impression que sur M. Giles, qui, après avoir été pendant plusieurs heures tourmenté de la crainte d'avoir blessé un de ses semblables, s'attacha avec ardeur à l'idée que le pistolet n'était pas chargé. Enfin, les agents de police, sans s'inquiéter beaucoup d'Olivier, laissèrent dans la maison le constable de Chertsey, et s'en allèrent coucher en ville, après avoir promis de revenir le lendemain matin.
Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux hommes et un enfant, sur lesquels planaient des soupçons, avaient été arrêtés à Kingston; MM. Blathers et Duff s'y rendirent sur-le-champ. Après examen, on découvrit que les soupçons ne s'appuyaient que sur un seul fait, savoir: qu'on avait trouvé ces individus endormis au pied d'une meule de foin; c'est là un crime sans doute, mais qui n'entraîne que l'emprisonnement, et que la loi anglaise, loi miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme suffisant pour établir, à défaut d'autre preuve, qu'un ou plusieurs dormeurs à la belle étoile aient commis un vol avec effraction, et aient encouru en conséquence la peine de mort. MM. Blathers et Duff, durent s'en retourner comme ils étaient venus.
Enfin, après de nouvelles recherches et de longs entretiens, il fut convenu que Mme Maylie et M. Losberne répondraient d'Olivier s'il était recherché par la justice, et un magistrat du voisinage reçut leur caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du même avis relativement à leur expédition. Tout considéré, Duff inclina à croire que la tentative d'effraction avait été commise par la bande de Pet; Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au célèbre Conkey Chickweed.
Peu à peu, Olivier se rétablit: les soins réunis de Mme Maylie, de Rose et de l'excellent M. Losberne, lui rendirent la santé. Si le ciel écoute les ferventes prières que lui adressent les coeurs pénétrés de reconnaissance (et quelles prières méritent mieux d'être écoutées?) les bénédictions que l'orphelin appela sur ses protecteurs durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix et le bonheur.
CHAPITRE XXXII. Heureuse existence que mène Olivier chez ses nouveaux amis.
Les souffrances d'Olivier furent longues et cruelles; outre la douleur que lui causait son bras cassé, il avait gagné, par suite du froid et de l'humidité, une fièvre violente qui ne le quitta pas pendant plusieurs semaines, et qui mina sa frêle constitution; enfin il commença à se rétablir lentement, et il put dire, en mêlant des larmes à ses paroles, combien il était profondément touché de la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle ardeur il souhaitait, dès qu'il aurait recouvré la santé et les forces, pouvoir faire quelque chose pour leur témoigner sa reconnaissance; quelque chose qui leur fit voir combien l'amour et la gratitude remplissaient son coeur; quelque chose enfin, si peu que ce fût, qui leur prouvât que leur généreuse bonté n'avait pas été perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les servir de tout son coeur et de toute son âme.
«Pauvre petit! disait Rose, un jour qu'Olivier avait essayé d'articuler des paroles de reconnaissance qui s'échappaient de ses lèvres pâles; vous aurez bien des occasions de nous servir, si vous voulez; nous allons à la campagne, et ma tante a l'intention de vous emmener avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de l'air, le charme et la beauté du printemps, vous rendront la santé en quelques jours, et nous nous occuperons de cent manières quand vous serez en état de supporter la fatigue.
- La fatigue! dit Olivier: oh! chère dame, si je pouvais seulement travailler pour vous; si je pouvais seulement vous faire plaisir en arrosant vos fleurs, en soignant vos oiseaux, que ne donnerais- je pas pour cela?
- Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en souriant: car, je viens de vous le dire, nous vous occuperons de cent manières; et, si vous prenez pour nous contenter seulement la moitié de la peine que vous dites, vous me rendrez très heureuse.
- Heureuse, madame! dit Olivier; que vous êtes bonne de me parler ainsi!
- Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire, répondit la jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu arracher quelqu'un à l'affreuse misère dont vous nous avez parlé, c'est déjà pour moi un grand bonheur; mais savoir que l'objet de sa bonté et de sa compassion est sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me rendrait plus heureuse encore que vous ne pouvez l'imaginer. Me comprenez-vous? demanda-t-elle en remarquant la mine pensive d'Olivier.
- Oh! oui, madame, répondit vivement Olivier; mais je songeais que je suis ingrat en ce moment.
- Envers qui? demanda la jeune dame.
- Envers le bon monsieur et l'excellente dame qui ont pris si grand soin de moi, répondit Olivier: s'ils savaient combien je suis heureux, cela leur ferait plaisir, j'en suis sûr.
- Je n'en doute pas, reprit la bienfaitrice d'Olivier, et M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre que, dès que vous irez assez bien pour supporter le trajet, il vous mènera les voir.
- Quel bonheur! dit Olivier, dont la figure brillait de joie; que je serais heureux de revoir leurs bonnes figures!»
Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien rétabli pour supporter la fatigue de ce déplacement, et un matin, M. Losberne et lui montèrent dans une petite voiture qui appartenait à Mme Maylie. Arrivé à Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et poussa un cri.
«Que peut avoir ce garçon? dit le docteur du ton brusque qui lui était habituel; voyez-vous quelque chose? entendez-vous quelque chose, sentez-vous quelque chose, hein?
- Monsieur, dit Olivier en passant la main par la portière, cette maison!
- Oui; eh bien! qu'y a-t-il? Arrêtez, cocher. Qu'est-ce que cette maison, mon garçon.»
- Les voleurs… la maison où ils l'ont mené, dit tout bas Olivier.
- C'est donc le diable, dit le docteur; ohé! qu'on m'ouvre la portière.» Mais, avant que le cocher eût eu le temps de descendre de son siège, le docteur s'était précipité hors de la voiture, et s'élançant vers la masure abandonnée, il se mit à frapper à grands coups de pied dans la porte comme un furieux.
