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Les Romans de la Table Ronde (4/ 5)

LANCELOT DU LAC. (continued 2)

Reading edition

Le roi chargea en même temps le messager d'apprendre au prince Galehaut l'arrivée de la demoiselle, et la nature de la clameur qu'elle avait levée contre la reine Genièvre. Il l'invitait ainsi que Lancelot à se trouver au parlement qu'il devait tenir à la Chandeleur. Galehaut, à cette nouvelle, ressentit une vive douleur: il prévit le rude coup que son ami allait en recevoir, et aurait bien voulu tenir la chose secrète; mais Lancelot avait déjà tout appris par leur messager. Galehaut étant allé le trouver le vit profondément soucieux: «Qu'avez-vous, lui dit-il, beau doux ami? Qui vous peut causer de l'ennui?—Hélas! sire, une nouvelle qui sans doute me fera mourir.—J'aurais bien voulu n'en pas parler; mais enfin, si le roi Artus vient à répudier celle qu'il a épousée, ne sera-t-elle pas en votre garde à vous?—Sire, sire, répond Lancelot, sachez bien que si le cœur de ma dame en est à malaise, le mien ne sera pas en bon point.—Je l'entends bien; mais la reine étant aussi vraie de fond que d'apparence, elle aimera mieux, je pense, vivre avec vous dans une humble retraite, qu'être sans vous reine du monde entier. Écoutez-moi, doux ami: si la reine est séparée de son droit époux, je lui réserve le plus beau royaume des îles de Bretagne, le Sorelois. Vous pourrez alors vivre l'un pour l'autre, et vous n'aurez plus rien à craindre pour vos amours. Voulez-vous plus encore? qui vous empêchera de prendre en loyal mariage la plus belle et la mieux enseignée dame de la terre.—Tel serait le plus cher de mes souhaits, mais je prévois le chagrin que ma dame en ressentira. Si le roi Artus venant à croire qu'il a été trompé, tentait de mettre en jugement la reine, elle n'aurait assurément rien à craindre, tant que nous serions là; mais, cher sire, ne vous avais-je pas déjà causé assez d'ennuis! Combien vous auriez droit de me haïr, moi qui vous ai conduit à fléchir devant celui qui allait s'incliner devant vous; et vous ai par là détourné de la conquête du monde!»

Il fondait en larmes et tendait les bras vers Galehaut qui disait en lui essuyant le visage: «Beau doux ami, confortez-vous; Dieu soit loué, j'ai les meilleurs sujets de consolation. Je vous ai conquis, une telle victoire vaut cent fois trente royaumes. Qu'aurait été la conquête du monde près de celle de votre cœur? Si vous me restez, si vous ne désirez pas vous éloigner de ma compagnie, je n'ai rien à désirer. Mais je le sens: pour vous retenir ici, il faut que ma dame la reine soit des nôtres; et je le comprends si bien que j'avais naguères formé un dessein dont j'ai honte aujourd'hui, car il m'eût conduit pour la première fois à une vilaine action. Si je vous en fais l'aveu, me pardonnerez-vous? Quand j'appris la clameur levée sur la reine, j'eus la pensée de saisir le moment où le roi s'approcherait de la terre de Sorelois, pour enlever la reine et l'emmener avec moi; j'aurais su bien empêcher de deviner où je l'aurais conduite. Ainsi vous aurais-je réuni à tout ce que votre cœur aime. Mais bientôt je compris que l'action serait laide, et que je pouvais vous réduire au désespoir si la reine en était mécontente.» Lancelot répondit sévèrement: «Sire, vous m'auriez donné la mort. Gardez-vous de tenter rien de pareil. Oui, ma dame en aurait eu regret, et j'en aurais été inconsolable.—Vous voyez, reprit Galehaut, à quel excès pouvait me porter la passion que j'ai pour vous. J'espérais adoucir vos douleurs et je les aurais augmentées; tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent ne m'aurait pas garanti contre le renom de chevalier déloyal. Ne m'en voulez pas trop, pourtant, d'avoir risqué de perdre l'honneur, dans l'intention de vous procurer quelque bien.» Ainsi parlèrent-ils longtemps; puis Galehaut fit avertir les sages clercs envoyés par le roi Artus de venir le trouver.

LXIII.

Galehaut conduisit les clercs dans sa chapelle et il s'y enferma avec eux et Lancelot. «Maîtres, leur dit-il, nous devons remercier également le roi Artus: car il me permet de vous consulter, et il vous a jugés les plus sages de son royaume. Écoutez-moi:

«J'ai des terres et des forêts en abondance; j'ai le cœur et le corps tels que je pouvais souhaiter; j'ai les plus loyaux amis du monde. Et cependant, je suis en proie à la plus profonde tristesse; le grand malaise du cœur me fait perdre le boire, le manger, le dormir. D'où naît cela, je l'ignore: une vague terreur me saisit, et je ne puis dire si elle vient du mal ou si elle en est cause. C'est pour cela que je vous ai appelés; veuillez y mettre conseil, pour l'amour de Dieu de qui vous tenez la sagesse, pour le roi Artus qui vous a choisis, et pour moi qui suis en état de reconnaître le grand service que je vous demande.»

Galehaut se tut; un des maîtres clercs, le sage Helie de Toulouse, prit la parole:

«Sire, vous ne trouverez pas aisément celui qui découvrira la source d'un mal si étrange. Il est des maladies de cœur qui proviennent de la perte ou de l'absence de ceux qu'on aime d'un violent amour. Nul autre médecin ne saurait les guérir que Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut alors recourir aux prières, aux jeûnes, aux aumônes, à la conversation des gens de religion.—Il est d'autres maux qui veulent des remèdes terrestres. Ainsi, quand ils viennent du chagrin de n'avoir pu venger une offense ou une honte, on peut les apaiser, en obtenant raison de l'offenseur, en rendant honte pour honte. Le cœur prend sur lui toutes les amertumes que le corps peut ressentir; car le corps n'est que la maison du cœur, maison éclairée par la prud'homie, ou souillée par le fiel de celui qui l'habite. Le cœur opprimé par la honte ou l'injure peut donc retrouver la santé dans la réparation de cette honte ou de cette injure.

«Voilà les trois maladies du cœur. On guérit de la première par aumônes et prières; de la seconde en rendant honte pour honte; mais la troisième est la plus maligne, parce que le malade s'y complaît et n'en demande pas la guérison, préférant ses maux à la santé qu'il a perdue. Dites-nous, sire, laquelle de ces trois maladies vous accable. Si la science peut vous en délivrer, nous y aurons recours avec la bonne volonté que réclame un grand prince.»

Galehaut répondit: «Vous avez parlé sagement; je m'abandonne à vos conseils. Je vous confesserai tout ce que j'ai ressenti, quand vous m'aurez juré sur les saints que vous me soulagerez autant qu'il sera en vous, et que vous ne me cacherez rien de ce que vous découvrirez, soit à ma joie soit à mon deuil.» Les clercs jurèrent, et Galehaut leur raconta les songes qu'il avait faits plusieurs nuits de suite: le lion couronné; le fort lion venant de points divers; le léopard cause de la mort du fort lion qui l'aimait. «Voilà, dirent-ils tous, une étrange vision! Pour bien en saisir l'ensemble, dit maître Helie, il faut de longues méditations. Veuillez, sire, nous accorder un délai de neuf jours, après lesquels nous pourrons vous en donner le vrai sens.—Je vous accorde ce répit.»

Le second clerc, maître Hélimas de Radol en Hongrie, parla ensuite; il avait cru voir les mêmes objets que le premier; «mais je sais bien, ajouta-t-il, que le dragon couronné est monseigneur le roi Artus; vous êtes celui qui venait des parties d'Occident. Quant au léopard, je n'ai pu rien découvrir de ce qu'il représentait; seulement je le vis se ranger de votre compagnie. Permettez-moi de ne pas en dire davantage.—Parlez, si vous ne craignez de vous parjurer.—Eh bien! je vis que vous deviez mourir par lui.»

Le neuvième, maître Aquarinte de Cologne, confirma les paroles de Pétrone et ajouta: «J'ai trouvé qu'il vous convenait de traverser un pont formé de quarante-cinq planches; et que vous deviez tomber dans une eau noire et profonde dont nul ne revenait. Vous serez à la dernière de ces planches, quand approchera le terme de votre vie. Ces planches doivent répondre à des années, à des mois, à des semaines ou à des jours; mais je n'en ai pu faire la distinction. Je ne dis pas cependant que vous ne puissiez passer outre, car le pont se continuait plus loin que l'eau; mais le léopard était à l'issue des planches: il en permettait ou défendait le passage.» Ces paroles émerveillèrent grandement Galehaut et Lancelot.

Et quand ce fut au tour d'Helie de Toulouse, il dit: «Vous avez appris, sire, quelle devait être l'occasion de votre mort; il ne vous reste qu'à en reconnaître le moment. Vous ne trouverez pas aisément qui pourra vous le dire, car la divine Écriture nous apprend que les jugements de Notre Seigneur sont secrets, et nul mortel ne peut de lui-même en rien pénétrer. Il est vrai que, par notre grande clergie, Dieu permet que certaines parties nous en soient révélées, mais non toutes; lui seul peut connaître le sort de ses œuvres.—Maître, reprit Galehaut, les neuf premiers clercs ont acquitté leur serment, il faut que vous suiviez leur exemple.—Mais si je vous apprends des choses qui seraient à votre dommage, ne vous plaindrez-vous pas plus que si je persiste à les taire?—Non, car vous ne pouvez m'annoncer rien de plus que la mort. J'en présume déjà quelque chose; dites le reste.—Je parlerai, mais à la condition que nul autre que vous ne sera témoin de mes paroles.»—Galehaut fit signe aux huit premiers clercs de s'éloigner: «Mais celui-ci, mon ami, mon compagnon, faut-il aussi, maître Helie, qu'il se retire?—Sire, quand le médecin veut fermer une plaie dangereuse, il ne prend pas conseil de son cœur. Je sais que vous n'avez rien de secret pour votre ami: mais la fin de notre entretien ne supporte pas la présence d'une troisième personne.» Lancelot à ces mots se leva et sortit, plus inquiet qu'on ne saurait l'imaginer de ce que le maître de Toulouse allait dire à Galehaut.

Dès qu'il fut sorti, maître Helie reprit: «Sire, vous êtes assurément un des princes les plus sages du monde; si vous avez fait quelques folies, ce fut par bonté de cœur et non par défaut de sens. Laissez-moi vous donner un petit enseignement profitable: Ne dites jamais à l'homme ou à la femme que vous aimez ce qui pourrait mettre son cœur à malaise. Je le dis à l'occasion du chevalier qui vient de s'éloigner, et que vous chérissez si profondément. S'il fût resté, il aurait entendu des choses qui lui auraient causé honte et chagrin de cœur.—Vous le connaissez donc, maître, pour en parler ainsi?—Assurément, bien que personne ne m'ait appris ce qu'il pouvait être. C'est le meilleur des chevaliers vivants; c'est le léopard de votre songe.—Mais, beau maître, le lion n'est-il pas de plus grande force que le léopard?—Oui.—Et le lion représente le meilleur chevalier?—Vous dites vrai. Entendez-moi à mon tour: Votre ami est le meilleur chevalier aujourd'hui vivant; mais un autre viendra plus tard qui sera meilleur encore.—Savez-vous quel sera son nom?—Je ne l'ai pas encore cherché.—Comment donc savez-vous qu'il sera meilleur?—Parce qu'il doit mettre à fin les temps aventureux de la Grande-Bretagne, et occuper le dernier siége de la Table ronde.—Et pourquoi mon compagnon ne ferait-il pas tout cela?—Parce qu'il n'est pas tel qu'il puisse le tenter sans être frappé de mort, ou sans perdre au moins l'usage de ses membres. Et la raison, c'est que votre ami n'a pas toutes les perfections de celui qui doit arriver au Saint-Graal. Le chevalier auquel est réservé cet honneur sera chaste de cœur et vierge de son corps: aucune dame ou demoiselle n'aura pris rien de ses pensées. Vous voyez que tel n'est pas votre compagnon.

