VISITEURS —————
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Il y a au Salon de l’Automobile des voitures admirables et mille autres objets intéressants. L’installation est grandiose et l’éclairage merveilleux. Tout cela a été dit, et le plus extraordinaire est que c’est vrai.
J’y suis allé une première fois pour admirer l’installation, qui vaut à elle seule le voyage. J’y retournerai d’autres fois pour regarder les voitures. Et j’y retournerai tout le temps pour voir les visiteurs, qui ne constituent pas le moindre attrait de l’Exposition.
Ce n’est point le public étrange et bigarré des foires universelles. Le pittoresque en est moins violent. C’est plus près de nous, c’est plus humain.
Je ne veux pas prendre les airs d’un observateur féroce, qui le monocle à l’œil, entre là pour «observer». Dans ces conditions, avec un œil braqué, on ne voit rien du tout. Il faut au contraire que le regard erre librement, innocent de toute intention. Il ne faut pas chercher et provoquer le client; il faut l’attendre.
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Le visiteur compétent échappe à ma compétence. Quand il se prononce avec gravité sur l’excellence d’un dispositif, son autorité m’en impose toujours; je suis incapable de dire si elle est ou non usurpée. J’ignore si l’on doit admirer le savoir de ce monsieur, ou railler son pédantisme.
Assez souvent, dans un fumoir, j’ai connu cette mésaventure: écouter pendant une demi-heure un invité qui m’avait pris à part, suivre ses développements avec l’intérêt de celui qui comprend ou l’attention encore plus grande de celui qui ne comprend pas, être très honoré en somme d’être l’auditeur d’un homme aussi plein de science... et, aussitôt l’entretien fini, me sentir regardé avec pitié par d’autres invités, dont l’un me disait: «Eh bien! cet imbécile de Z... vous a-t-il assez rasé?» Je commence dans ces cas-là par me dire que ce sont les autres invités qui ont tort, et que ce Z... est un homme de valeur, injustement méconnu.
J’aime mieux m’accorder cela que de me considérer moi-même comme un pauvre naïf.
Je laisse donc de côté les visiteurs compétents, pour m’épargner des erreurs d’appréciation. Non pas qu’à l’occasion je ne demande pas un renseignement à un technicien. Mais je le fais de moins en moins souvent parce qu’on me donne beaucoup plus d’explications que je n’en demande. Je perds pied très vite. Le conférencier m’entraîne en pleine mer; c’est un nageur intrépide, qui ne se rend pas compte de la faiblesse de l’apprenti. Et, une fois entraîné si loin, c’est toute une affaire pour revenir au rivage. On ne peut pas pousser des cris de détresse. Il faut achever la traversée bon gré mal gré, et avoir la force, une fois le voyage fini, de faire un grand geste d’approbation.
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Après m’être détourné des visiteurs compétents ou demi-compétents (que je suis obligé, faute d’un discernement suffisant, de laisser dans la même catégorie), je vais avec délices vers mes frères innombrables, vers la petite classe enfantine, vers tous ceux qui ne sont pas fixés, mais qui admirent tout de même, parce que c’est admirable, et restent «comme deux ronds de frites» devant les splendeurs de l’automobile!
Et j’aime aussi le couple anonyme et bien connu, dont le signalement change, mais qui est toujours le même. Lui, hier, pouvait avoir dans les trente-cinq ans. Il était de taille moyenne. Il portait un chapeau haute-forme nickelé, avec une barbe châtain clair toute neuve. Son pardessus à taille et à jupe lui donnait l’aspect d’un monument très moderne.
Elle est blonde. Les pelleteries fauves de son manteau, la fraîcheur de son visage, l’édifice de plumes placé sur sa tête, tout cela fait un assemblage très actuel, très sauvage et très charmant.
La Providence semble avoir comblé ces deux êtres. Elle leur a prodigué la beauté, les plumes, les fourrures et même un collier de perles et une canne à bec d’or qui ne sont pas compris dans les objets énumérés plus haut. Pourtant ce couple favorisé est sans joie. Pourquoi? Je les suis sans en avoir l’air, et j’essaie d’en démêler les motifs.
Peut-être portent-ils toute leur fortune sur leurs personnes... Peut-être n’ont-ils pas d’automobile... Peut-être la dame s’ennuie-t-elle... Peut-être le monsieur n’est-il pas distrayant...
Ils ont des yeux et ils ne voient pas... Ils s’arrêtent devant les plus beaux stands. Leurs regards s’appuient un instant sur un capot de voiture. Le monsieur ne dit rien. La dame ne fait aucun effort pour s’intéresser à quoi que ce soit. Elle semble considérer que l’effort incombe au mari, qu’il doit lui indiquer ce qu’il faut voir...
Un moment il lui propose timidement d’aller s’asseoir dans une limousine. C’est un plaisir comme un autre. Mais elle ne répond rien, tourne le dos, et poursuit sa route.
Il met quelques instants à la rattraper. Pendant qu’il est séparé d’elle il en profite pour poser son doigt ganté sur un pneumatique. Il y a longtemps qu’il en avait formé le dessein.
Il l’a rejointe. Elle est arrêtée devant une auto dont le capot est assez important. Lui, alors, dit avec autorité: «Forte voiture!» Elle reprend sa marche. Il la suit...
Les voici maintenant devant une voiture de course. Un écriteau annonce qu’elle a gagné un circuit, tant de kilomètres en tant d’heures et tant de minutes.
—Tu vois, lui dit-il, voilà la voiture qui a gagné le circuit.
Elle répond simplement: «Je sais lire.»
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Je les perds de vue, puis je les retrouve au buffet. Ils n’ont qu’une consommation devant eux. Lui a pris un bock; il n’aime pas la bière, mais il n’a pas d’imagination... Sa compagne a refusé successivement tout ce qu’on lui a offert...
Voilà. Ils ont visité le Salon de l’Automobile. Le mois dernier ils ont vu également l’Exposition Coloniale et le Salon d’automne.