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Oliver Twist

OLIVIER TWIST (continued 2)

Reading edition · Edition 2

- Ah! vraiment! ce n'est pas moi? dit Noé en ricanant.

- Non, ce n'est pas vous, reprit Olivier d'un ton sec; tenez, en voilà assez; n'ajoutez plus un mot sur ma mère; c'est ce que vous avez de mieux à faire.

- Ce que j'ai de mieux à faire! s'écria Noé; en vérité! ne fais pas l'impudent, méchant orphelin. Il paraît que ta mère était une belle femme, hein?»

Et ici Noé secoua la tête d'une manière expressive et fronça de toute sa force son petit nez rouge.

«Tu sais bien, orphelin, continua Noé, encouragé par le silence d'Olivier, et d'un ton de feinte compassion (le plus blessant de tous), tu sais bien que tu n'y peux rien, que personne n'y peut rien; j'en suis bien fâché pour toi; tu sais sans doute, enfant trouvé, que ta mère était une vraie coureuse.

- Comment dites-vous? demanda Olivier en levant bien vite la tête.

- Une vraie coureuse, répondit froidement Noé; et au fait, il vaut mieux qu'elle soit morte, car elle se serait fait enfermer, ou transporter, ou pendre, ce qui est encore plus probable.»

Le visage en feu, Olivier s'élança, renversa chaise et table, saisit Noé à la gorge, le secoua avec une telle rage que ses dents claquaient, et, rassemblant toutes ses forces, il lui appliqua un tel coup qu'il l'étendit à terre.

Un instant auparavant, cet enfant accablé de mauvais traitements était la douceur même; mais son courage s'était éveillé enfin; l'outrage fait à la mémoire de sa mère l'avait mis hors de lui; son coeur battait violemment; il avait une attitude fière, l'oeil vif et animé; tout en lui était changé, maintenant qu'il voyait son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et il le défiait avec une énergie qu'il ne s'était jamais connue auparavant.

«À l'assassin! criait Noé; Charlotte, madame! l'apprenti m'assassine; au secours! au secours! Olivier est enragé! Char…lotte!»

Aux hurlements de Noé, Charlotte répondit par un cri perçant et Mme Sowerberry par un cri plus perçant encore: la première s'élança dans la cuisine par une porte latérale; la seconde s'arrêta sur l'escalier, afin de s'assurer qu'elle n'exposait pas sa vie en allant plus loin.

«Ah! petit misérable! s'écria Charlotte en étreignant Olivier de toute sa force, qui égalait bien celle d'un homme robuste et bien portant; ah! petit ingrat! assassin! monstre!»

Et à chaque syllabe Charlotte donnait à Olivier un coup de toute sa force et l'accompagnait d'un cri perçant, pour la plus grande gloire de la société, dont elle prenait en main la cause.

Le poing de Charlotte n'était pas léger; mais, dans la crainte qu'il ne fût pas suffisant pour calmer la colère d'Olivier, Mme Sowerberry s'aventura dans la cuisine et d'une main saisit l'enfant, tandis que de l'autre elle lui égratignait la figure. Enfin Noé, profitant des avantages de sa position, se releva et donna des coups à Olivier par derrière.

Cet exercice était trop violent pour durer longtemps; quand ils furent tous trois fatigués de frapper, ils entraînèrent l'enfant qui criait et se débattait, mais n'était nullement intimidé, dans le cellier, où ils l'enfermèrent à clef; puis Mme Sowerberry tomba épuisée sur une chaise et fondit en larmes.

«Dieu! voilà qu'elle se pâme! dit Charlotte. Noé, mon cher, vite un verre d'eau!

- Oh! Charlotte, dit Mme Sowerberry en parlant de son mieux, malgré son étouffement et la forte dose d'eau froide que Noé lui versait sur la tête et les épaules; oh! Charlotte; quelle chance nous avons eue de n'être pas tous assassinée dans notre lit!

- Ah! une grande chance, bien vrai, madame, répondit Charlotte. J'espère seulement que ceci apprendra à monsieur à ne plus recevoir de ces êtres terribles, qui sont nés pour le meurtre et le vol, dès le berceau. Pauvre Noé! il était presque tué quand je suis entrée.

- Pauvre garçon! dit Mme Sowerberry en jetant un regard de compassion sur l'apprenti.

Noé, qui avait la tête et les épaules de plus qu'Olivier, se frottait les yeux avec la paume des mains tandis qu'on s'apitoyait ainsi sur son sort, et sanglotait de son mieux.

«Qu'allons-nous faire? s'écria Mme Sowerberry; mon mari est sorti, il n'y a point d'homme à la maison; et Olivier va enfoncer la porte à coups de pied avant dix minutes.»

Les violentes secousses que celui-ci imprimait à la porte du cellier rendaient en effet ce résultat probable.

«Mon Dieu! mon Dieu! je n'en sais rien, madame, dit Charlotte… Si nous faisions venir la police?

- Ou la garde? ajouta M. Claypole.

- Non, non, dit Mme Sowerberry se souvenant de l'ancien ami d'Olivier. Noé, courez chez M. Bumble et dites-lui de venir tout de suite, de ne pas perdre une minute; ne cherchez pas votre casquette. Dépêchez-vous; vous n'avez en chemin qu'à tenir un couteau appliqué sur votre oeil, cela fera diminuer l'enflure.»

Noé n'en attendit pas davantage et s'élança dehors au plus vite. Les gens qui étaient dans les rues s'étonnèrent de voir un garçon de l'école de charité courir ainsi à perdre haleine, sans casquette et une lame de couteau sur l'oeil.

CHAPITRE VII. Olivier persiste dans sa rébellion.

Noé Claypole courut à toutes jambes et ne s'arrêta pour reprendre haleine qu'à la porte du dépôt de mendicité. Il attendit une minute environ, afin de recommencer ses sanglots de plus belle, et de donner à sa figure une expression de douleur et de terreur violente; puis il frappa rudement à la porte, et présenta au vieil indigent qui vint lui ouvrir une physionomie si piteuse que celui- ci, bien qu'habitué à ne voir autour de lui que des visages malheureux, recula d'étonnement.

«Que peut-il être arrivé à ce garçon? se dit le vieux pauvre.

- Monsieur Bumble! monsieur Bumble!» criait Noé, feignant l'épouvante, et avec une telle force, que non seulement il se fit entendre de M. Bumble qui avait l'oreille dure, mais qu'il l'alarma au point de le faire s'élancer dans la cour sans son tricorne; circonstance remarquable et vraiment curieuse en ce qu'elle montre qu'un bedeau lui-même, sous l'empire d'une émotion soudaine et puissante, peut momentanément perdre la tète et oublier sa dignité personnelle, «Oh! monsieur Bumble, dit Noé; c'est Olivier, monsieur, c'est Olivier qui a…

- Comment? comment? interrompit M. Bumble avec une expression de joie dans son regard terne. Il ne s'est pas échappé? il ne s'est pas échappé, n'est-ce pas, Noé?

- Non, non, monsieur, il ne s'est pas échappé; mais il est devenu mauvais sujet, répondit Noé. Il a voulu m'assassiner, monsieur, puis il a essayé de tuer Charlotte et madame. Oh! que je souffre! oh! monsieur, quelles tortures!

Et Noé se tordait en tous sens comme une anguille, pour faire croire à M. Bumble que, dans l'attaque violente et féroce d'Olivier Twist, il avait éprouvé quelque grave lésion interne qui lui faisait souffrir des douleurs atroces.

Quand Noé vit l'effet que ses paroles produisaient sur M. Bumble, il voulut l'émouvoir encore davantage en se lamentant sur ses blessures bien plus fort qu'auparavant; et, quand il vit un monsieur à gilet blanc traverser la cour, il gémit d'une manière plus tragique que jamais, parce qu'il crut de la plus grande importance d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation dudit personnage.

L'attention de celui-ci fut en effet bientôt éveillée: car il n'avait pas fait trois pas qu'il se retourna brusquement et demanda pourquoi hurlait ce jeune mâtin, et pourquoi M. Bumble ne lui administrait pas quelques coups pour lui faire mieux articuler ses plaintes.

«C'est un pauvre garçon de l'école de charité, monsieur, répondit M. Bumble, qui a été presque assassiné par le jeune Twist. Il l'a échappé belle.

- Parbleu, j'en étais sûr, s'écria le monsieur au gilet blanc en s'arrêtant tout court; j'ai eu dès le principe un singulier pressentiment, c'est que ce jeune sauvage finirait à la potence.

- Il a aussi voulu assassiner la domestique, dit M. Bumble, pâle de frayeur.

- Et sa maîtresse aussi, ajouta M. Claypole.

- Et puis son maître, n'est-ce pas, Noé? dit M. Bumble.

- Non, il était sorti, sans quoi il l'eût tué, répondit Noé; il disait qu'il voulait le tuer.