«Merlin a dit: Des îles d'Orient s'élancera un dragon merveilleux qui volera à droite, à gauche, et fera trembler de crainte tous ceux qui le verront. Il s'abaissera sur le royaume de Logres, portant trente têtes d'or plus belles que celle qu'il avait d'abord. Toutes les terres se courberaient devant lui, il aurait conquis le royaume aventureux, si le léopard ne l'en détournait et ne le forçait à s'incliner devant celui qu'il venait combattre. Alors le dragon merveilleux et le léopard s'aimeront tellement qu'ils n'auront plus qu'un seul cœur. Et quand le serpent au chef d'or attirera le léopard à lui, le dragon ne pourra supporter cette séparation et cessera de vivre.

«Voilà ce qu'a dit Merlin. Je sais bien que vous êtes le merveilleux dragon et que le serpent au chef d'or qui vous enlèvera le léopard est ma dame la reine, celle que le chevalier aime autant que dame peut être aimée.

«Vous savez que la reine est accusée d'une trahison des plus noires: assurément, elle en est innocente; mais elle souffre cette épreuve en punition du déshonneur qu'elle inflige au meilleur et au plus grand des princes. Je tenais à vous dire cela; c'est pourquoi j'ai demandé que votre ami s'éloignât pour ne pas lui laisser entendre ce qui l'aurait couvert de honte et de douleur. Je vous sais d'ailleurs tellement preux et sensé que je ne crains pas que vous révéliez, soit à votre compagnon soit à la reine, ce que je vous apprends en ce moment.»

«Souvenez-vous, cher sire, de la chute de saint Pierre. Elle lui vint de la même crainte d'une mort prochaine. De l'infirmité de la chair naît la peur, et de la peur la désespérance. Faites le bien, comme si vous ne deviez vivre que trente jours, mais sans avoir la certitude de ce terme.—Non, dit Galehaut, j'entends savoir quand je l'attendrai. Grâce à Dieu, je me sens assez de force et de courage pour soutenir sans terreur une telle révélation. Plus je saurai ma fin proche, plus je travaillerai à mériter de bien mourir.»

Le maître alors se leva, et se tournant vers la porte de la chapelle qui était blanche et polie, il y trace avec du charbon quarante-cinq rouelles de la grandeur d'un denier, et au-dessous il écrit: C'est le signe des années. Il en trace au-dessous quarante-cinq autres plus petites, et écrit: C'est le signe des mois; puis sur une troisième ligne, quarante-cinq plus petites encore: C'est le signe des semaines; et enfin quarante-cinq plus menues: C'est le signe des jours. «Voici, dit-il à Galehaut, l'indication du terme de votre vie. Si vous les voyez tout à l'heure demeurer entières, vous serez quarante-cinq ans avant de mourir. Autant il en disparaîtra, autant il vous sera enlevé d'années, de mois, de semaines ou de jours.»

Il tire alors de son sein un petit livret, l'ouvre et appelle Galehaut: «Sire, voici le livre des conjurations. Par la force des paroles écrites, je puis découvrir le secret de tout ce que je voudrais savoir. Je pourrais déraciner les arbres et remonter le cours des rivières; mais il y a grand danger à tenter l'épreuve. Les clercs, consultés autrefois par le roi Artus, voulurent y chercher le sens des songes qu'il avait eus: pour l'apprendre, ils brisèrent un coffre où je l'avais enfermé avant de me rendre à Rome. Mais celui qui le prit ne sut pas comment il fallait procéder, et il en perdit le sens, les yeux et l'usage des membres, sans arriver à découvrir quel était le lion sauvage, le médecin sans médecine, et le conseil de la fleur. Préparez-vous donc à voir des choses redoutables, et soyez sûr que vous ne partirez pas d'ici sans ressentir un grand effroi.»

Alors Helie s'approche de l'autel, y prend une croix d'or entourée de pierres précieuses, puis une boîte renfermant un Corpus Domini. Il donne la boîte à Galehaut et garde la croix: «Tenez bien cette boîte, dit-il; elle renferme le précieux sanctuaire; je tiendrai de mon côté cette croix, qui a le plus de vertu après elle. Tant qu'elles seront dans nos mains, nous n'aurons à craindre aucun malheur.» Ce disant, il revient, va s'appuyer sur un siége de pierre, ouvre le livre, et se met à lire jusqu'à ce qu'il sente son cœur se gonfler et ses yeux rougir. Une forte sueur coule de son front sur son visage, il pleure amèrement. Galehaut le regarde et se sent lui-même en proie à une grande terreur.

La lecture dura longtemps: maître Helie se repose, puis recommence à lire, en tremblant de tous ses membres. Bientôt, une obscurité profonde les enveloppe, ils entendent une voix hideuse et les voûtes s'entr'ouvrent pour donner passage à un violent éclair. Galehaut met aussitôt la boîte devant ses yeux, maître Helie tombe pâmé, la croix sur la poitrine. Enfin, les ténèbres se dissipent, la clarté du jour revient. Le maître sorti de pâmoison se plaint douloureusement, il regarde autour de lui, et ensuite demande à Galehaut comment il se trouve.—«Bien, maintenant, Dieu merci!» Un instant après, la terre commence à trembler: «Appuyez-vous, dit Helie, à cette chaire; le corps ne pourrait soutenir ce que vous allez voir.» Alors, il leur est avis que la chapelle tourne; comme le mouvement s'arrêtait, Galehaut voit sortir de la porte quoique bien fermée une main, un long bras couvert d'une manche de samit jaune et traînant jusqu'à terre, l'avant-bras seulement enfermé dans un tissu de soie blanche. La main, rouge comme un charbon embrasé, tenait une épée vermeille dégoutante de sang; la pointe alla toucher à la poitrine de maître Helie; mais au toucher de la croix, l'épée se détourne et vient à Galehaut qui s'en défend avec la précieuse boîte. Alors, l'épée tourne vers le mur où les ronds étaient tracés: elle efface la première, la troisième et la quatrième rangée, puis disparaît avec la main qui la soutenait.

Quand Galehaut put parler, il dit: «Maître, vous ne m'avez pas trompé, j'ai vu les grandes merveilles du monde. Je connais clairement qu'il ne me reste que trois ans à vivre, et je suis content de le savoir. Je n'en vaudrai que mieux. Vous pouvez être assuré que personne ne s'apercevra que j'aie rien perdu de mon enjouement naturel.—Je dois pourtant vous dire, reprend Helie, que vous pourrez dépasser ce terme: mais il faudrait que ce fût par le moyen de la reine, et qu'elle vous permît de retenir votre ami près de vous. Je n'ai plus rien à vous apprendre; mais, encore une fois, gardez-vous de dire à votre ami rien de ce que je vous ai annoncé.»

LXIV.

Galehaut, comme on vient de voir, ne découvrit pas à son ami ce que maître Helie lui avait révélé; mais il regrettait d'avoir été pour la première fois dépositaire d'un secret que Lancelot ne devait pas partager.

Quand approcha le jour où les barons devaient s'assembler dans la cité de Sorehaut, il prit à part Lancelot: «Beau doux compain, lui dit-il, un sage maître m'a recommandé jadis de ne jamais parler à mon ami de ce qui pouvait l'affliger, quand le mal n'était pas de ceux que le conseil pût amoindrir. Si les révélations du sage Helie avaient été funestes pour votre avenir ou pour le mien, j'aurais bien agi en vous les cachant; mais, hors ce cas, je ne dois rien faire ni penser sans vous en donner connaissance. Apprenez pourquoi j'ai convoqué mes barons.

«Vous êtes, cher sire, le plus haut, le plus gentil homme de nous deux; vous êtes le droit héritier d'un roi, et je ne suis que le fils d'un prince portant couronne. Puisque vous m'avez reçu pour compagnon, nous ne devons pas avoir seigneurie l'un sur l'autre; tout entre nous doit être commun, ce que j'ai maintenant et ce que vous pourrez avoir plus tard. J'ai donc résolu de nous faire couronner en un même jour, à la prochaine fête de Noël que le roi Artus a choisie pour tenir cour plénière. Ainsi nous partagerons toutes mes seigneuries; nous recevrons en commun l'hommage de nos barons et leur serment de nous aider envers et contre tous. Le lendemain de la fête, nous partirons, vous avec vos nouveaux chevaliers, moi avec les miens, pour conquérir le royaume de Benoïc sur le roi Claudas, qui vous en a déshérité. Le temps est venu de venger la mort de votre père et les grandes douleurs de la reine votre mère. Mais, si vous l'aimez mieux, doux ami, vous resterez ici, maître de ma riche terre et des royaumes dont j'ai reçu l'hommage, pendant que je travaillerai à vous rétablir dans votre héritage.

—«Sire, grands mercis! répond Lancelot; je sais que vous m'offrez tout cela d'un cœur sincère; mais je n'ai pas encore fait assez de prouesses pour mériter d'aussi grandes terres. De plus, vous savez que je ne puis faire ou recevoir aucun honneur, sans l'agrément de ma dame la reine. Quant à mon héritage, je n'entends donner à personne le soin de me le rendre: je ne pendrai pas même un écu à mon cou pour le reconquérir.—Comment pensez-vous donc faire, doux ami?—Si Dieu me vient en aide, je prétends qu'on m'estime assez preux pour n'avoir pas à rencontrer un seul homme qui ose retenir un pied de ma terre, et qui ait le cœur de m'attendre quand il saura que j'approche.

«—Il en sera donc, reprit Galehaut, ainsi que vous voudrez; cependant j'entends en parler à la reine. Je sais qu'elle ne voudrait pas vous voir le roi des rois, si elle devait perdre la moindre partie de votre cœur; et que, de votre côté, vous préférerez toujours son amour à la seigneurie du monde entier.

—Oui, cher sire, vous seul connaissez bien le fond de mes pensées. Mais je vous aime trop vous-même pour refuser rien de ce qu'il vous plairait de m'offrir, sauf l'honneur de ma dame. Il en sera ce qu'elle décidera: je connais son amitié pour vous, et je sais qu'elle ne gardera rien de ce qu'elle pourrait vous accorder.»

Cette nuit même arrivèrent tous les barons convoqués par Galehaut. Galehaut les reçut à sa table, et le lendemain, réunis dans la grande salle du conseil, il leur parla ainsi:

«Seigneurs, vous êtes mes hommes, et comme tels vous me devez aide et conseil. Je vous avais mandés pour deux raisons des plus graves: d'un côté, je sentais mon corps en danger; de l'autre, je formais un projet dont je voulais vous entretenir. Pour ce qui est de mon corps, le danger venait de deux songes merveilleux. Dieu merci! depuis que je vous ai convoqués, j'eus la visite d'un sage clerc qui m'a donné de ces visions une interprétation faite pour me rendre la tranquillité. Je n'ai donc à vous parler aujourd'hui que de la deuxième raison.

«J'eus autrefois en pensée, vous le savez, de déshériter le roi Artus: la paix fut faite entre nous, par la volonté de Dieu. En revenant ici, je voulais me faire couronner aux fêtes de Noël et pendant que mon seigneur le roi Artus tiendrait sa cour. J'ai encore en cela changé de résolution.

«Je vais me rendre à la cour du roi Artus; c'est, vous ne l'ignorez pas, le plus preux des souverains: Artus réunit en lui toutes les valeurs, toutes les bontés; nul ne peut se vanter de prouesse, s'il n'a séjourné dans sa cour. J'entends être de sa compagnie et de celle de tous les preux qui remplissent sa maison. Mais pendant mon séjour en pays étranger, ces terres ont besoin d'être tenues par un prud'homme sage, loyal et juste, auquel sera baillée mon autorité. Et comme je me méfie de ma propre sagesse, je vous demande conseil, en vous invitant à choisir le prud'homme que vous estimerez le plus digne de gouverner ma terre, et de rendre à tous justice sévère et bonne, sans aucun soupçon de convoitise; car un bailli convoiteus met la terre à destruction. Vous le chercherez parmi les plus riches, pour que je puisse reprendre sur lui les torts qu'il aura pu commettre. Délibérez sur le choix qu'il convient de faire, pendant que je me tiendrai en dehors de la salle.»

