OLIVIER TWIST (continued 7)
Reading edition · Edition 2
Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre, que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée; il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif; il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu, assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant.
Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.
- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre? Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui qui est enterré là. N'ayez pas peur.»
Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut.
Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la voix et la force de faire un mouvement!… Là, là, à la fenêtre, tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher, était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte, ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui l'avait accosté dans la cour de l'auberge.
Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pensée, comme l'éclair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie était aussi profondément gravée dans sa mémoire, que si elle eût été sculptée dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa naissance. Il resta un instant pétrifié; puis, sautant dans le jardin, il se mit à crier: «Au secours!» de toutes ses forces.
CHAPITRE XXXV. Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.
Quand les gens de la maison, attirés par les cris d'Olivier, furent accourus à l'endroit d'où ils partaient, ils le trouvèrent pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la maison, et pouvant à peine articuler ces mots: «Le juif! le juif!»
M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui avait appris de sa mère l'histoire d'Olivier, comprit tout de suite ce que cela voulait dire.
«Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un lourd bâton qu'il trouva dans un coin.
- Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à l'instant.
- Alors, ils sont dans le fossé! dit Henry; suivez-moi, et tenez- vous aussi près de moi que possible.»
Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre.
Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en criant à tue-tête pour demander ce qu'il y avait.
Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrêter une seule fois pour reprendre haleine, jusqu'à ce que Henry, arrivé à un angle du champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le fossé et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.
Les recherches furent vaines: ils ne trouvèrent même pas de récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d'une petite colline d'où l'on dominait la plaine en tous sens, à trois ou quatre milles à la ronde; on apercevait le village sur la gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectué en si peu de temps. Un bois épais bordait la prairie de l'autre côté, mais ils ne pouvaient pas s'y être mis à couvert pour la même raison.
«Il faut que vous l'ayez rêvé, Olivier! dit Henry Maylie en le prenant à part.
- Oh! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au souvenir de la mine du vieux misérable; je l'ai trop bien vu pour en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là.
- Qui était l'autre? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne.
- Le même homme qui m'a abordé si brusquement à l'auberge, dit Olivier; nous avions les yeux fixés l'un sur l'autre, et je jurerais bien que c'était lui.
- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en êtes-vous certain?
- Comme je le suis qu'ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier, en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie; le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait quelques pas à droite en courant et s'est glissé par cette ouverture.»
Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des détails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la moindre trace des fugitifs. L'herbe était haute, elle n'était foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la poursuite; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus léger indice qui pût révéler qu'un pied humain eût foulé ce sol depuis plusieurs heures.
«Voilà qui est étrange! dit Henry.
- Étrange en vérité, répéta le docteur; Blathers et Duff en personne y perdraient leur latin.»
Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les continuèrent jusqu'à ce que la nuit rendît tout nouvel effort inutile, et, même alors, ils n'y renoncèrent qu'à regret. Giles avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de tous les détails que put donner Olivier sur l'extérieur et la mise des deux étrangers.; le juif surtout était assez facile à reconnaître, en supposant qu'on le trouvât à boire ou à flâner quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.
Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais sans plus de succès. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se rendirent au marché de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on commença à oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent quand la curiosité, n'étant alimentée par aucun incident nouveau, vient à s'éteindre d'elle-même.
Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement; elle avait quitté la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous les coeurs.
Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés pendant des heures entières, et plus d'une fois on put s'apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et il devint évident qu'il se passait quelque chose qui troublait la tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.
Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la permission de l'entretenir quelques instants.
«Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai à vous dire, vous le savez déjà; les plus chères espérances de mon coeur ne vous sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu exprimer.»
Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait être l'effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer; puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée, alla attendre en silence qu'il continuât:
«Je crois… dit Henri, que… je devrais déjà être parti.
- Oui, répondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je voudrais que vous fussiez parti.
- J'ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre l'être unique sur lequel j'ai concentré tous mes désirs, toutes mes espérances; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque à des personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne d'elle-même vers le brillant séjour de l'éternel repos; nous ne savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici- bas est souvent moissonné dans sa fleur.»
Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu'elle embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parenté entre ces larmes, rosée d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes créations de la nature.
«Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionné, une créature aussi belle et aussi céleste qu'un des anges du ciel, ballottée entre la vie et la mort; oh! qui pouvait espérer, quand ce monde lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait déjà à ses yeux, qu'elle reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir, Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent ici-bas; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers laquelle tant d'êtres privilégiés ont pris dès l'enfance ou dès la jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment: ce sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila ce que j'ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait là de quoi perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et, ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie; ne me dites pas que vous voudriez que je n'eusse pas été là, car cette épreuve m'a rendu meilleur.
- Ce n'est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti, pour continuer à poursuivre un but grand et noble… un but digne de vous.
- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un coeur comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose, ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous aime, et que j'espère arriver à la réputation pour revenir tout fier près de vous et vous dire que je ne l'ai cherchée que pour la partager avec vous; je me demandais dans mes rêves comment je vous rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d'attachement que je vous ai donnés dès l'enfance, et réclamerais ensuite votre main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps arrêtées entre nous. Ce moment n'est pas arrivé; mais, sans avoir encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.
— Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en maîtrisant l'émotion qui l'agitait, et comme vous êtes convaincu que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse.
— Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse, n'est-ce-pas, ma chère Rose?
— Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m'oublier, non pas comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous, Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de coeurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis une main sur la figure, donna libre cours à ses larmes; Henry lui tenait toujours l'autre main.
«Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour prendre un tel parti? Puis-je vous les demander?
— Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C'est un devoir dont il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et à moi-même.
— À vous-même?
— Oui, Henry; Je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu de croire que j'ai bassement profité de votre premier entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous empêcher, dans l'élan de votre générosité, de vous créer cet obstacle à vos succès dans le monde.
- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre devoir… commença Henry.
- Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.
- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel désappointement.
- Si j'avais pu le faire sans nuire à celui que j'aimais, répondit Rose, j'aurais…
- Reçu cette déclaration d'une manière toute différente, dit vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose.
- Peut-être, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dégageant la main, pourquoi prolonger ce pénible entretien? bien pénible pour moi surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos triomphes dans la vie ne fera qu'accroître ma fermeté et mon courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme nous nous sommes rencontrés aujourd'hui; soyons longtemps et heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette conversation suppose, et puissent les prières ferventes d'un coeur droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions, les faveurs du ciel!
- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons; laissez-moi les entendre de votre propre bouche.
- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec fermeté; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m'a donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mère. En un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes; je ne veux la faire partager à personne; nul autre que moi n'en aura le reproche.
