LE JUIF ERRANT (continued 7)
Reading edition
— Eh bien? dit bravement Adrienne.
— Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion…
— Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de Montbron… Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse pour mon âge… mon cher comte… mais il faut bien occuper ses loisirs… et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays… d'où m'est arrivée cette sauvage parenté.
Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement Adrienne, il reprit:
— Il me semble que vous parlez du prince… avec un peu d'aigreur.
— Non… j'en parle avec indifférence…
— Il mériterait pourtant… un sentiment tout autre…
— D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement Adrienne.
— Il est si malheureux!… dit M. de Montbron d'un ton sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu… il m'a déchiré le coeur.
— Et que me font, à moi… ces déchirements? s'écria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courroucée.
— Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins pitié… répondit gravement le comte.
— À moi… pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée. Puis, se contenant, elle ajouta froidement:
— Ah çà… monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?… Ce n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux tourments amoureux de votre prince?
Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne, ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère, que M. de Montbron dit tristement:
— Ainsi… cela est vrai… on ne m'avait pas trompé… Moi qui, par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques droits à votre confiance, je n'ai rien su… tandis que vous avez tout dit à un autre… Cela m'est pénible… très pénible…
— Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
— Eh! mon Dieu!… maintenant je n'ai plus de ménagements à garder!… s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant… vous aimez quelqu'un.
Et comme Adrienne fit un mouvement.
— Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur… votre tristesse depuis quelques jours… votre implacable indifférence pour le prince, tout me le prouve… vous aimez…
Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:
— Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret surpris… n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne…
— Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de l'expérience… si je devine, si je vous dis que vous aimez… si je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour… c'est qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître sans lui porter le plus tendre intérêt!
— Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d'ironie amère, que mon amour… en admettant que j'eusse un amour dans le coeur… eût une si étrange influence sur le prince Djalma… Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec un dédain presque douloureux.
— Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez- moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement… Comment!… ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide, mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour vous… et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre… soit une question de vie ou de mort pour lui!…
— Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent impossible à rendre.
— À en mourir… vous dis-je, je l'ai vu… Adrienne fit un mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:
— Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces, les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:
— Mais ce que vous me dites… est vrai… au moins…
— Ce que je vous dis!
— Oui… que le prince Djalma…
— Vous aime comme un insensé!… Hélas!… cela n'est que trop vrai.
— Non… non… s'écria Adrienne, avec une expression ravissante de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.
— Que dites-vous!… s'écria le comte.
— Mais cette… femme!… demanda Adrienne, comme si ce mot lui eût brûlé les lèvres.
— Quelle femme!
— Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.
— Cette femme!… qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!
— Moi!… oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!
— Sur l'honneur… croyez-en mon expérience… jamais je n'ai vu une passion plus sincère et plus touchante.
— Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour que le mien?
— Lui?… jamais.
— On me l'a dit… pourtant…
— Qui?
— M. Rodin…
— Que Djalma?…
— Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.
— M. Rodin… vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a dit à Djalma… que vous étiez éprise de quelqu'un…
— Moi!…
— Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux enfant…
— Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!
— Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de Montbron transporté de joie.
— Si je l'aime?… dit Mlle de Cardoville.
Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent Adrienne.
— Vos gens… sans doute… Remettez-vous, dit le comte.
— Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.
— Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.
— M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure… Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?
— Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le… N'est-ce pas votre avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.
— C'est mon avis… répondit la jeune fille.
Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à cette perfidie de Rodin.
— Ah! le vieux drôle!… dit de M. de Montbron. Je m'étais toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa maîtresse.
IV. Amour.
Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à l'avenir… quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?
À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.
— Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.
— Mais… demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une nature si ardente… une joie si soudaine, si inattendue… peut être terrible.
Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:
— Demain… oui… pas avant demain… j'ai une superstition du coeur.
— Laquelle?
— Vous le saurez, IL M'AIME… ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout… est tout… et pourtant j'ai mille questions sur les lèvres… à propos de lui… je ne vous en ferai aucune avant demain… non, parce que, par une adorable fatalité… demain est, pour moi… un anniversaire sacré… D'ici là, je vivrai un siècle… Heureusement… je puis attendre… Tenez…
Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du Bacchus indien.
— Comme il lui ressemble!… dit-elle au comte.
— En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!
— Étrange?… reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté, étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté ressemble à Djalma?…
— Combien vous l'aimez!… dit M. de Montbron profondément ému et presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage d'Adrienne.
— Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un moment de silence.
— Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en désespoir de cause, que serait-il arrivé?
— Je n'en sais rien… je serais morte peut-être… car je suis frappée là… d'une manière incurable (et elle mit la main à son coeur). Mais ce qui eût été ma mort… sera ma vie…
— C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes…
— Oui, fière!… mais non orgueilleuse… Aussi, en apprenant son amour pour une autre… en apprenant que l'impression que j'avais cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt effacée… j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui pouvait me le rappeler… À défaut de bonheur, il y a encore une amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.
— Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne, sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:
— J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez… lisez cela… tout haut… je vous en prie… je vous dis que je puis attendre à demain.
Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains, ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de M. de Montbron.
Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante:
— Et bien, doucement… je vous en conjure…
M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur dans l'Inde:
«… Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de…»
Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix:
— Fils de Kadja-Sing.
_— _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit: «… Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un caractère si noble, que l'on a nommé son père le Père du Généreux.»
— Cette coutume est touchante… dit le comte. Récompenser pour ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand… Mais quelle rencontre bizarre que ce livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends, exalter la tête la plus froide…
— Oh!… vous allez voir… vous allez voir!… dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené au camp établi dans le village de…»
Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:
— Quant à celui-ci… j'y renonce.
— C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:
— Dans le village de Shumshabad.
_— _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les noms géographiques, dit le comte, et il continua:
«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a raconté devant moi les deux suivants:
«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un stoïcisme digne de l'antiquité: Qu'il soit votre frère. Il sera mon frère, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent. Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à gagner le camp de son père, et dit simplement: J'avais promis à sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»
— C'est admirable! s'écria le comte.
— Continuez… oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de contempler avec une admiration croissante.
Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture; l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège, avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit; en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres…
«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire, tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.
— C'est horrible! dit le comte.
— Oh! continuez… continuez… s'écria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.
Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»
— Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux! s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.
— Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue, et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si j'avais vingt ans.
— Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce récit, dit Adrienne; vous allez voir.
«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce pays.
«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»
— Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes lèvres le nom de ce voyageur.
— Oui…, le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit:
— Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que vous compreniez… mon adoration pour lui; car ce courage, cette héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris malgré moi, avant de me montrer à lui… De ce jour, je le savais aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau… et si différent, par le noble caractère de sa physionomie, par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré jusqu'alors… quand je vis l'impression que je lui causai… et que j'éprouvai plus violente encore peut-être… je sentis ma vie attachée à cet amour.
— Et maintenant, vos projets?…
— Divins, radieux comme mon coeur… En apprenant son bonheur, je veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée et qui ne me permet pas encore de regarder… mon soleil en face… car, je vous le répète… d'ici à demain j'ai un siècle à vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je redoute la solitude… J'éprouve je ne sais quelle impatience fébrile… inquiète… ardente… Oh! bénie serait la fée qui, me touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à demain.
— Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en souriant.
— Vous?
— Moi.
— Et comment?
— Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une partie de vos pensées en vous les rendant matériellement visibles…
— Expliquez-vous, de grâce.
— Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage. Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout entendre… votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le bruit que votre séjour chez M. Baleinier…
— A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m'y attendais.
— C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à toutes les stupidités possibles.
— Je l'espère bien… Passer pour folle aux yeux des sots… c'est très flatteur.
— Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps jusqu'à demain… voici une occasion excellente: il est deux heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la journée est splendide… il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà là… puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de bonheur… Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous conduis dans l'Inde.
— Dans l'Inde?…
— Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a tant émue tout à l'heure… nous l'aurons sous nos yeux, réel et terrible…
— Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.
— Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu… tigres grondants… lions rugissants… Cela ne vaudra-t-il pas vos livres?
— Mais encore…
— Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se donne à la Porte-Saint-Martin… Un dompteur de bêtes des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais.
— J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant. Oui… vous avez raison… j'éprouverai un plaisir étrange à voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle… même par tout le monde… J'accepte… enfin… parce que…
Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant M. Rodin.
V. Exécution.
Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant _pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.
Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne, il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans répondre au profond salut du jésuite.
À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine. La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même, elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice et d'ironie.
Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux, en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables; mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément. Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.
Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il dit à Rodin:
— Ah!… ah!… vous voici, monsieur l'homme de bien?
— Approchez… monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des philosophes… vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout mensonge, j'ai mille compliments à vous faire…
— J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle… même des compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire, et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées; mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?
— Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
— Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre véracité… non moins rare… trop rare… peut-être.
— Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M. de Montbron.
— En quoi… monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme…
— Moi, ma chère demoiselle?…
— Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous… votre pénétration a eu les plus heureux résultats.
— Et votre véracité a fait merveille… ajouta le comte.
— Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce dont on me loue?
— La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma que j'aimais passionnément… quelqu'un; eh bien… glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c'est vrai.
— Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma aimait passionnément… quelqu'un, reprit le comte; eh bien, glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c'est vrai.
Rodin resta confondu, interdit.
— Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne, c'était le prince.
— Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le comte, c'était mademoiselle.
Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.
— Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos sentiments mutuels.
Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût donné un tout autre tour au persiflage.
— Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma…
— Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait… vous poussiez la réserve, la délicatesse, jusqu'à me dire que… ce n'était pas moi qu'il aimait…
— Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnément quelqu'un… qui n'était pas lui…
— Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me mêler d'intrigues amoureuses.
— Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille… Si on vous prenait au mot?… si ça se répandait?… Soyez donc meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans doute…
— Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être votre auditeur.
— Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les impertinents et les fourbes?…
— Mon cher comte!… dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:
— Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi; 2°…
— Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?
Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard… puis la paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face de cadavre.
— N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne dis pas de me justifier… je ne me justifie jamais.
— Vraiment! dit le comte.
— Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela; je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde, violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le prince…
— Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire… La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.
— Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes… Oui, j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que vous… et cela dans votre intérêt mutuel… Que mon attachement pour vous m'ait égaré… cela se peut, je ne suis pas infaillible… mais après ma conduite passée envers vous, ma chère demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité ainsi… Ceci n'est pas une plainte… Si je ne me justifie jamais… je ne me plains jamais non plus…
— Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur, dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.
— Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons- nous aux énigmes?
— Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation, que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est- ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes!
— Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en admettant même que j'aie voulu les causer!
— Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux, je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et profit.
— C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit Rodin en s'inclinant.
— Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si perfide fourberie soit un acte isolé… Qui sait si ce n'est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de Cardoville!
Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin, sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur et de sérénité:
— On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges… Je serais tentée de le croire; car après quelques minutes de réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
— Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère demoiselle?
— Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables d'attachement; son esprit valait son noble coeur… mais elle ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle disparaît mystérieusement de chez moi… et il n'a pas tenu à vous que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance entre lui et moi… Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment profond pour moi… et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!… je l'ignore… mais à coup sûr il m'est hostile.
— Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre ignorance se joint l'oubli des service rendus.
— Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que voici…
— Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.
— Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!… Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans doute sauvée plus tard.
— La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance… et vous m'avez simplement ouvert une porte… qui devait inévitablement s'ouvrir plus tard.
— Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de la réponse d'Adrienne.
— Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas étendus qu'à moi… Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été ramenées par vous… mais il est à croire que les réclamations de M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très touchant… Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et M. Baleinier… mais j'étais moi-même décidée à les démasquer… du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme d'infiniment d'esprit…
— Ah! mademoiselle… fit humblement Rodin.
— Rempli de ressources et d'invention…
— Ah! mademoiselle…
— Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je l'avoue, profondément frappée… et dont vous semblez assez embarrassé à cette heure… Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes, oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au même but… (toujours selon notre entretien de chez M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future, _comme vous disiez, vous donner un conseil… et vous parler franchement.
Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite, hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:
— Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes…
— Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue… les embûches, on les découvre… les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges. Tenez… dans l'Inde… excusez cette faiblesse… j'aime beaucoup à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur ajoupa (pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.
— Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses paupières de plus en plus injectées.
— Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier… service que vous venez de rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services rendus… cela est fort neuf et fort habile… je le reconnais…
— Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution sera complète.
— Ah!… c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.
— Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les fréquents… _services _que vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant… m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille…
— Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable.
— Et de la supposition… monsieur, puisqu'il faut le dire, à la certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe… et je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit… s'abaisser à de telles machinations… et, après avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a pour arme, pour défense, pour lumières… que son amour!… En un mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde; car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire que l'on se propose?… Je l'ignore absolument… mais, vous me l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout, prévoir tout: je me souviendrai de la leçon… Je vous ai promis de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.
— Cela serait du moins imprudent… comme la franchise, si j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.
— Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les vôtres: une femme qui défend son bonheur.
Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace, fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté, et, après un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque dédaigneuse:
— Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est probable… rappelez-vous seulement une chose que je vous répète: Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela… Sur ce, ma chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué serviteur… Et il salua. Monsieur le comte… à vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.
À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à M. de Montbron:
— Je ne verrai pas le prince avant demain… autant par superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité… Vous saurez tout… mais je veux lui écrire à l'instant… car avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir…
— Vous avez raison, ma chère enfant… cette lettre vite… Adrienne la lui donna.
— Je lui en dis assez pour calmer sa douleur… et pas assez pour m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage demain.
— Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le prince lui remettre votre billet… Je ne le verrai pas; je ne pourrais répondre de moi… Ah çà! notre promenade de tantôt, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?
— Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain; puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec M. Rodin m'a un peu animée.
— Le vieux misérable!… Mais… nous en reparlerons… Je cours chez le prince… et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval pour aller aux Champs-Élysées.
Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il était entré triste et désolé.
VI. Les Champs-Élysées.
Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un ravissant attelage.
Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent et menés en Daumont par deux petits postillons de taille parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers; deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair, à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville, l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette voiture était celle de la jeune fille.
Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait remise à son arrivée.
Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant de la calèche.
Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le _monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.
Plusieurs beaux, profitant de ce qu'ils connaissaient la marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir, d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de l'élégance et de la mode.
La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma; lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui, à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!
Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière. Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux… elle tressaillit. C'était un bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
— Pour l'amour de Dieu… ma bonne dame… un petit sou! Adrienne tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
— Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.
Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite fille:
— As-tu ta mère, mon enfant?
— Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père…
— Qui prend soin de toi?
— Personne, madame… On me donne des bouquets à vendre; il faut que je rapporte des sous… sans cela… on me bat.
— Pauvre petite!
— Un sou… ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait alors au pas.
— Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier enlèvement… penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement… nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi… et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt audacieux.
— Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez…
— Oui… je vous en prie.
— Quelle folie!
— Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais aujourd'hui, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous devez comprendre… que c'est presque un devoir.
— Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.
M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et tendant ses mains à l'enfant, lui dit:
— Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée, l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement, avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et, nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.
Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes, passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet enlèvement.
_— _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons- nous vite avec notre proie.
M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:
— À l'hôtel.
Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et égal.
— Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant consacrée, et que mon luxe est excusé, pensait Adrienne; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.
Il y a souvent des rapprochements étranges… Au moment où cette bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées; plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes coururent se joindre au groupe.
— Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement?
— Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner… Est-ce votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.
— Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.
— Sans doute, répondit la jeune femme.
— Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi- heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.
— Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle?
— Mais votre mari vient avec vous, je suppose.
— Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour cela.
— Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur de bêtes.
Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait, l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs- Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:
— Qu'est-ce qu'il y a donc là?
— On dit que c'est une pauvresse… une jeune fille bossue qui vient de tomber d'inanition…
— Une bossue… beau dommage!… il y en a toujours assez de bossues… dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.
— Bossue ou non… si elle meurt de faim… répondit le jeune homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!
— Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules. Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim… et c'est bien fait.
— Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle insolence du promeneur.
— Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.
— Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous étouffera.
— Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.
— Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.
— Rien… dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.
— Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.
— Monsieur… c'est que…
— Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin! s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.
Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.
La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle, mais de sa soeur Céphyse… la reine Bacchanal, de retour à Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne, arracher au sort le plus épouvantable.
* * * * *
Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthère noire de Java, nommée la Mort.
Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.
VII. Derrière la toile.
La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si fructueusement à l'auberge du Faucon blanc, près de Leipzig; il en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.
Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy, Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement, Jacques lui dit:
— C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier… et c'est flatteur… C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau métier-là.
— Que veux-tu dire?
— Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce, _tous les jours et toutes les nuits?
— Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand jour… Te plains-tu?
— Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler que je n'en aurais pas la force… je n'ai pas, comme toi, une tête de marbre et un corps de fer… mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose… ça me va, je ne suis plus bon qu'à cet ouvrage-là… et puis, ça m'empêche de penser.
— À quoi?
— Tu sais bien… que quand je pense… je ne pense qu'à une chose… dit Jacques d'un air sombre.
— La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.
— Toujours… un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est que je serai mort… ou tout à fait abruti… Démon!