Il sortit avec Lancelot, et les barons commencèrent à échanger de nombreuses paroles. Les uns proposaient le Roi des cent chevaliers, les autres le roi Widehan; d'autres ne s'accordaient à l'un ni à l'autre, et désignaient le seigneur de Windesors. Enfin un vieillard demanda à parler. C'était le duc Galain de Douves, qui s'était fait porter en litière et qu'on savait le plus sage des hommes. «Ha!» s'écria-t-il assez haut pour être bien entendu, comment ne voyez-vous pas, entre vous tous, le bailli que demande mon seigneur! si j'étais plus jeune et aussi fort que la plupart de ceux qui m'écoutent, votre choix serait bientôt fait; mais je ne suis plus qu'un demi-homme, et je ne puis que conseiller. Il y a parmi nous un homme entier: c'est le roi Baudemagus.» Il s'arrêta, et tous les barons déclarèrent que personne ne pouvait mieux convenir. Le duc Galain fut donc chargé de porter la parole; on avertit Galehaut de rentrer, et le vieux duc parla ainsi:

«Sire, ces prud'hommes m'ont confié leur parole, parce que j'avais plus éprouvé que nul d'entre eux. Je sais un baron sage et de haut conseil, exempt de convoitise, grand justicier, incapable d'opprimer par haine ou d'aider par intérêt; sévère et fort, peu soucieux de ses peines quand il y va de son honneur.—En vérité, fait Galehaut, voilà de beaux mérites: nommez-le, je suis prêt à le choisir.—Sire, c'est le roi Baudemagus de Gorre.—En effet, reprit Galehaut, je l'ai toujours tenu pour un des meilleurs prud'hommes; c'est avec joie que je lui confierai le bail de mes terres. Roi Baudemagus, je vous investis, et vous prie de justifier ce que le duc Galain a dit de vous.

«—Sire, dit le roi Baudemagus, je suis roi d'un petit pays et je ne le tiens pas aussi bien qu'il le faudrait; comment pourrai-je suffire au gouvernement de toutes vos seigneuries?—Il n'est pas à propos de vous en défendre: ma volonté est de vous choisir pour bailli; comme mon homme lige vous ne devez pas refuser.

«—Mais, sire, vous avez dans vos terres des gens orgueilleux qui ne consentiront jamais à m'obéir.

«—S'il en est un seul assez hardi pour aller contre vos ordres, soyez assuré que dès que je l'aurai su, j'en prendrai une vengeance qui empêchera tout autre de l'imiter. Vous tous, mes hommes liges, je vous commande, sur la foi que vous me devez, de venir en aide au roi Baudemagus envers et contre tous, moi seul excepté. Il peut se faire que je ne rentre jamais dans mes domaines; le roi Baudemagus jurera donc, sur sa vie, qu'envers mon peuple il se contiendra loyalement. Et si je viens à mourir en terre étrangère, il recevra mon filleul et neveu Galehaudin pour roi du Sorelois et des Îles étranges; par sa femme, la fille du roi Gohos, Galehaudin en est le droit héritier.»

Baudemagus était sire de la terre de Gorre, merveilleusement défendue, d'un côté par des marais fangeux d'où l'on avait peine à sortir quand on s'y était engagé, de l'autre par une rivière large et profonde. Tant que les aventures durèrent, il y eut dans cette terre de Gorre une mauvaise coutume: nul homme de la cour du roi Artus, une fois entré ne pouvait en revenir. À Lancelot était réservé de rendre le passage libre quand il passerait le pont de l'Épée, pour délivrer la reine, comme on le verra dans le livre de la Charrette. La coutume avait été établie au commencement des temps aventureux, quand Uterpendragon, père d'Artus, guerroyait le roi Urien, oncle de Baudemagus, pour obtenir son hommage. Urien n'y voulait pas entendre, et le roi de Logres se lassant le premier, avait cessé de le réclamer, jusqu'au temps où le roi Urien partit pour Rome, afin de confesser ses péchés à l'Apostole. Il était allé en pèlerin, faiblement accompagné. On le prit, on le conduisit devant Uterpendragon, qui le retint captif dans un de ses châteaux et ne voulut pas le recevoir à rançon. Bien plus, il avait fait dresser des fourches et menacé d'y pendre le roi de Gorre, s'il ne consentait à lui rendre hommage.

Le roi Artus, au commencement de son règne, avait résolu de travailler à la délivrance de ses hommes; mais ses guerres et de nombreux incidents ne le lui permirent pas; et quand les aventures commencèrent, les Bretons retenus dans le pays de Gorre attendaient encore celui qui devait les affranchir.

Baudemagus, ainsi que nous avons dit, en succédant au roi Urien, avait fait dépecer les ponts et les avait remplacés par deux autres plus merveilleux, dont la garde était confiée à deux chevaliers de prouesse éprouvée. L'un de ces nouveaux ponts était de bois et n'avait qu'un pied et demi de large. Il était construit entre deux réseaux de cordes, à demi-profondeur de la rivière. On comprend la difficulté de passer à cheval sur un pont mouvant. L'autre, plus dangereux encore, était fait d'une longue planche d'acier effilée comme une épée. Le côté opposé au tranchant n'avait qu'un pied de largeur; il était fixé sur chacune des rives, et recouvert de façon à ce que la pluie ou la neige ne pût l'endommager.

Baudemagus avait un fils nommé Meléagan. C'était un grand chevalier bien taillé de membres et vaillant de son corps. D'ailleurs, il avait la barbe et les cheveux roux, et il était d'un orgueil extrême: pour rien qu'on pût lui remontrer, il n'eût renoncé à ses entreprises, quelque mauvaises qu'elles fussent. Son dédain de débonnaireté lui avait mérité le renom du plus cruel et du plus félon des hommes.

Il était venu à l'assemblée, le jour que Galehaut avait baillé sa terre au roi Baudemagus. Son intention était, non de prendre part au conseil, mais de voir Lancelot dont on lui avait raconté les prouesses. D'avance il le haïssait, indigné qu'on pût mettre la valeur d'un autre en balance avec la sienne. Il ne changea pas de sentiment après avoir vu Lancelot; et la nuit suivante il dit à son père:

«Votre Lancelot n'a ni les membres ni la taille d'un chevalier plus preux, plus vaillant que les autres.—Beau fils, répondit Baudemagus en branlant la tête, la grandeur du corps, la force des membres ne font pas le bon chevalier comme la grandeur du cœur. Tu n'obtiendras pas le renom de Lancelot, pour être aussi bien membré que lui; car on honore Lancelot pour être le plus preux de tous les chevaliers vivants; et il a ce renom dans toutes les terres.

«—Je ne suis pas, répond Meléagan, moins prisé dans mon pays qu'il ne l'est dans le sien; et puisse Dieu me laisser vivre assez pour trouver l'occasion de faire voir lequel de nous deux vaut le mieux.

«—Fils, tu trouveras aisément, cette occasion, si tu la cherches; mais ne l'oublie pas: tu n'es loué que dans ton pays, Lancelot est loué dans le monde entier.

«—Comment, s'il a tant de valeur, ne vient-il pas délivrer les exilés bretons de votre terre?

«—D'autres entreprises l'en ont détourné; il pourra bien l'essayer un jour.

«—À Dieu ne plaise, tant que je vivrai, que lui ou tout autre parvienne à les affranchir!

«—Laissons cela, beau fils; quand tu auras fait et vu autant que lui, peut-être garderas-tu plus de mesure.»

Là s'arrêtèrent leurs paroles. Le jour venant, Galehaut fit tout disposer pour son départ; et le lendemain, après avoir entendu la messe, Lancelot et maints barons de Sorehaut se mirent à la voie, pour se rendre ensemble à la cour du roi Artus.

LXV.

Tant chevauchèrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils arrivèrent à Kamalot. Le roi les reçut avec de grands témoignages de joie; mais la cour leur eût encore fait plus d'accueil, sans le souci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur levée contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande fête de Noël, un behourdis à armes courtoises fut disposé dans la prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les écus et les lances émoussées par le bout. Les chevaliers de Galehaut tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme étant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du côté du roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi Clamedas des Hautes Îles, enfin Meléagan de Gorre. Galehaut et le roi Artus se contentèrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la reine s'assit avec la dame de Malehaut aux créneaux d'une bretèche avancée, d'où sa présence devait encourager les jouteurs à bien faire.

Lancelot monté sur un fort cheval de première grandeur, mais qui ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre le roi Calo; les deux lances rompues, il se lança au travers des rangs opposés, arrachant les écus, frappant, désarçonnant quiconque essayait de lui fermer la voie. Bientôt chacun lui ouvrit passage, sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de l'arrêter, et de l'attendre de pied ferme. Leurs écus ne furent pas entamés, ils restèrent sur les arçons: mais les lances éclatèrent, et le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparaît et roule à terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans l'aide des écuyers. «Sire,» dit alors Lionel à Lancelot, «changez de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que pour les autres.» Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de descendre et remonter: sans écouter Lionel, il poussa de nouveau et rencontra Meléagan qui, monté sur un aussi grand destrier, armé d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils s'entre-choquèrent sur les écus, les deux lances éclatèrent. Ils passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire: mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Meléagan se brise, celui de Lancelot pénètre dans le cuir de l'écu, et serre d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que Meléagan en perd l'haleine et tombe presque inanimé sous les pieds de son destrier. À la rencontre des deux chevaliers succède le choc de leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse et le foule à quelques pas de son maître. Pour Lancelot, pendant que Meléagan se relève à grand'peine, il va et vient, arrête ceux qu'il rencontre et les désarçonne plus ou moins meurtris. On dirait que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine à le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander. Pendant qu'on entend de tous les côtés de nouveaux cris d'admiration, Meléagan s'était remis sur pied, et avait demandé un autre cheval non moins vigoureux: «Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!» Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement près de lui: avant d'en être vu, il enfonce le glaive effilé dans la cuisse gauche de l'invincible chevalier. Le bois pénètre profondément, la pointe détachée de la hante reste fichée dans la plaie qu'elle avait ouverte. Lancelot eut le temps de répondre par un furieux coup de lance et de jeter Meléagan hors des arçons. Puis il se détourne pour arracher le tronçon demeuré dans sa cuisse; le sang en jaillit à gros bouillons. On vient à lui, on l'entoure, on l'aide à descendre, et les chevaliers du parti de Galehaut justement indignés contre le déloyal béhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les joutes. Pour Galehaut, il n'était plus dans la prairie, il tenait conseil avec ses barons et ne fut pas averti de ce qui causait l'émotion générale. Mais la reine avait vu du haut de la bretèche Meléagan frapper Lancelot, le cœur lui avait manqué; elle était tombée, et son front avait heurté contre les barreaux de la fenêtre, avant que la dame de Malehaut eût le temps de la retenir.

Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le visiter; il se rendit ensuite près de la reine qu'il trouva la tête cachée sous un bandeau: «Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous est-il arrivé?—Sire, quand on vint me dire que Lancelot était navré, j'avançai la tête en dehors de la fenêtre, et je me suis blessée en me retirant.—Lancelot, reprit Artus, désire que Galehaut ignore ce qui est arrivé; les mires lui recommandent un repos absolu. Le meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre où vous le feriez bien panser; le voulez-vous?—Assurément, Sire, puisque vous le désirez.»

LXVI.

Le jour de la Chandeleur, comme Artus venait d'entendre la messe au moutier de Caradigan, la demoiselle de Carmelide se présenta dans la compagnie de son vieux chevalier et des hommes de son conseil. Elle était richement vêtue, ainsi que les trente pucelles qui la suivaient.

«Dieu, dit-elle au roi, garde le roi Artus et maudisse tous ceux qui lui veulent mal! Sire, vous m'avez ajournée pour éclaircir un cas d'insigne trahison. La demoiselle que je vous avais envoyée, il y a trois mois, et les lettres qu'elle vous a remises ont dû vous informer du sujet de ma clameur. Je suis prête à prouver, par le corps du loyal chevalier qui m'accompagne et par tous les barons de ma terre, que je fus injustement déshéritée, et que je suis votre loyale épouse, fille du noble roi Léodagan de Carmelide.»

Ici Galehaut prit la parole: «Sire, nous avons écouté ce qu'a dit cette demoiselle. Maintenant il faut que de sa bouche nous entendions les preuves de la trahison dont elle se dit victime.

