OLIVIER TWIST (continued 4)
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Dans toutes les chambres, les volets vermoulus des fenêtres étaient soigneusement fermés, et les barreaux qui les retenaient étaient fortement vissés dans le bois; le jour ne pénétrait que par quelques trous ronds: ce qui donnait aux appartements un aspect encore plus sinistre, et les peuplait d'ombres bizarres. Il y avait, il est vrai, dans un grenier du fond, une fenêtre sans volets, et garnie de barreaux rouillés; souvent Olivier venait s'y installer pendant des heures entières, et regardait au loin d'un air pensif; mais il ne pouvait voir qu'une masse confuse de toits et de cheminées noires; quelquefois, pourtant, une vieille tête grise se montrait aux combles d'une maison éloignée; mais elle disparaissait aussitôt D'ailleurs, comme la fenêtre de l'observatoire d'Olivier était condamnée, et que les carreaux étaient obscurcis par une épaisse couche de poussière et de suie, il pouvait à peine distinguer au travers les objets extérieurs; mais, quant à essayer de se faire voir ou entendre, autant eût valu pour lui être niché dans la boule qui surmonte la cathédrale de Saint-Paul.
Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée dehors, le premier de ces jeunes filous se mit en tête d'apporter à sa toilette plus de soin que de coutume; il n'avait pas souvent, il faut le dire, de faiblesse de ce genre; en conséquence, il daigna ordonner à Olivier de lui venir en aide.
Celui-ci était trop enchanté de se rendre utile, trop heureux aussi de voir des visages humains quelque désagréables qu'ils fussent, et trop désireux de se concilier l'affection de ceux qui l'entouraient, quand il pouvait le faire honnêtement, pour hésiter un instant à se plier à la volonté du Matois; celui-ci s'assit sur la table, et Olivier, mettant un genou en terre, se mit à cirer les bottes de M. Dawkins, ce que ce dernier appelait se faire vernir les trotteuses.
Soit que le Matois éprouvât ce sentiment de liberté et d'indépendance que ressent tout animal raisonnable, quand il est assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe, balançant mollement une jambe, tout en faisant cirer ses bottes qu'il n'a pas eu la peine d'ôter et qu'il n'aura pas l'ennui de remettre; soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou, que la bonne qualité de la bière influât sur son humeur, il s'abandonna à un élan d'enthousiasme qui contrastait singulièrement avec son caractère habituel; d'un air pensif il abaissa ses regards sur Olivier, puis, levant la tête, il dit avec un soupir, moitié à part et moitié à maître Bates:
«Quel dommage qu'il ne soit pas du métier!
- Ah! oui, dit Charlot Bates; il refuse son bonheur.»
Le Matois poussa encore un soupir et reprit sa pipe. Charlot en fit autant, et tous deux fumèrent en silence pendant quelques instants.
«Je parie que tu ne sais seulement pas ce que c'est que le métier? dit le Matois d'un air de pitié.
- Je crois que si, répondit Olivier en levant vivement la tête! cela veut dire vol… C'est ce que vous faites, n'est-ce pas? demanda-t-il en se reprenant.
- Oui, répondit le Matois, et j'aurais honte de faire autre chose.» En même temps il mit son chapeau sur l'oreille d'un air tapageur, et regarda maître Bates comme pour l'inviter à dire le contraire, s'il l'osait. «Oui, c'est mon métier; et c'est celui de Charlot, et de Fagin, et de Sikes, et de Nancy, et de Betty, de nous tous tant que nous sommes, à commencer par Fagin et à finir par le chien, qui ferme la marche.
- Et qui est le moins disposé à trahir, ajouta Charlot Bates.
- Ce n'est pas lui, dit le Matois, qui s'aviserait d'aboyer au banc des témoins et d'aller se compromettre; on pourrait bien l'y attacher et le laisser quinze jours sans manger, qu'il ne bougerait pas.
- Il s'en garderait bien; il n'y a pas de danger, observa Charlot.
- C'est un drôle de chien, poursuivit le Matois; quand il est en société, comme il regarde d'un air menaçant quiconque se met à rire ou à chanter! Avec ça qu'il ne grogne pas quand il entend jouer du violon, et qu'il ne déteste pas les chiens de toute autre espèce! Non, il se gêne!
- C'est, ma foi, un parfait chrétien,» dit Charlot.
Maître Bates voulait seulement dire par là que c'était un chien doué de toutes les qualités, et ne songeait pas que cette remarque offrait un autre sens également juste: car il y a bien des hommes et des femmes qui se donnent pour de parfaits chrétiens, et qui ne ressemblent pas mal au chien de M. Sikes.
«C'est bon, c'est bon, dit le Matois en revenant au sujet de la conversation; ceci n'a rien à faire avec le jeune nigaud ici présent.
- C'est vrai, dit Charlot. Olivier, pourquoi ne te mets-tu pas au service de Fagin?
- Ta fortune serait faite, ajouta le Matois en riant.
- Tu vivrais de tes rentes, et tu ferais le monsieur, comme c'est mon intention, à Pâques ou à la Trinité.
- Cela ne me plaît pas, répondit timidement Olivier; je voudrais bien qu'on me permît de m'en aller. J'aimerais mieux m'en aller.
- Et Fagin aime mieux que tu restes,» répliqua Charlot.
Olivier ne le savait que trop; mais, jugeant dangereux de s'expliquer plus clairement, il soupira et se remit à cirer les bottes du Matois.
«Allons donc! s'écria celui-ci; tu n'as donc pas de coeur, pas d'amour-propre? Est-ce que tu voudrais vivre aux dépens de tes amis?
- Oh! fi donc! dit maître Bates en tirant deux ou trois foulards de sa poche et en les jetant dans une armoire, ce serait ignoble.
- Quant à moi, je ne pourrais pas vivre comme ça, dit le Matois de l'air du plus profond dédain.
- Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, dit Olivier avec un léger sourire, et que vous les laissez punir à votre place.
- Quant à cela, répondit le Matois, c'était par pure considération pour Fagin, parce que les mouchards savent que nous travaillons avec lui; et, si nous n'avions pas déguerpi, il aurait pu lui en cuire. C'était là le seul motif, n'est-ce pas Charlot?»
Maître Bates fit un signe d'assentiment, et allait répondre, quand tout à coup le souvenir de la fuite d'Olivier lui revint à l'esprit et le fit pouffer de rire; il avala la fumée de sa pipe, et resta cinq minutes au moins à tousser et à frapper du pied.
«Tiens, regarde-moi ça, dit le Matois en tirant de sa poche une poignée de schillings et de pence, voila ce qui s'appelle mener une jolie existence! Et à quel jeu gagne-t-on tout cela? Il ne tient qu'à toi de l'apprendre. Le trésor où j'ai pris cet argent n'est pas encore à sec, va. Et tu ne veux pas en avoir autant, idiot que tu es!
- C'est bien laid, n'est-ce pas, Olivier? demanda Charlot. Il finira par se faire accrocher, n'est-ce pas?
- Je ne comprends pas, répondit Olivier.
— Voici à peu près ce que c'est,» dit Charlot. En même temps il saisit un bout de sa cravate, et, le tenant en l'air, il pencha sa tête sur son épaule, et fit craquer ses dents d'une manière singulière, montrant, par cette pantomime expressive, que se faire accrocher ou se faire pendre était une seule et même chose. «Tu comprends maintenant, dit Charlot; mais vois donc, Jack, comme il me regarde d'un air ébahi… Je n'ai jamais vu pareille innocence! il me fera mourir à force de rire, c'est sûr.»
Et maître Bates, après avoir ri aux larmes, reprit sa pipe et se remit à fumer.
«Tu n'as pas été bien éduqué, Olivier, dit le Matois en regardant ses bottes avec satisfaction, quand Olivier les eut rendues bien luisantes; Fagin fera quelque chose de toi pourtant, ou tu serais le premier qui ne répondrait pas par ses progrès à l'habileté de sa direction; tu ferais mieux de te mettre tout de suite à la besogne, car tu en viendras toujours là un jour ou l'autre, sans même t'en douter, et en attendant tu perds ton temps.»
Maître Bates appuya cet avis de force réflexions morales de son cru; ensuite son ami M. Dawkins et lui entamèrent un long dialogue sur les mille agréments de la vie qu'ils menaient; ils insinuèrent, à plusieurs reprises, à Olivier, que le meilleur parti qu'il eût à prendre était de mériter au plus vite la bienveillance de Fagin, en s'y prenant comme eux-mêmes l'avaient fait.
«Et mets-toi bien dans la cervelle, dit le Matois en entendant le juif ouvrir la porte, que si tu n'escamotes pas des toquantes…
- À quoi bon lui parler ainsi? remarqua maître Bates; il ne comprend seulement pas ce que cela veut dire.
- Si tu n'escamotes pas des montres et des foulards, reprit le Matois en se servant d'expressions à la portée d'Olivier, d'autres le feront; tant pis pour ceux qui se les laissent prendre, et tant pis pour toi aussi; il n'en revient pas un sou de plus à personne, excepté à celui qui met la main dessus; et tu as autant de droit que celui-là à t'en emparer.
- Sans doute, sans doute, dit le juif qui était entré sans qu'Olivier l'aperçût; c'est tout simple, mon ami, tu peux en croire le Matois sur parole; ah! ah! en voilà un qui entend à merveille le catéchisme de sa profession!»
Tout en donnant ainsi son assentiment aux beaux raisonnements du Matois, le vieux juif se frottait les mains d'un air de satisfaction, et s'applaudissait des talents de son élève.
La conversation en resta là, car le Juif était rentré en compagnie de miss Betty et d'un monsieur qu'Olivier n'avait pas encore vu, mais que le Matois salua du nom de Tom Chitling.
M. Chitling était plus âgé que le Matois et comptait environ dix- huit printemps; mais il avait, à l'égard de son jeune confrère, un ton de déférence qui semblait indiquer qu'il se reconnaissait un peu inférieur à lui en génie et en habileté dans l'exercice de sa profession. Il avait de petits yeux qu'il clignait sans cesse, et la figure gravée de petite vérole. Une casquette de loutre, une veste de gros drap brun, un méchant pantalon de futaine et un tablier, composaient tout son costume; à dire vrai, sa garde-robe n'était plus présentable; mais il s'excusa près de la compagnie en disant qu'il avait fini son temps depuis une heure à peine, et qu'ayant toujours porté le costume réglementaire, depuis six semaines, il n'avait pas eu le loisir de s'occuper de ses effets, M. Chitling ajouta, d'un ton très courroucé, qu'on avait adopté là-bas un nouveau système de fumigation pour les vêtements, système infernal et inconstitutionnel, qui les brûlait sans qu'on eût aucun recours contre une telle injustice; il s'éleva aussi avec force contre l'usage adopté de couper les cheveux des gens, et déclara cette mesure absolument illégale; enfin il termina ses observations en affirmant que, pendant quarante-deux mortelles journées de travail forcé, il n'avait pas avalé une goutte de n'importe quoi, et qu'il consentait à être empalé, s'il n'avait pas le gosier aussi sec qu'un four à chaux.
«Olivier, demanda le juif, tandis que les jeunes filous mettaient sur la table une bouteille d'eau-de-vie, d'où penses-tu qu'arrive monsieur?
- Je… ne sais pas, monsieur, répondit l'enfant.
- Qu'est-ce que c'est que celui-là? demanda Tom Chitling en jetant sur Olivier un regard de dédain.
- Un de mes jeunes amis, mon cher, répliqua le juif.
- Eh. bien! il a de la chance, dit le jeune homme en regardant Fagin d'un air d'intelligence; ne t'inquiète pas de savoir d'où je viens, mon garçon. Tu prendras assez vite le même chemin, j'en gagerais bien un écu.»