- Ah! il a dit cela, mon garçon? répliqua le monsieur au gilet blanc.

- Oui, monsieur, répondit Noé, et ma maîtresse demande si M. Bumble pourrait venir tout de suite fouetter Olivier, parce que monsieur est sorti.

- Certainement, mon garçon,» dit le monsieur au gilet blanc, en souriant avec bonté et en passant sa main sur la tête de Noé qui avait au moins trois pouces de plus que lui; il ajouta: «Tu es un brave garçon, un digne garçon; voici un penny pour ta peine. Bumble, prenez votre canne, et allez chez Sowerberry. Faites pour le mieux, ne le ménagez pas, Bumble.

- Non, monsieur, certainement non, répondit le bedeau en ajustant un fouet au bout de sa canne.

- Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner; on n'en fera jamais rien si on ne le rosse d'importance, dit le monsieur au gilet blanc.

- J'y veillerai, monsieur, répondit le bedeau;» et après avoir ajusté son tricorne et sa canne, M. Bumble prit en toute hâte avec Claypole le chemin de la maison de l'entrepreneur de pompes funèbres.

La situation ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry n'était pas rentré, et Olivier continuait à donner de vigoureux coups de pied dans la porte du cellier. Mme Sowerberry et Charlotte firent une si étrange peinture de la férocité de l'enfant, que M. Bumble crut prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. Il commença par y donner un coup de pied, en manière d'exorde; puis, appliquant sa bouche sur la serrure, il dit d'une voix forte et imposante:

«Olivier!

- Allons, ouvrez-moi la porte! répondit l'enfant.

- Reconnais-tu la voix qui te parle, Olivier? dit M. Bumble.

- Oui, répondit-il.

- Et vous n'êtes pas épouvanté, monsieur? Vous ne tremblez pas à ma voix, monsieur? dit M. Bumble.

- Non!» répondit courageusement Olivier.

Une réponse si différente de celle qu'il attendait et à laquelle il était accoutumé fit hésiter M. Bumble, il quitta le trou de la serrure, se redressa, de toute sa hauteur, et considéra l'un après l'autre les trois témoins de cette scène, sans prononcer une parole.

«Voyez-vous, monsieur Bumble, dit Mme Sowerberry, il faut qu'il soit devenu fou. Un enfant, ne fut-il qu'à demi raisonnable, ne se hasarderait jamais à vous parler ainsi.

- Ce n'est pas de la folie, répondit M. Bumble, après quelques instants de profonde réflexion; c'est la viande.

- Comment? s'écria Mme Sowerberry.

- Oui, madame, la viande, la viande, reprit Bumble d'un ton magistral; vous l'avez nourri outre mesure, madame. Vous avez fait naître en lui une âme et un esprit artificiels, déplacés chez quelqu'un de sa condition. Messieurs du Conseil d'administration, qui sont des philosophes pratiques, vous le diront, madame Sowerberry. Qu'ont à faire les pauvres d'une âme et d'un esprit? C'est bien assez pour nous d'entretenir la vie dans leur corps. Si vous n'aviez donné que du gruau à ce garçon, jamais pareille chose ne fût advenue.

- Mon Dieu! dit Mme Sowerberry en levant pieusement les yeux vers le plafond de la cuisine; voilà ce que c'est que d'être généreux!»

La générosité de Mme Sowerberry pour Olivier avait consisté à lui prodiguer les restes dont personne n'eût voulu. Aussi y avait-il de sa part une grande abnégation à rester sous le coup de l'accusation portée contre elle par Bumble, et dont elle était absolument innocente, de pensée, de parole et d'action.

«Tenez, dit M. Bumble à la dame qui tenait ses yeux baissés vers la terre; la seule chose à faire maintenant, à mon sens, c'est de le laisser dans le cellier pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que la faim l'affaiblisse, et ensuite de le mettre en liberté et de le nourrir de gruau pendant tout son apprentissage; il sort d'une mauvaise famille, de gens irritables, madame Sowerberry; la nourrice et le médecin m'ont dit que sa mère était arrivée ici après des difficultés et des fatigues qui auraient tué depuis longtemps une femme bien portante.»

M. Bumble en était là de son discours quand Olivier, qui entendait assez le dialogue pour comprendre qu'on faisait allusion à sa mère, recommença à donner des coups de pied dans la porte, de manière qu'on ne pouvait s'entendre. Sowerberry rentra sur ces entrefaites; on lui expliqua l'attentat d'Olivier, avec toute l'exagération que les femmes crurent propre à le mettre en colère; en un clin d'oeil il ouvrit la porte du cellier il en fit sortir par la collet l'apprenti rebelle.

Les vêtements d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte; il avait la figure égratignée et écorchée, les cheveux en désordre sur le front. Sa colère n'était pourtant pas éteinte, et, en sortant de sa prison, loin de paraître intimidé, il lança à Noé un regard menaçant.

«Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry en donnant un soufflet à Olivier.

- Il a outragé ma mère, répondit Olivier.

- Eh bien! quand même… petit misérable, dit Mme Sowerberry; il n'en a pas dit assez sur elle; elle méritait encore pis.

- Non, dit l'enfant.

- Si vraiment, dit Mme Sowerberry.

- Vous mentez!» dit Olivier.

Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait à son mari aucune alternative. S'il eût hésité un instant à punir Olivier plus sévèrement, il est clair comme le jour que, d'après les usages reçus dans les querelles de ménage, il eût été une brute, un mari dénaturé, un être méprisable et n'ayant d'humain que le visage, sans compter mille autres agréables épithètes trop nombreuses pour avoir place dans ce chapitre.

Il faut reconnaître qu'autant qu'il dépendait de lui (mais son autorité était fort limitée), il était bien disposé pour l'enfant, soit parce qu'il y allait de son intérêt, soit parce que sa femme le détestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle ressource. En conséquence il administra à Olivier une correction telle, que Mme Sowerberry elle-même s'en montra satisfaite, et que la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du jour, Olivier fut enfermé dans l'arrière-cuisine, en compagnie de la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry, après avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la mémoire de sa mère, lui ouvrit la porte, et, au milieu des sarcasmes de Noé et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit.

Abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, Olivier se livra aux réflexions que le traitement qu'il venait d'éprouver devait éveiller dans son coeur d'enfant. Il avait écouté les sarcasmes avec dédain; il avait supporté les coups sans pousser un cri: car il sentait se développer dans son coeur un sentiment d'orgueil qui l'eût empêché de proférer une plainte, quand même on l'eût brûlé vif: mais, maintenant que personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba à genoux sur le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge!

Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle allait finir de brûler quand il se leva; il regarda prudemment autour lui, écouta attentivement; puis il tira doucement les verrous de la porte d'entrée et regarda dans la rue.

La nuit était froide et sombre; les étoiles paraissaient à l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres projetaient sur le sol était complètement immobile et avait quelque chose de sinistre et de sépulcral. Il referma doucement la porte, et, profitant des dernières lueurs de la chandelle pour réunir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possédait, il s'assit sur un banc et attendit les premières clartés du matin.

Dès qu'un rayon de lumière pénétra à travers les fentes des volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta autour de lui un regard timide, hésita quelques instants, puis tira la porte derrière lui: il était dans la rue.

Il regarda à droite et à gauche, incertain du côté par où il fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils sortaient de la ville, gravir péniblement la colline; il prit la même direction, et arriva à un petit sentier à travers champs, qu'il savait rejoindre bientôt la grande route; il s'y engagea et se mit à marcher rapidement.

Il se rappela très bien avoir déjà suivi ce sentier, lorsqu'il trottait derrière M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dépôt de mendicité. Le chemin le conduisit tout droit à la chaumière; son coeur battit violemment à ce souvenir, et il était presque résolu à revenir sur ses pas; mais il avait déjà fait bien du chemin, et un détour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il était si matin, qu'il avait peu à craindre d'être vu; il continua à avancer.

Il arriva à la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits habitants fussent debout à cette heure matinale: Olivier s'arrêta et jeta à la dérobée un coup d'oeil dans le jardin; un enfant arrachait les mauvaises herbes d'un carré dans un moment où il leva son visage pâle, Olivier reconnut en lui un de ses anciens compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de s'éloigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait été son petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient été tant de fois affamés, battus, enfermés ensemble!

«Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait à la porte et passait ses petits bras à travers les barreaux pour lui faire accueil; est-ce qu'on est levé?

- Non, il n'y a que moi, répondit l'enfant.

- Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick, reprit Olivier; je me sauve; on me bat et on me maltraite, Dick; je vais chercher fortune, si loin, si loin que je ne sais où. Comme tu es pâle!

- J'ai entendu le médecin dire que j'allais mourir, répondit l'enfant avec un léger sourire; je suis bien content de te voir, mon cher ami; mais ne t'arrête pas, ne t'arrête pas.