«—La trahison! répond la demoiselle, ne l'a-t-on pas déjà prouvée? Elle a été tramée contre moi par celle que je vois encore assise auprès du roi, et qui semble même encore vouloir soutenir qu'elle est la véritable épouse.

Alors la reine se lève, et d'une voix calme et assurée: «La trahison, Dieu le sait, n'a jamais été dans ma pensée; je n'ai rien à faire avec elle et je serai toujours prête à m'en défendre, soit devant la cour de mon seigneur le roi, soit par le corps de l'un de ces chevaliers qui tous me connaissent.»

Bertolais, qui avait offert de déposer son gage pour soutenir la demoiselle, répondit: «Sire, il faut donner à ma dame le temps de prendre conseil.

«—Nous lui accordons le délai d'un jour,» dit le roi.

La demoiselle se retira avec tous ceux de sa partie. Ils allèrent prendre hôtel dans une maison éloignée de la ville; et quand ils furent assurés que personne de la maison du roi ne les avait suivis, Bertolais remontra à la demoiselle que le jugement de la cour pourrait bien lui être défavorable: «S'il est tel, vous n'éviterez pas le dernier supplice. D'un autre côté, si la décision est soumise aux chances d'un combat, vous savez bien que la cour du roi Artus réunit la fleur de tous les chevaliers du monde; et il n'en est pas un qui, en défendant l'honneur de la reine, ne croira défendre le droit. Ils auront donc pour eux tous les avantages, tandis que vos champions, tout en étant de bonne foi, soutiendront une mauvaise cause et devront commencer par jurer sur saints que vous avez le droit pour vous. Leur parjure tiendra-t-il contre le loyal serment des autres?—Hélas! dit en pleurant la demoiselle, que me conseillez-vous donc?—Je vais vous le dire: il est reconnu qu'il ne faut jamais compromettre l'honneur de son nom devant les hommes: car il n'en est pas des hommes comme de Notre-Seigneur qui pardonne au vrai repentir des pécheurs. Pour ne pas mettre en péril votre vie et votre bon renom, mon avis serait d'employer un peu d'adresse. Nous demanderons au roi un second jour de répit; il nous l'accordera et, dès qu'il aura consenti, un de vos chevaliers ira lui annoncer que dans la forêt de Caradigan séjourne un merveilleux sanglier, depuis longtemps le fléau de la contrée. Le roi qui aime beaucoup la chasse demandera qu'on le conduise aussitôt où le monstre se tient d'ordinaire. Vos hommes seront aux aguets; quand ils jugeront le roi isolé, ils l'entoureront et n'auront pas de peine à s'emparer de sa personne et à le conduire à Carmelide. Là vous l'enchanterez à votre aise et saurez bien lui faire reconnaître votre droit de reine épousée.»

La demoiselle approuva le conseil de Bertolais. Trois chevaliers retournèrent à la cour et demandèrent au nom de leur dame un nouveau répit: «Je veux bien, dit le roi, l'accorder, mais pour la dernière fois; n'en espérez plus d'autre.» Et comme ils sortaient, voilà qu'un autre chevalier, qui ne semblait pas connaître la demoiselle, demande à parler au roi. «Sire, dit-il, Dieu vous sauve! Apprenez ce que j'ai vu de mes yeux. Dans la forêt de Caradigan séjourne le plus énorme sanglier dont on ait jamais ouï parler. Il porte la désolation dans tout le pays; on n'ose plus l'approcher, et si vous n'essayez pas d'en délivrer la contrée, vous ne méritez pas de porter couronne.»

Lancelot était alors assis près du roi. «Entendez-vous ce qu'on m'annonce, Lancelot?—Oui, sire; heureux qui trouvera le gîte du sanglier et rapportera sa tête! Il n'est pas un de vos bacheliers qui ne serait heureux de suivre ses traces.—Que ceux-là, dit le roi, les suivent qui le souhaiteront. Pour moi je n'attends personne: Ça! qu'on me donne mes habits de chasse!» On lui obéit; il monte, et avec lui Lancelot, Galehaut, Gauvain, Giflet, Yvain et plusieurs autres. Le chevalier de la demoiselle s'était chargé de les conduire. Bientôt, il dit tout bas au roi: «Sire, le porc est assez près d'ici; mais le bruit des pas de tous ces chevaux va le faire lever, et si vous tenez à l'honneur d'être premier à le joindre, il serait mieux de laisser vos chevaliers.—C'est bien penser,» répond le roi. Il fait signe à ses compagnons de prendre d'un autre côté et ne retient que deux veneurs avec lesquels il s'engage dans un épais fourré.

Mais en regardant autour de lui, Artus commence à s'étonner de ne pas entendre de bruit dans le feuillage, et de ne pas voir la bête. Tout à coup il est environné de chevaliers qui, le heaume lacé, le haubert endossé et le glaive au poing, l'avertissent de ne pas tenter une résistance inutile. Le roi se voyant trahi lève son épée et résiste de son mieux; mais son cheval mortellement frappé s'affaisse sous lui, les deux veneurs sont liés, lui-même est désarmé. On lui attache les mains, on le lève sur un palefroi qui l'emmène d'un pas rapide. Le chevalier qui l'avait conduit s'était hâté de rebrousser chemin, et quand il fut à distance, il donna du cor pour attirer de son côté les chevaliers du roi. «Entendez-vous ce cor, leur dit mess. Gauvain? c'est le roi qui le fait donner; allons d'où le vent l'apporte.» Comme on devine, ils s'éloignèrent du roi de plus en plus, si bien qu'à l'entrée de la nuit ils revinrent à Caradigan accablés de fatigue et d'inquiétude. La reine qui les attendait leur demanda pourquoi le roi n'était pas avec eux. Mess. Gauvain lui avoua qu'ils l'avaient inutilement cherché. Aussitôt elle soupçonna la trahison et fondit en larmes. On voulait en vain lui persuader qu'il n'y avait rien à craindre pour le roi: «Il a voulu seul, lui disait-on, avoir l'honneur de tuer le porc, pour être en droit de railler ceux qui l'avaient suivi. Demain nous aurons bien du malheur si nous ne parvenons pas à le retrouver.»

LXVII.

Les chevaliers bretons battirent le lendemain la grande forêt dans tous les sens, sans arriver au roi; mais son cheval étendu mort et percé de coups de lance les avait confirmés dans la pensée que leur seigneur avait subi le même sort, ou pour le moins avait été emmené prisonnier. La ville fut consternée en apprenant le mauvais succès de leurs recherches; mais qui pourrait exprimer la douleur de la reine, déjà dévorée d'inquiétude depuis la clameur de la demoiselle de Carmelide? Galehaut essayait de la conforter: «Nous apprendrons bientôt, disait-il, par quelle aventure le roi est retenu: mais vous, dame, n'avez rien à redouter de la calomnie! Malheur à l'indigne femme qui n'a pas craint de lever cette folle clameur!—Je me soucie peu, Galehaut, de cette femme, répondait la reine; mais je crains la méchanceté des hommes. Veuillez donc avertir votre ami d'éviter de me voir en particulier, tant que le roi sera loin d'ici.» Galehaut approuva la prudence et la sagesse de la reine. Le jour même, elle partit de Caradigan et revint à Carduel, sous la garde de mess. Gauvain, de mess. Yvain, de Keu le sénéchal et des autres chevaliers de son hôtel.

Pour la demoiselle de Carmelide, quand elle eut avis de la prise du roi, elle reparut en cour demandant aux barons de Logres qu'on la mît en présence d'Artus. «Demoiselle, répondit Baudemagus, le roi n'est pas ici; il s'est vu contraint de quitter Caradigan, et nous a remis le pouvoir de faire droit.—Cela ne peut être: de la bouche du roi doit sortir le jugement de ma cause. Je suis ajournée devant lui, c'est de lui que je me plains, c'est lui qui doit me rendre l'honneur qui m'appartient.—Dame, les chevaliers de la cour du roi répondent pour le roi: ils ont plein droit de parler et de juger en son nom. Leurs honneurs et leurs personnes répondent de la droiture de leurs sentences.—Non, non; le roi seul doit m'écouter et me rendre justice.» Elle attendit pour sortir que l'heure des plaids fût écoulée, comme si elle eût conservé jusqu'à la fin l'espoir de voir arriver Artus. Puis, d'un air triste et courroucé, elle retourna en Carmelide où elle savait bien le trouver.

Elle se rendit, en arrivant, à la prison où il était retenu: «Roi Artus, lui dit-elle, grâce à mes fidèles chevaliers, vous êtes en mon pouvoir. Si vous refusez de me reconnaître pour votre femme épousée, au moins serez-vous forcé de me renvoyer les compagnons de la Table-Ronde que mon père m'avait accordés en dot.» Artus ne répondit rien; il ne supposait pas encore que la demoiselle dont il était devenu le prisonnier eût pour elle le bon droit. Mais, chaque jour, la fausse Genièvre faisait glisser dans sa coupe un philtre amoureux; chaque jour elle venait le voir, lui parlait d'une voix douce et caressante, le regardait d'un œil tendre et passionné; si bien que, peu à peu, entraîné par la force du poison, le roi se trouva sans défense contre ses artifices. Que dirons-nous de plus? Il en vint jusqu'à l'oubli des droits de la véritable reine, et ne passa plus guères de nuits sans reposer près de la fausse Genièvre.

Cependant, après les fêtes de Pâques et par l'effet d'un certain retour sur lui-même, il se plaignit d'être retenu loin de ses barons. «Ah Sire! fit la demoiselle, ne pensez pas que je renonce à votre compagnie de mon plein gré: une fois rentré dans vos domaines, vous pourriez bien méconnaître votre loyale épouse. Si je vous ai conquis par une sorte de violence, c'est avec l'espoir de vous ramener aux devoirs que sainte Église a consacrés. Je n'ai pas regretté votre couronne; je vous aimerais plus sans elle que le premier des princes couronnés.—Pour moi, reprit le roi Artus, je n'aime personne autant que vous, et, depuis que je suis ici, j'ai tout à fait mis en oubli celle qui avait occupé longtemps votre place. Je dois pourtant avouer que jamais dame ne montra plus de sens, ne fut de plus grande bonté et courtoisie que cette autre Genièvre, trop longtemps regardée comme ma véritable épouse. Elle a par sa largesse et sa débonnaireté gagné tous les cœurs, les riches comme les pauvres. C'est, disait chacun, l'émeraude de toutes les dames.—Ainsi font, dit la fausse Genièvre, toutes celles qui usent des mêmes artifices; car elles ont le plus grand besoin d'en imposer.—Cela peut être: mais encore ne puis-je être assez émerveillé de toutes les bonnes qualités qu'elle semblait avoir et qui m'ont si longtemps retenu dans le péché.»

Ces entretiens donnaient de grandes inquiétudes à la fausse Genièvre: le roi avait beau témoigner de la plus aveugle passion, elle tremblait que le philtre dont elle usait ne perdît un jour de sa vertu. «Que voulez-vous plus de moi? lui dit un jour Artus.—Je veux que vous me fassiez reconnaître par vos barons, comme fille du roi Léodagan et votre loyale épouse.—Je le veux bien; et pour éviter le blâme des clercs et des laïcs, j'entends rassembler les hauts hommes de Carmelide et les amener à vous reconnaître de nouveau pour la droite héritière de Léodagan, pour celle que le roi de Logres a épousée devant sainte Église. Je demanderai ensuite aux barons de Bretagne de confirmer ce témoignage.»

Genièvre applaudit à cette résolution, et le roi indiqua la fête de l'Ascension pour l'Assemblée de Carmelide, en s'engageant à reconnaître devant les barons de la contrée la seconde Genièvre comme véritable reine de Logres. En même temps il envoya vers mess. Gauvain pour lui annoncer qu'il était en bon point d'esprit et de corps, et pour qu'il eût à semondre les barons de Logres de se trouver à ce jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

LXVIII.

Le royaume de Logres avait eu bien à souffrir de l'absence du roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien à craindre du suzerain, entretenaient au grand détriment du peuple des guerres privées. Ceux qui jusqu'alors avaient été les plus faciles à maintenir dans la droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles, fléaux des orphelins et des églises. Il fallait porter remède à de si grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient à la reine, et ceux même qui avaient le plus abusé de la force reconnaissaient la nécessité de rétablir l'autorité suprême. Les plus hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'Écosse, cousin d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il est vrai que mess. Gauvain était parent plus proche encore, mais sa grande loyauté donnait à penser qu'il refuserait d'occuper la place de son oncle.