- Un mot encore, Rose, ma chère Rose! un seul mot dit Henry en se jetant à ses pieds; si je n'avais pas été dans une position que le monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'eût été réservée, si j'avais été pauvre, faible, sans amis, m'auriez- vous éloigné de vous? Est-ce la perspective des richesses et des honneurs qui m'attendent peut-être, qui fait naître en vous ces scrupules sur votre naissance?
- Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose; là n'est pas la question; ce serait mal à vous d'insister.
- Si votre réponse est telle que j'ose presque l'espérer, répondit Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots seulement, à quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir, je vous en conjure, répondez seulement à cette question.
— Eh bien! si votre destinée eût été différente, dit Rose; si vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi; si j'avais pu me flatter d'être pour vous un soutien, un appui dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à cette épreuve. J'ai tout lieu d'être heureuse, très heureuse, maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais été plus heureuse encore.»
Les souvenirs, les espérances d'autrefois qu'elle avait si longtemps caressées, se pressaient dans l'esprit de Rose en faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours quand on voit s'évanouir une vieille espérance, et les larmes la soulagèrent.
«Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que m'affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main. Maintenant, il faut décidément nous quitter.
- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez- moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernière fois.
- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de résolution, répondit Rose avec un mélancolique sourire; ce serait peine perdue.
- Non, dit Henry; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la répéterez d'une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par actions, à vous faire changer.
- Soit, répondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse épreuve de plus, et d'ici là je tâcherai de me préparer à la supporter mieux.»
Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans ses bras; déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.
CHAPITRE XXXVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu d'importance ici, mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il complète le précédent, et sert à l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu.
«Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin? dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger; d'ailleurs, vous n'avez jamais la même idée une heure de suite.
- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit sans raison apparente.
- J'espère que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y attends guère. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de mer. À midi, vous m'annoncez que vous allez me faire l'honneur de m'accompagner jusqu'à Chertsey, en vous rendant à Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir avant que les dames soient levées; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce pas, Olivier?
- J'aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.
- Voilà un gentil garçon, dit le docteur» Vous viendrez me voir à votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait déterminé tout à coup à partir?
- Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous, n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu ici, et nous sommes, à une époque de l'année où il n'est pas vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon retour immédiat auprès d'eux.
- Pourquoi donc? dit le docteur; vous êtes un drôle de corps, mais cela n'empêche pas qu'ils doivent désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections d'avant Noël, et cette mobilité d'humeur, ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans, et il est toujours utile d'être bien préparé, que le prix de la course soit une place, une coupe ou une grosse somme.»
Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux remarques qui n'auraient pas peu changé la manière de voir du docteur; mais il se contenta de dire: «Nous verrons,» et n'insista pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte; Giles vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.
Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j'ai un mot à vous dire.»
Olivier s'approcha de l'embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée d'agitation qui régnait dans tout son air.
«Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui mettant la main sur le bras.
- Je l'espère, monsieur, répondit Olivier.
- Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire que vous m'écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous? dit M. Maylie.
- Oh! certainement, monsieur, je le ferai et j'en serai fier, s'écria Olivier, charmé de la commission.
- Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle… si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous me comprenez?
- Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.
- Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être prendre la peine de m'écrire plus souvent, ce qui est pour elle une fatigue; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous.»
Olivier, tout fier de l'importance de son rôle, promit d'être discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit adieu en l'assurant chaudement de son intérêt et de sa protection.
Le docteur était dans la chaise de poste; Giles, qui devait rester à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte; les servantes, regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui l'intéressait, et sauta dans la voiture.
«En route! dit-il; vite, au triple galop; brûlez le pavé: il me faut ça.
- Holà! «dit le docteur en baissant précipitamment la glace de devant et en criant au postillon: «Moi, je ne tiens pas tout à fait à brûler le pavé; entendez-vous? Il ne faut pas ça.»
La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans un nuage de poussière; tantôt on la perdait complètement de vue, et tantôt on l'apercevait encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la suivaient des yeux se dispersèrent.
Mais il y avait quelqu'un qui regardait encore et restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée à la vue d'Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile.
«Il semble heureux, dit-elle enfin; j'ai craint quelque temps qu'il n'en fût autrement. Je m'étais trompée. Je suis contente, très contente.
La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu'elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie.
CHAPITRE XXXVII Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des ménages.
M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de mendicité, les yeux fixés sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison, d'autre clarté que celle qui était produite par quelques pâles rayons de soleil, réfléchis à la surface froide et luisante de la cheminée d'acier poli. Une cage à mouches en papier pendait au plafond, vers lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard préoccupé; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour du brillant réseau, il poussa un profond soupir et son visage s'assombrit. Il était en train de réfléchir, et peut-être la vue des mouches prises au piège lui rappelait-elle quelque pénible circonstance de sa vie.
L'air sombre de M. Bumble n'était pas la seule chose qui eût contribué à faire naître une douce tristesse dans le coeur du spectateur. Il y avait encore d'autres indices tirés de l'extérieur même du personnage, qui annonçaient qu'un grand changement s'était opéré dans sa position. Qu'étaient devenus l'habit galonné et le fameux tricorne? Il portait encore, il est vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n'était plus ça; son habit avait de grandes basques, c'est vrai, et ressemblait à cet égard à l'ancien habit: mais, sauf cela, quelle différence! L'imposant tricorne était remplacé par un modeste chapeau rond; M. Bumble n'était plus bedeau.
Il y a des positions sociales qui, indépendamment des avantages plus solides qu'elles offrent, tirent encore une valeur particulière du costume qui leur est affectée Un maréchal a son uniforme, un évêque son tablier de soie, un conseiller sa robe de taffetas, un bedeau son tricorne. Ôtez à l'évêque son tablier, ou au bedeau son tricorne et son habit galonné, qu'est-ce qu'ils deviennent? Des hommes, rien que des hommes. La dignité, et même parfois la sainteté, sont des questions de costume, bien plus que certaines gens ne se l'imaginent.
M. Bumble avait épousé Mme Corney et était directeur du dépôt de mendicité; un autre bedeau était entré en fonction et avait hérité du tricorne, de l'habit galonné et de la canne, tous trois ensemble.
«Dire qu'il y aura demain deux mois de cela! dit M. Bumble avec un soupir. Il me semble qu'il y a un siècle.»
Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu'il avait parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une existence de félicité; mais ce soupir… ce soupir voulait dire bien des choses.
«Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses réflexions, pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot au lait, quelques meubles d'occasion, et vingt livres sterling en monnaie sonnante. C'est, en vérité, bien bon marché, affreusement bon marché!