- Oui, oui; mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier. Je te reverrai, Dick, j'en suis sûr; et alors tu seras bien portant et heureux.

- Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort, et pas avant, le médecin a raison, Olivier; car je rêve souvent du ciel et des anges, et de douces figures que je ne vois jamais quand je suis éveillé. Embrasse-moi! ajouta l'enfant en grimpant sur la petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou d'Olivier. Adieu, mon cher ami; que Dieu te bénisse!»

Cette bénédiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'était la première qu'Olivier eût jamais entendu appeler sur sa tête. Au milieu des épreuves, des souffrances, des vicissitudes de sa vie, il ne l'oublia jamais.

CHAPITRE VIII. Olivier va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune homme.

Arrivé à la barrière, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur la grande route. Il était huit heures; et, bien qu'il fût à peu près à cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments derrière les haies, jusqu'à midi, dans la crainte d'être poursuivi et rattrapé; il s'assit alors près d'une borne pour se reposer, et se mit à songer pour la première fois à l'endroit qu'il devait choisir pour tâcher de gagner sa vie.

La borne au pied de laquelle il était assis indiquait en gros caractères qu'elle était posée à soixante-dix milles de Londres; ce nom fit naître dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de pensées. S'il allait à Londres, dans l'immense ville, où personne, pas même M. Bumble, ne pourrait le découvrir! il avait souvent entendu dire aux vieux indigents du dépôt qu'un garçon d'esprit n'était jamais dans le dénuement à Londres, et qu'il y avait dans cette grande ville des moyens d'existence dont les gens élevés à la campagne ne se doutaient pas. C'était bien l'endroit qui convenait à un garçon sans asile, destiné à mourir dans la rue, si on ne venait à son aide. Tout en se laissant aller à ces pensées, il se leva et continua sa route.

Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le séparait de Londres, sans songer à tout ce qu'il devrait souffrir avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette réflexion se faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit à méditer sur les moyens d'arriver à Londres. Il avait dans son paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de bas, et dans sa poche un penny que lui avait donné Sowerberry après un enterrement où il s'était distingué encore plus que de coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait Olivier, et deux méchantes paires de bas, et un penny; mais c'est une mince ressource pour faire soixante-cinq milles à pied pendant l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et ingénieux à découvrir les difficultés, mais lent et paresseux à découvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'après avoir bien réfléchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son petit paquet sur l'autre épaule et doubla le pas.

Il fit vingt milles ce jour-là, sans prendre autre chose que son morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la route, à la porte des chaumières. À la nuit, il entra dans une prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et résolut d'y attendre le jour. Il éprouva d'abord un sentiment de crainte en entendant le vent siffler tristement sur la campagne déserte, Il avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il oublia ses peines.

Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds étaient enflés et ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde nuit passée à la belle étoile, par un temps froid et humide, acheva d'épuiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer son voyage, il pouvait à peine se traîner, il attendit au pied d'une côte assez roide qu'une diligence vînt à passer, et il demanda l'aumône aux voyageurs de l'impériale; il n'y eut presque personne qui fit attention à lui; ceux qui le remarquèrent, lui dirent d'attendre qu'on fût arrivé au haut de la côte, et de leur montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi- penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne le put, à cause de son épuisement et de ses pieds tout meurtris; alors les voyageurs de l'impériale remirent leur demi-penny dans leur poche, en disant que c'était un petit fainéant, qui ne méritait rien. La diligence s'éloigna, ne laissant derrière elle qu'un nuage de poussière.

Dans quelques villages, de grands poteaux étaient plantés sur la route, et portaient un écriteau annonçant que quiconque mendierait serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il s'éloignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrêtait devant les cours d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient, jusqu'à ce que l'hôtesse donnât l'ordre à un des postillons qui flânaient dans la cour de chasser cet étrange garçon qui restait là, sans aucun doute, dans l'intention de dérober quelque chose. S'il mendiait à la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur dix qu'on le menaçait de lâcher le chien après lui; s'il mettait le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse, et, à ce nom, il ne savait où se cacher.

Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrière et la charité d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent été abrégées comme celles de sa mère, c'est-à-dire qu'il serait mort sur la grande route. Mais le garde-barrière lui donna du pain et du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut pitié du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus d'impressions que toutes ses souffrances.

Le matin du septième jour après son départ, il atteignit, clopin- clopant, la petite ville de Barnet. Les volets étaient partout fermés, les rues désertes, et personne ne se rendait encore aux travaux de la journée. Le soleil se levait radieux, mais son éclat ne servait qu'à faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa misère et de son isolement; il s'assit, couvert de poussière et les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron.

Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores des fenêtres se levèrent, et les passants commencèrent à circuler. Quelques-uns, en petit nombre, s'arrêtaient un instant pour considérer Olivier, ou se détournaient seulement en passant rapidement; mais personne ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment il était venu là: il n'avait pas le coeur de mendier, et il restait assis immobile et silencieux.

Il y avait déjà quelque temps qu'il était là; il s'étonnait de voir tant de tavernes, car la moitié des maisons de Barnet sont des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles pussent faire aisément en quelques heures un trajet qu'il avait mis une longue semaine à parcourir avec un courage et une résolution au-dessus de son âge.

Il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune garçon, qui était passé devant lui quelques instants auparavant sans avoir l'air de le voir, était revenu sur ses pas et s'était placé de l'autre côté de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit d'abord peu d'attention; mais ce garçon resta si longtemps devant lui dans la même attitude, qu'Olivier leva la tête et le considéra avec le même intérêt. Alors celui-ci traversa la rue, et se dirigeant vers Olivier lui dit:

«Eh bien! camarade, quoi qui se passe?

Le garçon qui adressait cette question à notre jeune voyageur était à peu près de même âge que lui; c'était l'individu le plus original qu'Olivier eût jamais vu: il avait le nez retroussé, le front bas, les traits communs, et l'extérieur le plus sale qu'on pût voir, ce qui ne l'empêchait pas de se donner des airs de monsieur. Il était de petite taille, avec des jambes arquées et de vilains petits yeux effrontés; son chapeau était posé si légèrement sur sa tête, qu'il semblait toujours près de tomber; et il serait tombé, en effet, sans une brusque secousse que le jeune homme imprimait de temps à autre à sa tête, pour le ramener à sa place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux talons; il avait les manches relevées presque jusqu'au coude, probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il était aussi fringant, avec ses brodequins à la Blucher, que le fut jamais jeune homme de sa taille, c'est-à-dire de quatre pieds six pouces.

«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda à Olivier cet étrange interlocuteur.

- J'ai bien faim et je suis bien fatigué, répondit Olivier les larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voilà sept jours que je marche.

- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est par ordre du bec, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air étonné d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un bec, mon camarade?»

Olivier répondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot signifiait la bouche d'un oiseau.

«En voilà un innocent! s'écria le jeune homme; un bec, c'est un magistrat; marcher par ordre du bec, c'est ne pas aller droit devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu été au moulin?

- Quel moulin? demanda Olivier.

- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est maigre, mais tant que ça durera, ça durera. Allons, debout sur tes quilles! arrive.»

Le jeune homme aida Olivier à se lever, le mena dans une petite boutique de marchand de chandelles, où il acheta un peu de jambon et un pain de deux livres; il eut l'ingénieuse idée de faire un trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il fût à l'abri de la poussière, et plaçant le tout sous son bras, il entra dans une petite taverne et pénétra avec Olivier dans une salle de derrière. Là, le mystérieux jeune homme fit apporter un pot de bière; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le festin et se mit à dévorer à belles dents, tandis que l'étranger le considérait de temps à autre bien attentivement.

«On va donc à Londres? dit l'étrange garçon quand Olivier eut fini.

- Oui.

- A-t-on un gîte?

- Non.

- De l'argent?

- Non.»

L'individu se mit à siffler et enfonça ses mains dans ses poches, autant que le permettaient les larges manches de son habit.

«Vous habitez Londres? demanda Olivier.

- Oui, quand je suis chez moi, répondit le garçon. Tu as besoin d'un gîte pour passer la nuit, n'est-ce pas?

- Oui, répondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que j'ai quitté mon pays.

- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois être à Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard qui te logera pour rien, à condition que tu lui sois présenté par une de ses connaissances; avec ça que je n'en suis pas de ses connaissances!» ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces dernières paroles étaient dites par ironie; et en même temps il vida son verre.

Cette offre inespérée d'un gîte était trop séduisante pour être refusée, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place à Olivier dans un bref délai. Ceci amena un entretien amical et confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami se nommait Jack Dawkins, et qu'il était le favori et le protégé du vieux monsieur en question.