L'Assemblée générale des barons fut donc convoquée. Aguisel parla le premier de la nécessité de remplacer le roi Artus, qui, tout portait à le croire, avait cessé de vivre. Suivant lui, c'était au parent le plus proche du roi regretté qu'il convenait d'offrir la couronne.

Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refusé de la prendre, tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrivée. En lui faisant reconnaître les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut le décider à revenir sur cette résolution; et quand le roi d'Écosse vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait à devenir roi, il répondit qu'il ne refuserait pas si tel était le vœu général, «tout en espérant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle, n'est pas mort, et qu'il reviendra bientôt. Alors seront déliés de leur serment de fidélité les barons qui m'auront choisi, et le roi ne pourra me savoir mauvais gré d'avoir gouverné en son absence.»

Il est aisé de deviner le dépit et la surprise du roi Aguisel, quand il vit mess. Gauvain ne consentir à être élu que pour mieux conserver le trône au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se soumettre et, comme les autres, reconnaître mess. Gauvain pour le droit héritier de la couronne en vacance. À peine élu, les troubles, les désordres cessèrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine en eut l'autorité.

Un jour arrivèrent de Carmelide des messagers qui demandèrent à parler à mess. Gauvain: «Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point, il jouit de toute sa liberté dans le royaume de Carmelide, et il vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.»

Messire Gauvain, avant de faire réponse aux messagers, alla trouver la reine. «Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est en Carmelide où il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil avec lui.» La reine était trop sage pour ne pas deviner ce que mess. Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus était en Carmelide, il était donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait levé l'odieuse clameur. Le silence gardé par mess. Gauvain sur ce que le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute. Elle fit pourtant meilleure chère que les jours précédents, et laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la conservation des jours et de la bonne santé du roi.

De son côté, mess. Gauvain répondit aux messagers qu'il serait fait ainsi que son oncle désirait, et il manda aussitôt aux barons de Logres que le roi, libre et bien portant, les invitait à se trouver le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

Mais la sage reine prit Galehaut à conseil: «J'ai, lui dit-elle, plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me paraît avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la juste punition du péché qui m'a fait manquer à la foi que je devais à mon époux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot méritait d'être aimé des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me plaindrais pas d'être châtiée pour un autre crime imaginaire. Que je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mérité. Mais je crains de mourir avant d'avoir la ferme volonté de me repentir; et je serais alors en danger de perdre l'âme en même temps que le corps.—Dame, répond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-même, perdront la vie avant qu'on vienne à menacer la vôtre. Je vais en Carmelide, j'y serai bien accompagné d'hommes armés, et s'il arrivait qu'on osât vous condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes les sentences.»

LXIX.

Au terme indiqué, la reine partit de Carduel en Galles sous la conduite de mess. Gauvain et des chevaliers de sa maison. Galehaut ne tarda pas à les suivre avec Lancelot et bon nombre de chevaliers armés.

La demoiselle de Carmelide avait déjà fait affirmer son droit par les barons du pays. Le roi en revoyant Galehaut et Lancelot leur fit belle chère; mais il défendit à la reine de partager son hôtel, honneur réservé à la fausse Genièvre. La reine choisit un logis voisin: elle y fut entourée des chevaliers et barons de Bretagne qui, tous, s'accordaient à blâmer le roi de favoriser l'accusation.

Le jour de l'Ascension, Artus dit aux barons de Bretagne: «Seigneurs, je vous ai mandés, parce qu'un roi ne doit rien décider sans le conseil de ses hommes. Vous connaissez la plainte présentée devant nous par la demoiselle héritière du royaume de Carmelide. Je pensais d'abord que la clameur n'était pas juste: aujourd'hui je sais qu'elle est fondée en droit, et que la tromperie vient de celle que je tenais auparavant pour reine. Les hommes du pays témoigneront devant vous qu'elle est la fille du roi Léodagan de Carmelide: celle que je tenais pour ma femme épousée n'est que la fille de Cléodalis le sénéchal. J'ai besoin de votre conseil sur ce que je dois faire aujourd'hui pour réparer ma trop longue méprise.»

Ces paroles jetèrent les barons dans un grand trouble: nul ne trouvait moyen de contredire; mess. Gauvain pleurait comme s'il eût déjà prévu la condamnation de la reine. Galehaut pourtant demanda à répondre aux paroles du roi.

«Sire, dit-il, tout le monde vous tient pour prud'homme: vous ne vous hâterez donc pas de faire ce que vous pourriez estimer plus tard une très-grande folie. Je ne crois pas que la reine ait rien à craindre de la clameur de cette demoiselle.—Galehaut, répond le roi, vous n'en pouvez savoir la vérité aussi bien que les hommes du pays. Ils étaient avec le roi Léodagan; comment douter de ce qu'ils témoignent?—Au moins, sire, peut-il sembler étrange qu'ils aient réclamé si tard et que le cas ait été si longtemps ignoré. N'avaient-ils pas jusqu'à présent tenu ma dame pour la véritable reine?—Je sais, repartit le roi, qu'elle ne l'est pas, et j'en ai grand regret; j'eusse volontiers gardé mon amour à celle que je tenais à droite épouse; mais je ne le pourrais plus sans péché. Ce n'est pas ici un cas de bataille; le témoignage des barons de Carmelide suffit pour nous faire connaître la vérité.»

Les barons de Carmelide furent alors réunis en conseil. La reine s'assit d'un côté de la salle, la demoiselle accusatrice de l'autre. Le roi dit: «Vous tous qui siégez comme mes hommes et dont j'ai depuis longtemps reçu les serments, vous allez connaître d'une clameur portée devant moi, laquelle touche à ces deux dames. L'une prétend avoir été justement épousée et couronnée, comme la seule fille de votre seigneur et de la reine sa femme; l'autre, que je tenais jusqu'à présent pour mon épouse, me soutient qu'elle est en effet ce que la première dit être. Vous devez en savoir la vérité. Jurez donc sur les Saints que vous ne parlerez ni par amour ni par haine, et que vous reconnaîtrez pour reine celle qui l'est véritablement.»

Alors le vieux Bertolais s'avance, tend la main devant les Saints que présente le roi, et jure que si Dieu et les Saints l'aident, la demoiselle qu'il tient par la main est Genièvre, femme du roi Artus, enointe et sacrée comme reine, fille du roi et de la reine de Carmelide. Après lui jurent, d'abord les hauts barons de la terre, puis les autres barons et chevaliers qui avaient été en la cour du roi Léodagan. Il y en eut pourtant dans le nombre qui soutinrent la cause de la vraie reine; mais le roi ne tint pas compte de leurs réserves, tant le philtre qu'on lui avait servi lui avait troublé l'entendement. La reine fut jugée coupable: ce fut la plus grande tache de toute la vie du roi Artus. À l'occasion de ce faux jugement, il y eut grande liesse dans le pays de Carmelide, grand deuil dans le royaume de Logres.

À la Pentecôte, mess. Gauvain ne manqua pas de reparaître avec la reine, et le roi de son côté somma les hauts barons, sur la foi qu'il lui avaient jurée, d'examiner ce qu'on devait faire de celle qu'il avait retenue si longtemps en péché mortel. Les barons de Logres ne pouvaient croire que l'intention du roi fût de la faire juger à mort; ils se trompaient, Artus ne méritait plus le nom de justicier. L'autre Genièvre s'était jetée à ses pieds, en s'écriant avec force larmes qu'elle se donnerait la mort si l'autre n'était pas condamnée. Artus avait cédé et ne souhaitait plus rien tant que la condamnation de la noble reine.

Mess. Gauvain délibéra avec les barons de Bretagne pour aviser à ce que ferait chacun d'eux. Quant à lui, il était bien résolu de ne jamais siéger dans une cour où la reine aurait été condamnée à la mort. «Mais, dit Galehaut, il faut procéder avec douceur à l'égard du roi: comme il semble vouloir user envers ma dame de la dernière rigueur, demandons un répit de quarante jours. Peut-être que, revenu dans ses terres, il ne sera plus autant affolé de celle qu'il veut mettre à la place de la reine.»

Les barons de Logres approuvèrent le conseil et demandèrent ce répit, par la bouche de Galehaut. Le roi répondit qu'il ne voyait aucune raison de différer la sentence: «Si vous vous récusez, je sais qui vous remplacera.—Sire, répondent-ils, puisqu'un jugement a déclaré notre dame Genièvre déchue de son titre d'épouse et de reine, il est certain qu'il faudra prononcer contre elle la peine de mort. Or, c'est une sentence que nous refusons de porter, désireux, comme nous le sommes tous, que madame la reine ne soit pas cruellement traitée.—Soit! répond le roi, d'autres que vous feront justice, et dès ce soir.» Il commande alors aux barons de Carmelide de prononcer le jugement, et le vieux Bertolais dit: «Nous le voulons bien, Sire, à la condition que vous présiderez. Si les barons de Bretagne se récusent, au moins faut-il que le roi de Bretagne occupe leur place.» Le roi sentit qu'il ne pouvait refuser; il les accompagna dans la salle où ils devaient juger. Et Galehaut, sachant bien qu'à la vie de la reine était attachée la vie de son ami, demanda aux Bretons ce qu'ils entendaient faire si elle était condamnée. «Je le répète, dit mess. Gauvain, je quitterai la terre de mon oncle, et n'y reviendrai jamais.» Mess. Yvain le fils d'Urien et Keu le sénéchal prennent le même engagement et entraînent avec eux tous les autres. «Grâce à Dieu! dit à son tour Galehaut, il est aisé de voir si ma dame la reine est aimée des prud'hommes, et s'ils approuvent qu'on l'ait condamnée.»

Il alla retrouver son ami: «Beau doux compain, lui dit-il, n'ayez pas d'inquiétude; avant la fin du jour, vous verrez le plus hardi fait d'armes dont on ait entendu parler. Si la cour du roi condamne la reine, j'entends fausser le jugement; j'appellerai le roi et offrirai de le combattre soit de son corps, soit par le champion qu'il lui plaira désigner.—Non, Galehaut, vous ne ferez rien de pareil: c'est moi qui soutiendrai la querelle: si le roi ne m'en sait pas de gré, il n'y aura grand mal pour personne; laissez-moi donc faire ce qui conviendra.—J'y consens, puisque vous le voulez; mais, comme moi, vous êtes de la maison du roi et compagnon de la Table ronde, ne l'oubliez pas. Quand donc vous entendrez prononcer le jugement, vous me regarderez; sur un signe que je vous ferai, vous avancerez vers le roi et vous déclarerez que vous renoncez aux honneurs de sa maison et de la Table ronde. Cela fait, vous pourrez sans blâme fausser le jugement.»

Ils en étaient là, quand Artus sortit avec les barons de Carmelide de la salle où le jugement venait d'être prononcé. Il s'assit, les barons se rangèrent à ses côtés. La reine se tint à part, ne laissant entrevoir aucune émotion. Et Bertolais, chargé de la parole, dit de façon à être bien entendu:

«Écoutez, seigneurs barons de Bretagne, le jugement rendu par le commandement du roi Artus, contre la femme qui avait été durant trop de temps sa royale compagne. Pour faire droit contre un tel forfait, la coupable devrait perdre la vie; mais nous devons avoir égard à l'honneur qu'elle eut longtemps, bien que sans droit, de partager la couche du roi. Il devra suffire à justice qu'elle soit dépouillée de tout ce qu'elle avait revêtu le jour de son mariage. Comme elle a porté couronne contre raison, les cheveux qui l'ont reçue seront coupés, ainsi que le cuir des mains qui l'ont posée sur sa tête. Les deux pommettes de ses joues sur lesquelles l'huile sainte fut répandue seront tranchées: dans cet état, elle s'éloignera de la terre de Logres, et se gardera de jamais reparaître devant notre sire le roi.»

