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Le juif errant - Tome II

LE JUIF ERRANT (continued 9)

Reading edition

Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des personnages allégoriques représentant:

Le Vin, la Folie, l'Amour, le Jeu.

Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de cent façons.

La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.

Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.

Le bonhomme Choléra, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche- tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette mascarade.

Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu. _Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant d'être éventrée par Djalma.

La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais aussi amusante.

Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège), représentait l'Amour, et le représentait à merveille; on ne pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.

Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:

ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE… RIRE, ET TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR! VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!

Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs, l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces, tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers… Ainsi, la taverne où devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice, les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s'entendre tour à tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaieté a un caractère étrange… Quelquefois, les plus résolus se rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères, bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit:

— Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de préférence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive, le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.

À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.

La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts, chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.

VI. Le combat singulier.

Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller toujours croissant.

— Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre bataillon sacré? dit un magnifique Turc-saltimbanque, l'un des porte-bannière de la mascarade.

— Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple. Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne aussitôt les talons.

— Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.

— Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce grimace, vous mourez… Eh bien! après? comme c'est malin! comme c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.

— Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton verdâtre… Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce…

— Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de chic!

_— _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un crâne dessinateur… il vous anatomise la charpente d'une rude façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange ne serait qu'un écolier.

— Accordé… cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu coloriste… mais crâne dessinateur!

— Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon providentielle… comme dirait le grand Bossuet…

— La leçon! la leçon!

— Oui, messieurs… Il me semble entendre une voix d'en haut qui nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain… car vos heures sont peut-être comptées… malheureux!!!»

Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l'Amour un gros et bruyant baiser.

L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mêler aux éclats de rire.

— Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.

— C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes, les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.

— Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les créanciers soignent la santé de leurs débiteurs… Ce matin, un usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a apporté toutes sortes de drogues anticholériques.

— Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur, donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.»

— Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu symbolises l'espérance… oui, l'espérance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient centupler leurs chances de liberté.

— Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un refroidissement, un lest, un rien… et crac, en une heure, voilà un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.

— Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!

— Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur parole!

— Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant pis!… on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite à m'insulter… Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.

Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini- Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.

Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle, altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:

— Ils viennent d'arriver…

— Qui?

— Vous savez… pour là-haut… et il montra le plafond.

— Ah!… dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont- ils?

— Ils viennent de monter… ils y sont maintenant, ajouta le garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.

— Que dit le patron?

— Il est désolé… à cause de… et le garçon jeta un coup d'oeil circulaire sur les convives; il ne sait que faire… il m'envoie vers vous…

— Et que diable veut-il que je fasse… moi? dit l'autre en s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen d'échapper à cela…

— Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.

— Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre l'événement.

Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.

Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant, était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille- matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se rapprochait de la France:

«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!»

À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui dit tout haut:

— Ah çà!… tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin? Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?… je vais en demander.

— Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie… répondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.

— Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager… j'étais fou de parler d'eau-de-vie… par le temps qui court… il y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.

En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d'un air irrité.

— Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de- vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte, se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?… Réponds donc.

— Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter le rôle du bonhomme Choléra.

— Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il aurait été, non pas intrépide, mais fou… Heureusement il a la sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette heure, et je…

— Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie… et deux verres.

— Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?

— Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.

— Un duel! s'écria-t-on avec surprise.

— Oui… reprit Jacques, un duel… au cognac… Tu prétends qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau- de-vie que devant la gueule d'un pistolet… Prenons chacun une bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.

Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable inquiétude.

— Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.

— Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-là.

— Ce défi, par le temps qui court… est aussi sérieux qu'un duel… à mort, ajoutait un autre.

— Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques?… vois maintenant si tu veux reculer devant le danger?

À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:

— Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé deux bouteilles d'eau-de-vie?

— Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la majorité.

Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à tue-tête:

— Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!… les gosiers sont ouverts? cognac à la rescousse!… Largesse! largesse!…

Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette liberté:

— L'Amour, vous serez la reine de beauté… j'essaye le bonheur du vainqueur!…

— Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!…

— Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra? (Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac… _répondons-lui glorieusement punch!…

— Oui, oui, punch!…

— Punch à la rescousse!…

— Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor, garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensité quelconque… afin d'y confectionner un punch monstre?

