LA PETITE BÉBÊTE —————
Reading edition
—Oui... c’est lui... c’est le chien... le petit chien... la peti bébête.
Voilà ce que l’on disait dans le jardin, pendant que, dans ma chambre, la fenêtre ouverte, j’étais assis à ma table de travail, devant une page toute blanche, blanche insolemment, blanche impitoyablement. Pourquoi les pages blanches ne se noircissent-elles pas toutes seules?
Il était dix heures du matin. Il fallait travailler, puisque, ce jour-là, on n’allait pas en automobile. Le maître de la maison était parti dans la baie, sur un bateau, et il reviendrait fièrement à midi chargé de deux ou trois oiseaux coriaces...
—Oui.. c’est lui... c’est le chien... c’est la peti bébête.
La peti bébête était un loulou blanc, pas trop petit. Il passait pour très indépendant et pas caressant: quelques bonds, moins affectueux que protocolaires, quand il revoyait sa maîtresse, ou le mari de sa maîtresse, ou le fils de sa maîtresse, et c’était tout. On l’appelait Kiki. Ce n’était pas un nom extraordinaire, mais c’était le nom de ses prédécesseurs. Le premier Kiki était mort à la fleur de l’âge, écrasé par un fiacre; le deuxième Kiki avait eu la maladie. On avait pris ce Kiki-là à quatorze mois, tout élevé.
Il savait, à l’origine, donner la patte et faire le beau. Mais on se lassa de lui faire exécuter ces exercices serviles, et il les oublia.
Kiki, indifférent à la plupart des êtres, n’avait qu’une haine: il détestait Poteau, un grand griffon, et il fallait toute la tendre amitié qui unissait leurs deux maîtresses pour que la haine réciproque des chiens n’engendrât pas de discordes plus graves.
Jenny, maîtresse de Poteau, Léonore, maîtresse de Kiki, se désespéraient de voir leurs chiens se détester. Et l’on sentait bien que les torts ne venaient pas de Poteau, qui n’aurait pas demandé mieux que de frayer gentiment avec Kiki. Mais il y avait entre eux une différence de race. Le gros Poteau, avec ses bons yeux jaunes perdus dans son visage poilu, avec ses moustaches pendantes et toujours mouillées, ressemblait à une sorte de chemineau, rude et naïf. Il mangeait tout ce qu’on lui jetait, d’un seul coup de gosier, comme font les prestidigitateurs quand ils avalent des œufs. Il eût avalé d’un trait des palets de fer, telle la grenouille du jeu de tonneau. Sa gueule avide prenait le pain et les os n’importe où, dans le sable ou dans la boue.
Kiki, petit grand seigneur, n’acceptait que des mets de choix; sucre, gâteaux ou croûtes de fromage. Il allait bien flairer le derrière des autres chiens, mais rapidement, et par simple tradition. Pendant que Poteau courait dans le jardin ou par le bois, traquait des bêtes mystérieuses et souillait dans la terre remuée sa barbe et son museau frénétique, le délicat Kiki se plaisait dans la lingerie dont il était le petit dieu familier. Il s’endormait au bruit de la machine à coudre, ou bien, assis sur le rebord de la fenêtre, tout au coin, il regardait la campagne, et semblait très digne et très fier, comme le chat du théâtre Guignol.
On ne sait au juste les fonctions que Kiki s’imaginait remplir, mais elles étaient, à coup sûr, fort importantes. Dans son esprit, il était une sorte de héraut, et l’introducteur des visiteurs. Il était doué d’un gosier mécanique infatigable. On renonça à l’emmener en auto parce qu’il jappait sans relâche; on craignait aussi qu’il ne prît l’intérieur de la limousine pour un champ clos dans lequel il faudrait vider, avec Poteau, une vieille querelle de race.
En revanche, nous ne manquions jamais d’avoir comme compagnon l’énorme et humide Poteau. Jenny, sa maîtresse, était dévorée de soucis quand elle le laissait à la maison. Douée d’une sensibilité très vive, elle n’hésitait pas à prêter à son chien la même âme affectueuse. Elle se figurait qu’il était malade d’être séparé d’elle.
Nous revenions d’ordinaire à la nuit tombante, et nous retrouvions dans la cour le Kiki délaissé qui était couché sur une marche du perron, en compagnie de Gypsie, une chienne fox-terrier, grasse, blanche et truffée comme une oie de Noël.
Kiki ne manquait jamais de se précipiter sous l’auto, et c’était chaque fois un petit frémissement dans l’assistance. Tout le monde savait pourtant que Kiki était fort adroit, qu’il évitait les roues, et qu’il ne se livrait à ce genre d’exercice que pour étonner son monde.
* * *
Un soir, nous ne vîmes pas Kiki dans la cour. Seule, la chienne truffée vint au-devant de nous. On demanda où était Kiki, d’abord à la chienne, qui ne répondit pas, et ensuite à tous les domestiques. Kiki n’était nulle part, ni dans la lingerie, ni dans aucune des chambres. Le petit garçon de l’épicier, qui apportait du gruyère, l’avait aperçu dans la campagne, un peu plus loin que la maison du notaire.
Léonore ne disait rien; elle était toute pâle, les yeux plus noirs encore que de coutume... Nous avions faim, mais nous comprîmes qu’il ne s’agissait pas de se mettre à table. Les uns partirent à pied; ceux qui avaient des vélos durent les enfourcher... Nous nous dispersâmes dans tout le pays, chacun avec une grande ambition au cœur: il s’agissait d’être celui qui ramènerait Kiki, qui ferait preuve dans cette poursuite d’une habileté à la Sherlock Holmes, capable d’étonner pendant plusieurs jours toute la maison...
Ce ne fut pas moi qui eus cette gloire. Sans lampion pour me guider, je fis à vélo le petit circuit qui m’avait été indiqué. Je m’avançai sur la route déjà noire, avec ardeur et précaution, et je criais: Kiki! Kiki! à tous les échos. (On sait que dans ce cas les échos ne répondent jamais rien.)
Quand, au retour, j’arrivai en vue de la maison, je m’aperçus à un vif mouvement de lumières qu’il y avait certainement du nouveau. On avait mis la main sur Kiki, et le Sherlock Holmes n’était heureusement pas un invité, mais un humble jardinier, dont le succès ne portait ombrage à personne.
Kiki avait été retrouvé en compagnie d’une chienne extrêmement laide, et qui n’était d’aucune race! Ainsi, ce chien aristocratique s’était mésallié!
Tout le monde, à table, l’en blâma fortement, sauf Léonore, qui, pleine d’indulgence et de joie, avait pris Kiki sur ses genoux, et, oubliant de manger, lui répétait sans relâche:
—C’est lui... C’est le chien... le petit chien... la peti bébête!....
Le lendemain, nous eûmes la peti bébête en supplément dans la voiture. On pensa qu’il attaquerait Poteau et que la situation ne serait pas tenable. Mais ils tenaient à rester dans l’auto et firent une trêve habile. Kiki, jappeur infatigable, remplaçait dans les villes la trompe, la sirène et autres signes avertisseurs; quand il cessait de japper, il mordillait toutes les bottines du bord, ce pendant que le bon, le fidèle Poteau, la langue pendante, n’arrêtait pas de baver sur nos pantalons.