Les jeunes voleurs rirent de cette saillie, et, après quelques plaisanteries sur le même sujet, ils échangèrent avec Fagin quelques mots à voix basse, et quittèrent la chambre.
Après avoir causé un instant tête à tête, le nouveau venu et Fagin allèrent s'asseoir auprès du feu. Le juif dit à Olivier de venir prendre place près de lui, et fit tomber la conversation sur les sujets les plus propres à intéresser ses auditeurs. Il s'étendit sur les grands avantages du métier, sur l'habileté du Matois, la bonne humeur de Charlot Bates et la libéralité de lui, Fagin. Quand il eut épuisé tous ces sujets, comme M. Chitling tombait de fatigue (effet ordinaire d'un séjour de quelques semaines à la maison de correction), miss Betty se retira, et la société se sépara pour aller dormir.
À partir de ce jour, Olivier ne resta presque jamais seul; il fut continuellement en rapport avec les deux jeunes filous, qui jouaient chaque matin avec le juif à leur jeu favori; était-ce pour les rendre plus adroits, ou pour former peu à peu Olivier? à cela M. Fagin eût pu répondre mieux que personne. Parfois le vieux scélérat leur contait des histoires d'escroquerie de sa jeunesse, d'une manière si plaisante et si originale, qu'Olivier ne pouvait s'empêcher de rire de tout son coeur, et de montrer qu'en dépit de la délicatesse de ses sentiments, il prenait plaisir à ces récits.
En un mot, le vieux misérable tenait l'enfant dans ses filets; après l'avoir amené, par la solitude et la tristesse, à préférer une société quelconque à l'isolement dans cet affreux séjour, sans autre passe-temps que ses tristes pensées, il versait peu à peu dans son coeur le poison sur lequel il comptait pour le corrompre et le souiller à tout jamais.
CHAPITRE XIX. Discussion et adoption d'un plan de campagne.
Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, après avoir boutonné jusqu'au haut sa grande redingote, et relevé le collet sur ses oreilles de manière à cacher le bas de sa figure, sortit de son affreuse tanière. Il s'arrêta un instant sur le seuil, tandis que, derrière lui, on fermait soigneusement la porte à clef et qu'on poussait les verrous; il prêta l'oreille pour s'assurer que ses élèves s'acquittaient bien de ces mesures de prudence, et, quand il n'entendit plus le bruit de leurs pas, il s'éloigna au plus vite.
La maison où l'on avait conduit Olivier était dans le voisinage de Whitechapel. Arrivé au coin de la rue, le juif s'arrêta de nouveau, jeta autour de lui un regard défiant, puis passa de l'autre côté, et se dirigea vers Spitalfields.
Une boue épaisse couvrait le pavé; les rues étaient plongées dans le brouillard; la pluie tombait lentement, l'air était froid, le sol glissant: c'était, en un mot, une nuit faite exprès pour un promeneur tel que le juif. Tandis qu'il cheminait à pas de loup, rasant les murailles ou se dissimulant sous l'auvent des boutiques, l'affreux vieillard ressemblait à un hideux reptile sorti de la fange et des ténèbres, et rampant dans l'ombre, à la recherche d'une nourriture immonde.
Il parcourut un grand nombre de rues étroites et tortueuses, jusqu'à ce qu'il eût atteint Bethnal-Green; puis, tournant tout à coup à gauche, il s'engagea dans un dédale de petites rues sales, comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres.
Le juif semblait du reste trop bien connaître les lieux qu'il traversait, pour éprouver la moindre difficulté à s'orienter, malgré l'obscurité, au milieu de ce labyrinthe; il parcourut à grands pas nombre de passages et d'allées, et s'engagea enfin dans une rue mal éclairée par un unique réverbère, placé à l'autre bout. Il frappa à la porte d'une maison, et, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir, il monta l'escalier.
Au moment où il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et on entendit une voix d'homme demander: «Qui va là?»
- C'est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un coup d'oeil dans la chambre.
- Entrez, dit Sikes, Couche là, vilaine bête! Tu ne reconnais donc plus le diable, quand il a sa grande redingote.»
L'accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en erreur: car, dès que le juif eut déboutonné sa redingote et l'eut posée sur le dos d'une chaise, l'animal regagna son coin en remuant la queue, montrant par là qu'il était aussi satisfait que possible.
«Eh bien! dit Sikes.
- Eh bien, mon ami? répondit le juif. Ah! bonjour Nancy.»
Le juif s'adressa à la jeune fille avec un certain embarras, et comme s'il doutait de l'accueil qu'elle lui ferait; car c'était la première fois qu'il la voyait depuis qu'elle avait pris parti pour Olivier. Mais ses doutes, s'il en avait, furent bientôt dissipés par la conduite de Nancy à son égard; elle retira ses pieds du garde-feu, recula sa chaise, et dit à Fagin d'avancer la sienne; car la nuit était glaciale.
«Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses mains ridées; il y a de quoi vous glacer jusqu'aux os, ajouta-t-il en portant la main à son côté gauche.
- Il faudrait un fameux froid pour vous pénétrer jusqu'au coeur, dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose à boire. Dépêche-toi, mille tonnerres! Il y a de quoi tomber malade, rien qu'à voir grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l'air d'être sorti tout à l'heure de son tombeau.»
Nancy se hâta de prendre une bouteille dans une armoire qui en contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d'eau- de-vie, et invita le juif à le vider.
«Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le verre après y avoir seulement touché du bout des lèvres.
- Comment! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions votre affaire? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi donc!»
M. Sikes, de l'air le plus méprisant, prit le verre, et jeta dans les cendres la liqueur qu'il contenait, puis le remplit pour lui- même, et le vida d'un trait.
Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la chambre, non par curiosité, car il la connaissait depuis longtemps, mais avec cette expression inquiète et soupçonneuse qui lui était naturelle. Elle était pauvrement meublée, et les objets contenus dans l'armoire indiquaient seuls qu'elle n'était pas occupée par un ouvrier. Rien ne pouvait éveiller de soupçons, sauf deux ou trois gros gourdins placés dans un coin, et un casse-tête accroché au-dessus de la cheminée.
«Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant, je suis à vous.
- Pour causer d'affaires, hein? demanda le juif.
- Oui, pour causer d'affaires, répondit Sikes. Ainsi, dites ce que vous avez à dire.
- Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume, dit le juif en rapprochant sa chaise et en parlant très bas.
- Oui; eh bien, quoi? demanda Sikes.
- Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le juif. N'est-ce pas, Nancy, qu'il sait bien ce que je veux dire?
- Non, il n'en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut pas le savoir, ce qui est tout comme; parlez, et appelez les choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps à cligner de l'oeil, à barguigner et à parler par énigmes, comme si ce n'était pas vous qui avez eu la première pensée de ce vol? expliquez-vous, que diable!
- Paix, paix, Guillaume! dit le juif, qui avait essayé inutilement de modérer l'indignation de M. Sikes; on pourrait nous entendre, mon cher, on pourrait nous entendre.
- Eh bien! qu'on nous entende! répliqua Sikes; que m'importe?»
Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en prononçant ces mots et redevint plus calme.
«Allons, allons, dit le juif d'un air doucereux, c'était seulement par prudence… rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de cette maison de Chertsey; quand fait-on le coup, hein! Guillaume? Tant d'argenterie, mes amis, tant d'argenterie! ajouta-t-il en se frottant les mains et en écartant ses sourcils, comme s'il avait déjà le trésor.
- Il n'y a rien à faire, dit froidement Sikes.
- Rien à faire! répète le juif en se laissant tomber sur le dos de sa chaise.
- Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n'est pas une affaire bâclée, comme nous l'espérions.
- Alors, c'est qu'on s'y est mal pris, dit le juif pâle de colère. Ne me dites plus rien.
- Si fait, reprit Sikes. Qui êtes-vous donc pour refuser de m'écouter? Je vous dis qu'il y a quinze jours que Tobie Crackit rôde autour de la maison, et il n'a pas pu faire broncher un domestique.
- Voulez-vous dire par là, Guillaume, interrompit le juif en s'adoucissant à mesure que son compagnon s'animait, que les deux valets n'ont pu être gagnés ni l'un ni l'autre?
- Oui, voilà la chose, répondit Sikes. Il y a vingt ans qu'ils sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq cents livres sterling qu'ils ne voudraient entendre à rien.
- Mais mon cher, observa le juif, et les femmes? Est-ce qu'on n'a rien pu faire de ce côté?
- Absolument rien, répondit Sikes.
- Pas même par le moyen du séduisant Tobie Crackit? dit le juif d'un air d'incrédulité. Vous savez bien ce que c'est que les femmes, Guillaume.
- Eh bien non, le séduisant Tobie Crackit en personne en a été pour ses frais, répondit Sikes; il dit qu'il a eu beau porter tout le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c'était comme s'il chantait.
- Il aurait dû se mettre des moustaches et porter un pantalon d'uniforme, dit le juif après quelques instants de réflexion.
- Il n'y a pas manqué, reprit Sikes, et ça n'a pas fait plus d'effet.»
À ces mots, le juif parut déconcerté, et, après avoir rêvé quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tête et dit que, si le rapport du séduisant Tobie Crackit était exact, il était à craindre que l'affaire ne tombât dans l'eau.
«Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses genoux, c'est une chose déplorable, mon cher, que de perdre tant de richesses que nous croyions déjà tenir.
- C'est vrai, dit M. Sikes, c'est avoir du guignon!»
Un long silence s'ensuivit, pendant lequel le juif resta plongé dans une profonde rêverie; ses traits contractés avaient une expression vraiment diabolique. De temps à autre Sikes l'observait du coin de l'oeil, et Nancy, craignant sans doute d'irriter le brigand, restait immobile, les yeux fixés au fond de la cheminée, comme si elle n'avait pas entendu un mot de la conversation.
«Fagin, dit Sikes, rompant tout à coup le silence, me reviendra-t- il cinquante souverains hors part, si nous en venons à bout du dehors?
- Oui, dit le juif, comme s'il sortait subitement d'un rêve prolongé.
- Est-ce dit? demanda Sikes.
- Oui, oui, mon cher,» reprit le juif en serrant la main de Sikes.
Ses yeux étincelaient, et tous les muscles de son visage trahissaient l'émotion que lui causait cette demande.
«Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec dédain, ça se fera quand vous voudrez. L'avant-dernière nuit, nous avons escaladé, Tobie et moi, le mur du jardin, et sondé les volets et les battants de la porte. La maison est barricadée la nuit comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons briser sans bruit.
- Où donc, Guillaume? demanda le juif avec empressement.
- Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a traversé la pelouse…
- Oui, oui, dit le juif, en avançant la tête et en ouvrant de grands yeux.
- Hum! fit Sikes, s'arrêtant court sur un léger signe de tête de la jeune fille, qui lui faisait remarquer l'expression de figure du juif. Que vous importe de savoir où c'est? Vous ne pouvez rien faire sans moi, je le sais; mais il est bon d'être toujours sur ses gardes quand on a affaire à vous.
- Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, répondit le juif en se mordant les lèvres. Et il n'y a besoin de personne autre que de vous et de Tobie?
- Non, dit Sikes: il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et un enfant; le premier, nous l'avons: à vous de nous trouver le second.
- Un enfant! s'écria le juif; oh! alors, il faut s'introduire par un panneau, hein?
- Encore une fois, que vous importe? répliqua Sikes, il me faut un enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu! ajouta-t-il après un instant de réflexion; si j'avais seulement le petit garçon de Ned, le ramoneur!… il l'empêchait tout exprès de grandir, et le louait à l'occasion; mais le père s'est fait pincer, et alors la société des jeunes délinquants arrive, enlève l'enfant à un métier où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et avec le temps en fait un apprenti; et voilà comme ils procèdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colère, voilà comme ils se mêlent de tout; et, s'ils avalent assez d'argent (mais Dieu merci ils n'en sont pas encore là), il ne nous resterait pas six enfants par an pour notre métier.
