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Les Romans de la Table Ronde (4/ 5)

LANCELOT DU LAC. (continued 3)

Reading edition

Elle avait séjourné comme leur reine deux ans et un tiers, depuis la Pentecôte jusqu'à la fin de février de la troisième année. Quand ils approchèrent de Carduel, Galehaut et Lancelot rencontrèrent le roi Artus, venu au-devant de la reine. Le roi leur fit le meilleur visage du monde, bien qu'il ne fût pas encore consolé de la mort de la demoiselle de Carmelide. Mais de tous ceux qui témoignèrent leur joie du retour de la reine, nul ne fut aussi ravi que messire Gauvain; il courut vers elle les bras ouverts, et ne pouvait se lasser d'embrasser et baiser Lancelot et Galehaut.

Et Galehaut dit au roi: «Sire, je vous rends la dame que vous aviez confiée à ma garde. Si je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, que Dieu et les sept Saints de cette église ne me soient jamais en aide!» Et il tendait les mains vers la chapelle. «Je le crois, beau doux ami, répondit le roi; il ne sera jamais en mon pouvoir de reconnaître ce que vous avez fait pour moi. J'aurai pourtant à vous demander un nouveau bienfait.» Il disait cela tandis que Lancelot restait volontairement à l'écart pour s'abandonner à ses tristes pensées; car il prévoyait que la compagnie de la reine allait lui être ravie. Galehaut, de son côté, craignait de perdre son ami, il avait néanmoins prié la reine d'user de tout son crédit sur Lancelot pour le déterminer à reprendre son ancienne place dans la maison du roi, parmi les compagnons de la Table ronde.

Le soir même, le roi et la reine furent réunis devant Sainte Église, par les archevêques et évêques de la Grande-Bretagne. Mais Lancelot ne pouvait partager la joie publique; il demanda congé à la reine et retourna en Sorelois, sans en donner avis au roi.

À deux jours de là, le roi prit à part Galehaut et la reine: «Je vous prie, leur dit-il, sur la foi et l'amour que vous me portez, de faire en sorte que Lancelot me pardonne et me rende sa compagnie.—Je lui parlerai, dit Galehaut, mais il n'est déjà plus ici; depuis trois jours il a repris le chemin de mon pays.—J'en suis marri, dit le roi, je pensais lui faire cette demande à lui-même, après vous avoir parlé. Il a tant fait pour la reine qu'il n'aurait pu lui refuser.—Ah! Sire, dit alors la reine, je ne trouve pas qu'il ait tant fait pour moi; ne vient-il pas de partir sans nous demander congé? Pourtant, j'aime mieux qu'il s'en soit allé ainsi que si je l'avais vu refuser ma requête.—Madame, dit Galehaut, il faut beaucoup supporter d'un prud'homme tel que Lancelot: Dieu lui a donné un cœur qui ne peut oublier les services rendus ni les injures reçues. Je l'en ai bien souvent repris, et je n'ai pu jamais rien gagner sur lui. Il tient à grand dépit la conduite du roi qui n'aurait pas dû soutenir l'accusation et le contraindre à fausser le jugement des barons de Carmelide.»

Le roi écoutait et reconnaissait volontiers ses torts; car il se sentait un penchant très-vif pour Lancelot, comme on put le voir en maintes occasions. Longtemps même, on tenta vainement de lui donner des soupçons sur la nature des sentiments de la reine.

«Quoique Lancelot puisse faire, disait-il, jamais il ne dépendra de moi de le haïr. Il faut donc que vous l'apaisiez, compain Galehaut, si vous désirez que mon cœur soit à l'aise. Tout ce qu'il voudra demander, je jure sur les Saints et devant vous de l'accorder.» Galehaut promit de revenir avec Lancelot pour les fêtes de Pâques; la reine à son tour, dès que le roi fut éloigné, le conjura de ramener l'ami dont elle attendait toutes ses joies. «Et ne craignez pas de perdre sa compagnie; je saurai bien vous la conserver telle que vous en jouissiez dans vos îles lointaines.»

«Ah! ma dame, dit Lancelot en pleurant, le moyen de vous voir agenouillée devant moi? Épargnez-moi cette douleur.—Non, Lancelot, il me plaît qu'il en soit ainsi.» Lancelot n'ose plus insister.

La reine en le quittant se rendit, accompagnée de Galehaut, dans la salle où se tenait le roi. «Nous n'avons pu, dit-elle, rien obtenir de Lancelot. Nous ferons pourtant un dernier effort: invitez-le à venir ici, et que chacun imite ce que nous entendons faire.» Dès que Lancelot arrive dans la salle remplie de barons, chevaliers, dames et demoiselles, Galehaut commence à le prier, il refuse: la reine à son tour l'implore, il se détourne. «Je ne tiens pas, dit-il, à nouvelles compagnies; je suis content de celles que j'ai.—Le roi, fait Genièvre, vous offre tout ce qu'il possède.—Dame, pour Dieu! n'insistez pas; ne m'obligez pas à parler contre mon cœur: non que je garde au roi la moindre haine; pour le servir, j'irais volontiers au bout de la terre; mais je n'entends plus engager ma liberté.»

La reine croit le moment arrivé: elle se laisse tomber à ses pieds; Galehaut, les dames et les demoiselles suivent son exemple. Lancelot fait effort sur lui-même pour paraître courroucé; enfin, il relève de ses mains la reine et Galehaut; et se tournant vers le roi, il s'agenouille et s'humilie: «Ordonnez de moi, sire, tout ce qu'il vous plaira.» Le roi à son tour le relève et le baise sur la bouche. «Grands mercis, dit-il, beau doux ami! Je vous promets une seule chose, c'est de ne vous plus donner le moindre sujet de courroux. Je le jure par la haute fête que nous célébrons aujourd'hui.»

Ainsi fut faite la réconciliation du roi Artus et de Lancelot qui redevint compagnon de la Table ronde. Et dès ce moment, le roi rentré en grâce avec l'Église et avec la reine, ne croyait plus rien avoir à désirer.

LXXIII[56].

Le roi Artus séjourna à Dinasdaron toute la semaine. Afin de mieux célébrer le retour de la reine et sa réconciliation avec Lancelot, il donna rendez-vous à ses barons, pour les fêtes de la Pentecôte, dans sa ville de Londres. Il désirait y donner en présence de toute sa cour l'adoubement de chevalier au jeune Lionel de Gannes.

Jamais il n'y eut une réunion si brillante de barons, de dames et demoiselles; on vint à Londres de toutes les villes non-seulement de la Grande-Bretagne, mais aussi de France, d'Allemagne et de Lombardie.

La forêt de Varannes, bien qu'assez peu éloignée de la Tamise, passait depuis longtemps pour être des plus aventureuses; et les quatre chevaliers n'ayant pas pris leurs armes, ne voulaient pas s'y engager à une grande profondeur. Mais ayant avisé un endroit tapissé d'herbes et de fleurs sauvages, ils s'arrêtèrent sous un grand chêne au feuillage épais et riant, comme ils sont tous à la fin du mois de mai. Alors ils se mirent à parler de tout ce qu'on racontait de la forêt. «J'ai dessein, dit messire Gauvain, de pénétrer dans toutes ses profondeurs, et d'y rester plusieurs fois vingt-quatre heures, pour m'assurer de la vérité de ce qu'on nous en dit. Mais je ne voudrais pas chevaucher la veille d'une fête comme celle-ci; je compte donc y revenir demain lundi.» Mess. Yvain, Clarence et Lancelot convinrent de l'accompagner, et de ne mettre personne dans le secret de leur entreprise.

Comme ils devisaient, un grand valet trempé de sueur vient à passer et s'arrête un instant pour les regarder. «Qui es-tu, frère?» lui demande messire Gauvain. Au lieu de répondre, le valet retourne rapidement son cheval, broche des éperons et disparaît. «Ce valet, dit messire Yvain, semble avoir perdu le sens. Il courait à bride abattue comme s'il eût craint d'arriver trop tard, puis il rebrousse chemin aussi vite qu'il était venu.» Mais bientôt, ils entendent un grand bruit de chevaux. Un chevalier d'une taille gigantesque, à l'écu blanc au lion de sinople, armé de toutes armes, et monté sur un des plus grands coursiers du monde, paraît avec le valet qu'ils avaient vu l'instant d'auparavant. «Qui de vous est Gauvain? demande le géant.—C'est moi; que lui voulez-vous?—Vous le saurez bientôt.» Et ce disant, il va à mess. Gauvain qu'il frappe rudement de son glaive; et pendant que messire Gauvain saisit le frein du cheval et tente de toucher au pommeau de l'épée pour la tirer du fourreau, il est lui-même soulevé, retenu par le milieu du corps et placé en travers du cheval aussi facilement que si l'inconnu avait eu affaire à un enfant. Les trois compagnons se lèvent pour l'arrêter, mais le cheval se dresse, renverse et frappe de ses quatre pieds mess. Yvain, et l'inconnu s'éloigne, emportant mess. Gauvain entre ses bras. Les trois amis suivent ses traces aussi vite qu'ils peuvent, mais ils ne tardent pas à rencontrer vingt chevaliers bien armés. Lancelot, quoique en simple surcot et sans épée, allait les attaquer, quand messire Yvain l'arrêtant: «Qu'allez-vous faire? est-ce prouesse de se heurter seul, à pied et désarmé, contre vingt cavaliers armés de toutes pièces? Faisons mieux: retournons à nos tentes, armons-nous secrètement et revenons, sans rien dire au roi ni à la reine de l'enlèvement de messire Gauvain: nous le délivrerons ou nous partagerons sa mauvaise fortune.»

LXXIV.

Le valet ouvre la porte, étable le cheval et mène le duc au donjon qui occupait le milieu de la cour. Il le fait monter dans cette tour éclairée de cierges et de torches comme s'il était jour. Là, on le débarrasse de son écu, de son glaive, on le fait asseoir sur une couche, et bientôt sort des chambres une belle demoiselle tenant sur le bras un manteau d'écarlate, à panne de menu vair. Le duc la prenant pour la dame du château se lève: «Soyez la bien venue, dame! lui dit-il.—Sire, je suis une pauvre fille au service de la dame de céans.—En vérité vous seriez dame et dame riche, si la beauté donnait la seigneurie.» La pucelle remercie, lui pose le manteau sur le cou et retourne d'où sans doute elle était venue.

Grande fut la surprise du duc: il se souvint aisément de tout cela, mais il avait oublié sa cousine, à compter du jour où on l'avait mariée; il ne la croyait même plus de ce monde. «Belle cousine, lui dit-il, ma joie de vous retrouver est égale à la vôtre. Si je n'avais cru que Dieu vous avait à lui rappelée, je vous aurais depuis longtemps cherchée.—Et comment se fait-il, beau cousin, que vous chevauchiez tout armé, la veille de cette grande fête de Pentecôte?—Nous suivons les traces de messire Gauvain, qu'un grand chevalier inconnu a emporté. J'ai quitté la ville avec deux autres chevaliers, mais à l'insu du roi Artus, de la reine et de la cour.» Le duc indique alors la haute taille, les armes, le cheval du ravisseur que la dame n'a pas de peine à reconnaître. «C'est, dit-elle, Karadoc de la Tour douloureuse, le plus traître et le plus fort des hommes. Jamais il n'épargna chevalier, et je vous conseille de ne pas aller plus avant. Celui auquel est réservé de le vaincre n'est pas encore venu.—J'ai bien vu, répond Clarence, que Karadoc était de grande force, mais force n'est pas bonté; plaise à Dieu que je le rencontre le premier!—Et moi, je ne crains rien autant dans le monde. Je vous en prie, beau cousin, ne tentez pas ce que personne n'a pu mettre encore à bonne fin.—Ma belle cousine, vous me prêcheriez en vain; je ne puis laisser volontairement à messire Yvain où à Lancelot l'honneur de châtier le ravisseur de messire Gauvain.» La dame se tut et fondit en larmes. Mais les lits étaient dressés, on apporta le vin du coucher et ils se séparèrent.

Le duc fut longtemps avant de s'endormir. Au matin, comme il se levait, il vit venir à lui sa cousine. «Au moins, dit la dame, ne partirez-vous pas sans recevoir mes recommandations. Je charge un de mes valets de vous mettre dans le droit chemin et de vous accompagner jusqu'en vue du château de Karadoc; les voies sont tellement croisées que vous ne sauriez de vous-même vous y reconnaître. Quand vous aurez franchi le tertre qui domine le château, vous connaîtrez qu'il en est peu d'aussi forts, d'aussi difficiles à conquérir. Devant la première porte vous trouveriez dix hommes armés: si vous parveniez à les abattre sachez, qu'en passant outre vous ne laisseriez plus à l'odieux Karadoc d'autre gage que votre tête: jamais chevalier entré de ce côté n'en est revenu. Mieux sera donc pour vous de prendre l'autre voie, celle qui longera le fossé jusqu'à la première poterne: vous y arriverez en passant sur une planche étroite qui vous conduira, non sans danger, de l'autre coté du fossé.

