LE JUIF ERRANT (continued 12)
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— Mais, mademoiselle, sous quel prétexte cet homme vous a-t-il emmenée d'ici?
— Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien à craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien gentille; alors, moi je me suis dit: «Philémon est à son pays, je m'ennuie toute seule, ça m'a l'air drôle, qu'est-ce que je risque?…» Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmène dans une jolie voiture; nous nous arrêtons sur la place du Palais-Royal; un homme à l'air sournois et au teint jaune monte avec moi à la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, où l'on m'établit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau, que j'en suis d'abord restée toute éblouie; avec ça l'air si doux, si bon… Aussi, je me suis dit tout de suite: «C'est pour le coup que ça serait joliment bien à moi de rester sage…» Je ne croyais pas si bien dire… Je suis restée sage… hélas! plus que sage…
— Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous être montrée si vertueuse?…
— Tiens… je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrément de refuser quelque chose… Mais refusez donc quand on ne vous demande rien… mais rien de rien; quand on vous méprise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.
— Mais, mademoiselle… permettez-moi de vous faire observer que l'indifférence qu'on vous a témoignée ne vous a pas empêchée de faire, ce me semble, un assez long séjour dans la maison dont vous me parlez.
— Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait auprès de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-être aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d'avoir auprès de soi une petite fille bien gentille, à cette fin de n'y pas faire attention du tout, du tout…
— Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle?
— Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec dépit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est fait, malgré moi, je me suis mise à aimer le prince Charmant; et, ce qu'il y a de drôle, c'est que moi, qui suis gaie comme un pinson… je l'aimais parce qu'il était triste, preuve que je l'aimais sérieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu… j'ai dit: «Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philémon doit me faire des traits dans son pays, j'en suis sûre;» ça m'encourage, et un matin je m'arrange à ma manière, si gentiment, si coquettement, qu'après m'être regardée dans ma glace, je me dis: «Oh! c'est sûr… il ne résistera pas…» Je vais chez lui; je perds la tête, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris, je pleure; enfin je lui déclare que je l'adore… Qu'est-ce qu'il me répond à cela de sa voix douce et pas plus émue qu'un marbre: «Pauvre enfant!…» Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation… ni plus ni moins que si j'étais venue me plaindre à lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de sagesse… Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sûre que, s'il n'était pas malheureux d'autre part en amour, ce serait un vrai salpêtre; mais il est si triste, si abattu!
Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:
— Au fait… non… je ne veux pas vous dire cela… vous seriez trop contente… Enfin, après une pause d'une autre seconde:
— Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drôle de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et déférence; pourquoi me taire, après tout! J'ai commencé par vous dire, en faisant la fière, que le prince Charmant voulait m'épouser, et j'ai fini, malgré moi, par vous avouer qu'il m'avait environ mise à la porte. Dame! ce n'est pas ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voilà la vérité pure: quand je vous ai rencontrée chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colère contre vous comme un petit dindon… mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrière comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colère s'en est allée… Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper… impossible… plus je voyais la différence qu'il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu'à vous… car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il est fou… allez… et bien fou… Ce n'est pas seulement à cause de l'histoire du tigre qu'il a tué pour vous à la Porte-Saint- Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu! toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent à pleurer dans un salon, où, m'a-t-on dit, il vous a vue pour la première fois… vous savez… près de la serre… Et votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace à la mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais et qui voyais cela, ça commençait d'abord par me mettre hors de moi; et puis ça devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!… oui… madame… tenez… comme maintenant rien qu'en y pensant, à ce pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baignés de pleurs, et avec une expression d'intérêt si sincère qu'Adrienne fut profondément émue; ah! madame… vous avez l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince… Voyons, qu'est-ce que cela vous fait de l'aimer!…
Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli de naïveté, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour accentuer davantage sa prière.
Il avait fallu à Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-même pour contenir, pour refouler l'élan de sa joie, qui du coeur lui montait aux lèvres, pour arrêter le torrent de questions qu'elle brûlait d'adresser à Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupières; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait affectueusement serré celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l'avait attirée près de la fenêtre, comme si elle eût voulu examiner plus attentivement encore la délicieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jeté son châle et son bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les épaisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendré qui encadraient à ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, à la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grâce au décolleté un peu risqué de Rose-Pompon, la grâce et les trésors de sa taille de nymphe.
Si étrange que cela paraisse, Adrienne était ravie de trouver cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru d'abord… L'indifférence stoïque de Djalma pour cette ravissante créature disait assez toute la sincérité de l'amour dont il était dominé.
Rose-Pompon, après avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi confuse que surprise de la bonté avec laquelle Mlle de Cardoville accueillit sa familiarité. Enhardie par cette indulgence et par le silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considérait avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit:
— Oh!… n'est-ce pas, madame, que vous aurez pitié de ce pauvre prince?
Nous ne savons ce qu'Adrienne allait répondre à la demande indiscrète de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait évidemment prétendre à imiter le chant du coq, se fit entendre derrière la porte.
Adrienne tressaillit, effrayée; mais tout à coup la physionomie de Rose-Pompon, d'une expression naguère si touchante, s'épanouit joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'écria en frappant dans ses mains:
— C'est Philémon!
— Comment! Philémon? dit vivement Adrienne.
