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Les veillées du chauffeur

UN INVITÉ —————

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On se demanda cette année-là, au château de Gerbeville, si l’on allait inviter Robardet. On avait invité à trois ou quatre reprises des gens devant lui, et il était bien difficile de ne rien lui dire... On décida de lui écrire un petit mot pas très engageant; on lui disait qu’on était installé du côté de Pont-l’Evêque, et que, s’il passait par là, il serait sûr de trouver de bons amis au château de Gerbeville... Et la lettre partie, on pensa qu’on n’avait peut-être pas été assez gentil, et qu’il allait regarder cette proposition comme une dérobade. Mais ces craintes furent dissipées et firent place d’ailleurs à d’autres craintes, au reçu d’une dépêche de Robardet disant qu’il arriverait le surlendemain pour quelques jours... («Quelques» est un adjectif terriblement indéfini!)

Justement mon cousin Guillaume, le châtelain de Gerbeville, partait pour Paris pour aller chercher une magnifique cinquante-chevaux avec laquelle nous nous proposions de faire mainte excursion dans le pays.

Guillaume est un garçon de très bonne humeur; il prit la défense de Robardet.

C’était, dit-il, un compagnon parfois un peu discoureur et un peu pédant, mais, en somme, il avait de bons côtés et n’était pas aussi envahissant que nous avions l’air de le croire...

S’il dit «quelques jours», c’est pour ne pas nous désobliger, mais il restera deux jours au plus.

Il écrivit sur-le-champ à Robardet qu’il allait à Paris, qu’il comptait revenir à Gerbeville en auto, et qu’il le ramènerait avec lui s’il le voulait bien.

Nous pensions que Robardet accepterait la proposition, non pas qu’il eût affiché un goût spécial pour l’automobile, mais parce qu’il détestait le chemin de fer et particulièrement cette formalité qui consistait à échanger un ou deux louis d’or contre cet exigu morceau de carton que délivrent les préposés.

Guillaume partit donc pour Paris. Il retrouva là-bas Robardet, et tous deux prirent rendez-vous au garage, pour se mettre en route à neuf heures du matin.

* * *

La voiture était encore chez le carrossier; on l’avait promise pour le matin à sept heures. A neuf heures précises, Robardet arriva au garage, accompagné d’une malle considérable et embusqué derrière des lunettes noires, grosses comme des lanternes. Guillaume vint cinq minutes après. La voiture n’était pas encore revenue de chez le carrossier, mais elle était en route... elle arrivait sur le camion... elle serait là dans cinq minutes, dit le directeur du garage. Il tira sa montre, pour donner quelque valeur à ses pronostics, purement arbitraires d’ailleurs...

La voiture arriva deux heures et demie plus tard. Pendant qu’on la déchargeait avec beaucoup de précautions, Robardet dit à Guillaume:

—Vous feriez bien de manger un morceau, puisqu’il est l’heure de déjeuner...

Il ne dit pas: «Nous ferions bien», il a le sentiment des nuances.

Et il a aussi des principes: il ne faut jamais inviter à déjeuner l’ami qui vous a à son bord. On a l’air de ne pas vouloir rester son obligé... C’est presque indélicat.

Ils allèrent dans un restaurant des Champs-Elysées. Robardet évita de prendre la carte en main et de commander le menu, mais il donna des conseils.

Après le déjeuner, les deux amis se rendirent en hâte au garage, où l’imposante cinquante-chevaux à six places, toute neuve, semblait les attendre pour partir... Mais en s’approchant ils virent qu’elle n’avait que trois roues et reposait en partie sur un cric, ce qui ne laissa pas de les inquiéter, d’autant que le garage était absolument désert et qu’on ne savait pas ce qu’était devenu le mécanicien.

Au bout de quelque temps un jeune ajusteur, vêtu de toile bleue, passa nonchalamment sous le hall et voulut bien leur expliquer qu’une des roues était à l’atelier... Elle tournait mal, et la fusée avait besoin d’un coup de lime. Il ajoutait que cela durerait un quart d’heure. Puis il s’éloigna, en rêvant.

Deux heures après, l’auto était toujours sur ses trois roues. De l’avis des gens compétents, il vaut mieux ne pas s’embarquer sans la quatrième roue, dont l’absence compromet gravement l’équilibre de la voiture (étant donné surtout que, pour se mettre en marche, on préfère retirer le cric...).

