A L’ÉTROIT —————
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Nazzaro, à la vitesse moyenne du Circuit, ne mettrait pas tout à fait deux minutes et demie pour aller de la Madeleine à la Bastille. Et il est probable qu’il irait un peu plus vite encore, car le parcours n’est pas très accidenté.
Ce serait d’ailleurs une jolie course à faire, un dimanche matin. On arrêterait la circulation pendant une heure ou deux. On se servirait de la rue de Lyon pour la lancée et on aurait la rue Royale et la place de la Concorde pour s’arrêter.
La Coupe des Grands Boulevards... L’Auto devrait étudier ça.
Grâce à la locomotion nouvelle, les distances de ville n’existent plus. Quand on a une auto devant sa porte, et qu’un rendez-vous vous appelle à quatre heures, on quitte son bureau à quatre heures dix. Et l’on arrive avant que le quart d’heure de grâce ne soit écoulé.
D’ailleurs, les distances de ville à ville existent à peine. Les grandes routes sont devenues des rues. Ainsi, un peu après Bonnières, on se trouve en présence de deux rues, la rue d’Evreux et la rue de Rouen. On salue dix voitures au passage entre Evreux et Lisieux. C’est comme une allée du Bois.
La France, qui nous semblait quelque chose d’énorme, d’inconcevable, d’aussi grand que le monde, la France, on voit ce que c’est maintenant: un très beau patelin, mais en somme assez limité. L’Italie, la Suisse, l’Allemagne, ce n’est pas plus loin que jadis la banlieue. Constantinople, Pétersbourg, c’est, si vous voulez, la grande banlieue.
Pour faire ce qui s’appelle une excursion, il faut franchir l’Oural ou l’Asie Mineure. Aller jusqu’au bout de la Sibérie, ça commence à être un petit voyage. Mais un voyage n’est sérieux que si l’on traverse le détroit de Behring.
Dans quinze ans on fera le tour du lac Tchad. Nous connaîtrons le Sahara comme le Ranelagh. Et on vendra de l’essence à 39 centimes dans les moindres oasis.
C’est à ce moment que l’automobile, victorieuse du cheval, commencera à s’attaquer au chameau. Et le chameau mordra bientôt le sable du désert.
Sur de jolies routes arctiques et antarctiques, des chauffeurs velus s’avanceront irrésistiblement vers les pôles, au grand effroi des ours blancs, qui courront bêtement devant les voitures, comme les veaux des zones tempérées.
Tout le monde, en voiture et en voiturette, ira regarder la figure du pôle nord, et l’on retournera chez soi en disant: «C’est ça? Eh bien! vrai!» On aura beau édifier aux deux pôles une petite colonne, pour montrer que c’est bien là; on aura beau mettre à côté une balance, un truc pour la bonne aventure et un appareil automatique pour distribuer des cartes postales et des flacons d’odeur, on n’empêchera pas que le pôle Nord et le pôle Sud seront des petits endroits sans gaîté... Alors ayant tout épuisé des joies panoramiques de la terre, on commencera à se trouver à l’étroit sur cette boule archi-connue. Et on cherchera les moyens d’aller dans les autres astres. Au fond, on ne s’en est jamais occupé sérieusement. Mais maintenant tout le monde est las de rouler sur les mêmes méridiens et sur les mêmes degrés de latitude. Alors il faut espérer que nos aérostiers, nos constructeurs de moteurs, vont s’y mettre, et qu’ils vont inventer le merveilleux appareil qui nous permettra de parcourir les 66 millions de kilomètres qui nous séparent encore de Mars, les jours où il veut bien se rapprocher de nous.
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Ce n’est pas évidemment pour rien et par hasard que le grand installateur du système planétaire nous a placés à proximité de ces deux planètes, Mars et Vénus, dont l’une est de 57 degrés plus froide et l’autre de 55 degrés plus chaude que la Terre. Le temps n’est pas éloigné où nous irons passer l’hiver dans la planète Vénus et l’été dans la planète Mars.
Les habitants de Mars, qui vivent depuis pas mal de temps dans cette température de 30 degrés au-dessous de zéro, ont dû prendre des mesures en conséquence. Leurs organismes sont habitués au froid. C’est une race très remuante et très active, à l’opposé des indolents habitants de Vénus, qui doivent avoir les côtes en long.
D’ailleurs des gens dignes de confiance qui ont connu en Russie ces températures martiennes de 30 au-dessous m’ont affirmé que, par les temps secs, on ne sent pas le froid.
Trente degrés, qu’est-ce que c’est que ça? C’est une température terrienne. Ce qui commence à compter, ce sont les 219 degrés de Neptune.
Il est évident que ça devient plus anormal, et que les gens de là-bas doivent mener une autre vie que la nôtre.
D’abord, à ce numéro-là du thermomètre, la plupart des corps changent d’état. Tel gaz, pimpant et léger, est un liquide moins dégagé d’aspect, ou même un solide inerte et sans grâce.
Il est bien probable que les Neptuniens ne sont pas faits comme nous. Peut-être ressemblent-ils à ces bêtes antédiluviennes qui allongent dans le musée de Kensington leur squelette interminable... Mais puisque nos astronomes à la vue courte ne nous donnent pas sur eux de renseignements suffisants, nous aimons mieux nous figurer qu’ils nous ressemblent. C’est ainsi que nous façonnons Dieu à notre image. Admettons que les Neptuniens sont des gens comme nous, mais plus grands, proportionnés à leur planète. Et imaginons, derrière un vaste zinc, un limonadier géant débitant de l’air en bouteilles et même en magnum, pendant qu’à la terrasse un autre gars de Neptune se fait servir comme apéritif de l’oxygène absinthé.