- C'est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait, était resté absorbé dans ses pensées, et n'avait saisi que les derniers mots; Guillaume!
- Eh bien?» demanda Sikes.
Le juif fit un signe de tête en montrant Nancy, qui restait immobile devant le feu: il donnait ainsi à entendre à Sikes qu'il devrait éloigner la jeune fille: celui-ci haussa les épaules avec impatience, mais se rendit pourtant au désir du juif, et demanda à Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.
«Tu n'en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant tranquillement à sa place.
- Je te dis que si, répondit Sikes.
- Allons donc! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin. Je sais ce qu'il va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire attention à moi.»
Le juif hésitait encore, et Sikes les regarda l'un et l'autre avec quelque surprise.
«En quoi cette fille peut-elle vous gêner, Fagin? demanda-t-il enfin; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous fier à elle, ou alors, à tous les diables! Elle n'est pas femme à jaser; n'est-ce pas, Nancy?
- Je pense bien que non, répondit la jeune fille en approchant sa chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes.
- Non, non, ma chère, je n'en doute pas, dit le juif; mais…»
Et il s'arrêta encore.
«Mais quoi? demanda Sikes.
- Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-être aussi mal disposée que l'autre soir,» répondit le juif.
Nancy partit d'un grand éclat de rire, et, avalant un verre d'eau- de-vie, secoua la tête d'un air de défi, et se mit à pousser des exclamations incohérentes: «Allez toujours votre chemin! Ne parlez jamais de vous rendre!» et autres semblables, ce qui parut rassurer complètement les deux hommes. Le juif hocha la tête avec satisfaction et se rassit; M. Sikes en fit autant.
«Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez à Guillaume vos projets sur Olivier.
- Ah! ma chère, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus maligne que je connaisse! dit le juif en lui donnant une petite tape sur le cou. C'était justement d'Olivier que je voulais parler. Ha! ha!
- Pour quoi faire? demanda Sikes.
- C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher, répondit le juif à voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une affreuse grimace.
- Lui? s'écria Sikes.
- Prends-le, Guillaume! dit Nancy. À ta place, je n'hésiterais pas; il n'est peut-être pas aussi futé que d'autres; mais qu'est- ce que ça fait, s'il s'agit seulement de t'ouvrir une porte? Sois sûr qu'on peut compter sur lui, Guillaume.
- C'est vrai, reprit Fagin; il est en bon train depuis quelques semaines, et il est temps qu'il commence à gagner sa vie. D'ailleurs, les autres sont trop gros.
- Ce n'est pas l'embarras, il est justement de la taille qu'il me faut, dit M. Sikes après réflexion.
- Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le juif; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui fassiez assez peur.
- Lui faire peur! répéta Sikes; il aura peur pour tout de bon, sachez-le bien. S'il s'avise de broncher, une fois à la besogne, s'il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin, songez-y avant de me l'envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le brigand en brandissant une lourde pince qu'il venait de prendre sous le lit.
- J'ai songé à tout cela, dit le juif avec énergie; j'ai l'oeil sur lui, mes amis; je l'ai observé de près, de très près; qu'il comprenne une bonne fois qu'il est des nôtres; qu'il soit convaincu qu'il a volé, et il est à nous… à nous pour la vie! Oh! cela ne pouvait pas se trouver plus à propos!»
Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfonça sa tête dans ses épaules, et tressaillit de joie.
«À nous! dit Sikes. À vous, vous voulez dire.
- Peut-être, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. À moi, si vous voulez, Guillaume.
- Ah çà! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agréable ami d'un air refrogné, comment se fait-il que vous vous inquiétiez tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu'il y en a chaque soir cinquante comme lui qui flânent aux alentours de Common Garden parmi lesquels vous n'avez qu'à choisir?
- Parce qu'ils ne sont bons à rien, mon cher, répondit le juif un peu embarrassé; ils ne valent pas la peine qu'on les prenne; quand ils se font pincer, leur physionomie seule dépose contre eux, et je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu'avec vingt autres. D'ailleurs, s'il parvenait encore à nous fausser compagnie, il nous tient: il est donc indispensable qu'il soit des nôtres. Qu'il participe à un seul vol, il n'en faut pas davantage pour que je le tienne à ma merci, et c'est tout ce que je veux. Cela vaut bien mieux que d'être obligé de se défaire de ce pauvre petit garnement; d'abord nous y perdrions, et puis nous pourrions courir quelque danger.
- À quand l'expédition? demanda Nancy au moment où M. Sikes allait se récrier avec violence, et exprimer le profond dégoût que lui inspiraient les semblants d'humanité de Fagin.
- Ah! c'est vrai, dit le juif; à quand l'expédition, Guillaume?
- Dans la nuit d'après-demain, répondit Sikes d'une voix sombre; c'est convenu avec Tobie, à moins que je ne lui donne contre- ordre.
- Bon, dit le juif; il n'y a pas de lune.
- Non, répliqua Sikes.
- Et tout est disposé pour emporter le magot?» demanda Fagin.
Sikes fit un signe de tête affirmatif.
«Et avez-vous songé…
- Oh! tout est prévu, repartit Sikes; assez de détails comme ça. Il vaudra mieux amener l'enfant ici demain soir; je plierai bagage au point du jour. Ainsi taisez-vous, et préparez le creuset: c'est tout ce que vous avez à faire.»
Après une discussion à laquelle les trois personnages prirent part, il fut décidé que le lendemain, à la nuit close, Nancy irait chez le juif et ramènerait Olivier. Fagin observa adroitement que, si l'enfant montrait de la répugnance pour l'entreprise, il suivrait plutôt Nancy que tout autre, puisqu'elle s'était interposée récemment en sa faveur. On stipula formellement que le pauvre Olivier serait abandonné, sans réserve, aux soins et à la garde de M. Guillaume Sikes; et de plus que ledit Sikes en agirait avec lui comme il l'entendrait, sans être responsable, auprès du juif, de ce qui pourrait arriver de fâcheux à l'enfant, ni de tout châtiment qu'il jugerait nécessaire de lui infliger, à condition, bien entendu, que les assertions de M. Sikes, à son retour, seraient confirmés, dans tous les détails importants, par le témoignage du séduisant Tobie Crackit.
Quand on fut d'accord sur tous les points, M. Sikes se mit à boire de l'eau-de-vie à plein verre et à brandir sa pince d'une manière peu rassurante, en chantant à tue-tête, ou en proférant d'affreuses imprécations. Enfin, dans un accès d'enthousiasme pour son métier, il voulut examiner sa boite à outils; il ne l'eut pas plutôt ouverte, pour expliquer l'usage et l'emploi des divers instruments d'effraction qu'elle contenait, et vanter le mérite de leur fabrication, qu'il tomba sur le plancher, et s'endormit à l'endroit où il était tombé.
«Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s'affublant de sa grande redingote.
- Bonsoir.»
Leurs yeux se rencontrèrent, et Fagin lança à la jeune fille un regard pénétrant et scrutateur. Elle ne broncha pas; le juif allongea sournoisement en passant un coup de pied à l'ivrogne étendu sur le plancher, et descendit l'escalier à tâtons.
«Toujours la même chose, marmottait le juif entre ses dents en prenant le chemin de sa demeure. Ce qu'il y a de pis chez ces femmes, c'est qu'un rien leur rappelle un sentiment oublié depuis longtemps; mais ce qu'il y a de bon, c'est que cela ne dure pas. Ha! ha! l'homme contre l'enfant, pour un sac d'or!»
Tout en trompant l'ennui de la route par ces agréables réflexions, M. Fagin regagna son obscure tanière, où le Matois était encore sur pied, attendant avec impatience le retour de son maître.
«Olivier est-il couché? j'ai à lui parler, fut la première phrase du juif en descendant l'escalier.
- Il y a longtemps, répondit le Matois en ouvrant une porte. Le voici.»
L'enfant, profondément endormi, reposait sur un matelas grossier étendu sur le plancher. L'inquiétude, la tristesse, l'ennui de la captivité, l'avaient rendu pâle comme la mort, non telle qu'elle se montre à nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle qu'elle s'offre à nos yeux au moment où la vie vient de s'éteindre; quand une âme jeune et pure vient de s'envoler vers le ciel, et que l'air grossier de ce monde n'a pas encore eu le temps de souffler sur cette poussière qu'elle animait et qu'elle sanctifiait.
«Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant sans bruit. Demain, demain.»
CHAPITRE XX. Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes.
Le matin, à son réveil, Olivier ne fut pas peu surpris de trouver au pied de son lit, au lieu de ses vieilles chaussures, une paire de souliers neufs, garnis de bonnes grosses semelles. Cette découverte le réjouit d'abord, dans l'espérance que c'était peut- être le prélude de sa mise en liberté; mais cet espoir s'évanouit bientôt. Au moment du déjeuner, comme il se trouvait seul avec le juif, celui-ci lui dit, d'un ton et d'un air qui ne firent qu'augmenter ses craintes, que le soir même on viendrait le prendre pour le mener à la demeure de Guillaume Sikes.
«C'est pour… pour y rester, monsieur? demanda Olivier avec anxiété.
- Non, non, mon ami, pas pour y rester, répondit le juif; nous ne voudrions pas te perdre. N'aie pas peur, Olivier, tu nous reviendras. Ha! ha! nous n'aurions pas la cruauté de te renvoyer, mon cher; oh! que non.»
Le vieillard, tout en raillant ainsi Olivier, était accroupi devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain; il se mit à rire pour montrer qu'il savait parfaitement que l'enfant serait charmé de s'échapper, s'il le pouvait.
«Je suppose, reprit-il en le regardant fixement, je suppose que tu voudrais savoir pourquoi tu vas chez Guillaume, hein?»
Olivier rougit involontairement en voyant que le vieux scélérat avait lu dans sa pensée, mais il répondit sans hésiter:
«C'est vrai; je voudrais le savoir.
- Tu ne te doutes pas de ce que ce peut être? demanda Fagin en éludant la question.
- Non, en vérité, monsieur, répondit Olivier.
- Bah! dit le juif, en se retournant d'un air désappointé après avoir scruté attentivement la figure de l'enfant. Dans ce cas, attends que Guillaume te mette au courant.»
Le juif parut très contrarié de voir qu'Olivier ne témoignait pas plus de curiosité à ce sujet; mais, à vrai dire, celui-ci, bien qu'il fût dévoré d'inquiétude, était si troublé par le regard scrutateur de Fagin et par ses propres pensées, qu'il ne put en demander davantage en ce moment. L'occasion ne se présenta plus; le juif resta morne et silencieux jusqu'au soir, et, à la nuit close, se prépara à sortir.
«Tu peux allumer une chandelle, dit le juif en en posant une sur la table; et voici un livre pour te distraire jusqu'à ce qu'on vienne te chercher. Bonsoir.
- Bonsoir, monsieur,» répondit doucement Olivier.
Le juif se dirigea vers la porte, en regardant l'enfant du coin de l'oeil; puis il s'arrêta brusquement et l'appela par son nom.
Olivier leva la tête; le juif, lui montrant du doigt la chandelle, lui fit signe de l'allumer. Il obéit; et, comme il posait le flambeau sur la table, il vit que le juif, les sourcils froncés, l'examinait attentivement du fond de la chambre.
«Prends garde, Olivier! prends garde à toi! dit le vieillard avec un geste qui en disait plus que des paroles; c'est un butor capable de tout, pour peu qu'on l'irrite. Quoi qu'il arrive, ne dis rien, et fais tout ce qu'il voudra. Réfléchis bien à ce que je te dis là!»