«La poterne tient à la première des trois murailles qu'il vous faudra franchir. Si vous avez toute la prouesse nécessaire pour vaincre les obstacles que vous rencontrerez, si vous renversez le dernier chevalier de Karadoc, vous arriverez à l'entrée d'un beau jardin au milieu duquel se dressera une tour, et au pied de cette tour une belle fontaine. Vous pourrez monter aux chambres de la tour, et vous y trouverez une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre lignage. Vous la saluerez de par la dame de Blancastel, et si elle a gardé la foi qu'elle m'a donnée, vous la prierez de vous aider dans votre entreprise. Pour prévenir tous ses doutes, vous lui remettrez cet anneau qu'elle me donna la dernière fois qu'elle vint me voir; car elle avait été longtemps ma demoiselle, et quand vivait mon seigneur d'époux, et depuis sa mort. Surtout, dites-lui que vous êtes mon cousin germain, l'homme que j'aime le mieux au monde.»

Il achevait de parler, quand une demoiselle sortit du bois tout effrayée. Elle tenait dans ses mains les longues tresses coupées de ses blonds cheveux; un chevalier armé, mais à pied, la suivait de près: «Sire chevalier, crie-t-elle au duc, secourez-moi de grâce!» Le duc s'élance entre elle et le chevalier qui ne l'attend pas et cherche un refuge dans l'épaisseur des bois. «Vengez-moi de ce traître, répétait la demoiselle: il m'a déshonorée de mes tresses et sans vous il m'eût honnie de mon corps.» Le duc pique des deux dans le bois et joint le chevalier comme il venait de retrouver son cheval. Tout en laçant son heaume, l'inconnu demande froidement à Galeschin ce qu'il veut de lui. «Vous traiter comme le mérite tout homme qui insulte dame ou demoiselle.—Beau sire, vous êtes à cheval et je suis à pied; vous n'aurez pas d'honneur à me vaincre si vous ne me donnez le temps de remonter.—Choisissez donc: montez, ou je descendrai.—Je monterai. Mais enfin que me voulez-vous?—Je veux te châtier pour avoir, dans un pareil jour veille de Pentecoste, outragé cette demoiselle.—Je ne l'ai pas même couchée sur l'herbe. Au reste, je vous attends, car je n'en craindrais pas deux comme vous.» Alors le duc broche son cheval: le choc fut rude, l'inconnu était le plus grand des deux. Les écus sont traversés, le fer s'arrête sur les hauberts; mais le duc, plus adroit et plus exercé, jette son adversaire dans une mare fangeuse, sous le ventre de son cheval. Par malheur, en passant outre le cheval du duc heurte l'autre et s'affaisse. Le duc quitte les étriers, franchit la mare, revient l'épée levée sur son adversaire qu'il aide d'abord à se dégager. Puis, cela fait, il lui arrache le heaume et fait mine de lui trancher la tête. «Ayez merci de moi!» dit en gémissant l'inconnu.—Je l'aurai tel qu'il plaira à la demoiselle.—Hélas! je l'ai trop maltraitée; je lui offre l'amende qu'elle voudra.» Le duc revenant à la demoiselle: «Que voulez-vous que je fasse de cet homme?—Vous voyez mes tresses coupées; jugez ce qu'un tel affront mérite.—Vous a-t-il fait autre honte?—Non, grâce à Dieu et à vous; mais il n'a pas dépendu de lui.» Le duc retourne au chevalier. «—Je veux savoir qui vous êtes, vous et ceux qui ont massacré les hommes de la dame de Cabrion, et emmené messire Gauvain.—Je ne le dirai pas.—Vous mourrez donc.—Non! je vais le dire; c'est Karadoc.—Pensez-vous qu'il mette à mort messire Gauvain?—Non; mais il lui fera toutes les hontes. Il le hait pour avoir tué un de ses oncles, bon chevalier. Je vous ai répondu, sire, ayez merci de moi!—La merci qu'il plaira à cette demoiselle de prononcer. Demoiselle, voici l'épée de ce mauvais chevalier; décidez l'usage que j'en dois faire.» Alors l'écuyer à la tête bandée s'avance et reprenant l'épée: «C'est moi qui vous vengerai, ma sœur.» La demoiselle regarde ses belles tresses, pleure et dit qu'elle aime mieux le voir mourir. Aussitôt l'écuyer hausse l'épée et fait voler à terre la tête du chevalier.

Ils reprenaient ensemble le chemin frayé, quand l'écuyer aperçoit de loin un de ses compagnons; il lui fait signe d'approcher: celui-ci arrive, salue le duc et lui apprend que la dame de Cabrion n'était pas loin. Le duc de Clarence se fait conduire vers elle, et s'empresse de faire honneur à la cousine du roi Artus et de mess. Gauvain. L'écuyer blessé monte le coursier de celui qu'il a décapité, et le duc, en les recommandant à Dieu, obtient de la dame de Cabrion qu'elle ne parlera pas au roi de la mésaventure de mess. Gauvain.

Le duc et l'écuyer de la dame de Blancastel voient bientôt, à l'entrée d'un carrefour, avancer de leur coté une demoiselle montée sur palefroi: elle demande au duc s'il est le chevalier qui délivrera mess. Gauvain? «—Au moins suis-je, répondit-il, de ceux qui le tenteront, et quoi qu'il puisse advenir, j'y mettrai tout mon pouvoir.—Sire! votre pouvoir n'y fera rien; il faudrait une dose de prouesse dont vous n'êtes pas apparemment pourvu.—Et qu'en savez-vous, demoiselle?—Oseriez-vous me suivre, deux jours durant et pourriez-vous ainsi montrer si vous êtes digne de l'essayer?—Demoiselle, dit alors le valet de Blancastel, monseigneur ne doit pas quitter le bon chemin pour vous suivre.—Ne disais-je pas qu'il n'en aurait jamais le cœur? Et pourtant, il n'aurait pas, où je le voulais mener, la moitié des peines qui l'attendent s'il veut délivrer messire Gauvain.—Je reconnais, demoiselle, qu'il m'importe de chercher à reconnaître si je puis mener à fin une telle entreprise; et si je ne sors pas à mon avantage d'une aventure aisée, je ne dois pas espérer d'en achever une plus difficile. Je suis donc prêt à vous accompagner; advienne que pourra!» Le valet eut beau dire, il lui fallut aller avec le duc et la demoiselle. À l'entrée de la nuit, ils atteignirent un verger fermé de hautes murailles: la demoiselle en fit ouvrir la porte; on les y reçut avec honneur, et le duc fut conduit dans une belle chambre où son lit était dressé.

Le matin, quand il fut levé et armé, la demoiselle vint l'inviter à la suivre: ils descendent un escalier et arrivent dans un souterrain dont les portes étaient de fer. La demoiselle ouvre, et le duc entre après elle. Il aperçoit quatre sergents de haute taille, munis de chapeaux de fer et de pourpoints de cuir bouilli, les bâtons recourbés et garnis d'acier, comme ceux des champions. Ils s'exerçaient à l'escrime; C'était un père et ses trois fils. À la vue du duc, ils s'écartent et se rangent le long des parois, en tenant leurs écus devant eux, sans mot dire. «Suivez-moi,» dit la demoiselle au duc; et elle passe entre les quatre ferrailleurs pour gagner une porte qu'elle entr'ouvre. Le duc voit bien qu'il ne passera pas aussi facilement à travers les vilains; mais il n'hésite pas à suivre la demoiselle. L'épée à la main, l'écu sur la tête, il marche à eux et pare le plus vite qu'il peut les coups de bâton qui lui pleuvent sur le dos et les flancs. Il fait un pas en arrière, revient et s'adosse au mur. Dès lors, il ne les craint plus: leurs bâtons ferrés n'entament pas son heaume; sa bonne épée découpe leurs écus et pénètre à plusieurs reprises dans leurs chairs. Le combat dura longtemps sous les yeux de la demoiselle, attentive à les contempler de la porte qu'elle tenait entr'ouverte. «Chevalier,» disait-elle au duc, «vous laisserez-vous éternellement arrêter? Non, vous n'avez pas ce qu'il faut pour mettre à fin plus grande entreprise.» Ces paroles le font rougir de dépit; et comme les escrimeurs s'abandonnaient, avec plus de rage, il atteint le père du tranchant de son épée et fait tomber le poignet droit qui tenait le bâton. Le blessé pousse un cri douloureux: à la vue de leur père si cruellement mis hors de combat, les trois frères redoublant d'ardeur et de furie: le duc avise celui qui le pressait le plus et fait semblant de le frapper à la tête; quand il lui voit lever l'écu pour prévenir le coup, il lui coule sa lame le long de l'échine, lui sépare la cuisse du corps et l'étend par terre. Pendant que la douleur arrache au navré des hurlements, le duc atteint le second frère sur la nuque qu'il surprend découverte et lui tranche la tête. À la vue de son père et de ses frères, le dernier se décide à gagner la porte qui conduisait au préau. Mais se trouvant arrêté contre le mur, il jette son écu, son bâton, s'agenouille et implore la merci que le duc lui accorde, du consentement de la demoiselle.

Le duc alors détachant son écu le lève sur sa tête et descend dans l'église. Il sent aussitôt un froid glacial; de l'obscurité profonde semble suinter une horrible puanteur. Il revient en arrière pour demander à la demoiselle restée sur le seuil d'où venait cette infection? «Depuis dix-sept ans, répond-elle, tous ceux qui meurent dans l'intérieur de la ville sont transportés et enfouis sous la terre de ce moutier; non par les habitants du château, mais par je ne sais quels diables ou mauvais esprits. Quant aux vivants, il leur est interdit de pénétrer dans le cimetière ou de sortir du château.—De grâce, dit le duc émerveillé, apprenez-moi comment ils soutiennent leur vie.—Par le travail des laboureurs qui cultivent les terres en dehors des murs, comme étant les serfs de ceux qui habitent le château; ils ne sèment et moissonnent que pour eux.

Il rentre alors dans le moutier, et quand il a fait quelques pas, il est de nouveau suffoqué par les odeurs infectes répandues autour de lui; il sent tomber en même temps sur lui une pluie de verges et de pointes aiguës. Son corps fléchit, il plie les genoux, et quand il essaye de se relever, une autre grêle de coups le rejette étendu sans mouvement. Revenu à lui, il fait un nouvel effort, cherche de la main, retrouve la chaîne et se traîne jusqu'à l'entrée du moutier. «Ah preux chevalier! dit la demoiselle, c'est ainsi que vous nous revenez!» Il ne répond rien, mais il rougit, pâlit et se sent d'ailleurs trop brisé pour essayer une seconde fois de rentrer dans l'église. Avant d'avoir eu le temps d'ôter son heaume, il vomit tout ce qu'il avait dans le corps. Le valet le soutient, l'aide à remonter les degrés de la porte et parvient à grand'peine à le remettre en selle. Alors de ce lieu maudit la demoiselle les conduit chez un vavasseur qui les reçoit honorablement. Ils y passèrent la nuit: le lendemain, Galeschin dont les forces étaient revenues voulut en prenant congé savoir l'histoire des quatre vilains qu'il avait mis à mort avant d'arriver à ce Château des ténèbres. Voici comment la demoiselle contenta sa curiosité.

«—Mais, dit le duc, quel intérêt aviez-vous, demoiselle, à voir tomber cette coutume?—Une mienne nièce, à peine âgée de douze ans, avait été, pour sa grande beauté, choisie par l'odieux vilain, et je tremblais qu'elle ne devînt la proie de ses trois ribauds de fils. Je vins donc à votre rencontre dans l'espoir que peut-être à vous était réservé l'honneur de délivrer ma chère nièce et les autres prisonniers.

«Le château où vous n'avez pu faire pénétrer le jour se nomme Ascalon le Ténébreux. Je ne vous ai pas trompé en vous rappelant la prédiction des sages: les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse ne seront abattues que par celui qui dissipera les ténèbres du moutier.

«—Ainsi, dit à son tour le valet quand la demoiselle fut éloignée, puisque vous n'avez plus l'espoir de délivrer messire Gauvain, le mieux sera de revenir sur vos pas. Vous êtes meurtri, rompu et peut-être plus gravement blessé que vous ne pensez; madame votre cousine saura mieux vous guérir que personne.—Tu parles bien; toutefois, puisque je l'ai entrepris, je rougirais de ne pas poursuivre.—Mais, sire, vous êtes maintenant bien loin de la Tour douloureuse; la demoiselle vous en a grandement écarté. Je vous suivrai pourtant, si, malgré mon avis, vous voulez aller plus avant.»

Ainsi chevauchèrent-ils longuement et en silence; le duc songeant avec tristesse au Château ténébreux. Arrivés devant un chemin herbu, tortueux, étroit, depuis longtemps abandonné, le duc dit au valet d'avancer. «Ah, sire! répond l'écuyer, nous sommes dans l'endroit le plus dangereux de la forêt, ce qu'on appelle le Chemin du Diable: mon avis serait donc encore de retourner à Blancastel.—Tu perds une belle occasion de te taire, répond le duc; c'est le fait d'un marchand, non d'un chevalier, de quitter les voies périlleuses pour en prendre de plus sûres. De cette façon, jamais les aventures ne seraient mises à fin. Avançons toujours.» Et ils chevauchèrent de plus belle, comme approchait déjà la nuit.