— Oui… mon amant… Ah! le monstre, il sera monté à pas de loup… pour faire le coq… c'est bien lui!
Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de nouveau derrière la porte.
— Mon Dieu, cet être-là est-il bête et drôle! il fait toujours la même plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon.
Et elle essuya ses dernières larmes du revers de sa main en riant comme une folle de la plaisanterie de Philémon, qui lui semblait toujours neuve et réjouissante, quoiqu'elle la connût déjà.
— N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus embarrassée; ne répondez pas, je vous en supplie.
— La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philémon voit bien qu'il y a quelqu'un.
— Il n'importe.
— Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui… dit Rose-Pompon.
En effet, Philémon, se lassant probablement du peu d'effet de ses deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure, et ne pouvant l'ouvrir, dit à travers la porte, d'une voix de formidable basse taille:
— Comment_, chat chéri… _de mon coeur, nous sommes enfermée… Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de Mon-mon (lisez Philémon)?
Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de cette situation en la prolongeant davantage, alla droit à la porte, et l'ouvrit aux regards ébahis de Philémon, qui recula de deux pas. Mlle de Cardoville, malgré sa vive contrariété, ne put s'empêcher de sourire à la vue de l'amant de Rose-Pompon et des objets qu'il tenait à la main et sous son bras.
Philémon, grand gaillard très brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un béret basque blanc; sa barbe noire et touffue tombait à flots sur un large gilet bleu clair à la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon à carreaux écossais d'une grandeur extravagante complétaient le costume de Philémon. Quant aux accessoires qui avaient fait sourire Adrienne, ils se composaient: 1° d'une valise d'où sortaient la tête et les pattes d'une oie, valise que Philémon portait sous le bras; 2° d'un énorme lapin blanc, bien vivant, renfermé dans une cage que l'étudiant tenait à la main.
— Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il faut l'avouer, telles furent les premières paroles de Rose-Pompon, et Philémon, à qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant après une longue absence; mais l'étudiant, loin d'être choqué de se voir complètement sacrifié à son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu'il ménageait à sa maîtresse si bien accueillie. Ceci s'était passé très rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouillée devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le lapin, Philémon, frappé du grand air de Mlle de Cardoville, portant à la main son béret, avait respectueusement salué en s'effaçant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une grâce remplie de politesse et de dignité, descendit légèrement l'escalier et disparut.
Philémon, aussi ébloui de sa beauté que frappé de son air noble et distingué, et surtout très curieux de savoir comment diable Rose- Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre.
— _Chat chéri _à son Mon-mon, qu'est-ce que cette belle dame?
— Une de mes amies de pension… grand satyre… dit Rose-Pompon en agaçant le lapin.
Puis, jetant un coup d'oeil de côté sur une caisse que Philémon avait posée près de la cage et de la valise:
— Je parie que c'est encore du raisiné de famille que tu m'apportes là-dedans?
— _Mon-mon _apporte mieux que ça à son chat chéri, dit l'étudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fraîches de Rose-Pompon, qui s'était enfin relevée_, Mon-mon _lui apporte son coeur.
— Connu… dit la grisette en posant délicatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu'elle agita légèrement.
Philémon riposta à cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux ménage ferma sa porte.
XXV. Consolations.
Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scène touchante s'était passée entre Agricol et la Mayeux, restés fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville à l'égard de la grisette.
Aussitôt après le départ d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une émotion profonde:
— Nous sommes seuls… je puis enfin te dire ce que j'ai sur le coeur. Tiens… vois-tu!… c'est affreux, ce que tu as fait… mourir de misère… de désespoir… et ne pas m'appeler auprès de toi?
— Agricol… écoute-moi…
— Non… tu n'as pas d'excuse… À quoi sert donc, mon Dieu! de nous être appelés frère et soeur, de nous être donné pendant quinze ans les preuves de la plus sincère affection, pour qu'au jour du malheur tu te décides ainsi à quitter la vie sans t'inquiéter de ceux que tu laisses… sans songer que te tuer, c'est leur dire: «Vous n'êtes rien pour moi!»
— Pardon, Agricol… c'est vrai… je n'avais pas pensé à cela, dit la Mayeux en baissant les yeux; mais… la misère… le manque de travail!…
— La misère… le manque de travail! et moi donc, est-ce que je n'étais pas là?
— Le désespoir!…
— Et pourquoi le désespoir? Cette généreuse demoiselle te recueille chez elle; appréciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c'est au moment où tu n'as jamais eu plus de garantie de bonheur… pour l'avenir, pauvre enfant… que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville… nous laissant tous dans une horrible anxiété sur ton sort!
— Je… je… craignais d'être à charge… à ma bienfaitrice… dit la Mayeux en balbutiant.
— Toi à charge… à Mlle de Cardoville… elle si riche, si bonne!…
— J'avais peur d'être indiscrète… dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée…
Au lieu de répondre à sa soeur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression indéfinissable, puis s'écria tout à coup, comme s'il eût répondu à une question qu'il se posait à lui-même:
— Elle me pardonnera de lui avoir désobéi; oui, j'en suis sûr.