- Bon marché! s'écria une voix aigre à l'oreille de M. Bumble; c'est encore plus que vous ne valez, et je vous ai payé assez cher, Dieu le sait!»
M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de son intéressante moitié, laquelle, n'ayant entendu que les derniers mots de M. Bumble, avait à tout hasard risqué la repartie, qui ne manquait pas d'à-propos.
«Madame Bumble? dit M. Bumble d'un ton à la fois sentimental et sévère.
- Eh bien? dit la dame.
- Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se disait M. Bumble, elle peut soutenir n'importe quoi; c'est un regard que je n'ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et s'il le manque sur elle, c'en est fait de mon autorité.»
Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont jamais bien vaillants; peut-être aussi l'ex-madame Corney était-elle particulièrement à l'épreuve des regards d'aigle. Je n'ai pas d'avis là-dessus; mais ce qui est certain, c'est que la matrone ne fut nullement démontée par le sourcil froncé de M. Bumble; qu'au contraire elle le vit de l'air le plus dédaigneux, et partit même d'un éclat de rire qui avait l'air franc et naturel.
À ce rire inattendu, M. Bumble n'en crut d'abord pas ses oreilles, puis il en resta stupéfait. Il retomba dans sa rêverie, et il n'en sortit que lorsqu'il en fut tiré de nouveau par la voix de sa moitié.
«Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la journée? demanda Mme Bumble.
- Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le jugerai convenable, répliqua M. Bumble; Je ne ronflais pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je parlerai comme il me plaira, parce que telle est ma prérogative.
- Votre prérogative! dit Mme Bumble avec un dédain inexprimable.
- J'ai dit le mot, madame. La prérogative de l'homme est de commander.
- Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme? s'écria la veuve Corney.
- C'est d'obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu votre malheureux époux aurait dû vous l'apprendre; il serait peut- être encore de ce monde; je le voudrais bien, pour ma part, le pauvre homme!
Mme Bumble, jugeant rapidement que l'instant décisif était venu, et qu'un coup frappé en ce moment pour assurer la domination à l'un ou à l'autre serait nécessairement concluant et définitif, n'eut pas plutôt entendu cette allusion à feu son premier mari, qu'elle se laissa tomber sur une chaise, en s'écriant que M. Bumble était un brutal, un sans coeur, et versa un torrent de larmes.
Mais les larmes n'étaient pas choses à aller au coeur de M. Bumble; ce coeur était imperméable. Comme les chapeaux de castor à l'épreuve de l'eau, que la pluie ne fait qu'embellir, il était à l'épreuve des larmes, et elles ne faisaient qu'accroître sa vigueur, et son énergie; il n'y voyait qu'un signe de faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supériorité, ce qui faisait un sensible plaisir.
Il regarda sa chère moitié d'un air très satisfait, et la pria, d'une façon engageante, de pleurer tout son soûl, cet exercice étant considéré par la faculté comme infiniment salutaire.
«Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les yeux, vous adoucit même le caractère, dit M. Bumble; ainsi, pleurez à votre aise.
En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble décrochait son chapeau, le plantait de côté sur la tête d'un air tapageur, comme un homme fier d'avoir assuré sa domination d'une manière convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers la porte d'un air fanfaron.
L'ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu'elles sont d'un usage plus commode que les voies de fait; mais elle était tout à fait résolue à recourir à ce dernier mode de procéder, et M. Bumble ne tarda pas à en faire l'expérience.
Le premier indice qu'il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitôt de la chute de son chapeau, qui vola à l'autre bout de la chambre; l'habile matrone, lui ayant ainsi découvert la tête, le prit d'une main à la gorge, et de l'autre fit pleuvoir sur lui une grêle de coups portés avec une vigueur et une adresse remarquables; cela fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant la figure et en lui arrachant les cheveux; enfin, après l'avoir châtié autant qu'elle crut que le méritait l'offense, elle le poussa sur une chaise qui se trouvait là fort à propos, et le mit au défi d'oser encore parler de sa prérogative.
«Debout! dit-elle bientôt d'un ton d'autorité; filez vite, si vous ne voulez pas que je ne parte à des extrémités.»
M. Bumble se leva d'un air piteux, en se demandant ce que sa femme entendait par se porter à des extrémités; il ramassa son chapeau et se dirigea vers la porte.
«Vous en allez-vous? demanda Mme Bumble.
- Certainement, ma chère, certainement, répondit M. Bumble en hâtant le pas vers la porte. Je n'avais pas l'intention de… je m'en vais, ma chère… vous êtes si violente que vraiment je …
En ce moment, Mme Bumble avança vivement de quelques pas pour remettre à sa place le tapis qui avait été dérangé dans la lutte; aussitôt M. Bumble s'élança hors de la chambre sans finir sa phrase, et laissa l'ex-veuve Corney maîtresse du champ de bataille.
M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait une tendance naturelle à faire le matamore, prenait grand plaisir à exercer mille petites cruautés, et, par conséquent, est-il nécessaire de le dire? il était lâche. Cette observation n'est point faite pour jeter un blâme sur son caractère: bien des personnages officiels, que l'on entoure de respect et d'admiration, sont sujet à des faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c'est donc plutôt en sa faveur qu'autrement, et dans le but de mieux faire comprendre au lecteur combien il avait d'aptitude pour ses fonctions.
Mais il n'était pas au bout de ses humiliations: après avoir fait un tour dans le dépôt de mendicité et avoir songé, pour la première fois de sa vie, que les lois des pauvres étaient trop rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les laissent à la charge de la paroisse ne devraient être, en bonne justice, exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés comme des êtres méritoires, qui n'avaient que trop longtemps souffert, M. Bumble se dirigea vers une salle où quelques pauvresses étaient d'ordinaire occupées à laver le linge du dépôt, et d'où partait le bruit d'une conversation animée.
«Hum! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du moins continueront à respecter la prérogative, holà! holà! qu'est- ce que ce vacarme, coquines?»
À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d'un air menaçant et courroucé, qui se changea bientôt en un maintien humble et rampant, quand il reconnut, à sa grande surprise, madame son épouse au milieu du groupe.
«Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.
- Vous ne saviez pas que j'étais là? répéta Mme Bumble. Que venez- vous faire ici?
- Je trouvais qu'on causait un peu trop pour travailler convenablement, ma chère, répondit M. Bumble en jetant un regard distrait sur quelques vieilles femmes occupées à la lessive, et qui se communiquaient leur étonnement en voyant l'air humble du directeur du dépôt.
- Vous trouviez qu'on causait trop? dit Mme Bumble. Est-ce que cela vous regarde?
- Mais, ma chère… dit M. Bumble d'un ton soumis.
- Est-ce que cela vous regarde? demanda de nouveau Mme Bumble.
