LA BRUNE ET LA BLONDE —————
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Notre projet était charmant. Nous partions de Caen jusqu’à Honfleur, nous suivions la Seine jusqu’à Quillebeuf, où nous passions le bac, nous regagnions le Havre en suivant la rive droite; puis nous irions ensuite, autant que possible en suivant la côte jusqu’à Calais, et qui sait si, de là, nous ne gagnerions pas la Belgique et la Hollande!
Nos projets craquèrent sinistrement sur une petite côte infime qui se trouve à une lieue de Honfleur.
Une agréable petite promenade à pied s’ensuivit, durant qu’un cheval blanc réquisitionné emmenait notre voiture jusqu’à Honfleur à une allure très modérée.
Le mécanicien emporta à Paris la pièce essentielle qui s’était brisée, ce pendant que nous nous installions dans un hôtel de la ville.
Je passai ainsi huit jours dans le port de Honfleur à surveiller officieusement les arrivées et les départs du petit steamer. J’avais comme compagnons de vieux militaires ou fonctionnaires retraités qui étaient vraiment d’une vieillesse incontestable. Ce n’étaient pas de beaux vieillards. D’ailleurs, c’est curieux: au fur et à mesure que j’avance en âge, il me semble que la race des vrais vieillards disparaît. Quand j’étais jeune, j’en ai vu, me semble-t-il, qui étaient vraiment blancs; ceux d’aujourd’hui sont plutôt d’un poil jaunâtre. C’est peut-être que je me suis approché d’eux davantage et qu’en mûrissant j’ai vu la transition qui mène de la jeunesse à la vieillesse. Maintenant, ce ne sont plus des êtres à part, mais ils me font l’effet d’hommes ordinaires qui se sont usés. Ceux du port, là-bas, étaient très usés.
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Léon-Timoléon Fournier avait été vaguement employé dans la marine et touchait quatre cents francs par an. Il était âgé de quatre-vingt-six ans exactement. On le savait, car il ne se privait pas de le dire, il répétait à chaque instant son âge et tous ses prénoms. Il tirait vanité de plusieurs faits de sa vie: d’avoir assisté à Cherbourg, à des fêtes maritimes, et aussi de la mort de son frère Louis-Xavier, décédé d’une fluxion de poitrine. Il énonçait également la taille qu’il avait mesurée sous la toise: cinq pieds six pouces, et ne se rendait pas compte de ce qu’il avait perdu en hauteur par les effets combinés du tassement et de l’inclinaison. De temps en temps, il retirait sa casquette et passait sa main tremblante sur son crâne tout en peau. Ses joues et sa lèvre supérieure étaient armées de piquants jaunâtres. Il manquait prodigieusement de sourcils et, tout autour de ses yeux bleus sans flamme, les cils étaient remplacés par une jolie bordure rouge.
Léon-Timoléon Fournier parlait fréquemment de sa bonne amie qui avait vingt ans, disait-il, et qui était brune et très jolie.
Son confident habituel était un ancien forestier, Philippe Jabirou. Jabirou était peut-être un peu plus jeune que Fournier. A la vérité, il ne savait plus exactement son âge. Mais Fournier, d’autorité, lui avait attribué quatre-vingt-quatre ans. Il ne le connaissait d’ailleurs que depuis dix-huit mois.
Jabirou n’avait pas la belle prestance inclinée de Fournier. Il était trop court, il n’avait pas de quoi se ployer. Mais il se distinguait, en compensation, par une grosse tête, un collier de barbe noire, des petits cheveux noirs très drus et quelques petites places chauves. Jabirou avait encore l’œil assez brillant; je dis bien: l’œil, et non les yeux; l’œil gauche était fermé depuis trente ans.
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Fournier, de sept heures du matin à une heure de relevée, faisait ses confidences à Jabirou envieux et haineux. Il lui montrait des reliques d’amour, un petit dé à coudre rouillé, un petit ruban de velours noir, et même une image représentant un combat naval et portant sur son verso de la réclame pour une épicerie. Jabirou regardait, écoutait, sans mot dire. Fournier racontait les promenades qu’il faisait dans la campagne avec sa petite Rose. Il raconta bien d’autres choses encore, qui enfiévrèrent le malheureux Jabirou. Et, un beau jour, il arriva avec un gilet de laine marron qu’avait tricoté l’adorable Rose.
Jabirou n’y tint plus. C’était trop humiliant d’être ainsi seul dans la vie, quand un homme plus âgé avait encore une charmante amie. Il sentait au-dessus de lui le mépris de Léon-Timoléon Fournier. Alors, n’y tenant plus, il inventa une Léonore...
