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Oliver Twist

OLIVIER TWIST (continued 5)

Reading edition · Edition 2

C'était un vrai grenier, à peine éclairé par une méchante lampe. Une autre vieille femme veillait près du lit, tandis que l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la cheminée, se taillait un cure-dents.

«Quelle nuit glaciale, madame Corney! dit le jeune homme en voyant entrer la matrone.

- Glaciale en vérité, monsieur, répondit la dame de sa voix la plus bienveillante, et en faisant une révérence.

- Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure qualité, dit l'apprenti en attisant le feu avec les pincettes rouillées; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil.

- Il est du choix de l'administration, répondit la matrone. Elle devrait bien au moins nous chauffer convenablement; nos fonctions sont déjà bien assez pénibles.»

Ici la conversation fut interrompue par un gémissement de la mourante.

«Oh! dit le jeune homme en regardant du côté du lit, comme si ce cri lui eût rappelé qu'il y avait là une malade. C'est la fin, madame Corney.

- Croyez-vous? demanda celle-ci.

- Je serais surpris que cela durât encore quelques heures, dit l'apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le système détraqué. Dites-moi, la vieille, est-ce qu'elle dort?»

La garde se pencha sur le lit pour s'en assurer et fit signe que oui.

«Elle s'en ira peut-être bien comme cela, si vous ne faites pas de bruit, dit le jeune homme. Posez la lumière à terre; elle ne la verra pas.»

La vieille obéit, en secouant la tête comme pour faire entendre que la malade ne mourrait pas si tranquillement; puis elle reprit sa place près de l'autre vieille qui venait de rentrer. La matrone, d'un air d'impatience, s'enveloppa dans son châle, et s'assit au pied du lit.

L'apprenti pharmacien, après avoir taillé son cure-dents, s'installa devant le feu; mais au bout de dix minutes l'ennui le prit, il souhaita bien du plaisir à Mme Corney, et sortit sur la pointe du pied.

Les deux vieilles femmes, après être restées quelque temps immobiles, s'éloignèrent du lit et vinrent s'accroupir devant le feu, à la chaleur duquel elles exposèrent leurs mains décharnées. La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blêmes, et mettait en lumière leur affreuse laideur; elles se mirent à causer à voix basse.

«À-t-elle encore dit quelque chose tandis que j'étais dehors? demanda la ménagère.

- Pas un mot, répondit l'autre; elle s'est mise à se tordre les bras; mais je lui ai tenu les mains, et elle s'est bientôt calmée; elle est à bout de forces, et je n'ai pas eu de peine à la faire tenir tranquille. J'ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous, toute vieille que je suis, malgré le régime du dépôt.

- A-t-elle bu le vin chaud que le médecin lui avait ordonné? demanda la vieille.

- J'ai essayé de le lui faire avaler, répondit-elle, mais elle avait les dents si serrées, et elle mordait si fort le verre, que c'est à peine si j'ai pu lui faire lâcher prise. Pour lors, c'est moi qui l'ai bu, et cela m'a fait du bien.»

Après avoir regardé autour d'elles avec précaution pour s'assurer qu'on ne les écoutait pas, les deux vieilles se tapirent encore plus près du feu et continuèrent leur bavardage.

«Je me souviens d'un temps, dit la première, où elle n'aurait pas manqué d'en faire autant, et même qu'ensuite elle en aurait bien ri.

- Sans doute, reprit l'autre; elle était joviale. En a-t-elle enseveli des cadavres! Et blancs comme de la cire. Que de fois je l'ai aidée dans cette besogne!»

Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une méchante tabatière d'étain, offrit une prise à sa compagne, et s'en adjugea une à elle-même. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment attendu jusque-là que la mourante sortit de son état de stupeur, s'approcha aussi du feu et leur demanda d'une voix aigre combien de temps il lui faudrait encore rester là à attendre.

«Pas longtemps, notre maîtresse, répondit la seconda femme en levant les yeux; il n'y en a pas une de nous que la mort ait envie de faire attendre longtemps. Patience! patience! Elle arrivera assez vite pour nous toutes tant que nous sommes.

- Taisez-vous, vieille radoteuse! dit la matrone d'un ton sévère. Dites-moi, Marthe, a-t-elle déjà été dans cet état?

- Souvent, répondit la femme.

- Mais c'est bien la dernière fois, ajouta l'autre, c'est-à-dire qu'elle ne s'éveillera plus qu'une seule fois; et soyez sûre, notre maîtresse, que ça ne sera pas long.

- Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me trouvera pas là à son réveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne pas venir me déranger une autre fois pour rien. Il n'entre pas dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la maison; ainsi, que cela ne vous arrive plus; c'est trop fort, en vérité. Souvenez-vous de ce que je vous dis là, vieilles bourriques; si vous vous avisez encore de me faire aller, j'aurai soin de vous, je vous le jure!»

Elle allait s'élancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit qu'elle tourna la tête. La mourante s'était levée sur son séant et lui tendait les bras.

«Qu'est-ce? s'écria-t-elle d'une voix sépulcrale.

- Paix! paix! dit une des femmes en se penchant sur le lit. Couchez-vous, couchez-vous!

- Je ne me recoucherai que morte! dit la malade en se débattant. Il faut que je lui parle! Approchez-vous… plus près encore, que je vous parle à l'oreille.»

Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise près du lit. Elle allait parler, quand elle aperçut les deux vieilles debout près d'elle, le corps penché, dans l'attitude de femmes qui écoutent de toutes leurs oreilles.

«Renvoyez-les, dit la mourante d'une voix épuisée. Vite! vite!»

Les deux vieilles se mirent à se lamenter à qui mieux mieux, à dire que la pauvre malade était si bas qu'elle ne reconnaissait plus même ses meilleures amies, et à se répandre en protestations qu'elles ne la quitteraient pas; mais la matrone les fit sortir, ferma la porte et revint près du lit Une fois dehors, les deux vieilles changèrent de note et crièrent par le trou de la serrure que la vieille Sally était ivre; ce qui, en effet, n'était pas absolument impossible: car, outre une faible dose d'opium ordonnée par le pharmacien, elle avait à lutter contre les effets d'un grog, que les vieilles femmes, par bonté d'âme, lui avaient administré de leur autorité privée.

«Maintenant écoutez-moi, dit la mourante à haute voix, comme si elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force… Dans cette même chambre… dans ce même lit… j'ai jadis veillé une belle jeune femme, qui avait été amenée au dépôt, les pieds déchirés par les fatigues d'une longue marche, et toute souillée de sang et de poussière. Elle mit au monde un enfant, et mourut. Laissez-moi réfléchir… que je me souvienne en quelle année c'était.

- Peu importe l'année, dit l'impatiente matrone… où voulez-vous en venir?

- Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence; où voulais-je en venir… Je sais! s'écria-t-elle en se redressant tout à coup convulsivement.» Sa figure s'anima, et les yeux lui sortaient de la tête. «Je l'ai volée; oui, je l'ai volée! Elle n'était pas encore froide. Je vous dis qu'elle n'était pas encore froide quand je l'ai volée.

- Volé quoi? parles, pour l'amour de Dieu! s'écria la matrone en faisant un geste comme pour appeler du secours.

- La chose! répondit la mourante en mettant sa main sur la bouche de la matrone, la seule chose qu'elle possédât. Elle n'avait ni vêtements pour se garantir du froid, ni pain à manger; et elle avait gardé cela sur son coeur: c'était de l'or, vous dis-je! du vrai or qui aurait pu servir à lui sauver la vie.

- De l'or! répéta la matrone en se penchant vivement vers la mourante qui retomba épuisée sur le lit… Continuez, continuez… eh bien! et puis? Qui était cette jeune mère? Quand était-ce?

- Elle m'avait chargé de le garder précieusement, reprit la vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l'avait confié parce qu'elle n'avait que moi près d'elle. Du moment que je l'ai vu à son cou… je l'avais déjà volé d'intention; et la mort de l'enfant… c'est peut-être moi qui en suis cause! On l'aurait mieux traité, si l'on avait tout su!

- Su quoi? demanda l'autre; parlez!

- Cet enfant ressemblait tant à sa mère, reprit la mourante, sans tenir compte de la question qui lui était adressée, que je ne pouvais le regarder sans songer à sa pauvre mère! pauvre femme! si jeune! si douce! Attendez, je n'ai pas fini. Je n'ai pas tout dit, n'est-ce pas?

- Non, non, dit la matrone, en prêtant l'oreille pour saisir les paroles que la mourante prononçait d'une voix à peine intelligible. Dépêchez-vous, ou il sera trop tard!

- La mère, dit la femme en faisant un effort encore plus violent que les autres, la mère, quand elle se sentit mourir, me dit à l'oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l'élever, un jour viendrait peut-être où il pourrait entendre sans rougir prononcer le nom de sa pauvre mère. «Oh mon Dieu! disait-elle en joignant ses mains amaigries, que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misère, et ayez pitié d'un pauvre enfant abandonné, seul sur terre.»

- Le nom de l'enfant? demanda la matrone.

- On l'appelait Olivier, répondit la femme d'une voix éteinte. L'or que j'ai volé était…

- Oui, oui, après?» dit l'autre.

Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa réponse, mais recula bientôt instinctivement en la voyant se soulever encore une fois, lentement et péniblement, serrer la couverture dans ses mains crispées, murmurer quelques sons inarticulés, et retomber sans vie sur le lit.

* * * * *

«Roide morte! dit une des vieilles femmes en se précipitant dans la chambre dès que la porte fut ouverte.

- Et tout ça pour ne rien dire,» répondit la matrone en s'éloignant d'un air d'insouciance.

Les deux sorcières étaient probablement trop occupées des devoirs funèbres qu'elles avaient à remplir, pour faire aucune réponse, et elles restèrent seules près du cadavre.

CHAPITRE XXV. Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande.

Tandis que ces événements se passaient au dépôt de mendicité, M. Fagin était dans son repaire (le même où la jeune fille était venue prendre Olivier). Là, penché devant la cheminée qui fumait, il avait sur ses genoux un soufflet dont il venait sans doute de se servir pour activer le feu; mais il était tombé dans une rêverie profonde, et, les bras croisés, le menton incliné sur la poitrine, il considérait d'un air distrait les chenets rouillés.

Derrière lui, le rusé Matois, maître Charles Bates et M. Chitling étaient assis devant une table et très attentifs à une partie de whist; le Matois faisait le mort contre M. Bates et M. Chitling. Sa physionomie, toujours intelligente, était encore plus intéressante à contempler que d'habitude, à cause de l'attention scrupuleuse qu'il portait au jeu, et du soin qu'il mettait à saisir l'occasion de jeter de temps à autre un rapide coup d'oeil sur les cartes de M. Chitling, en ayant la sagesse de régler son jeu d'après les observations qu'il avait pu faire sur celui de son voisin. Comme il faisait froid, il avait son chapeau sur la tête, habitude qui, du reste, lui était familière: il avait entre les dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il voulait se rafraîchir en buvant à même dans un grand pot plein de gin et d'eau, et posé sur la table pour l'agrément de la société.