- C'est vrai, ma chère; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble; mais je pensais que vous n'étiez peut-être pas là.
- Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n'avons que faire de vous; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d'imbécile à toute heure du jour. Allons, sortez!»
M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience n'admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d'eau de savon, et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l'instant, sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.
Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment: il ne lui manquait plus que cela! il était déshonoré à leurs yeux; il avait perdu son rang aux yeux même des pauvres; il était tombé du sommet des sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abîme humiliant du rôle de poule mouillée.
«Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de pensées lugubres; deux mois!… Il n'y a que deux mois, j'étais non seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou de loin au dépôt paroissial; et maintenant…!»
C'était trop. M. Bumble donna un soufflet à l'enfant qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte d'entrée), et s'achemina vers la rue d'un air distrait.
Il suivit une rue, puis une autre, jusqu'à ce que l'exercice eût calmé la première explosion de son chagrin; l'émotion l'avait altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrêta enfin devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup d'oeil jeté à l'intérieur, était déserte, ou du moins n'était occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à tomber à verse; il se décida à entrer, demanda, en passant devant le comptoir, qu'on lui servit à boire, et pénétra dans la salle qu'il avait vue de la rue.
L'individu qui s'y trouvait était brun, de haute taille et enveloppé dans un grand manteau; il avait l'air d'un étranger, et, à en juger d'après son air fatigué et la poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un léger signe de tête.
En supposant que l'étranger se fût montré encore plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour deux; il avala son grog en silence et se mit à lire le journal d'un air sérieux et imposant.
Il arriva pourtant… comme il arrive souvent quand on trouve un compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait poussé, de moment en moment, à jeter un coup d'oeil à la dérobée sur l'étranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il détournait les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de l'étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble, c'était l'expression remarquable du regard de cet individu; il avait l'oeil vif et perçant, mais soupçonneux et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine répulsion.
Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs fois de cette manière, l'étranger, d'une voix brève et dure, rompit le silence:
«Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes venu regarder par la fenêtre?
- Pas que je sache; à moins que vous ne soyez M…»
Ici, M. Bumble s'arrêta court, car il était curieux de connaître le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que celui-ci allait achever la phrase.
«Je vois que non, dit l'étranger avec un peu d'ironie; autrement, vous auriez su mon nom; vous ne le savez pas, et je vous engage à ne pas chercher à le savoir.
- Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de son ton majestueux.
- Et vous ne m'en avez fait aucun,» dit l'étranger.
Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce fut encore l'étranger qui reprit la parole.
«Je crois vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez alors un autre costume, et je n'ai fait que vous croiser dans la rue, mais je pourrais vous reconnaître; vous étiez bedeau, n'est-ce-pas?
- Oui, dit M. Bumble un peu surpris; bedeau paroissial.
- C'est cela, reprit l'autre en secouant la tête; c'est dans ces fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à présent?
- Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit M. Bumble avec lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour réprimer le ton de familiarité que semblait vouloir prendre l'inconnu. Directeur du dépôt de mendicité, jeune homme.
- Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous l'avez toujours été, je n'en doute pas? reprit l'étranger en regardant M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gênez pas pour répondre librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous voyez.
- Je suppose, répondit M. Bumble en mettent sa main au-dessus de ses yeux et en considérant l'étranger de la tête aux pieds avec une inquiétude visible, je suppose qu'un homme marié n'est pas plus fâché qu'un célibataire de gagner honnêtement un penny quand il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement bien payés qu'ils soient en état de refuser un petit gain supplémentaire quand ils peuvent le faire d'une manière civile et convenable.»
L'étranger sourit et fit un nouveau signe de tête comme pour dire: «Vous voyez bien que je ne me trompais pas.» Il sonna.
«Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant le verre vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c'est votre goût, je suppose?
- Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite toux délicate.
- Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon?» dit sèchement l'étranger.
Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un verre plein et fumant; à la première gorgée, la force de la liqueur fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble.
«Maintenant, écoutez-moi, dit l'étranger après avoir fermé la porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd'hui dans l'espoir de vous découvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie parfois à ceux qu'il aime, vous êtes venu dans cette salle juste au moment où je pensais à vous. J'ai besoin d'obtenir de vous un renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour rien, quelque peu important qu'il soit. Prenez cela pour commencer.
En même temps, il passa deux souverains à son compagnon, de l'autre côté de la table, en ayant soin que le son de l'or ne fut pas entendu du dehors; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement examinés pour s'assurer qu'ils étaient de bon aloi, et les eût mis d'un air très satisfait dans la poche de son gilet il continua:
«Rappelez vos souvenirs… Voyons…, il y a eu douze ans l'hiver dernier…
- C'est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon!… J'y suis.
- Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.
- Bon!
- C'était la nuit.
- Oui.
- Quant au lieu de la scène, c'était l'affreux trou où de misérables filles venaient donner la vie et la santé qui leur étaient souvent refusées à elles-mêmes… donner naissance enfin à des enfants criards, destinés à être à la charge de la paroisse, et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau!
- Vous voulez parler, je suppose, de la salle d'accouchement? dit M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description animée de l'étranger.
- Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.
- Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant la tête, comme trouvant le renseignement bien vague.
- Au diable tous ces petits drôles! dit l'étranger avec impatience. Je parle d'un enfant délicat et pâle, qui a été apprenti près d'ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais qu'il y eût fait son propre cercueil et qu'il s'y fût blotti à tout jamais), et qui s'est enfui ensuite à Londres, à ce qu'on suppose.
- Eh! vous parlez d'Olivier… du petit Twist? dit M. Bumble. Je m'en souviens; il n'y avait pas un petit gredin plus entêté…
- Ce n'est pas de lui que je veux que vous me parliez. J'en ai assez entendu parler, dit l'étranger en coupant la parole à M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre Olivier. C'est d'une femme, de la vieille sorcière qui a soigné la mère. Qu'est-elle devenue?
- Ce qu'elle est devenue? dit M. Bumble que le grog avait rendu facétieux. Ce serait difficile à dire, ami. Les sages-femmes n'ont rien à faire là où elle est allée. Je suppose qu'elle est hors de service.
- Que voulez-vous dire? demanda l'étranger d'un air sombre.
- Qu'elle est morte l'hiver dernier,» répliqua M. Bumble.
L'individu le regarda fixement quand il eut reçu de lui ce renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de direction, son regard semblait peu à peu s'égarer et il parut absorbé dans ses réflexions. Pendant quelques instants, il aurait été difficile de dire s'il était soulagé ou désappointé à cette nouvelle; mais enfin il respira plus librement et, détournant les yeux, il finit par dire que cela n'avait pas au fond grande importance, et il se leva comme pour sortir.