Alors, s'adressant à la Mayeux, qui le regardait de plus en plus étonnée, il lui dit d'une voix brève et émue:
— Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te fais des reproches, je te blâme… et je ne suis pas à ce que je te dis… je pense à autre chose…
— À quoi donc, Agricol?
— J'ai le coeur navré en songeant au mal que je t'ai fait…
— Je ne comprends pas… mon ami… tu ne m'as jamais fait de mal…
— Non… n'est-ce pas?… jamais… pas même dans les petites choses? lorsque, par exemple, cédant à une détestable habitude d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma soeur… je t'injuriais cent fois par jour…
— Tu m'injuriais?
— Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule… au lieu de t'appeler par ton nom.
À ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu'il ne fût instruit de son triste secret, malgré l'assurance contraire qu'elle avait reçue de Mlle de Cardoville; pourtant elle se calma en pensant qu'Agricol avait pu réfléchir à l'humiliation qu'elle devait éprouver à s'entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi répondit-elle en s'efforçant de sourire:
— Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'était, comme tu le dis, Agricol, une habitude d'enfance… Ta bonne et tendre mère, qui me traitait comme sa fille… m'appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien.
— Et ma mère… est-elle aussi allée te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beauté de ma fiancée, te prier de voir cette fille, d'étudier son caractère, dans l'espoir que l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait… si je faisais un mauvais choix? Dis, ma mère a-t-elle eu cette cruauté? Non… c'est moi qui ainsi te déchirais le coeur.
Les craintes de la Mayeux se réveillèrent; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire à cette découverte, elle murmura d'une voix faible:
— En effet… Agricol… ce n'est pas ta mère qui m'a priée de cela… c'est toi… et… et… je t'ai su gré de cette preuve de confiance.
— Tu m'en as su gré… malheureuse enfant! s'écria le forgeron les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te faisais un mal affreux… j'étais impitoyable… sans le savoir… mon Dieu!
— Mais… dit la Mayeux d'une voix à peine intelligible, pourquoi penses-tu cela?
— Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'écria le forgeron d'une voix palpitante d'émotion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras.
— Oh! mon Dieu!… murmura l'infortunée en tâchant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout.
— Oui… je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout… et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fierté, que le meilleur, que le plus noble coeur qu'il y ait au monde a été à moi, est à moi… sera toujours à moi… Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises; allons, le front haut, relève les yeux, regarde-moi… Tu sais si mon visage a jamais menti… tu sais si une émotion feinte s'y est jamais réfléchie… eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde… et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, légitimement fier de ton amour…
La Mayeux, éperdue de douleur, écrasée de confusion, n'avait pas jusqu'alors osé lever les yeux sur Agricol; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante révélait une émotion si tendre, que la pauvre créature sentit malgré elle sa honte s'effacer peu à peu, surtout lorsque Agricol eut ajouté avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour… j'en serai digne: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a causé de larmes… Pourquoi donc cet amour serait-il désormais pour toi un sujet d'éloignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un continuel échange de dévouement, de tendresse, une estime profonde et partagée, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien, Madeleine, ce dévouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le passé. Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la défiance… à l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes… Ce que je te dis là est égoïste… c'est possible; tant pis!… je ne sais pas mentir.
Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait… Ce qu'elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret, c'était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une compassion humiliante; loin de là, la joie et le bonheur se peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d'Agricol; la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'écria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi… avec une sorte d'orgueil:
— Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mériter un touchant intérêt lorsqu'on a pu résister à ses premiers orages! elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur qui l'éprouve! grâce à toi, Agricol, grâce à tes bonnes paroles qui me relèvent à mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir de cet amour, je dois m'en glorifier… Ma bienfaitrice a raison… tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il donc pas saint et vrai, mon amour? Être toujours dans ta vie, t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu'ai-je espéré de plus? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arrivé à son comble, m'ont poussé jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles défiances d'une pauvre créature vouée au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin… ce secret devait mourir avec moi, à moins qu'un hasard impossible à prévoir ne te le révélât… Alors, dans ce cas, tu as raison, sûre de moi-même, sûre de toi… je n'aurais rien dû redouter; mais il faut m'être indulgent: la méfiance, la cruelle méfiance de soi… Tiens, Agricol, mon généreux frère, je te dirai ce que tu me disais tout à l'heure: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien, regarde… vois si mes yeux fuient les tiens… vois, si de ma vie, j'ai eu l'air aussi heureuse… et pourtant tout à l'heure j'allais mourir.
La Mayeux disait vrai… Agricol lui-même n'eût pas espéré un effet si prompt de ses paroles; malgré les traces profondes que la misère, que le chagrin, que la maladie avaient imprimées sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli d'élévation, de sérénité, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son âme, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.
— Oh! merci, merci! s'écria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine… c'est de la reconnaissance que j'éprouve.
— Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant… mes plus secrètes pensées tu les sauras… Oui, heureuse, car ce jour, commencé d'une manière si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouvé ma généreuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre soeur… Oh! tout à l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car cette joie, il faut qu'elle la partage.
La Mayeux était si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de Céphyse, dont il se réservait de l'instruire avec ménagements; il répondit:
— Céphyse, par cela même qu'elle est plus robuste que toi, a été si rudement ébranlée, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout à l'heure, de la laisser pendant toute cette journée dans le plus grand calme.