— Tu ne t'es jamais mieux porté… et tu n'as jamais eu plus d'esprit… niais! répondit Morok en attachant son turban. L'entretien fut interrompu… Goliath entra précipitamment dans la loge.
La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes, sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.
— Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.
— Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que ça!
— Qu'y a-t-il encore?
— La Mort ne pourra pas jouer ce soir… Morok se retourna brusquement, presque avec inquiétude.
— Pourquoi cela? s'écria-t-il.
— Je viens de la voir… elle se tient rasée au fond de sa loge… ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait qu'on les lui a coupées… Vous savez ce que cela veut dire.
— Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.
— C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage. Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux luisent comme deux chandelles.
— Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.
— Sa belle collerette?
— Oui, son collier à ressort.
— Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le géant; jolie toilette à faire…
— Tais-toi…
— Ce n'est pas tout… reprit Goliath d'un air embarrassé.
— Quoi encore?…
— J'aime autant vous le dire… tout de suite…
— Parleras-tu?
— Eh bien… il est ici.
— Qui, bête brute?
— L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son corps.
Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du dompteur de bêtes.
— L'Anglais… tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à Goliath; tu en es sûr?
— Très sûr… Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les choses de près… il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.
Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit:
— Qu'est-ce donc que cet Anglais?
— Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations. Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné… je m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.
— Délivré… comme tu dis cela!… reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil!
— Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable- là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari… voilà pourquoi il ne me quitte pas.
Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs.
Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.
— Allons… allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est sérieux. Je ne ris plus…
Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:
— Me crois-tu lâche?
— Non, pardieu!
— Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante plus que mon tigre ou ma panthère…
— Tu me le dis… je te crois, répondit Jacques; mais je ne comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante…
— Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là… toujours là… fixes… attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux!
— Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à son tour. Ça fait peur.
— Oui… car… une fois là… j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts… Mon tigre Caïn a déjà failli une fois me dévorer le bras… pendant une distraction que me causait cet Anglais que l'enfer confonde!… Tonnerre et sang! s'écria Morok, cet homme me sera fatal…
Et Morok marcha dans la loge avec agitation.
— Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez… c'est moi qui vous le dis… l'Anglais gagnera son pari ce soir.
— Sors d'ici, brute… ne me romps pas la tête de tes prédictions de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.
— Allons, chacun son goût… vous voulez que la panthère vous goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.
— Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthère est malade?
Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation farouche:
— As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi… dans ces exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule frémissante, épouvantée de mon audace… Enfin, jusque dans l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je subis.
Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes, l'interrompit.
— Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il. L'ouverture ne durera pas dix minutes.
— Frappez, dit Morok.
— M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.
— Oui… rassurante… excepté pour moi, murmura le dompteur de bêtes.
— Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?
— On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.
VIII. Le lever du rideau.
Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.
À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur entretien.
— Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille et une salle si bien composée pour voir Athalie?
_— _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un comédien, auprès du rugissement d'un lion?…
— Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de fer… Si la chaîne cassait?
— À propos de chaîne brisée… voilà la petite Mme de Blinville, qui n'est pas une tigresse… La voyez-vous aux secondes de face…
— Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne conjugale; elle est très en beauté cette année.
— Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix… Mais tout ce qu'il y a d'élégant est ici ce soir… Je ne dis par ça pour nous.
— C'est une véritable salle des Italiens… quel air de joie et de fête!
— Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être pas longtemps.
— Pourquoi donc?
— Et si le choléra vient à Paris?
— Ah! bah!
— Est-ce que vous croyez au choléra, vous?
— Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.
— Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte!
— On dit qu'il est à Londres.
— Bon voyage!
— Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si vous voulez; moi, je trouve cela triste.
— Je crois bien.
— Ah! messieurs… je ne me trompe pas… non… c'est elle!…
— Qui donc?
— Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs- Élysées, ce soir ici…
— C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.
— Mon Dieu! qu'elle est belle!…
— Prêtez-moi votre lorgnette.
— Hein!… qu'en dites-vous?
— Ravissante… Éblouissante!
— Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et… libre comme l'air.
— Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.
— C'est à vous rendre fou ou enragé!
— On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher dignes des Mille et une Nuits.
_— _Et libre comme l'air… J'en reviens toujours là.
— Ah! si j'étais à sa place!
— Moi, je serai d'une légèreté effrayante.
— Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le premier!
— Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?
— Étant libre comme l'air…
— Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de cette loge!
— Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?
— Et la princesse d'Alvimar… quel bouquet monstre!
— Je voudrais bien savoir le nom… de ce bouquet-là.