Le valet apercevant à quelque distance des vaches et des brebis qui paissaient: «Sire, dit-il au duc; il serait temps de reposer; nous ne sommes pas loin d'une habitation, ces troupeaux nous l'indiquent assez. Je vois des bergers montés sur de grandes juments, souffrez que j'aille leur parler.» Le duc consentant, il va les saluer et leur demande s'il n'y avait pas assez près un logis où pourrait passer la nuit un chevalier errant navré de plusieurs plaies. Les bergers, qui appartenaient à un vieux vavasseur de la forêt, répondirent que leur maître hébergeait volontiers les chevaliers errants, et il offrit de les conduire à son hôtel. «Ramenez nos bêtes, dit-il à son compagnon, je me chargerai d'accompagner ce chevalier.» Il les mène ainsi devant une maison de belle apparence; les deux fils du vavasseur les accueillent, désarment le duc et le servent à l'envi. Le vavasseur avait une femme qui visita les plaies du duc encore saignantes. Elle y mit un nouvel onguent et les couvrit comme il convenait. Le lendemain, le valet lui donna ses armes et lui amena son cheval. Le vavasseur voulut le convoyer avec ses fils; chemin faisant il demanda d'où il venait, où il allait. Le duc se tut sur sa dernière aventure; il se contenta de dire qu'il arrivait de Londres et désirait gagner la Tour douloureuse. «En vérité, répond le prud'homme, vous vous êtes dévoyé d'une demi-journée, pour suivre le chemin le plus dangereux et le plus mauvais. D'ici à la Tour douloureuse vous aurez à combattre tant d'ennemis qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul chevalier de les provoquer sans mettre en danger sa vie et son honneur. Laissez-moi vous avertir au moins de tout ce qui peut diminuer vos périls.

Le prud'homme retourna: le duc, seulement suivi de son écuyer, chevaucha sans trouver aventure jusqu'à l'heure de tierce. Arrivés à la Chapelle Morgain, ils reconnurent les deux voies: celle de droite, nouvellement tracée pour esquiver le Val sans retour, et celle de gauche qui conduisait au Val et rejoignait l'autre plus loin. «Voilà, dit l'écuyer, le Val périlleux dont le vavasseur a parlé. Ayez merci de vous-même; vous êtes perdu si vous y entrez, et je n'entends plus vous suivre et risquer d'y être comme vous retenu. Prenez, sire, l'autre voie; elle conduit justement à la Tour douloureuse.—Par Dieu, répond le duc, tu dois penser que je tiens à la vie tout autant que toi; mais ce que je ne puis endurer c'est le renom de recréant.—Ah sire! je vous jurerai par tous les saints de cette chapelle que je ne parlerai jamais de cela à personne.—Je le crois bien: mais moi je ne pourrai m'en taire, puisque nous avons juré de conter à la cour du roi, quand nous y reviendrons, tout ce qu'il nous sera arrivé: je serais donc parjure, si j'en dissimulais la moindre chose. J'irai aussi loin que je pourrai.—Aussi loin qu'il vous plaira, reprend le valet, mais ne pensez pas que je vous suive. Seulement, j'entends rester ici tant que je pourrai supposer que vous ne soyez pas encore prisonnier.—Rien de mieux; attends-moi aussi longtemps que tu dis, et sois à Dieu recommandé!»

Il pressa les pas de son cheval et s'engagea seul dans le Val redouté.

Galeschin s'y engageait le plus tranquillement du monde; mais la pente était si rapide qu'il prit le parti de quitter les étriers et de mener son cheval en laisse. Arrivé au bas du tertre, il vit une épaisse fumée: c'était la vapeur dont le val était fermé. Il remonte à cheval, traverse la clôture simulée, et voit bientôt s'élevant à gauche et à droite de belles maisons. Il retourne la tête, la fumée s'était dissipée, mais il lui sembla que la trompeuse muraille de l'entrée le suivait jusqu'à toucher la croupe de son cheval. En avançant encore il arrive devant une porte trop basse et trop étroite pour un cavalier; il descend donc une seconde fois, laisse le cheval, jette son glaive, détache la guiche de son écu pour le passer au bras gauche; brandit son épée et, la tête baissée, s'engage dans une allée longue, étroite et assez obscure. Il avance cependant toujours: à l'extrémité de l'allée il voit de chaque côté le profil de deux énormes dragons jetant par la gueule de grands flocons de flamme. Deux chaînes scellées dans le mur les arrêtaient par la gorge. «Voilà, se dit Galeschin, de furieuses bêtes;» Involontairement il fait un mouvement en arrière, pour se prémunir contre leur approche; mais la honte le retient comme si tout le monde l'eût vu, il se décide à marcher en avant. Les dragons s'élancent pour lui fermer la voie: ils jettent leurs griffes sur l'écu, déchirent à belles dents les mailles du haubert et pénètrent dans les chairs qu'ils entament jusqu'au sang. Le duc ne recule pas: il donne de son épée sur leurs pis, sur leurs têtes et parvient enfin à passer outre, laissant les dragons lécher le sang qu'ils ont fait jaillir et dont leurs ongles sont humectés. Pour le duc, son premier soin est d'éteindre les flammes qu'ils avaient vomies contre lui; mais il se trouve bientôt devant une rivière bruyante et rapide. Surpris de voir dans le Val un si grand cours d'eau, il désespérait de le franchir, quand il aperçoit une planche longue et étroite sur laquelle il lui fallait tenter de passer. À peine y a-t-il avancé le pied qu'il voit à l'autre bout deux chevaliers armés et l'épée nue, faisant mine de lui défendre le passage. Il éprouve un moment de crainte; car ils sont deux, ils tiennent la rive; lui, s'il chancelle et tombe, ne pourra manquer de se noyer, l'eau étant profonde et noire comme l'abîme. «Je ne reculerai pas,» se dit-il. Mais quand il est au milieu de la planche, le cœur lui tremble, il a grand'peine à se maintenir. Il avance encore: trois chevaliers, non plus seulement deux, lui disputent le rivage; le premier lève son glaive, le second le frappe de son épée sur le heaume, le fait fléchir et enfin glisser dans l'eau. Il se croit perdu, il sent les angoisses de la mort; mais, comme il était déjà pâmé, on le tire de l'eau avec de longs crocs de fer, et quand il ouvre les yeux, il se voit étendu dans un pré; devant lui un grand chevalier qui le somme de se rendre s'il tient à la vie. Il ne répond rien et se redresse à genoux. D'un coup fortement asséné sur le heaume, le chevalier le fait retomber, pose un pied sur sa poitrine, lui arrache le heaume et lui répète qu'il est mort s'il ne fiance prison. Le duc se tait; quatre sergents alors le prennent, le désarment et l'emportent dans un jardin où se trouvaient grand nombre de chevaliers. «Ce chevalier, leur demande-t-on, est-il mort?—Non, mais peu s'en faut; et maudite soit l'heure où cette prison fut établie!» Enfin le duc revient de pâmoison; chacun le réconforte et le console du mieux qu'il peut.

Maintenant que le preux duc de Clarence est ainsi retenu en bonne compagnie, nous l'y laisserons pour nous informer de ce qui advint à messire Yvain, dans la voie qu'il avait choisie.

LXXV.

On se souvient qu'en se séparant de ses deux compagnons dans la forêt de Varenne, mess. Yvain avait lui-même choisi le chemin de gauche. Il chevaucha jusqu'à basses vêpres sans trouver aventure: mais à la nuit tombante, il fit rencontre d'une litière que traînaient deux palefrois. Une demoiselle vêtue de noir l'occupait, le visage découvert, la main appuyée sur sa joue. On aurait loué sa beauté, si les pleurs dont son visage était inondé eussent permis d'en bien juger. Sept écuyers escortaient sa litière, et devant la dame était placé un grand coffre dans lequel gisait un chevalier navré de nombreuses plaies.

Mess. Yvain salua la demoiselle. «Dieu vous bénisse, répond-elle sans le regarder.—Demoiselle, vous plairait-il m'apprendre ce que peut contenir ce coffre?—Ne le demandez pas; ou du moins sachez qu'on ne le découvrira pas sans recueillir honneur ou honte. Il contient un chevalier navré: jusqu'à présent tous ceux qui essayèrent de l'en tirer ont fait de vains efforts. Si jamais quelqu'un y parvient, ce sera après avoir juré sur Saints qu'il vengera ce malheureux chevalier. Apprenez d'ailleurs que l'honneur de le délivrer est réservé au plus preux des vivants. Si donc vous pensez l'être, essayez.

«—Demoiselle, tant de bons chevaliers ont échoué dans cette épreuve que je puis bien la tenter à mon tour, sans être plus qu'eux déshonoré si je ne réussis pas.

«—Vous, déposez la bière sur le gazon,» dit aux écuyers la demoiselle. Cela fait, mess. Yvain lève le couvercle. Le chevalier avait à travers le corps deux plaies de fer de lance, un coup d'épée au milieu du front et l'épaule droite entr'ouverte.

La douleur lui arrachait des cris. Mess. Yvain promit comme loyal chevalier à la demoiselle de venger son ami, et puis il essaya de tirer à lui le navré, mais il fit de vains efforts pour le soulever et il se vit contraint de renoncer à l'ébranler. «Vous aviez droit, demoiselle, dit-il, de penser que je n'étais pas le meilleur des chevaliers, et je le savais bien moi-même. Je voudrais, pour une des plaies de votre ami, qu'un chevalier de ma connaissance eût tenté l'épreuve à ma place. Il n'est pas loin d'ici: si vous voulez le rencontrer, prenez cette voie qu'il a choisie. Je crois que lui seul pourra faire ce que vous désirez.»

De la bretèche, le valet qui cornait voyant approcher messire Yvain: «Sire chevalier, crie-t-il, soyez notre sauveur; des larrons ont forcé ma maison: ils ont tué mes serviteurs, je tremble maintenant pour ma vieille bonne mère et plus encore pour l'honneur de ma jeune sœur.»

Mess. Yvain s'en prit d'abord à ceux qui tenaient la belle jeune fille; il planta son glaive dans le corps du premier; de son épée il fendit le second jusqu'aux dents. Les autres, surpris, abattus, frappés, n'essaient pas de résister: il les poursuit, coupe tout ce qu'il atteint, bras, mains et têtes. En se sauvant, plusieurs cependant lui jettent des haches qui blessent son cheval et lui-même. Deux seulement osèrent affronter le hérisson et sortirent du fossé comme ils purent. Mess. Yvain ne songea pas à les poursuivre.

Le maître de la maison descendit alors de la bretèche et rendit grâces à son libérateur. «Ne regrettez pas votre cheval, dit-il, vous en trouverez un meilleur ici.» En pénétrant dans la maison, ils trouvent la vieille dame renversée sans connaissance; en les entendant venir la jeune fille s'était tapie sous un lit, les prenant pour des voleurs. À la voix de son frère, elle se montre et leur dit que, grâce à Dieu, elle n'avait pas été honnie. «Remerciez, dit le valet, le prud'homme auquel nous devons notre salut: et puisque vous êtes échappée, je me console de la mort de mes sergents.»

On prévoit que mess. Yvain fut courtoisement hébergé la nuit. Quand il fut couché, le valet lui demanda s'il avait l'intention de se lever matin: «Oui, dès la pointe du jour; j'ai plus à faire que vous ne pourrez penser.—Mais sire, reprit le valet, vous n'oubliez pas que demain est fête de Pentecôte: si je ne puis vous retenir, au moins ne monterez-vous pas à cheval avant la messe. S'il vous plaisait, je la ferais dire près d'ici, et je resterais avec vous jusqu'à ce qu'elle fût chantée.—Vous parlez en homme sage et je vous remercie; mais que la messe soit de grand matin.» Le valet s'incline, et se couche dans un lit dressé au pied de celui de mess. Yvain.

Au lendemain, le valet se lève un peu avant le jour et dispose le meilleur de ses chevaux, en attendant le réveil de mess. Yvain. «C'est, dit-il quand il le vit debout, le cheval qui portait mon père, il ne l'eût pas changé pour aucun autre; mais s'il était encore meilleur, je vous le donnerais de plus grand cœur.» Messire Yvain le remercie, monte, et va ouïr la messe à une lieue anglaise de là, dans la compagnie du valet, de la mère et de la sœur. Il fut ensuite convoié jusqu'à deux lieues et prit congé d'eux en leur donnant son nom.

Il va d'abord à la demoiselle, épuisée de douleur et des cris qu'elle avait exhalés; elle avait à peine la force de parler. Elle respirait difficilement, ses yeux étaient rouges et gonflés; la peau qui retenait encore ses cheveux était ouverte çà et là par la violence de l'étreinte. À demi-voix cependant elle disait: «Messire Gauvain, que n'êtes-vous ici!» À ce nom, mess. Yvain avance tout près d'elle: «Demoiselle, qui vous a si cruellement traitée, et que parlez-vous de messire Gauvain, un des hommes que j'aime le plus au monde?—Votre nom? dit-elle à voix basse.—J'ai nom Yvain, fils du roi Urien, cousin germain de celui que vous regrettez.—Hélas! si mess. Gauvain était ici, il mettrait en danger pour me venger corps et âme; je ne suis tourmentée que pour lui avoir rendu service. Il me défendrait, non-seulement pour moi, mais pour celui que vous voyez tout près et qu'ils ont apparemment tué.—Quel est ce chevalier?—Vous le connaissez assez; c'est Sagremor le desréé!»