M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que l'occasion s'offrait de tirer un parti lucratif d'un secret que possédait sa chère moitié; il se rappela la soirée où était morte la vieille Sally; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour, puisque c'était à cette occasion qu'il avait offert sa main à Mme Corney; et, bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont elle avait été l'unique témoin, il en savait assez pour comprendre que cela avait trait à quelque circonstance qui s'était passée dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dépôt, auprès de la jeune mère d'Olivier Twist. Il réunit promptement ses souvenirs et informa l'étranger, d'un air de mystère, qu'il y avait une femme qui était restée enfermée avec la vieille mégère quelques instants avant sa mort, et qu'il avait lieu de croire qu'elle pourrait jeter quelque lumière sur l'objet de ses recherches.
«Comment pourrai-je la trouver? dit l'étranger pris à l'improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles qu'elles fussent, s'étaient tout à coup réveillées à ces paroles.
- Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.
- Quand? dit vivement l'étranger.
- Demain, répondit M. Bumble.
- À neuf heures du soir, dit l'inconnu, en tirant de sa poche un chiffon de papier sur lequel il écrivit l'adresse d'une maison obscure, située au bord de l'eau, en caractères qui trahissaient son agitation. À neuf heures du soir, amenez-la moi; je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre intérêt.
À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir payé les grogs; il prit congé de M. Bumble, lui disant en quelques mots qu'ils ne suivaient pas le même chemin, et s'éloigna sans cérémonie, après avoir insisté de nouveau sur l'heure du rendez- vous pour le lendemain soir.
En jetant les yeux sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial remarqua qu'elle n'indiquait aucun nom… L'étranger n'était pas loin; il courut après lui pour le lui demander.
«Qu'est-ce? dit l'individu en se retournant vivement quand Bumble lui toucha le bras. Vous me suivez!
- Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier; quel nom demanderai-je?
— Monks répondit l'étranger, et il se dépêcha de s'éloigner à grands pas.
CHAPITRE XXXVIII Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks.
Par une lourde et étouffante soirée d'été, quand les nuages, qui avaient été menaçants toute la journée, laissaient déjà tomber de grosses gouttes de pluie et semblaient présager un violent orage, M. et Mme Bumble quittaient la grande rue de la ville et se dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine, situées à un mille et demi environ et bâties sur un sol marécageux et malsain, au bord de la rivière.
Ils étaient l'un et l'autre affublés de vieux vêtements usés, peut-être dans le double but de se garantir de la pluie et d'éviter d'attirer l'attention; le mari portait une lanterne qui n'était pas encore allumée, il est vrai, et marchait le premier, pour procurer sans doute à sa femme, vu la boue qui couvrait le chemin, l'avantage de poser le pied dans les larges empreintes de ses pas. Ils marchaient dans un profond silence; de temps à autre, M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la tête comme pour s'assurer que sa moitié le suivait; puis, en voyant qu'elle était sur ses talons, il reprenait son pas allongé et s'avançait rapidement vers le but de leur expédition.
Ce quartier était loin d'avoir une réputation douteuse; sa réputation était faite, au contraire, depuis longtemps. On savait à merveille qu'il n'était habité que par des bandits dangereux, qui, tout en faisant semblant de vivre de leur travail, avaient pour principale ressource le vol et le crime; c'était un assemblage de méchantes baraques, bâties grossièrement les unes en brique, les autres avec de vieux bois de bateau rongé des vers, et placées pour la plupart à quelques pieds du bord de la rivière. Ses bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui séparait la rivière du marais; çà et là, une rame ou un bout de câble semblaient annoncer au premier abord que les habitants de ces misérables huttes se livraient à quelque occupation sur la rivière; mais, en voyant que ces divers objets, ainsi exposés aux regards, étaient usés et hors de service, le passant n'avait pas de peine à supposer qu'ils n'étaient là que pour sauver les apparences, et non pour être employés à un service actif.
Au coeur de cet amas de huttes, et tout au bord de la rivière, au- dessus de laquelle surplombaient les étages supérieurs, s'élevait un vaste bâtiment, autrefois occupé par une manufacture, où probablement les habitants des demeures environnantes trouvaient jadis du travail; mais depuis longtemps ce bâtiment était en ruine. Les rats, les vers, l'humidité en avaient rongé et dégradé les fondations, et une notable partie de l'édifice s'était déjà écroulée dans l'eau, tandis que l'autre, chancelante et penchée sur la rivière, semblait n'attendre qu'une occasion favorable pour s'écrouler de même et aller rejoindre sa camarade au fond de l'eau.
Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne couple s'arrêta, au moment où le tonnerre commençait à gronder dans le lointain, et la pluie à tomber avec force.
«Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en consultant un chiffon de papier qu'il tenait à la main.
- Holà!» fit une voix en l'air.
Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et aperçut au second étage le buste d'un individu à une lucarne.
«Attendez un moment, dit la voix; je suis à vous à l'instant.»
La tête disparut et la lucarne se referma.
«Est-ce là l'homme en question?» demanda Mme Bumble.
M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.
«Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai dit, ayez soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous trahirez tout de suite.»
M. Bumble, qui avait considéré la masure d'un air épouvanté, allait peut-être exprimer quelque doute sur la sécurité qu'il pouvait y avoir à s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand Monks parut, ouvrit une petite porte près de l'endroit où ils étaient, et leur fit signe d'entrer.
«Ah ça, dit-il avec impatience en frappant du pied… Allez-vous me faire rester là?»
La femme, qui avait d'abord hésité, entra hardiment sans se faire prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de rester seul en arrière, la suivit, mais de l'air d'un homme fort mal à l'aise, et sans rien conserver de cette dignité majestueuse qu'il portait partout avec lui.
«Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là dans la boue? dit Monk en tournant la tête et en s'adressant à Bumble, après avoir fermé la porte à clef derrière eux.
- Nous… nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant d'un air d'effroi.
- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la pluie qui est jamais tombée, ou qui tombera jamais, serait impuissante à rafraîchir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas ça qui vous rafraîchira, n'ayez pas peur.»
Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone, et fixa sur elle un regard si menaçant que celle-ci, qui n'était pas facile à intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa les yeux.
«C'est là la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks.
— Oui, c'est la femme dont je vous ai parlé, répondit M. Bumble, attentif aux recommandations de son épouse.
- Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent jamais garder un secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant à Monks son regard scrutateur.
- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu'à ce qu'on le découvre, dit Monks avec dédain.
- Et quel est-il? demanda la matrone sur le même ton.
- Celui de la perte de leur réputation, répondit Monks; par la même raison, si une femme possède un secret qui puisse la faire pendre ou déporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle à qui que ce soit: me comprenez-vous, madame?