Léonore était un nom féminin qui charmait depuis soixante-dix et des années le cœur ingénu de Jabirou. Il n’avait jamais connu de Léonore. Une Sidonie l’avait trahi. Une Mariette l’avait abandonné. Une Irma avait repoussé ses avances... Il se disait chaque fois: ce n’est pas Léonore. Léonore l’eût aimé, elle. Elle ne l’eût jamais abandonné ni trahi. D’ailleurs, Léonore, blonde, mince, était beaucoup mieux que Sidonie, qui était trop forte et trop noiraude. Irma et Mariette, c’était une fatalité, louchaient un peu l’une et l’autre.
Léonore s’était fait attendre longtemps. Et voilà que Jabirou la rencontrait tout à coup, alors qu’il était âgé—approximativement—de quatre-vingt-quatre ans. Il fit à Léon-Timoléon Fournier une belle description de la petite Léonore, qui, elle, était restée toute blonde et toute frêle, avec ses dix-huit ans, et n’avait pas vieilli d’une semaine.
Jabirou parlait d’elle à Fournier. Et Fournier, peu à peu, arrivait à connaître Léonore, mais pas tout à fait comme la voyait Jabirou, car Jabirou, qui n’avait que très peu de mots à son service, la voyait beaucoup plus belle encore qu’il ne pouvait le dire. Il disait: C’est une gentille petite, répétait trente fois qu’elle était blonde. Puis, à son tour, il montrait tous les cadeaux qu’il avait reçus de son amie.
Il avait acheté pour un sou un petit morceau de ruban, qu’il montra à Fournier, qu’il remit ensuite dans la poche intérieure de sa veste, et qui devint pour lui, dès cet instant, l’objet le plus précieux de la terre. Il s’acheta une pipe en terre, dont le fourneau représentait un zouave placide. Il s’était proposé de raconter à Fournier toute une histoire. Mais il dit simplement par manque d’imagination et peut-être un peu parce qu’il était ému: «La petite m’a donné ça!» Et, le mois suivant, avec quelque argent qu’il avait de côté, il s’acheta un nouveau présent de Léonore: une paire de pantoufles en tapisserie.
Cependant, si amoureux que Jabirou fût de sa Léonore, il était piqué par une sorte de tarentule d’infidélité. Et il aurait voulu voir et connaître Rose... Fournier, à une heure de l’après-midi s’en allait déjeuner. Puis il sortait vers trois heures pour aller voir son amie. Une après-midi, Jabirou s’aposta non loin de la maison de Fournier. Il avait projeté sournoisement de pister son camarade. Ce dessein était beaucoup moins hardi qu’il ne paraissait de prime abord. Car, bien qu’asthmatique, Jabirou marchait moins lentement que Fournier. Et ce dernier y voyait beaucoup moins bien avec ses deux yeux que Jabirou avec son œil unique.
Donc, à deux heures, Jabirou, frémissant comme à son premier âge, attendait à quelques mètres de la porte de Fournier. Il avait passé devant la maison, et, à travers les fenêtres, il avait vu son camarade en train de manger chez des gens du pays, qui, moyennant l’abandon de la petite retraite, logeaient et nourrissaient l’ancien employé de la marine. Jabirou, debout sur ses courtes jambes, attendit jusqu’à la nuit la sortie de Fournier.
* * *
Ce qui n’empêcha pas Léon-Timoléon Fournier de raconter le lendemain qu’il était sorti à trois heures, qu’il était allé voir son amie et de montrer fièrement une petite blague à tabac qui lui avait été offerte pour sa fête.
Alors, Jabirou se leva. Et, terrible comme la vérité, il accusa Fournier de lui avoir menti... Et, comme c’était un honnête homme, il ajouta, désespéré, qu’il avait menti aussi.
D’abord, Fournier se réjouit du bonheur écroulé de Jabirou. Et Jabirou eut une petite satisfaction en pensant que la gloire amoureuse de Fournier était une gloire usurpée.
Mais ces petites joies mauvaises furent de brève durée. Chacun d’eux regarda autour de soi et se vit dans un désert.
Ce coup-là ne les tua pas. Car ils étaient arrivés à un âge où rien de précis ne vous tue, et où l’on meurt par hasard et sans raison. Ils continuèrent à venir sur le même banc, où ils sont toujours, et où le destin semble les avoir oubliés, jusqu’au jour où il les ramassera par désœuvrement et les emportera avec lui, comme un peu de bois mort.