Grande fut alors l'émotion de mess. Yvain; mais qui va-t-il d'abord secourir, de son ami ou de la demoiselle? Il se décide pour celle-ci, et va couper la branche qui la tenait suspendue. La demoiselle tombe; il allait pour la délier, quand arrive, armé de toutes armes, un chevalier du pavillon: «Sire, dit messire Yvain, je ne sais pas qui vous êtes; mais vous avez grandement forfait en traitant indignement un des meilleurs chevaliers de la maison du roi Artus, et cette demoiselle qui voyageait sous le conduit de messire Gauvain.—Quoi! répond le chevalier, seriez-vous de la maison d'Artus?—Assurément; et ce n'est pas vous qui me le ferez renier.—Gardez-vous donc, je vous défie.» Ils prennent du champ et reviennent l'un sur l'autre: le chevalier brise son glaive sur l'écu de messire Yvain; celui-ci, plus heureux, abat d'un seul coup homme et cheval: et pour empêcher le chevalier de se relever, il repasse cinq ou six fois sur son corps, puis revient à la demoiselle qu'il commence à détacher. Mais un second chevalier sort du pavillon et le défie comme le premier. Mess. Yvain avait à peine eu le temps de dénouer les mains de la demoiselle; il remonte à la hâte, et, le glaive en avant, attend le nouvel agresseur. Ils échangent de rudes coups sur les écus; enfin le glaive du chevalier éclate, messire Yvain l'enlève des arçons, le lance à terre par-dessus la croupe du cheval, et revient de nouveau à la demoiselle. Appuyé sur son glaive il descend et recommence à délier les cheveux; mais ils étaient si longs, si fins et si mêlés, qu'il avançait lentement. «Coupez-les, pour Dieu! lui disait la dolente.—Non, demoiselle, ils sont trop beaux; je m'en voudrais de vous ravir un pareil trésor.» Cependant d'autres chevaliers sortaient du pavillon et lui criaient de se garder; si bien qu'avant d'avoir dénoué toutes les tresses, il lui faut reprendre son glaive et remonter. Tous se précipitent sur lui, le chargent et le font tomber à côté de son cheval. Il se relève et continuait à bien se défendre, quand un des agresseurs dit aux autres qu'il serait honteux à six cavaliers d'en attaquer un seul à pied. «Donnons-lui du moins le temps de remonter; nous aurons encore assez d'avantage.»

Après un instant d'hésitation ils reculent, et celui qui les avait retenus s'adressant à messire Yvain: «Par Dieu, chevalier, si vous nous échappez, vous serez de grande prouesse. Changeons de cheval: le mien vaut deux fois le vôtre, il pourra retarder le moment où vous partagerez le sort d'un autre vassal garotté devant ce poteau.» Il parlait ainsi pour donner le change à ses compagnons; mais il désirait en réalité délivrer Sagremor; car c'était le chevalier que Sagremor, on doit s'en souvenir, avait conquis et reçu à merci, la nuit où il avait accompagné messire Gauvain chez la fille du roi de Norgalles. En récompense, cet homme avait juré de lui venir en aide envers et contre tous. Messire Yvain accepta volontiers l'échange qu'on lui proposait et la lutte recommença. Le chevalier de Sagremor, tout en faisant semblant d'aider ses compagnons, trouvait moyen de se mettre entre eux et mess. Yvain qui était émerveillé d'un secours tout aussi peu attendu. Ici le conte l'abandonne pour nous dire comment de son côté se comportait Lancelot.

LXXVI[75].

Lancelot, en se séparant de mess. Yvain et du duc de Clarence, était entré dans une voie qui rejoignait plus loin celle que mess. Yvain avait choisie. Il ne fit pas de rencontre avant la chute du jour. Après avoir traversé une longue vallée, il franchit le tertre qui la bornait et ne fut plus longtemps sans apercevoir la litière du chevalier au coffre. Il apprit de la demoiselle l'inutile essai qu'avait fait un chevalier portant un écu blanc au lion de sinople. Lancelot à cet indice reconnut messire Yvain: «Veuillez, dit-il à la demoiselle, découvrir ce chevalier.—Volontiers, si vous tentez de le lever en promettant de le venger.» Lancelot promit et les écuyers posèrent le coffre par terre. Alors il passe le bras sous l'aisselle du navré, le soulève sans effort et l'étend doucement sur l'herbe. Le chevalier pousse un grand soupir, et regardant Lancelot: «Sire, bénie soit l'heure de votre naissance! vous avez fait ce que tant d'autres ont vainement essayé. Vous êtes, je le vois bien, le meilleur chevalier du monde, et je vous dois la fin de mes plus grandes douleurs. Elles ne sont plus rien, si je les compare à ce que je souffrais dans le coffre.» Il fait signe à l'un des écuyers: «Hâtez-vous, dit-il, d'aller apprendre à mon père et à mon frère ce que vous avez vu: ce preux chevalier viendra héberger dans notre maison; nous l'y recevrons avec tout l'honneur dont il est si digne.» Le jour finissait; il fallait choisir, de coucher dans la forêt ou de suivre la litière: Lancelot accepta l'offre du chevalier.

L'écuyer s'empressa d'aller annoncer au château l'heureuse nouvelle, pendant que Lancelot aidait à disposer une couche d'herbe verte et de fleurs odorantes: on enveloppa le chevalier dans une couverture, on le replaça sur la litière chevaleresque, et on se mit en route. Le coffre resta sur la voie; le chevalier qui venait d'en sortir craignant en le regardant de raviver ses douleurs.

Le château s'élevait sur les bords de la Tamise; sa beauté et l'agrément de sa position lui avaient fait donner le nom du Gai château. Le vieillard qui en était seigneur se nommait Trajan le Gai; dans sa jeunesse, il avait été compté parmi les plus preux, les plus beaux et les plus amoureux. Ses fils étaient Adrian le Gai que Lancelot venait de retirer du coffre, et Melian le Gai, lequel, aussitôt le message reçu, accourait à leur rencontre. Dès qu'il aperçut la litière, il tendit les bras vers Lancelot, puis il baisa son frère en demandant comment il se trouvait? «Bien, dit Adrian, grâce à Dieu et à ce preux chevalier qui seul a pu, sinon fermer mes plaies, au moins calmer mes douleurs. C'est encore lui, je le sais, qui pourra tous nous venger de nos cruels ennemis.»

Lancelot reconnut ainsi que le grand ennemi du père et des deux frères était encore cet odieux Karadoc, ravisseur de messire Gauvain. Il indiqua à Melian le but de la quête qu'ils avaient entreprise, lui, le duc de Clarence et messire Yvain: «Mais, reprit Melian, vous plairait-il nous apprendre à qui nous sommes tant redevables?—Je vous dirai ce que je n'ai dit encore à nul autre chevalier: mon nom est Lancelot du Lac.—Ah! s'écria Melian, j'ai bien des fois entendu parler de vos prouesses.» Adrian, de son côté, au nom de mess. Yvain, se souvint du chevalier qui avait essayé de le lever. «S'il ne change de voie, dit-il, il lui faudra passer la nuit en pleine forêt. Mais vous, sire, comment pensez-vous avoir raison du traître Karadoc? Un seul chevalier, trois ou quatre même, n'ont pu, jusqu'à présent, lutter contre lui. Nous savons votre grand cœur; mais vous comprendrez en le voyant nos craintes. Ne parle-t-il pas déjà de conquérir les royaumes d'Artus et de Galehaut? C'est même pour cela qu'il a établi les mauvaises coutumes de son château, et qu'il y retient monseigneur Gauvain, afin d'attirer ici tous les meilleurs chevaliers du roi qui voudront essayer de le délivrer. Si pourtant vous ne craignez pas de le défier, je vous suivrai: c'est le moins, après ce que nous vous devons, de mettre pour vous nos corps en aventure.—Oui, reprit Lancelot, je tenterai ce qui n'a pas effrayé de meilleurs chevaliers que moi.—Si quelqu'un, dit Melian, doit triompher de Karadoc, c'est le preux auquel il vient d'être donné de nous guérir.»

Quittons un instant Lancelot, pour voir ce que devient messire Gauvain.

LXXVII.

Après l'avoir retenu dans ses bras pendant une lieue, Karadoc lui avait fait ôter ses vêtements pour le lier étroitement sur le dos d'un roncin: deux forts sergents le battaient de menues courroies, et faisaient jaillir son généreux sang de toutes les parties de son corps. Il souffrit sans exhaler la moindre plainte: seulement, il pensait au chagrin que son oncle et ses compagnons ressentiraient en apprenant sa mésaventure. Arrivés dans la Tour douloureuse, Karadoc le fit délier pour l'abandonner à sa mère: «Ah Gauvain! s'écria la vieille en le voyant, je te tiens donc! Je puis donc te demander raison du meurtre de mon cher frère que tu as occis en trahison!—Je n'ai jamais fait de trahison.—Tu mens; comment sans trahison aurais-tu mis à mort un chevalier qui valait cent fois mieux que toi?» Quand Gauvain s'entend deux fois accuser de trahison, il oublie de rage tous ses autres maux: «Tu mens toi-même, dit-il, méchante sorcière, et si l'infâme géant qui m'a surpris désarmé ose soutenir ton mensonge, je m'en défendrai dans sa maison même, contre son corps ou celui de tout autre.»

Au milieu de la chartre était un grand pilier de marbre creux dans lequel on avait poussé un châlit garni de paille rude et noueuse. Gauvain pouvait s'y étendre, mais non s'y tenir à demi levé, car la niche n'avait pas trois pieds de haut. On lui apportait chaque jour sa faible ration de pain et d'eau; une légère couverture le défendait seule du froid glacial de cette chartre bassement voûtée et peuplée de puants reptiles. C'était un sifflement aigu et continuel de vipères et de couleuvres qui, sentant la chair humaine, se roulaient, se dressaient à l'envi contre le pilier. Plus d'une fois il fut tenté de descendre du lit et de se donner en pâture à ces horribles bêtes; mais la honte d'une telle mort le retenait, la crainte aussi de perdre son âme. C'eût été volontairement sacrifier le corps que d'en faire le régal de pareils convives; il jugea donc que mieux valait souffrir que désespérer. Ainsi passa-t-il la nuit. Le venin gagna ses jambes, ses bras, son visage: vingt fois il s'évanouit, incessamment menacé ou surpris par les couleuvres qu'il repoussait des pieds et des mains.

Or, dans une autre partie du château se trouvait une demoiselle aimée de Karadoc. Elle le détestait pour l'avoir enlevée à son premier ami, chevalier preux et courtois qui avait été tué en voulant la défendre. Elle était longtemps restée chez la dame de Blancastel, et c'est elle dont cette dame, ainsi que nous avons vu plus haut, avait parlé à son cousin Galeschin, duc de Clarence. Si Karadoc ne l'eût pas surveillée de près, elle ne serait pas un jour restée dans cette maudite tour. Or sa fenêtre donnait sur un jardin qui touchait à la noire prison de messire Gauvain. Elle entendit des plaintes et ne douta pas qu'elles ne fussent exhalées par le preux chevalier dont elle avait souvent entendu vanter les prouesses et la prud'homie: «Ah Dieu! disait le prisonnier, ai-je mérité une fin si cruelle! Bel oncle Artus, vous gémirez grandement en apprenant mon malheur! Et vous, mes compagnons de la Table ronde, combien vous regretterez de ne pas savoir ce que je serai devenu! vous encore plus qu'eux, madame la reine; vous avant tous, Lancelot! Puisse au moins Dieu vous maintenir dans votre incomparable vaillance! Vous pourriez seul m'ôter de ce martyre, si la prouesse y pouvait suffire: mais ce château ne craint nul homme, et le tyran qui le tient est tellement sur ses gardes qu'il échappera sans doute à votre vengeance.»

Ainsi se plaignait mess. Gauvain. La demoiselle qui l'avait écouté descend et avance la tête dans la lucarne de la prison: «Monseigneur Gauvain! dit-elle à demi-voix.—Qui m'appelle?—Une autre victime, une amie qui ne vous a jamais vu, mais qui donnerait sa vie pour venir en aide au généreux défenseur des dames et demoiselles.—Hélas! demoiselle, pourriez-vous bien me soulager? Je suis couvert de plaies, enflé, déchiré, livré sans défense aux reptiles: si j'avais seulement un bâton pour m'en garantir, je bénirais qui me le donnerait.—N'est-ce que cela? vous l'aurez; de plus, un onguent pour vos plaies.»