— Un punch babylonien.

— Un punch lac!

— Un punch océan!…

Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini- Moulin.

— Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.

— Apportez la marmite!… dit Nini-Moulin avec majesté.

— Vive la marmite! cria-t-on en choeur.

— Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu… et feu partout!… feu!… ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris inhumains.

— Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.

VII. Cognac à la rescousse!

Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.

— Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et effarés, répondit en balbutiant:

— Monsieur… c'est… c'est…

— Eh pardieu!… c'est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.

— Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai toujours vu pratiquer entre puissances plafonitrophes.

Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des bravos universels.

Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:

— Je demande la parole.

— Accordé! cria-t-on gaiement.

Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.

— Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre; il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.

— Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en vidant son verre.

— Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.

— Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue… Un brusque et morne silence suivit ces paroles.

— Sa bière… non… je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière qu'il faut dire… car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec la mère dans le même cercueil.

— Une femme!… s'écria la Folie en s'adressant au garçon… c'est une femme qui est morte?

— Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est morte un peu après elle… tout cela en moins de deux heures… Le patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans votre repas… Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire, elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai qu'elle.

À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles, jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du nombre.

Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain; redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement coloré, il s'écria:

— Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les vivants?

— Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.

— En avant le punch!…

— Nargue le chagrin!…

— Vive la joie!

— Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.

À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.

Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui commençaient à oublier leurs alarmes passées.

— Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en attendant que le punch ait brûlé… en avant notre duel; la galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:

— Choisis les armes.

— Choisis toi-même, répondit Morok.

— Eh bien!… voilà ta fiole… et ton verre… Nini-Moulin jugera les coups.

— Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros jeu, mon camarade… et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y insinuer le canon d'un pistolet chargé, et…

— Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini- Moulin, ou je le commande moi-même.

— Puisque vous le voulez… soit.

— Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.

— C'est convenu, répondit Morok.

— Allons, messieurs, attention… et jugeons les coups, c'est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.

Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée. Certaines circonstances données, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide… bleuâtre; c'était donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.

Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris, s'écria:

— Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et bleuets.

Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un moment distraire l'assemblée.

— Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître. Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.

— Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.

— Joue… feu!… cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.

Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.

— Voici qui est bravement bu… cria Nini-Moulin; avaler d'un seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est triomphant!… Personne ici ne serait capable d'une telle prouesse… et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en resterez là.

— Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.

Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille… mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:

— Bah! plus de verre… à la régalade… c'est plus crâne… oseras-tu!

Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses lèvres en haussant les épaules.

Jacques se hâta de l'imiter.

Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.

Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent involontairement les spectacles cruels.

Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorgées… Ses forces étaient à bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance était atroce… il ne put résister… sa tête se renversa… ses mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit… des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.

— Jacques… mon garçon… ce n'est rien! s'écria Morok, dont le regard féroce étincelait d'une joie diabolique.

Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout- nu.

Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant des cris perçants.

Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.

VIII. Souvenirs.

La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.

À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d'y trouver celui qu'elle cherchait… Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri… Elle venait d'apercevoir, de l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de Couche-tout-nu.

— Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi… Céphyse…

Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.

Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.

Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots:

— Jacques… c'est moi… Céphyse… Je te retrouve… Ce n'est pas ma faute si je t'ai abandonné… Pardonne-moi…

— Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!… dans l'état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal… retirez-vous.

Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.

— Vous… c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques…

Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.

— Céphyse… c'est toi… murmura Jacques.

— Oui, c'est moi… ajouta-t-elle d'une voix profondément émue, c'est moi… je viens… je vais te dire…

Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des traits de Jacques.

Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:

— Pauvre fille… tu as donc eu aussi bien du chagrin… bien de la misère… je ne te reconnais pas… non plus… moi.

— Oui, dit Céphyse, bien du chagrin… bien de la misère… et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une vive rougeur colorait ses traits pâles.

— Pis que la misère!… dit Jacques étonné.