- Non, répondit la matrone en rougissant légèrement.
- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous comprendre?»
Il regarda ses deux visiteurs d'un air moitié menaçant, moitié sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un escalier fort roide ou plutôt une échelle qui menait à l'étage supérieur, quand la lueur éblouissante d'un éclair brilla tout à coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui ébranla toute la masure sur sa base.
«Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements et ces éclats qui semblent répétés par l'échec de mille cavernes, où les démons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre! je l'ai en horreur.»
Il garda quelques instants le silence; puis écartant tout à coup ses mains dont il s'était caché la figure, il se montra, à la grande stupéfaction de M. Bumble, pâle comme la mort, et les traits tout bouleversés.
«Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit Monks remarquant l'air alarmé de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en est cause; ne faites pas attention à moi, c'est fini pour cette fois.»
Tout en parlant, il monta le premier à l'échelle, s'empressa de fermer le volet de la fenêtre de la chambre où il venait d'entrer, et abaissa une lanterne suspendue à une poulie, dont la corde passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une lumière douteuse sur une vieille table et trois chaises placées au-dessous.
«Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus tôt nous en viendrons à notre affaire et mieux cela vaudra; la femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?»
La question était adressée à Bumble; mais sa femme prévint sa réponse en déclarant qu'elle était parfaitement au courant de l'affaire.
«Il m'a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière la nuit qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose…
- Sur la mère de l'enfant que vous avez nommé? répondit la matrone en l'interrompant; c'est vrai.
- Voici ma première question: de quelle nature était cette communication? dit Monks.
- Ce n'est que la seconde, répliqua la femme d'un ton décidé; il s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication.
- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel genre elle est? demanda Monks.
- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, répondit Mme Bumble, qui ne manquait pas de vivacité, comme son conjoint eût pu l'attester avec les preuves à l'appui.
- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut- être là de l'argent à gagner, hein?
- Peut-être,» répondit-il avec réserve.
- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque chose qu'elle portait… quelque chose…
- Assez, interrompit Mme Bumble; cela suffît pour que je sois sûre que vous êtes bien l'homme à qui je devais m'adresser.»
M. Bumble, avec qui sa digne moitié n'était jamais entrée dans aucun détail sur ce secret, écoutait ce dialogue, le cou tendu, en ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour à tour sur sa femme et sur Monks, sans chercher à dissimuler son étonnement qui s'accrut encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme elle exigeait pour révéler ce secret.
«Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours maîtresse d'elle-même.
- Peut-être rien, peut être vingt livres sterling, répondit Monks; parlez si vous voulez que je le sache.
- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais… mais pas auparavant.
- Vingt-cinq livres sterling! s'écria Monks en se reculant.
«Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble; ce n'est pas une si grosse somme.
- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un méchant secret qui ne me servira peut-être de rien quand je le saurai, et qui est resté enseveli dans l'oubli pendant plus de douze ans.
- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles doublent souvent de valeur avec le temps, répandit la matrone, du même ton indifférent et résolu qu'elle avait déjà pris.
- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hésitation.
- Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit la matrone; je ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection.
- Vous n'êtes ni seule, ma chère, ni sans protection, observa M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis là, moi, ma chère. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut pour se porter à aucune violence sur des personnes paroissiales. M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chère, et que je suis un peu monté en graine, pour ainsi dire; mais il sait… je ne doute pas que M. Monks ne le sache… que je suis un fonctionnaire très résolu, et d'une force peu commune, quand une fois je suis monté. Il faut seulement que je me monte, voilà tout.»
M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne d'un air déterminé, et montra bien, à l'expression bouleversée de son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il fût monté de manière à faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.
«Vous n'êtes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de tenir votre langue.
- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari?
- Lui, mon mari! balbutia la matrone en éludant la question.
- Je m'en doutais quand vous êtes entrée, répondit Monks en remarquant le regard de travers que la dame lançait à son époux. Tant mieux; j'hésite moins à traiter avec deux personnes, quand je sais qu'elles n'ont qu'une seule volonté; et pour vous montrer que je ne plaisante pas… tenez.»
Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossière, étala vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du côté de la femme.
«Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la maison, sera passé, contez-moi votre histoire.»
Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus près, et presque sur leurs têtes; quand ses roulements eurent cessé, Monks releva le front, et se pencha en avant pour écouter ce que la femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur blafarde de la lanterne suspendue au plafond les éclairait en plein, et faisait ressortir la pâleur et l'inquiétude de leur physionomie. Tout autour d'eux était plongé dans l'obscurité; on les eût pris pour trois fantômes.
«Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut, dit la matrone, j'étais seule avec elle.
- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote dans un autre lit? personne enfin qui pût entendre ou comprendre quelque chose?
- Pas une âme, répondit la femme; nous étions seules; il n'y avait que moi toute seule près d'elle au moment où la mort est venue la prendre.
- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez.
- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui était accouchée d'un fils, quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais dans le même lit où elle allait elle- même mourir.
- Ah! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent; damnation! comme tout se découvre à la fin!
- L'enfant était celui dont vous lui avez dit le nom hier soir, ajouta la matrone en désignant négligemment son mari; cette garde avait volé la mère.
- De son vivant? demanda Monks.
- Après sa mort, répondit la femme avec une sorte de frisson; elle prit sur son cadavre ce que la mère l'avait suppliée, à son dernier soupir, de garder pour son enfant.
- Elle l'a vendu! s'écria Monks d'un air désespéré; l'a-t-elle vendu? où? quand? à qui? combien y a-t-il de temps?
- Au moment où elle me disait à grand'peine qu'elle avait commis ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira.
- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix étouffée par la fureur; c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose; je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai.
- Elle n'a pas prononcé un mot de plus, dit la femme, qui ne semblait pas s'émouvoir de la violence de l'étranger, tandis que M. Bumble était loin de se montrer rassuré; mais sa main s'accrocha vivement à ma robe et, quand je vis qu'elle était morte et que je me débarrassai de cette main, je m'aperçus qu'elle tenait serré un chiffon de papier.
- Qui contenait…? interrompit Monks.
- Il ne contenait rien du tout, répondit la femme; c'était une reconnaissance du mont-de-piété!
- De quoi? demanda Monks.
- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle avait gardé quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer meilleur parti, puis qu'elle l'avait engagé, et qu'elle avait renouvelé la reconnaissance d'année en année pour empêcher la déchéance et le retirer s'il en était besoin. Mais l'occasion ne se présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à la main ce morceau de papier sale et usé; le renouvellement devait avoir lieu deux jours après; je pensai que ce bijou aurait peut-être un jour une certaine importance et je le dégageai.