Grande fut l'indignation de messire Gauvain et des barons de Logres, en entendant la sentence. Chacun à l'envi déclara qu'il ne siégerait jamais dans une cour où tel jugement avait été dressé. Mess. Gauvain dit le premier: «Si monseigneur le roi n'y avait eu part, ceux qui l'ont consenti seraient à jamais honnis.» Autant en dit mess. Yvain: Keu le sénéchal alla plus loin encore en déclarant qu'il était prêt à combattre le meilleur, sauf le roi, des chevaliers qui avaient eu part à une aussi odieuse sentence. Au milieu d'un tumulte croissant, Galehaut regarda son ami et lui fit le signe dont ils étaient convenus. Aussitôt Lancelot fend violemment la presse des barons, sans demander qu'on lui ouvre passage; il trouve sur son chemin Keu le sénéchal qui voulait se porter défenseur de la reine, il le fait rudement tourner sur lui-même en le saisissant au bras. Keu furieux s'élance une seconde fois devant lui: «Arrière! crie Lancelot, laissez à meilleur que vous le soin de garder la reine.—Meilleur? dit Keu.—Meilleur.—Et lequel?—Vous le verrez bientôt.» Puis détachant l'agraffe du riche manteau qu'il portait, il ne regarde pas qui le relève et s'avance en tunique jusqu'au siége du roi: «Sire, dit-il, j'ai été votre chevalier, compagnon de la Table ronde; cela, par votre grâce, dont je vous remercie. Je vous demande de m'en tenir quitte.

«—Comment! beau doux ami; parlez-vous sérieusement?

«—Oui, sire.

«—S'il plaît à Dieu, vous ne le ferez pas; Quoi! Vous renonceriez à l'honneur auquel tant d'autres aspirent!

«—J'y suis résolu, sire, je n'entends plus être de votre maison.

«—Si vous n'avez égard ni à mes prières ni à celles de tous ces barons, voici ma main, je vous quitte de tous les liens d'homme lige auxquels vous étiez tenu envers moi.

«—Maintenant, sire, en mon nom, en celui de maints chevaliers ici présents, je demande qui a fait le jugement rendu contre l'honneur de ma dame la Reine?

«—C'est moi, répond vivement le roi, et je ne pense pas qu'il y ait un homme disposé à le trouver sévère: avec plus de raison l'estimerait-on trop doux. Mais pourquoi le demander?

«—Parce que je déclare parjure et déloyal quiconque a pris part à ce jugement. Et je suis prêt à le montrer contre lui, ou contre la cour tout entière.

«—Écoutez-moi, Lancelot: je n'ai pas oublié vos grands services; quelque chose que vous disiez, je ne puis vous haïr. C'est pourtant grande audace à vous de fausser mon jugement, et je ne doute pas que vous ne trouviez un champion qui vous en fasse repentir.

«—C'est ce qu'on verra bien, car je suis prêt à montrer la fausseté du jugement, non pas contre un seulement, mais contre les deux meilleurs chevaliers qui voudront en soutenir la droiture; et si je ne les force à confesser le parjure, je veux que l'on me pende par la gueule!

«—Oh! bien,» interrompit alors Keu, «je pardonne à Lancelot l'outrage qu'il vient de me faire. Il est assurément ivre ou en démence, quand il veut seul combattre deux chevaliers.

«—Sire Keu, sire Keu, reprend Lancelot, enflammé de courroux, dites ce qu'il vous plaira: mais apprenez que je suis prêt à défendre la reine, non contre deux, mais bien contre les trois meilleurs chevaliers qui prirent part au jugement. Sachez de plus que, pour le royaume de Bretagne, vous ne devriez pas consentir à être le quatrième. J'espère, sénéchal, que le roi ne s'opposerait pas à vous voir joint aux champions du jugement que j'ai déclaré faux et infâme.

«—À Dieu ne plaise, dit le roi, que trois se réunissent contre un seul, quand il est arrivé si souvent à mes chevaliers de combattre seuls contre trois des autres pays!»

Mais les barons de Carmelide indignés de voir leur jugement faussé, relevèrent l'appel et déposèrent les gages. Le roi cependant résistait encore: «Vous ignorez, leur disait-il, que Lancelot est un des meilleurs chevaliers du monde; et je ne voudrais pas, au prix de mon royaume, le voir mourir honteusement.—Sire, dit Lancelot, il faut que la bataille ait lieu; car je soutiens que le jugement est faux, et que tous ceux qui n'ont pas craint d'y prendre part ont fait acte de félonie.»

Alors il s'agenouilla et tendit ses gages au roi, qui dut malgré lui consentir à l'épreuve. Les barons de Carmelide choisirent leurs trois meilleurs chevaliers, hauts de taille, larges d'épaules; le plus vieux ayant à peine quarante ans. Le combat fut fixé au dimanche suivant, le premier après la Pentecôte.

LXX.

Comme on l'a deviné, personne n'osa disputer à Lancelot l'honneur de défendre la reine: après ce qu'il avait dit à Keu le sénéchal, qui pouvait espérer de lui être préféré? De l'autre côté, les trois chevaliers de Carmelide se déclarèrent prêts à soutenir le jugement porté contre celle qui se faisait appeler la reine. Lancelot eût vivement souhaité de les combattre tous trois ensemble: mais Galehaut ne le voulut pas souffrir, et dressa les conditions de la bataille: si le premier chevalier était vaincu, le second devait le remplacer et après lui le troisième.

Arrivent les trois chevaliers de Carmelide, armés sauf de la tête et des mains. Ils étaient beaux et de haute taille. Lancelot était allé d'abord vers la reine: elle le baisa au vu de tous en le recommandant à Celui qui naquit de la vierge. Ainsi conforté, il couvre ses mains, lace le heaume et passe l'écu à son cou. Son cheval de combat richement couvert l'attendait: il monte, prend le glaive de la main du second écuyer, comme avaient déjà fait les trois chevaliers. Les fenêtres regorgent de spectateurs, et ceux qui ne peuvent trouver place montent aux créneaux.

Lancelot impatient d'entendre le cor donner le signal. «Messire Gauvain, criait-il, que tardez-vous à faire sonner?» Le cor retentit; Lancelot, le glaive sous l'aisselle et l'écu sur la poitrine, broche le cheval des éperons. Le premier des trois chevaliers l'attendait; les glaives se croisent et heurtent contre les écus; le bois du chevalier de Carmelide éclate, le fer de Lancelot écartant les mailles et le cuir traverse le cœur, et perce le dos; le chevalier tombe sur le pré comme un corps mort. Lancelot passe outre, pose son glaive contre un arbre, descend, attache son cheval aux branches; puis l'écu sur la tête et la bonne épée en main, il revient sur le chevalier abattu qu'il avertit de se relever; celui-ci ne répondit pas: il était mort. Lancelot lui délace le heaume, abat la ventaille, lui tranche la tête, et essuie son épée sur l'herbe verte avant de la remettre au fourreau.

Mess. Gauvain donne pour la seconde fois du cor: le second champion arrive de toute la force de son coursier. Ils s'entre-frappent sur le haut des écus: le chevalier rompt son glaive, Lancelot fend l'écu, mais n'entame pas le haubert; il prend alors au corps son adversaire, l'enlève de la selle, le jette par-dessus la croupe de son cheval, et piquant son glaive à terre, revient au chevalier de Carmelide déjà relevé et déjà la tête couverte de son écu fendu: «Rassurez-vous, crie Lancelot, j'aurais honte de combattre à cheval quand vous êtes à pied.» Il descend, attache son coursier à un arbre et revient l'épée en main sur son adversaire. Il tranche d'abord la guiche qui retenait l'écu du chevalier, puis il frappe fort et menu: on voit le chevalier inondé de sang, hésiter, reculer avec épouvante, et quoique vaincu, ne se décidant pas à prononcer le mot de recréance. Après avoir çà et là jeté les yeux, il se traîne péniblement à la rive, comme pour y trouver un refuge; puis il semble honteux de mourir ainsi, et revenait sur ses pas, quand il voit Lancelot lever de nouveau Escalibur: «Ah! Lancelot, s'écrie-t-il, gentil chevalier, de qui pourra-t-on espérer merci, sinon du meilleur des bons?—Tu ne l'obtiendras, fait Lancelot, qu'après avoir reconnu à haute voix que le jugement prononcé contre madame la reine est faux, et que ceux qui l'ont porté sont traîtres et déloyaux.—Certes, dit le chevalier, je ne veux pas sauver ma vie en accusant les juges: ils ont fait ce qu'ils devaient.—Dis plutôt qu'ils seront à jamais honnis par tous les prud'hommes du monde; et toi qui soutiens leur félonie tu recevras la mort.» Il hausse l'épée, l'autre ne l'attend pas et fuit à travers prés; quand l'haleine lui manque il crie de nouveau merci. «Mauvais chevalier, dit Lancelot, laisse plutôt faire cette bonne épée: ne vaut-il pas mieux mourir que prononcer le honteux mot de recréance?—Si m'aist Dieu, vous dites vrai: j'attendrai la mort de votre main, ne pouvant la recevoir de meilleur chevalier.» Alors il se tient immobile, la tête à peine couverte de la coiffe du haubert et des derniers lambeaux de son écu. Lancelot lui fait voler l'épée de la main; tous ceux qui les regardent sont émus de compassion. Mais emporté par une ardeur de vengeance encore irritée par la vue de la reine, le vainqueur tranche d'un coup furieux heaume et ventaille, plonge Escalibur dans le crâne, et le corps s'étend devenu masse inanimée. «Ah! belle et bonne épée, dit Lancelot en la remettant au fourreau, qui vous tient ne peut manquer de prouesse.» Il revient à son cheval et témoigne déjà de son impatience d'entendre une troisième fois sonner le cor.

La furieuse bataille se prolongea jusqu'aux Nones. Guifrey épuisé de sang sentait l'haleine lui manquer; Lancelot le pressait, le poursuivait le long des barrières, mais ne se hâtait pas de lui donner le coup décisif. L'autre levait encore le bras, mais ne frappait plus. Enfin Lancelot le jette à terre, lui arrache son heaume et levant les yeux vers la tour où Keu se trouvait près de la reine: «Sire Keu, crie-t-il, voici le troisième; voulez-vous être le quatrième?» Keu baisse la tête et ne répond rien. Guifrey, se voyant sans défense, s'étend aux pieds de Lancelot. «Preux chevalier, dit-il, je vous crie merci!—Pas de merci, pour si grande injure!» Le vaincu fait un dernier effort et retient le bras droit de Lancelot qui, de l'autre, le saisit par le milieu du corps, le renverse de nouveau, pose un genou sur sa poitrine et le frappe du pommeau de son épée sur la ventaille et sur la coiffe du haubert. Les barons et les dames, qui avaient admiré la belle défense du chevalier de Carmelide, prient alors le roi de donner le signal de la fin du combat: «Volontiers, dit Artus; mais Lancelot est tellement enflammé que mes ordres ne l'arrêteront pas.—Sire, dit Galehaut, il est peut-être un moyen de le fléchir. Allez prier la dame pour laquelle il combat de demander la vie de Guifrey; Assurément, elle fera ce que vous souhaiterez.—Je le veux bien, car rien ne saurait me coûter pour sauver la vie d'un si bon chevalier.»

Artus va donc trouver la reine: quand elle le voit arriver, elle se lève à sa rencontre: «Dame, lui dit-il, la sentence des juges est comme non avenue; vous êtes rachetée: mais ce chevalier que Lancelot a vaincu va mourir si vous ne demandez qu'il vive; ce serait grand dommage, car il est de grande prouesse.—Sire, s'il vous plaît ainsi, j'y ferai ce que je puis.» Elle descend de la tour, avance dans le pré et se jetant aux genoux de Lancelot: «Beau doux ami, dit-elle, je vous crie merci pour ce chevalier.» Lancelot la voyant dans cette humble posture a grande peine à se contenir: «Dame, ne craignez rien pour lui: si vous le désirez, je lui rendrai mon épée, loin de lui refuser la vie. N'êtes-vous pas la dame que je dois le plus écouter, celle qui m'a recueilli et guéri, quand j'étais hors de sens? Vous, Guifrey, je vous tiens quitte, je n'ai plus rien à réclamer de vous.» Alors on se presse autour de Guifrey; on le relève, on le soutient, on le ramène au milieu des siens. Et croyez que si l'une des deux reines eut à se réjouir, il en fut bien autrement de l'autre, ainsi que des barons de Carmelide, rendus indignes, par l'effet du jugement faussé, de jamais siéger en cour.