— Mais c'est toi… c'est toi… qui as souffert, se hâta de dire Céphyse sans répondre à son amant.

— Moi… tout à l'heure, j'étais en train d'en finir… Tu m'as appelé… je suis revenu pour un instant, car… ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est égal… maintenant… je t'ai vue… je mourrai content.

— Tu ne mourras pas… Jacques… me voici…

— Écoute, ma fille… j'aurais là, vois-tu… dans l'estomac… un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage… Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c'est monsieur… et d'un signe de tête il désigna Morok, c'est ce cher ami… qui s'est toujours chargé d'attiser le feu… Après ça… je ne regrette pas la vie… J'ai perdu l'habitude du travail et pris celle… de l'orgie… Je finirais par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à m'allumer un brasier dans la poitrine… Depuis ce que je viens de boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà…

— Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j'ai versé… Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.

Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.

— Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra… On croirait que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creusé ma fosse… Quelquefois, il est vrai… voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas… mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: «Va donc, farceur… va donc…» et j'allais, oui… et me voici arrivé…

Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.

— Mon garçon… dit froidement Morok, écoute-moi… suis mon conseil… et…

— Merci… je les connais, tes conseils… et, au lieu de t'écouter… j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse… avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

— Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.

— Alors, ma brave Céphyse… c'est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi… je t'ai vue si pauvrement vêtue… j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?… C'est que je me suis dit: «Pauvre fille!… elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver… que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi… tant que je l'ai pu…» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi l'âme… j'en avais besoin… car je brûlais…; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai été heureux, ça m'a fait du bien; aussi… merci… ma brave et bonne Céphyse… oui, tu as été bonne et brave… tu as eu raison… car je n'ai jamais aimé que toi au monde… et si, dans mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la fange… qui me fit regretter de n'être pas meilleur… cette pensée-là me venait toujours à propos de toi… merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs… je mourrai content… si je vis je vivrai heureux aussi… Ta main… ma brave Céphyse, ta main… tu as agi en honnête et loyale créature…

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux sur son amant.

— Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main… pourquoi cela?

La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant:

— Céphyse… je te connais… si tu ne prends pas ma main… c'est que… puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence:

— Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie… je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible… mais je vivrai honnête…» Voilà ce que tu m'as promis… Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti… dis-moi que tu as tenu ta parole… et je te croirai.

Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.

Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense… cet homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.

Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:

— Jacques… si tu savais… mon Dieu!… si tu savais… Écoute… ne me condamne pas sans m'entendre… je vais te dire tout… je te le jure, tout… sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier… il est venu… il m'a dit: «Ayez le courage de…»

— Je ne te fais pas de reproches… je n'en ai pas le droit… laisse-moi mourir en repos… je… ne demande plus que ça… maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer:

— Heureusement… j'ai mon compte… je savais… bien… ce que je faisais… en acceptant… le duel… au cognac.

— Non… tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse d'un air égaré, tu m'entendras… et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute… N'est-ce pas… messieurs… si je mérite pitié… vous prierez Jacques de me pardonner… car enfin… si, poussée par la misère… ne trouvant pas de travail, j'ai été forcée de me vendre… non pour du luxe, vous voyez mes haillons… mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre soeur malade… mourante, et encore plus misérable que moi… il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi… car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frémissement d'horreur:

— Oh! si tu savais… Jacques… cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi… que j'ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu étais ici.

Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini- Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains suppliantes:

— Jacques! un mot, un seul mot de pitié… de pardon!

— Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.

— Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse; laissez-le… venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.

— Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi, laissez-moi vous dire… je ferai ce que vous voudrez… je m'en irai… mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc… mon Dieu! il souffre des douleurs atroces… ses convulsions sont horribles!

— Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un médecin.

— On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils sont trop occupés.

— Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.

— Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.

Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse. C'était l'agonie de ce malheureux… Il fallut l'attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à l'hospice.

Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout. L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.

Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?

— C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l'eau… reprit l'homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes… sans cela nous arriverons trop tard.