- Où est-il maintenant? demanda aussitôt Monks.
- Le voici, répondit la femme. Et, comme si elle était heureuse de s'en débarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau, à peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit médaillon d'or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de mariage.
«Il y a le mot «Agnès» gravé en dedans, dit la femme; le nom de famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte à un an environ avant la naissance de l'enfant.
- Est-ce tout? dit Monks après avoir attentivement examiné le contenu du petit sac.
- Tout,» répondit la femme.
M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait à sa fin, et qu'il n'était pas question de rendre les vingt-cinq livres sterling.
«Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en s'adressant à Monks après un court silence, et je ne veux rien en savoir de plus, c'est plus sûr. Mais puis-je vous faire deux questions?
— Faites, dit Monks un peu surpris; reste à savoir si j'y répondrai ou non, c'est une autre question.
— Cela fait par conséquent trois questions, hasarda M. Bumble essayant de faire le plaisant.
— Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de moi? demanda la matrone.
— Oui, répondit Monks, et l'autre question?
- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre moi?
— Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus, tenez. Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.»
À ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et poussant un anneau de fer fixé au plancher, il ouvrit une large trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas avec précipitation.
«Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y précipiter à mon aise, quand vous étiez assis dessus, si cela m'eût convenu.»
La matrone, ainsi encouragée, s'approcha du bord, et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, se hasarda à en faire autant. Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du gouffre, et tout autre bruit s'effaçait à côté du fracas de l'eau se brisant contre les fondations verdâtres et couvertes de limon. Il y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant autour des débris de la vieille roue semblait s'élancer avec une nouvelle force, débarrassé maintenant des obstacles qui avaient vainement essayé de ralentir sa course impétueuse.
«Si l'on jetait là au fond le corps d'un homme, où serait-il demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au fond du sombre puits.
- À deux milles d'ici, et haché en morceaux,» répondit Bumble, reculant d'effroi à cette pensée.
Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait caché précipitamment, l'attacha solidement à un morceau de plomb qui avait appartenu à une poulie et qui traînait sur le plancher, et le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un léger bruit dans l'eau, et fut entraîné.
Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus librement.
«Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle gardera du moins l'or et l'argent, et, par conséquent, cette bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus à nous dire, et nous pouvons rompre cet agréable entretien.
- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup d'empressement.
- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr d'elle.
- Comptez sur moi, jeune homme, répondit M. Bumble avec une extrême politesse, en se dirigeant, avec force révérences, du côté de l'échelle; dans l'intérêt de tout le monde, jeune homme; dans le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks.
- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa Monks. Allumez votre lanterne et détalez au plus vite.»
Heureusement que la conversation finit là, sans quoi M. Bumble, qui s'était baissé en saluant jusqu'à six pouces de l'échelle, serait infailliblement tombé la tête la première à l'étage inférieur. Il alluma sa lanterne à celle de Monks, et, sans chercher à prolonger le moins du monde la conversation, il descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le dernier, après s'être arrêté sur les degrés pour s'assurer qu'il n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait à torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des fondations.
Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec précaution, car Monks tressaillait rien qu'à voir son ombre, et M. Bumble, tenant sa lanterne à un pied du sol, marchait non seulement avec une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulièrement léger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la porte par laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux un léger signe de tête, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et des ténèbres.
Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui semblait avoir une invincible répugnance pour la solitude, appela un jeune garçon qui était resté caché quelque part en bas, le fit passer devant lui, la lanterne à la main, et regagna la chambre qu'il venait de quitter.
CHAPITRE XXXIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot concerté entre Monks et le juif.
Deux heures environ avant l'entrevue racontée dans le chapitre précédent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme, s'éveillait et demandait quelle heure il était.
La chambre de M. Sikes n'était plus une de celles qu'il avait occupées avant l'expédition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le même quartier, et à peu de distance de son ancien logement. C'était une petite chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait que par une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu ce digne homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout annonçait une situation extrêmement misérable, et la mine amaigrie et décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement confirmé ces symptômes au besoin.
Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa grande redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pâleur cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa barbe de huit jours, ne contribuaient pas à l'embellir. Le chien s'était planté près du lit, tantôt regardant son maître d'un air pensif, tantôt dressant les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans la rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise une femme activement occupée à raccommoder un vieux gilet qui faisait partie du costume ordinaire du brigand; elle était si pâle et si exténuée par les veillées et les privations, qu'il était difficile de la reconnaître pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans cette histoire, autrement qu'à la voix quand elle répondit à la question de M. Sikes.
«Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu ce soir, Guillaume?
- Faible comme un enfant, répondit M, Sikes en jurant; viens ici; donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe comment.»
La maladie n'avait pas adouci le caractère de M. Sikes: car, lorsque la jeune fille l'eut aidé à se lever et à gagner une chaise, il marmotta quelques imprécations sur sa maladresse, et la frappa.
«Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas là à larmoyer; si tu n'as rien de mieux à faire, finis-en vite; entends-tu?
- Je t'entends, répondit la jeune fille en détournant la tête et en s'efforçant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tête?
- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrêter tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien.
- Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de me maltraiter ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.
- Pourquoi pas? dit M. Bikes.
- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse féminine qui donnait même à la voix une certaine douceur; il y a tant de nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici la première fois que je te vois revenir à toi; tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu y avais songé, n'est-ce pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait.
- Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon! le diable m'emporte! Voilà cette fille qui pleurniche encore!
- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas l'air d'y faire attention, et ce sera bientôt passé.
- Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda M. Sikes de son ton bourru; quelle sottise te passe encore par la tête? Allons, debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes bêtises de femme.»
En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle était prononcée auraient atteint leur but; mais la jeune fille, qui était réellement exténuée et à bout de forces, renversa sa tête sur le dos de la chaise et s'évanouit avant que M. Sikes eût eu le temps de proférer les jurements dont il avait coutume, en pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire en une telle occurrence, il eut d'abord recours à quelques blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans influence, il appela au secours.
- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la porte.
- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au lieu de rester là à bavarder et à faire des mines.»
Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy, tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui était entré derrière son respectable ami, déposait à terre un paquet dont il était chargé, et, saisissant une bouteille des mains de maître Charles Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir toutefois, crainte d'erreur, goûté lui-même la liqueur.
«Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va desserrer ses jupons.»
Ces divers secours, administrés avec une grande énergie, particulièrement l'exercice du soufflet, que maître Bates, chargé de l'exécution, semblait considérer comme une farce très amusante ne tardèrent pas à produire l'effet qu'on en attendait. La jeune fille revint à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée près du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il était de leur arrivée inattendue.