Monsieur Bates, lui aussi, était attentif à son jeu; mais, comme il était d'une nature plus remuante que son digne ami, il avait plus souvent recours au pot de gin, et se permettait nombre de plaisanteries et de remarques déplacées, tout à fait indignes d'un joueur de whist sérieux. Le Matois, se prévalant de l'étroite amitié qui les unissait, se permit plus d'une fois de faire à son compagnon de graves remontrances à ce sujet; remontrances que maître Bates recevait le mieux du monde, en se bornant à prier son ami d'aller se faire lenlaire ou d'aller se fourrer la tête dans un sac. L'à-propos de ces réponses et d'autres semblables, aussi spirituelles que bien tournées, excitait vivement l'admiration de M. Chitling. Il est à remarquer que ce dernier et son partner perdirent toujours invariablement; cette circonstance, loin d'exciter l'humeur de maître Bates, semblait au contraire l'amuser au dernier point; à la fin de chaque coup il riait encore plus fort que de coutume, et déclarait que de sa vie il n'avait pris tant de plaisir au jeu.

«Nous perdons la partie double, dit M. Chitling, en faisant une longue figure et en tirant une demi-couronne de son gousset; je n'ai jamais vu une chance comme la vôtre, Jack; vous gagnez à tout coup; nous avons beau avoir de belles cartes, Charlot et moi, nous ne pouvons rien en faire.»

Cette remarque, ou peut-être le ton bourru dont elle fut faite, amusa tellement Charlot Bates, que ses éclats de rire tirèrent le juif de sa rêverie, et qu'il demanda de quoi il s'agissait.

«De quoi, Fagin! s'écria Charlot; je voudrais que vous eussiez vu la partie; Tom Chitling n'a pas fait un point, et j'étais son partner contre le Matois et le Mort.

- Ah! ah! dit le juif avec un sourire qui montrait assez qu'il en comprenait sans peine la raison; frottez-vous à eux, Tom, frottez- vous encore à eux.

- Merci, j'en ai assez comme cela, Fagin, répondit M. Chitling; j'en ai mon comptant. Le Matois a une chance contre laquelle il n'y a rien à faire.

- Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever bien matin pour gagner le Matois.

- Matin! dit Charlot Bates; il faut chausser ses bottes la veille, se mettre un télescope sur chaque oeil et une lorgnette par derrière, si l'on veut le gagner.»

M. Dawkins reçut ces beaux compliments avec beaucoup de modestie et offrit de tirer la figure qu'on lui demanderait dans les cartes à point nommé, à un schelling le coup. Comme personne n'accepta le défi, et que sa pipe était finie, il s'amusa à dessiner sur la table un plan de Newgate avec le morceau de craie dont il s'était servi pour marquer les points; tout en dessinant, il sifflait comme un serpent.

«Vous êtes ennuyeux comme la pluie, Tom! dit-il après un long silence, en s'adressant à M. Chitling; à quoi pensez-vous qu'il pense, Fagin!

- Comment le saurais-je? répondit le juif en posant le soufflet. À ce qu'il a perdu, peut-être, ou bien à la maison de campagne qu'il vient de quitter. Ah! ah! est-ce cela? mon cher.

- Pas le moins du monde, reprit le Matois sans laisser à M. Chitling le temps de répondre; qu'en dis-tu, Charlot?

- Je dis, moi, fit maître Bates en riant, qu'il était singulièrement tendre avec Betsy; tenez! voyez comme il rougit! Dieu! c'est-il possible! en voilà un joyeux luron! Tom Chitling amoureux! Fagin, Fagin, c'te tête!»

M. Bates, suffoquant à force de rire, à l'idée que M. Chitling fût victime d'une passion tendre, se renversa si vivement sur sa chaise qu'il perdit l'équilibre et tomba tout de son long sur le plancher, sans que cet accident diminuât en rien ses éclats de rire, qui recommencèrent de plus belle quand il se fut remis sur pied.

«Ne faites pas attention à ce qu'ils disent, mon cher, dit le Juif en lançant un coup d'oeil à M. Dawkins et en donnant à M. Bates une tape avec le soufflet; Betsy est une jolie fille: attachez- vous à elle, Tom, attachez-vous à elle.

- Je n'ai qu'une chose à dire, Fagin, répondit M. Chitling en rougissant beaucoup; c'est que cela ne regarde personne ici.

- Sans doute, dit le juif; Charlot est un bavard; ne faites pas attention à ce qu'il dit; Betsy est une jolie fille; faites tout ce qu'elle vous dira, Tom, et vous ferez fortune.

- La preuve que je fais tout ce qu'elle veut, répondit M. Chitling, c'est que c'est en suivant ses conseils que je me suis fait pincer; mais ç'a été pour vous une bonne affaire, n'est- ce pas Fagin? Et puis, qu'est-ce que six semaines à rester sous clef, il faut toujours en passer par là un jour où l'autre; mieux vaut encore que ce soit l'hiver, quand vous avez moins l'occasion de faire une bonne petite promenade au dehors, hein, Fagin?

- Ah! sans doute, mon cher, dit le juif. Et ça vous serait bien égal d'y retourner, n'est-ce pas, Tom, demanda le Matois en faisant un signe au juif et à Charlot, pourvu que tout allât bien avec Betsy?

- Eh bien, oui, ça me serait égal, répondit Tom avec colère; je voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait en dire autant, hein, Fagin?

- Personne, mon cher, dit le juif, pas un d'eux, Tom; il n'y a que vous, soyez-en sûr.

- J'aurais pu me tirer d'affaire si j'avais voulu jaser sur elle, pas vrai, Fagin? continua le pauvre dupe en colère; je n'avais qu'un mot à dire, hein, Fagin?

- Sans doute, mon cher, répondit le juif.

- Mais je n'ai pas bavardé, hein, Fagin? demanda Tom, qui accumulait question sur question avec volubilité.

- Non, non, assurément, répondit le juif; vous avez le coeur trop bien placé pour faire de ces choses-là: beaucoup trop, mon cher.

- Peut-être bien, répondit Tom en regardant autour de lui; et si j'ai du coeur, il n'y a pas de quoi rire, hein, Fagin?»

Le juif, s'apercevant que la moutarde montait au nez de M. Chitling, s'empressa de lui affirmer que personne ne se moquait de lui, et, comme preuve de ce qu'il avançait, il en appela au témoignage de maître Bates, le principal agresseur mais malheureusement, au moment où Charlot ouvrait la bouche pour déclarer qu'il n'avait jamais été moins disposé à rire, il partit d'un tel éclat que M. Chitling, se croyant insulté, s'élança sans plus de cérémonie sur le rieur et lui lança un coup de poing que celui-ci eut l'adresse d'éviter, mais qui atteignit le facétieux vieillard en pleine poitrine, le fit chanceler et l'envoya contre la muraille, où il resta quelques instants à reprendre haleine, tandis que M. Chitling faisait la plus piteuse mine du monde.

«Attention! dit tout à coup le Matois, j'ai entendu le grelot.» Il prit la chandelle et gravit sans bruit l'escalier. La sonnette, agitée par une main impatiente, se fit entendre de nouveau. Bientôt le Matois rentra et, d'un air mystérieux, dit au juif quelques mots à l'oreille.

«Comment! dit Fagin, il est seul?» Le Matois fit signe que oui, et, mettant sa main devant la chandelle, il donna à entendre à Charlot Bates qu'il était temps de mettre un terme à ses élans de gaieté. Après avoir rempli ce devoir d'ami, il regarda fixement le juif et attendit ses ordres.

Le vieillard resta quelques instants à se mordre les doigts d'un air pensif. L'agitation de son visage annonçait qu'il craignait quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tête.

«Où est-il?» demanda-t-il.

Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'éloigner.

«Oui, dit le juif comme répondant à une question sous-entendue: fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans bruit.»

Charlot Bates et son récent antagoniste obéirent sur-le-champ à cette injonction de se retirer. Tout était silencieux quand le Matois descendit l'escalier, une chandelle à la main, suivi d'un homme en blouse, qui, après avoir jeté un regard effaré autour de la chambre, ôta une grosse cravate qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais pâle, défiguré, la barbe longue et la chevelure en désordre.

«Comment ça va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe de tête au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor, que je sache où le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.»

Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les chenets.

«Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottées, pas une goutte de cirage depuis… vous savez quand… Mais ne me regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mangé; ainsi donnez-moi de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout tranquillement, pour la première fois depuis trois jours.»

Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plût d'entamer la conversation.

À en juger d'après les apparences, Tobie n'était pas près d'en venir là. Le juif se contenta d'observer patiemment sa physionomie, dans l'espoir d'y découvrir quelle nouvelle il apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigué et abattu, mais son visage était aussi calme que d'habitude, et, malgré le désordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience, l'épiait à chaque bouchée, et parcourait la chambre en long et en large, dans un état d'agitation dont il n'était pas maître. Rien n'y fit. Tobie continua à manger sans faire attention à quoi que ce fût, jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de manger davantage; alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et se mit en mesure de commencer son récit.

«Pour commencer par le commencement, Fagin… dit Tobie.

- Oui, oui,» interrompit le juif en rapprochant sa chaise.

M. Crackit fit une pause pour avaler son grog, et déclara que le gin était excellent; puis posant ses pieds sur le devant de la cheminée, de manière à mettre ses bottes au niveau de ses yeux, il reprit tranquillement:

«Pour commencer par le commencement, comment va Guillaume?

- Comment? s'écria le juif en se levant brusquement.

- Vous n'en avez donc pas de nouvelles? dit Tobie en pâlissant.

- Des nouvelles! repartit le juif en frappant du pied avec fureur… Où sont-ils! Sikes et l'enfant. Où sont-ils? que sont- ils devenus? où sont-ils cachés? pourquoi ne sont-ils pas ici?

- L'affaire a raté, dit timidement Tobie.

- Je le sais, répondit le juif en tirant de sa poche un journal. Et après?

- On a fait feu et atteint l'enfant; nous avons battu en retraite à travers champs, l'enfant entre nous deux… à vol d'oiseau, franchissant haies et fossés. On nous donnait la chasse. Miséricorde! tout le pays était sur pied et les chiens à nos trousses.

- L'enfant? dit le juif d'une voix étouffée.

- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous nous arrêtâmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tête pendante et il était glacé. Ceux qui nous poursuivaient étaient sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous leur avons faussé compagnie et laissé le marmot étendu dans un fossé: mort ou vif, je n'en sais rien.»

Le juif n'écouta pas un mot de plus; il poussa un affreux hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue.

CHAPITRE XXVI. Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - Détails importants étroitement liés à la suite de cette histoire.