Il appuya beaucoup sur ces derniers mots; un horrible sourire passa sur son visage; il fit un signe de tête et sortit.
Olivier, resté seul, mit sa tête dans ses mains, et réfléchit avec angoisse aux paroles qu'il venait d'entendre: plus il pensait à la recommandation du juif, et plus il se perdait en conjectures sur le sens et la portée de cet avis. Si l'on avait à son égard des intentions criminelles, ne pouvait-on pas les mettre à exécution tout aussi bien chez Fagin que chez Sikes? Tout considéré, il s'arrêta à l'idée qu'on l'avait choisi pour remplir chez ce dernier quelques fonctions domestiques, jusqu'à ce qu'il se fût procuré un garçon qui lui convînt davantage; il était trop habitué à souffrir, et il avait trop souffert chez le juif, pour regretter un changement, quel qu'il fût. Il resta quelques minutes plongé dans ces pensées, puis moucha la chandelle en soupirant, et, ouvrant le livre que Fagin lui avait laissé, se mit à le parcourir.
D'abord il le feuilleta d'un air distrait; mais il tomba bientôt sur un passage qui attira son attention, et il finit par être complètement absorbé dans sa lecture. C'était l'histoire de la vie et du jugement des grands criminels; le livre avait tant servi que les pages en étaient souillées et noircies. Il y lut le récit de crimes horribles, à faire dresser les cheveux sur la tête, d'assassinats commis secrètement sur des chemins détournés, des histoires de cadavres jetés dans des fossés ou dans des puits qui, tout profonds qu'ils étaient, n'avaient pu les cacher pour toujours: au bout de quelques années on les avait retrouvés, et, en les voyant, les assassins avaient perdu la tête, confessé leur crime, et demandé à grands cris que le gibet mît fin à leurs tourments. Plus loin, c'était l'histoire d'hommes qui s'étaient familiarisés peu à peu avec l'idée du crime, et avaient fini par commettre des horreurs à faire frissonner. Ces affreux tableaux étaient tracés avec tant de vérité, que les pages du livre prirent aux yeux d'Olivier une couleur de sang, et qu'il crut entendre les gémissements étouffés des victimes.
La terreur de l'enfant devint telle qu'il ferma le livre et le jeta loin de lui; il tomba à genoux, et demanda à Dieu avec ferveur de le garder pur de tels forfaits, et de lui envoyer plutôt la mort que de permettre qu'il devint criminel. Peu à peu il se calma, et, d'une voix faible et tremblante, il conjura le ciel de lui venir en aide au milieu des dangers qui le menaçaient, d'avoir pitié d'un pauvre enfant abandonné qui n'avait jamais connu l'affection d'un parent ni d'un ami, et de le secourir en ce moment où, désespéré et sans appui, il se trouvait seul au milieu d'hommes pervers et criminels.
Sa prière terminée, il était encore à genoux, la tête cachée dans ses mains, quand un léger bruit le fit tressaillir.
«Qu'est-ce? s'écria-t-il en se relevant et en apercevant quelqu'un debout près de la porte, qui est là?
- C'est moi, moi seule,» répondit une voix tremblante.
Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête, et regarda du côté de la porte: c'était Nancy.
«Baisse cette chandelle, dit la jeune fille en détournant la tête, elle me fait mal aux yeux.»
Olivier vit qu'elle était très pâle, et lui demanda affectueusement si elle était malade. Elle se laissa tomber sur une chaise, en lui tournant le dos, et se tordit les mains; mais elle ne répondit pas.
«Dieu me pardonne! dit-elle après un silence; je n'aurais jamais cru cela.
- Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier; puis-je vous être utile? Je suis prêt, parlez.»
Elle s'agita sur sa chaise, porta la main à sa gorge, poussa un sourd gémissement, et fit des efforts pour respirer.
«Nancy! s'écria Olivier très inquiet; qu'avez-vous?»
La jeune fille frappa des mains sur ses genoux, et des pieds sur le plancher, puis s'arrêta tout à coup, s'enveloppa dans son châle et grelotta de froid.
Olivier attisa le feu; elle rapprocha sa chaise du foyer et resta quelques instants sans parler; enfin elle leva la tête et regarda autour d'elle.
«Je ne sais ce qui me prend de temps à autre, dit-elle, en se donnant une contenance et en réparant le désordre de sa toilette; c'est l'effet de cette chambre sale et humide, je crois. Maintenant, mon petit Olivier, es-tu prêt?
- Est-ce que je m'en vais avec vous? demanda Olivier.
- Oui, répondit-elle; je viens de la part de Guillaume; il faut que tu viennes avec moi.
- Pour quoi faire? dit Olivier, en reculant de deux pas.
- Pour quoi faire? répéta la jeune fille en regardant l'enfant; mais, dès qu'elle rencontra le regard d'Olivier, elle baissa les yeux. Oh! pour rien de mal.
- J'en doute, dit Olivier, qui l'observait attentivement.
- Comme tu voudras, repartit la jeune fille avec un rire affecté. Pour rien de bien, alors.»
Olivier put voir qu'il avait quelque influence sur la sensibilité de Nancy, et il eut un instant la pensée de faire appel à sa commisération; mais il songea tout à coup qu'il était à peine onze heures, qu'il y avait encore du monde dans les rues, et qu'il trouverait sans doute quelqu'un qui ajouterait foi à ses paroles. Dès que cette réflexion se fut présentée à son esprit, il s'avança vers la porte, et dit bien vite qu'il était prêt à partir.
Ni cette réflexion ni le projet de l'enfant n'échappèrent à Nancy. Tandis qu'il parlait, elle le regardait attentivement, et elle lui lança un coup d'oeil qui indiquait assez qu'elle devinait parfaitement ce qui se passait en lui.
«Chut! dit-elle en se penchant vers Olivier, et en montrant du doigt la porte, tandis qu'elle regardait autour d'elle avec précaution. Tu ne peux pas te sauver. J'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu, mais il n'y a pas eu moyen. Tu es cerné de tous côtés, et, si jamais tu dois parvenir à t'échapper, sois sûr que ce n'est pas en ce moment.»
Frappé du ton énergique de la jeune fille, Olivier la regarda avec étonnement. Évidemment elle parlait sérieusement. Elle était pâle et agitée, et tremblait de tous ses membres.
«Je t'ai déjà fait éviter des mauvais traitements, dit-elle, et je t'en ferai éviter encore; c'est pour cela que je suis ici: car, si d'autres que moi étaient venus te chercher, ils t'auraient mené plus durement. J'ai promis que tu serais sage et tranquille; s'il en est autrement, tu ne feras que te nuire et à moi aussi, et peut-être seras-tu cause de ma mort. Tiens! regarde: voilà ce que j'ai déjà enduré pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.»
En même temps, elle montrait à Olivier son cou et ses bras couverts de meurtrissures.
Elle continua, en parlant très vite:
«N'oublie pas cela, et ne cherche pas en ce moment à m'attirer de nouvelles souffrances; je ne demanderais pas mieux que de te venir en aide, mais c'est au-dessus de mon pouvoir. On n'a pas l'intention de te faire du mal, et, quoi qu'on exige de toi, tu n'en es pas responsable. Tais-toi! chaque mot que tu prononces me fait mal. Donne-moi la main. Vite! vite!»
Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, souffla la lumière, et entraîna l'enfant au haut de l'escalier. La porte s'ouvrit aussitôt, tirée par une personne cachée dans l'obscurité, et se referma immédiatement derrière eux. Un fiacre les attendait; Nancy y fit monter bien vite Olivier, se plaça près de lui et baissa les stores. Le cocher ne demanda pas où l'on allait, et en moins d'une seconde le cheval partit comme un trait.
Nancy serrait toujours la main d'Olivier et lui réitérait à voix basse ses avis et ses recommandations. Tout cela fut l'affaire d'un instant; et il avait à peine eu le temps de songer où il était, et à ce qui lui était arrivé, que la voiture s'arrêta à la porte de la maison où le juif s'était rendu la veille au soir.
Olivier jeta un coup d'oeil rapide sur la rue déserte, et fut au moment de crier au secours! Mais la jeune fille lui parlait à l'oreille, et le suppliait si instamment de ne pas la compromettre, qu'il n'eut pas le coeur de crier. Tandis qu'il hésitait, il n'était déjà plus temps; il était dans la maison, et la porte se refermait derrière lui.
«Par ici! dit Nancy en lâchant la main d'Olivier. Guillaume!
— On y va! répondit Sikes en se montrant au haut de l'escalier, une chandelle à la main. Oh! tout va bien. Montez!»
Pour un individu de la trempe de M. Sikes, c'étaient là des paroles de satisfaction, et un accueil singulièrement cordial, Nancy parut y être très sensible, et le salua amicalement.
«J'ai fait sortir Turc avec Tom, observa Sikes en les éclairant; il nous aurait gênés.
- C'est juste, répliqua Nancy.
- Eh bien! tu as amené le chevreau? dit Sikes en fermant la porte, dès qu'ils furent entrés dans la chambre.
- Le voici, répondit Nancy.
- S'est-il tenu tranquille? demanda Sikes.
- Comme un agneau, dit Nancy.
- C'est bon à savoir, dit Sikes en regardant Olivier d'un air farouche. Tant mieux pour ta petite carcasse; car autrement elle s'en serait ressentie. Arrive ici, marmot, et écoute-moi bien: autant vaut que je te prêche une fois pour toutes.»
En s'adressant ainsi à son nouveau protégé, M. Sikes lui ôtait sa casquette, et la jetait dans un coin; puis, prenant Olivier par l'épaule, il s'assit près de la table, et fit tenir l'enfant droit devant lui.
«D'abord, connais-tu ça?» demanda Sikes en prenant sur la table un pistolet de poche.
Olivier répondit affirmativement.
«Dans ce cas, attention! continua Sikes, Voici de la poudre, voici une balle, et un lambeau de vieux chapeau pour servir de bourre.»
Olivier murmura à voix basse qu'il connaissait l'usage de ces divers objets, et M. Sikes se mit à charger le pistolet avec beaucoup de soin.
«Maintenant le voici chargé, dit-il quand il eut fini.
- Oui, je vois bien, monsieur, dit Olivier tout tremblant.
- Eh bien! dit le brigand, en serrant étroitement le poignet d'Olivier, et en lui appliquant le canon du pistolet si près de la tempe que l'enfant ne put réprimer un cri: si tu as le malheur, quand tu sortiras avec moi, de dire un seul mot avant que je t'adresse la parole, je te loge une balle dans la tête, sans autre préambule. Ainsi, si tu veux te passer la fantaisie de parler sans permission, dis d'abord tes prières.»
Pour donner encore plus de force à ses paroles, M, Sikes proféra un affreux jurement et continua:
«Autant que je puis le savoir, si on t'expédiait, personne au monde ne viendrait savoir de tes nouvelles: ainsi je n'aurais pas besoin de me casser la tête à te donner toutes ces explications, si ce n'était pour ton bien. Tu m'entends, hein?
- Cela signifie tout simplement, dit Nancy en appuyant sur chaque mot pour éveiller l'attention d'Olivier, que, s'il te contrecarre le moins du monde dans l'affaire que tu as en vue, tu le mettras hors d'état de jaser en lui brûlant la cervelle, et que tu courras la chance de te faire pendre pour cela, de même que tu exposes à chaque instant ta vie pour faire ton métier.
- C'est cela! observa M. Sikes d'un air d'approbation. Les femmes savent toujours dire les choses en peu de mots, excepté quand elles ont la tête montée… car alors, elles n'en finissent plus. Maintenant qu'il est au fait, il s'agit de souper, de faire un somme avant de partir.»