— J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai tant à dire…
— Chère et douce Madeleine…
— Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve quand tu m'appelles Madeleine… C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.
— Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom…
— Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chères ambitions de ma tendresse… Ta femme, cette charmante Angèle… avec sa figure d'ange et son âme d'ange… oh! à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lèvres et au coeur… oui, ta charmante et bonne Angèle m'appellera aussi Madeleine… et tes enfants!! chers petits êtres adorés, pour eux aussi… je serai Madeleine… leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?… Oh! laisse-moi pleurer… laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!… Dieu soit béni! grâce à toi, mon ami… la source de celles-là est à jamais tarie.
Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.
Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces machinations. Une dernière joie lui était réservée… En fait de bonheur… rien ne rend pénétrant… comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle s'empêcher de crier en entrant:
— Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent vivement.
— Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle m'aimait.
— Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet amour… car il est noble et pur!…» dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol.
— Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me reprocher… Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.
— Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle. «J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret… je me repose sur votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille douleurs à cette pauvre enfant… douleurs d'autant plus amères qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre…» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.
— Les termes me manquent, mademoiselle… pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.
— Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine de vous dérober votre journal.
— Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées aux railleries de tous… Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.
— Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée… celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.
Puis elle reprit avec une joie profonde:
— Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables… Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour…
— Dieu merci! mademoiselle… dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque!
— Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy.
— Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres généreuses.
— C'est tout simple, il est des miens; répétez-lui bien ce que je vais d'ailleurs lui écrire ce soir, que tous les fonds qui lui sont nécessaires pour rétablir sa fabrique sont à sa disposition; ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques réduites à un sort précaire… Suppliez-le surtout d'abandonner au plus tôt la funeste maison où il a été conduit; pour mille raisons, il doit se défier de tout ce qui l'entoure.
— Soyez tranquille, mademoiselle… la lettre qui m'a été écrite, en réponse à celle que j'étais parvenu à lui faire remettre secrètement, était courte, affectueuse, quoique bien triste; il m'accorde une entrevue; je suis sûr de le décider… à quitter cette triste demeure, et peut-être à l'emmener avec moi; il a toujours eu tant de confiance dans mon dévouement!
— Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les épaules de la Mayeux et en l'enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussitôt arrivée chez moi, je vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me dire, n'est-ce pas? le résultat de votre visite.
Puis, se reprenant, Adrienne rougit légèrement et dit:
— Non… pas demain… Écrivez-moi seulement, et après-demain, sur le midi, venez.
* * * * *
Quelques instants après, la jeune ouvrière, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et, étant montée en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances à voir Céphyse; en vain Agricol avait répondu à la Mayeux que cela était impossible, qu'elle la verrait le lendemain.
* * * * *.
Grâce aux renseignements que lui avait donnés Rose-Pompon, Mlle de Cardoville, se défiant avec raison de tout ce qui entourait Djalma, crut avoir trouvé le moyen de faire remettre, le soir même, et sûrement, une lettre d'elle entre les mains du prince.
XXVI. Les deux voitures.
C'est le soir même du jour où Mlle de Cardoville a empêché le suicide de la Mayeux.
Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent complètement la pâle clarté de la lune. Un fiacre monte lentement, péniblement, au pas de ses deux chevaux essoufflés, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrière, non loin de laquelle est située la maison occupée par Djalma. La voiture s'arrête; le cocher, maugréant de la longueur d'une course interminable aboutissant à cette montée difficile, se retourne sur son siège, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d'un ton bourru à la personne qu'il conduisait:
— Ah çà! est-ce ici, à la fin? Du haut de la rue de Vaugirard à la barrière Blanche, ça peut compter pour une course; avec ça que la nuit est si noire, qu'on ne voit pas à quatre pas devant soi, puisqu'on n'allume pas les réverbères eu égard au clair de lune… qu'il ne fait pas…
— Cherchez une petite porte avec un auvent… passez-la… d'une vingtaine de pas, et ensuite arrêtez-vous… le long du mur, répondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononcés.
— Voilà un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courroucé; puis il ajouta:
— Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit pas… comment diable voulez-vous que je l'aperçoive, moi, votre petite porte!
— Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!… Longez le mur à droite… de façon à le raser; la lumière de vos lanternes vous aidera… et vous reconnaîtrez facilement cette petite porte; elle se trouve après le numéro 50… Si vous ne la trouvez pas, c'est que vous êtes ivre, répondit avec une aigreur croissante la voix à l'accent italien.
Le cocher, pour toute réponse, jura comme un païen, fouetta ses chevaux épuisés; puis, longeant le mur de très près, il écarquilla ses yeux, afin de lire les numéros de la rue à l'aide de la lueur de ses lanternes.
Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrêta de nouveau.
— J'ai dépassé le numéro 50, et voilà une petite porte à auvent, dit le cocher; est-ce celle-là!
— Oui… dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arrêterez.
— Allons, bon, encore…
— Ensuite, vous descendrez de votre siège et vous irez frapper deux fois trois coups à la petite porte que nous allons dépasser… Vous comprenez bien! deux fois trois coups.
— C'est donc ça que vous me donnez comme pourboire! s'écria le cocher exaspéré.
— Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, où je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous êtes intelligent.