Le vieillard avait gagné le coin de la rue avant de se remettre de l'émotion que lui avaient causée les nouvelles apportées par Tobie Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure ordinaire; mais il hâtait le pas encore plus que d'habitude, de l'air d'un homme effaré et en proie à une violente agitation; une voiture lancée au galop faillit le renverser, et les cris des passants, à la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le trottoir. Après avoir évité autant que possible les grandes rues, et cheminé par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit enfin Snow-Hill. Là il se mit à marcher encore plus vite qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'après s'être engagé dans une cour, où, comme s'il se trouvait enfin dans son élément, il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus à l'aise.

Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill, à main droite en sortant de la Cité, se trouve un passage étroit et sale qui mène à Saffron-Hill. Là, dans de misérables échoppes, vous pouvez voir d'énormes paquets de foulards d'occasion, de toute grandeur et de toute nuance. C'est là qu'habitent les receleurs qui les achètent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixés à des chevilles, pendent aux fenêtres ou au-dessus des portes; à l'intérieur il y en a d'empilés par centaines sur des tablettes. Ce passage, ou plutôt cette colonie commerciale, a une existence qui lui est propre, son barbier, son café, sa taverne, sa boutique de friture. C'est pour tous les filous de bas étage un véritable marché, visité de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans d'obscures arrière-boutiques, et s'en vont à la dérobée comme ils sont venus. Là le marchand d'habits, le rapiéceur de savates, le marchand de chiffons, étalent leur marchandise comme une enseigne pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux d'étoffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans des caves humides et noires.

C'était dans ce passage que le juif venait d'entrer; il était bien connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui étaient en vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le saluaient familièrement d'un signe de tête quand il passait. Il répondit de la même manière à leur salut, mais ne s'arrêta qu'au bout du passage, pour adresser la parole à un brocanteur de petite stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique.

«En vérité, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi guérir d'une ophtalmie, répondit le respectable négociant au juif qui lui demandait des nouvelles de sa santé.

- Le voisinage était un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en relevant ses sourcils et en se croisant les bras.

- C'est vrai! j'ai déjà entendu des gens s'en plaindre à plusieurs reprises, répondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien vite; ne trouvez-vous pas?»

Fagin fit un signe de tête affirmatif, et étendant la main dans la direction de Saffron-Hill:

«Y a-t-il quelqu'un là-bas ce soir? demanda-t-il.

- Aux Trois-Boîteux?» demanda l'homme.

Le juif fit signe que oui.

«Attendez, poursuivit le marchand en cherchant dans sa tête; ils sont bien une demi-douzaine, à ma connaissance; je ne crois pas que votre ami soit du nombre.

- Sikes n'y est pas, je suppose? demanda le juif d'un air désappointé.

- Non est ventus, il n'est pas venu, comme disent les gens de loi, répondit le petit homme en secouant la tête et en prenant un air singulièrement rusé. Avez-vous quelque chose ce soir qui puisse faire mon affaire?

- Rien ce soir, dit le juif en s'éloignant.

- Allez-vous aux Trois-Boîteux, Fagin? dit le petit homme en le rappelant; attendez, j'ai envie d'aller y faire un tour avec vous!»

Le juif tourna la tête et lui fit signe de la main qu'il préférait être seul; et d'ailleurs, comme le petit homme ne pouvait pas aisément sortir de sa chaise, l'enseigne des Trois-Boîteux fut pour cette fois privée de l'avantage de la présence de M. Lively; dans le temps qu'il lui fallut pour se lever, le juif avait disparu. M. Lively, après s'être dressé inutilement sur la pointe des pieds dans l'espoir de l'apercevoir encore, s'enfonça de nouveau dans sa petite chaise, et après avoir échangé avec une dame, dans la boutique en face, un signe de tête qui exprimait le doute et la défiance, il reprit sa pipe et se remit gravement à fumer.

Les Trois-Boîteux, ou plutôt les Boiteux, enseigne bien connue de tous les habitués du lieu, était cette même taverne où M. Sikes et son chien ont déjà figuré. Fagin fit un signe rapide à un homme assis au comptoir, monta l'escalier, ouvrit une porte, se glissa doucement dans la salle, et jeta un regard inquiet autour de lui, en mettant sa main au-dessus de ses yeux, comme s'il cherchait quelqu'un.

La salle était éclairée par deux becs de gaz dont la lueur ne pouvait être aperçue du dehors, grâce aux volets bien fermés et aux rideaux d'un rouge passé soigneusement tirés devant la fenêtre. Le plafond était noirci, pour que la fumée des lampes n'en altérât pas la couleur.

La salle était pleine d'un nuage de tabac si épais, qu'en entrant on ne pouvait presque rien distinguer; par degrés cependant, quand la porte, en s'ouvrant, laissait échapper un peu de fumée, on découvrait un bizarre assemblage de têtes, aussi confus que les sons qui venaient frapper l'oreille; l'oeil s'accoutumait peu à peu à ce spectacle, et finissait par distinguer une nombreuse société d'hommes et de femmes, entassés autour d'une longue table, à l'extrémité de laquelle siégeait un président, tenant à la main un marteau, insigne de ses fonctions. Dans un coin, devant un méchant piano, était assis une espèce d'artiste, au nez violet, et dont la figure était soigneusement empaquetée à cause d'une fluxion.

Au moment où Fagin se glissait doucement dans la salle, l'artiste, promenant ses doigts sur le clavier en manière de prélude, occasionna une rumeur générale. Tout le monde demandait une chanson; quand le vacarme fut apaisé, une jeune femme vint divertir le public en chantant une ballade en quatre couplets, entre chacun desquels l'accompagnateur reprenait le refrain en jouant de toute sa force. Quand ce fut fini, le président fit un signe d'approbation; puis des artistes, placés à sa droite et à sa gauche, entamèrent un duo qu'ils chantèrent aux grands applaudissements de la compagnie.

Il était curieux d'observer quelques-unes des figures qui se détachaient de ce groupe. Il y avait d'abord le président, qui n'était autre que le maître de céans, homme à mine rébarbative et de formes athlétiques, qui, tandis qu'on chantait, roulait ses yeux en tous sens, et qui, tout en ayant l'air de se laisser aller au plaisir de la musique, avait l'oeil sur tout ce qu'on faisait, et prêtait l'oreille à tout ce qui se disait, et, en vérité, il avait l'oeil perçant et l'oreille fine. Près de lui étaient les chanteurs, recevant avec indifférence les compliments qu'on leur adressait, et avalant successivement une douzaine de grogs, que leur passaient leurs plus véhéments admirateurs. Dans l'assistance, les figures portaient l'empreinte des vices les plus abjects, et attiraient l'attention à force d'être repoussantes. La ruse, la férocité, l'ivresse à tous les degrés, s'y montraient sous l'aspect le plus hideux. Des femmes, des jeunes filles à la fleur de l'âge, mais flétries par le vice, souillées de débauches et de crimes, formaient la partie la plus triste et la plus sombre de cet affreux tableau.

Fagin, que rien de tout cela ne pouvait émouvoir, passait rapidement en revue toutes les figures, mais, à ce qu'il paraît, sans rencontrer celle qu'il cherchait. Il parvint enfin à attirer sur lui l'oeil de l'individu qui présidait, lui fit de la main un léger signe, et sortit de la salle à pas de loup comme il y était entré.

«Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fagin? demanda l'homme, qui était sorti sur-le-champ derrière le juif. Ne voulez-vous pas nous tenir compagnie? Tout le monde en serait ravi, bien sûr.»

Le juif secoua la tête d'un air d'impatience et dit à voix basse:

«Est-il ici?

- Non, répondit l'homme.

- Et pas de nouvelles de Barney? demanda Fagin.

- Aucune, répondit le maître du cabaret des Trois-Boîteux, car c'était lui-même. Il ne bougera pas jusqu'à ce que tout soit apaisé. Soyez sûr qu'on est sur leur piste, et que, s'il se montrait, il serait coffré bien vite. Tout va bien pour Barney; autrement j'aurais entendu parler de lui: je jurerais que Barney est en train de se tirer d'affaire le mieux du monde. Il n'est pas gêné, allez.

- Viendra-t-il ce soir? demanda le juif en insistant tout particulièrement sur le mot il.

- Monks, n'est-ce pas? demanda le cabaretier avec hésitation.

- Chut! fit le juif. Oui.

- Sans doute, répondit l'homme en tirant une montre d'or de son gousset. Je croyais même qu'il viendrait plus tôt; si vous voulez attendre dix minutes, il sera…

- Non, non, se hâta de dire le juif, comme si, malgré son désir de voir la personne en question, il éprouvait quelque soulagement à ne pas la rencontrer. Dites-lui que je suis venu pour le voir, et qu'il vienne chez moi ce soir. Non, plutôt demain: puisqu'il n'est pas ici, il sera bien temps demain.

- C'est bien! dit l'homme; il n'y a rien de plus à dire?

- Pas un mot pour l'instant, dit le juif en descendant l'escalier.

- À propos, dit l'autre à voix basse, en se penchant sur la rampe, quel bon moment ce serait pour faire une vente! Philippe Barker est là, et tellement ivre qu'un enfant pourrait le mettre dedans.

- Ah! ah! dit le juif en levant la tête, mais ce n'est pas le moment d'en finir avec Barker; il a encore quelque chose à faire avant que nous lui réglions son compte; ainsi allez rejoindre la compagnie, mon cher, et dites-leur de mener joyeuse vie, tandis qu'ils sont en vie; ha! ha!»

Le cabaretier se mit aussi à rire, et alla rejoindre ses hôtes. Le juif ne fut pas plus tôt seul que sa physionomie reprit son expression inquiète et agitée. Après un instant de réflexion, il prit un cabriolet et se fit conduire du côté de Bethnal-Green. Il descendit à un quart de mille environ de la demeure de M. Sikes, et fit à pied le reste du trajet.

«Maintenant, murmura-t-il en frappant à la porte, à nous deux, ma fille, et, si l'on trame ici quelque complot ténébreux, je saurai bien vous faire jaser, toute futée que vous êtes.»

On dit à Fagin que Nancy était dans sa chambre; il gravit sans bruit l'escalier et entra sans frapper; la jeune fille était seule, la tête appuyée sur la table, les cheveux épars.

«Elle a bu, pensa le juif, ou peut-être a-t-elle du chagrin.»

Tout en faisant cette réflexion, le vieux juif se retourna pour fermer la porte, et le bruit réveilla la jeune fille. Elle le regarda dans le blanc des yeux, lui demanda s'il y avait du nouveau, et écouta le récit qu'il lui fit des aventures de Tobie Crackit; quand il eut fini, elle reprit sa première attitude, la tête sur la table, et ne dit pas un mot. Elle poussa le chandelier avec impatience, et une fois ou deux, en changeant de position avec un mouvement saccadé et nerveux, elle frotta ses pieds sur le plancher; mais ce fut tout.

