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Les veillées du chauffeur

SUR LA ROUTE —————

Reading edition

Le moteur allait très bien. On avait dépassé sans la moindre difficulté une limousine en bois verni qui avait fait toutes sortes de difficultés pour se ranger. Mais peut-être n’entendaient-ils pas la trompe, ou s’étaient-ils flattés de l’absurde espoir qu’on ne les dépasserait pas. On leur avait envoyé notre poussière. Et l’on s’était retourné un instant, mais sans rire, pour regarder leur figure.

Et maintenant, voilà qu’on était en panne, au milieu d’une côte, avec cette voiture qui d’ordinaire grimpait si bien! Notre premier regard, une fois à terre, fut pour l’horizon de derrière nous. Et nous vîmes bientôt poindre et grossir la petite limousine. On se mit alors à parler gaîment, comme des gens que la panne n’affecte point. On ne regarda pas, quand ils passèrent, les voyageurs de la limousine; mais, tout de même, du coin de l’œil, on vit leur sourire indulgent.

Le mécanicien avait mis son vêtement de toile bleue, ce qui était d’un sinistre augure. Les dames s’étaient éloignées jusqu’à un endroit découvert, pour faire croire qu’elles aimaient le paysage. Les compétences viriles du bord, sans mot dire d’ailleurs, entouraient et paraissaient examiner le mécanicien, qui, des flancs de son coffre, avait sorti tout un bazar. De ses mains noires il ouvrait comme des blagues à tabac de vieux journaux froissés, qui recélaient tout un amas de goupilles. Il mesurait, comparait les diamètres, en clignant de l’œil au soleil. Puis il se mit à limer, à taper, à visser, à dévisser... Il n’y avait aucune raison pour que cela finît...

J’avais bien un jeu de cartes sur moi. Mais ces dames nous auraient blâmés. Et puis, à côté de ce mécanicien qui turbinait, pouvait-on décemment, près de cent vingt ans après 89, se livrer à des passe-temps d’oisifs? La Révolution a habitué les classes dirigeantes à plus d’hypocrisie.

J’allai donc, tant j’étais désœuvré, regarder, moi aussi, le paysage, que les dames trouvaient ravissant. Je n’aime plus les paysages immobiles depuis que je fais de l’auto. J’aime bien que les arbres filent le long de la route et que les angles de murs s’avancent, comme des proues de navires rapides. Les autos ont secoué un peu la nature paresseuse. Mais elle profite de la moindre panne pour reprendre sa torpeur.

C’était une grande plaine presque vide. Deux maisons toutes basses se terraient dans l’herbe. Plus près de nous, sous un arbre aux branches maigres, un cheval humble et consterné laissait pendre sa tête et ne bougeait plus. Il était très vieux. Pour lui, c’était la panne sérieuse.

* * *

Après un court éloge de la Normandie, nous revînmes tous à la voiture et nous eûmes la satisfaction de constater que nous avions une visite.

Un homme entre plusieurs âges, dont on ne pouvait dire s’il était prématurément vieilli ou s’il était conservé à miracle, regardait avec intérêt le mécanicien et la voiture. Il avait une barbe blonde très pâle ou une barbe blanche très sale. L’un de ses yeux était très vif, et l’autre très éteint.

Il appartenait à la classe des ouvriers par sa casquette, au monde des clubmen ruinés par son pardessus beige, et par son pantalon noir à bandes rouges à l’arme nationale de l’artillerie.

Il portait dans son bissac des pattes de homard et un morceau de gros pain paysan. Dès qu’il me vit auprès de lui, il mit tout de suite la conversation sur ses embarras d’argent, et encaissa sans difficulté une petite pièce de cinquante centimes. Il regarda mes compagnons avec un air engageant, pour bien indiquer que la souscription n’était pas close. Il récolta encore quelques décimes qu’il rangea soigneusement dans un petit porte-monnaie de jeune fille qui n’avait plus de plaque d’ivoire que sur un seul côté.

Puis, libéré de ses soucis d’affaires, il se mit à parler avec beaucoup d’animation. La joie de cet homme était de causer et de discourir. Il parlait plutôt pour son plaisir que pour l’édification de ses auditeurs. Aussitôt qu’il entrevoyait un sujet de conversation plus plaisant, il quittait sans prévenir personne celui qu’il avait entamé, ce qui pouvait le faire prendre, par des gens superficiels, pour un esprit incohérent. Après nous avoir parlé d’un accident d’automobile dont il avait été témoin, quelques jours auparavant, il nous exposa sans transition les démêlés qu’il avait eus avec un garde champêtre d’un pays voisin. Puis il nous raconta très longuement la vie d’une des filles de ce garde champêtre, qui était femme de chambre à Paris. Enfin il revint brusquement à l’automobile et exprima le regret de n’en avoir pas une à sa disposition pour aller de maison en maison demander sa subsistance. Avec un pareil moyen de locomotion, il pourrait dans une journée visiter plusieurs plages et tout un arrondissement.

Puis il se tut et se mit à rêver, les yeux à demi fermés, en hochant doucement la tête.

* * *

Moi, je suivis son idée malgré moi et j’essayai de voir comment dans la pratique on pourrait l’appliquer. Assurément, il ne fallait pas songer à faire arrêter son auto devant les maisons où l’on irait demander l’aumône. Un individu qui descend d’une auto, même modeste, peut à la rigueur raconter qu’il sort de l’hôpital; on le croira difficilement s’il prétend n’avoir pas mangé depuis trois jours...

Mais je voyais très bien une équipe de trois ou quatre mendiants fréter une automobile; je les voyais mettre pied à terre à une demi-lieue de Trouville, retirer les cache-poussière qui recouvrent leurs haillons, puis, après s’être distribué méthodiquement la besogne sur le plan, visiter méthodiquement toutes les villas dans une matinée, afin de pouvoir faire dans l’après-midi Villers et Cabourg, et diminuer ainsi notablement les frais de location de leur voiture.

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