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Le juif errant - Tome II

LE JUIF ERRANT (continued 11)

Reading edition

Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres. Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son doigt à ongle plat et sordide:

— Père d'Aigrigny… quel présage!… voyez donc!… Un Rennepont… deux Rennepont… trois Rennepont… quatre Rennepont… Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième? Ah!… ici… cette plaie compte pour deux… elle est jumelle.[26]

Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.

Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix prophétique et d'un air inspiré:

— Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière, comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en cendres… Je le dis… cela sera… car j'ai voulu vivre… je vis.

XIX. Vice et vertu.

Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.

Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre… Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra, elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.

La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque… ce sont des rats énormes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.

Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique; cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.

Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul… Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte… Bientôt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.

— Ce n'est pas tout… ce n'est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.

Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.

Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.

Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on entassait les cercueils.

La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d'une mansarde située sous les combles.

Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d'eau.

La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique tendresse.

— Soeur… j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.

Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta:

— Pour la première fois de ma vie… j'ai… volé… et cela m'a fait honte et peur… Décidément, je ne suis faite ni pour être voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en se prenant à sourire d'un air sardonique.

Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une expression navrante:

— Céphyse… ma bonne Céphyse… tu veux donc absolument mourir?

— Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons, soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre… c'est-à- dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça… j'aime mieux mourir tout d'un coup… L'autre parti serait de continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une fois… et je ne veux pas… c'est plus fort que moi… Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux? réponds.

Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse ajouta d'une voix brève et saccadée:

— D'ailleurs, à quoi bon discuter?… je suis décidée; rien au monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi… toi… soeur chérie, tout ce que tu as pu obtenir… de moi… c'est un retard de quelques jours… espérant que le choléra nous épargnerait la peine… Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient… tue tout dans la maison… et nous laisse… Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d'un air sardonique.

Puis elle reprit:

— Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur… tu en as aussi envie que moi… d'en finir… avec la vie.

— Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait accablée. Mais… seule… on n'est responsable que de soi… et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c'est être complice de ta mort.

— Aimes-tu mieux en finir… moi de mon côté… toi du tien?… Ce sera gai… dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le croit au milieu des préoccupations mortelles.

— Oh! non… non… dit la Mayeux avec effroi, pas seule… Oh! je ne veux pas mourir seule.

— Tu le vois donc bien, soeur chérie… nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue, j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi…

— Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après moi?

— Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre… Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?… et pourtant, tu veux mourir comme moi… qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable… que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait… Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi… un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi… qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

— Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées… et nous voici arrivées au même but: le dégoût de l'existence… Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature… Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi… il est marié… il aime, il est aimé… son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma sorte pouvait faire… Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!… je suis si lasse!…

— Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l'intéresser à mon sort… oui, mourante… puisque les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!

— Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente!… oh! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer… pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain…

La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.

— Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas… et que la faim crie trop fort… répondit Céphyse d'une voix saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte… comme tant d'autres en vivent… moi, j'en meurs…

— Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du coeur… tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle… je le conçois… elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude… oui… car, pour qu'elle n'ait pas daigné me répondre… il faut qu'elle soit bien blessée… et elle a le droit de l'être… Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui écrire une seconde fois… cela eût été inutile, j'en suis sûre… Bonne et équitable comme elle l'est… ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités… et puis, d'ailleurs, à quoi bon!… il était trop tard… tu étais décidée à en finir…

— Oh! bien décidée!… car mon infamie me rongeait le coeur… et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant… et je l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!…

— Que notre sort s'accomplisse donc!… dit la Mayeux, pensive…

— Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite… reprit Céphyse après un moment de silence.

— Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.

Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie:

Se retrouver en face d'Agricol… instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui…

Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle- même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le regard d'Agricol… pour lui demander aide et secours.

Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux…

— À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:

— Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate… Enfin, puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur… _puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincère.

— Cela est beau… soeur… un tel voeu dans ce moment! dit Céphyse.

— Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais, j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure… une de mes dernières pensées aura du moins été pour elle.

— Oui… tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice jusqu'à la fin…

— Jusqu'à la fin… dit la Mayeux après un moment de silence. C'est vrai… tu as raison… c'est la fin… bientôt… dans un instant, tout sera terminé… Vois donc avec quel calme nous parlons de… de ce qui en épouvante tant d'autres!

— Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.

— Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pénétrant sur sa soeur.

— Oh! oui… puisses-tu l'être autant que moi!…

— Sois tranquille… si je retardais de jour en jour le moment d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te laisser le temps de réfléchir… car, pour moi…

La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une tristesse désespérée.