Aussitôt Nancy mit la nappe, et, après s'être absentée quelques instants, rentra avec un pot de bière et un plat de têtes de mouton, lequel fournit à M. Sikes l'occasion de faire quelques plaisanteries. Cet honnête homme, stimulé peut-être par la perspective d'une expédition immédiate, se laissa aller à un accès de gaieté et de bonne humeur. Par exemple, il trouva plaisant d'avaler toute la bière d'un seul trait, et il ne jura guère plus d'une centaine de fois pendant le repas.
Le souper fini (on comprend aisément qu'Olivier n'avait pas eu grand appétit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta sur son lit, en ordonnant à Nancy avec mille imprécations pour le cas où elle y manquerait, de l'éveiller à cinq heures précises. Il enjoignit à Olivier de s'étendre tout habillé sur un matelas à terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la cheminée, pour être prête à les éveiller à l'heure dite.
Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-être Nancy chercherait l'occasion de lui donner à voix basse quelque nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. Épuisé de fatigue et d'inquiétude, l'enfant finit par s'endormir profondément.
Quand il s'éveilla, la théière était sur la table, et Sikes était occupé à mettre différents objets dans la poche de sa grande redingote, posée sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se donnait beaucoup de mouvement pour préparer le déjeuner. Il ne faisait pas jour; la chandelle brûlait encore, et tout était sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et le ciel semblait noir et couvert de nuages.
«Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq heures et demie! Dépêche-toi, ou tu n'auras pas le temps de déjeuner; il faut se mettre en route!»
Olivier ne fut pas long à faire sa toilette; il mangea un peu et dit qu'il était prêt.
Nancy, le regardant à peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'étoffe grossière pour se couvrir les épaules. Ainsi accoutré, l'enfant donna la main au brigand, qui s'arrêta un instant pour lui montrer, avec un geste menaçant, qu'il avait le pistolet dans la poche de côté de sa redingote; puis il serra étroitement la main d'Olivier dans la sienne, dit adieu à Nancy, et sortit.
Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tête un instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle avait repris sa place devant le feu, et se tenait complètement immobile.
CHAPITRE XXI. L'expédition.
Ce fut par une triste matinée qu'ils se mirent en route; le vent soufflait avec violence, et la pluie tombait à torrents; des nuages sombres et épais voilaient le ciel; la nuit avait été très pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient ça et là les rues, et les ruisseaux débordaient. Une faible lueur annonçait l'approche du jour, mais elle ajoutait à la tristesse de la scène plus qu'elle ne la dissipait; cette pâle lumière ne faisait qu'affaiblir l'éclat des réverbères, sans éclairer davantage les toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que personne fût encore debout dans ce quartier; toutes les fenêtres étaient soigneusement fermées, et les rues qu'ils traversaient étaient désertes et silencieuses.
Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout à fait. Déjà nombre de réverbères étaient éteints; quelques chariots se dirigeaient lentement vers Londres: de temps à autre une diligence couverte de boue brûlait le pavé, et le postillon, par manière d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chaussée, l'avait exposé à arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes, intérieurement éclairées au gaz, étaient déjà ouvertes. Peu à peu d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques passants: des bandes d'ouvriers se rendant à leur travail; des hommes et des femmes portant sur la tête des paniers de poisson; de petites charrettes de légumes traînées par des ânes; des voitures à bras pleines de viande; des laitières avec leurs seaux; enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des marchandises de toute sorte vers les faubourgs à l'est de la capitale. À mesure qu'ils approchaient de la Cité, le bruit et le mouvement ne firent que s'accroître, et, quand ils enfilèrent les rues situées entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvèrent au milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins qu'il peut faire jour à Londres en hiver, et la moitié de la population vaquait déjà aux affaires de la matinée.
Après avoir quitté Sun-Street et Crown-Street, et traversé Finsbury-Square, M. Sikes prit par Chiswell-Street, Barbican et Long-Lane, et atteignit Smithfield, d'où s'élevait un vacarme qui remplit Olivier de surprise.
C'était jour de marché; on avait de la boue jusqu'aux chevilles; une épaisse vapeur se dégageait du corps des bestiaux, et se confondait avec le brouillard dans lequel disparaissaient les cheminées. Tous les parcs, au milieu de cette vaste enceinte, étaient pleins de moutons; on avait même ajouté un grand nombre de parcs provisoires, et une multitude de boeufs et de bestiaux de toute sorte étaient attachés, en files interminables, à des poteaux le long du ruisseau; paysans, bouchers, marchands ambulants, enfants, voleurs, flâneurs, vagabonds de toute sorte, mêlés et confondus, formaient une masse confuse.
Le sifflement des bouviers, l'aboiement des chiens, le beuglement des boeufs, le bêlement des moutons, le grognement des porcs; les cris des marchands ambulants, les exclamations, les jurements, les querelles, le son des cloches et les éclats de voix qui partaient de chaque taverne, le bruit de gens qui vont et viennent, qui se poussent, se battent, crient et hurlent; le brouhaha du marché, le mouvement de tant d'hommes à la figure sale et repoussante, à la barbe inculte, se démenant en tout sens, se coudoyant et se heurtant, tout contribuait à vous assourdir: il y avait vraiment de quoi être ahuri.
M. Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait violemment passage au plus épais de la foule, et faisait peu attention à ce tumulte, qui était pour l'enfant chose nouvelle et surprenante. Deux ou trois fois, il fit un signe de tête à des amis qu'il rencontra; mais chaque fois il refusa de boire avec eux le coup du matin, et continua à avancer aussi vite que possible, jusqu'à ce qu'il fût sorti du marché et qu'il eût gagné Hosier-Lane et Holburn.
«Allons, jeune homme! dit-il d'un ton bourru en regardant l'horloge de l'église de Saint-André; il est près de sept heures! il faut tricoter des jambes. Ne va pas rester en arrière au moins, paresseux!»
Disant cela, M. Sikes secoua brusquement le bras d'Olivier, et celui-ci hâtant le pas, ou plutôt se mettant à trotter, régla sa marche de son mieux sur les grandes enjambées du brigand.
Ils gardèrent cette allure rapide jusqu'au delà de Hyde-Park, sur la route de Kensington. Sikes ralentit le pas et attendit qu'une charrette vide qui venait derrière eux les eût rejoints; voyant écrit sur la plaque: Hounslow, il demanda au charretier, avec toute la politesse dont il était capable, s'il voulait bien le laisser monter jusqu'à Isleworth.
«Montez, dit l'homme. C'est à vous, ce petit garçon?
- Oui, répondit Sikes, en regardant Olivier de travers et en portant la main à la poche où était le pistolet.
- Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon garçon? demanda le charretier en voyant Olivier hors d'haleine.
- Pas le moins du monde, répondit Sikes, il y est habitué. Allons, donne-moi la main, Édouard; monte vite!
En même temps il fit monter l'enfant dans la charrette; le charretier lui montra du doigt un tas de sacs, sur lesquels il lui dit de se coucher pour se reposer.
En voyant se succéder sur la route les bornes posées à chaque mille, Olivier se demandait avec étonnement où son compagnon avait dessein de le mener. Déjà ils avaient laissé derrière eux Kensington, Hammersmith, Chiswick, Kew-Bridge, Brentfort, et ils allaient toujours, comme s'ils ne faisaient que de se mettre en route. Enfin, ils arrivèrent à une auberge ayant pour enseigne: la diligence à quatre chevaux; un peu plus loin, la route était coupée par un chemin transversal. La charrette s'arrêta.
Sikes descendit avec précipitation, sans lâcher la main d'Olivier; puis il aida celui-ci à descendre, en lui lançant un regard furieux, et en portant la main, d'une manière significative, sur la poche au pistolet.
«Au revoir, mon garçon! dit l'homme.
- Il est honteux, répondit Sikes en secouant vivement le bras de l'enfant; il est honteux, ce petit nigaud! n'y faites pas attention.
- Non certes, reprit l'autre en montant dans sa charrette. Tenez, voilà le temps qui se met au beau.»
Il fouetta son cheval et s'éloigna. Sikes attendit qu'il fût hors de vue; alors il dit à Olivier qu'il pouvait regarder autour de lui s'il voulait, et ils continuèrent leur route.
À peu de distance de l'auberge ils tournèrent à gauche, puis à droite, et marchèrent longtemps droit devant eux. De beaux jardins, d'élégantes maisons de campagne, bordaient la route. Ils ne s'arrêtèrent que pour prendre un peu de bière, et arrivèrent enfin à une ville où Olivier vit écrit en grosses lettres sur un mur: Hampton. Ils rôdèrent dans les champs pendant quelques heures; ils revinrent enfin dans la ville, entrèrent dans une vieille auberge dont l'enseigne était effacée, et se firent servir à dîner dans la cuisine, au coin du feu.
C'était une espèce de salle basse, avec une grosse poutre au milieu du plafond, et devant la cheminée des bancs à dossier élevé, sur lesquels étaient assis plusieurs hommes en blouse, occupés à boire et à fumer; ils regardèrent à peine Sikes, et nullement Olivier. Sikes de son côté ne fit pas attention à eux, alla se placer dans un coin avec son jeune compagnon, et ne fut guère importuné par la compagnie.
On leur servit de la viande froide. Après le dîner, M. Sikes fuma trois ou quatre pipes, et resta si longtemps à table qu'Olivier commença à croire qu'ils n'iraient pas plus loin. Fatigué par une si longue marche, et étourdi par la fumée du tabac, il s'assoupit, et bientôt s'endormit profondément.
Il faisait tout à fait nuit quand Sikes le réveilla brusquement. En ouvrant les yeux, il vit son compagnon en conférence intime avec un paysan, avec lequel il buvait une pinte d'ale.
«Comme cela, vous allez au Bas-Halliford, n'est-ce pas? demanda Sikes.
- Oui, répondit l'homme, qui semblait un peu échauffé par la boisson; ça ne sera pas long. Mon cheval n'est pas chargé pour retourner, comme il l'était ce matin pour venir, et il fera la route en moins de rien, et bien content! C'est une fameuse bête.
- Pourrez-vous me conduire jusque-là, moi et mon garçon? demanda Sikes en versant à boire à son nouvel ami.
- Oui, si vous partez tout de suite, répondit l'homme. Vous allez à Halliford?
- Je vais jusqu'à Shepperton, dit Sikes.
- Je suis votre homme jusqu'à ma destination, reprit l'autre. Tout est payé, Rebecca?
- Oui, monsieur a payé, répondit celle-ci.
- Dites donc! fit le paysan du ton sérieux d'un homme qui a bu un coup de trop; ça ne peut pas se passer comme ça, entendez-vous?
- Pourquoi? dit Sikes; vous nous rendez service; vous m'épargnez le désagrément de rester ici en plan; est-ce que cela ne vaut pas une pinte ou deux?»
L'étranger pesa mûrement la valeur de cet argument, puis donna une poignée de main à Sikes en déclarant qu'il était un digne homme. À quoi celui-ci répondit que c'était une plaisanterie; on eût pu le croire en effet, si le paysan eût été de sang-froid.
Après avoir encore échangé quelques politesses, ils souhaitèrent le bonsoir à la compagnie, et sortirent, tandis que la servante rangeait les pots et les verres, et venait, les mains pleines, se planter devant la porte pour les voir partir.
Le cheval, à la santé duquel on avait bu, était devant la porte, attelé à la charrette. Olivier et Sikes y montèrent sans plus de cérémonie, et le paysan, après s'être répandu de nouveau en éloges sur son cheval, et avoir défié l'aubergiste d'en trouver un pareil, monta à son tour. Le garçon d'auberge prit le cheval par la bride, le mena jusqu'au milieu de la route; mais à peine eut-il lâché la bête qu'elle se mit à faire un mauvais usage de sa liberté, à s'élancer de l'autre coté de la route et à se cabrer; puis elle partit au galop, et disparut comme un trait.