Pendant ce silence, le juif promenait autour de la chambre des regards inquiets, comme pour s'assurer que Sikes n'était pas revenu en cachette; satisfait sans doute de son examen, il toussa deux ou trois fois et essaya à plusieurs reprises d'engager la conversation; mais la jeune fille ne fit pas plus attention à lui que s'il n'y était pas. Il finit par faire une dernière tentative, et, se frottant les mains, il lui dit du ton le plus caressant:

«Où penses-tu que Guillaume puisse être maintenant, ma chère?»

La jeune fille murmura d'une voix plaintive et à peine intelligible qu'elle n'en savait rien; elle avait l'air de sangloter.

«Et l'enfant? dit le juif, fixant les yeux sur elle pour lire dans l'expression de son visage. Pauvre petit être! abandonné dans un fossé! Nancy! qu'est-ce que tu dis de ça?

- L'enfant! dit-elle en levant vivement la tête, l'enfant est mieux où il est que parmi nous; et, pourvu qu'il n'en résulte rien de fâcheux pour Guillaume, je souhaite qu'il soit mort dans le fossé, et que ses pauvres os y blanchissent.

- Comment! s'écria le juif stupéfait.

- Oui, c'est comme cela, reprit la jeune fille en le regardant fixement. Je serais heureuse de ne plus le voir et de savoir que ses épreuves sont terminées. Je ne puis supporter de l'avoir autour de moi; sa vue seule me fait prendre en haine et moi-même, et vous tous.

- Fi! dit le juif avec dédain; tu es ivre, ma fille.

- Moi! dit-elle avec amertume; ce n'est pas votre faute si je ne le suis pas; vous ne demanderiez pas mieux que de me voir toujours en cet état, excepté peut-être en ce moment. Il paraît que l'humeur où vous me trouvez n'est pas de votre goût, n'est-ce pas?

- Non! répliqua le juif avec colère; elle n'est pas de mon goût du tout.

- Eh bien! que voulez-vous y faire? répondit la jeune fille en riant.

- Ce que je veux y faire! s'écria le juif, exaspéré de l'obstination inattendue de son interlocutrice, et des désagréments de la soirée; tu vas voir ce que je veux y faire; écoute-moi, carogne! Écoute-moi bien, moi qui n'ai que trois mots à dire pour étrangler Sikes aussi sûrement que si je tenais en ce moment son cou de taureau entre mes mains. S'il revient, et qu'il ne ramène pas l'enfant, s'il l'a laissé échapper, s'il ne me le rend pas mort ou vif, assassine-le toi-même si tu veux lui épargner la potence, et cela dès qu'il aura mis le pied dans cette chambre, ou, crois-moi, il sera trop tard.

- Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria involontairement la jeune fille.

- Ce que tout cela veut dire? continua Fagin en fureur, voici… Quand cet enfant peut me valoir des centaines de livres sterling, dois-je perdre une chance si heureuse, un profit assuré, par la faute d'une bande d'ivrognes à qui je pourrais couper le sifflet, et me mettre à la merci d'un brigand à qui il ne manque que la volonté, mais qui a le pouvoir de… de…»

Le vieillard était hors d'haleine et balbutiait; tout à coup son accès de colère s'apaisa, et son maintien changea complètement. Lui, qui, un instant auparavant, était là se tordant les mains, respirant à peine, les yeux hagards, le visage pâle de fureur, se laissa tomber sur une chaise et, s'affaissant sur lui-même, trembla de crainte de s'être trahi. Après un court silence, il se hasarda à jeter les yeux sur sa compagne, et parut un peu rassuré en la voyant dans la même attitude insouciante où il l'avait trouvée en entrant.

«Nancy, ma chère! grommela le juif, en reprenant sa voix ordinaire: as-tu fait attention à ce que je t'ai dit?

- Ne me fatiguez pas, Fagin! répondit la jeune fille en levant nonchalamment la tête; si Guillaume n'a pas réussi cette fois-ci, il réussira un autre jour; il a fait pour vous plus d'un bon coup, et il en fera bien d'autres quand il le pourra. À l'impossible nul n'est tenu; ainsi, n'en parlons plus.

- Et cet enfant, ma chère? dit le juif, se frottant les mains avec une vivacité nerveuse.

- L'enfant doit courir les mêmes chances que les autres, interrompit Nancy; d'ailleurs, je le répète, j'espère qu'il est mort et à l'abri de tous les maux… Pourvu toutefois qu'il n'arrive rien à Guillaume! Mais puisque Tobie s'en est tiré, il est assez probable qu'il a échappé aussi! car il en vaut bien deux comme Tobie.

- Et pour ce que je vous disais, ma chère?… demanda le juif, en fixant sur la jeune fille un oeil scrutateur.

- Il faudra me le répéter, si c'est quelque chose que vous voulez que je fasse, répondit Nancy; et encore, dans ce cas, vous feriez mieux d'attendre à demain: vous m'avez réveillée un instant, mais je sens que je redeviens stupide.»

Fagin lui fit encore plusieurs questions pour s'assurer qu'elle n'avait pas fait son profit de ses imprudentes insinuations; mais elle y répondit si naturellement, et resta si impassible sous les regards investigateurs du juif, que celui-ci fut pleinement affermi dans l'opinion qu'il avait eue dès l'abord, que la jeune fille avait abusé des spiritueux. En effet, Nancy n'était pas exempte d'un défaut très commun chez les élèves du juif, et auquel, dès l'enfance, on les poussait plus qu'on ne les en détournait. Le désordre de sa tenue, et une forte odeur de genièvre répandue dans la chambre, venaient à l'appui de cette supposition; et quand, après un instant d'énergie, elle fut retombée dans sa torpeur, tantôt versant des larmes, tantôt s'écriant: «Enfin, il ne faut jamais désespérer!» en proférant des paroles incohérentes, M. Fagin, qui avait beaucoup d'expérience dans ces matières, vit, à sa grande satisfaction, qu'elle était à cent lieues de ce qu'il avait craint.

Rassuré par cette découverte et ayant atteint le double but qu'il se proposait, d'informer la jeune fille des nouvelles qu'il venait d'apprendre et de s'assurer de ses propres yeux que Sikes n'était pas de retour, M. Fagin reprit le chemin de sa demeure, laissant Nancy assoupie, la tête appuyée sur la table.

Il était environ une heure du matin; la nuit était sombre, le froid piquant; rien n'invitait le juif à s'amuser en route: la bise, qui desséchait les rues, semblait en avoir balayé les passants aussi bien que la poussière et la boue; il n'y avait presque personne dehors, et le peu de gens attardés dans les rues regagnaient en hâte leur logis; le vent soufflait précisément dans la figure du juif, qui s'en allait fendant l'air en tremblant et grelottant à chaque nouveau coup de vent.

Arrivé au coin de la rue qu'il habitait, il fouillait déjà dans sa poche pour en tirer la clef de sa maison, quand un individu sortit de dessous un auvent obscur, traversa la rue et se glissa jusqu'à lui sans être aperçu.

«Fagin! murmura une voix à son oreille.

- Ah! dit le juif en se retournant vivement, est-ce…

- Oui! interrompit brusquement l'étranger. Voilà deux heures que je suis là à me morfondre; où diable étiez-vous donc?

- À vos affaires, mon cher, répondit le juif en regardant son compagnon avec embarras, et en ralentissant le pas. À vos affaires, toute la soirée.

- Bah! vraiment! dit l'étranger avec ironie. Eh bien! quel résultat?

- Rien de bon, dit le juif.

- Rien de mauvais? j'espère,» dit l'étranger en s'arrêtant court, et en jetant sur son compagnon un regard inquiet.

Le juif secoua la tête et allait répondre, quand l'étranger, l'interrompant, se dirigea vers la maison devant laquelle ils étaient arrivés tout en causant, et lui fit observer qu'il valait mieux s'entretenir à couvert; qu'il était gelé d'avoir fait si longtemps le pied de grue, et que le vent lui coupait la figure.

Fagin semblait assez disposé à s'excuser de recevoir un visiteur à cette heure indue, et marmotta qu'il n'avait pas de feu; mais son compagnon réitéra sa demande d'une manière si péremptoire, que l'autre ouvrit la porte et pria l'étranger de la fermer doucement, tandis que lui-même allumerait une chandelle.

«Il fait noir ici comme dans un four, dit l'homme en faisant quelques pas à tâtons; dépêchez-vous. Je n'aime pas ces ténèbres.

- Fermez la porte, dit Fagin à voix basse du bout de l'allée. Comme il parlait, elle se ferma avec grand bruit.

«Ce n'est pas moi qui l'ai poussée, dit l'inconnu, en cherchant à se diriger dans l'obscurité; c'est le vent, ou bien elle s'est fermée toute seule; il n'y a pas de milieu. Dépêchez-vous de m'éclairer, ou je me casserai la tête quelque part dans cette maudite caverne.»

Fagin descendit sans bruit l'escalier de la cuisine, et revint bientôt avec une chandelle allumée, après s'être assuré que Tobie Crackit dormait profondément dans la salle basse, et les jeunes filous dans la pièce de devant. Il fit signe à l'inconnu de le suivre, et le précéda en haut de l'escalier.

«Nous pouvons nous dire ici le peu que nous avons à nous dire, mon cher, dit le juif en poussant une porte qui donnait sur le palier; comme il y a des trous aux volets, et que nous ne laissons jamais apercevoir de lumière aux voisins, nous laisserons la chandelle sur l'escalier. Par ici!»

Le juif se baissa, posa la chandelle sur la dernière marche, juste en face de la porte, et entra le premier dans la chambre, où il n'y avait pas d'autre meuble qu'un fauteuil cassé, et derrière la porte, un vieux canapé qui n'était seulement pas recouvert. L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de fatigue, et le juif ayant approché son fauteuil, ils se trouvèrent assis en face l'un de l'autre. L'obscurité n'était pas complète, car la porte était entr'ouverte, et la chandelle, posée sur l'escalier, projetait une faible lueur sur le mur au fond de la chambre.

Ils causèrent quelque temps à voix basse; bien qu'on n'eût pu saisir dans leur conversation que quelques mots par-ci par-là, un témoin, ce serait facilement aperçu que Fagin avait l'air de se défendre contre certaines observations de l'étranger, et que celui-ci était en proie à une violente irritation. Il y avait à peu près un quart d'heure qu'ils causaient ainsi, quand Monks (nom par lequel le juif avait plusieurs fois désigné l'inconnu durant l'entretien), dit en élevant un peu la voix:

«Je vous répète que cela a été mené en dépit du bon sens. Pourquoi ne pas l'avoir gardé ici avec les autres? Pourquoi n'en avoir pas fait tout de suite un méchant petit filou?

- Mais écoutez-moi donc! s'écria le juif en haussant les épaules.