«Eh bien! quel mauvais vent vous a poussé ici? demanda-t-il à Fagin.
- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif: car les mauvais vents n'amènent rien de bon, et moi, je vous ai apporté quelque chose qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami, ouvrez le paquet et donnez à Guillaume ces bagatelles pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.»
Le Matois obéit aussitôt; il ouvrit le paquet qui était assez gros, et enveloppé d'une vieille nappe; puis il passa un à un les objets qu'il contenait à Charles Bates, qui les posait sur la table, en vantant à mesure leur rareté et leur excellence.
«En voilà un pâté de lapin, Guillaume! s'écria-t-il en découvrant un énorme pâté; des bêtes si délicates avec des membres si tendres, que les os mêmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a que faire de les ôter; une demi-livre de thé vert, si bon et si fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de quoi faire sauter le couvercle de la théière; une livre et demie de cassonade qui n'a pas coûté de peine aux moricauds des îles pour le faire si bon que ça, non, c'est le chat; deux petits pains de ménage si appétissants; un fromage de Glocester premier choix, et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que vous n'avez jamais rien goûté de pareil.»
En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates tirait d'une de ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement bouchée, tandis que M. Dawkins remplissait un verre de la liqueur qu'il avait apportée, et que le convalescent Sikes le vidait d'un trait sans la moindre hésitation.
«Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; ça va bien aller à présent, Guillaume, ça va bien aller.
- Ça va bien aller! s'écria M. Sikes; j'aurais eu le temps d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela signifie, vieux fourbe que vous êtes, de laisser un homme dans cet état pendant trois semaines et plus?
- L'entendez-vous? dit le juif à ses élèves en haussant les épaules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses!
- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse pouvez-vous invoquer pour m'avoir laissé ainsi malade et manquant de tout, et n'avoir pas fait plus attention à moi qu'à ce chien que voilà? Éloigne-le, Charlot.
- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là, dit maître Bates en exécutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres comme une vieille femme au marché. Il aurait fait fortune sur la scène, ce chien-là, et ressuscité le mélodrame par-dessus le marché.
- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le lit en grondant avec colère: eh bien! vieux misérable, qu'avez- vous à dire pour vous excuser?
- J'ai été absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher, répondit le juif.
- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant quinze grands jours m'avez-vous abandonné sur mon grabat, comme un rat malade dans son trou?
- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit le juif; je ne veux pas entrer dans de plus longs détails devant témoins; mais je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur.
- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dégoût; tenez, jeunes gens, coupez-moi une tranche de pâté, pour m'ôter ce goût- là de la bouche; je sens que ça m'étoufferait.
- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de soumission, je ne vous ai jamais oublié, Guillaume; pas un instant, entendez-vous?
- Oh! sans doute, vous avez pensé a moi, répondit Sikes avec un sourire amer; pendant que j'étais là sur mon lit avec le frisson et la fièvre, vous n'avez pas cessé de combiner des plans; et Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, dès qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille, je serais trépassé.
- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi?
- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vérité! dit Nancy en se rapprochant vivement. Allons! en voilà assez! finissons là!»
L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour à la conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du juif, se mirent à la faire boire, mais elle n'usa que modérément des liquides. Fagin, se laissant aller à une gaieté peu ordinaire, remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après être retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par complaisance.
«Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me donniez de l'argent ce soir.
- Je n'ai pas un sou sur moi, répondit le Juif.
- Alors vous avez le magot chez vous, répliqua Sikes, et il me faut ma part.
- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que vous…
- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-être que vous ne le savez pas vous-même, car il vous faudrait pas mal de temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et une somme ronde.
- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de suite le Matois.
- Pas du tout, répondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il tomberait dans quelque trappe tout exprès pour ne pas avoir seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre tanière, pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant.»
Après bien des discussions et des pourparlers, le juif réduisit la somme demandée de cinq livres sterling à trois livres quatre schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que, s'il était impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à accompagner le juif jusque chez lui, tandis que le Matois et maître Bates serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit congé de son ami dévoué, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis que M. Sikes s'étendait sur son lit et se disposait à faire un somme en attendant le retour de la jeune femme.
En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et M. Chitling en train de faire leur quinzième partie de cartes, que M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzième et dernière pièce de six pence, au grand amusement de ses jeunes amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'être surpris à s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position et les facultés intellectuelles, bâilla, demanda des nouvelles de M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller.
«Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif.
- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.»
En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades, ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue, déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait perdu que d'une chiquenaude.
«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette déclaration amusait beaucoup.
- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?
- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses autres élèves.
- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda Tom.
- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance, n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.
- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux comme avec vous?
- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?
- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom.
Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois, Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix heures, et vous n'avez encore rien fait.»
Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur le même pied que le fringant Tobie Crackit!
- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier, Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de moi, et je passe par-dessus tout ça… Chut! dit-il en cachant vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!»
La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et qui avait échappé à Fagin.
«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt… Il descend l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.»
Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir remarqué sa présence.
C'était Monks.
«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.»
Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que, si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même personne.
«Vous avez des nouvelles? demanda le juif.
- Importantes, répondit Monks.
- Et… et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité.
- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré, cette fois… Je voudrais vous dire deux mots.»
La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les degrés:
«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà mené.»
Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier, elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage.
Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et, s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre, gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et disparut dans l'obscurité.
La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau et se préparait à sortir.
«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle!
- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux comme pour regarder fixement le juif.
- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait là, toute seule?
- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons, voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.»
Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent après avoir échangé le bonsoir.
Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte et parut pendant quelques instants complètement égarée et incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et, s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes; épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis, comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.
Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée, soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le brigand l'attendait.
Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait interrompu.
Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent, employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut- il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans éveiller son attention.
À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait; quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si ardent, que Sikes lui-même s'en étonna.
Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement qui s'était opéré en elle.
«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme ça?
- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi penses-tu? Allons! Allons!
- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah! qu'est-ce que ça fait?»
Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les traits décomposés de la jeune fille.
«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais. Tu n'irais pas par hasard…? Ah bien oui! n'y a pas de danger que tu fasses ça.
- Que je fasse quoi?
- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la fièvre qui la tient! voilà la chose.»
Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle- même le contenu.
«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu auras de la peine à te reconnaître dans la glace.»
Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit, les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et, encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde catalepsie.
«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.»
Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même précaution, elle sortit de la maison en courant.
Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue.
«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune fille.
- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant sa lanterne sur le visage de Nancy.
- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy en disparaissant avec la rapidité de l'éclair.
On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End. L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait, sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.
«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder courir sur la chaussée.
Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à fait seule.