L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des avantages que le crédit de son patron procurait à ceux qu'il prenait sous sa protection; mais comme sa conversation était légère et incohérente, et qu'il avouait que ses amis le connaissaient sons le sobriquet de rusé matois, Olivier en conclut que son compagnon étant d'un naturel dissipé et étourdi, les préceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu d'influence sur lui. Dans cette pensée, il résolut de mériter aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer à l'honneur de fréquenter le matois, si celui-ci, comme il avait lieu de le croire, était incorrigible.

Jack Dawkins ne voulut pas entrer à Londres avant la nuit, et il était près d'onze heures quand ils arrivèrent à la barrière d'Islington. Ils passèrent par la rue Saint-Jean, descendirent la petite rue qui aboutit au théâtre de Sadlerwell, longèrent Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dépôt de mendicité; ils traversèrent ensuite le terrain classique qui se nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnèrent Little Saffron- Hill et Saffron-Hill the Great, que le rusé matois franchit d'un pas rapide, en recommandant à Olivier de le suivre de près.

Quoique Olivier eût assez à faire pour ne pas perdre de vue son guide, il ne put s'empêcher de jeter en passant quelques regards furtifs des deux côtés de la rue: c'était l'endroit le plus sale et le plus misérable qu'il eût jamais vu. La rue était étroite et humide, et l'air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'étalage consistait en un tas d'enfants qui criaient à qui mieux mieux, malgré l'heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c'est-à-dire la lie de l'espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, selon toute apparence, les intentions n'étaient ni louables ni rassurantes.

Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prît par le bras, poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer dons une allée et referma la porte derrière lui.

«Qui va là? cria une voix en réponse à un sifflet du matois.

- Plummy et Slam!» fut la réponse. C'était sans doute un signal ou un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien.

La faible lueur d'une chandelle éclaira le mur au fond de l'allée, et l'on vit paraître une tête au niveau du sol, derrière la rampe brisée d'un escalier qui menait jadis à une cuisine.

«Vous êtes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les objets; qui est l'autre?

- Une nouvelle recrue, répondit Jack Dawkins en faisant avancer Olivier.

- D'où vient-il?

- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut?

- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.»

L'homme disparut, et ils restèrent dans les ténèbres.

Toujours entraîné par son compagnon qui lui serrait fortement la main, Olivier cherchait de l'autre sa route à tâtons. Il gravit difficilement, dans l'obscurité, les degrés en ruine que son guide enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de derrière et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond étaient noircis par le temps et la malpropreté. Devant le feu, sur une table de sapin, se trouvaient une chandelle fixée dans le goulot d'une bouteille de grès, deux ou trois pots d'étain, un pain, du beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une poêle dont la queue était attachée avec une ficelle au manteau de la cheminée, et auprès se tenait un vieux juif, une fourchette à la main. Son visage était couvert de rides, et ses traits ignobles et repoussants étaient en partie cachés par une épaisse chevelure rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait pas de cravate, et semblait partager son attention entre la poêle et une corde à laquelle pendaient un grand nombre de foulards. Plusieurs méchants lits, faits avec de vieux sacs, étaient disposés l'un près de l'autre sur le plancher. Autour de la table, quatre ou cinq enfants de l'âge du Matois fumaient leur pipe et buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garçons; ils entourèrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots à voix basse; puis ils se tournèrent en riant vers Olivier, ainsi que le juif qui tenait toujours sa fourchette.

«Je vous présente mon ami Olivier Twist,» dit Jack Dawkins.

Le juif rit en grimaçant. Il fit un profond salut à Olivier, le prit par la main et dit qu'il espérait avoir l'honneur de faire avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs l'entourèrent, lui donnèrent de solides poignées de main, de manière à faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de le débarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de fouiller ses poches pour lui épargner, vu son état de fatigue, la peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se seraient sans doute pas bornées là, sans les coups de fourchette que le juif prodigua généreusement sur la tête et les épaules de ces complaisants petits drôles.

«Nous sommes charmés de te voir, Olivier, dit le juif. Matois, tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir Olivier. Ah! tu regardes avec étonnement les mouchoirs! en voilà une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les préparer pour la lessive. Voilà tout, Olivier, voilà tout; ah! ah! ah!»

Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par ses jeunes élèves, puis on se mit à souper.

Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog au genièvre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obéit; bientôt il se sentit porté doucement sur un des sacs et s'endormit d'un profond sommeil.

CHAPITRE IX. Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable vieillard et sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance.

Le lendemain, la matinée était déjà avancée quand Olivier se réveilla après un sommeil profond et prolongé. Il n'y avait dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café dans une casserole pour le déjeuner, et sifflait tout bas entre ses dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps à autre il s'arrêtait pour écouter, dès qu'il entendait en bas le moindre bruit; et, quand il s'était assuré que tout était tranquille, il continuait à siffler et à remuer le café.

Bien qu'Olivier ne dormît plus, il n'était pas tout à fait éveillé. Il y a un état d'assoupissement, entre le sommeil et la veille, où l'on rêve plus en cinq minutes, les yeux à demi ouverts et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne ferait en cinq nuits, les yeux bien fermés et les sens complètement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments- là, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son esprit pour se faire une faible idée des puissantes facultés de cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'élance loin de la terre et se joue du temps et de l'espace.

Olivier était précisément dans un de ces moments. Les yeux à demi fermés, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait dans le passé, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus.

Quand le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et resta quelques instants dans une attitude indécise, comme s'il ne savait à quel parti s'arrêter; puis il se retourna, regarda Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne répondit pas et parut complètement endormi. Le juif, rassuré à cet égard, se dirigea sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratiquée dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite boîte qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil à l'intérieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit et tira du coffret une magnifique montre d'or étincelante de diamants.

«Ah! les lurons! dit le juif en haussant les épaules, et le visage contracté par un affreux sourire; les braves lurons! fermes jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prêtre où était la cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel intérêt? Cela n'eût pas desserré le noeud coulant, ni retardé la bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux gaillards!»

Tout en faisant à voix basse ces réflexions et d'autres semblables, le vieux juif remit la montre dans la boîte; il en tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le même ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des bijoux de toute sorte, si précieux et d'un travail si exquis, qu'Olivier ne connaissait pas même de nom toutes ces belles choses.

Le juif les remit dans le coffret et en tira un dernier bijou, si petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription très fine semblait y être gravée, car le juif le posa sur la table, l'abrita soigneusement avec sa main, et la considéra longtemps et attentivement; enfin, comme s'il désespérait de déchiffrer ces caractères, il remit le bijou dans la boîte, et se renversant sur sa chaise, il continua ses réflexions.

«Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il à demi-voix, les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais révéler de fâcheuses histoires! Ah! c'est une grande sécurité pour le commerce! Cinq à la file, accrochés à la même corde! et pas un lâche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!»

En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui ses yeux noirs et brillants, qui rencontrèrent la figure d'Olivier. L'enfant le considérait avec une curiosité muette; en un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait été observé; il ferma avec bruit le couvercle de la boîte, et saisissant un couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au point qu'Olivier, malgré sa terreur, pouvait voir vaciller la lame du couteau.

«Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas? Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie!

- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, répondit Olivier avec douceur, et je suis bien fâché de vous avoir dérangé.

- Étais-tu éveillé depuis une heure? demanda le juif d'un air menaçant et terrible.

- Non, monsieur, non, bien sûr, répondit Olivier.

- En es-tu bien sûr? s'écria le juif en jetant sur l'enfant un regard sinistre.

- Je dormais, monsieur, répondit vivement Olivier, je dormais, sur ma parole.

- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant brusquement ses manières ordinaires et en jouant avec le couteau avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il ne l'avait pris que par badinage. J'en étais sûr, mon ami; je voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es brave, Olivier.» Et le juif se frottait les mains en riant, mais jetait néanmoins sur la boîte un regard inquiet. «As-tu vu quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif après un court silence, en posant sa main sur la boîte.

- Oui, monsieur, répondit Olivier.

- Ah! dit le juif en pâlissant. C'est…, c'est à moi, Olivier… c'est ma petite fortune… tout ce que j'aurai pour vivre dans mes vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare… rien de plus.»

Olivier pensa que le vieux monsieur devait être en effet d'une avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de montres; mais il réfléchit que sa tendresse pour le Matois et les autres garçons lui coûtait peut-être beaucoup d'argent; il regarda le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever.

«Certainement, mon ami, certainement, répondit le vieux monsieur; tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrière la porte; va la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.»

Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la cruche; quand il se retourna, la boîte avait disparu.

Il avait à peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fenêtre, lorsque le matois rentra, escorté d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la veille au soir occupé à fumer, et qui lui fut présenté sous le nom de Charlot Bates. Puis on se mit à table; le déjeuner se composait de café et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois avait rapporté dans le fond de son chapeau.

«Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant malicieusement Olivier; j'espère, mes amis, que vous êtes allés ce matin à l'ouvrage?

- Roide, répondit le matois.

- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates.

- Vous êtes de braves garçons, dit le juif; qu'est-ce que tu as rapporté, Matois?