— Parbleu! C'est Germigny.
— Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si belle compagnie!
— Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent Mlle de Cardoville?
— Elle fait événement…
— Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour folle.
— Ah! messieurs… la bonne… l'excellente figure!…
— Où donc, où donc?
— Là… dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville.
— C'est un casse-noisette de Nuremberg.
— C'est un homme de bois.
— A-t-il les yeux fixes et ronds!
— Et ce nez!
— Et ce front!
— C'est un grotesque.
— Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet, la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de- chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on le dit vulgairement, en casse-noisette, disparaissait à demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins, contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!) avec une confiance inexorable.
Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait venir d'un moment à l'autre.
Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant- scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était restée jusqu'alors complètement vide.
Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne, qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant, cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.
La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était Faringhea.
Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de pierreries… Ce jeune homme était Djalma.
Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se pressait une foule immense… Bientôt, faisant quelques pas avec une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.
Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de son manteau… Cette personne était une charmante jeune fille blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.
On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs, ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la chaise qu'elle occupait.
Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le prince.
Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants… Comme elle tournait complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville…
IX. La mort.
L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.
La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était, à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus ou moins orageuses, en entendant un pas redoublé fort animé que l'orchestre jouait alors.
Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:
— Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le théâtre… Regardez donc en face de nous.
— En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu'on lui indiquait… Elle regarda…
Que vit-elle!… Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle… Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir… _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore… Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.
— Djalma est ici avec cette femme… et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre… où il a pu lire le bonheur qui l'attendait!
À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore:
— Rodin ne m'avait pas trompée!… Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute… Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs atroces en moins d'une seconde… car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval:
— Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?
Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang- froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit gaiement:
— Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d'entrer dans cette loge d'avant-scène… tenez… là… justement en face de la nôtre?
— Ah! oui… très bien… je les vois, répondit Adrienne d'une voix ferme.
— Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.
— Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages, sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face de tout Paris?
— En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est si touchante!… Il faut les plaindre.
— Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela _doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chère Adrienne; quel dommage!…
— Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette créature… Voyons, qui plaindrons-nous encore?
— Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure… la petite aux rubans cerise va l'embrasser… Par ma foi! voyez comme elle se penche vers son sultan… Ils sont très amusants, continua-t-elle en partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.
Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:
— Je suis certaine d'une chose, moi… c'est que, malgré ses mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien… Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.
— À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette jeune fille?…
— Si elle aime son sultan… elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique… Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question d'art… que je me permets de vous adresser…
— Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort beau.
— Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!…
— Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager l'admiration que vous lui inspirez, mesdames…
En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose- Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.
— Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voilà qui est joliment rare… une délicieuse femme avec des cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc_, prince Charmant!_
Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma, qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première fois, aperçut Mlle de Cardoville.
Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui, s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:
— Du courage… et demain cette femme sera à vos pieds.
Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le contenir:
— Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie… pas de faiblesse, ou tout est perdu.
— Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.
— Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une surprise qu'il vous ménage.
— Une surprise… c'est différent. Alors, dépêchez, entendez- vous, prince Charmant?… ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.
— Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en employant toujours la langue hindoue.
— Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain… vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos pieds.
— Demain… elle me haïra… à la mort! répondit le prince avec accablement.
— Oui… si maintenant elle vous voit faible et lâche… À cette heure, il n'y a plus à reculer… regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos lèvres… Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?
Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.
À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frappé.
— Elle est à vous… lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frémi… de jalousie… elle est à vous; courage! et bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière elle… car _c'est lui… _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il ajouta rapidement:
— Du calme… du dédain!… N'est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous haïr?
Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère avait rendu brûlant.
— Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer… Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée… Tout ça est très honnête, je n'ai pas seulement… _ça _à me reprocher.
Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.
Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville. Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.
Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux, qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs… celui-là enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face, jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait à l'avant-scène:
— Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins parfaitement d'accord avec le reste du programme.
— Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il y aura peut-être de plus amusant à voir.
— M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine contenue, oui… il regrettera de ne pas avoir _tout vu… _Il me tarde qu'il arrive… N'est-ce pas à lui que je dois cette charmante soirée?
Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la salle…
Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement, l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent plus l'entrée de la caverne.
À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du fond du théâtre, où étaient leurs cages… À cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il était dans une forêt de son pays… et il sentait le tigre…
Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut- être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit:
— Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur…
Le prince ne l'entendit pas.