La nuit était très sombre; un épais brouillard s'élevait de la rivière et des marais d'alentour, et se répandait sur les champs. Le froid était perçant. Tout était sombre et d'un aspect sinistre; les voyageurs n'échangèrent pas une parole, car le conducteur s'était assoupi, et Sikes n'avait nulle envie d'engager la conversation; Olivier, blotti dans un coin, dévoré d'inquiétude et de crainte, croyait voir dans les arbres, dont les branches se balançaient tristement, autant de fantômes grimaçant au milieu de cette nature désolée.
Comme ils passaient devant l'église de Sunbury, l'horloge sonna sept heures. Une lumière brillait à la fenêtre de la maison du péage, et la lueur se projetait sur la route, juste assez pour laisser entrevoir un if qui ombrageait des tombes. À peu de distance on entendait le bruit monotone d'une chute d'eau, et le feuillage du vieil arbre s'agitait doucement sous le souffle du vent de la nuit. On eût dit une musique monotone pour le repos des morts.
Après avoir traversé Sunbury, ils se retrouvèrent sur la route solitaire. Deux ou trois milles plus loin, la charrette s'arrêta. Sikes en descendit, prit Olivier par la main, et ils se remirent à marcher.
À Shepperton, ils ne s'arrêtèrent nulle part, comme l'eût désiré l'enfant épuisé de fatigue; mais ils continuèrent leur route par de mauvais chemins, au milieu de la boue et des ténèbres, jusqu'à ce qu'ils aperçurent les lumières d'un bourg voisin. En regardant attentivement devant lui, Olivier vit que la rivière coulait à leurs pieds et qu'ils arrivaient près d'un pont.
Au moment où ils allaient s'engager sur ce pont, Sikes tourna brusquement à gauche, et descendit au bord de l'eau. «La rivière! pensa Olivier, à demi-mort de frayeur. Il m'a amené dans ce lieu désert pour se défaire de moi!»
Il allait se jeter à terre, et tenter un suprême effort pour sauver sa vie, quand il vit qu'ils s'arrêtaient devant une maison isolée et en ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la porte délabrée, et un seul étage au-dessus; nulle apparence de lumière: la maison était sombre, dégradée, et, selon toute apparence, inhabitée.
Sikes, tenant toujours la main d'Olivier, se dirigea doucement vers la porte, et poussa le loquet; la porte céda, et ils entrèrent tous deux.
CHAPITRE XXII Vol avec effraction.
«Qui va là? dit une grosse voix, dès qu'ils eurent mis le pied dans la maison.
- Pas tant de bruit, dit Sikes en poussant les verrous de la porte. De la lumière, Tobie.
- Ah! ah! c'est toi, camarade, reprit la même voix. De la lumière, Barney! Montre le chemin à monsieur; et tâche d'abord de t'éveiller, si c'est possible.»
Celui qui parlait lança probablement un tire-bottes, ou quelque objet semblable, à la personne à laquelle il s'adressait, pour l'arracher au sommeil: car on entendit le bruit d'un morceau de bois tombant avec force, puis le grognement d'un homme à demi éveillé.
«Est-ce que tu n'entends pas? dit la même voix. Guillaume Sikes est dans le couloir, sans personne pour le recevoir; et tu es là à dormir, comme si tu avais bu du laudanum! As-tu les yeux ouverts, ou faut-il que je te lance à la tête le chandelier de fer pour t'éveiller tout à fait?»
À ces mots, on entendit un bruit de savates sur le plancher; puis une chandelle, à peine allumée, se montra à une porte à droite, et enfin on vit se dessiner la forme d'un individu que nous avons déjà représenté comme affligé d'une voix nasillarde, et employé en qualité de garçon à la taverne de Saffron-Hill.
«Bonsieur Sikes! s'écria Barney avec une joie réelle ou feinte. Endrez, bonsieur, endrez.
- Allons! en avant, dit Sikes en faisant passer Olivier devant lui; plus vite! ou je te marche sur les talons.»
Tout en jurant contre la lenteur de l'enfant, M. Sikes le poussa vers la porte, et ils entrèrent dans une chambre basse, sombre et enfumée, garnie de deux ou trois chaises cassées, d'une table, et d'un vieux canapé vermoulu, sur lequel un individu, les pieds beaucoup plus haut que la tète, et fumant une longue pipe de terre, était étendu tout de son long. Il portait un habit marron, coupé à la dernière mode, et garni de gros boutons brillants, une cravate orange, un gilet à revers de couleur voyante, et un pantalon gris; M. Crackit (car c'était lui) avait peu de cheveux; mais le peu qu'il en avait était d'une teinte rousse, et frisé en longs tire-bouchons, dans lesquels il passait de temps à autre ses doigts malpropres, ornés de grosses bagues communes. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et il semblait avoir les jambes assez faibles; ce qui ne l'empêchait pas d'admirer ses bottes, qu'il contemplait avec une visible satisfaction.
«Guillaume, mon brave, dit-il en tournant la tête vers la porte, je suis enchanté de te voir; je craignais presque que tu n'eusses renoncé à l'expédition, et dans ce cas je me serais risqué seul… Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?»
Il poussa cette exclamation de surprise en apercevant Olivier; il se mit sur son séant et demanda ce que cela voulait dire.
«C'est l'enfant, répondit Sikes en approchant sa chaise du feu.
- Un des abrentis de bonsieur Fagid, s'écria Barney en riant.
- De Fagin? dit Tobie, en considérant Olivier; ça fera un garçon sans pareil pour dévaliser les poches des vieilles dames à l'église; il a une touche à faire fortune.
— Assez… assez là-dessus,» interrompit Sikes avec impatience; et, se penchant vers son ami, il lui dit à l'oreille quelques mots qui firent rire M. Crackit de tout son coeur; en même temps celui- ci toisait Olivier d'un air très étonné.
«Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous pouvez nous donner à boire et à manger en attendant, ça ne nous fera pas de mal; à moi, du moins, ce qu'il y a de sûr. Assieds-toi près du feu, petit, et repose-toi: car tu auras encore à sortir avec nous cette nuit, mais pas pour aller loin.»
Olivier regarda timidement Sikes d'un air surpris, mais ne dit mot: il approcha un siège du feu, mit dans ses mains sa tête brûlante, et resta immobile, sachant à peine où il était et ce qui se passait autour de lui.
«Allons, dit Tobie, tandis que le jeune juif posait sur la table une bouteille et quelques provisions, au succès de l'entreprise!»
Il se leva pour faire honneur au toast, posa soigneusement sa pipe dans un coin, s'approcha de la table, remplit un verre d'eau-de- vie et le vida d'un trait, M. Sikes en fit autant.
«Un coup pour l'enfant, dit Tobie en remplissant un verre à demi. Avale ça, ingénu!
- Vraiment, dit Olivier en regardant Tobie d'un air piteux; vraiment, je ne…
- Avale ça, répéta Tobie. Est-ce que tu crois que je ne sais pas ce qu'il te faut? Dis-lui de boire, Guillaume.
- Il ferait mieux de se dépêcher, dit Sikes en portant la main à sa poche. Morbleu, il est, à lui tout seul, plus difficile à mener qu'une bande de Matois: bois vite, petit drôle!»
Effrayé par les gestes menaçants des deux hommes, Olivier avala d'un trait la liqueur contenue dans le verre, et fut pris aussitôt d'une toux violente, ce qui amusa beaucoup Tobie Crackit et Barney, et fit sourire jusqu'au farouche M. Sikes.
Cela fait, quand M. Sikes eut assouvi sa faim (Olivier ne put manger qu'un petit morceau de pain qu'on le força d'avaler), les deux hommes se renversèrent sur leurs chaises pour sommeiller quelques instants. Olivier resta assis près du feu, et Barney, enveloppé dans une couverture, s'étendit sur le plancher, près du foyer.
Ils s'endormirent ou firent semblant: nul ne bougea que Barney, qui se releva une ou deux fois pour jeter du charbon sur le feu. Olivier était tombé dans un profond assoupissement, et s'imaginait qu'il parcourait encore de sombres ruelles, ou qu'il errait la nuit dans le cimetière; ou bien il se retraçait quelqu'une des scènes de la veille, quand il fut réveillé par Tobie Crackit, qui se leva brusquement en déclarant qu'il était une heure et demie.
En un instant, les deux autres dormeurs furent sur pied, et tous s'occupèrent activement de faire leurs préparatifs. Sikes et son compagnon s'enveloppèrent le cou de grosses cravates et endossèrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une armoire, en tirait divers objets dont il garnissait leurs poches à la hâte.
«Donne-moi les tapageurs, Barney, dit Tobie Crackit.
- Les voici, répondit Barney en lui présentant une paire de pistolets. Vous les avez chargés vous-même.
- Bon! reprit Tobie en les mettant dans sa poche. Et les persuadeurs?
- Je les ai, dit Sikes.
- Et les fausses clefs, les vilebrequins, les lanternes sourdes, rien n'est oublié? demanda Tobie, en attachant une petite pince à une bride placée sous la doublure de sa redingote.
- Tout est en règle, reprit son compagnon. Donne-nous les gourdins, Barney; il ne nous manque plus que ça.»
À ces mots, il prit des mains de Barney un gros bâton; Tobie en fit autant.
«En avant!» dit Sikes en tendant la main à Olivier.
Celui-ci, abattu par la fatigue de la marche, étourdi par le grand air et la liqueur qu'il avait été contraint d'avaler, posa machinalement sa main dans celle que Sikes lui tendait.
«Prends-lui l'autre main, Tobie, dit Sikes. Donne un coup d'oeil au dehors, Barney.»
Celui-ci alla à la porte et revint annoncer que tout était tranquille. Les deux voleurs sortirent, avec Olivier entre eux deux; et Barney, après avoir soigneusement fermé la porte derrière eux, s'enroula de nouveau dans sa couverture, et se remit à dormir.
L'obscurité était profonde, le brouillard beaucoup plus épais qu'au commencement de la nuit, et l'atmosphère si humide que, bien qu'il ne plût pas, les cheveux et les sourcils d'Olivier se raidirent en quelques minutes, imprégnés qu'ils étaient d'une humidité glaciale. Ils franchirent le pont et se dirigèrent vers les lumières qu'il avait aperçues précédemment; ils n'en étaient pas loin, et, comme ils marchaient d'un pas rapide, ils atteignirent bientôt Chertsey.
«Traversons le village, dit Sikes à voix basse; il n'y aura pas un chat dans la rue pour nous voir.»
Tobie ne fit aucune objection, et ils enfilèrent précipitamment la grand'rue du village, complètement déserte à cette heure avancée de la nuit. Une faible lueur se montrait par intervalles à la fenêtre d'une chambre à coucher, et parfois l'aboiement des chiens venait troubler le silence de la nuit; mais il n'y avait personne dehors: comme ils sortaient du village, deux heures sonnèrent à l'horloge de l'église.
Ils hâtèrent le pas et quittèrent la route pour prendre un chemin à gauche. Après avoir fait à peu près un quart de mille, ils s'arrêtèrent devant une habitation isolée, dont le jardin était clos de murs: sans même reprendre haleine, Tobie Crackit escalada la muraille en un clin d'oeil.
«Passe-moi l'enfant,» dit-il à Sikes. Avant qu'Olivier eût eu le temps de faire un mouvement, il se sentit saisir sous les bras, et, une seconde après, il était avec Tobie sur le gazon, de l'autre côté du mur. Sikes les rejoignit bientôt, et ils se dirigèrent à pas de loup vers la maison.