— Bon… maintenant au faubourg Saint-Germain… Plus que cela de ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colère contenue. Moi qui avais épouffé mes chevaux pour être sur le boulevard à la sortie du spectacle, non!… de non…
Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le dédommagement du pourboire, il reprit:
— Je vais donc aller frapper six coups à la petite porte!
— Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups… Comprenez-vous!
— Et après!
— Vous direz à la personne qui vous ouvrira: «On vous attend,» et vous la conduirez ici à la voiture.
— Que le diable te brûle! dit le cocher en se retournant sur son siège, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:
— Ce gredin d'Allemand-là a des manigances avec des francs-maçons ou peut-être bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes près de la barrière… il mériterait bien que je le dénonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici.
À une vingtaine de pas au-delà de la petite porte, la voiture s'arrêta de nouveau, le cocher descendit de son siège pour exécuter les ordres qu'il avait reçus. Arrivant bientôt auprès de la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait été recommandé, d'abord trois coups, puis, après une pause, trois autres coups.
Quelques nuages moins opaques, moins foncés que ceux qui avaient jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formèrent alors éclaircie, et lorsqu'au signal donné la porte s'ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, enveloppé d'un manteau et coiffé d'un bonnet de couleur.
Cet homme fit deux pas dans la rue, après avoir fermé la porte à clef.
— On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire à la voiture.
Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait répondu par un signe de tête, il le mena jusqu'au fiacre. Il se préparait à ouvrir la portière et à baisser le marchepied, lorsque la voix de l'intérieur s'écria:
— C'est inutile… Monsieur ne montera pas… je causerai avec lui par la portière… on vous avertira lorsqu'il faudra partir.
— Ça fait que j'aurai le temps de t'envoyer à tous les diables, murmura le cocher; mais ça ne m'empêchera pas de me promener pour me dégourdir les jambes.
Et il se mit à marcher de long en large le long du mur où était percée la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproché d'une voiture qui, gravissant rapidement la montée, s'arrêta à quelque distance et en deçà de la porte du jardin.
— Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crânes chevaux, tout de même, pour monter à ce trot-là ce roidillon de rue Blanche.
Le cocher terminait cette réflexion, lorsqu'à la faveur de l'éclaircie momentanée, il vit un homme descendre de cette voiture, s'avancer rapidement, s'arrêter un instant à la petite porte, l'ouvrir, entrer, et disparaître après l'avoir refermée sur lui.
— Tiens, tiens, ça se complique, dit le cocher; l'un est sorti, en voilà un autre qui rentre.
Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle était brillamment attelée de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile dans son carrick à dix collets, tenait son fouet dressé, le manche appuyé sur son genou droit, ainsi qu'il convient.
— Voilà un chien de temps pour faire faire le pied de grue à de superbes chevaux comme les vôtres, camarade, dit l'humble cocher de fiacre à l'automédon bourgeois, qui resta muet et impassible, sans paraître seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend pas le français… c'est un Anglais… cela se reconnaît tout de suite à ses cheveux, dit le cocher, interprétant ainsi le silence de celui à qui il venait de parler; puis, avisant à quelques pas une sorte de valet de pied géant, debout contre la portière, vêtu d'une longue et ample redingote de livrée d'un gris jaunâtre, à collet bleu clair et à boutons d'argent, le cocher, s'adressant à lui en manière de compensation, et sans varier de beaucoup son thème:
— Voilà un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade. Même imperturbable silence de la part du valet de pied.
— C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez étonné de l'incident de la petite porte, il recommença sa promenade en se rapprochant de son fiacre.
Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l'homme au manteau et l'homme à l'accent italien continuaient de s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en dehors, la mains appuyée au bord de la portière.
La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en jugera par les paroles suivantes:
— Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu?
— Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement dans le cas où l'aigle deviendrait serpent.
— Et, dans le cas contraire, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre…
— Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.
— Continuez toujours de mériter et de conserver sa confiance.
— Je la mériterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le courage et par la volonté… que les hommes les plus puissants de ce monde… Je me suis agenouillé devant lui avec humilité comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs… car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en néant.
— Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrassé, ce sont là des rapprochements inutiles et inexacts… Songez seulement à lui obéir… Sans raisonner votre obéissance…
— Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains comme un cadavre, ainsi qu'il aime à le dire… Il a vu, il voit toujours mon dévouement par les services que je lui rends auprès du prince Djalma… Il me dirait: _Tue… _que ce fils de roi…
— N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des idées pareilles! s'écria la voix en interrompant l'homme au manteau. Grâce à Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission.
— Ce que l'on m'ordonne… je le fais… Bohwanie me regarde.
— Je ne doute pas de votre zèle… je sais que vous êtes une barrière vivante et intelligente mise entre le prince et bien des intérêts coupables; et c'est parce que l'on m'a parlé de votre zèle, de votre habileté à circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle dévouement à exécuter les ordres que l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous êtes fanatique de celui que vous servez… c'est bien… l'homme doit être l'esclave obéissant du dieu qu'il se choisit.
— Oui, monseigneur… tant que le dieu… reste dieu.
— Nous nous entendons parfaitement. Quant à votre récompense, vous savez… mes promesses…
— Ma récompense… je l'ai déjà, monseigneur.