- Deux portefeuilles, répondit le jeune homme.

- Garnis? demanda le juif avec anxiété.

- Pas mal, répondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un vert et l'autre rouge.

- Ils pourraient être plus lourds, dit le juif, après en avoir soigneusement visité l'intérieur, mais ils sont tout neufs et d'un bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?

- Certainement, monsieur,» dit Olivier.

Cette réponse fit rire M. Charlot Bates à se tenir les côtes, au grand étonnement d'Olivier, qui ne voyait là rien de risible.

«Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin à Charlot Bates.

- Des mouchoirs, répondit maître Bates, et il en tira quatre de sa poche.

- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont bons, très bons; mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot. Il faudra ôter les marques avec une aiguille; nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha! ha!

- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier.

- Tu aimerais à faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates, n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif.

- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,» répondit Olivier.

Maître Bates trouva cette réponse si plaisante qu'il poussa un nouvel éclat de rire; mais comme il était en train d'avaler son café, il faillit suffoquer.

«Il est si innocent!» dit-il, dès qu'il put parler, comme pour s'excuser auprès de la compagnie de son impolitesse.

Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il serait bientôt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si l'exécution qui avait eu lieu le matin avait attiré une grande foule. L'étonnement d'Olivier redoubla: car il était évident, d'après la réponse des jeunes garçons, qu'ils y avaient tous deux assisté, et il était étrange qu'ils eussent trouvé le temps de si bien travailler.

Après le déjeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens se livrèrent à un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il consistait: le juif mit une tabatière dans une des poches de son pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre attachée à une chaîne de sûreté qu'il passa à son cou; il piqua une épingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son étui à lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une canne à la main, tout comme nos vieux messieurs se promènent dans la rue; tantôt il s'arrêtait devant le feu, et tantôt à la porte, comme s'il contemplait attentivement l'étalage des boutiques. Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il craignait les voleurs, et tâtait toutes ses poches l'une après l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les deux jeunes garçons le suivaient de près; et, chaque fois qu'il se retournait, ils se dérobaient à sa vue avec tant d'agilité, qu'il était impossible de suivre leurs mouvements. À la fin, le Matois lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par derrière, et en un clin d'oeil, tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, tout, jusqu'à l'étui à lunettes, disparut avec une rapidité extraordinaire. Si le vieux monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et alors c'était à recommencer.

Quand on eut joué bien des fois à ce jeu, deux jeunes dames vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et l'autre Nancy; elles avaient une chevelure épaisse, mais peu soignée, et des chaussures en mauvais état; elles n'étaient peut- être pas précisément belles; mais elles étaient hautes en couleur, et avaient le regard résolu et effronté. Comme leurs manières étaient agréables et d'une grande liberté, Olivier pensa qu'elles étaient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas.

La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant d'avoir l'estomac glacé, on apporta des liqueurs, et la conversation s'anima de plus en plus. À la fin, Charlot Bates déclara qu'il était temps de jouer du jarret, et Olivier crut que cela voulait dire sortir, en français; car le Matois, Charlot et les deux jeunes femmes partirent à l'instant, et le vieux juif eut la générosité de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors.

«C'est un genre de vie qui n'est pas désagréable, n'est-ce pas, mon ami? dit Fagin. Les voilà sortis pour toute la journée.

- Ont-ils achevé leur travail, monsieur? demanda Olivier.

- Oui, dit le juif; à moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque chose à faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien. Prends-les pour modèles, mon ami, prends-les pour modèles, ajouta le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te diront, obéis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand homme, et il te formera si tu prends modèle sur lui. Est-ce que mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en s'arrêtant court.

- Si, monsieur, dit Olivier.

- Tâche de le prendre sans que je m'en aperçoive, comme ils faisaient quand nous jouions ce matin.»

Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu faire au matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.

«Est-ce fait? demanda le juif.

- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant.

- Tu es un charmant garçon, mon ami, dit le plaisant vieillard en passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai jamais vu un garçon plus habile; tiens, voici un schelling pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus grand homme de l'époque. Maintenant, viens que je t'apprenne à démarquer les mouchoirs.»

Olivier se demandait avec étonnement quel rapport il y avait entre escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu son âge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la table, et se livra avec ardeur à sa nouvelle étude.

CHAPITRE X. Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons, et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté de ce chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important de l'histoire de notre héros.

Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occupé à démarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantité au logis, et à prendre part quelquefois au jeu que nous avons décrit, et qui se renouvelait régulièrement chaque matin entre le juif et les deux jeunes garçons. Au bout de quelque temps, il commença à soupirer après le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses deux compagnons.

Olivier était d'autant plus désireux de travailler activement, qu'il avait pu juger de l'inflexible sévérité du vieux juif. Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les mains vides, il leur adressait une longue et énergique mercuriale, sur les inconvénients de la paresse et de l'oisiveté, et, pour mieux graver dans leur mémoire la nécessité d'être actifs et laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla même une fois jusqu'à les précipiter du haut de l'escalier; mais il était rare qu'il poussât jusqu'à cette extrémité la ferveur de ses recommandations vertueuses.

Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si vivement sollicitée; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas eu de mouchoirs à démarquer, et les dîners avaient été chétifs: ces motifs influèrent peut-être sur la décision du vieux juif; quoi qu'il en soit, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et il le plaça sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois.

Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retroussées et le chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; maître Bates flânant les mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant où ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord apprendre.

Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de badauds si désoeuvrés, qu'Olivier commençait à croire qu'ils étaient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout pour aller à l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la lancer dans la première cour venue; Charlot Bates, de son côté, semblait n'avoir qu'une notion très imparfaite du droit de propriété; il escamotait, aux étalages des marchands, des pommes ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui étaient d'une si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vêtements. Olivier trouvait ces procédés si coupables qu'il était sur le point de déclarer son intention de s'en retourner comme il pourrait à la maison, quand son attention fut tout à coup attirée d'un autre côté par un changement d'allure très singulier de la part du Matois.

Ils venaient de sortir d'un passage étroit à peu de distance de Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un étrange abus de mots, la place Verte, quand le Matois s'arrêta court, mit un doigt sur ses lèvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande circonspection.

«Qu'y a-t-il? demanda Olivier.

- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon à l'étalage du libraire?

- Ce vieux monsieur, de l'autre côté de la rue? dit Olivier. Certainement je le vois.

- On va lui faire son affaire, dit le Matois.

- Fameuse trouvaille!» ajouta Charlot Bates.

Olivier les considérait l'un après l'autre avec surprise, mais il n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversèrent la rue à pas de loup, et allèrent se planter derrière le vieux monsieur qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit à quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux.

Le vieux monsieur avait l'extérieur le plus respectable, la tête poudrée et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras une canne de bambou. Il avait pris un livre à l'étalage et le parcourait debout avec autant d'attention que s'il eût été dans son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est même probable qu'il s'imaginait y être; car il était évident, tant il était absorbé, qu'il ne voyait plus ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les jeunes garçons, ni quoi que ce fût sauf son livre qu'il lisait en conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant sa lecture à la première ligne de la page suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif intérêt.

Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, placé à quelques pas en arrière, et regardant de tous ses yeux, quand il vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en tirer un mouchoir qu'il passa à Charlot Bates, puis gagner le coin de la rue avec son camarade en fuyant à toutes jambes!

En un instant, tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux, et de l'existence même du juif, se dévoila à l'esprit de l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis, épouvanté et confus, il prit ses jambes à son cou, et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite.

Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment même où Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa naturellement qu'il était le voleur; il se mit à courir après Olivier, sans quitter son livre, et à crier de toutes ses forces: «Au voleur! au voleur!»

Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul à crier ainsi. Le Matois et maître Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en courant à toutes jambes, s'étaient mis à l'abri dans la première allée venue, après avoir tourné le coin de la rue. Dès qu'ils entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir, ils devinèrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent à la poursuite en criant au voleur!

Bien qu'Olivier eût été élevé par des philosophes, il ne connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi- même est la première loi de la nature; s'il l'eût connu, peut-être eût-il été préparé à ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il fut encore plus effrayé; aussi courait-il comme le vent, avec le vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.

«Au voleur! au voleur!» il y a quelque chose de magique dans ce cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa charrette; le boucher laisse là son panier, le boulanger sa corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa raquette. Tous s'élancent pêle-mêle, en désordre, tout d'un trait, criant, hurlant, culbutant les passants au détour des rues, excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places, passages, tout retentit bientôt du même cri: «Au voleur! au voleur!» cent voix répètent ce cri, et la foule augmente à chaque coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait résonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fenêtres s'ouvrent, on sort des maisons, on se précipite en avant. Tout l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et se joint à la foule en donnant une nouvelle force à ce cri: «Au voleur! au voleur!»