«Détachez cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»
«Détachez cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»

Elle retourne à la chambre basse qu'elle habitait et, sans perdre de temps, elle ouvre un écrin, y prend une boîte. Ensuite elle abaisse la longue perche où pendait sa robe de jour, regarde si personne ne la voit, la lance dans le jardin, va la reprendre, la lève jusqu'à son épaule, y attache la boîte, gagne la fenêtre de la prison, et fait tomber la perche devant le pilier où Gauvain était étendu. «Détachez, lui dit-elle, cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»

Messire Gauvain fait ce qui lui est indiqué; il se soulève, prend la boîte et répand l'onguent sur ses membres endoloris et gonflés, moins par la morsure des reptiles que par le venin de la vieille sorcière. De la perche il fait trois bâtons et s'en escrime contre les couleuvres et autres vermines qui sont maintenant averties de se tenir à distance.

La demoiselle rentrée dans sa chambre, se souvient d'une recette qu'elle avait surprise à la mère de Karadoc. Elle se fait apporter par la fillette chargée de la servir une mesure de farine de seigle; elle y mêle du jus de rue, de serpentine et de cinq autres racines de grande vertu; elle pétrit cette farine, en fait un pain qu'elle cuit et coupe en petits morceaux, et va jeter le tout par la fenêtre de la prison. Les serpents alléchés par l'odeur du pain quittent le fond du souterrain où ils venaient de se réfugier; ils se gorgent du gâteau à qui mieux mieux en poussant des sifflements qu'on eût entendus du fond du jardin. Quand ils en furent bien soûlés, ils s'étendent, et la chaleur du pain luttant contre la glace de leur sang, ils meurent entassés les uns sur les autres.

Mais alors l'infection devient insupportable. Gauvain n'en devinait point la cause, étonné d'ailleurs de n'avoir plus de reptiles à frapper. Quand arrive la nuit, la demoiselle lie à l'extrémité d'une autre perche une provision de viandes qu'elle fait encore descendre dans la prison, en y joignant une lanterne de cristal garnie d'un petit cierge ardent. Mess. Gauvain regarde autour de lui, dans un coin était un monceau formé de tous les reptiles entassés sans vie. La demoiselle trouva moyen de faire plus encore: la nuit suivante, elle enveloppa de ses robes le manger de mess. Gauvain; les robes le garantirent du froid. Une autre fois, elle lui tend, au bout d'un long bâton, des draps blancs, un oreiller, une courte-pointe. Ainsi préservé de la faim, de la vermine et du froid, vingt fois il bénit sa bienfaitrice, en lui avouant encore qu'il ne pourra supporter l'infection produite par le cadavre des reptiles. «Il faut donc encore y pourvoir, dit-elle.» Et elle prépare devant la lucarne un feu de soufre mêlé à une dose d'encens. Quand il fut allumé, elle en jette plusieurs brandons dans la prison. Aussitôt la puanteur s'évanouit; mess. Gauvain respire librement et n'a plus d'autre ennui que la perte de sa liberté.

Le conte s'interrompt ici pour nous dire ce qui se passait sur les bords de la Tamise à la cour du roi Artus.

LXXVIII.

La veille de Pentecôte, le jour même où messire Yvain, Galeschin et Lancelot étaient secrètement partis à la recherche de mess. Gauvain, le roi Artus n'avait pas manqué, au sortir des vêpres, de demander pourquoi il n'y avait pas vu son neveu ni les trois autres chevaliers. Galehaut était aussitôt monté à cheval, et n'ayant trouvé à leurs hôtels ni mess. Gauvain, ni mess. Yvain, ni Galeschin, ni Lancelot, il avait interrogé les écuyers qui n'avaient pu dire ce qu'ils étaient devenus. Il s'en inquiétait, quand retournant au palais il aperçut Lionel qui chevauchait rapidement par une voie étroite. Lionel avait veillé la nuit précédente comme nouveau chevalier, et ne devait être armé que le lendemain de la main du roi. Cependant il avait endossé le haubert et l'avait recouvert d'une chappe d'isembrun, en prenant soin d'abattre le chaperon sur son nez; si bien que Galehaut le reconnut seulement au cheval qu'il montait. Il le rejoignit et l'atteignit devant un ponceau, comme il allait passer outre; Galehaut saisit le cheval au frein: «Où allez-vous, Lionel?» lui dit-il;—«Sire, de grâce, laissez-moi.—Savez-vous qu'il sied mal de revêtir les armes de chevalier avant de l'être réellement? le roi Artus ne vous a pas encore ceint l'épée que vous portez.—Sire, je vous en prie, laissez-moi et ne me demandez rien, par la chose que vous aimez le plus au siècle.—Vous me conjurez de façon à me défendre de vous presser davantage, mais au moins ne vous laisserai-je pas aller plus avant.»

Galehaut écoute avec peine ce que lui apprend Lionel. Comment Lancelot a-t-il pu s'éloigner sans le prévenir? mais ne voulant pas laisser voir son chagrin: «Consolez-vous, Lionel, dit-il, ils sont trop preux tous les trois pour nous donner le moindre sujet de crainte sur ce qui arrivera. Mais ce n'est pas à vous qu'il conviendrait de leur venir en aide; vous n'êtes pas chevalier, et vous n'avez pas encore le droit de porter les armes. D'ailleurs, cette nuit peut-être, nos amis reviendront et ne voudront pas laisser monseigneur le roi, un grand jour comme la Pentecôte.»

Tant il en dit et fait que Lionel consent à retourner; ils rentrent ensemble à l'hôtel. Galehaut ne veut pas le quitter un instant, pour qu'il ne retourne pas sans lui dans la forêt. Il garde le secret du départ des trois chevaliers, dans la crainte du chagrin que la reine éprouverait en apprenant que Lancelot s'était éloigné sans prendre congé d'elle. Revenons maintenant, à Melian le Gai.

Or cette aventure, toute merveilleuse qu'elle était, n'avait pu faire oublier que mess. Gauvain, ni Lancelot, ni mess. Yvain n'avaient assisté aux grands offices et aux fêtes de la Pentecôte. Le roi, la reine et Galehaut étaient en proie aux mêmes inquiétudes, quand arriva Melian le Gai. Il annonça qu'il venait de la part de Lancelot, et aussitôt l'espérance parut illuminer tous les visages. Il raconta le fâcheux enlèvement de messire Gauvain, la résolution prise par Lancelot, par mess. Yvain et par Galeschin d'entreprendre la recherche du ravisseur. La reine en écoutant le récit de Melian ne put dissimuler son dépit: «Je tremble pour Gauvain, dit-elle, mais je ne pardonne pas aux autres d'être partis sans notre congé.» Et sous le prétexte d'un subit malaise, elle alla s'enfermer dans ses chambres pour y pleurer tout à son aise. Le roi qui la croyait uniquement préoccupée des dangers de mess. Gauvain, la suivit pour lui en faire des reproches. «En vérité, lui dit-il, vous devriez prendre un intérêt plus vif à Lancelot qui vous a si bien protégée. Pour moi, je ne sais pas qui m'affligerait le plus de sa perte ou de celle de mon neveu.—Sire, répond la reine, priez Dieu qu'il nous rende votre neveu, et ne lui demandez rien de plus.»

Après le roi, Galehaut vint devant la reine et la trouva noyée dans les larmes. «Pour Dieu, qu'avez-vous, ma dame, faut-il déjà désespérer du retour de votre ami?—Laissez-moi pleurer, Galehaut; je souffre beaucoup, et je n'entends pas dire la raison de ma douleur.» Galehaut revint vers le roi, sans pouvoir comprendre plus que lui la raison d'un tel désespoir.

On convint de commencer, dès le lendemain, la quête de mess. Gauvain: en cinq jours ils espéraient arriver devant la Tour douloureuse. Le roi avait recommandé aux barons réunis pour la fête de ne pas s'éloigner, et il partit avec eux sous la conduite de Melian, côtoyant d'abord la forêt, afin d'éviter le danger de se perdre dans les nombreux détours. La reine avait refusé de les suivre, n'étant pas, dit-elle, assez bien pour chevaucher. Mais avant de dire ce qu'ils firent il convient de revenir à Lancelot.

LXXIX.

Après avoir chevauché quelque temps, Lancelot était entré dans la vallée où messire Yvain résistait de son mieux aux dix gloutons qui avaient lié Sagremor à un tronc d'arbre et suspendu par les cheveux aux branches d'un autre arbre la demoiselle son amie. Lancelot ayant reconnu messire Yvain aux couleurs de son écu, brocha vivement des éperons pour lui venir en aide. «Vous êtes morts!» cria-t-il aux assaillants. Le premier qu'il atteignit roula sur l'herbe baigné dans son sang; la pointe de son glaive resta fichée dans le corps du glouton. Il tire alors son épée, tranche les bras, démaille les hauberts et fend les têtes. Quatre sont tués, un cinquième navré, les autres prennent la fuite. Mais celui qui avait défendu plutôt que maltraité messire Yvain, au lieu de suivre ses compagnons retourne vers Sagremor, coupe les cordes dont il était lié, le ramène au pavillon et lui offre sa propre robe. Puis il court achever de délier la demoiselle dont les mains étaient écorchées et la tête déchirée. Il l'avait déjà reconduite au pavillon, quand y arrivèrent Lancelot et mess. Yvain, ravis d'y retrouver Sagremor. La table était dressée pour dix chevaliers; il ne faut pas demander s'ils firent honneur aux mets dont on l'avait couverte. Après le repas, ils eurent tout le temps de raconter leurs aventures. Sagremor se rendait au château d'Agravain avec sa nouvelle amie, quand dix chevaliers du roi de Norgalles ayant reconnu la demoiselle confidente des amours de la fille de leur roi pour mess. Gauvain, les avaient arrêtés. «J'étais désarmé, ajouta Sagremor, je ne pus défendre ni mon amie ni moi-même; c'en était fait de nous, si vous n'étiez arrivés. L'homme qui vient de nous délier est celui qui m'avait proposé d'être mon chevalier, quand nous fûmes obligés de quitter la maison du roi de Norgalles; il s'est loyalement acquitté envers moi, comme vous avez pu voir.—Hélas!» reprit messire Yvain, «monseigneur Gauvain n'est pas en ce moment mieux traité que vous ne l'étiez tout à l'heure. Il est prisonnier de Karadoc dans la Tour douloureuse, et Dieu sait si nous pourrons le délivrer.»

Sagremor était trop rudement blessé pour les accompagner. Il remonta, lui, son amie et le bon chevalier de Norgalles, pour retourner à Londres. L'histoire les laisse partir pour suivre Lancelot et mess. Yvain sur la voie de la Tour douloureuse.

LXXX.

Une heure après avoir quitté Sagremor, Lancelot et mess. Yvain rencontrèrent la sœur de la demoiselle qui avait conduit Galeschin au Château Ténébreux. Lancelot la salue et mess. Yvain lui demande si elle suit bien le droit chemin de la Tour douloureuse?—«Que gagnerai-je, répond-elle, en vous montrant ce chemin?—Vous gagnerez, dit Lancelot, l'amitié de deux bons chevaliers.—Bons chevaliers en effet, si vous arrivez où vous tendez.—Et pourquoi? fait Lancelot.—C'est que d'ici là vous trouverez assez à vous arrêter, eussiez-vous le cœur vaillant et suffisamment garni de prouesse.» Ces mots firent rougir Lancelot: «Nous sommes, dit-il, résolus à gagner la Tour douloureuse, et honni soit qui entreprend ce qu'il n'oserait achever!

«—Lequel de vous, dit la demoiselle, s'est mis en quête de monseigneur Gauvain?—Tous deux, répond Yvain.—Vous ne devez pas ignorer que, d'après la prédiction des Sages, il est réservé au chevalier le plus preux du siècle d'abattre les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse.—Nous essayerons de le faire, et nous ne paraîtrons à la cour du roi Artus qu'en y ramenant messire Gauvain.—Je vous conduirai volontiers, quand vous m'aurez dit vos noms.» Lancelot se taisait. «Il en sera, dit-elle, ce que vous voudrez. Votre nom, ou je ne vous conduis pas.» Tout en rougissant de honte, Lancelot se nomme. «Avançons maintenant,» dit-elle en passant devant les deux chevaliers. Quand le jour vint à baisser, elle fit un détour pour arriver chez un ermite où ils passèrent la nuit. C'était un ancien chevalier parent de la demoiselle. Le lendemain avant de remonter, ils entendirent la messe; puis, ils atteignirent le château de Pintadol où on leur conta les prouesses de Galeschin. «Au moins, demoiselle, dit Lancelot, n'allez pas allonger notre chemin pour éviter une fâcheuse rencontre: nous vous en saurions mauvais gré.—Oh! reprend-elle en riant, ne craignez rien; vous aurez toutes les peines que vous pouvez souhaiter.»

Ils se trouvèrent ensuite au milieu des belles cultures d'Ascalon le ténébreux. La demoiselle demanda aux vilains s'ils n'avaient pas vu passer, la veille, un chevalier et une demoiselle.—Oui; le chevalier a même essayé vainement d'abattre la mauvaise coutume de cet endroit.» Arrivés aux portes du château, les ténèbres commencent à les environner. La demoiselle descend la première, messire Yvain après elle. Ils avancent jusqu'au cimetière où la lumière reparaît; mess. Yvain entend des lamentations, mais ne devine pas d'où elles partent. «Sire,» dit la demoiselle en lui montrant la porte du moutier, «votre ami demandait qu'on ne lui fît pas éviter les pas dangereux; voulez-vous juger, le premier, du danger de cette aventure? Mais, je vous en avertis, fussiez-vous le plus hardi des hommes, vous tremblerez de tous vos membres.—Il n'est pas, répond Yvain, de souffrances au-dessus du cœur d'un homme. Dites-moi seulement, demoiselle, quelle est cette aventure; s'il n'y faut que de la résolution, je pourrai la conduire à bonne fin.