- Allez-vous me conter que vous ne l'auriez pas pu, si vous l'aviez voulu? demanda Monks d'un ton bourru. N'en êtes-vous pas venu à bout vingt fois avec d'autres garçons? Si vous aviez eu un an de patience, tout au plus, n'auriez-vous pas pu le faire condamner et déporter bel et bien, peut-être pour la vie?

- À qui cela eût-il profité? mon cher, demanda humblement le juif.

- À moi, répondit Monks.

- Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis; il pouvait me devenir utile. Quand il y a deux parties intéressées dans une affaire, il est de toute justice que l'on consulte l'intérêt de l'une et de l'autre; n'est-ce pas vrai, mon bon ami?

- Et après? demanda Monks d'un air boudeur.

- J'ai vu qu'il n'était pas facile de le mettre à la besogne, reprit le Juif; il n'était pas du tout comme les autres enfants qui se trouvent dans la même position.

- Non, malédiction! murmura Monks; autrement il y a longtemps qu'il serait voleur.

- Je n'avais pas de prise sur lui pour le convertir, continua le juif en observant avec inquiétude la mine de son compagnon, il n'avait jamais mis la main dans le sac; je n'avais nul moyen de l'effrayer, comme nous faisons toujours dans les commencements; autrement nous perdons notre peine. Que pouvais-je faire? L'envoyer en course avec le Matois et Charlot: nous en avons eu assez comme cela la première fois, mon cher; j'en ai assez tremblé pour nous tous.

- Ce n'est pas ma faute, observa Monks.

- Non, non, mon ami, reprit le juif; et je ne m'en plains pas, parce que, si cela n'était pas arrivé, vous n'auriez jamais eu occasion de faire attention à cet enfant, et vous n'en seriez pas venu à découvrir que c'était lui que vous cherchiez. C'est pour vous que je l'ai rattrapé au moyen de Nancy, et maintenant c'est elle qui commence à prendre parti pour lui.

- Eh bien! étranglez-la, cette fille, dit Monks avec impatience.

- Ce n'est pas le moment, mon cher, répondit le juif en souriant, et d'ailleurs ce genre d'affaire n'est pas de notre ressort, autrement je l'aurais fait un de ces jours avec plaisir; mais je connais bien ces filles-là, allez, Monks. L'enfant n'aura pas plutôt commencé à prendre coeur au métier qu'elle ne s'en souciera pas plus que d'un morceau de bois. Vous voulez qu'il soit voleur; s'il est vivant, je puis vous promettre de le dresser, et si… si… dit le juif en s'approchant tout près de Monks… ce n'est pas probable; mais enfin, pour mettre les choses au pire… s'il était mort…

- Ce ne serait pas ma faute, interrompit Monks d'un air d'épouvante, en serrant d'une main tremblante le bras du juif. Songez-y bien, Fagin, je n'y serais pour rien. Tout, sauf la mort, vous ai-je dit dès le début; je ne veux pas verser de sang, ça se découvre toujours, et d'ailleurs on a toujours un fantôme près de soi; s'il a été tué, ce n'est pas ma faute, entendez-vous? Maudit soit cet infernal repaire! qu'est-ce que c'est que ça?

- Quoi donc? s'écria le juif en saisissant à bras-le-corps le poltron qui venait de se jeter à ses pieds. Où? qu'est-ce?

- Là bas! répondit l'autre en indiquant de l'oeil le mur en face. L'ombre… J'ai vu l'ombre d'une femme, avec un manteau et un chapeau, passer comme un trait le long de la boiserie.»

Le juif lâcha Monks, et ils s'élancèrent précipitamment hors de la chambre. La chandelle, agitée par le courant d'air, était toujours à l'endroit où on l'avait posée et leur permit de voir l'escalier vide et leur visage pâle d'effroi. Ils écoutèrent attentivement, mais un profond silence régnait dans toute la maison.

«Vous l'avez rêvé! dit le juif en prenant la lumière et en se tournant vers son compagnon.

- Je jurerais que je l'ai vue! répondit Monks tremblant de tous ses membres; elle se penchait en avant quand je l'ai aperçue, et quand j'ai parlé elle a disparu.»

Le juif regarda avec dédain le visage blême de Monks, en lui disant de le suivre s'il voulait, et monta l'escalier. Ils visitèrent toutes les chambres; elles étaient toutes froides, nues et vides; ils descendirent dans l'allée, puis dans la cave; l'humidité suintait le long des murs verdâtres; les traces de limaces et de colimaçons brillaient à la lumière; mais partout un silence de mort.

«Êtes-vous rassuré maintenant? dit le juif quand ils eurent regagné l'allée; sauf nous deux, il n'y a pas une âme dans la maison, excepté Tobie et les garçons, et ils sont en lieu sûr; voyez plutôt!»

À l'appui de ces paroles, le juif tira deux clefs de sa poche, et ajouta que, pour prévenir toute allée et venue indiscrète pendant l'entretien, il avait mis son monde sous clef.

Tant de preuves réunies calmèrent l'effroi de M. Monks; ses affirmations étaient devenues de moins en moins positives, à mesure qu'ils avançaient dans leurs recherches sans rien découvrir; il finit par rire de sa terreur, et déclara que c'était apparemment une illusion de son imagination; il refusa pourtant de renouer la conversation, et se souvint tout à coup qu'il était deux heures du matin. En conséquence, nos deux aimables personnages prirent congé l'un de l'autre.

CHAPITRE XXVII. Pour réparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui avait planté là une dame, sans cérémonie.

Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de faire attendre, selon son bon plaisir, un personnage aussi élevé que l'est un bedeau, le dos au feu et les pans de son habit relevés sous ses bras, et qu'il serait encore plus malséant et plus indigne de la galanterie d'un écrivain qui sait vivre, de traiter avec la même négligence une dame sur laquelle le bedeau avait laissé tomber un regard affectueux et tendre, et à l'oreille de laquelle il avait murmuré de ces douces paroles, qui, venant d'un tel personnage, eussent agréablement ému le coeur d'une jeune fille ou d'une femme de n'importe quelle condition, l'historien consciencieux qui écrit ses lignes, fidèle à ses sentiments de respect et de vénération pour ceux qui exercent ici-bas une grande et importante autorité, se hâte de faire amende honorable, de leur rendre le respect que leur position réclame, et de les traiter avec tous les égards que leur rang élevé et par conséquent leurs grandes qualités réclament impérieusement de lui. Dans ce but, il avait eu l'intention de taire ici une dissertation sur le droit divin des bedeaux, et de démontrer qu'un bedeau ne saurait mal faire, le tout pour le plaisir et l'utilité du lecteur consciencieux; mais il est malheureusement forcé, faute de temps et de place, d'ajourner ce projet pour une meilleure occasion. Dès qu'elle s'offrira, il sera en mesure de démontrer qu'un bedeau, dans la plénitude de ses fonctions, c'est-à-dire un bedeau paroissial, attaché à un dépôt de mendicité paroissial et à une église paroissiale, est, en vertu de ses fonctions, doué de toutes les qualités, disons mieux, de toutes les perfections de la nature humaine et que les bedeaux attachés aux administrations, aux cours de justice ou aux succursales, sont à cent lieues de ces perfections: les bedeaux des succursales occupent, il est vrai, le second rang, mais il y a un abîme entre le second et le premier.

M. Bumble avait donc compté et recompté les cuillers à thé, pesé et repesé la pince à sucre, examiné scrupuleusement le pot au lait, et procédé à l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'à s'assurer de la manière dont les chaises étaient rembourrées. Il avait bien renouvelé cet examen cinq ou six fois avant de songer que Mme Corney allait rentrer. Une idée en amène une autre; et, comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de satisfaire complètement sa curiosité, et de jeter un rapide coup d'oeil dans la commode de Mme Corney.

Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour s'assurer que personne ne venait, puis, commençant par le bas, il procéda à la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets en bon état, soigneusement recouverts d'une couche de journaux, parsemés de lavande sèche. À cette vue, M. Bumble parut enchanté; il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, à main droite, où était la clef, et aperçut une petite boîte bien fermée; il la secoua, et elle fit entendre un son métallique fort agréable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la cheminée, reprit sa première attitude, et dit d'un air grave et résolu: «Mon parti est pris!» Après cette exclamation remarquable, il se mit à balancer sa tête comme un homme content de lui, et à contempler ses jambes, de profil, d'un air satisfait.

Il était encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra précipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une chaise près du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son coeur, comme une femme qui étouffe.

«Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y a-t-il, madame? Vous serait-il arrivé quelque chose, madame? Répondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des…» M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot «charbons»; aussi dit-il: «Je suis sur des bouteilles cassées.

- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai été si bouleversée.

- Bouleversée! madame, s'écria M. Bumble… Qui aurait eu l'audace de?… Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux; ce sont ces horreurs de pauvresses!

- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant.

- Alors n'y pensez plus, madame, répondit M. Bumble.

- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant.

- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la plus douce. Un peu de vin?

- Pour rien au monde! répondit Mme Corney. Impossible… Oh! le rayon du haut, à droite. Oh!»

En même temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'élança vers l'armoire, prit une bouteille verte sur le rayon indiqué, remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lèvres de la dame.

«Je suis mieux à présent,» dit Mme Corney en retombant dans son fauteuil, après avoir vidé la tasse à moitié.

M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions de grâce, puis les reporta sur la tasse et se mit à flairer la liqueur.

«C'est de la menthe poivrée, dit Mme Corney d'une voix faible en souriant agréablement au bedeau. Goûtez-la: il y a un peu… un peu d'autre chose avec.»

M. Bumble goûta le breuvage d'un air indécis, fit claquer ses lèvres, le goûta de nouveau et vida la tasse.

«C'est très réconfortant, dit Mme Corney.

- Très réconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une voix tendre ce qui lui était arrivé de fâcheux.

- Rien, répondit Mme Corney: c'est que je suis une créature si impressionnable, si sensible, si faible!

- Oh non! pas faible, madame, répliqua M. Bumble en rapprochant encore sa chaise: est-ce que vous êtes une faible créature, madame Corney?

- Nous sommes tous de faibles créatures, dit Mme Corney, émettant un principe général.

- C'est bien vrai,» dit le bedeau.

Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donné raison au principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la matrone, où il l'avait d'abord posé, autour de la taille de la dame, qu'il enlaça peu à peu.

«Nous sommes tous de faibles créatures,» dit M. Bumble.

Mme Corney soupira.

«Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble.

- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un nouveau soupir.

- Cette chambre est très confortable, madame, dit M. Bumble en promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoutée à celle-ci ferait un appartement complet.

- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame.

- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?»

À ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tête, et le bedeau baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney.

Celle-ci, avec beaucoup de présence d'esprit, détourna la tête et dégagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit insensiblement dans celle de M. Bumble.