LXXI.

Si la victoire de Lancelot sauvait les jours de madame Genièvre, elle ne lui rendait pas le rang de reine de Logres et de femme épousée d'Artus. Elle retourna cependant en Bretagne, non dans la compagnie du roi; mais avec messire Gauvain qui fut pour elle, dans sa disgrâce, ce qu'il avait toujours été.

Comme ils approchaient de la Bretagne, Galehaut la rejoignit, et là, en présence de messire Gauvain: «Ma dame, lui dit-il, bien que vous deviez être séparée du roi aussi longtemps qu'il plaira à Dieu, vous avez toujours été si courtoise et si gracieuse envers les barons qu'il n'en est pas un qui voulût abandonner votre service. Pour ce qui est de moi, je vous offre, en présence de monseigneur Gauvain, la plus belle de mes terres, plaisante d'aspect, riche de fond et garnie de forteresses: là, vous n'aurez rien à craindre du mauvais vouloir de la nouvelle reine.

«—Grands mercis, Galehaut, répondit la reine; mais je ne puis recevoir aucun honneur sans le congé du roi mon seigneur. S'il lui a plu de me répudier, je n'en suis pas moins tenue de faire ce qu'il ordonnera.»

Le lendemain, Genièvre appuyée sur le bras de Galehaut attendit Artus au sortir de la chapelle, et tombant à ses genoux: «Sire, vous voulez que je m'éloigne; mais je ne sais où vous désirez que je me retire. Que ce soit au moins dans un lieu où je puisse sauver mon âme et n'avoir rien à craindre de mes ennemis! Si l'on me faisait honte étant sous votre garde, cette honte tomberait sur vous. Il ne tiendrait qu'à moi de recevoir en don une autre terre; on me l'offre par égard moins pour moi que pour vous; mais je ne la prendrai pas sans votre congé.

«—Quelle est cette terre, et qui vous l'a offerte?

«—Moi, sire,» répond vivement Galehaut. Je lui fais don de la plus belle et plus plaisante de mes seigneuries; c'est le Sorelois, où madame n'aura rien à redouter de personne.

«—J'en prendrai conseil,» répond le roi. Il assembla ses barons de Logres et leur exposa les offres de Galehaut. Messire Gauvain le prenant à part: «Sire, dit-il, vous le savez aussi bien que nous; madame n'est répudiée que parce que vous l'aurez voulu; elle ne l'avait pas mérité, et peut-être n'aurions-nous pas dû le souffrir: mais au moins nous vous avions donné un tout autre conseil; et quand le seigneur ne veut pas en croire ses barons, le blâme de la faute qu'ils ont voulu prévenir ne retombe pas sur eux. Mon avis maintenant est qu'au moins vous entendiez à la sûreté de madame: elle ne la trouverait pas dans vos terres; celle qui va prendre sa place ne manquerait pas de la persécuter: mais vous pouvez lui donner pour lieu de retraite le royaume d'Urien, ou le Léonois que tient mon père le roi Lot, ou la terre de Sorelois dont le grand prince Galehaut lui offre la seigneurie.»

Le roi n'avait pas eu le temps de répondre, quand un chevalier, grand ami de la nouvelle reine, demande à lui parler. Mess. Gauvain rentre dans la salle du conseil, et le roi voyant les yeux larmoyants du chevalier: «Qu'avez-vous, lui dit-il, et que fait la reine?

«—Sire, elle se désespère: elle a su que vous vouliez retenir votre concubine sur la terre de Bretagne; s'il en était ainsi, sachez que madame la reine en mourra de chagrin.—Hâtez-vous, répond le roi, d'aller la rassurer; je ne ferai rien qui puisse lui déplaire.» Et revenant à messire Gauvain: «Beau neveu, je reconnais que Genièvre ne peut demeurer ici, ni dans les terres de ma dépendance. Elle n'y serait pas en sûreté, et je ne veux pas sa mort. Qu'elle aille donc en Sorelois avec Galehaut: je l'y ferai bien accompagner de mes chevaliers.» Il revint parler au conseil et fit approuver ce qu'il lui plaisait de proposer.

Puis allant retrouver Galehaut: «Beau doux ami, lui dit-il, vous n'êtes pas mon homme, mais mon compain, mon ami. Je ne vous ai pas demandé pour Genièvre le don d'une terre: seulement, comme elle ne serait pas en sécurité dans mes domaines, je la confie à votre sens, à votre loyauté. Gardez-la comme votre sœur germaine, et promettez»moi, sur le grand amour que vous me portez, de ne rien entreprendre à son détriment et au danger de son honneur.»

Cela dit, le roi prit la reine par la main et la remit dans celles de Galehaut, et Galehaut promit de la garder comme sœur. Artus désigna les chevaliers qui devaient accompagner la reine, et qui la suivirent à l'hôtel qu'elle avait choisi.

«Sire, vous voilà engagé dans un nouveau mariage, dit mess. Gauvain au roi. En croyant sortir du péché, vous vous en êtes souillé, et de plus, vous avez perdu la compagnie de ceux qu'il vous importait le plus de garder. Lancelot et Galehaut ont renoncé à la Table ronde, ce que jamais n'avait encore fait un chevalier. Il faudrait au moins tenter de ramener Lancelot.

«—Je pense comme vous, beau neveu, et pour le retenir, il n'est rien que je ne sois prêt à faire, sauf de renvoyer ma nouvelle reine. Allons ensemble le mettre à raison.»

À l'hôtel de Galehaut, Artus et son neveu trouvent les deux amis, assis sur la même couche et qui se lèvent en voyant entrer le roi. Artus tend les mains vers Lancelot et le prie de lui rendre son amitié. Mess. Gauvain joint ses instances à celles du roi. «Bel ami Lancelot, dit Artus, vous avez plus fait pour moi que je n'ai pu faire pour vous. Vous étiez compagnon de la Table ronde; je n'aurai plus un moment de joie si vous ne consentez pas à le redevenir. Oubliez vos ressentiments, cher sire, et demandez-moi la moitié de mon royaume; je vous offre tout ce qui pourra vous plaire, mon honneur sauf.

«—Sire, répond Lancelot, je n'ai pas de ressentiment, et je ne tiens pas aux terres que je n'ai pas droit de gouverner; mais rien ne saurait me faire demeurer, j'ai juré de partir sur la messe que j'ai entendue ce matin.»

Ces mots avertirent le roi qu'il n'avait rien à espérer; il se retira la tête baissée, le cœur oppressé, et de la nuit il ne put fermer l'œil. Enfin, il se souvint de ce que Lancelot avait dit à la reine, qu'il ne refuserait jamais rien à celle qui l'avait gardé durant sa maladie.

Et le matin, quand Galehaut vint prendre congé, le roi et la reine montèrent pour les convoyer. Le roi s'approchant du palefroi de la reine: «Dame, lui dit-il, je sais que Lancelot vous aime assez pour ne vous refuser rien de ce que vous lui demanderez. Veuillez, si vous désirez jamais revenir à moi, le prier de rester compagnon de la Table ronde; vous obtiendrez facilement de lui ce qu'il nous a d'abord refusé.»

La reine écoute, sans paraître émue ni surprise de ce que le roi dit du grand amour de Lancelot pour elle. Elle lui répond: «Sire, il faudrait en effet que Lancelot me portât bien grande affection, pour accorder à mes prières ce qu'il aurait refusé aux vôtres. Mais il faut craindre de causer le moindre ennui à ceux qui nous aiment. Si je vais lui persuader de rester dans votre compagnie, ne me priverai-je pas de la sienne? Il m'a pourtant mieux servie que ceux dont je devais attendre le plus d'amour et de protection. Je vous avais toujours été épouse soumise et dévouée; et vous m'avez fait condamner au supplice, dont la grande prouesse de Lancelot m'a seule préservée. Il s'est souvenu du seul bien que j'avais pu lui faire devant la Roche aux Saisnes, ce que j'aurais fait pour tout autre chevalier. Et quand il vous a vu si vite oublier les grands services qu'il vous avait rendus; quand vous l'avez laissé combattre seul contre trois forts chevaliers pour me défendre de la dernière honte, il n'est pas à croire qu'il tienne à demeurer dans votre cour au nombre de vos compagnons, au lieu de suivre Galehaut et celle qui lui doit l'honneur et la vie.»

Elle se tut: le roi, confus d'être si bien éconduit, se rapprocha de Galehaut. Pour l'éviter, Lancelot avait pris le devant et chevauchait à distance. Artus enfin en les recommandant à Dieu chargea mess. Gauvain d'accompagner la reine jusqu'au terme de son voyage. Ils arrivèrent en Sorelois où par les soins de Galehaut, Genièvre reçut l'hommage des barons. Mess. Gauvain prit congé de la reine après l'avoir vue revêtue des honneurs de la royauté.

Aussitôt après les fêtes de la nouvelle investiture, la reine prit à part Lancelot, Galehaut et la dame de Malehaut qui n'avait pas voulu vivre loin d'eux. «Lancelot, dit-elle, me voilà séparée de mon seigneur le roi. Bien que je sois la vraie reine de Logres, fille du roi et de la reine de Carmelide, je dois expier le péché que j'ai commis en partageant la couche d'un autre que mon seigneur. Mais pour un preux tel que vous, beau doux ami, quelle dame eût rougi d'une telle faute, et n'eût pas trouvé grâce au moins devant le monde! Toutefois, le Seigneur Dieu n'a pas égard aux règles de courtoisie, et le moyen d'être bien avec lui n'est pas d'être bien avec le siècle. Je vous demande un don, Lancelot: laissez-moi me garder mieux que je n'ai fait quand je courais danger d'être surprise. Au nom de l'amour que vous me devez, j'entends qu'ici vous ne réclamiez de moi rien au delà du baiser et de l'accoler. De cela, je vous en fais réserve; et, plus tard, quand il en sera temps et lieu, je ne refuserai pas le surplus. Ne soyez pas en peine de mon cœur; il ne peut être à un autre, quand bien même je le voudrais. Cher doux ami, sachez que j'ai dit à monseigneur le roi, quand il vint m'engager à vous demander de rester à la cour, que j'aimais autant et mieux la compagnie de Lancelot que la sienne.

«—Dame, répond Lancelot, ce qui vous plaît ne saurait me déplaire. Votre volonté est ma règle: de vous dépendront toujours et mon cœur et mes joies.»

Telles furent les conventions proposées par la sage reine, et Lancelot n'essaya pas de les enfreindre.

LXXII.

Mais il arriva qu'un jour la fausse reine, qui résidait à Bredigan, se sentit prise d'une grande douleur dans tous ses membres. Elle perdit ses forces; ses pieds devinrent gonflés et remplis de pus: il ne lui resta plus que l'usage des yeux et de la langue. Le roi manda les meilleurs mires de son royaume; aucun d'eux ne sut découvrir la cause de la maladie ni les remèdes qu'on y pouvait opposer. Ce fut pour Artus un grand sujet de chagrin; mais il avait soin de le dissimuler, sachant combien les prud'hommes de sa maison étaient peu disposés à partager ses inquiétudes.

Messire Gauvain lui dit un jour: «Sire, on vous blâme grandement de mener une vie si peu royale: vous paraissez éviter la compagnie de vos barons, tandis que vous étiez toujours prêt, autrefois, à donner le signal des divertissements. Nous n'allons plus en bois, en rivière; les fêtes ne succèdent plus aux fêtes; nous passons tout notre temps en sombres rêveries.—Vous parlez bien, répond Artus; et j'entends changer de conduite. Demain nous partirons pour Kamalot; nous irons en bois avec nos chiens, quinze jours durant; au retour nous volerons en rivière.»

En effet le roi se rendit le lendemain dans la forêt de Kamalot, si plantureuse en bêtes fauves. La poursuite d'un énorme sanglier les occupa jusqu'à Nones. La bête descendit dans un vallon, remonta un tertre embarrassé de ronces et de broussailles, puis, épuisée de fatigue, attendit les chiens qui l'entourèrent furieux sans oser l'approcher. Le roi descendit de cheval et de sa courte épée lui donna le coup mortel. Comme on faisait la curée, ils entendirent le chant d'un coq; c'était l'indice d'une maison peu éloignée. Le roi, qui avait faim, remonte accompagné de mess. Gauvain et des autres compagnons de la chasse. Ils ne chevauchent pas longtemps sans entendre sonner une cloche: ils avancent de ce côté, et bientôt se trouvent devant un ermitage. Le roi descend, les valets frappent à la porte; un homme vêtu de blanc vient leur ouvrir.

