LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS —————
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Le dimanche matin, la fameuse question de la pluie et du beau temps est presque seule à l’ordre du jour.
Quand on s’éveille, quand on se guérit peu à peu de la cécité et de l’illusion nocturnes, quand on quitte ses songes à soi pour rentrer dans la vie de tout le monde, il faut un peu de tâtonnements pour retrouver le jour qu’il est. On revient de l’exil des rêves, on s’informe... Ce matin, d’abord pareil aux autres, c’est un matin très différent, un matin de dimanche... Dimanche, oui, en effet... C’était bien hier samedi...
Alors, quand on est à peu près réveillé, quand on a repris sa place dans la vie officielle, on se demande, comme tout le monde, s’il va faire beau... Les volets sont fermés et vous présentent confusément par petites raies blanches semblables des échantillons du jour. On en évalue l’intensité lumineuse... Et alors il faut savoir l’heure. Car s’il est déjà neuf heures, ces petites raies de lumière, ça n’est pas assez clair pour être des morceaux de beautemps.
Le plus souvent, en cette saison décevante, le ciel ne vous donne pas d’indication certaine. On dirait qu’il s’amuse de tous ces yeux inquiets qui l’interrogent. C’est assez rare qu’il nous apporte une joie complète avec un beau soleil bien franc. Et il sait aussi qu’un temps noir et une pluie irrémissible nous amèneraient trop rapidement à la résignation. C’est donc toute la matinée une série de changements à vue. Ce matin, les moyens les plus grossiers étaient mis en usage. Il venait de là-haut les choses les plus disparates. Un soleil éclatant faisait place à du grésil. Tantôt la joie quittait le cœur des directeurs de vélodromes pour venir habiter l’âme des impresarii de théâtres, et tantôt, se croisant avec la détresse, elle refaisait en sens inverse le même chemin.
Je me rappelle qu’étant jeune, je souhaitais ardemment la pluie, parce que j’aimais beaucoup les matinées des théâtres. Mes parents n’admettaient pas qu’on pût s’enfermer quand il faisait du soleil. C’était une impiété. Mais les jeunes gens se disent qu’ils ont devant eux beaucoup de journées de soleil et qu’ils peuvent en laisser perdre quelques-unes.
Plus tard, quand j’ai été directeur sportif de Buffalo, je me suis habitué à détester la pluie imbécile, anti-sportive, qui vient, avec ses douches obliques, se mettre en travers des évents les plus intéressants.
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Toute la matinée, le personnel du vélodrome, debout contre les barrières, levait les yeux au ciel, comme un équipage de navigateurs anxieux.
Il y a toujours dans tous les milieux une personne qui sait prédire le temps. Ces réputations naissent tout à fait par hasard, après un pronostic juste. Mais aussitôt qu’une personne a reçu des éloges pour avoir prédit le temps qu’il a fait, elle se sent remplie d’un gros orgueil... Elle sait bien ce que sa réputation peut avoir de fragile; elle s’habitue à ne pas risquer d’avis trop prompt, à suspendre ses jugements, à employer des formules évasives. Et on l’entend répéter à la fin de la journée: «Eh bien! j’avais bien dit qu’il ferait beau temps!» avec une telle autorité qu’on oublie complètement qu’elle n’avait rien dit du tout.
Du reste, nous avons toujours besoin de prophètes. Il venait jadis chez mes parents un frotteur sourd, vers qui nous nous précipitions avidement pour savoir le temps qu’il ferait le dimanche. Je ne sais pas pourquoi, mais son visage rouge, immobile comme un visage de bronze, donnait une impression d’infaillibilité. Quand il lui arrivait de prophétiser juste, on disait: «Le frotteur l’avait dit!» et son prestige se trouvait consolidé pour des semaines. Et si le temps n’était pas conforme à ses prévisions, c’était le temps qui avait tort.
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La profession y était évidemment pour quelque chose. D’instinct on a confiance dans les frotteurs... Mais on a peut-être pour cela des raisons positives: le frotteur, d’après la consistance de la cire, la façon dont elle prend sur le parquet, se rend compte de l’état hygrométrique de l’air, et, grâce à ces données établit ses prévisions... Je vous donne cette explication, mais, moi, je n’en ai pas besoin et je crois aux frotteurs par une espèce de foi.
Cependant les marins sont encore plus écoutés. Ils vivent sur une très ancienne réputation. Les yeux constamment fixés sur l’horizon, nous les voyons dans tous nos souvenirs littéraires, froncer leurs sourcils (épais) et dire d’une voix rude: «Voilà un grain qui se prépare!»
Un jour, par un temps magnifique, je me promenais dans le port de Trouville pour regarder les yachts. Je m’étais arrêté devant un très petit bateau qu’un marin accroupi nettoyait paisiblement. Auprès de lui, un homme du port, presque aussi désœuvré que moi, le regardait les bras ballants.
Le marin se leva, fixa les yeux au loin sur le quai, et dit, en apercevant un monsieur qui venait de notre côté.
—Voici M. Durandel qui vient voir si son bateau peut sortir cette après-midi... Mais comme, moi, je ne suis pas disposé, il est bien probable qu’on ne sortira pas.
M. Durandel s’approchait. C’était un quinquagénaire cossu, mais timide, qui se cachait derrière une terrible moustache grise.
Il resta pendant quelques instants sur le bord de l’eau; on sentait qu’il voulait parler... Au bout d’un instant, il se risqua à dire:
—Beau temps, ce matin...
La figure du marin s’assombrit d’une moue sinistre:
—Heu! heu! Ceux qui vont sortir aujourd’hui pourront bien s’en repentir. Et, sans ajouter d’autre mot, il tendit son bras vers l’horizon, où, dans un ciel admirable, on apercevait deux petits nuages blancs, d’autant plus inquiétants qu’ils étaient presque imperceptibles.
—Ah! vous croyez qu’il n’est pas prudent?...
Le marin ne répondit strictement rien et continua d’astiquer son bateau.
—Bon, dit M. Durandel, je ferai un tour en auto...
Et il s’éloigna à pas résignés, pendant que j’admirais le prophète qui, supérieur à maint autre clerc en température, avait au moins de bonnes raisons pour le guider dans ses oracles.