— Comment?
— Je m'entends.
— À la bonne heure… Quant au secret…
— Vous avez des garanties, monseigneur.
— Oui… suffisantes.
— Et d'ailleurs, l'intérêt de la cause que je sers vous répond de mon zèle et de ma discrétion, monseigneur.
— C'est vrai… vous êtes un homme de ferme et ardente conviction.
— J'y tâche, monseigneur.
— Et, après tout, fort religieux… à votre point de vue. Or, c'est déjà très louable d'avoir un point de vue quelconque en ces matières, par l'impiété qui court, et, surtout, lorsque à votre point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.
— Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur intrépide préfère un chacal à dix renards, un tigre à dix chacals, un lion à dix tigres, et l'ouelmis à dix lions.
— Qu'est-ce, l'ouelmis?
— C'est ce que l'esprit est à la matière, la lame au fourreau, le parfum à la fleur, la tête au corps.
— Je comprends… jamais comparaison n'a été plus juste… Vous êtes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire là, et rendez-vous de plus en plus digne de la confiance de votre idole, de votre dieu…
— Sera-t-il bientôt en état de m'entendre, monseigneur?
— Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle l'a sauvé… et il est doué d'une volonté si énergique, que sa guérison sera rapide.
— Le reverrez-vous demain, monseigneur?
— Oui, avant mon départ, pour lui faire mes adieux.
— Alors, dites-lui ceci, qui est étrange, et dont je n'ai pu l'instruire, car cela s'est passé hier.
— Parlez.
— J'étais allé au jardin des morts… partout des funérailles, des torches enflammées au milieu de la nuit noire… éclairant des tombes… Bohwanie souriait dans le ciel d'ébène. En songeant à cette sainte divinité du néant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense béait comme une bouche de l'enfer… on lui jetait… morts sur morts; elle béait toujours. Tout à coup je vois à côté de moi, à la lueur d'une torche, un vieillard… je l'avais déjà vu… c'est un juif… il est gardien de cette maison… de la… rue Saint-François… que vous savez…
Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrêta.
— Oui… je sais… mais qu'avez-vous… à vous interrompre ainsi?
— C'est que, dans cette maison… se trouve depuis cent cinquante ans… le portrait d'un homme… d'un homme… que j'ai rencontré jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange…
Et l'homme au manteau ne put s'empêcher de tressaillir et de s'arrêter encore.
— Une ressemblance singulière, sans doute?
— Oui, monseigneur, une ressemblance… singulière… pas autre chose…
— Mais ce vieux juif?… ce vieux juif?
— M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit à un fossoyeur: «Eh bien! le cercueil? — Vous aviez raison; je l'ai trouvé dans la seconde rangée de l'autre fosse, a répondu le fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix formée de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil? — Hélas! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une amère tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit; il est caché à fleur de terre; mais dépêchez-vous vite. — À travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m'avez bien payé, je désire que vous réussissiez dans ce que vous voulez faire.»
— Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqué de sept points noirs?
— Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civière garnie de rideaux; il a allumé une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s'est dirigé vers l'endroit désigné par le fossoyeur… Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m'étais mis à travers les tombeaux; il m'a été impossible de le retrouver…
— Cela est étrange, en effet… Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil?
— On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur.
— Ces mécréants sont capables de tout… même du commerce avec l'ennemi des hommes… Du reste, on avisera… cette découverte est peut-être importante…
Minuit sonna à cet instant dans le lointain.
— Minuit!… déjà!…
— Oui, monseigneur.
— Il faut que je parte… Adieu… Ainsi, une dernière fois, vous me le jurez: la circonstance convenue arrivant, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je vous ai donné tout à l'heure, vous tiendrez votre promesse?
— Par Bohwanie, je vous l'ai juré, monseigneur.
— N'oubliez pas non plus que, pour plus de sûreté, la personne qui vous remettra l'autre moitié du crucifix devra vous dire… Voyons, que devra-t-on vous dire… Vous souvenez-vous?
— On devra me dire, monseigneur: De la coupe aux lèvres, il y a loin.
_— _Très bien… Adieu. Secret et fidélité.
— Secret et fidélité, monseigneur, répondit l'homme au manteau.
Quelques secondes après, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel était l'interlocuteur de l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occupée par Djalma. Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, à sa profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme en sortir. Faringhea, se précipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s'écriant:
— Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le ton dont cette question était faite très peu rassurant, car, au lieu d'y répondre, il fit tous ses efforts pour se dégager de l'étreinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:
— Pierre… à moi!… Aussitôt la voiture, qui stationnait à quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied géant, saisit le métis par les épaules, le rejeta quelques pas en arrière, et opéra ainsi une diversion fort utile à l'inconnu.
— Maintenant, monsieur, dit ce dernier à Faringhea en se rajustant, toujours protégé par le géant, je suis en mesure de répondre à vos questions… quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance… Oui, je suis M. Dupont, ex-régisseur de la terre de Cardoville… à telle enseigne que c'est moi qui ai aidé à vous repêcher lors du naufrage du bâtiment où vous étiez embarqué.