Artus en le voyant fait effort pour se lever: «Qui êtes-vous? demande le prud'homme.—Hélas! un malheureux; j'ai nom Artus, indigne roi de Bretagne, chargé des grands maux que j'ai faits à la terre et à mes hommes. Je vous ai envoyé querir pour confesser et recevoir mon créateur.—Roi, je veux bien ouïr ta confession; mais n'espère pas recevoir ton sauveur. Je le refuse au plus grand des pécheurs, très-justement excommunié. Tu as délaissé ta femme épousée; tu en tiens une autre contre Dieu, raison et Sainte Église; tant que tu seras en tel péché, nul bien ne te peut venir.»

Le roi se mit à pleurer tendrement. Dès qu'il put parler: «Beau sire, vous tenez la place de Dieu; apprenez-moi ce que je dois faire pour sauver mon âme. Je reconnais que rien de bon ne m'est advenu depuis l'éloignement de ma première femme. Cependant, en la renvoyant je n'ai pas cru mal faire; les gens du pays m'avaient juré qu'elle n'était pas ma droite épouse; il est vrai que Sainte Église n'a pas dénoué ce qu'elle avait noué.—Le conseil, reprit le religieux, que j'ai à te donner, c'est de faire réparation à l'Église. Si tu as eu raison d'agir ainsi que tu as fait, elle t'absoudra; si elle confirme ton premier mariage, il te faudra renoncer au second.—Je ferai ce que vous demandez.»

Il retourna à Kamalot dans la compagnie du bon religieux; et, le jour suivant, un messager arriva de Bredigan pour lui annoncer que la reine désirait le voir, parce qu'elle se croyait bien près de mourir. Le sage Amustant lui conseilla d'y aller et insista pour le suivre. «Vous ferez, lui dit-il, semondre tous vos hommes, ils ne seront pas de trop.» Tous arrivèrent le matin à Bredigan; le roi ne descendit pas dans la maison de la fausse reine, il évita même de lui parler la nuit ni le lendemain. Au point du jour, l'ermite lui chanta la messe, il entendit encore celle du Saint-Esprit et, au sortir du moutier, il alla voir la reine, qui exhalait une puanteur si horrible que sans le secours des aromates nul n'aurait pu l'approcher.

Le roi Artus suivit le messager, pendant qu'Amustant exhortait la fausse reine. «Dame, vous êtes en aventure de mort: ce serait trop de perdre l'âme en même temps que le corps, et vous savez que nul ne peut être sauvé sans vraie confession.—Sire, répondit-elle, vous voulez sauver mon âme, mais je n'en vois pas le moyen. Je suis de toutes les femmes la plus déloyale et la plus perfide. J'ai tant fait que le preux et bon roi Artus a, pour moi, délaissé sa loyale épouse, la fleur de toutes les dames du monde. Dieu la venge aujourd'hui, en m'ôtant l'usage de mes membres; mais il ne me punit pas autant que je le méritais.» Elle lui conte alors toutes les circonstances de la trahison. «Dame, dit Amustant, je vous ai bien écoutée; mais je crains que vous ne refusiez de faire ce qui conviendrait.—Je veux tout ce que vous ordonnerez.—Eh bien! si vous voulez trouver grâce devant Dieu, il faut qu'en présence de ses barons vous fassiez au roi l'aveu de ce que vous avez controuvé, sans en rien cacher ni affaiblir.—Est-ce le moyen de sauver mon âme?—Je le crois.—Je le ferai donc.»

D'un autre côté, les chevaliers avaient suivi le roi autour du lit de Bertolais; ils apprirent de sa bouche comment il avait fait la trahison. Il avait donné le conseil de surprendre le roi, de le retenir en prison et de lui faire entendre que la demoiselle de Carmelide était la véritable reine. «Sire, ajouta-t-il, la malheureuse qui se meurt a fait à ma prière tout ce qu'elle a fait de criminel. Prenez de moi la vengeance la plus cruelle et la plus juste, mon âme en sera d'autant allégée; car tout ce que mon corps souffrira dans ce monde lui sera compté dans l'autre.»

Le roi se signa en entendant ces aveux qui réjouirent grandement ses barons.

«Ah sire! dit mess. Gauvain, je vous disais bien que si l'on avait suivi votre intention, ma dame eût souffert le dernier supplice. Mais enfin Dieu aidant et Lancelot, le temps a découvert la vérité.»

Les barons de Logres, rassemblés à Bredigan pour prononcer sur le sort de Bertolais, décidèrent qu'il méritait le plus dur supplice; mais à la prière du sage Amustant, le roi consentit à le faire conduire, en attendant le jugement, dans un vieil hôpital. Quant aux barons de Carmelide qui avaient condamné la véritable reine, rien ne peut se comparer à leur effroi, en apprenant la façon dont la trahison de leur demoiselle avait été découverte. Ils se rendirent en Sorelois et, arrivés à Sorehau où résidait la reine Genièvre, ils quittèrent leurs palefrois, tranchèrent les avant-pieds de leurs chausses et rognèrent les longues tresses de leurs cheveux; puis tombant aux genoux de la reine, ils crièrent merci: «Dame, prenez de nous telle justice qu'il vous plaira; exilez-nous de la terre que nous occupons, mais pardonnez-nous d'avoir suivi trop aveuglément le conseil du méchant Bertolais.»

La reine, douce et débonnaire de sa nature, eut grande pitié d'eux. Elle pleura, les releva l'un après l'autre et leur pardonna leur méfait.

Le roi tint ensuite à Carduel une grande cour: il voulait faire oublier le blâme dont il avait si injustement couvert la bonne et sage reine Genièvre; mais il hésitait toujours à livrer la demoiselle de Carmelide au jugement des barons, si bien que trois semaines passèrent et qu'elle finit de sa belle mort, en grande douleur et repentir. Artus couvrit le chagrin qu'il en ressentait; l'Apostole leva l'interdit prononcé sur la terre de Bretagne, et rien ne dut plus retarder le retour de la reine. Artus envoya pour la redemander le frère Amustant, l'archevêque de Cantorbery, l'évêque de Winchester et dix tant rois que ducs. Amustant raconta à la reine les aveux et la mort de la demoiselle de Carmelide en ajoutant que le roi Artus désirait grandement la revoir. Elle écouta tout cela sans trop laisser voir la joie qu'elle en ressentait; puis elle envoya semondre ses barons de Sorelois. Après avoir annoncé les nouvelles à l'assemblée, elle prit à part Galehaut et son compagnon: «Dites-moi ce que je dois faire, beaux amis; vous voyez que les barons de Logres sont venus me redemander: la fausse reine est morte, et le roi sait maintenant qu'il m'a épousée par devant Sainte Église. Quoi qu'il en soit, je ne répondrai pas sans votre conseil.—Dame, répond Lancelot, notre conseil sera toujours votre volonté; mais ceux-là ne vous aimeraient pas qui vous engageraient à refuser l'honneur et la seigneurie de Bretagne, qui vous appartiennent. Le roi Artus, malgré ses torts, est le premier des preux: vous seriez donc blâmée d'hésiter à le rejoindre, et de préférer répondre à ce que pourraient désirer vos amis. Ceux-ci doivent oublier leur propre intérêt pour ne voir que l'honneur et le devoir de la dame en laquelle ils vivent plus qu'en eux-mêmes.

«—Et vous, Galehaut, de qui j'ai reçu tant d'honneur, que me conseillez-vous?—Dame, si vous nous restiez, vous pensez la joie que j'en aurais; mais il serait mal à propos de vous donner ce conseil. Je suis de l'avis de Lancelot. Nous n'avons à souhaiter qu'une chose, c'est de ne pas être oubliés et de conserver vos bonnes grâces.»

La reine vit avec joie que ses amis lui donnaient le conseil qu'elle se croyait tenue de suivre. Deux sentiments partageaient son âme; amour pour Lancelot, dévouement pour le roi. Elle ne s'abusait pas sur la difficulté de concilier la voix de son cœur et le cri de sa conscience. La plus sage, la plus belle et la meilleure des femmes n'avait pas eu de défense contre le plus sage, le plus beau, le plus preux des hommes. Hors ce seul point, elle eût livré son corps et son âme pour le roi son époux, auquel elle gémissait de ne pas s'être uniquement donnée. Maintenant, elle serre dans ses bras tour à tour Galehaut, Lancelot et la dame de Malehaut; ils confondent leurs larmes. Le lendemain, elle fait demander les barons de Sorelois pour les délier du serment qu'ils lui avaient prêté et qu'ils renouvelèrent en faveur de Galehaut. Grand fut le deuil de son départ parmi les dames, les demoiselles et tous ceux de la terre de Sorelois.

Notes in this chapter

Note 1 · «Il est une troisième maladie du cœur à laquelle sont sujets les jeunes gens; et quand elle est fortement enossée[33], peu de médecins la poNote 2 · Les clercs mirent en œuvre toute leur science pour percer le secret de l'avenir. Le neuvième jour, Galehaut les rappela: l'un d'eux, BonifacNote 3 · Le troisième ne fit que justifier ce qu'avaient trouvé les deux premiers, et il en fut de même des quatre suivants. Le tour du huitième arriNote 4 · Galehaut dit: «Je vous sais gré de tout ce que vous m'avez appris, et j'ai grand deuil de ne pouvoir empêcher les malheurs d'arriver. VeuillNote 5 · Il sortit de la chapelle, et Galehaut revint à Lancelot qu'il trouva les yeux rougis de larmes. «Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.—Je n'ai rieNote 6 · On apporta les Saints; Galehaut reçut les serments, d'abord du roi Baudemagus, puis de tous les barons, y compris le Roi des cent chevaliersNote 7 · Urien dit qu'il aimait mieux mourir que de reconnaître un suzerain et dépendre d'un autre. Mais Baudemagus, auquel le royaume de Gorre étaitNote 8 · Lancelot fut transporté près de la reine, et nous devinons qu'il y fut assez bien traité pour ne pas trop regretter sa blessure. Les mires aNote 9 · Or la demoiselle qui avait levé cette clameur contre la reine était bien la fille du roi Léodagan; seulement elle n'était pas née en loyal mNote 10 · Dès qu'on avait parlé de marier la première Genièvre au roi Artus, l'autre avait conçu l'espoir de lui être substituée. Le roi Léodagan, indNote 11 · Alors le roi Baudemagus, chargé par les barons de porter leur parole, fit remarquer que l'accusation était de celles qui pouvaient être jugéNote 12 · Après la sentence des juges, le roi demanda ce qu'on devait faire à l'égard de celle qui l'avait si longtemps abusé. Galehaut, devinant la pNote 13 · La reine en attendant le jour qui devait décider de son honneur et de sa vie, fut reconduite à l'hôtel qu'elle avait choisi, par ses chevaliNote 14 · Les gages mis entre les mains du roi Artus, chacun alla s'armer. Lancelot fit attacher ses chausses et revêtit son haubert; mess. Gauvain luNote 15 · Mais les barons de Carmelide étaient allés se jeter aux pieds du roi: «Sire, nous avons eu tort de laisser engager le combat avant d'avoir fNote 16 · Mais que se passait-il en Bretagne, où séjournait encore le roi Artus? L'effet du breuvage que continuait à lui servir la fausse Genièvre l'Note 17 · «Frère, lui dit le roi, avez-vous un abri couvert assez grand pour ma compagnie, et pouvez-vous nous donner à manger?—Non, répond le rendu; Note 18 · Il commence à confesser tous les péchés qu'il avait sur le cœur. Quand il eut fini, les barons furent rappelés, et le religieux en élevant lNote 19 · Il avança vers sa couche et lui demanda comment elle se trouvait.—«Mal,» dit-elle d'une voix claire; «les mires n'entendent rien à ce que j'Note 20 · Comme ils en étaient là, on avertit Artus que la fausse reine à son tour voulait lui parler. En le voyant approcher entouré de ses hommes, e
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