«L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney.

- Et la chandelle, répondit Mme Corney en rendant légèrement la pression.

- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh! madame Corney, vous êtes un ange.»

La dame ne put tenir contre cet élan de tendresse. Elle tomba dans les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son émotion, déposa un baiser passionné sur le chaste nez de la matrone.

«Quelle perfection paroissiale! s'écria M. Bumble avec transport. Vous savez, mon adorée, que M. Stout va plus mal ce soir.

- Oui, répondit timidement Mme Corney.

- Il ne passera pas la semaine, à ce que dit le médecin, poursuivit M. Bumble. Il est à la tête de cette maison; sa mort amènera une vacance, et il faudra pourvoir à la vacance. Oh! madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux coeurs et ne faire qu'un ménage!»

Mme Corney sanglota.

«Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette beauté timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma charmante Corney!

- Ou….i…., soupira la matrone.

— Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre émotion pour me répondre encore un mot seulement… À quand la chose?»

Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras autour du cou de M. Bumble, en lui disant: «Aussitôt que vous voudrez, car il est impossible de vous résister, mon cher petit canard.

Les affaires étant ainsi réglées à l'amiable et à la satisfaction des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivrée, qui ne pouvait pas venir plus à propos dans l'état d'agitation et d'émotion où se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle informa M. Bumble de la mort de la vieille femme.

«Très bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivrée; je vais passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur, mon amour?

- Pas précisément, mon ami, répondit évasivement la matrone.

- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?

- Pas maintenant, répondit-elle; un de ces jours, quand nous serons mariés, mon ami.

- Quand nous serons mariés! s'écria M. Bumble. Est-ce que par hasard un de ces mendiants-là aurait eu l'impudence de…

- Non, non, cher ami, se hâta de dire la matrone.

- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que l'un de ces misérables eût eu l'audace de jeter un regard effronté sur cet aimable visage…

- Ils n'auraient pas osé, mon amour, dit la dame.

- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial, se permît une pareille liberté! j'ose dire qu'il ne la prendrait pas deux fois.»

Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame aurait pu les trouver médiocrement flatteuses pour ses charmes; mais, comme M. Bumble proférait cette menace d'un air belliqueux, elle fut vivement touchée de cette preuve de dévouement, et déclara avec admiration que c'était un vrai tourtereau.

Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne, échangea avec sa future moitié un long et tendre baiser, et sortit pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. À peine s'arrêta-t-il quelques instants dans la salle des indigents pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait toute la rudesse nécessaire pour s'acquitter comme il faut des fonctions de directeur d'un dépôt de mendicité. Sûr de posséder cette aptitude, M. Bumble sortit du dépôt le coeur léger, et, tout occupé de la brillante perspective d'un avancement prochain, il n'eut point d'autre pensée le long du chemin, jusqu'à la boutique de l'entrepreneur de pompes funèbres.

M. et Mme Sowerberry étaient allés prendre le thé en ville, et, comme le sieur Noé Claypole n'était jamais enclin à se donner plus de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions digestives, la boutique n'était pas encore fermée, quoique l'heure ordinaire de clôture fût déjà passée. M. Bumble frappa à plusieurs reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il aperçut une légère lueur derrière la porte vitrée de l'arrière- boutique, et se décida à aller voir ce qui se passait par là; et, quand il vit ce qui se passait par là, il ne fut pas peu ébahi.

La nappe était mise pour le souper, et sur la table il y avait du pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. Noé Claypole se prélassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine de beurre dans l'autre. À côté de lui était Charlotte, occupée à ouvrir des huîtres que M. Claypole lui faisait l'amitié d'avaler avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'à l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonçaient qu'il était un peu lancé, et ce qui confirmait ces symptômes, c'était l'avidité avec laquelle il faisait disparaître les huîtres, dont il appréciait, sans nul doute, les propriétés rafraîchissantes, dans les cas d'inflammation interne.

«Tenez, Noé, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse. Goûtez-moi ça… Encore celle-là pour finir.

- Quelle délicieuse chose qu'une huître! observa M. Claypole après l'avoir avalée; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte?

- C'est une vraie cruauté, dit Charlotte.

- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez pas les huîtres?

- Pas beaucoup, répondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les manger, cher Noé, que de les manger moi-même.

- Tiens! dit Noé après réflexion, c'est vraiment bizarre!

- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle et si délicate!

- Pas une seule de plus, dit Noé; c'est impossible et je le regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse.

— Comment! dit M. Bumble en s'élançant dans la chambre. Répétez cela, monsieur.»

Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier, tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses pieds à terre, considérait le bedeau de l'air d'un ivrogne épouvanté.

«Répétez cela, misérable, effronté que vous êtes! dit M. Bumble. Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'écria M. Bumble au comble de l'indignation. Fi donc!

- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit Noé, les larmes aux yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gré mal gré.

- Oh! Noé! s'écria Charlotte d'un ton de reproche.

- Si vraiment, vous savez bien que si, répliqua Noé: c'est elle qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas de caresses.

- Silence! dit sévèrement le bedeau; descendez à la cuisine, mademoiselle! Et vous, Noé, fermez la boutique, et pas un mot de plus; quand votre maître rentrera, dites-lui que M. Bumble est venu le prévenir d'envoyer demain après déjeuner un cercueil pour une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il en levant les mains; la perversité, l'immoralité des basses classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le parlement ne prend pas en considération ces abominables déportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des villageois disparaîtront pour jamais!» Là-dessus le bedeau sortit de la boutique d'un air sombre et majestueux.

Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu'à sa porte, et que nous avons fait tous les préparatifs nécessaires pour les funérailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant dans le fossé où Tobie Crackit l'a laissé.

CHAPITRE XXVIII. Olivier revient sur l'eau… Suite de ses aventures.

«Que le diable vous étrangle! murmura Sikes en grinçant des dents; je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais hurler encore plus fort.»

En proférant ces imprécations avec toute la fureur que comportait sa nature féroce, il posa sur son genou l'enfant blessé, et tourna un instant la tête pour voir s'il apercevait ceux qui le poursuivaient.

Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des ténèbres; mais de tous côtés retentissaient les cris des hommes, les aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme.

«Arrête, poltron! s'écria le brigand en couchant en joue Tobie Crackit, qui, mettant à profit ses longues jambes, avait déjà pris les devants; arrête!»

Tobie s'arrêta court; car il n'était pas sûr d'être hors de la portée du pistolet, et Sikes n'était pas en train de plaisanter.

«Viens donner la main à l'enfant, cria Sikes en faisant un geste furieux à son complice; ici, vite!»

Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout bas, d'une voix essoufflée, et de l'air le moins empressé.

«Plus vite que ça, s'écria Sikes en posant l'enfant dans un fossé sans eau qui se trouvait là, et en tirant un pistolet de sa poche. Ne va pas faire la bête avec moi.»

En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui donnaient la chasse avaient déjà escaladé la barrière du champ où il se trouvait, et lancé deux chiens à ses trousses.

«Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse là l'enfant, et montre-leur les talons.» En même temps M. Crackit, préférant la chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par ses ennemis, tourna casaque et s'enfuit à toutes jambes.

Sikes, grinçant des dents, lança un coup d'oeil rapide autour de lui, jeta sur Olivier inanimé le collet dans lequel il l'avait enveloppé à la hâte, s'avança, en courant le long de la haie, comme pour détourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de l'endroit où gisait l'enfant, s'arrêta une seconde devant une autre baie qui joignait la première à angle droit, déchargea son pistolet en l'air et s'enfuit.

«Holà! holà! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher, Neptune, ici, ici!»

Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de goût à ce jeu que leurs maîtres, obéirent au premier ordre; et trois hommes, qui s'étaient avancés à quelque distance dans le champ en question, s'arrêtèrent pour délibérer.

«Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des trois, est que nous retournions tout de suite à la maison.

- Tout ce qui convient à M. Giles me convient aussi, répondit un petit homme à la mine rebondie, qui était très pâle, et aussi très poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur.

- Je ne serais pas assez malhonnête pour vous contredire, messieurs, dit le troisième, qui avait rappelé les chiens; M. Giles sait ce qu'il fait.

- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas à nous à aller à l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma position, Dieu merci, je connais ma position.»

À dire vrai, le petit homme semblait se rendre très bien compte de sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'était nullement enviable, car la peur lui faisait claquer les dents.

«Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles.

- Non, dit Brittles.

- Si, dit Giles.

- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles.

- C'est vous qui mentez, Brittles,» dit M. Giles.

C'était l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attiré ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'était moqué de Brittles, c'est qu'il était indigné de ce qu'on rejetait sur lui seul, sous forme de compliment, la responsabilité de la retraite, le troisième individu mit fin à la discussion par une observation très philosophique:

«Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons tous peur.

- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui était le plus pâle des trois.

- C'est aussi ce que je fais, répondit-il; rien de plus simple, de plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour moi, j'ai peur.

- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela à un homme, de but en blanc.»

Ces aveux pleins de franchise apaisèrent M. Giles, qui reconnut qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte- face et se mirent à fuir, avec une unanimité touchante, jusqu'à ce que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui était gêné dans sa course par une fourche dont il s'était armé, demandât poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacités de langage.

«C'est une chose étonnante, dit-il, après avoir fait agréer ses explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est monté; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si nous avions attrapé un de ces gredins.»

Comme les deux autres étaient du même avis, et qu'ils étaient maintenant, ainsi que M. Giles, tout à fait calmés, ils se mirent à chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain dans leur tempérament.

«Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrière.

- Cela ne m'étonnerait pas, s'écria Brittles, s'arrêtant tout de suite à cette idée.

- Soyez sûr, dit Giles, que c'est la barrière qui a mis un frein à notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout à coup au moment où j'escaladais la barrière.»

Par une coïncidence digne de remarque, les deux autres avaient éprouvé la même sensation désagréable, juste au même moment. Il fut donc évident pour tous trois que c'était la barrière, d'autant plus qu'il n'y avait nul doute à avoir sur le moment précis où ce changement s'était produit en eux: car tous trois se souvenaient que c'était en escaladant la barrière qu'ils avaient aperçu les voleurs.

Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couché sous un hangar, et qu'on avait réveillé ainsi que ses deux chiens barbets pour prendre part à la poursuite. M. Giles remplissait à la fois les fonctions de sommelier et d'intendant près de la vieille dame, propriétaire de l'habitation, et Brittles était pour tout faire; comme il était entré tout enfant dans la maison, on le traitait toujours comme un jeune garçon qui promettait, bien qu'il eût quelque chose comme trente ans passés.

Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du courage; mais ils marchaient serrés les uns entre les autres, et jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent agitât les branches; ils se portèrent avec précipitation vers un arbre au pied duquel ils avaient laissé leur lanterne, qu'ils enlevèrent dans la crainte que la lueur n'indiquât aux voleurs le point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continuèrent à se diriger vers la maison, plutôt courant que marchant, et, longtemps après qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain, assez semblable à une vapeur qui s'élève d'un sol humide et détrempé.