«—En effet, la parole hardie ne suffit pas; le vrai prud'homme doit savoir ce qu'il entreprend, et ne braver que les dangers dont il s'est bien rendu compte.»

Elle lui raconte alors ce que sa sœur avait auparavant dit au duc de Clarence: et quand il se dispose à descendre dans le moutier, elle l'avertit de reprendre la chaîne qui venait déjà de les conduire à l'entrée du cimetière.

Mess. Yvain fait le signe de la croix, saisit la chaîne de la main gauche en levant de la droite son épée nue. À peine a-t-il fait deux pas qu'il sent une affreuse puanteur: il avance pourtant encore. Au tiers du chemin il reçoit sur le heaume tant et de si rudes coups qu'il a beau tourner son écu, il ne garantit ni ses flancs ni son dos ni sa tête. Il chancelle, les pieds lui manquent, il tombe enfin privé de sentiment. Quand il rouvre les veux, il a peine à se souvenir de ce qui lui est arrivé: pour comble de disgrâce, il a laissé échapper la chaîne. En se retournant, il distingue les lueurs du cimetière et s'efforce d'y revenir; mais les volées de coups ne s'arrêtent pus; plus de six fois il tombe avant de regagner la porte. Enfin, quand il l'atteint, il n'a plus la force de lever le pied et reste étendu sur le degré. Lancelot l'attendait un peu plus loin: il approche, le saisit par les épaules et le ramène dans le cimetière. «En vérité, dit la demoiselle, le chevalier n'est pas encore venu qui sortira de l'autre côté.—«On verra bien, fait Lancelot; si je ne l'essayais, j'en mourrais de honte.»

Une foule nombreuse les entoure, transportée de reconnaissance et de joie. On rend grâces au vainqueur, comme s'il eût été Dieu lui-même. Tous ceux qui viennent le remercier sont maigres et pâles, comme gens depuis longtemps enfermés dans une obscurité profonde. Un vieillard dit à Lancelot: «Sire, veuillez faire un nouvel effort et me suivre, vous verrez nouvelle aventure.» Lancelot se lève avec peine et rentre dans le cimetière avec le vieillard qui le conduit devant une belle tombe de marbre. À peine l'a-t-il vue qu'il se trouve guéri et dispos, comme avant de tenter l'épreuve du moutier.

Les gens du château qui lui devaient leur délivrance le supplient de passer la nuit au milieu d'eux; il ne put s'en défendre.

Avant qu'il ne s'endormît, la demoiselle avait eu soin de lui conter l'origine de cette mauvaise coutume. Messire Yvain eut besoin de puissants topiques pour fermer ses plaies et pour trouver la force de remonter en même temps que Lancelot. La demoiselle chevauchait toujours devant eux avec l'intention de les conduire non pas encore à la Tour douloureuse, mais au Val des faux amants.

LXXXI.

Arrivés devant la chapelle Morgain, ils y trouvèrent le valet de la belle dame de Blancastel; on doit se souvenir qu'il avait refusé de suivre le duc de Clarence. Il leur demanda s'ils avaient l'intention de rejoindre leur preux compagnon. «Assurément, répondit Lancelot; d'ailleurs nous voulons savoir par nous-mêmes si le Val sans retour ne perdra jamais son nom.»

Lancelot, messire Yvain et la demoiselle descendent et arrivent à l'entrée de la clôture qui était formée par un apparent brouillard. La demoiselle tenant à réserver Lancelot pour l'aventure de la Tour douloureuse, s'adressant de préférence à mess. Yvain: «Vous ne serez pas arrêté, lui dit-elle, par la mauvaise fortune du duc de Clarence; on sait trop votre prouesse. C'est ici, je le sais, le pas le plus redouté de la Grande-Bretagne; jusqu'à présent, les chevaliers qui ont eu le cœur d'y entrer n'ont pas trouvé le secret d'en sortir. Si vous êtes plus heureux, vous n'aurez plus qu'à rejoindre Lancelot devant le château de Karadoc.»

Mess. Yvain dans l'espoir de faire oublier le mauvais succès de la dernière épreuve, fut ravi de tenter celle du Val sans retour. Il entra résolument dans l'enceinte vaporeuse, et la demoiselle le suivit, après avoir averti Lancelot de l'attendre. Hélas! messire Yvain ne fut pas plus heureux que le duc de Clarence. Il franchit bien le mur gardé par les deux dragons; mais, sur le pont il fut renversé, désarmé et porté près des autres prisonniers. La demoiselle l'ayant vu bien installé dans le château, retourna vers Lancelot: «Messire Yvain, lui dit-elle, a payé comme les autres tribut au Val des faux amants. Il fallait, pour en triompher, d'autres vertus que la prouesse.—Demoiselle, je n'ai pas assurément toutes les vertus qui font le bon chevalier, mais desquelles voulez-vous parler?—De celles qui ne permettent pas au chevalier amoureux de fausser la foi qu'il aurait engagée.—Et qu'arriverait-il à celui qui croirait posséder ces vertus?—Il abattrait la coutume du Val, et délivrerait les deux cents chevaliers qui y sont retenus. Croyez-moi, sire, ne tentez pas une épreuve aussi difficile: le mauvais succès vous empêcherait de travailler à la délivrance de messire Gauvain. Est-il donc un seul fils de mère pur de toute infidélité à l'égard de son amie de cœur?—Par Dieu, dit Lancelot, le temps vous apprendra si tel est né ou ne devra jamais naître. Suivez-moi et ne craignez rien.» Elle le suivit, mais sans rien espérer de bon d'une épreuve aussi difficile.

Lancelot arrive au mur des dragons. Il descend de cheval et pose son glaive à terre. Quand il veut passer, les dragons s'élancent et lui ferment l'entrée avec leurs griffes et les flammes qu'ils vomissent. Il vise le premier entre les yeux et le frappe de sa bonne épée: l'épée rebondit sans entamer les écailles. Dans son dépit il allait jeter cette lame, mais il réfléchit qu'elle pouvait lui être encore d'un bon secours; il la remet donc au fourreau et retenant son écu devant ses yeux pour échapper à l'haleine enflammée du dragon, il avance sur lui, le saisit au cou, l'aplatit au mur et de son autre main lui arrache la langue. Le monstre tombe sans mouvement. Lancelot se prend à l'autre qu'une chaîne avait empêché de porter secours au premier. Le dragon lui enfonce ses ongles sur les épaules, mais l'écu et le haubert le garantissent et lui permettent de saisir le dragon à la gorge: il l'étreint de son gantelet jusqu'à ce qu'il l'ait bien étranglé.

Lancelot, après avoir repris son glaive, arrive à la rivière où messire Yvain était tombé. La planche qu'il fallait franchir était longue et assez étroite; pendant qu'il la mesurait des yeux, il voit cinq chevaliers armés sur l'autre bord. «Entendez-vous me disputer le passage? leur crie-t-il.» Comme il ne reçoit pas de réponse, il ôte l'écu passé à son cou et le tenant le bras tendu, il avance d'un pas à la fois prudent et ferme. Au milieu de la passerelle, un des chevaliers arrive jusqu'à lui le glaive en main. Lancelot lui oppose son écu et la lance venant à s'y ficher, il tire à lui, jette à l'eau l'écu et la lance, puis vise le chevalier, le frappe à la gorge et le rejette sur la rive. Deux autres l'attendaient à l'issue du pont: il les approche, les frappe d'une main sûre et les renverse; mais en les poussant sur le gazon, il tombe lui-même: il était déjà relevé, quand le premier, trop confiant dans ce qui lui restait de forces, revient sur lui d'un pas chancelant. Lancelot fait pénétrer la pointe de son glaive dans le haubert du chevalier, le renverse pour la seconde fois, le saisit dans ses bras et retourne le jeter dans la rivière. Il s'attendait à de nouvelles luttes avec les deux derniers; mais il eut beau regarder, il ne les vit plus. «Savez-vous, dit-il à la demoiselle qui le suivait toujours, ce que deviennent ces deux gloutons?—Non; mais il vaut mieux que les aventures fuient devant vous, que vous devant les aventures. Avancez, et puissent ainsi disparaître tous les autres champions du Val sans retour!»

«—Eh bien! répond-elle, je vous tuerai ou vous me tuerez. Je ne puis vivre si je n'ai vengé le tendre ami que vous venez de me ravir.—Mais, en vérité, le glouton ne méritait pas d'avoir pour amie dame ou demoiselle; car de ma vie je n'ai vu chevalier aussi fort, aussi haut de taille et aussi mauvais champion.» Furieuse, elle se jette sur Lancelot qui l'arrête et lui arrache l'épée des mains. Un valet accourant à la hâte dit à Morgain: «Dame, apprenez de merveilleuses nouvelles. La coutume établie par vous est abattue; les sorties sont libres, plus de cent chevaliers les ont déjà reconnues.» En même temps paraît ce chevalier, premier ami de Morgain, pour lequel le Val sans retour avait été destiné: «Bien soit venue, s'écrie-t-il, la fleur de tous les preux!—Dites plutôt, mal soit-elle venue! répond Morgain.—Ah madame! dit la demoiselle qui avait suivi Lancelot, ne parlez pas ainsi du meilleur, du plus hardi, du plus franc chevalier du monde.—Comment l'appelez-vous? fait Morgain.—Lancelot du lac.—Eh bien! maudite soit l'heure où tant de hardiesse lui fut donnée. Maudit soit-il pour être venu dans ce val, et honnie soit la dame qu'il a loyalement aimée!»

Cependant arrivaient messire Yvain, Galeschin et tous les autres prisonniers compagnons de la Table ronde. Tous viennent tomber aux pieds de Lancelot, en le remerciant de les avoir rendus au siècle. Morgain prenait sur elle de cacher sa douleur, et se tournant vers Lancelot d'un visage serein: «Chevalier, lui dit-elle, vous avez fait bien, et vous avez fait mal. Mal, en rendant la liberté à tant de cœurs félons qui avaient manqué et manqueront encore à ce qu'ils doivent aux dames; bien, en leur permettant de reprendre les armes et de poursuivre le cours de leurs prouesses. Votre amie a droit d'être fière; elle est de toutes la mieux aimée.—Dame, répond Lancelot, laissez partir tous ces chevaliers, ou dites ce qui reste à faire pour les délivrer.—Vous avez assez fait, ils sont déjà libres. Mais vous m'avez promis d'amender l'injure que j'ai reçue, et j'entends que vous passiez ici la nuit: demain, je pourrai vous donner congé».

Les prisonniers délivrés voulurent, avant de quitter le Val sans retour, attendre celui auquel ils devaient leur délivrance. Morgain l'avait conduit dans la plus riche de ses chambres; mais quand tous furent endormis, elle se présenta devant sa couche et prononça sur lui une conjuration qui le retint dans un sommeil qu'elle seule pouvait rompre. Une litière avait été posée sur deux palefrois tenant bien l'amble: il y fut doucement transporté. Cependant, la demoiselle qui l'avait conduit entend quelque bruit et soupçonne la trahison. Elle saute de son lit à peine vêtue; mais la litière qui emportait Lancelot était déjà loin: «Ah madame! s'écrie-t-elle, qu'entendez-vous faire de ce preux chevalier?—Vous est-il de rien, fait Morgain?—Non, mais nous espérions qu'il délivrerait mess. Gauvain.—Ne vous affligez donc pas; il pourra vendredi se rendre devant la Tour douloureuse.—Hélas! dois-je vous en croire, vous si déloyale envers lui!—Je vous le promets sur ma foi de chrétienne.» La demoiselle parut satisfaite du serment et laissa Morgain s'éloigner avec la litière et ne s'arrêter qu'au milieu de la forêt, dans un réduit secret où elle aimait à séjourner.

Alors elle éveilla Lancelot. Avant qu'il ne fût revenu de sa surprise: «Lancelot, dit-elle, vous êtes mon prisonnier; j'entends vous garder, non pour venger l'outrage que j'ai reçu, mais pour apaiser un plus ancien ressentiment. Vous pourrez cependant vous éloigner, si vous accordez ce que je veux vous demander.—Parlez, dame; si je puis le faire, j'y consentirai.» Et il lui tend la main droite. À l'un de ses doigts Morgain aperçoit l'anneau que lui avait autrefois donné la reine Genièvre; à sa main gauche était celui de la Dame du lac. «Je vous demanderai bien peu de chose, lui dit-elle; donnez-moi l'anneau que je vois à cette main.—Dame, je n'achèterai pas à ce prix ma liberté; vous n'aurez pas cet anneau sans le doigt qui le retient.—Oh! je saurai bien l'avoir tout seul.—Non, dame, quand vous emploieriez toutes les conjurations de Merlin.»