«Ohé! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte si soudainement que, le docteur, encore emporté par son élan impétueux, faillit tomber dans l'allée; qu'est-ce-qu'il y a?
- Ce qu'il y a! s'écria l'autre en le prenant au collet sans réfléchir un instant; il y a bien des choses, et d'abord c'est un vol qu'il y a.
- Prenez garde qu'il n'y ait encore autre chose, un meurtre par exemple, répondit froidement le bossu, si vous ne me lâchez pas, entendez-vous?
- Je vous entends, dit le docteur en secouant vivement son prisonnier; où est… peste soit du brigand, comment s'appelle-t- il?… Sikes, … c'est cela; où est Sikes, votre chef?»
Le bossu prit un air stupéfait d'étonnement et d'indignation; il se dégagea adroitement de l'étreinte du docteur, proféra une série d'affreux jurements, et se retira dans la maison. Avant qu'il eût eu le temps de fermer la porte, le docteur était entré derrière lui et avait pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot; il regarda avec inquiétude autour de lui; pas un meuble, pas un indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin qui se rapportât à la description faite par Olivier.
«Maintenant, dit le bossu, qui ne l'avait pas un instant perdu de vue, quelle est votre intention en pénétrant ainsi de force dans ma maison? est-ce que vous voulez me voler ou m'assassiner? qu'est-ce que vous voulez?
- Avez-vous jamais vu quelqu'un venir voler en voiture à deux chevaux, affreux vampire que vous êtes? dit l'irritable docteur.
- Que voulez-vous alors? demanda le bossu d'une voix aigre. Tenez! vous ferez bien de sortir promptement, et de ne pas m'échauffer la bile. Le diable soit de vous!
- Je sortirai quand cela me conviendra, dit M. Losberne en regardant dans l'autre chambre, qui ne ressemblait pas plus que la première à la description qu'Olivier en avait faite. Je vous retrouverai quelque jour, mon ami.
- Quand vous voudrez, dit le bossu d'un ton goguenard; si jamais vous avez besoin de moi, je suis ici. Je ne suis pas resté ici tout seul comme un loup pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit vous qui me fassiez peur. Vous me le payerez; vous me le payerez.»
Et là-dessus l'affreux petit démon se mit à pousser des cris sauvages et à trépigner de rage sur le plancher.
«Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à lui-même le docteur. Il faut que l'enfant se soit trompé… Tenez, mettez ceci dans votre poche, et renfermez-vous de nouveau chez vous.» En même temps il donna une pièce d'argent au bossu et regagna la voiture.
L'homme le suivit jusqu'à la portière, en proférant mille imprécations; mais au moment où M. Losberne se tournait vers le cocher pour lui parler, le bossu jeta un coup d'oeil dans la voiture, et lança à Olivier un regard si féroce, si furieux, que pendant des mois entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put l'oublier. Il continua ses jurements et ses imprécations jusqu'à ce que le cocher fût remonté sur son siège; et quand nos voyageurs furent en route, ils purent encore le voir à quelque distance derrière eux, frappant la terre du pied et s'arrachant les cheveux dans un transport de folie furieuse, réelle ou simulée.
«Je suis un âne, dit le docteur après un long silence. Saviez-vous cela, Olivier?
- Non, monsieur.
- Alors ne l'oubliez pas une autre fois… Un âne, répéta le docteur après un nouveau silence de quelques minutes. Quand même cette maison eût été ce que je pensais, et que ces bandits s'y fussent trouvés, que pouvais-je faire à moi tout seul? Et si j'avais eu du secours, je ne vois pas qu'il pût en résulter pour moi autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené l'affaire; mais c'est égal, ç'aurait été une bonne leçon! ça m'aurait appris à me jeter toujours dans quelque difficulté, en suivant mon premier mouvement, et cela aurait dû me donner à réfléchir.»
Le fait est que l'excellent docteur n'avait jamais manqué de suivre en tout son premier mouvement, et ce qui prouve en faveur de la bonté de son premier mouvement, c'est que, loin de s'être attiré par là des difficultés et des désagréments, M. Losberne y avait gagné le respect et l'estime de tous ceux qui le connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur pendant une minute ou deux en se voyant déçu dans son espoir d'avoir une preuve évidente de la véracité du récit d'Olivier, et cela dès la première et unique fois où il avait l'occasion d'en obtenir une; mais bientôt il reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les réponses d'Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes et aussi précises, et faites d'un air aussi sincère que jamais, il résolut de s'y fier complètement dorénavant.
Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait M. Brownlow, ils purent diriger le cocher dans ce sens; quand la voiture eut tourné le coin de la rue, le coeur de l'enfant battit avec une violence qui le suffoquait.
«Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda M. Losberne.
- Celle-là! celle-là! répondit Olivier en passant vivement la main hors de la portière, la maison blanche! oh! dépêchez-vous! je vous en prie; il me semble que je vais mourir, tant je tremble.
- Allons, allons! dit le bon docteur en lui frappant sur l'épaule: vous allez les revoir dans un instant, et ils seront ravis de vous retrouver sain et sauf.
- Oh! je l'espère bien! dit Olivier; Ils ont été si bons, si parfaits pour moi, monsieur!»
La voiture continua à rouler; elle s'arrêta; mais non, ce n'était pas là la maison; c'est à l'autre porte: la voiture s'arrêta de nouveau; Olivier regarda aux fenêtres, et des larmes de joie coulaient de ses yeux.
Hélas! la maison blanche était vide, et il y avait un écriteau à la fenêtre: À louer.
«Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en mettant le bras d'Olivier sous le sien: savez-vous ce qu'est devenu M. Brownlow, qui demeurait à côté?»
La servante l'ignorait; mais elle alla s'en informer. Elle revint et dit que M. Brownlow avait tout vendu et était parti, il y avait six semaines, pour les Indes Orientales; Olivier se tordit les mains et faillit tomber à la renverse.
«La gouvernante est-elle partie aussi? demanda M. Losberne après un instant de silence.
- Oui, monsieur, répondit la servante: le vieux monsieur, la gouvernante et un autre monsieur, un ami de M. Brownlow, sont tous partis ensemble.
- Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au cocher, et ne vous amusez pas à faire rafraîchir vos chevaux avant que nous soyons sortis de ce maudit Londres.
- Et le libraire, monsieur! dit Olivier. Je connais le chemin; voyez-le, monsieur, je vous en prie; allez le voir!
- Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de désappointements pour un jour: assez pour vous et pour moi. Si nous allons chez le libraire, nous apprendrons sans doute qu'il est mort, ou qu'il a eu le feu dans sa maison, ou qu'il a pris la fuite. Non; droit à la maison.»
Et conformément au premier mouvement du docteur, on retourna à la maison.
Cette amère déception causa à Olivier un vif chagrin, même au milieu de son bonheur; car bien des fois pendant sa maladie il s'était plu à penser à tout ce que M. Brownlow et Mme Bedwin lui diraient, et au plaisir qu'il aurait à leur raconter combien il avait passé de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce qu'ils avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation qu'il avait subie. L'espoir d'arriver un jour à s'expliquer avec eux, et à leur conter comment il avait été enlevé, l'avait fortifié et soutenu dans ses récentes épreuves; et maintenant la pensée qu'ils étaient partis si loin, et qu'ils avaient emporté de lui l'opinion qu'il n'était qu'un imposteur et un filou, sans qu'il dût avoir peut-être jamais l'occasion de les détromper, cette pensée était pour lui poignante et insupportable.
Cependant cette circonstance n'altéra en rien les bons sentiments de ses bienfaitrices à son égard. Au bout d'une autre quinzaine, quand le temps fut devenu beau et chaud, que les arbres commencèrent à déployer leurs jeunes feuilles, et les fleurs l'éclat de leurs nuances, elles se préparèrent à quitter pour quelques mois leur résidence de Chertsey: après avoir envoyé chez un banquier l'argenterie qui avait si vivement excité la cupidité du juif, et laissé Giles et un autre domestique à la garde de la maison, elles partirent pour la campagne, et emmenèrent Olivier avec elles.
Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de l'âme et la douce tranquillité que l'enfant convalescent éprouva au sein de cet air embaumé, au milieu des collines verdoyantes et des bois touffus de cette résidence champêtre? Qui peut dire combien ces scènes paisibles et tranquilles se gravent profondément dans l'âme de ceux qui sont accoutumés à mener une vie misérable et recluse au milieu du bruit des villes, et combien la fraîcheur de ce spectacle pénètre leurs coeurs abattus? Des hommes qui avaient habité pendant toute une vie de labeur des rues étroites et populeuses, et qui n'avaient jamais souhaité d'en sortir; des hommes pour lesquels l'habitude était devenue une seconde nature, et qui en étaient presque venus à aimer chaque brique, chaque pierre qui formait l'étroite limite de leurs promenades journalières; des hommes sur lesquels la mort étendait déjà sa main, se sont enfin trouvés émus, rien qu'en entrevoyant le radieux spectacle de la nature: entraînés loin du théâtre de leurs anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils ont paru passer tout à coup à une nouvelle existence, et se traînant chaque jour jusqu'à quelque site riant et couvert de verdure, ils ont senti s'éveiller en eux tant de souvenirs, en contemplant seulement le ciel, les coteaux, la plaine et le cristal des eaux; qu'un avant-goût de ciel a charmé leur déclin, et qu'ils sont descendus dans la tombe aussi paisiblement que le soleil, dont ils contemplaient le coucher de leur fenêtre solitaire, quelques heures auparavant, disparaissait à l'horizon devant leurs yeux affaiblis.
Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres éveillent dans l'esprit ne sont pas de ce monde, et n'ont rien de commun avec les pensées ou les espérances terrestres. Leur douce influence peut nous porter à tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe de ceux que nous avons aimés; elle peut purifier nos sentiments et éteindre en nous toute inimitié et toute haine; mais surtout elle ravive, dans l'âme même la moins méditative, la vague souvenance qu'on a déjà éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé, et en même temps elle nous donne l'idée solennelle d'un lointain avenir, d'où l'orgueil et les passions de monde sont à jamais exilés.
Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier, qui avait vécu jusqu'alors parmi des êtres dégradés, au milieu du bruit et des querelles, crut entrer là dans une nouvelle existence.
La rose et le chèvrefeuille grimpaient le long des murs du cottage, le lierre s'enroulait autour du tronc des arbres, et les fleurs embaumaient l'air de parfums délicieux; tout auprès était un petit cimetière, non pas garni de grandes tombes de pierre, mais de petits tertres couverts de mousse et de gazon, sous lesquels dormaient en paix les vieillards du village. Olivier allait souvent s'y promener, et, en songeant à la misérable sépulture où reposait sa mère, il s'asseyait parfois et sanglotait sans être vu; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel au- dessus de sa tête, il ne songeait plus qu'elle gisait sous terre, et pleurait sur elle tristement, mais sans amertume.