— Eh bien… soeur… embrassons-nous, dit Céphyse, et du courage!

La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur… Toutes deux se tinrent longtemps embrassées… Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.

— Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi… et se quitter… pour jamais, dit Céphyse, c'est bien cruel!… pourtant.

— Se quitter!… s'écria la Mayeux… et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme… vois-tu… c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend! Dieu… si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs frères à la misère et au désespoir… Plaignons les méchants et laissons-les… Viens là-haut, soeur… les hommes n'y sont rien, Dieu y règne… viens là-haut, soeur; on y est mieux… partons vite… car il est tard.

Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.

Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:

— Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!

— La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.

— Non, soeur, car tu parais si heureuse… que les derniers scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.

— Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à sa soeur.

— Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette petite pièce.

— Sais-tu… comment cela… s'arrange… toi!… lui demanda la Mayeux en s'approchant.

— Oh!… mon Dieu!… c'est bien simple, répondit Céphyse: On ferme la porte… la fenêtre, et l'on allume le charbon…

— Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre pas d'air.

— Tu as raison: justement cette porte joint si mal!

— Et le toit… vois donc ces crevasses.

— Comment faire… soeur!

— Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.

— Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres…

Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:

— Dis donc… soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres pour empêcher l'air… quel luxe… nous sommes douillettes comme des personnes riches.

— À cette heure… nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.

Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher, puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se démentirent pas.

XX. Suicide.

Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.

Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misérable.

Et cela doit être… et sur la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:

Une vie de travail énervant et des privations meurtrières, causes d'une mort précoce…

La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes…

Le suicide, qui tue tout de suite…

Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.

Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère… Humbles, douces, résignées, elles vont… les bonnes et vaillantes créatures, elles vont… tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories… car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin… jusqu'à ce qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces leur manquent tout à fait… Alors, presque toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les amphithéâtres… exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort… toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs!

Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide… Oui, le choix du suicide… car, sans parler des métiers dont l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.

D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut pas songer…

Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals, de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour… dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de mets délicats… et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement, l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux dépenses accoutumées… alors, par faiblesse, par peur… par insouciance… on descend d'un degré de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie… et, ainsi que le disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie… d'autres en meurent.

Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?

Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause première:

L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir.

Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre: une misère homicide, la prostitution, le suicide.

Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant, dérisoire… non que leurs patrons soient généralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que, écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.

Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas! on n'ose le croire…

Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos législateurs:

«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine… entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR SEMAINE… pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères… Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles, soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez- vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misère?»

Que se passerait-il parmi nos législateurs?

Sans doute ils répondraient… douloureusement, navrés (il faut le croire) de leur impuissance:

— Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!

De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la portée de tous… de ceux qui souffrent surtout… et ceux-là, en nombre immense, concluent souvent… concluent beaucoup, à leur manière… et ils attendent.

Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et la tranquillité du riche.

Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société… du monde peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme Céphyse, mourront de misère et de désespoir.

* * * * *

En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus rapide et plus sûre.

La Mayeux dit à sa soeur:

— Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond, moi de la fenêtre et de la porte.

— Sois tranquille, soeur… j'aurai fini avant toi, répondit Céphyse.

Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde délabrée.

Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermétiquement bouchées.

Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui accompagne toujours les doubles suicides.

— Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau… Et elle s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant:

— Laisse-moi allumer le feu… cela me regarde…

— Mais, Céphyse…

— Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à la tête!

À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.

— C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance de plus… et plus tôt?

Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie, Céphyse ajouta:

— Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.

— Ne sois pas longtemps… Céphyse.

— Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait déjà çà et là une petite flamme bleuâtre… Céphyse soufflait avec force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond… L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à soulever le coeur.

Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant d'elle:

— C'est fait…

— Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi… jusqu'à la fin…

— Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là… Bon… appuie ta tête sur mes genoux… et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi?

— Oui, mais je ne peux pas te voir.

— Cela vaut mieux… Il paraît qu'il y a un moment, bien court… il est vrai… où l'on souffre beaucoup… Et… ajouta Céphyse d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.

— Tu as raison, Céphyse…

— Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis après, nous nous tiendrons tranquilles…

— Soeur… ta main… dit la Mayeux; une dernière fois, ta main… et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus… et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me sentir étourdie… et toi… soeur?

— Moi?… pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de l'odeur du charbon.

— Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la Mayeux après un moment de silence.