Ce fut alors que, pour la première fois, Olivier, éperdu de douleur et d'effroi, comprit que l'effraction, le vol et peut-être le meurtre, étaient le but de l'expédition: il se tordit les mains et laissa échapper involontairement un cri d'horreur. Un nuage passa devant ses yeux, une sueur froide couvrit son visage, ses jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba à genoux.
«Debout! murmura Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet de sa poche; debout! ou je te fais sauter la cervelle.
- Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller! dit Olivier; laissez-moi me sauver bien loin et mourir au milieu des champs; je n'approcherai jamais de Londres: jamais! jamais! Oh! je vous en conjure, ayez pitié de moi, et ne faites pas de moi un voleur: par tous les anges du paradis, ayez pitié de moi!
L'homme auquel s'adressait cette instante prière proféra un affreux jurement, et déjà il avait armé le pistolet quand Tobie le lui arracha, mit sa main sur la bouche de l'enfant, et l'entraîna vers la maison.
«Silence! dit-il; tout ça ne rime à rien. Dis encore un mot, et je te casse la tête avec mon gourdin; ça ne fait pas de bruit, et l'effet est le même.
- Tiens, Guillaume, fais sauter le volet: il en a assez comme ça, sois-en sûr. J'en ai vu de plus âgés que lui, qui, par une nuit si froide, n'étaient pas plus hardis.»
Tout en jurant contre Fagin, qui avait eu l'idée d'adjoindre Olivier à l'expédition, Sikes introduisit un levier sous le volet et appuya vigoureusement, mais sans faire de bruit; Tobie lui donna un coup de main, et bientôt le volet céda et tourna sur ses gonds.
C'était une petite fenêtre placée derrière la maison, à cinq pieds environ au-dessus du sol, et donnant dans un cellier au fond de l'allée. L'ouverture était si étroite que les maîtres de la maison avaient cru inutile de la garnir de barreaux; un enfant de la taille d'Olivier pouvait néanmoins y passer. M. Sikes fit sauter le verrou qui retenait le carreau et l'ouvrit, comme il avait fait du volet.
«Maintenant, petit vaurien, attention à ce que je vais te dire, murmura-t-il à voix basse, en tirant de sa poche une lanterne sourde, dont il dirigea la lueur sur le visage d'Olivier; je vais te faire passer par cette fenêtre; tu vas prendre la lanterne, monter doucement les marches qui sont là en face, traverser le vestibule, et nous ouvrir la porte d'entrée.
- Il y a en haut de la porte un verrou auquel tu ne pourras pas atteindre, observa Tobie; tu monteras sur une chaise: il y en a trois dans le vestibule, aux armes de la vieille dame, une licorne bleue et une fourche d'or.
- Tais-toi, si c'est possible, dit Sikes d'un air menaçant: la porte de la chambre est ouverte, n'est-ce pas?
- Toute grande, répondit Tobie, après avoir jeté un coup d'oeil par la lucarne pour s'en assurer: ce qu'il y a de bon, c'est qu'on la laisse toujours entrouverte pour que le chien, qui a sa niche quelque part par ici, puisse rôder à son aise quand il ne dort pas. Ah! ah! Barney nous en a bel et bien débarrassé ce soir.»
Bien que M. Crackit rît tout bas et prononçât ces mots d'une voix à peine intelligible, Sikes lui ordonna impérieusement de se taire et de se mettre à l'oeuvre: Tobie obéit et posa sa lanterne à terre; puis il se planta contre le mur, sous la petite fenêtre, les mains appuyées sur ses genoux, de manière à ce que son dos servit d'échelle. Aussitôt Sikes grimpa sur lui, fit passer doucement Olivier par la fenêtre, et sans le lâcher, lui fit prendre pied à l'intérieur.
«Prends cette lanterne, lui dit-il en jetant un coup d'oeil dans la chambre. Tu vois l'escalier en face?
- Oui,» murmura Olivier, plus mort que vif.
Sikes lui désigna la porte d'entrée avec le canon du pistolet, et l'avertit de songer qu'il serait tout le temps à portée de l'arme, et que, s'il bronchait, il tomberait mort à l'instant.
«C'est l'affaire d'une minute, dit Sikes toujours à voix basse; je vais te lâcher; marche droit: attention!
- Qu'est-ce? chuchota Crackit. Ils écoutèrent attentivement.
- Rien, dit Sikes en lâchant Olivier; allons! à l'oeuvre!»
Dans le peu de temps qu'il avait eu pour rassembler ses idées, l'enfant avait pris la ferme résolution, dût-il lui en coûter la vie, de gagner l'escalier et de donner l'alarme. Plein de cette idée, il se dirigea vers les degrés, mais à pas de loup.
«Ici! s'écria tout à coup Sikes à haute voix. Ici! ici!»
Cette exclamation soudaine, au milieu d'un silence de mort et d'un cri perçant qui la suivit presque aussitôt, effrayèrent Olivier au point qu'il laissa tomber sa lanterne et ne sut plus s'il devait avancer ou reculer.
Un second cri se fit entendre; une lumière brilla au haut de l'escalier; deux hommes terrifiés se montrèrent à demi vêtus sur le palier… l'enfant vit une lueur subite… de la fumée… entendit une détonation… et le bruit d'un craquement dont il ne se rendit pas compte… puis il chancela et tomba à la renverse.
Sikes avait disparu un instant; mais il s'était relevé, et, avant que la fumée fut dissipée, il avait saisi l'enfant au collet. Il déchargea son pistolet sur les deux hommes, qui déjà battaient en retraite, et enleva Olivier.
«Serre-moi plus fort, lui disait Sikes en lui faisant franchir la fenêtre. Donne-moi un châle, Tobie. Ils l'ont atteint. Vite! Damnation! comme cet enfant saigne!»
Le bruit d'une cloche agitée vivement vint se mêler au fracas des armes à feu et aux cris des gens de la maison. Olivier sentit qu'on l'emportait d'un pas rapide par un chemin raboteux. Peu à peu le bruit se perdit dans le lointain; un froid mortel le saisit, et il s'évanouit.
CHAPITRE XXIII. Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des sentiments. - Curieuse conversation de M. Bumble et d'une dame.
La nuit était glaciale; une épaisse couche de neige durcie couvrait la terre; le vent qui soufflait avec violence en faisait tourbillonner les monceaux accumulés au coin des rues ou le long des maisons. C'était une de ces soirées sombres et froides, où les gens bien logés et bien nourris se pressent autour d'un bon feu et s'applaudissent de n'être pas dehors; où les malheureux sans abri et sans pain s'endorment pour ne plus s'éveiller; où plus d'un paria de nos cités, consumé par la faim, ferme l'oeil sur le pavé de nos rues pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne peut pas trouver pire, quels qu'aient été ses crimes dans celui- ci.
Telle était la situation au dehors, quand Mme Corney, la matrone du dépôt de mendicité où nous avons déjà fait pénétrer le lecteur, vint s'installer dans sa petite chambre devant un bon feu, et se mit à considérer avec complaisance une petite table ronde sur laquelle était posé un plateau garni de tous les objets nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une matrone. En effet, Mme Corney était sur le point de se réconforter avec une tasse de thé; elle regardait la table, puis le foyer où l'eau chantait doucement dans une petite bouilloire, et elle prenait de plus en plus un air satisfait; elle en vint, en vérité, jusqu'à sourire à ce spectacle.
«Vraiment, dit-elle en posant son coude sur la table, il n'est personne ici-bas qui n'ait à bénir la Providence, si on voulait seulement songer aux dons qu'elle nous fait. Hélas!»
Mme Corney hocha la tête d'un air pensif, comme si elle déplorait l'aveuglement des pauvres qui méconnaissaient ces dons; puis introduisant une cuiller d'argent (qui lui appartenait en propre) dans une petite boîte à thé, elle continua ses préparatifs.
Qu'il faut peu de chose pour troubler la sérénité de notre âme! La bouilloire, étant fort petite et bientôt remplie, déborda tandis que Mme Corney se livrait à ses réflexions morales, et quelques gouttes d'eau chaude tombèrent sur la main de la matrone.
«Peste soit de la bouilloire! dit-elle en la posant bien vite sur la cheminée. Quelle sotte invention que ces bouilloires qui ne contiennent qu'une ou deux tasses! À qui peuvent-elles servir, sinon à une pauvre créature délaissée comme moi, hélas!»
À ces mots, la matrone se laissa tomber dans son fauteuil, remit son coude sur la table, et songea à son existence solitaire. La petite bouilloire à une tasse avait réveillé en elle le souvenir de feu M. Corney, qu'elle avait enterré vingt-cinq ans auparavant, et elle tomba dans une profonde mélancolie.
«Je n'en aurai jamais d'autre! dit-elle d'un ton rechigné; je n'en aurai jamais… de semblable.»
On ne saurait dire si l'exclamation de Mme Corney s'adressait à son mari ou à sa bouilloire; peut-être était-ce à cette dernière, car elle la regarda au même instant et la mit sur la table. Comme elle approchait la tasse de ses lèvres, on frappa doucement à la porte.
«Entrez! dit-elle avec humeur; c'est encore quelque vieille femme qui meurt, je suppose: elles meurent toujours quand je suis à table; entrez vite et fermez la porte, que le froid ne pénètre pas dans la chambre. Eh bien, qu'est-ce?
- Rien, madame, rien, répondit une voix d'homme.
- Bonté divine! dit la matrone d'une voix beaucoup plus, douce; est-ce vous, monsieur Bumble?
- À votre service, madame, dit M. Bumble, qui était resté dehors à s'essuyer les pieds sur le paillasson et à secouer la neige qui couvrait son habit, mais qui maintenant faisait son entrée, tenant d'une main son tricorne et de l'autre un paquet. Dois-je fermer la porte, madame?»
La dame hésita modestement à répondre, dans la crainte qu'il n'y eût quelque inconvenance à s'entretenir à huis clos avec M. Bumble. Celui-ci profita de cette hésitation, et, comme il était gelé, il ferma la porte sans attendre davantage l'autorisation.
«Quel affreux temps, monsieur Bumble! dit la matrone.
- Affreux, en vérité, madame, répondit le bedeau; c'est un temps antiparoissial. Croiriez-vous, madame Corney, que nous avons distribué dans cette journée de bénédiction vingt-cinq pains de quatre livres et un fromage et demi?… Eh bien! ces mendiants-là ne sont pas contents.
- La belle merveille! est-ce qu'ils sont jamais contents? dit la matrone en savourant son thé.
- Ah! c'est bien, vrai, madame, reprit M. Bumble. Tenez, il y a un individu auquel, en considération de sa nombreuse famille, on a octroyé un pain de quatre livres et une livre de fromage, bon poids; croyez-vous qu'il en soit reconnaissant? pas pour deux liards. Savez-vous ce qu'il a fait, madame? il a demandé un peu de charbon, ne fût ce, disait-il, que plein un mouchoir. Du charbon! mais pourquoi faire, en vérité? il voulait donc faire griller son fromage pour venir ensuite en redemander! Ces gueux d'indigents n'en font pas d'autres: donnez-leur aujourd'hui du charbon plein un tablier, ils reviendront en demander autant deux jours après; ils sont effrontés comme des singes.»