Cette résistance confirma Morgain dans la pensée que l'anneau était un présent de la reine. Or elle en avait un second presque en tout semblable: sur l'un et l'autre, deux petites figures se rapprochaient; seulement, sur l'anneau de Lancelot les figures tenaient un cœur, et sur celui de la fée elles avaient les mains entrelacées.

LXXXII.

Quand le jour reparut au lendemain, les chevaliers de la maison d'Artus que Lancelot venait de délivrer trouvèrent leurs chevaux et leurs écuyers disposés au départ; mais le château, les eaux, les jardins, les murailles, tout avait disparu. Ils se voyaient au milieu d'une plaine découverte. Messire Yvain et Galeschin, étonnés de l'absence de Lancelot, devinèrent que Morgain s'en était rendue maîtresse à l'aide de ses conjurations magiques. Que faire maintenant, et comment espérer d'arriver jusqu'à messire Gauvain, sans l'aide de celui qui pouvait seul le délivrer? Le duc fut d'avis de ne pas renoncer à l'entreprise: «Assurément, dit-il, nous perdons dans Lancelot notre plus sûr garant du succès; mais nous serions blâmés en revenant à la cour sans avoir fait tout ce qu'il était en notre pouvoir pour trouver et secourir messire Gauvain. Invitons à nous seconder tous les chevaliers nouvellement délivrés; le roi Artus, dès qu'il apprendra le malheur de son neveu, ne manquera pas de se joindre à nous pour attaquer la Tour douloureuse.»

L'écuyer fit grande hâte et trouva le sire du château assis sur une couche et jouant aux échecs avec une dame de grande beauté. Il les salue et dit son message: comment le Val sans retour avait cessé de mériter son nom, et comment un loyal chevalier en avait abattu les mauvaises coutumes. L'oncle d'Aiglin, en l'écoutant, ne peut contenir sa joie: il danse, il chante, il semble qu'il ait autant gagné que tous ceux qu'il va recevoir. Mais il en est tout autrement de la dame: elle pâlit, on est obligé de la soutenir, et quand elle revient à elle, elle demande qui a délivré le Val? «Dame, dit l'écuyer, c'est Lancelot du lac que Morgain a emmené nous ne savons où.—Ah Lancelot! puisses-tu ne jamais sortir de prison! et si tu en sors, puisses-tu mourir d'armes empoisonnées! tu m'as ravi toutes mes joies, la tranquillité de ma vie.—Dieu garde au contraire Lancelot de tout malheur! fait l'écuyer; c'est le plus loyal des chevaliers vivants.—S'il est tel que vous dites, reprend la dame, l'honneur en est à lui, le profit à son amie; mais les autres en auront tout le dommage.»

Pendant que la dame se lamente ainsi, le châtelain fait disposer les chambres et tout préparer pour recevoir honorablement la noble et nombreuse compagnie; mais pour aller au devant d'eux, il ne dépassa pas la porte de son verger. Les rues de la ville avaient été, pour les recevoir, jonchées d'herbes fraîches et de feuillages. Dès qu'ils arrivèrent, on établa les chevaux, on désarma les chevaliers: les tables étant dressées, Aiglin s'étonna de ne pas voir la dame: «Elle s'est enfermée dans ses chambres, répond le châtelain, pour y mener le plus grand deuil du monde.» En courtois maître de maison, l'oncle d'Aiglin faisait tous les honneurs possibles à messire Yvain, à Galeschin, à tous leurs compagnons. Aiglin alla d'abord à la chambre de sa tante, et lui voyant les yeux rouges et gonflés, la voix rauque et brisée à force d'avoir crié: «Qu'est-ce donc, lui dit-il, êtes-vous affligée de notre délivrance?—Je songe à ce qui m'attend, non à ce qui vous arrive. Oh! combien de femmes sages et loyales vont perdre de leurs avantages! Autant votre Lancelot vous a fait de bien, autant il nous a fait de mal.

«—Toutefois, reprend Aiglin, le dommage d'une femme n'est pas à comparer à la délivrance de deux cent cinquante-trois chevaliers.—Taisez-vous, beau neveu: s'ils étaient perdus, ne devaient-ils pas s'en prendre à leur folie? n'avaient-ils pas la récompense de leur déloyauté?» Tout en se débattant ainsi, elle céda aux prières d'Aiglin des Vaux et consentit à venir prendre sa place au festin. Mais elle mangea peu et se retira bientôt en exigeant qu'on ne la suivît pas.

Les nappes levées, le duc de Clarence demande au seigneur du château pourquoi leur délivrance affligeait tant la dame: «Je vous le dirai volontiers; mais auparavant vous saurez que j'ai été plus de dix ans de la maison du roi Artus, et que je suis compagnon de la Table ronde. Je connais fort bien messire Yvain et je n'oublierai jamais ce qu'il fit dans un autre temps pour moi, ce qui lui valut même un rude coup d'épieu dans la cuisse.—Oui, dit en souriant mess. Yvain, je vous reconnais: vous êtes Keu d'Estrans. Il est vrai que nous eûmes alors grand peur et que je fus blessé ainsi que vous le rappelez. Nous étions chez une orgueilleuse dame qui voulait tuer tous ceux qui refusaient de partager son lit, et faisait tuer tous ceux qui l'avaient partagé. Je fis ce qu'elle demandait et, par bonheur, j'en fus quitte pour une large blessure et une grande frayeur.—C'est pour nous sauver que vous consentiez à cette cruelle épreuve.—N'en parlons plus, reprit messire Yvain, et veuillez nous dire pourquoi cette belle dame a tant de chagrin de notre délivrance.

«—Sachez donc, dit Keu d'Estrans, que je l'aime depuis mon enfance; et bien qu'elle soit de plus haut lieu que moi, j'osai la prier d'amour;—Elle répondit qu'elle ne me chérissait pas moins et qu'elle voulait bien me choisir pour seigneur et mari, si je lui accordais un don. J'en pris l'engagement sur les Saints. Quand je fus investi de sa terre et que nous fûmes épousés, je lui demandai quel était ce don?—C'est, dit-elle, de ne jamais passer la porte de ce château, tant que les chevaliers du Val sans retour ne seront pas délivrés. Elle comptait ainsi me retenir à toujours auprès d'elle; et maintenant que Lancelot a fait tomber la mauvaise coutume du Val, elle pressent qu'elle perdra souvent ma compagnie. Pour moi, mon seul chagrin est la perte de Lancelot auquel je dois autant que vous. Et puisque vous voulez travailler à la délivrance de messire Gauvain, j'entends être des vôtres.» Les chevaliers le remercièrent; il envoya semondre ses vassaux, en leur annonçant qu'il avait recouvré le droit d'aller et venir. Ils arrivèrent le lendemain, et tous se mirent à la voie. Comme ils montaient, la demoiselle parut qui avait vu emmener Lancelot; elle leur apprit que Morgain consentait à laisser arriver son prisonnier devant la Tour douloureuse. Mais les serments de la rancuneuse fée ne leur inspiraient pas une grande confiance.

Pendant qu'ils cheminent, allons voir ce qui se passe dans la prison de Lancelot.

LXXXIII[85].

Morgain n'avait pas même attendu la fin du jour pour insister de nouveau près de son prisonnier. Elle était revenue à sa geôle. «Ne voudrez-vous donc pas, lui dit-elle, entendre à votre rançon?—Bien au contraire, dame: rien de ce que je puis faire ou donner ne me coûterait pour sortir d'ici.—Je ne puis pourtant demander moins qu'un simple anneau.—Cet anneau est la seule chose que je ne puisse donner: Vous ne l'aurez pas sans emporter le doigt qui le garde.—Ainsi, vous laisserez à d'autres l'honneur de conquérir la Tour douloureuse.—Si messire Gauvain ne me doit pas sa délivrance, vous serez à jamais blâmée d'avoir causé ma mort.

«—Mais enfin, si je vous laisse aller à la Tour douloureuse, vous engagerez-vous à me revenir, une fois la besogne achevée; et pour gage, me laisserez-vous cet anneau?—Je ferai serment de revenir, et vous n'aurez pas besoin d'autre gage.»

Morgain ne douta plus que l'anneau ne fût un don de la reine. Elle l'eût même pu reconnaître, si Lancelot lui eût permis de le regarder de près. Il était petit! et les deux figures étaient taillées sur une pierre noire.

Quand elle n'espéra plus de l'obtenir de plein gré: «Je vous laisserai donc aller, dit-elle, sans autre gage que votre parole: une fois messire Gauvain délivré, vous me reviendrez, et dès que vous en serez sommé.»

Elle fit ouvrir aussitôt la geôle, et le conduisit devant une table bien servie. Les nappes levées, il trouva son cheval ensellé. Quand il voulut prendre congé: «Beau sire, lui dit-elle, je mets sous votre garde une de mes pucelles; elle connaît bien les meilleurs et les plus courts chemins. Vous n'avez pas à perdre un instant pour arriver à la Tour douloureuse.—Grands mercis, dame! je conduirai la demoiselle aussi loin qu'elle voudra.»

Morgain parle alors à voix basse à la plus belle de ses demoiselles, et lui fait monter un palefroi; quatre valets les accompagnent, chargés d'un petit pavillon qu'ils doivent tendre quand ils auront besoin d'arrêter.

«—Demoiselle, vous me suivrez tant qu'il vous plaira; mais vous n'aurez de moi rien de ce que vous demandez. Vous parlez apparemment ainsi pour m'éprouver, et je ne demande pas mieux que de continuer à vous conduire, si vous consentez à changer d'entretien.—Soit! Je resterai avec vous et je ne parlerai plus.» Et sous sa guimpe elle laisse éclater un rire moqueur de la réserve du chevalier. Après un silence assez long, elle reprend: «Dites-moi, chevalier, est-il vrai qu'au royaume de Logres la coutume soit d'accorder à toute demoiselle le service qu'elle vient à demander?—Assurément, demoiselle; mais s'il n'est pas en son pouvoir de le rendre, il n'a pas à craindre d'être blâmé.—Ne pouvez-vous donc accorder ce que je réclame de vous?—Je n'en ai le désir ni la force.—Ni la force! Ainsi vous vous avouez battu par une demoiselle.» Ces derniers mots mettent la patience de Lancelot à une rude épreuve: «Demoiselle, dit-il, je montre pour vous plus de courtoisie que vous n'en avez pour moi: toutes vos paroles me déplaisent. Pour en finir, je vous donne le choix de deux partis: vous viendrez avec moi et vous ne direz plus rien de pareil; ou vous irez seule et me laisserez suivre mon chemin.—Fort bien! mais je ne vous tiens pas quitte; vous avez promis de me conduire. Si vous ne le voulez, dites-le moi; je retournerai vers ma dame et lui annoncerai que vous avez failli à votre engagement en refusant de m'accompagner jusqu'à la fin.» Lancelot hésite un instant: les propos de la demoiselle lui causaient un mortel ennui, mais il s'était engagé à la garder. Il lui répond: «Si vous êtes vilaine envers moi, je ne vous imiterai pas. Dites ce qu'il vous plaira, je continuerai à vous conduire.»

Ainsi chevauchent-ils jusqu'aux heures de vêpres sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour demander la voie. La demoiselle rompt encore le silence la première: «Chevalier, vous paraissez oublier qu'il serait temps de gagner un gîte.—Cela vous regarde, demoiselle, je m'en remets sur vous: c'est pour m'indiquer le meilleur chemin et pourvoir aux incidents du voyage que votre dame vous a confiée à moi; en revanche, je dois vous garder envers et contre tous.—Eh bien j'entends vous disposer un gîte que le plus grand roi du monde trouverait à son gré.»

La nuit tombait, la lune brillait de tout son éclat. Ils traversent une grande et belle lande pour arriver dans un lieu ombragé. La demoiselle avertit les valets de déployer et tendre le pavillon qu'ils avaient emporté. Après avoir descendu la demoiselle, ils vont désarmer Lancelot; ils sortent de leurs valises des mets abondants et les posent sur la pelouse. Après avoir fait honneur au souper, Lancelot rentre dans le pavillon avec la demoiselle; il arrête ses yeux sur le lit que les valets ont dressé; il admire la richesse de la couverture et de la courte-pointe: au chevet, deux oreillers dont les taies étaient de samit richement ouvré, les franges semées de pierreries de grande vertu. À chacune des attaches de la taie brillait un bouton d'or rempli de baume délicieux, et sous les deux apparents oreillers s'en trouvaient deux autres à taies blanches; enfin, à quelque distance, un autre lit bas et peu orné.

La demoiselle s'approche de Lancelot et se dispose à le dévêtir et coucher. «Et vous, demoiselle, demande-t-il, où reposerez-vous?—Ne vous souciez de mon lit ni de mon repos; je n'en suis pas en peine.» Il se couche donc; mais comme il est inquiet de ce que peut méditer la demoiselle, il garde ses braies et sa chemise. Quand la demoiselle eut conduit les valets à l'endroit extérieur où ils doivent passer la nuit, elle revient au pavillon de Lancelot et pose à terre les deux cierges, pour que la couche de Lancelot n'en fût plus éclairée. Il ne dormait pas; il la voit ôter sa robe, ne garder que sa chemise, venir à son lit, lever les draps et se placer à ses côtés: «Eh quoi! s'écrie-t-il, a-t-on jamais vu demoiselle ou dame prendre ainsi de force un chevalier?» Et il saute hors du lit. «Ô le plus recréant des chevaliers! fait-elle; sur ma vie, vous n'eûtes jamais grain de loyauté: honteuse l'heure où vous vous êtes vanté de délivrer messire Gauvain, puisqu'il suffit d'une simple demoiselle pour vous faire quitter la place.—Dites tout ce que vous voudrez; le chevalier qui aurait droit d'accuser ma loyauté n'est pas encore né.