— Non; pourquoi cette question?

— Parce que je préférerais le Père-Lachaise… j'y ai été une fois avec Agricol et sa mère… Quel beau coup d'oeil… partout des arbres… des fleurs… du marbre… sais-tu que les morts… sont mieux logés… que les vivants et…

— Qu'as-tu, soeur?… dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.

— J'ai comme des vertiges… les tempes me bourdonnent… répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!

— Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier, chez moi… l'effet est plus tardif que chez toi.

— Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai toujours été si précoce… Te souviens-tu… à l'école des soeurs, on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres… Cela m'arrive encore, comme tu vois.

— Oui… mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.

Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa soeur les effets de l'asphyxie.

Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur ses genoux:

— Tu ne me dis rien… soeur!… tu souffres, n'est-ce pas?

— Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont pesantes comme du plomb… l'engourdissement me gagne… je m'aperçois… que je parle plus lentement… mais je ne sens encore aucune douleur vive… Et toi, soeur?

— Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant mes tempes battent avec force.

— Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela… de mourir…

Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:

— Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à moi?

— Peux-tu demander cela!… dit Céphyse d'un ton de reproche.

— Tu as raison… reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute… mais si tu savais…

— Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec accablement:

— Rien… Puis elle ajouta:

— Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils s'aiment… je suis sûre… qu'elle fera son bonheur.

En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:

— Ma soeur, serre-moi dans tes bras… oh! j'ai peur: je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.

Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants.

— Courage… soeur!… dit Céphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:

— Ça va finir… Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et d'effroi:

— Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?… J'ai encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle… Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais me mettre le visage au-dessus du réchaud… oui… et j'y vais.

Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte de sa soeur la retint.

— Tu souffres, pauvre petite?… dit Céphyse en tremblant.

— Ah!… oui… à cette heure… beaucoup… ne me quitte pas… je t'en prie…

— Et moi… rien… presque rien encore… se dit Céphyse en jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud… Ah!… si… pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence à étouffer, et il… me semble… que ma tête va se fendre.

En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont il avait peu à peu chassé tout l'air respirable… le jour s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant ces mots d'une voix éteinte:

— Agricol… mademoiselle de Cardoville… Oh! adieu… Agricol… je te…

Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.

— Ma soeur!… s'écria Céphyse effrayée, en soulevant la tête de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi… déjà, ma soeur… mais moi?

La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de coutume, seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle imperceptible… puis sa bouche devint immobile: l'expression du visage était d'une grande sérénité.

— Mais tu ne dois pas mourir avant moi… s'écria Céphyse d'une voix déchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses lèvres. Ma soeur… attends-moi… attends-moi…

La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un moment, retomba doucement sur la paillasse.

— Mon Dieu! je te le jure… ce n'est pas ma faute si nous ne mourrons pas ensemble!… s'écria avec désespoir Céphyse agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. Morte!… murmura Céphyse épouvantée, la voilà morte… avant moi… c'est peut-être que je suis la plus forte… Ah!… heureusement… je commence… comme elle… tout à l'heure… à voir d'un bleu sombre… oh!… je souffre… quel bonheur!… Oh! l'air me manque… Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de la Mayeux, me voilà… je viens…

Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le corps de sa soeur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de distance de la porte:

— Grand Dieu!… quelle odeur de charbon!…

Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis qu'une autre voix s'écriait:

— Ouvrez!… ouvrez!

— On va entrer… me sauver… moi!… et ma soeur morte… Oh! non… je n'aurai pas la lâcheté de lui survivre.

Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit… et au moment où la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux effort… la malheureuse créature se précipita dans la cour, du haut de ce troisième étage. À cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre.

Malgré l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria:

— La malheureuse enfant!… elle s'est tuée!…

— Non… elle s'est jetée par la fenêtre, s'écria Agricol, car il avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine disparaître par la croisée où il courut. Ah!… c'est affreux! s'écria-t-il bientôt, et poussant un cri déchirant, il mit sa main devant ses yeux et se retourna pâle, terrifié, vers Mlle de Cardoville.

Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne, qui venait d'apercevoir la Mayeux à travers l'obscurité, répondit:

— Non… la voici… Et elle montra au forgeron la pâle figure de la Mayeux étendue sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se jeta à genoux… Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle les trouva glacées… lui posant vite la main sur le coeur, elle ne le sentit plus battre… Cependant, au bout d'une seconde, l'air frais entrant à flots par la porte, par la fenêtre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria:

— Son coeur bat, vite du secours… monsieur Agricol, courez! du secours… Heureusement j'ai mon flacon.

