Note 36 — LANCELOT DU LAC. (continued 2)
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Galehaut dit: «Je vous sais gré de tout ce que vous m'avez appris, et j'ai grand deuil de ne pouvoir empêcher les malheurs d'arriver. Veuillez maintenant, maître, m'instruire de ce qui me touche en particulier. Quel est ce pont aux quarante-cinq planches qu'il me faut passer? Les clercs disent bien qu'elles répondent à un an, à un mois, à une semaine ou un jour, mais sans dire auquel de ces quatre termes il faut se tenir.—Gardez-vous, dit maître Helie, de le demander: un de ces termes est celui de votre vie, et je ne crois pas qu'il y ait un seul homme du siècle, s'il savait précisément le jour de sa mort, qui pût, à partir de là, ressentir la moindre joie, la moindre sérénité. Rien n'est comme la mort épouvantable; mais puisqu'on redoute tant celle du corps, ne devrait-on pas, autant et plus, craindre celle de l'âme?—C'est précisément, répond Galehaut, pour me pourvoir contre la mort de l'âme, que je veux connaître le terme de la vie du corps. J'entends me préparer à bien finir et à redresser les torts que j'ai faits jusqu'à présent.—Oui, je le sais, vous amenderez volontiers votre vie, et réparerez les maux que vous avez dû causer, quand vous vouliez conquérir le monde: mais ce que vous désirez savoir n'en est pas moins dangereux. Je vous conterai à ce propos qu'en la terre d'Écosse il y eut autrefois une haute dame qui, après avoir longtemps suivi la folie du monde, fit connaissance d'un saint ermite; elle allait souvent le trouver dans une profonde forêt, si bien qu'elle en réformait sa vie et ne se complaisait plus qu'en bonnes œuvres. Une nuit, l'ermite apprit dans une vision qu'elle n'avait plus à vivre de longs jours: il lui fit part de sa vision, et elle en eut la chair si tremblante qu'elle en oublia le salut de son âme et tomba en désespérance. Le bon ermite la voyant ainsi redevenir la proie du diable, cria merci à Notre Seigneur; et la tenant entre ses bras, il la porta sur l'autel avec force prières et invocations. Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient de bon cœur, entendit le bon homme: une voix descendit dans la chapelle pour lui annoncer que le Seigneur lui accordait le pouvoir de guérir la dame. Il lui imposa les mains, elle jeta un cri aigu, ou plutôt ce fut le diable, enragé de la quitter. Dès que le prud'homme eut fait sur elle le signe de la croix, l'ennemi sortit en poussant les plus affreux hurlements. La dame, ainsi revenue à la vie, abandonna le siècle, coupa ses belles tresses, revêtit les draps de religion et se retira avec une autre femme pieuse dans un ermitage situé sur une hauteur entre deux roches des plus arides. Ce fut là qu'elle attendit tranquillement la mort qui la rejoignit aux élus du Seigneur[36].