«—Nous verrons bien.» Elle essaie de le prendre par le nez et le manque, sa main descend sur le col de la chemise. Lancelot la saisit, pose à terre la demoiselle et l'avertit qu'il se lèvera si elle ne va reposer tranquillement dans un autre lit. «Je veux bien vous promettre une chose.—Laquelle?—Je vais vous le dire à l'oreille, peut-être on nous écoute; et si vous me refusiez, vous en auriez grande honte.» Lancelot approche alors l'oreille de sa bouche. «Mon Dieu!» dit-elle en poussant un grand soupir, «je me sens malade;» et elle s'étend comme pâmée. Il tourne la tête pour la regarder; elle prend son temps et le baise à la bouche. Il se rejette aussitôt en arrière; peu s'en faut qu'il ne devienne furieux; il sort du pavillon, il va frotter, laver, essuyer ses lèvres, et cracher à plusieurs reprises.

Et quand il la voit revenir à lui, il saisit son épée suspendue au poteau du pavillon et jure de l'en frapper si elle ne le laisse en repos. Elle sait n'avoir rien à craindre, elle approche les bras tendus. Il s'éloigne à grands pas: «Revenez, dit-elle, chevalier couart: je renonce à vous donner la chasse. Ah! le plus déloyal des champions! Quelle honte d'avoir quitté votre lit pour moi, et d'avoir refusé le don que je vous demandais!—Dieu me garde d'une loyauté qui ferait de moi un parjure!—Ne suis-je donc pas assez belle?—Jamais assez, pour celui dont la foi est engagée.»

Il revint à son lit, la demoiselle au sien, et ils dormirent tranquillement le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fut levé, la demoiselle propose de le conduire à un ermitage voisin pour y entendre une messe du Saint-Esprit; ils s'y rendent: l'ermite offre de partager avec eux son frugal repas. Ils montent ensuite et arrivent dans une vaste lande; un agneau n'y eût pas trouvé sa pitance. La voie était coupée par une rivière transparente, rapide et profonde. «Veuillez, dit la demoiselle, regarder sous les eaux: y voyez-vous le corps d'un chevalier armé de toutes armes, et debout devant une dame?—Oui; qu'est-ce là?—Je vous le dirai:

«Ce chevalier avait tendrement aimé la dame qui est encore là près de lui et qu'on avait mariée à un baron félon et jaloux. Bien que son amour pour le chevalier eût toujours été exempt de blâme, car rien n'eût pu lui faire oublier ses devoirs de femme épousée, l'époux en prit de l'ombrage. Il épia le chevalier, le tua en trahison et le précipita dans l'eau tout armé. Cela fait, il vint en instruire la dame qui, courant aussitôt à l'endroit où le chevalier avait été jeté, se mit à genoux, pria Notre-Seigneur de lui pardonner et lui demanda, comme récompense de la foi conjugale qu'elle avait toujours gardée, de la réunir à celui qu'elle n'avait cessé d'aimer. Alors elle se précipita, plongea jusqu'au corps du chevalier, et demeura les bras enlacés dans les siens au fond de cette eau transparente. Depuis ce jour, la terre qui appartenait au criminel époux cessa de rien produire, elle se dessécha complètement. Approchez de cette croix de pierre dressée à votre gauche.» Lancelot avance et lit: Le chevalier et son amie seront tirés de là par celui qui doit mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse. «Bien des chevaliers errants, dit la demoiselle, ont tenté de ramener à la rive les deux amants; au lieu d'y parvenir, ils sont demeurés engloutis sous les flots. Gardez-vous de les imiter.»

Lancelot ne répond pas, mais descend de cheval, s'élance dans le courant, saisit entre ses bras le chevalier et revient le déposer sur la rive; puis il retourne dans l'eau, va prendre la dame et la ramène auprès du corps de son amant. «En vérité, s'écrie la demoiselle émerveillée, vous n'êtes pas un homme.—Et que suis je à vos yeux, demoiselle?—Un fantôme!» Lancelot rit et demande ce qu'ils peuvent encore faire pour ces deux corps. «Nous allons passer devant leur ancien château; nous donnerons la nouvelle; on viendra les prendre et on leur accordera la sépulture chrétienne.»

Ce que la demoiselle avait prévu ne manqua pas d'arriver. Lancelot ne s'arrêta pas à recevoir les remercîments des gens du château, il poursuivit son chemin; et quand ils furent assez près de la Tour douloureuse, ils retrouvèrent le duc de Clarence, messire Yvain et tous les chevaliers nouvellement sortis du Val sans retour. Le valet de Blancastel avait rejoint le duc et venait de leur apprendre que Karadoc était sorti de son château avec deux cents chevaliers et dix mille sergents, pour attendre le roi Artus dans une gorge de la forêt qu'on appelait le Pas félon. «La Tour, ajouta le valet, ne contenait plus qu'un petit nombre de défenseurs et pouvait être aisément conquise.» Les voilà dans l'incertitude de ce qu'ils avaient de mieux à faire. Suivront-ils les traces de Karadoc, ou profiteront-ils de son éloignement pour attaquer la Tour douloureuse? Messire Yvain et Galeschin se décidèrent à tenter la prise du château, d'autant mieux qu'ils auraient cru se parjurer en s'écartant volontairement de la quête entreprise. Mais Lancelot pensa qu'en l'absence de Karadoc il y aurait trop peu d'honneur à surprendre sa maison. «Messire Gauvain, ajouta-t-il, qui a tant de prouesse, ne voudrait pas devoir sa délivrance aux moyens que Karadoc emploie contre ses victimes. Mieux vaut tenter de joindre le ravisseur, puisque nous porterons en même temps secours à monseigneur le roi.» Le duc d'Estrans, Aiglin des Vaux et leurs compagnons suivirent Lancelot et laissèrent Galeschin et messire Yvain tenter l'attaque de la Tour douloureuse. Disons d'abord quel fut le succès de leur entreprise.

«—Nous avons, reprit le nain, une autre entrée peut-être moins dangereuse.» Messire Yvain, dans la crainte de passer pour timide aux yeux de son compagnon, s'en tient à celle-ci; Galeschin tentera l'autre passage. Pendant que le duc s'éloigne, mess. Yvain dit au nain d'aller faire ouvrir la grande porte. On lève la barre, il passe le bail, et il entend corner du haut de la grande porte. Dix chevaliers armés en gardaient l'entrée, cinq d'un côté, cinq de l'autre; tous montés sur grands chevaux, le glaive au poing, l'épée ceinte. «Seigneurs chevaliers, leur dit messire Yvain, que doit perdre celui qui resterait en votre pouvoir?—Rien que la tête.—Et s'il s'ouvre un passage?—Sire, répond un des dix, le fief que nous tenons nous oblige à garder cette porte; mais Dieu veuille que nul n'essaye plus de la franchir, comme tant d'autres qui y ont laissé la vie. Si nous vous prenons, vous aurez la tête tranchée; si vous nous outrez et, après nous, le gardien de la grande tour, le château vous sera rendu avec tous les honneurs qui en dépendent. L'épreuve est, comme vous voyez, assez rude à tenter, plus rude encore à achever.

«—Chevalier, répond messire Yvain, je ne suis pas venu jusqu'ici pour refuser de tenter l'aventure.»

Pendant que les chevaliers se disposent à le bien recevoir, il recule de quelques pas et, les yeux levés au ciel, prie Notre-Seigneur d'avoir merci de son âme; car pour le corps, il en a fait le sacrifice. Il recommande à Dieu le roi, la reine et messire Gauvain qu'il ne compte plus revoir. Puis, le glaive sous l'aisselle, il broche des éperons vers les dix chevaliers. Tous font tomber sur lui leurs glaives et l'obligent à ployer l'échine en arrière: alors ils détachent l'écu de son cou; mais le bon cheval qu'il avait conquis en délivrant Sagremor passe outre et l'emporte jusqu'au milieu de la cour, sans qu'il ait quitté les arçons.

Notes in this chapter

Note 1 · : Tome I, p. 332. 2: Tome I, p. 329. 3: Saint Graal, p. 302. 4: Le ms. 751, fo 124 porte: «Pire que Saladin». Ce nom semble rapporter la comNote 2 · Galehaut partit le lendemain. Quand il fut arrivé en Sorelois il conta à Lancelot ce qui s'était passé entre le roi, la reine et lui. À la mNote 3 · Lionel fut armé des plus belles et des plus riches armes. Au service de la veille de Pentecôte, il parut en robe de soie merveilleusement ouNote 4 · Le conseil était sage, il fut suivi. Les trois amis revinrent à leurs pavillons, montèrent, firent porter devant eux leurs armes et regagnèrNote 5 · Il chevaucha jusqu'à la nuit. La lune commençait à blanchir les arbres, quand il entendit à droite le son d'un cor. Un petit sentier semblaiNote 6 · L'instant d'après, paraît une dame plus belle encore, suivie de dames, demoiselles, chevaliers et sergents. Elle avait les cheveux épars et Note 7 · Elle lui tendit l'anneau et voulut le convoyer jusqu'à l'entrée de la forêt; puis elle lui laissa le valet qui devait lui servir de guide. LNote 8 · On entendit alors à l'entrée du souterrain de grands cris de joie qui partaient d'une foule de dames et chevaliers. Galeschin remonte dans lNote 9 · Ils arrivèrent vers Nones[65] devant un château de grande et belle apparence, environné de terres en pleine culture. La porte était ouverte,Note 10 · «—Quelle que soit l'aventure, dit le duc, j'entends essayer de la mettre à bonne fin. Mais je ne suis pas sûr d'y parvenir, car je n'ai jamaNote 11 · «L'ancien seigneur de Pintadol avait été retenu prisonnier par son ennemi mortel, et le père des trois frères que vous avez vaincus était paNote 12 · «Vous trouverez, à quinze lieues anglaises d'ici[68] un val grand et profond auquel aboutit le chemin où vous êtes. Depuis quatorze ans aucuNote 13 · On l'appelait tantôt le Val sans retour, tantôt le Val des faux amants, et voici comment il avait commencé. On sait que Morgain, la sœur du Note 14 · Le Val était de grande étendue, environné de hautes montagnes, couvert d'un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle et clairNote 15 · Il apprit alors à ceux qui l'entouraient qu'il était Galeschin duc de Clarence, fils du roi Tradelinan de Norgalles et compagnon[71] de la TNote 16 · La demoiselle trouva bon le conseil et prit à gauche le chemin que lui indiquait mess. Yvain. Pour lui, il continua sa chevauchée. Après uneNote 17 · Le pont était baissé, la maison ouverte; mess. Yvain broche aussitôt des éperons, arrive dans la cour et surprend quatre de ces larrons commNote 18 · Tierce était arrivée[74] quand les yeux de mess. Yvain s'abaissèrent sur une vallée profonde. La descente était ardue et difficile; il prit Note 19 · À l'entrée du château, ils entendirent parmi les rues les gens chanter et caroler, en tenant dans leurs mains cierges et chandelles: «Bien vNote 20 · La vieille dont la fureur croissait de plus en plus appelle ses chevaliers. «Je n'aurai pas de joie, dit-elle, que ce traître ne soit mis enNote 21 · En ce moment, Galehaut regarde et voit approcher un écuyer qui portait à son col un écu: «Arrête,» dit-il à cet écuyer, tandis que Lionel luNote 22 · En prenant congé de Trajan, Lancelot fut convoyé par Melian, frère de celui qu'il avait levé du coffre. Ils passèrent ensemble devant la maiNote 23 · Ce disant, il prend son épée au poing, détache son écu et le lève sur sa tête. «Eh quoi! dit la demoiselle, êtes-vous las de vivre, ou vouleNote 24 · Seulement alors, il vint en pensée à Lancelot d'abattre le gantelet de sa main gauche, et de découvrir la pierre de l'anneau que lui avait dNote 25 · Morgain avait voué à la reine Genièvre une haine furieuse, et voici quelle en avait été l'occasion: sa mère, la reine Ygierne, vivait encoreNote 26 · Ce conseil ayant été jugé le meilleur, les chevaliers du Val des faux amants consentirent à suivre le duc de Clarence et messire Yvain. Ils Note 27 · Les voilà chevauchant du même pas, Lancelot et la demoiselle, elle l'entretient et cherche par son enjouement à lui faire oublier les heuresNote 28 · Alors elle se met à rire: «C'est assez, chevalier, dit-elle, vous n'avez plus à vous garder de moi. Retournez à votre lit, je ne vous y suivNote 29 · Quand ils arrivèrent devant le premier bail[88] en avant de la porte principale, ils y trouvèrent un nain qui tenait en main une épée sangla
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