Enfin, vers quatre heures, deux ouvriers entrèrent sous le hall, en poussant devant eux la roue, comme un lourd cerceau. L’un des ouvriers prit dans un pot de fer une espèce de confiture jaunâtre; il prenait ça à pleines mains comme un enfant mal élevé. Puis il fourrait cette confiture tout autour de la fusée... Enfin il mit la roue en place avec de grandes précautions. Il semblait que tout fût terminé. Mais ces ouvriers étaient enragés de précision; ils tirèrent des mètres en cuivre de leur poche, se mirent à mesurer l’écartement des roues, à serrer et à desserrer les écrous de la barre de direction, dans une folie de minuties que Guillaume et Robardet arrivaient difficilement à comprendre.

* * *

Cependant, depuis pas mal de temps déjà le soleil avait déserté les vitres du hall. Il s’en allait vers l’Occident, en prenant sur la voiture une avance considérable.

Guillaume se demandait s’il était sage de partir, étant donné qu’on ne se mettrait guère en route avant six ou sept heures. Mais Robardet lui persuada que la marche de nuit était bien préférable... Il avait quitté son petit appartement, sa malle était faite et il ne se souciait pas de passer une nuit à l’hôtel.

Enfin il arrive toujours un moment où une réparation est terminée. C’est à la minute où l’on n’y pense plus, où l’on en a pris son parti. Les voyageurs furent invités à s’installer, et la voiture, dont les quatre roues semblaient tourner comme par enchantement, quitta victorieusement le hall, gagna la porte du Bois, puis Saint-Germain, puis la route de Quarante-Sous.

Robardet était joyeux. Guillaume pensait: «Pourvu que tout aille bien!»

Robardet s’était emparé d’un plan immense dont il suivait les lignes rouges. Guillaume, qui sait cependant lire les plans, n’avait point osé, impressionné par son autorité, lui retirer ses fonctions.

La bonne route n’est malheureusement teinte en rouge que sur le plan. Dans la réalité elle est blanche comme les autres. Par deux fois Robardet envoya le mécanicien dans une direction qui n’était pas celle qu’il fallait, ce qui donna l’occasion de vérifier l’excellence de la marche arrière.

Après avoir dîné à Evreux, on repartit, phares allumés, dans la nuit. Guillaume, qui n’avait jamais voyagé après neuf heures du soir, n’était pas tranquille, d’autant qu’à partir de Lisieux on devait prendre des petits chemins pour arriver à Gerbeville et qu’il était peu probable que la science topographique de Robardet se perfectionnât dans l’obscurité...

La lampe électrique allumée dans la voiture projettait assez de lueur pour qu’on pût examiner le plan. Robardet donnait fidèlement les instructions au mécanicien... Mais il les donnait toujours un peu tard et disait: «A droite! à droite!» quand on s’était déjà engagé sur la route de gauche.

Guillaume était un peu inquiet. Il se demandait comment tout cela allait finir...

* * *

Cela finit de la façon la plus simple du monde:

A un tournant du chemin, la voiture alla dans une barrière, qu’elle coucha sous elle, pendant que le lecteur du plan annonçait:

—Un passage à niveau!

Il ne se trompait pas. C’était bien un passage à niveau...

La cinquante-chevaux alla donner contre un petit mur qui se trouvait de l’autre côté de la voie. On entendit un fracas terrible...: les phares, brisés, s’éteignirent... Quelques instants après l’homme du passage à niveau arriva avec une lanterne—car les gardiens des passages à niveau ont toujours des lanternes allumées à côté de leur lit, afin d’arriver en toute hâte auprès des chauffeurs blessés qui sont venus heurter, la nuit, les passages à niveau dépourvus de lanternes.

On réussit à faire sortir la voiture de la voie et à la mener sur la route. La barre de direction était complètement faussée, mais avec beaucoup de précautions ils purent parcourir à six à l’heure les douze kilomètres qui les séparaient de Gerbeville.

Guillaume ne disait rien. Le chauffeur était sombre. Robardet gardait la sérénité d’un homme vraiment fort...

On arriva à Gerbeville à trois heures du matin. Tout le monde était couché. A la lueur d’une triste lanterne le mécanicien examina les blessures de la voiture: quinze jours de traitement au garage et chez le carrossier. Pendant ces deux semaines on pourrait se distraire en faisant des excursions aux environs, à pied, ou en louant des voitures à âne, ou bien encore en allant chercher à plusieurs kilomètres un train qui, deux fois par jour, venait troubler la tranquillité d’une petite gare.

—C’est, disait Robardet, un peu de ma faute, si tout cela est arrivé.

—Mais non, dit poliment Guillaume.

—Mais si, dit Robardet. En tous cas, après cet accident, où nous avons couru ensemble un si grand péril, je ne peux plus vous quitter comme ça. Je reste avec vous toute la saison.

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