La matrone octroya son approbation à cette belle comparaison, et le bedeau continua:
«On ne saurait croire jusqu'où va leur insolence; pas plus tard qu'avant-hier, un homme… vous avez été mariée, madame, je puis donc entrer avec vous dans ces détails, un homme, à peine vêtu (Mme Corney baissa les yeux) de quelques haillons en lambeaux, se présente à la porte de notre surveillant, qui avait justement du monde à dîner, et dit qu'il faut qu'on lui donne des secours. Comme il refusait de s'en aller, et que sa tenue scandalisait la compagnie, notre surveillant lui fit donner une livre de pommes de terre et une demi-pinte de gruau. «Mon Dieu! dit ce monstre d'ingratitude, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça? autant me donner des bésicles. - C'est bon, dit notre surveillant en lui reprenant les provisions, vous n'aurez rien du tout. - Il me faudra donc mourir sur le pavé? dit le vagabond. - Oh! que non, vous n'en mourrez pas,» dit le surveillant.
- Ah! ah! c'est excellent, interrompit la matrone. C'était, pour sûr, M. Grannet. Et après?
- Après, madame, reprit le bedeau, il est parti et il est mort dans la rue. En voilà un entêté!
- Cela passe toute croyance, observa la matrone avec dignité; mais ne vous semble-t-il pas, monsieur Bumble, que les secours donnés hors du dépôt de mendicité n'ont aucun bon résultat? Vous êtes homme d'expérience et vous pouvez en juger.
- Madame Corney, dit le bedeau en souriant comme un homme qui a conscience de sa supériorité, les secours distribués hors du dépôt, s'ils sont donnés avec discernement, vous entendez, madame, avec discernement, sont la sauvegarde des paroisses. Le principe fondamental de l'assistance en dehors du dépôt, c'est de fournir aux pauvres justement ce dont ils n'ont que faire, et alors, de guerre lasse, ils cessent leurs importunités.
- Certes, s'écria Mme Corney, voilà une idée lumineuse!
- Oui. Entre nous soit dit, c'est là le grand principe de la chose, reprit M. Bumble; c'est en vertu de ce principe qu'on vient en aide à des familles malades, en leur faisant une distribution de fromage, comme le disent les impudents journalistes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ce principe, madame Corney, est maintenant en vigueur dans le royaume. Cependant, ajouta-t-il en ouvrant le paquet qu'il tenait à la main, ce sont des secrets administratifs, et sur lesquels on doit avoir bouche close, sauf entre fonctionnaires paroissiaux, comme nous, par exemple. Voici le porto que l'administration destine à l'infirmerie; il est d'une qualité excellente, naturel, pur de tout mélange, en bouteille d'aujourd'hui, clair comme de l'eau de roche, et sans aucun dépôt.»
Après avoir approché une des deux bouteilles de la lumière, et l'avoir agitée pour montrer la bonne qualité du vin, M. Bumble les porta toutes les deux sur la commode, plia le mouchoir qui les enveloppait, le mit dans sa poche, et prit son chapeau comme pour s'en aller.
«Vous allez avoir bien froid, monsieur Bumble, dit la matrone.
- Il fait un vent à vous couper la figure,» répondit celui-ci en relevant le collet de son habit.
Mme Corney regarda la petite bouilloire, puis le bedeau qui se dirigeait vers la porte; et, comme celui-ci toussait et qu'il allait lui souhaiter une bonne nuit, elle lui demanda timidement… s'il voulait accepter une tasse de thé.
Aussitôt M. Bumble rabattit son collet, posa son chapeau et sa canne sur une chaise, et approcha une autre chaise de la table; il s'assit lentement, tout en regardant la dame, qui baissa les yeux: M. Bumble toussa de nouveau et sourit légèrement.
Mme Corney se leva pour prendre dans l'armoire une tasse et une soucoupe. Comme elle se rasseyait, ses yeux rencontrèrent encore ceux du galant bedeau; elle rougit et se mit à préparer le thé. M. Bumble toussa encore, et plus fort qu'auparavant.
«L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en prenant le sucrier.
- Oui, madame, très sucré,» répondit M. Bumble, les yeux toujours braqués sur Mme Corney. Si jamais bedeau eut l'air tendre, ce fut M. Bumble en ce moment. On versa le thé.
M. Bumble mit un mouchoir sur ses genoux, pour que les miettes de pain n'altérassent pas l'éclat de sa culotte courte, et se mit à boire et à manger; parfois, au milieu de cet exercice, il poussait un profond soupir qui ne lui faisait pas perdre un coup de dent, et qui semblait, au contraire, destiné à lui faciliter les fonctions digestives.
«Vous avez une chatte, madame, à ce que je vois, dit M. Bumble en apercevant une grosse chatte entourée de ses petits, qui se chauffait devant le feu… et des petits aussi, si je ne me trompe.
- Je les aime tant, monsieur Bumble! répondit la matrone. Vous ne pouvez vous en faire une idée. Ils sont si heureux, si agiles, si divertissants! c'est une vraie société pour moi.
- Ce sont de charmants animaux, dit M. Bumble d'un ton approbateur, et qui s'attachent à la maison.
- Oh oui! fit Mme Corney avec enthousiasme; ils aiment leur chez eux, que c'est un plaisir.
- Madame Corney, dit lentement le bedeau en battant la mesure avec sa cuiller, j'ose dire, madame, que si un chat, ou tout autre animal qui pourrait vivre avec vous, ne s'attachait pas à la maison, il faudrait nécessairement que ce fût un âne.
- Oh! monsieur Bumble! fit la matrone.
- Il est inutile de déguiser la vérité, reprit M. Bumble en balançant sa cuiller, d'un air à la fois digne et tendre qui donnait plus de poids à ses paroles; une bête qui se montrerait si ingrate, je la noierais de ma main avec plaisir.
- Alors, vous êtes un cruel, dit vivement la matrone en allongeant le bras pour prendre la tasse du bedeau. Il faut que vous ayez le coeur bien dur.
- Le coeur dur, madame, dit M. Bumble, le coeur dur!»
Il tendit sa tasse à Mme Corney, et saisit le moment où elle la prenait pour lui serrer le petit doigt; puis posant sa main sur son gilet galonné, il poussa un profond soupir et éloigna, si peu que rien, sa chaise du feu.
La table était ronde, et, comme Mme Corney et M. Bumble étaient assis devant le feu, vis-à-vis l'un de l'autre et assez rapprochés, on comprend que M. Bumble, en s'éloignant de la cheminée, ajoutait à la distance qui le séparait de Mme Corney. Cette façon d'agir excitera sans doute l'admiration du lecteur, qui y verra un acte d'héroïsme de la part de M. Bumble; l'heure, le lieu, l'occasion, auraient pu l'engager à conter fleurettes, bien que les propos légers qui conviennent dans la bouche d'un étourdi semblent fort au-dessous de la dignité d'un magistrat, d'un membre du Parlement, d'un ministre d'État, d'un lord-maire, et, à plus forte raison, indignes de la gravité d'un bedeau, qui (nul ne l'ignore) doit être de tous les fonctionnaires le plus sévère et le plus inflexible.
Quelles que fussent les intentions de M. Bumble (et sans nul doute elles étaient excellentes), le malheur voulut que la table fut ronde, comme nous l'avons observé. Dès lors, M, Bumble, en éloignant peu à peu sa chaise, diminua insensiblement la distance qui le séparait de la matrone, et, à force de faire voyager sa chaise autour de la table, il arriva à la placer contre celle de Mme Corney; les deux chaises finirent par se toucher, et là M. Bumble s'arrêta.
Dans cette situation, si la matrone reculait sa chaise vers la droite, elle se mettait dans la cheminée; si elle faisait un mouvement vers la gauche, elle tombait dans les bras de M. Bumble. Cette alternative n'échappa point à sa perspicacité, et, en femme bien avisée, elle ne bougea pas et offrit à M. Bumble une seconde tasse de thé.
«Le coeur dur! répéta le bedeau en regardant la matrone: et vous, madame Corney, avez-vous le coeur dur?
- Dieu! s'écria-t-elle, quelle singulière question de la part d'un célibataire! Qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur Bumble?»
Celui-ci, sans répondre, vida sa tasse, avala une rôtie, s'essuya les lèvres, et… embrassa bravement la matrone.
«Monsieur Bumble, dit tout bas la discrète dame, car l'effroi lui ôtait presque la parole, Monsieur Bumble, Je vais crier!»
Celui-ci ne répondit pas, et, avec lenteur et dignité, passa son bras autour de la taille de la matrone.
Comme la dame avait manifesté l'intention de crier, elle allait sans doute, à cette nouvelle hardiesse, exécuter sa menace, quand on frappa vivement à la porte; en un clin d'oeil, M. Bumble s'élança agilement vers les bouteilles, et se mit à les épousseter activement, tandis que la matrone demandait sèchement: «Qui est là?» Il est à remarquer, et c'est un exemple curieux de l'efficacité d'une surprise soudaine pour atténuer les effets d'une grande frayeur, que sa voix avait repris tout d'un coup sa rudesse habituelle.
«Madame, dit une vieille mendiante décharnée en montrant sa tête à la porte, la vieille Sally est en train de s'en aller.
- Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? demanda la matrone avec humeur; est-ce que je peux l'empêcher de mourir?
- Non, non, madame, répondit la vieille, nul ne le peut; il n'y a plus de remède. J'ai vu mourir bien du monde, des enfants et des hommes dans la force de l'âge, et je sais bien quand la mort arrive. Mais elle est agitée; quand les accès lui laissent un moment de repos, et elle n'en a guère, car son agonie est très pénible, elle dit qu'elle a quelque chose à vous dire, qu'il faut absolument que vous sachiez. Elle ne mourra pas tranquille si elle ne vous voit pas, madame.»
La digne Mme Corney marmotta mille invectives contre les vieilles femmes qui ne pourraient seulement pas mourir sans importuner leurs supérieurs; de propos délibéré, elle jeta sur ses épaules un grand châle dans lequel elle s'enveloppa soigneusement, pria M. Bumble d'attendre son retour, et, enjoignant à la vieille messagère de marcher vite et de ne pas la tenir toute la nuit sur pied dans les escaliers, elle sortit de très mauvaise grâce, et se dirigea en grondant vers la chambre de la mourante.
Resté seul, M. Bumble tint une étrange conduite. Il ouvrit l'armoire, compta les cuillers à thé, soupesa la pince à sucre, examina attentivement une grande cuiller d'argent pour s'assurer de la bonté du métal; après avoir satisfait sa curiosité sur tous ces points, il mit son tricorne sens devant derrière, et fit plusieurs fois le tour de la table en dansant gravement sur la pointe des pieds. Après s'être livré à ce bizarre exercice, il ôta son tricorne, et s'étendit devant le feu en tournant le dos à la cheminée, de l'air d'un homme qui serait occupé à dresser exactement l'inventaire du mobilier.
CHAPITRE XXIV. Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire pour l'intelligence de cette histoire.
C'était une vraie messagère de mort qui était venue jeter le trouble dans le paisible intérieur de la matrone. Elle était courbée par l'âge; un tremblement continuel agitait ses membres, et sa figure, contractée par des mouvements convulsifs, ressemblait plutôt à une caricature qu'à un visage humain.
Hélas! qu'il y a peu de visages dont la beauté conserve son charme! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altèrent les traits en même temps qu'ils changent le coeur; et ce n'est que lorsque les passions sommeillent et qu'elles ont perdu leur puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front sa sérénité céleste. Tel est souvent l'effet de la mort: froid et glacé, le visage retrouve cette expression sereine et paisible qu'il avait un matin de la vie. L'homme redevient alors si calme, si paisible, que ceux qui l'ont connu dans son heureuse enfance s'agenouillent près du cercueil, pleins de respect pour l'ange qu'ils croient voir sur la terre.
La vieille femme gravit l'escalier en chancelant, et chemina clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques paroles inintelligibles, en réponse aux reproches que lui adressait sa compagne. À la fin, elle fut forcée de s'arrêter pour reprendre haleine, et remit la lumière à la matrone, qui se dirigea rapidement vers la chambre où gisait la mourante.