À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante… Jacques, l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer entre ses bras…

Rapprochement fatal… Au moment même de l'exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques… un autre cri s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort un empoisonneur… Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.

— Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!… c'est la voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.

IX. L'empoisonneur.

Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces… S'il nous était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse égarer par des meneurs d'une férocité stupide.

Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.

Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa portée.

La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière, prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:

— Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!

À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement, coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:

— C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande, pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre…

— Brigand!… s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!

— Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.

— C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.

— Il faudrait alors l'arrêter… ajouta un troisième.

— Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut l'arrêter… on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.

Ces mots: C'est un empoisonneur! circulèrent aussitôt dans le groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes, grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur, voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant:

— Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses forces:

— Au secours!… à l'empoisonneur!… à l'assassin!… à la garde!…

Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse, les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne, celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:

— Arrêtez… arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher, qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba… Le garçon boucher, croyant faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pavé en criant:

— Au secours! c'est un empoisonneur… au secours! Cette scène se passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher, plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.

À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath, tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva, et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.

Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.

Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur, fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc- bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.

La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de l'orbite.

Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de douleur atroce.

— Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d'abord… Pendant quelques secondes, disparaissant presque entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide et sanglante, était renversée en arrière par un combattant cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts, les violentes oscillations de la foule témoignaient de l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en pareille circonstance, tomber… c'est mourir. Aussi mille voix haletantes et courroucées répétèrent ce cri:

— Mort à l'empoisonneur!

Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds; on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au milieu de ces cris furieux: — À mort l'empoisonneur! on entendait de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes… oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères… s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.

Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang:

— Grâce… je n'ai pas empoisonné… grâce.

Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime, quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et s'écria:

— Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois sur le pavé…

Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:

— C'est Goliath!… Arrêtez… ce malheureux est innocent. Et le père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il s'écria:

— Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je le connais… vous répondrez de sa vie…

Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père d'Aigrigny.

— Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!

— Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!

— Oui… j'ose tout, moi… répondit le carrier.

— Il le connaît… ça doit être un empoisonneur… comme l'autre! criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.

À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa poche et roula près du corps de Goliath.

À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:

— C'est du poison… Voyez-vous… il a du poison sur lui. À cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:

— Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!…

— Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour lui que pour l'autre…

— Moi… un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.

Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:

— Et ça!… qu'est-ce que c'est?

— Cela n'est pas du poison… s'écria le père d'Aigrigny.

— Alors… bois-le… repartit le carrier.

— Oui… oui… qu'il le boive! cria la foule.

— Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main.

— Voyez-vous!… c'est du poison… il n'ose pas boire! cria-t- on.

Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le corps de Goliath.

— Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que…

— Si ce n'est pas du poison… bois donc, reprit le carrier en présentant de nouveau le flacon au jésuite.

— Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple!

— Oui… à mort!… à mort!…

— Mais, malheureux… s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!

— Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés, brigands!

— Mais cela n'est pas vrai… et…

— Bois, alors… répéta l'inflexible carrier; une dernière fois… décide-toi.

— Boire… cela… mais c'est la mort[23]… s'écria le père d'Aigrigny.

— Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant davantage, il avoue… il avoue…

— Il s'est trahi!

— Il l'a dit: «Boire ça… c'est la mort!…» Des cris furieux interrompirent le père d'Aigrigny.

— Mais… écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains, ce flacon, c'est…

— Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père d'Aigrigny à la gorge.

À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule, acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées. Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris sanglants dans la rivière…

Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre!

— C'est peut-être un empoisonneur!… Voilà ce qu'avait dit le buveur du cabaret de la Calandre… rien de plus… et Goliath avait été impitoyablement massacré… Que d'impérieuses raisons pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières profondeurs des masses… et mettre ainsi bien des malheureux à même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!… Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent, et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!

* * * * *

Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath expirant:

— Achève celui-là… je vais commencer celui-ci.

X. La cathédrale.

La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé de Goliath fut précipité dans la rivière.

Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur! _reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait. À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À l'aide! au secours!…» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.

Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le père d'Aigrigny en disant:

— À moi, mes amis!… Celui-là dure trop, finissons-le… Le père d'Aigrigny se vit perdu… Ses forces étaient à bout, il se sentit défaillir… ses jambes tremblèrent… un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la poitrine, se faisait déjà ressentir… Deux ou trois fois une écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était désespérée… «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation, appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui… une main ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan, et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court, puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.

Celui-là était Gabriel.

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte… Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de commisération et de douleur, était doucement éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s'écria d'une voix sonore et palpitante:

— Grâce… mes frères!… Soyez humains… soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son émotion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:

— Pas de grâce pour l'empoisonneur!… il nous le faut… qu'on nous le rende… ou nous allons le prendre.

— Y songez-vous, mes frères?… répondit Gabriel; dans cette église… un lieu sacré… un lieu de refuge… pour tout ce qui est persécuté!…

— Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel, répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.

— Mes frères, écoutez-moi… dit Gabriel en tendant les bras vers lui.

— À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans l'église… entrons dans l'église.

— Oui!… oui!… cria la foule, entraînée de nouveau par la violence de ce misérable; à bas la calotte!

— Ils s'entendent.

— À bas les calotins!

— Entrons là comme à l'archevêché!…

— Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!…

— Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?

— Si les calotins défendent les empoisonneurs… à l'eau les calotins!…

— Oui!… Oui!…

— Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte pouvait résister quelques minutes.

Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père d'Aigrigny:

— Fuyez, mon père… fuyez par la sacristie; les autres issues sont fermées…

Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui… À la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une grille du reste de l'église.

— Vite, mon père!… ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous, mon Dieu! hâtez-vous!… Dans quelques minutes… il sera trop tard.

Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:

— Et être seul… seul pour arrêter l'invasion de ces insensés…

Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.

Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du choeur… au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les dalles, et ses sens l'abandonnèrent.

À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder. Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit étendu sans mouvement à quelques pas du choeur… Abandonner la porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le traîner en dedans de la grille du choeur… ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la porte, se précipitaient dans l'église.

Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée par une résistance inattendue.

La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption, mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa une scène étrange.

La nuit était venue… quelques lampes d'argent jetaient seules une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes… de ces voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.

D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres…

Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette émotion passa bientôt.

— Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier, à la bonne heure.

Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

— Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.

— Et nous sommes volés, reprit Ciboule.

— On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.

— Jamais… cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne…

— En avant!

— Oui!… oui!… en avant! cria-t-on de toutes parts. Et l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants, habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.

— L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand…

— Il en répond.

— C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.

— Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À mesure que s'effaçait la première impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches, d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment d'hésitation et de faiblesse.

— Oui!… oui!… s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.

— Ou de tous les deux…

— Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper notre empoisonneur!

— À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux, avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père d'Aigrigny… cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si cruelle hypocrisie.

XI. Les meurtriers.

Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria les yeux étincelants de rage:

— Où est l'empoisonneur! il nous le faut…

— Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!… et où sont les preuves!… les témoins!… les victimes!…

— Assez!… nous ne sommes pas ici à confesse… répondit brutalement le carrier d'un air menaçant.

— Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe… sinon, vous payerez pour lui…

— Oui!… oui!… crièrent plusieurs voix.

— Ils s'entendent!…

— Il nous faut l'un ou l'autre!

— Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.

— Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang: prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre raison.

Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants, lorsque soudain une voix s'écria:

— Eh! les amis!… l'empoisonneur est là, derrière la grille…

— Où ça?… où ça?… cria-t-on.

— Tenez… là… voyez-vous… étendu sur le carreau… À ces mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur, dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny. Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:

— Cette fois, nous le tenons… À mort l'empoisonneur! Pour sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.

Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une mort affreuse. Pourtant il s'écria:

— Arrêtez!… pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule; mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en plus furieux:

— À mort! à mort!

— Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.

— Oui!… oui!…

— Eh bien! qu'il meure… s'écria le missionnaire saisi d'une inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant…

Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.

— Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé sans preuves, sans témoins; qu'importe!… il mourra… Vous lui reprochez d'être un empoisonneur?… et ses victimes, où sont- elles? Vous l'ignorez… qu'importe! il est condamné… Sa défense, ce droit sacré de tout accusé… vous refusez de l'entendre… qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s'il en a fait à quelqu'un… et, devant les hommes, vous prenez la responsabilité de sa mort… vous entendez bien… de sa mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra… je le veux croire… Le condamné mourra… il va mourir, la sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas…

— Non!… non!… crièrent plusieurs voix avec acharnement.

— Non… reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le temple du Seigneur… C'est, dites-vous, votre droit… Vous faites acte de terrible justice… Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non, lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi… il le frappe avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un arrêt… Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat… Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer à cette heure… car vous le voulez.

— Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur…

Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée, s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.

Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme:

— Venez… Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osèrent suivre tout d'abord… Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:

— Voici la victime… elle est condamnée… frappez-la!…

— Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi… tout seul…

— Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achèverez facilement… il est anéanti par la souffrance… il lui reste à peine un souffle de vie… il ne fera aucune résistance… Ne craignez rien!!!

Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.

— Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges… et vous êtes le bourreau…

— Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau… moi!!!

La foule resta muette… Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.

Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarité… puis les cris, la vue du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre, finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.

La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques- uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit: «Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.

— Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.

— Le lâche!

— Il a peur.

— Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du père d'Aigrigny, il s'écria:

— S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever… qu'il fasse le bourreau… voyons.

À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies, naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées; cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus aller frapper isolément cet homme expirant.

Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie; sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût expiré…

Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du père d'Aigrigny en disant:

— Grand Dieu! il est mort…

Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoyés… Ces mots_, il est mort! _circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à travers son épiderme glacé.

— Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?…

La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à voix basse…

— Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur bat…

— Son coeur bat… répéta le carrier en retournant la tête vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

— Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.

— Il y a de l'espoir… nous pourrons le sauver… ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.

— Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.

— On pourra le sauver, murmura doucement la foule.

— Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez- moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine… on lui donnera là les premiers soins…

Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le transportèrent en dehors du choeur…

À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes, subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses services.

— Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on porterait à bras, dit Ciboule.

— Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu? dit un autre.

— Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.

— Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai bien, moi.

— Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.

— Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.

— Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient messager.

— C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.

— Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:

— J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça peut-il servir?

— Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez… on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer…

— Passez la bouteille… cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans… La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.

En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.

— Il est sauvé… il vivra, s'écria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra… mes frères.

— Ah! tant mieux!… dirent plusieurs voix.

— Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste… Remercions Dieu de ce qu'il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le… pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné vient d'échapper… Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: Aimons-nous les uns les autres!… Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!… aimons- nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!

Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.

À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.

Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté, invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au clavier… Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale, comme une aspiration divine… puis, aussi suave, aussi aérienne que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d'amour… Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés, que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie enchanteresse… Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches, se mouillèrent de larmes… bien des coeurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un accent si tendre: Aimons-nous les uns les autres.

Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui… et ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve… Il avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui, l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple… le jésuite rouvrait les yeux… et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.

Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite, s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.

XII. La promenade.

À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicité cossue (que l'on excuse cette vulgarité), signe évident de l'opulence discrète.

Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire. Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.

— Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une conversation commencée et parlant d'une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé ses forces… et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait craindre pour ses jours.

— Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.

— Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.

— Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.

— Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici mourant… sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.

— Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements détestables contre le sort qui le clouait sur son lit.

— On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola, notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser publiquement… _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.

— Je n'ai pas été témoin de cela… mais si le père Rodin a osé prononcer de telles paroles… dit vivement le jeune père indigné, c'est un…

Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta:

— C'est un grand malheur pour son âme… mais je suis certain qu'on a calomnié Sa Révérence.

— C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son compagnon.

Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur la poitrine deux grands écriteaux.

L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.

L'autre: CHARNEL.

Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant au rond-point où il était exposé.

Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un second regard, non moins mécanique que le premier, ils foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte, d'une intonation exactement pareille, les révérends pères recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.

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