«Au voleur! au voleur!» L'homme a dans le coeur la passion enracinée de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine, haletant de fatigue, à demi mort de frayeur, le visage ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur ceux qui le poursuivent; on le suit à la piste, on gagne à chaque instant du terrain sur lui, et, à mesure que ses forces décroissent, les cris redoublent, les huées augmentent; «Au voleur! arrêtez-le!» s'écrie-t-on avec joie; ah! sans doute, arrêtez-le pour l'amour de Dieu, ne fût-ce que par pitié!

On l'arrête enfin. Bel exploit, en vérité! Il est étendu sur le pavé et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir:

«Écartez-vous!

- Donnez-lui un peu d'air!

- Sottise! il n'en vaut pas la peine!

- Où est le monsieur?

- Le voici.

- Faites place au monsieur.

- Est-ce là le garçon, monsieur?

- Oui.»

Olivier était étendu à terre, couvert de boue et de poussière, rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux égarés la foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au milieu du cercle, et répondit aux questions qu'on lui adressait avec anxiété:

«Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit lui!

- Il le craint! murmura la foule; le brave homme!

- Pauvre garçon! dit le monsieur, il s'est blessé.

- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avançant, c'est moi qui lui ai appliqué un coup de poing, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrêté, monsieur.»

En même temps il portait la main à son chapeau, et souriait niaisement, s'attendant à recevoir quelque chose pour sa peine; mais le vieux monsieur le toisa avec dégoût, et jeta autour de lui des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-même un moyen de s'évader: il eût probablement essayé de le faire, et occasionné par là une nouvelle poursuite, si un officier de police, la dernière personne d'ordinaire à arriver en pareil cas, n'eût fendu la foule en ce moment et pris Olivier au collet.

«Allons, debout, lui dit-il rudement.

- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont deux autres garçons, disait Olivier en se tordant les mains avec désespoir; ils sont quelque part par ici.

- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se moquer, disait la vérité; car le Matois et Charlot Bates avaient enfilé la première cour qu'ils avaient rencontrée. Allons, debout!

- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.

- Oh non, on ne lui en fait pas, répondit l'agent; et comme preuve il déchira jusqu'au milieu du dos le vêtement d'Olivier. Arrive, je te connais; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire; veux-tu bien te mettre sur tes jambes, petit scélérat!

Olivier, qui pouvait à peine se soutenir, fit un effort pour se relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entraîna par le collet le long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait à côté de l'officier de police; bien des gens dans la foule tâchaient de les dépasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins poussaient des cris de joie, et suivaient le cortège.

CHAPITRE XI. Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l'on trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice.

Le délit avait été commis dans la circonscription et même dans le voisinage immédiat d'un bureau central de police bien connu. La foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. À Mutton-Hill, on le fit passer sous une voûte basse, et de là dans une cour malpropre située derrière le sanctuaire de la justice sommaire; là ils rencontrèrent un homme de haute taille avec une grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs à la main.

«Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance.

- C'est un jeune filou, répondit l'agent de police qui conduisait Olivier.

- C'est vous qu'on a volé, monsieur? demanda l'homme aux clefs.

- Oui, répondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sûr que ce soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je… j'aimerais mieux que l'affaire en restât là.

- Il faut aller devant le magistrat, à cette heure, monsieur, répondit l'homme; Son Honneur va être libre dans un instant. Par ici, petit gibier de potence.»

Il invitait par là Olivier à entrer dans une petite cellule dont tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouillé, et, après qu'on n'eut rien trouvé sur lui; on le mit sous les verrous.

Cette cellule ressemblait assez à une cave; elle était fort obscure et d'une saleté repoussante: car c'était un lundi matin et elle avait été occupée par six ivrognes qui y étaient restés sous clef depuis le samedi soir; mais ce n'est là qu'un détail. Dans nos postes de police, hommes et femmes sont entassés chaque soir, sous les prétextes les plus frivoles, dans des cachots auprès desquels la prison de Newgate, séjour des plus grands criminels, condamnés comme tels et jugés dignes de mort, est un véritable palais. Si l'on en doute, on n'a qu'à s'y faire mettre pour vérifier la justesse de la comparaison.

Le vieux monsieur parut presque aussi consterné qu'Olivier quand la clef du geôlier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit.

«Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche et m'intéresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques pas à l'écart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble… voyons donc, dit-il en s'arrêtant brusquement et en regardant en l'air; mon Dieu! où ai-je vu une figure comme celle-là?»

Après quelques minutes de réflexion, le vieux monsieur, toujours pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour; il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures auxquelles il n'avait pas songé depuis bien des années. «Non, se dit-il en hochant la tête; il faut que ce soit un rêve de mon imagination.»

Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures qu'il avait évoquées; il n'était pas facile de les congédier si vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui étaient presque inconnus, des visages de fraîches jeunes filles, maintenant vieilles et fanées; d'autres qui étaient devenus la proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort, lui retraçait dans tout l'éclat de leur beauté d'autrefois; il les revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui font pour ainsi dire rayonner l'âme hors de son enveloppe d'argile; souvenirs qui nous font rêver à cette beauté qui survit à la mort, plus éclatante que la beauté terrestre; visages charmants qui nous sont ravis pour aller éclairer d'une douce lumière la route qui mène au ciel.

Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait évoqués lui firent pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il était fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste.

Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui lui donna un petit coup sur l'épaule et le pria de le suivre. Il ferma aussitôt son livre, et fut introduit dans la salle où siégeait l'imposant et célèbre M. Fang.

Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond était assis M. Fang derrière une petite balustrade, et près de la porte, sur une petite sellette de bois, se trouvait déjà le pauvre Olivier, tout effrayé de la gravité de cette scène.

M. Fang était de taille moyenne et presque chauve; le peu de cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrière et les côtés de la tête; l'expression de ses traits était dure, et son teint très coloré. Si en réalité il ne sortait jamais des bornes de la sobriété, il eût pu intenter à sa figure un procès en diffamation et obtenir des dommages-intérêts considérables.

Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avançant vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: «Voici mon nom et mon adresse, monsieur;» puis il fit deux ou trois pas en arrière en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adressât la parole.

Or il advint que M. Fang se trouvait justement occupé en ce moment à lire un journal du matin, où l'on rendait compte d'un jugement qu'il avait récemment prononcé et où on le recommandait pour la centième fois à l'attention et à la surveillance particulière du secrétaire d'État de l'intérieur. Cette lecture le mit hors de lui et il leva les yeux avec humeur.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.

Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa carte.

«Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant dédaigneusement de côté la carte et le journal.

- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance, mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi à mon tour de demander le nom du magistrat, qui, protégé par la loi, insulte gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.»

En même temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle quelqu'un qui répondit à sa question.

«Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il accusé?

- Il n'est pas accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garçon, monsieur le magistrat.»

Celui-ci le savait parfaitement; mais c'était un bon moyen de tracasser les gens impunément.

«Il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant dédaigneusement M. Brownlow de la tête aux pieds. Faites-lui prêter serment.

- Avant de prêter serment, je demande à dire un mot, dit M. Brownlow; c'est que, si je n'en étais témoin, je n'aurais jamais pu croire…

- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.

- Non, monsieur, répondit M. Brownlow.

- Taisez-vous à l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience, dit M. Fang. Vous êtes un insolent, un impertinent, d'oser braver un magistrat.

- Comment! s'écria le vieux monsieur rougissant de colère.

- Faites prêter serment à cet homme! dit Fang au greffier. Je n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prêter serment.»

L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais il réfléchit qu'en s'emportant il pouvait faire du tort à Olivier; il se contint et consentit à prêter serment sur-le-champ.

«Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accusé? Qu'avez-vous à dire, monsieur?

- J'étais à l'étalage d'un libraire… commença M. Brownlow.

- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! où est l'agent de police? voyons, qu'il prête serment. De quoi s'agit-il, agent?»

Celui-ci déclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrêté l'enfant, qu'il l'avait fouillé et n'avait rien trouvé sur lui, et qu'il n'en savait pas davantage.

«Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.

- Non, monsieur le magistrat,» répondit l'agent de police.

M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courroucée:

«Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garçon? Vous avez prêté serment; si maintenant vous refusez de donner des preuves, je vous punirai pour manque de respect à la magistrature; je vous punirai, nom de…»

Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le geôlier toussèrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empêcher qu'on n'entendit la fin de la phrase.

Malgré bien des interruptions et des insultes de la part de M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer que, dans la surprise du moment, il n'avait couru après l'enfant que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il espérait que, dans le cas où le magistrat regarderait Olivier non comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait avec autant de douceur que la justice le permettrait.

«D'ailleurs cet entant est blessé, dit-il en terminant; et je crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je crains réellement qu'il ne soit tout à fait malade.

- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles ne prendraient pas. Ton nom?»

Olivier essaya de répondre, mais la voix lui manqua; il était pâle comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de lui.

«Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre. Officier! quel est son nom?»

Ces paroles s'adressaient à un gros bonhomme à gilet rayé, qui se tenait près de la barre; il se pencha vers Olivier et répéta la question, mais voyant que l'enfant était hors d'état de répondre et sentant que ce silence ne ferait qu'exaspérer le magistrat et rendre la sentence plus sévère, il répondit au hasard:

«Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.

- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; très bien, très bien. Où demeure-t-il?

- Où il peut, monsieur le magistrat, répondit encore l'officier de police, comme s'il transmettait la réponse d'Olivier.

- A-t'il des parents? demanda M. Fang.

- Il dit qu'il les a perdus dès son enfance, monsieur le magistrat,» continua l'officier de la même manière.

L'interrogatoire en était là quand Olivier leva la tête et, jetant autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix éteinte un verre d'eau.

«Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de me prendre pour dupe.

- Je crois qu'il est sérieusement malade, monsieur le magistrat, objecta l'officier de police.

- Je sais à quoi m'en tenir là-dessus, dit M. Fang.

- Prenez garde, dit le vieux monsieur à l'agent en levant les mains instinctivement; il va tomber.

- Écartez-vous, officier de police, s'écria Fang avec brutalité; qu'il tombe si cela lui fait plaisir.»

Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement sur le plancher. Il était sans connaissance. Les gens de service se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de l'enfant.

«Je savais bien qu'il jouait la comédie, dit M. Fang, comme si cet accident en était la preuve; laissez-le à terre, il en aura bientôt assez.

- Quelle décision allez-vous prendre, monsieur? demanda le greffier à voix basse.

- Le condamner sommairement à trois mois de prison, répondit M. Fang; avec travail forcé, bien entendu. Faites évacuer la salle.»

On ouvrait déjà la porte et deux hommes se préparaient à porter dans la cellule Olivier évanoui, quand un individu d'un certain âge, d'un extérieur convenable, quoique pauvre, à voir son habit noir un peu râpé, s'élança dans la salle et s'approcha de la barre.

«Arrêtez! arrêtez! ne l'emmenez pas, s'écria le nouveau venu tout hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!»

Quoique les hommes de génie qui président aux tribunaux de ce genre exercent une autorité arbitraire et immédiate sur la liberté, la réputation, le caractère et même la vie des sujets de Sa Majesté; quoique dans cette enceinte il se passe quotidiennement des scènes à arracher des larmes aux anges, le public en est exclu et n'est initié à ces détails que par les journaux. M. Fang ne fut pas peu irrité de voir entrer quelqu'un sans permission et d'une manière si peu respectueuse.

«Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le à la porte, s'écria-t- il. Faites évacuer la salle.

- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir. J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande à prêter serment. On ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur Fang. Vous n'oseriez me refuser.»

Cet homme était dans son droit; il avait l'air résolu et déterminé, et la chose devenait trop sérieuse pour être traitée légèrement.

«Faites prêter serment à cet individu, grommela Fang de mauvaise grâce. Allons, qu'avez-vous à dire?

- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garçons, celui qui est arrêté et deux autres, qui flânaient de l'autre côté de la rue tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'étonnement et la stupéfaction de celui qui est devant vous.»

Tout en parlant, l'honnête libraire reprenait haleine, et il put raconter en détail toutes les circonstances du larcin.

- Pourquoi ne pas être venu plus tôt? demanda M. Fang près un moment de silence.

- Je n'avais personne pour garder la boutique, répondit le libraire; tout le monde s'était mis à la poursuite du voleur; il n'y a que cinq minutes que j'ai trouvé quelqu'un, et je suis venu tout courant.

- La partie civile était en train de lire, n'est-ce pas? demanda Fang après un autre silence.

- Oui, répondit le témoin, le livre qu'il tient encore à la main.

- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il payé?

- Non, pas encore, répondit le libraire en souriant.

- Je n'y ai pas songé, en effet, mon brave homme! s'écria ingénument le vieux monsieur distrait.

- Voilà un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous êtes emparé de ce livre d'une manière blâmable, pour ne pas dire plus, et il est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas pour ce fait: que ceci vous serve de leçon, monsieur, ou vous tomberiez sous le coup de la loi. Je lève la condamnation prononcée contre l'enfant. Évacuez la salle.

- Morbleu! s'écria le vieux monsieur donnant cours à sa colère qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux…

- Évacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police, m'entendez-vous? faites évacuer la salle.»

L'ordre fut exécuté et M. Brownlow conduit dehors, tenant son livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie à une colère inexprimable.

Il gagna la cour, et se calma tout à coup. Le petit Olivier Twist était étendu sur le pavé, la chemise ouverte, les tempes baignées d'eau fraîche; il était pâle comme la mort, et un tremblement convulsif agitait tous ses membres.

«Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!»

On fit avancer une voiture; Olivier fut étendu avec soin sur un des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre.

«Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire.

- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore vous oublier. J'ai toujours à vous ce malheureux livre. Montez. Pauvre enfant! il n'y a pas une minute à perdre.»

Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route.

CHAPITRE XII. Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - Nouveaux détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves.

La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street, prenant ainsi à peu près le même chemin qu'Olivier avait suivi le jour de son arrivée à Londres en compagnie du Matois. Arrivée à Islington devant l'hôtel de l'Ange, elle prit une autre direction, et s'arrêta enfin devant une jolie maison près de Pentonville, dans une rue tranquille et retirée. On prépara sur-le-champ un lit, où M. Brownlow fit coucher son jeune protégé; on y installa Olivier avec une sollicitude et une bonté parfaites.

Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible à tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se leva et se coucha, et l'enfant restait étendu sur son lit de douleur, en proie à une fièvre dévorante, qui le minait comme l'acide subtil pénètre et ronge le fer le plus dur: faible, pâle, amaigri, il sortit enfin de ce rêve pénible et prolongé. Il se souleva avec peine sur son lit, appuya sa tête sur son bras tremblant, et regarda avec inquiétude autour de lui.

«Où suis-je? où m'a-t-on mené?» dit-il.

Épuisé comme il l'était par la fièvre, il prononça ces mots d'une voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau du lit fut tiré aussitôt, et une dame âgée, d'une mise simple et décente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, près du lit.

«Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur à Olivier; il faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous avez été bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous comme un bon petit garçon.»

En même temps, elle replaça tout doucement la tête d'Olivier sur l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur celle de la vieille dame et de l'attirer autour de son cou.

«Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle émotion éprouverait sa mère si, après l'avoir veillé comme je l'ai fait, elle le revoyait maintenant!

- Peut-être qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les mains, peut-être a-t-elle veillé près de moi, madame; il me semble qu'elle était là.

- C'est l'effet de la fièvre, mon enfant, dit la vieille d'un ton affectueux.

- C'est probable, répondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas près du lit d'un enfant; mais si elle a su que j'étais malade, elle a bien dû me plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier après un moment de silence: car, si elle m'avait vu battre, elle eût été triste, et dans mes rêves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.»

La vieille dame ne répondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis ses lunettes, qui étaient posées sur le couvre-pied, donna à Olivier une boisson rafraîchissante, et lui passa affectueusement la main sur la joue, en lui recommandant d'être bien sage et bien tranquille, sans quoi il retomberait malade.

Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait à coeur d'obéir en toute chose à la bonne vieille dame, et aussi, à dire vrai, parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient épuisé ses forces. Il s'assoupit doucement, et fut réveillé par la lumière d'une bougie, qui, placée près de son lit, lui laissa voir un monsieur tenant à la main une grosse montre d'or; celui-ci tâta le pouls de l'enfant et déclara qu'il allait beaucoup mieux.

«Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il à Olivier.

- Oui, monsieur, merci, répondit celui-ci.

- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez faim, n'est-ce pas?

- Non, monsieur, répondit Olivier.

- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin,» ajouta-t-il d'un ton sentencieux.

La vieille dame fit un signe de tête respectueux, qui semblait dire qu'elle regardait le docteur comme très habile; celui-ci semblait avoir de lui-même absolument la même opinion.

«Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur.

- Non, monsieur, répondit Olivier.

- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et vous n'avez pas soif non plus, hein?

- Si monsieur, j'ai bien soif, répondit Olivier.

- Voilà justement à quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous pouvez lui donner un peu de thé, et une tranche de pain grillé sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir cette bonté?»

La vieille dame fit une révérence, et le docteur, après avoir goûté la tisane et en avoir hautement apprécié la qualité, sortit comme un homme pressé, et descendit l'escalier en faisant craquer ses bottes sur les degrés, d'un air d'importance.

Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'éveilla, il était près de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prières et un large bonnet de nuit. Elle plaça l'un sur la table, l'autre sur sa tête, dit à Olivier qu'elle était là pour le veiller, et, s'asseyant près du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent interrompu par des soubresauts, à la suite desquels elle se frottait le nez et s'endormait de nouveau.