En effet, à la vive lueur des deux lanternes, le métis reconnut la bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis régisseur et alors, ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L'on n'a peut-être pas oublié que ce fut M. Dupont qui, le premier, écrivit à Mlle de Cardoville pour réclamer son intérêt en faveur de Djalma, retenu au château de Cardoville par une blessure reçue pendant le naufrage.
— Mais, monsieur… que venez-vous faire ici? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea d'un ton brusque et soupçonneux.
— Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livrées de Mlle de Cardoville, ma chère et digne maîtresse, chargé par elle, très ostensiblement… très évidemment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, répondit M. Dupont avec dignité.
À ces mots, Faringhea frémit de rage muette, et reprit:
— Pourquoi, monsieur… venir à cette heure tardive? pourquoi vous introduire par cette petite porte?
— Je viens à cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entré par cette petite porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant à la grande porte… il m'eût été impossible de parvenir jusqu'au prince…
— Vous vous trompez, monsieur, répondit le métis.
— C'est possible… mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon… qui communique à la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conservé une double clef depuis qu'elle a loué cette maison, j'étais à peu près certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine… et c'est ce que j'ai eu l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai été profondément touché de la bienveillance avec laquelle le prince a daigné me recevoir, et même se souvenir de moi.
— Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince? dit Faringhea, ne pouvant maîtriser son dépit courroucé.
— Si j'ai été exactement renseigné sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n'ai pas été aussi bien instruit sur les vôtres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage… que vous ne vous attendiez à m'y voir.
Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au métis, et remonta dans la voiture, s'éloigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courroucé.
XXVII. Le rendez-vous.
Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma, celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.
Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré, n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de son pays.
Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que, les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.
Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé; dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne savait comment l'interpréter.
La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince, afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville; mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'était habillé seul.
Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance, éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.
— Oh!… les heures… les heures… qu'elles sont lentes!… s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et palpitante.
— Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur…
Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit:
— Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse s'en réjouir avec vous.
S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit:
— Quelle heure est-il?
Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un tiers.
— Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et pénétrante:
— Monseigneur… ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.
À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:
— Faringhea… tu es ici!… Que veux-tu?
— Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.
— Quelle joie?
— Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur.
Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût, n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un coeur qui déborde d'amour et de félicité:
— Oh! le bonheur… le bonheur… c'est grand et bon comme Dieu… c'est Dieu…
— Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances…
— Quand cela!… Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois aussi j'ai été à Java… Il y a des années de cela…
— D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas. Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas… feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille…
À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bonté:
— Continue… je t'écoute… Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant troublé par un léger remords.
— Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils de votre esclave… qui vous engageait à feindre un amour passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous… Ne vous l'avais-je pas prédit?
— Oui… tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé, toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même expression de suave bonté.
La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins d'assurance:
— Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont été grandes, car hier encore… bien que vous ayez la générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir… cette fière jeune fille aussi… a souffert.
— Tu crois! dit Djalma.
— Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir… Si elle vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son amour-propre… Si elle vous aimait avec passion, elle a été frappée au coeur… Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous…
— De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a souffert… beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur…
— Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe… à vos peines… et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque pitié pour autrui… ajouta hypocritement Faringhea: l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.
— Cela est étrange… dit Djalma en se parlant à lui-même et jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bonté.
— Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?
— Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour le passé… que penses-tu de l'avenir?…
— De l'avenir, monseigneur?
— Oui… Dans une heure… je vais être auprès de Mlle de Cardoville.
— Cela est grave, monseigneur… l'avenir dépend de cette première entrevue.
— C'est à quoi je pensais tout à l'heure.
— Croyez-moi, monseigneur… les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.
— Explique-toi mieux.
— Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir…
— Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première fois.
— Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime… Il n'y a pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son coeur… Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit… tout ce que vous aviez à vous dire… Maintenant… aujourd'hui même, agissez en maître… elle est à vous.
— Cela est étrange… étrange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea.
Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit:
— Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage… Rappelez-vous le passé… Est-ce en jouant le rôle d'un amoureux timide… que vous avez amené à vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de la dédaigner pour une autre femme… Ainsi, pas de faiblesse… le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne… encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi, monseigneur, osez… osez… et aujourd'hui vous serez le sultan adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté…
Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec une expression de tendre commisération, dit au métis… de sa voix douce et sonore:
— Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise… envers un ange de pureté… que je respecte comme ma mère? N'est- ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?
Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris, peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.
Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:
— Ne crains rien… hier, je t'aurais tué… je te l'assure… mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément; j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir été bien malheureux… pour être devenu si méchant.
— Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.
— Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!… Vrai… en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta haine.
— Monseigneur, je ne sais…
Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.
— Voyons, quel mal t'ai-je fait?
— Mais… aucun, monseigneur… répondit le métis.
— Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?… N'était-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amenée ici… et qui, lasse du misérable rôle qu'elle jouait près de moi, a quitté cette maison?
— Votre feint amour pour cette jeune fille… monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la froideur de…
— Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée… avec adoration, avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait… ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as failli réussir.
— Monseigneur… si vous pensez cela de moi… vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi…
— Ne crains rien, te dis-je… je n'ai pas le droit de te blâmer… Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté… j'ai suivi tes avis… je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice…
— Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré, n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être le plus funeste au monde?
— L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.