— Oui… oui… du secours pour elle… et pour l'autre… s'il en est temps encore! dit le forgeron désespéré en se précipitant vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouillée devant la paillasse où était étendue la Mayeux.

XXI. Les aveux.

Pendant la scène pénible que nous venons de raconter, une vive émotion avait coloré les traits de Mlle de Cardoville, pâlie, amaigrie par le chagrin. Ses joues, naguère d'une rondeur si pure, s'étaient déjà légèrement creusées, tandis qu'un cercle d'un faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement voilés, au lieu d'être vifs et brillants comme par le passé; ses lèvres charmantes, quoique contractées par une inquiétude douloureuse, avaient cependant conservé leur incarnat humide et velouté.

Pour donner plus aisément ses soins à la Mayeux, Adrienne avait jeté au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle chevelure d'or cachaient presque son visage baissé vers la paillasse, auprès de laquelle elle se tenait agenouillée, serrant entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrière, complètement rappelée à la vie depuis quelques minutes, et par la salubre fraîcheur de l'air, et par l'activité des sels dont Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement, l'évanouissement de la Mayeux avait été causé plus par son émotion et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz délétère du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degré d'intensité lorsque l'infortunée avait perdu connaissance.

Avant de poursuivre le récit de cette scène entre l'ouvrière et la patricienne, quelques mots rétrospectifs sont nécessaires.

Depuis l'étrange aventure du théâtre de la porte Saint-Martin, alors que Djalma, au péril de sa vie, s'était précipité sur la panthère noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille avait été diversement affectée. Oubliant et sa jalousie et son humiliation à la vue de Djalma… de Djalma s'affichant aux yeux de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne, un moment éblouie par l'action à la fois héroïque et chevaleresque du prince, s'était dit: Malgré d'odieuses apparences, Djalma m'aime assez pour avoir bravé la mort afin de ramasser mon bouquet.

Mais chez cette jeune fille d'une âme délicate, d'un caractère si généreux, d'un esprit si juste et si droit, la réflexion, le bon sens devaient bientôt démontrer la vanité de pareilles consolations, bien impuissantes à guérir les cruelles blessures de son amour et de sa dignité si cruellement atteints.

Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affronté, à la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil à celui qu'il a bravé pour ramasser mon bouquet! et encore… qui me dit que ce n'était pas, pour l'offrir à la femme dont il était accompagné?

Étranges peut-être aux yeux du monde, mais justes et grandes aux yeux de Dieu, les idées qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes à sa légitime fierté, étaient un obstacle invincible à ce qu'elle pût jamais songer à _succéder _à cette femme (quelle qu'elle fût d'ailleurs) que le prince avait affichée en public comme sa maîtresse.

Et pourtant, Adrienne osait à peine se l'avouer, elle ressentait une jalousie d'autant plus pénible, d'autant plus humiliante, contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui être comparée.

D'autres fois, au contraire, malgré la conscience qu'elle avait de sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais goût, si les manières libres et inconvenantes de cette jolie créature étaient l'effet d'une effronterie précoce et dépravée ou de l'ignorance complète des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance même, résultant peut-être d'un naturel naïf, ingénu, pouvait avoir un grand attrait enfin, si à ce charme et à celui d'une incontestable beauté se joignaient un amour sincère et une âme pure, peu importaient l'obscurité de la naissance et la mauvaise éducation de cette jeune fille; elle pouvait inspirer à Djalma une passion profonde.

Si Adrienne hésitait souvent à voir dans Rose-Pompon, malgré tant de fâcheuses apparences, une créature perdue, c'est que, se souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'élévation d'âme de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait à croire qu'un homme doué d'un esprit si remarquable, d'un coeur si tendre, d'une âme si poétique, si rêveuse, si enthousiaste de l'idéal, fût capable d'aimer une créature dépravée, vulgaire, et de se montrer audacieusement en public avec elle… Là était un mystère qu'Adrienne s'efforçait en vain de pénétrer.

Ces doutes navrants, cette curiosité cruelle, alimentaient encore le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable désespoir en reconnaissant que l'indifférence, que les mépris mêmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brûlant, plus passionné que jamais; tantôt, se rejetant dans des idées de fatalité de coeur, elle se disait qu'elle _devait _éprouver cet amour, que Djalma le méritait, et qu'un jour ce qu'il y avait d'incompréhensible dans la conduite du prince s'expliquerait à son avantage à lui; tantôt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma, la conscience de cette faiblesse était pour Adrienne un remords, une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins inouïs, elle vécut dès lors dans une solitude profonde.