Ce fut un temps heureux; ses jours étaient paisibles et sereins, et les nuits n'amenaient avec elles ni crainte ni souci; il n'avait plus à languir dans une triste prison, ni à s'associer avec des misérables; nulle autre pensée que des pensées riantes. Chaque matin il se rendait chez un vieux monsieur aux cheveux blanchis, qui habitait près de la petite église et qui le perfectionnait dans l'écriture et la lecture, lui parlant avec tant de bonté et prenant tant de soin de lui, qu'Olivier n'avait pas de cesse qu'il ne l'eût satisfait. Puis il se promenait avec Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou s'asseyait près d'elles, dans quelque endroit bien ombragé où la jeune fille faisait la lecture; il restait volontiers à l'entendre, jusqu'à ce que la nuit ne permît plus de distinguer les lettres.
Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il travaillait avec ardeur jusqu'à la nuit tombante dans une petite chambre qui donnait sur le jardin; alors les dames faisaient une nouvelle promenade et il les accompagnait, prêtant l'oreille avec plaisir à tout ce qu'elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur qu'il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié quelque chose qu'il pût courir leur chercher; quand il faisait tout à fait nuit, et qu'on était rentré, la jeune demoiselle se mettait au piano, jouait quelque air sentimental, ou chantait d'une voix douée et pure quelque vieille chanson que sa tante aimait à entendre. Dans ces moments-là on n'allumait pas les bougies; Olivier, assis près d'une fenêtre, écoutait cette harmonieuse musique, et des larmes de bonheur coulaient sur ses joues.
Et les dimanches! jamais il n'en avait eu de pareils. Quels heureux jours! D'ailleurs il n'avait plus que des jours heureux. On allait le matin à la petite église, tout entourée d'arbres dont les branches venaient caresser les fenêtres de l'édifice; les oiseaux chantaient alentour et l'air embaumé répandait partout ses parfums. Les pauvres gens du village étaient si propres et s'agenouillaient si pieusement pour prier, qu'il semblait que ce fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les réunit en ce lieu; et, quoique le chant fut assez rustique, il semblait plus harmonieux, au moins aux oreilles d'Olivier, que tous ceux qu'il avait jusqu'alors entendus à l'église. On se promenait ensuite comme d'habitude; on visitait les paysans dans leurs petites maisons, brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou deux chapitres de la Bible, qu'il avait étudiés toute la semaine, et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier et plus heureux que s'il eût été le ministre lui-même. Le matin, il était sur pied à six heures; il allait courir les champs et longer les haies pour cueillir des bouquets de fleurs sauvages, dont il revenait chargé à la maison, et qu'il disposait et arrangeait de son mieux pour orner la table au déjeuner; il rapportait aussi du séneçon pour les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage avec un goût exquis; quand il avait bien soigné les oiseaux, il avait d'ordinaire quelque commission charitable à faire dans le village, ou, s'il n'y en avait pas, il pouvait toujours s'occuper au jardin et soigner les fleurs, toutes choses qu'il avait apprises de l'instituteur du village, qui était un parfait jardinier; il s'appliquait de tout coeur à cette besogne, jusqu'à ce que miss Rose descendit au jardin; elle lui adressait mille compliments pour tout ce qu'il avait fait, et il se trouvait amplement récompensé par son gracieux sourire.
Trois mois s'écoulèrent ainsi; trois mois qui, dans la vie des hommes les plus heureux et les plus favorisés du ciel, eussent été trois mois d'un bonheur sans mélange, mais qui pour Olivier, après une enfance si agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême: avec la plus pure, la plus aimable générosité d'une part, et la reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus dévouée de l'autre, il n'est pas étonnant qu'au bout de ce court espace de temps Olivier fût dans l'intimité complète de la vieille dame et de sa nièce, et que l'affection sans bornes que leur avait vouée son coeur jeune et sensible fût pour elles un sujet d'orgueil et un motif de l'aimer: c'était sa récompense.
CHAPITRE XXXIII. Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte soudaine.
Le printemps passa vite, et l'été commença. Si, jusque-là, la campagne avait été belle, elle était maintenant dans tout son éclat et étalait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui avaient longtemps paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute leur vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant sous leur ombre d'agréables retraites, d'où la vue s'étendait sur le paysage doré par le soleil; la terre avait revêtu son manteau de verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On était au plus beau moment de l'année rajeunie; tout respirait la joie.
On continuait à mener une existence paisible au petit cottage, et la même sérénité d'humeur régnait parmi ses habitants. Depuis longtemps Olivier avait retrouvé la force et la santé; mais, qu'il fût malade ou bien portant, il n'y avait nulle différence dans son affection dévouée pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il était toujours aussi doux, aussi attaché, aussi affectueux que lorsque les souffrances avaient miné ses forces, et aussi attentif à tout ce qui pouvait faire plaisir à ses bienfaitrices.
Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade plus longue que d'ordinaire; la journée avait été d'une chaleur exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise légère s'était levée, plus fraîche que d'habitude. Rose avait été pleine d'entrain, et ils avaient prolongé leur promenade, en causant joyeusement, beaucoup au-delà des limites habituelles. Mme Maylie était fatiguée; ils revinrent lentement à la maison. La jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano comme à l'ordinaire; après avoir promené d'un air distrait ses doigts sur le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle pleurait.
«Ma chère Rose!» dit la vieille dame.
Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu plus vite, comme si la voix de sa tante l'eût arrachée à quelque pensée pénible.
«Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant précipitamment et en se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage est baigné de larmes, ma chère enfant. Qu'est-ce qui te fait souffrir?
- Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille; je ne sais ce que j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal à l'aise ce soir, et…
- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie.
- Oh! non, je ne suis pas malade! répondit Rose en tressaillant, comme si un frisson mortel la saisissait tout à coup. Je vais aller mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.»
Olivier s'empressa d'accéder à son désir; et la jeune fille, faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à jouer un air plus gai: mais ses doigts s'arrêtèrent sans force sur le piano; elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canapé, et laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.
«Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je ne t'ai jamais vue ainsi.
- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquiétude, dit Rose; mais j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir à bout. Je crains d'être malade, ma tante.»
Elle l'était en effet. Dès qu'on eut apporté de la lumière, on vit que, dans le peu de temps qui s'était écoulé depuis leur retour à la maison, l'éclat de son teint avait disparu, et qu'elle était pâle comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa beauté mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux avaient pris une expression de vague inquiétude qu'ils n'avaient jamais eue. Un instant après, elle devint pourpre, et ses beaux yeux bleus étaient égarés; puis cette rougeur disparut, comme l'ombre projetée par un nuage qui passe, et elle redevint d'une pâleur mortelle.
Olivier, qui observait la vieille dame avec inquiétude, remarqua qu'elle était alarmée de ces symptômes, et il le fut aussi; mais voyant qu'elle affectait de les considérer comme légers, il essaya de faire de même; ils y réussirent si bien, que, lorsque Rose se fut laissé persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait repris confiance et semblait même aller beaucoup mieux, car elle les assura qu'elle était certaine de se réveiller le lendemain matin en parfaite santé.
«J'espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y a rien là de sérieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir, mais…»
La vieille dame l'engagea à ne rien dire, et, s'asseyant au fond de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit d'une voix tremblante:
«Je ne l'espère pas, Olivier. J'ai été si heureuse avec elle pendant plusieurs années! trop heureuse peut-être, et il se peut que le moment soit venu où je dois éprouver quelque malheur; mais j'espère que ce ne sera pas celui-là.
- Quel malheur, madame? demanda Olivier.
- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix à peine articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis si longtemps toute ma consolation et tout mon bonheur.
- Oh! que Dieu nous en préserve! s'écria vivement Olivier.
- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les mains.
- Sans doute il n'y a pas à craindre un malheur si terrible! dit Olivier. Il y a deux heures, elle était bien portante.
- Elle est très mal maintenant, répondit Mme Maylie; et elle n'est pas encore au pis, j'en suis sûre. Oh! Rose, ma chère Rose! que deviendrais-je sans elle?»
La pauvre dame se laissa aller à ces pensées désespérantes, et fut en proie à une si violente douleur, qu'Olivier, maîtrisant sa propre émotion, se hasarda à lui faire des remontrances et à la supplier ardemment, pour l'amour de la chère malade elle-même, de se montrer plus calme.
«Et considérez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient en dépit de tous ses efforts pour les retenir; considérez combien, elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle répand autour d'elle. Je suis sûr… je suis certain…tout à fait certain… pour vous, qui êtes si bonne aussi…pour elle… pour tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu ne permettra pas qu'elle meure si jeune.
- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête d'Olivier; vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garçon; et, quoique ce que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort. Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oubliés un instant, Olivier, et j'espère que cela me sera pardonné: car je suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir quelle douleur éprouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les meilleurs qui sont conservés à l'amour de ceux qui les chérissent. Mais cela même doit être pour nous une consolation plutôt qu'un chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent, à n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que celui-ci, et que la route qui nous y mène est courte. Que la volonté de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec quelle tendresse!»
Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononçant ces mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus étonné de voir qu'elle persévéra dans cette fermeté, et qu'au milieu des soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête à tout et maîtresse d'elle-même, remplissant tous les devoirs de sa position avec empressement, et même, à en juger par son extérieur, avec une espèce de gaieté. Mais il était jeune et il ignorait de quoi sont capables les âmes fortes dans de telles circonstances; comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent cette force d'âme l'ignorent souvent eux-mêmes?
La nuit qui suivit ne fit qu'accroître les inquiétudes, et, le lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que trop justifiés. Rose était dans la première période d'une fièvre lente et dangereuse.
«Il faut de l'activité, Olivier; nous ne devons pas nous laisser aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie en mettant un doigt sur ses lèvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de faire parvenir en toute hâte cette lettre à M. Losberne; il faut la porter au village, qui n'est pas à plus de quatre mille d'ici, en prenant la traverse, et de là, l'envoyer, par un exprès à cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l'auberge des gens qui se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur vous pour vous assurer du départ du messager.»
Olivier ne répondit rien, mais montra par son empressement qu'il voudrait déjà être parti.
«Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en réfléchissant un instant; mais je ne suis pas décidée si je dois l'envoyer maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixés sur l'état de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une catastrophe.
- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient d'exécuter la commission et tendant une main tremblante pour prendre la lettre.
- Non,» répondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement.
Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle était adressée à Henri Maylie, esquire, au château d'un lord; mais il ne put découvrir chez qui.
«La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie d'un air d'impatience.
- Non, dit-elle en la lui reprenant; je préfère attendre à demain matin.»
Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes jambes.
Il courut à travers champs, ou le long des petits sentiers qui les séparaient, tantôt cachés par les blés murs qui les bordaient de chaque côté, et tantôt débouchant dans la plaine, où faucheurs et moissonneurs étaient à l'oeuvre; il ne s'arrêta point, sinon pour reprendre haleine de temps à autre pendant quelques secondes, jusqu'à ce qu'il eût atteint, tout en sueur et couvert de poussière, la place du marché du village.
Là, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge, une maison de ville peinte en jaune, et à un des coins de la place une grande maison à volets verts, ayant pour enseigne: Au grand Saint-Georges, vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu'il l'eut aperçue.
Olivier s'adressa à un postillon qui flânait devant la porte, lequel, après avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au palefrenier, lequel, après avoir entendu le même récit, le renvoya à l'aubergiste, qui était un grand gaillard portant une cravate bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes à revers, et qui s'appuyait contre la pompe près de la porte de l'écurie, avec un cure-dents d'argent dans les dents.
Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir pour écrire le reçu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reçu fut prêt et acquitté, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps de s'équiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce temps Olivier était si dévoré d'impatience et d'inquiétude, qu'il aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute bride jusqu'au relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le petit billet ayant été remis au messager, avec force recommandations de le porter en toute hâte, celui-ci donna de l'éperon à son cheval, partit au galop, et fut en quelques minutes bien loin du village.
C'était quelque chose que d'être assuré qu'on était allé chercher du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le coeur plus léger, sortait de la cour de l'auberge et allait franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute taille, enveloppé dans un manteau, qui entrait juste au même instant dans l'auberge.
«Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant brusquement, que diable est ceci?
- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'étais pressé de retourner à la maison, et je ne vous ai pas vu venir.
- Damnation! dit l'homme à voix basse en considérant l'enfant avec de grands yeux sinistres. Qui l'eût crû? on le réduirait en cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon chemin!
- J'en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier, intimidé par le regard farouche de l'étranger; j'espère que je ne vous ai point fait de mal?
- Malédiction! murmura l'homme en proie à une horrible fureur et grinçant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un mot, j'en aurais été débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur toi, petit misérable! que fais-tu ici?»
En prononçant ces paroles incohérentes, l'homme se tordait les poings et grinçait des dents; il s'avança vers Olivier comme pour lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement à terre, en proie à des convulsions et écumant de rage. Olivier contempla un instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait tel), et s'élança dans la maison pour demander du secours. Quand il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu, et songeant avec un mélange d'étonnement et de crainte, à l'étrange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter.
Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entièrement ses pensées, et chasser loin de son souvenir toute préoccupation personnelle.
L'état de Rose Maylie s'était promptement aggravé, et avant minuit elle eut le délire; un médecin de l'endroit ne la quittait pas. À la première inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie à part, pour lui déclarer que la maladie était d'une nature très grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour qu'elle guérît.
Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour se glisser sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier, et prêter l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade! Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait lui faire craindre qu'il ne fût arrivé un malheur trop affreux pour qu'il eût le courage d'y réfléchir! La ferveur de toutes les prières qu'il avait jamais faites n'était rien en comparaison des voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la santé de l'aimable jeune fille prête à s'abîmer dans la mort.
L'attente, la cruelle et terrible attente où nous sommes, quand, immobiles près d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que nous aimons tendrement, compromise et prête à s'éteindre; les désolantes pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font battre violemment notre coeur, et arrêtent notre respiration, tant elles évoquent devant nous de terribles images; le désir fiévreux de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour écarter un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants; l'abattement, la prostration que produit en nous le triste sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles tortures! Et quelles réflexions ou quels efforts peuvent les alléger dans ces moments de fièvre et de désespoir?
Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste et silencieux: on se parlait à voix basse; des visages inquiets se montraient à la porte de temps à autre, et femmes et enfants s'éloignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journée et encore après la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin en long et en large, levant les yeux à chaque instant vers la chambre de la malade, et frissonnant à la pensée de voir disparaître la lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort s'abattait sur cette maison. À une heure avancée de la nuit, arriva M. Losberne. «C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si tendrement aimée… mais il y a bien peu d'espoir.»
Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que s'il n'éclairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur éclat, que tout respirait la vie, la santé, la joie, la bonheur, la belle jeune fille dépérissait rapidement. Olivier se traîna jusqu'au vieux cimetière, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il pleura sur elle en silence.
La nature était si belle et si paisible; le paysage doré par le soleil avait tant d'éclat et de charme; il y avait dans le chant des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de liberté dans le vol rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaieté, que, lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour de lui, il lui vint instinctivement la pensée que ce n'était pas là un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas, quand tout dans la nature était si gai et si riant; que le tombeau convenait à l'hiver et à ses frimes, non à l'été et à ses parfums. Il était presque tenté de croire que le linceul n'enveloppait que les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la beauté jeune et gracieuse.
Un tintement de la cloche de l'église l'interrompit tristement dans ses naïves réflexions; puis, un autre tintement: c'était le glas des funérailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la porte du cimetière; ils portaient des rubans blancs, car la morte était une jeune fille; ils se découvrirent près d'une fosse, et parmi ceux qui pleuraient il y avait une mère… une mère qui ne l'était plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les oiseaux continuaient de chanter.
Olivier revint à la maison en songeant à toutes les bontés que la jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour avoir encore l'occasion de lui montrer, à maintes reprises, combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il n'avait rien à se reprocher en fait de négligence ou d'oubli à son égard, car il s'était dévoué à son service; et pourtant mille petites circonstances lui revenaient à l'esprit, dans lesquelles il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zèle et d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous devrions toujours veiller sur notre conduite à l'égard de ceux qui nous entourent: car chaque mort rappelle à ceux qui survivent qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis tant d'oublis, tant de négligences, que ce souvenir est un des plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons éviter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en est temps encore.
Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise dans le petit salon. Olivier frémit en la voyant là, car elle n'avait pas quitté un instant le chevet de sa nièce, et il tremblait en se demandant quel changement avait pu l'en éloigner. Il apprit que Rose était plongée dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait que pour se rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et mourir.
Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche, pendant plusieurs heures; on servit le dîner, auquel ni Mme Maylie ni lui ne touchèrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur pensée était ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu à peu à l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la terre ces teintes éclatantes qui annoncent son coucher; leur oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne qui s'approchait, et ils s'élancèrent tous deux instinctivement vers la porte, quand M. Losberne entra.
«Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis vivre dans ses transes. Tout plutôt que l'incertitude! oh! parlez, au nom du ciel!
- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez calme, chère madame, je vous en prie.
- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix mourante; ma chère enfant! elle est morte! elle est perdue!
- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et miséricordieux, et elle vivra pour faire encore votre bonheur.»
Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les mains; mais l'énergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec sa première action de grâces, et elle tomba évanouie dans les bras amis tendus pour la recevoir.
CHAPITRE XXXIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur la scène.- Aventure d'Olivier.
C'était trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupéfait, saisi, à cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni pleurer; il était à peine en état de comprendre ce qui venait de se passer; il se promena longtemps à l'air pur du soir. Enfin il put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui s'était produit, et sentir qu'il était délivré désormais de l'insupportable angoisse dont le poids écrasait son coeur.
Il était presque nuit close quand il reprit le chemin de la maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait la route d'un pas léger, il entendit derrière lui le bruit d'une voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une chaise de poste lancée à toute vitesse; comme les chevaux étaient au galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre une porte pour les laisser passer.
Quelque vite que la chaise de poste passât devant lui; Olivier entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnaître. Un instant après, le bonnet de coton se pencha à la portière, et une voix de stentor cria au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit dès qu'il put retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier par son nom.
«Ici! cria la voix: maître Olivier, quelles nouvelles? miss Rose… maître Olivier.
- Est-ce vous, Giles?» s'écria Olivier en courant rejoindre la chaise de poste.
Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait répondre quand il fut brusquement tiré en arrière par un jeune homme qui occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles étaient les nouvelles.
«En un mot, dit-il, mieux ou plus mal!
- Mieux… beaucoup mieux, s'empressa de répondre Olivier.
- Le ciel soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes sûr?
- Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux s'est déclaré il y a quelques heures à peine, et M. Losberne dit que tout danger est passé.»
Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portière, sauta hors de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira près de lui.
«C'est tout à fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta part, mon garçon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une espérance qui ne se réaliserait pas.
- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, répondit Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres termes qu'elle vivrait encore bien des années pour notre bonheur à tous; je l'ai entendu de mes oreilles.»
Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scène qui avait causé tant de bonheur; le jeune homme détourna la tête et garda quelques instants le silence.
Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait bien ce qu'il éprouvait), et il garda le silence en feignant de s'occuper de son bouquet.
Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton, s'était mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu à pois blancs. L'émotion de ce digne serviteur n'était pas feinte, à en juger d'après la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune homme, qui s'était tourné vers lui pour lui parler.
«Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise de poste jusque chez ma mère, dit-il; moi, je préfère marcher un peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive.
- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en s'époussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le postillon de la commission, je vous en serais très obligé. Il ne serait pas convenable que les servantes me vissent en cet état: je n'aurais plus à l'avenir aucune autorité sur elles.
- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez. Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir à pied avec nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait pour une mascarade.»
M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son bonnet de coton, le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles, M. Maylie et Olivier, suivirent à pied, sans se presser.
Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un regard curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq ans et était de moyenne taille; sa physionomie était belle et ouverte, et sa tenue singulièrement aisée et prévenante. Malgré la différence qui sépare la jeunesse de l'âge mûr, il ressemblait d'une manière si frappante à la vieille dame, qu'Olivier n'aurait pas eu de peine à deviner leur parenté, quand même le jeune homme n'aurait pas déjà parlé d'elle comme de sa mère.
Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il arriva au cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande émotion de part et d'autre.
«Oh! ma mère! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt?
- J'ai écrit, répondit Mme Maylie; mais, réflexion faite, j'ai pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connaître l'opinion de M. Losberne.
- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer à une telle alternative? Si Rose était… Je ne puis achever la phrase. Si cette maladie s'était terminée autrement, auriez-vous jamais pu vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant de bonheur?
- Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme Maylie, je crois que votre bonheur aurait été détruit peut-être, et que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard aurait été de bien peu d'importance.
- Pourquoi ce peut-être, ma mère? reprit le jeune homme; pourquoi ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vérité, vous le savez, ma mère; vous ne pouvez pas l'ignorer.
- Je sais qu'elle mérite bien l'amour le plus vif et le plus pur que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que sa nature affectueuse et dévouée réclame en retour une affection peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n'y aurait plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans ma conduite, ce qui me semble la ligne rigoureuse du devoir.
- Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me croyez-vous assez enfant pour ne pas me connaître moi-même, et pour me tromper sur les mouvements de mon coeur?
- Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en lui mettant la main sur l'épaule, que la jeunesse éprouve des mouvements généreux qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens dont l'ardeur ne résiste pas à la possession de ce qu'ils avaient le plus désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux, épouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut reprocher au père comme à ses enfants, et qu'il lui reprochera d'autant plus qu'il aura plus de succès dans le monde, pour s'en venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver que cet homme, quelque bon et généreux qu'il soit naturellement, se repente un jour des liens qu'il aura formés dans sa jeunesse, et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il s'en repent.
- Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-là ne serait qu'un égoïste brutal, indigne du nom d'homme, indigne surtout de la femme dont vous parlez.
- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, répondit sa mère.
- Et je penserai toujours de même. Les tortures que j'ai éprouvées pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincère d'une passion qui, vous le savez bien, n'est pas née d'hier et n'a pas été conçue légèrement; Rose, cette douce et charmante fille, possède mon coeur aussi complètement que jamais femme ait possédé le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pensée, pas un projet, pas une espérance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez à mes voeux, autant prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en morceaux et le jeter au vent … Ayez meilleure opinion de moi, ma mère, et ne regardez pas avec indifférence la félicité de votre fils, dont vous semblez tenir si peu de compte.
- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les coeurs ardents et dévoués, que je voudrais leur épargner toute blessure; mais nous avons assez et peut-être trop causé de tout cela pour l'instant.
- Que Rose elle-même décide de tout, interrompit Henry; vous ne pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu'à me susciter des obstacles près d'elle?
- Non, dit Mme Maylie; mais je désire que vous réfléchissiez.
- C'est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà bien des années, ma mère, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je suis capable de réfléchir sérieusement. Mes sentiments sont inébranlables et le seront toujours; pourquoi en différer l'aveu par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien? Non! avant mon départ il faudra que Rose m'entende.
- Elle vous entendra, dit Mme Maylie.
- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mère, quelque chose qui semblerait faire croire qu'elle m'écoutera froidement, dit le jeune homme d'un air inquiet.
- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de là.
- Comment! s'écria le jeune homme; aurait-elle une autre inclination?
- Non certes, dit la mère; car vous avez déjà, ou je me trompe fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je voulais dire, reprit la vieille dame en arrêtant son fils qui allait parler: avant de vous attacher tout entier à cette idée; avant de vous laisser aller à un espoir sans réserve, réfléchissez quelques instants, mon cher enfant, à l'honneur de Rose, et jugez quelle influence la connaissance de sa naissance mystérieuse peut exercer sur sa décision, nous étant dévouée, comme elle l'est, de toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abnégation complet qui a toujours été, dans les circonstances petites ou grandes, le fond même de son caractère.
- Que voulez-vous dire par là?
- Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme Maylie. Il faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protège!
- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme.
- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose.
- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry.
- Sans doute, répondit Mme Maylie.
- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai souffert, et combien je désire ardemment de la voir… Vous ne me refuserez pas cela, ma mère?
- Non, dit la vieille dame; elle le saura.» Et, serrant affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement.
M. Losberne et Olivier étaient restés à l'autre bout de la chambre pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main à Henry Maylie et ils échangèrent de cordiales salutations; puis, pour répondre aux questions multipliées de son jeune ami, M. Losberne entra dans des détails précis sur la situation de la malade, et confirma les bonnes nouvelles déjà données par Olivier, ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages, écoutait de toutes ses oreilles.
«Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le docteur quand il eut fini.
- Non, monsieur, répondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des yeux; rien d'extraordinaire.
- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constaté l'identité de quelques brigands? dit malicieusement le docteur.
- Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.
- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez à merveille. Comment va Brittles?
- Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son ton habituel de protection pour son subordonné, et il vous fait ses respectueux compliments.
- Bon dit le docteur; votre présence me fait souvenir, monsieur Giles, que, la veille du jour où j'ai été appelé ici si brusquement, je me suis acquitté, sur la demande de votre bonne maîtresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine. Venez que je vous dise deux mots.»
M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air important, mais un peu étonné, et eut l'honneur d'un court entretien à voix basse avec lui; après quoi, il fit saluts sur saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgué au salon, mais à la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annonça, d'un air superbe et majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en considération de sa vaillante conduite lors de la tentative d'effraction, déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres sterling à son profit. Les deux servantes levèrent les yeux et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer maintenant de faire le fier; à quoi M. Giles répondit en tirant son jabot: «Mais non, mais non, bien au contraire; si vous remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes inférieurs, je vous serai obligé de m'en prévenir!» Il fit encore beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments d'humilité, et qui furent reçues également avec autant d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles étaient après tout aussi originales et aussi intéressantes que toutes les observations communément relatées dans la vie des grands hommes.
Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa joyeusement, car le docteur était en verve, et, quoique Henry fût d'abord soucieux et fatigué, il ne put résister à la bonne humeur du digne M. Losberne, qui se livra à mille saillies empruntées en partie aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drôles qu'Olivier, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, ne pouvait s'empêcher d'en rire de tout son coeur, à la grande satisfaction du docteur qui riait lui-même aux éclats, et la contagion de rire gagna même Henry Maylie. Ils passèrent donc la soirée aussi gaiement qu'il était possible dans la circonstance, et il était tard quand ils se séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se livrer au repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'être en proie.
Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur léger et vaqua à ses occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient encore, perchés sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs qu'on pût voir, cueillies par ses mains empressées, composaient un nouveau bouquet dont l'éclat et le parfum devaient charmer Rose. La tristesse qui avait semblé s'attacher à chaque objet depuis plusieurs jours, tant que l'enfant avait été lui-même triste et inquiet, s'était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait maintenant que la rosée brillait avec plus d'éclat sur les feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce, que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur: telle est l'influence qu'exercent les pensées qui nous occupent sur l'aspect du monde extérieur; les hommes qui, en contemplant la nature et leurs semblables, s'écrient que tout n'est que ténèbres et tristesse, n'ont pas tout à fait tort; mais ce sombre coloris dont ils revêtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de leurs coeurs également faussés par la jaunisse qui altère leurs couleurs naturelles: les véritables nuances sont délicates et veulent être vues d'un oeil plus sain et plus net.
Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour où il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de goût, qu'il laissa loin derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet égard, Olivier ne méritait que le second rang, c'était lui à son tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin ils couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune malade était maintenant ouverte, car elle aimait à sentir l'air pur de l'été, dont les bouffées rafraîchissantes ranimaient ses forces, et, sur le rebord de la fenêtre, il y avait toujours, dans un petit vase plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs étaient soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne put s'empêcher d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanées, après qu'elles étaient exactement remplacées par des fleurs plus fraîches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs et secouait la tête d'un air expressif avant de commencer sa promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait son train et Rose revenait rapidement à la santé.
Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié par un incident imprévu.
La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos.
Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au loin.
Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude, on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était assoupi.
Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.