— Je veux te croire… Mais pourtant aujourd'hui?… encore des excitations mauvaises… tu as été sans pitié pour mon malheur… Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir… celui de changer cette ivresse en désespoir.
— Moi, monseigneur?
— Oui, toi… tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de Cardoville… Voyons? dis? cette haine acharnée… pourquoi? Encore une fois… que t'ai-je fait?
— Monseigneur, vous me jugez mal, et je…
— Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je veux te rendre bon… Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme… toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer… Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour… Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?… Tu auras de l'or… Veux-tu plus que de l'or… veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon?… Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai… oui… malgré le mal… non… à cause du mal que tu m'as fait… je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:
— Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'était changée en amitié… Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.
À ce moment, deux heures sonnèrent.
Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:
— Ta main… Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays:
— Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal… cette main sera toujours ouverte pour toi… Adieu, Faringhea… je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.
Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:
— J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi…
Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans doute, il s'écria:
— Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison…
Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:
— Sa voiture sort… l'homme s'approche… Enfer!… la voiture a marché, je ne vois plus rien.
XXVIII. L'attente.
Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.
Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient, meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.
Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner… Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve, ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul, très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure… de vingt minutes… et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied écouter à la porte du salon… Elle n'entendit plus rien… La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire, composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.
Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris, vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix calme:
— André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.
André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en montrant la pendule:
— Cette pendule… va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta les yeux et répondit:
— Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est aussi trois heures et demie passées à ma montre.
— C'est bien… je vous remercie… dit Adrienne avec bonté. André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:
— J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.
— C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma, l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle murmura avec un accent plaintif et désolé:
— Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle sentait, pour ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André, entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville restèrent seuls.
XXIX. Adrienne et Djalma.
Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.
Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.
Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, à cacher… Adrienne malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur.
Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa divinité créatrice.
Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable… irrésistible… Irrésistible!… car Adrienne… rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit à Djalma:
— Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:
— Prince, ma mère… Par une pensée d'une rare délicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous deux étaient libres… et n'avaient à répondre qu'à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:
— Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant.
On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle- même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire à son aise, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face d'elle:
— Veuillez vous asseoir… mon cher cousin… et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot _prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons d'abord en bons amis.
— Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot d'abord.
_— _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche… ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.
Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.
— Oui, mon cousin… reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-être… en un mot, je vous attendais… un peu plus tôt…
— Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus tard.
— Que voulez-vous dire?
— Au moment où je sortais… de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un homme qui a été un père pour vous… le maréchal Simon est en grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à l'instant…»
— C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon, il y a une heure à peine… est venu ici…
— Lui!… s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas attristé.
— Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous pas défié de cet émissaire?
— Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi, craignant que le maréchal ne fût en danger… car je sais qu'il a aussi des ennemis.
— Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable… Au moindre doute, vous deviez courir à lui.
— Je l'ai fait… cependant vous m'attendiez.
— C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter… dit Adrienne avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?
— Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous… aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.
— Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.
Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle:
— Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce que j'ai dans le coeur… Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.
— Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi- même, dit le prince.
— Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public avec…
— Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.
— Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.
— Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que…
— Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action: risquer la mort… pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse: N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre?
Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de Djalma redevint calme et serein.
— J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de funestes conseils… Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé votre lettre… Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence… Mais j'ai pensé à votre lettre d'hier… et ma colère s'est évanouie.
— C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:
— À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier… l'avenir radieux, sans nuages… sans obstacles, un horizon si beau… si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue…
Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondément émue:
— Et dire… qu'à cette heure… il y a pourtant des malheureux qui souffrent!
Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine…
Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.
Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.
— Qu'avez-vous, mon ami?… s'écria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage était baigné de larmes.
— Vous pleurez!… s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.
— Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible… et je ressens une grande tristesse; cela doit être… vous me donnez le ciel… moi je vous donnerais la terre… que je serais encore ingrat envers vous… Hélas! que peut l'homme pour la Divinité? La bénir, l'adorer… mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur…
Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.
L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse:
— Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur… L'avenir de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues… C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même étourdit… Un moment, le coeur… l'esprit… l'âme… ne suffisent pas à les contenir… ils nous débordent… ils nous accablent… Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour… Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce!
En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur…
Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains… de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et les boucles d'ébène de Djalma…
Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.
* * * * *
Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne.
XXX. L'imitation.
M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.
Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congréganistes.
De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient le bon succès des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.
Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.
Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et ad majorem Dei gloriam, selon la devise de l'honorable société. En argot jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent généralement de saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde.
Ou bien encore ils s'intitulent de calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, etc.
Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé… qu'un esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle… les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.
À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou noir, et l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers?
Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations infiniment lucratives.
Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy. Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin… Quelques meubles d'acajou, très simples, mais brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de mort, etc., etc.
Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.
Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.
Un seul livre… un seul… fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy. Ce livre était l'Imitation.
Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s'y attacher.
Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces.[28]
Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières rougies par les larmes:
«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.[29]
«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas… voyez en quelle disposition vous êtes.
«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain… et, quand il a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.
«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir.
«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.
«Qui se souviendra de vous après votre mort?
«Qui priera pour vous?
«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.
«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps, méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les autres.
«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.
«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»
Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation, _car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour enchaîner et asservir l'homme pusillanime.
Ainsi on lisait encore:
«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.