L'air devint plus froid à mesure que le jour avança lentement, et le brouillard couvrit la terre comme d'un épais nuage de fumée. L'herbe était trempée, les sentiers et les bas-fonds n'étaient que boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre son triste sifflement. Olivier était toujours immobile et privé de sentiment, à l'endroit où Sikes l'avait laissé.

Le jour se leva lentement; une pâle lueur éclaira le ciel, marquant plutôt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les objets qui, dans l'obscurité, semblaient effrayants et terribles, devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu à peu leur aspect habituel. La pluie tombait fine et serrée, et battait les buissons dégarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa couche d'argile.

Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le poussant l'enfant s'éveilla. Son bras gauche, grossièrement enroulé dans un châle, pendait sans force à son côté, et la bande était couverte de sang. Il était si faible qu'il eut de la peine à se mettre sur son séant, et, quand il en fut venu à bout, il regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et la douleur lui arracha des gémissements. Tremblant de froid et d'épuisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le saisit de la tête aux pieds, et il retomba à terre.

Après être revenu quelques instants à l'état de stupeur dans lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant un affreux malaise, présage d'une mort certaine s'il restait où il était, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tête embarrassée, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint néanmoins à se tenir sur ses pieds, et, la tête pendante sur la poitrine, il s'avança d'un pas incertain, sans savoir où il allait.

Une foule d'idées bizarres et confuses se croisaient dans son esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles frappaient son oreille; si, dans son délire, il faisait un violent effort pour s'empêcher de tomber, il se trouvait tout à coup qu'il était en conversation réglée avec eux; puis il était seul avec Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il croyait sentir encore l'étreinte du brigand chaque fois que quelqu'un passait à côté d'eux. Tout à coup il tressaillait au bruit d'une détonation d'arme à feu, et il entendait de grands cris; des lumières brillaient devant ses yeux; tout était bruit et tumulte, et il lui semblait qu'il était enchaîné par une main invisible; à ces visions rapides venait se joindre un sentiment vague et pénible de souffrance qui le tourmentait sans relâche.

Il s'avança ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage entre les barrières et les baies qui se trouvaient sur son chemin, et enfin il arriva à une route; là, la pluie commença à tomber si fort qu'il revint à lui.

Il regarda tout à l'entour et vit à peu de distance une maison, jusqu'à laquelle il pourrait peut-être se traîner. En voyant son état on aurait sans doute pitié de lui, et dans le cas contraire, mieux valait encore, pensait-il, mourir près d'un toit habité par des êtres humains, que dans la solitude des champs, à la belle étoile. Il réunit tout ce qui lui restait de force pour cette dernière tentative, et s'avança d'un pas incertain.

En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il l'avait déjà vue; il ne se souvenait d'aucun détail, mais la forme et l'aspect de cette maison ne lui étaient pas inconnus.

Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre côté, il était tombé à genoux la nuit dernière, et avait imploré la merci des deux brigands; c'était bien là la maison qu'ils avaient essayé de dévaliser.

En reconnaissant où il était, Olivier éprouva une telle crainte, qu'il oublia, un instant les tortures que sa blessure lui faisait éprouver, et ne songea qu'à fuir. Fuir! il pouvait à peine se tenir debout; et quand même il aurait eu toute l'agilité de la jeunesse, où pouvait-il fuir? Il poussa la porte du jardin; elle n'était pas fermée à clef et roula sur ses gonds; il franchit péniblement la pelouse, gravit les marches du perron, frappa doucement à la porte, et les forces lui manquant tout à fait, il s'affaissa contre un des piliers de la porte d'entrée.

En ce moment, M, Giles, Brittles et le chaudronnier étaient dans la cuisine, et se remettaient des fatigues et des terreurs de la nuit avec du thé et des friandises; non qu'il fût dans les habitudes de M. Giles de laisser prendre trop de familiarité aux domestiques inférieurs, envers lesquels il était plutôt enclin à se comporter avec une bienveillance hautaine, de manière à ne pas leur laisser oublier la supériorité de sa position sociale; mais devant la mort, les incendies, les attaques à main armée, tous les hommes sont égaux. M. Giles était donc assis à la cuisine, les jambes croisées devant le feu, le bras gauche appuyé sur la table, tandis qu'il gesticulait du bras droit et faisait de l'attaque nocturne un récit détaillé et minutieux, que tous les auditeurs, et surtout la cuisinière et la femme de chambre, écoutaient avidement.

«Il était à peu près deux heures et demie, dit M. Giles, je ne jurerais pas pourtant qu'il ne fût pas plutôt près de trois heures quand je m'éveillai, et me tournant dans mon lit, comme ceci (ici M. Giles se retourna sur sa chaise en attirant à lui le bout de la nappe, pour simuler les draps), il me sembla que j'entendais un certain bruit.»

À cet endroit du récit, la cuisinière pâlit et demanda à la femme de chambre d'aller fermer la porte; la femme de chambre s'adressa à Brittles, et celui-ci au chaudronnier, qui fit semblant de ne pas entendre.

«Il me sembla que j'entendais un certain bruit, continua M. Giles. «C'est une illusion,» que je me dis d'abord, et j'allais me remettre à dormir quand j'entendis le bruit recommencer, et d'une manière distincte.

- Quel genre de bruits? demanda la cuisinière.

- Une espèce de bruit sourd, répondit M. Giles en promenant ses regards sur l'assistance.

- Ou plutôt le bruit d'une râpe à muscade sur une barre de fer, observa Brittles.

- Peut-être bien, au moment où vous, vous l'avez entendu, monsieur, reprit M, Giles; mais au moment dont je parle c'était un bruit sourd; je rejetai mes couvertures (et en même temps M. Giles repoussa la nappe), je m'assis sur mon lit, et j'écoutai.»

La cuisinière et la femme de chambre s'écrièrent en même temps: «Dieu de Dieu!» et rapprochèrent leurs chaises l'une contre l'autre.

«Alors j'entendis le bruit, à n'en pouvoir douter, reprit M. Giles. «On est en train, que je me dis, de forcer une porte ou une fenêtre; que faut-il faire? Je vais aller prévenir ce pauvre Brittles pour l'empêcher de se laisser assassiner dans son lit; autrement, que je me dis, on lui couperait bel et bien la gorge d'une oreille à l'autre, sans qu'il s'en aperçoive.»

Ici tous les yeux se dirigèrent sur Brittles, qui avait les siens fixés sur le narrateur, et le considérait la bouche ouverte, de l'air le plus épouvanté.

«Je repousse mes draps, dit Giles, en regardant fixement la cuisinière et la femme de chambre, je saute doucement à bas du lit, je mets une paire de…

- Il y a des dames, monsieur Giles, murmura le chaudronnier.

- De souliers, monsieur, dit Giles en se tournant vers lui et en appuyant sur le mot: je m'empare du pistolet chargé qui est toujours sur l'escalier près du panier à argenterie, et je me dirige à pas de loup vers sa chambre. «Brittles, que je lui dis après l'avoir éveillé, n'ayez pas peur!»

- C'est tout à fait exact, observa Brittles à demi-voix.

«Nous sommes des hommes morts, à ce que je crois, Brittles, que je lui dis; mais n'ayez aucune inquiétude.»

- A-t-il eu bien peur? demanda la cuisinière.

- Pas le moins du monde, répondit M. Giles; il a été aussi ferme… tenez, presque aussi ferme que moi.

- Moi, je serais morte sur le coup, c'est sûr, observa la femme de chambre.

- C'est que vous n'êtes qu'une femme, répliqua Brittles, qui reprenait un peu d'assurance.

- Brittles a raison, dit M. Giles en approuvant d'un signe de tête ce qu'il venait de dire. De la part d'une femme, on ne doit pas attendre autre chose; mais nous, qui sommes des hommes, nous prenons une lanterne sourde qui était sur la cheminée de Brittles, et nous descendons l'escalier à tâtons, dans l'obscurité, comme ceci.»

M. Giles s'était levé et avait fait deux ou trois pas les yeux fermés pour joindre le geste au récit, quand tout à coup il tressaillit vivement, ainsi que toute la compagnie, et regagna vite sa chaise. La cuisinière et la femme de chambre poussèrent un cri.

«On a frappé à la porte, dit M. Giles en affectant une parfaite sérénité. Allez ouvrir, quelqu'un.»

Personne ne bougea.

«Il est assez singulier qu'on vienne frapper à la porte si matin, dit M. Giles en considérant les visages pâles de ceux qui l'entouraient et en pâlissant lui-même; mais il faut ouvrir la porte: entendez-vous, quelqu'un?»

M. Giles, tout en parlant, regardait Brittles; mais ce jeune homme, étant naturellement modeste, ne se considéra probablement pas comme quelqu'un, et se persuada que cette injonction ne le regardait pas; en tout cas, il ne répondit rien. M. Giles fit signe au chaudronnier, mais celui-ci s'était tout à coup endormi. Quant aux femmes, il ne fallait pas y songer.

«Si Brittles préfère ouvrir la porte en présence de témoins, dit M. Giles après un court silence, je suis prêt à l'accompagner.

- Et moi aussi,» dit le chaudronnier, se réveillant aussi vite qu'il s'était endormi.

Brittles capitula à ces conditions, et la société, quelque peu rassurée après avoir découvert, en ouvrant les volets, qu'il faisait grand jour, monta l'escalier, les chiens formant l'avant- garde, et les deux femmes l'arrière-garde, parce qu'elles avaient peur de rester seules en bas. Sur le conseil de M. Giles, tout le monde parlait très haut, afin de montrer qu'on était en nombre, s'il y avait à la porte quelque malintentionné; une autre idée lumineuse traversa l'esprit du rusé M. Giles; ce fut de pincer la queue des chiens dans le vestibule pour les faire aboyer à tue- tête.

Ces précautions prises, M. Giles prit le bras du chaudronnier (pour empêcher celui-ci de se sauver, dit-il en plaisantant), et donna l'ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit, et tous, se serrant les uns contre les autres, ne virent d'autre objet formidable que le pauvre petit Olivier Twist, épuisé et sans voix, qui entrouvrit péniblement les yeux et implora du regard leur pitié.

«Un jeune garçon! s'écria M. Giles en repoussant énergiquement le chaudronnier en arrière; qu'est-ce… tiens!… Brittles… regardez donc… ne le reconnaissez-vous pas?»

Brittles qui, en ouvrant la porte, avait eu soin de se tenir derrière, n'eut pas plus tôt vu Olivier qu'il poussa un cri perçant. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et un bras (heureusement ce n'était pas son bras cassé), le porta dans le vestibule et le déposa sur les dalles.