La nuit s'écoula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps éveillé, occupé à compter les petits cercles lumineux que la veilleuse projetait au plafond, ou à suivre d'un oeil languissant le dessin compliqué du papier qui ornait la muraille.

Ce demi-jour et le profond silence qui régnait dans la chambre avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer à l'enfant que la mort avait plané sur lui, pendant bien des jours et bien des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible; il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente prière.

Peu à peu il éprouva ce sommeil profond et paisible que le soulagement d'une récente souffrance peut seul procurer; repos si calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait, si ce repos était celui de la mort, se réveiller pour endurer encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en proie aux soucis du présent, aux inquiétudes de l'avenir et surtout aux pénibles souvenirs du passé?

Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les yeux; il éprouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise était passée, et il se retrouvait définitivement encore de ce monde.

Au bout de trois jours il put s'étendre sur une chaise longue, bien garnie d'oreillers; comme il était encore trop faible pour marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre chambre, l'installa devant le feu, s'assit près de lui, et dans le transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit à sangloter très fort.

«Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame; c'est plus fort que moi; là, c'est fini; me voici remise.

- Vous êtes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier.

- Ne parlons plus de ça, mon ami, dit la vieille; ça n'a rien à faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-être vous voir ce matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que mieux nous serons, plus il sera content.»

Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite casserole un bol de bouillon, qui eût été assez fort pour suffire au dîner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dépôt de mendicité.

«Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.

- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de cette dame est belle et douce!

- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la ressemblance exacte aurait dû prévoir qu'il n'aurait pas de succès; c'est trop sincère, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t- elle en riant de sa malice.

- Est-ce que cela ressemble à quelqu'un, madame? demanda Olivier.

- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le bouillon; c'est un portrait.

- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement.

- En vérité, je n'en sais rien, répondit gaiement la vieille dame; ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu, je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant.

- Il est si joli, si beau! répondit Olivier.

- Il ne vous fait pas peur, j'espère, dit la vieille dame, observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant contemplait le portrait.

- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si tristes, et ils ont l'air fixés sur moi. Le coeur me bat, ajouta Olivier à voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne le pouvait pas.

- Mon Dieu! s'écria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de ces choses-là, mon ami; vous êtes faible et nerveux; c'est l'effet de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre côté, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en joignant l'action à la parole, vous ne pouvez plus le voir, à présent.»

Olivier le voyait avec les yeux de l'âme aussi distinctement que s'il n'avait pas changé de position, mais il craignit d'importuner la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain grillé, avec tout le sérieux que comporte une telle opération. Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il venait à peine de prendre la dernière cuillerée, quand on frappa doucement à la porte.

«Entrez,» dit la vieille dame, et M. Brownlow parut.

Il s'avança aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutôt relevé ses lunettes sur son front, et croisé ses mains derrière son dos pour contempler longtemps et à son aise Olivier, que son visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. Épuisé par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le vieux M. Brownlow, qui avait à lui seul plus de coeur que n'en ont d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux avec une abondance que nous ne chercherons pas à expliquer, parce que nous ne sommes pas assez philosophe.

«Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tâchant de s'éclaircir la voix. Je suis enroué ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir attrapé un rhume.

- Espérons que non, dit celle-ci. Tout votre linge était bien sec, monsieur.

- Ce n'est pas sûr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous m'avez donné hier à dîner une serviette humide, mais n'en parlons plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami?

- Bien heureux, monsieur, répondit Olivier, et bien reconnaissant de toutes vos bontés.

- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous donné à manger, Bedwin? Un bouillon, hein?

- Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot, pour montrer qu'entre un bouillon et un consommé il n'y a pas le moindre rapport.

- Bah! fit M. Brownlow en haussant les épaules, quelques verres de porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom White?

- Je me nomme Olivier, monsieur, répondit le petit malade d'un air étonné.

- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein?

- Non, monsieur, Olivier Twist.

- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au magistrat que vous vous nommiez White?

- Je n'ai jamais dit cela, monsieur,» répondit Olivier tout interdit.

Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur l'enfant un coup d'oeil un peu sévère; mais il n'était pas possible de douter de sa parole: le caractère de la vérité était empreint sur tous les traits de son visage.

«C'est sans doute une méprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il n'eût plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint à l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait détacher de lui ses regards.

«J'espère que vous n'êtes pas mécontent de moi, monsieur? dit Olivier en levant des yeux suppliants.

- Non, non, répondit le vieux monsieur. Bonté divine! que vois-je? Bedwin, regardez donc là, et là.»

Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour à tour le portrait placé au-dessus de la tête d'Olivier, puis la figure de l'enfant: c'était la copie vivante du portrait; mêmes yeux, même bouche, mêmes traits. En ce moment la ressemblance était tellement frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites avec une précision merveilleuse.

Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il n'était pas assez fort pour supporter l'émotion qu'elle lui causa, et il s'évanouit.

* * * * *

Quand le Matois et son digne camarade maître Bates, après s'être approprié d'une manière illégale le mouchoir de M. Brownlow, s'étaient joints à la foule qui poursuivait Olivier, comme nous l'avons raconté précédemment, ils avaient obéi à un sentiment louable et méritoire, celui de se sauver eux-mêmes. Comme le respect de la liberté individuelle est un des privilèges dont tout bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever dans l'esprit des patriotes sincères. Ce qui montre bien qu'ils agissaient en vrais philosophes, c'est que, dès que l'attention générale fut fixée sur Olivier, ils cessèrent de poursuivre celui- ci, et regagnèrent leur demeure par le plus court chemin; après avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un dédale de passages et de rues étroites, ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous une voûte basse et sombre, et, dès qu'il eut repris haleine, maître Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa gaieté, se tordit à force de rire et finit par se rouler à terre.

«Qu'as-tu à rire de la sorte? demanda le Matois.

- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates.

- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal?

- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as vu comme il courait, enfilant une rue après l'autre, se heurtant aux poteaux, et comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans la poche, à crier après lui: Au voleur! c'est trop fort.»

La vive imagination de maître Bates lui représenta de nouveau cette scène sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et retomba à terre, en se tenant les côtes à force de rire.

«Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment où Bates reprenait haleine.

- Quoi? dit Charlot.

- Oui, quoi? fit le Matois.

- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant court à son accès de gaieté; car le ton du Matois était sérieux. Qu'est-ce qu'il peut dire?»

M. Dawkins, pour toute réponse, se mit à siffler, ôta son chapeau et secoua la tête en se grattant l'oreille.

«Qu'est-ce que tu veux dire par là? demanda Charlot.

- Tra déri déra; bah! va-t'en voir s'ils viennent,» dit le Matois en ricanant.

C'était une explication, mais peu satisfaisante; aussi maître Bates renouvela t'il sa question:

«Qu'est-ce que ça signifie?»

Le Matois ne répondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la langue, se pinça le bout du nez à plusieurs reprises, puis tournant les talons, s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit d'un air pensif. Quelques instants après cette conversation, le facétieux vieillard prêtait l'oreille en entendant le bruit de leurs pas dans le vieil escalier. Il était assis près du feu en face d'un pot d'étain, tenant d'une main un cervelas et un petit pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son visage blême, quand il se retourna pour écouter, penchant l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses sourcils roux.

«Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont que deux! leur serait-il arrivé quelque chose? Attention!»

Les pas se rapprochèrent et se firent bientôt entendre sur le palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates entrèrent et la fermèrent derrière eux.

CHAPITRE XIII. Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines particularités intéressantes de cette histoire.

«Où est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air menaçant; qu'est-il devenu?»

Les jeunes filous regardèrent leur maître avec un sentiment de crainte, puis se regardèrent l'un l'autre avec embarras, et ne répondirent pas.

«Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet et en le menaçant avec d'affreuses imprécations. Parle, ou je t'étrangle.»

Fagin disait cela d'un ton si sérieux, que Charlot Bates, qui en tout cas jugeait prudent de se mettre à l'abri, et qui ne voyait rien d'impossible à ce que le juif l'étranglât ensuite à son tour, tomba à genoux, et poussa un cri perçant et prolongé qui tenait du mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette marine.

«Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le Matois d'une telle force, que c'était merveille que l'habit ne lui restât pas dans les mains.

- Il est tombé dans la souricière et voilà tout, dit le Matois d'un air maussade. Ah ça! allez-vous me laisser tranquille?»

Et d'un seul élan se dégageant de son habit, il saisit la fourchette à rôtir et visa, au gilet du facétieux vieillard, un coup qui, s'il eût porté, lui eût fait perdre sa gaieté pour un mois ou deux, et peut-être davantage.

Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez un nomme si décrépit en apparence, et saisissant le pot d'étain, il se préparait à le jeter à la tête de son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif jeta le pot plein de bière.

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