«Nous le tenons! cria Giles du bas de l'escalier; voici un des voleurs, madame! nous tenons un voleur! mademoiselle, … blessé, mademoiselle. C'est moi qui ai tiré sur lui, madame, et Brittles tenait la chandelle.

- Dans une lanterne, mademoiselle,» cria Brittles en mettant une main près de sa bouche pour donner plus de portée à sa voix.

Les deux servantes montèrent l'escalier en courant, pour porter en haut la nouvelle que M. Giles avait capturé un voleur, et le chaudronnier tâcha de faire revenir Olivier de son évanouissement, de crainte qu'il ne mourût avant d'être pendu. Au milieu de ce bruit et de ce mouvement, on entendit une douce voix de femme, et tout s'apaisa à l'instant.

«Giles! dit la voix du haut de l'escalier.

- Me voici, mademoiselle, répondit celui-ci. N'ayez pas peur, mademoiselle, je n'ai pas trop de mal; il n'a pas fait une résistance désespérée; il a vu bien vite qu'il avait trouvé son maître.

- Chut! reprit la jeune dame. Vous effrayez ma tante autant et plus que les voleurs. Est-ce que le pauvre homme est dangereusement blessé?

- Blessé mortellement, mademoiselle, répondit Giles d'un air de satisfaction.

- Je crois bien qu'il va passer, mademoiselle, cria Brittles; ne voulez-vous pas venir le voir dans le cas où…

- Chut! je vous prie, reprit la jeune dame. Attendez un instant que j'aille parler à ma tante.»

Avec autant de douceur et de grâce dans sa démarche que dans sa voix, la jeune demoiselle s'éloigna et revint bientôt pour ordonner de transporter avec soin le blessé dans la chambre de M. Giles, et dire à Brittles de seller le poney, et de se rendre tout de suite à Chertsey, pour faire venir en toute hâte un constable et un médecin.

«Ne voulez-vous pas le voir, mademoiselle? demanda M. Giles avec autant d'orgueil que, si Olivier était quelque oiseau d'un plumage rare, abattu d'un coup de fusil qui faisait honneur à son adresse; pas seulement un petit coup d'oeil, mademoiselle?

- Non, pas pour tout un monde, répondit la jeune fille: le pauvre garçon! Oh! traitez-le avec bonté, Giles, ne fût-ce que pour l'amour de moi.»

Le vieux domestique la regarda s'éloigner avec autant d'orgueil et d'admiration que si c'eût été sa propre fille; puis se penchant sur Olivier, il aida à le transporter en haut de l'escalier, avec le soin et la sollicitude d'une femme.

CHAPITRE XXIX. Détails d'introduction sur les habitants de la maison où se trouve Olivier.

Dans une belle salle à manger, meublée à l'ancienne mode et avec le confort d'autrefois plutôt que d'après les lois de l'élégance moderne, deux dames assises à une table bien servie étaient en train de déjeuner. M. Giles, en grande tenue et vêtu tout de noir, était occupé à les servir. Il était debout à égale distance du buffet et de la table, se redressant de toute sa hauteur, la tête rejetée en arrière et légèrement penchée, la jambe gauche en avant, une main dans son gilet, l'autre pendante et tenant une assiette. Dans cette attitude, il avait l'air d'un homme bien pénétré du sentiment de son mérite et de son importance.

Des deux dames, l'une était déjà avancée en âge, et pourtant aussi droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. Sa mise, extrêmement soignée, offrait le mélange des anciennes modes avec quelques légères concessions au goût moderne, destinées à faire agréablement ressortir le style ancien plutôt qu'à en atténuer l'effet. Pleine de dignité dans son maintien, elle avait les mains jointes et posées sur la table, et fixait attentivement sur sa jeune compagne des yeux dont les années n'avaient presque pas affaibli l'éclat.

Celle-ci était dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et si jamais les anges, pour exécuter les volontés de Dieu, revêtent une forme mortelle, on peut supposer sans impiété qu'ils empruntent des traits semblables aux siens.

Elle n'avait pas plus de dix-sept ans; sa taille était si svelte et si gracieuse, ses traits si beaux et si purs, l'expression de son visage si douée et si suave, qu'il ne semblait pas que la terre fût son élément, ni les autres femmes ses semblables. L'intelligence qui brillait dans ses yeux bleus et éclairait sa noble tête, paraissait au-dessus de son âge et même de ce monde. La douceur et la gaieté se reflétaient tour à tour sur son visage; le sourire, le joyeux sourire du bonheur, s'y peignait aussi; et à tous ces charmes elle joignait un coeur animé des sentiments les plus purs et les plus affectueux dont notre nature soit capable.

Tandis que la vieille dame la contemplait, elle leva les yeux par hasard, rejeta gracieusement en arrière ses cheveux tressés sur son front, et il y avait dans son regard une telle expression d'affection et de tendresse naïve, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.

La vieille dame sourit; mais son coeur était plein, et tout en souriant elle laissa échapper une larme.

«Voilà plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas? demanda-t-elle après un moment de silence.

- Une heure douze minutes, madame, répondit M. Giles en consultant une montre d'argent suspendue à un ruban noir.

- Il ne se presse jamais, remarqua la vieille dame.

- Brittles a toujours été un garçon lent, madame, répondit le domestique; ce qui signifiait que, Brittles ne s'étant jamais pressé depuis plus de trente ans, il y avait peu d'apparence qu'il devînt jamais expéditif.

- Loin de se corriger, il empire, à ce qu'il me semble, dit la dame.

- Il est tout à fait inexcusable s'il s'arrête pour jouer avec les autres petite garçons,» dit la jeune fille en riant.

M. Giles réfléchissait sans doute s'il devait se permettre un sourire respectueux, quand une voiture s'arrêta à la porte du jardin. Un gros monsieur en descendit précipitamment, entra sans se faire annoncer, et s'élança dans la salle à manger, où il faillit culbuter M. Giles et la table par-dessus le marché.

«Vit-on jamais chose pareille, s'écria-t-il, ma chère madame Maylie? Est-il possible!… Et la nuit, encore! Jamais je n'ai rien vu de pareil!»

Tout en faisant ce compliment de condoléance, le gros monsieur tendit la main aux dames, s'assit près d'elles et s'informa de leur santé.

«Il y avait de quoi mourir, dit-il… oui… mourir de frayeur. Pourquoi ne pas m'avoir envoyé chercher? Mon domestique serait arrivé en un instant, et moi et mon aide… ou n'importe qui… nous nous serions fait un plaisir, en vérité, dans cette circonstance… si inattendue… et la nuit, encore!»

Le docteur paraissait surtout ému à l'idée que les voleurs étaient venus à l'improviste, et de nuit, comme si ces messieurs avaient l'habitude de vaquer à leurs affaires en plein jour, et d'annoncer leur visite en écrivant un mot, deux ou trois jours à l'avance.

«Et vous, mademoiselle Rose, dit le docteur en s'adressant à la jeune fille, vous avez dû…

- Oh! beaucoup, en vérité, dit Rose en l'interrompant; mais il y a là-haut un pauvre malheureux que ma tante désire que vous voyiez.

- Certainement, répondit le docteur; c'est vous, Giles, à ce qu'il paraît, qui l'avez mis en cet état.»

M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses d'un air agité, devint très rouge, et dit qu'en effet c'était lui qui avait eu cet honneur.

«Cet honneur? dit le médecin. Au fait, je ne sais pas trop: peut- être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur un voleur dans une cuisine que de toucher son adversaire à quinze pas. Figurez-vous, Giles, qu'il a tiré en l'air et que vous vous êtes battu en duel.»

M. Giles, qui voyait dans cette manière légère de traiter la chose une injuste atteinte à sa gloire, répondit respectueusement qu'il ne lui appartenait pas de juger la question, mais qu'elle n'avait toujours pas tourné d'une manière plaisante pour son adversaire.

«Eh! c'est vrai! dit le docteur. Où est-il? montrez-moi le chemin. J'aurai l'honneur de vous revoir en descendant, madame. Ah! voici la petite fenêtre par laquelle il est entré. Je n'aurais jamais cru qu'on pût passer par là.» Tout en continuant ses réflexions, il monta l'escalier derrière M. Giles.

Il faut savoir que M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu dans tout le pays sous le nom de docteur, devait son embonpoint à sa bonne humeur plus qu'à la bonne chère; c'était un vieux garçon plein de coeur et d'originalité, et tel qu'on n'eût pas trouvé son pareil à vingt lieues à la ronde.

Il resta en haut beaucoup plus longtemps que lui et les dames ne s'y attendaient. On alla chercher dans sa voiture une grande boîte. La sonnette de la chambre à coucher se fit entendre à plusieurs reprises; les domestiques montèrent et descendirent vingt fois l'escalier; on put en conclure qu'il se passait quelque chose de grave. Enfin, il revint; aux questions empressées qu'on lui adressa au sujet du malade, il prit un air très mystérieux et ferma la porte avec soin.

«C'est une chose bien extraordinaire, madame Maylie, dit-il en s'appuyant contre la porte pour la tenir fermée.

- Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame.

- Cela n'aurait rien d'étonnant, répondit le docteur. J'espère pourtant que non. Avez-vous vu ce voleur?

- Non, répondit Mme Maylie. Vous n'avez aucun détail sur lui?

- Aucun.

- Je vous demande pardon, madame, interrompit M. Giles; mais j'allais vous en donner quand le docteur Losberne est entré.»

Le fait est que M. Giles n'avait pu dans le premier moment se décider à avouer qu'il avait tiré sur un enfant. Sa bravoure lui avait valu tant d'éloges que rien au monde n'eût pu l'empêcher de différer un peu l'explication, afin de jouir avec délices, au moins pendant quelques instants, de sa réputation de valeur et d'intrépidité.

«Rose voulait voir cet homme, dit Mme Maylie, mais je m'y suis refusée.

- Hum! fit le docteur. Il n'a rien de bien effrayant. Refuseriez- vous de le voir en ma présence?

- Nullement, répondit la vieille dame, s'il y a nécessité.

- Je pense en effet que c'est nécessaire, dit le docteur, et je suis sûr que vous regretteriez vivement d'avoir tardé à le voir; il est maintenant très tranquille. Mademoiselle Rose, voulez-vous me permettre? Il n'y a pas l'ombre d'un danger, je vous le jure.»

CHAPITRE XXX. Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.

Après avoir réitéré à ces dames l'assurance qu'elles seraient agréablement surprises à la vue de criminel, le docteur prit le bras de la jeune demoiselle, offrit la main à Mme Maylie, et les conduisit, avec beaucoup de cérémonie, au haut de l'escalier.

«Maintenant, dit-il à voix basse en tournant doucement la clef dans la serrure, vous allez me dire ce que vous en pensez. Quoique sa barbe ne soit pas fraîchement rasée, il n'en a pas l'air plus féroce. Attendez… laissez-moi voir si vous pouvez entrer.»

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