Bientôt le choléra éclata comme la foudre. Trop malheureuse pour craindre le fléau, Adrienne ne s'émut que du malheur des autres. L'une des premières, elle concourut à ces dons considérables qui affluèrent de toutes parts avec un admirable sentiment de charité. Florine avait été subitement frappée par l'épidémie; sa maîtresse, malgré le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu. Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bonté, ne put cacher plus longtemps la trahison dont elle s'était jusqu'alors rendue complice: la mort devant la délivrer sans doute de l'odieuse tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin tout révéler à Adrienne.

Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la cause du brusque départ de la Mayeux. À ces révélations, Adrienne sentit son affection, sa tendre pitié pour la pauvre ouvrière, augmenter encore. Par son ordre, les plus actives démarches furent faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de Florine eurent un résultat plus important encore: Adrienne, justement alarmée de cette nouvelle preuve des machinations de Rodin, se rappela les projets formés alors que, se croyant aimée, l'instinct de son amour lui révélait les périls que couraient Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Réunir ceux de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la pensée d'Adrienne après les révélations de Florine; cette pensée, elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin, le père d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs affiliés, Adrienne vit non seulement la louable et périlleuse tâche de démasquer l'hypocrisie et la cupidité, mais encore, sinon une consolation, du moins une généreuse distraction à d'affreux chagrins.

De ce moment, une activité inquiète, fébrile, remplaça la morne et douloureuse apathie où languissait la jeune fille. Elle convoqua autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se rendre à son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrète remise au père d'Aigrigny, l'hôtel de Cardoville devint bientôt le foyer de démarches actives, incessantes, le centre de fréquentes réunions de famille, où les moyens d'attaque et de défense étaient vivement débattus.

Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrète dont on a parlé (et encore l'indication suivante était-elle énoncée sous la forme du doute), la note secrète supposait que Mlle de Cardoville avait accordé une entrevue à Djalma; le fait était faux; l'on saura plus tard la cause qui avait pu accréditer ce soupçon; loin de là, Mlle de Cardoville trouvait à peine dans la préoccupation des grands intérêts de famille dont on a parlé, une distraction passagère au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se reprochait avec tant d'amertume.

Le matin même de ce jour où Adrienne, apprenant enfin la demeure de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement à la mort, Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment à l'hôtel de Cardoville pour y conférer au sujet de M. François Hardy, avait supplié Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous deux s'y étaient rendus en hâte.

Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole… Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrêmes de la chaîne sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante égalité… car l'ouvrière et la patricienne se valaient par l'intelligence, l'âme et par le coeur… elles se valaient encore parce que celle-ci était un idéal de richesse, de grâce et de beauté… celle-là un idéal de résignation et de malheur immérité; hélas! le malheur souffert avec courage et dignité n'a-t-il pas aussi son auréole?

La Mayeux, étendue sur la paillasse, paraissait si faible, que, lors même qu'Agricol n'eût pas été retenu au rez-de-chaussée de la maison, auprès de Céphyse, alors expirante d'une mort horrible, Mlle de Cardoville eût encore attendu quelque temps avant d'engager la Mayeux à se lever et à descendre jusqu'à sa voiture.

Grâce à la présence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne, l'ouvrière était persuadée que Céphyse avait pu être transportée dans une ambulance voisine, où on lui donnait les soins nécessaires, et qui semblaient devoir être couronnés du succès. Les facultés de la Mayeux ne se réveillant pour ainsi dire que peu à peu de leur engourdissement, elle avait accepté cette fable sans le moindre soupçon, ignorant aussi qu'Agricol eût accompagné Mlle de Cardoville.

— Et c'est à vous, mademoiselle, que Céphyse et moi devons la vie! disait la Mayeux, son mélancolique et touchant visage tourné vers Adrienne, vous, agenouillée dans cette mansarde… auprès de ce lit de misère, où ma soeur et moi nous voulions mourir!… car Céphyse… vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!… a été, comme moi, secourue à temps!

— Oui, rassurez-vous, tout à l'heure on est venu m'annoncer qu'elle avait repris ses sens.

— Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!… Sans cela, elle regretterait peut-être de m'avoir survécu.

— Soyez tranquille, chère enfant, dit Adrienne en serrant les mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne vous inquiétez pas, ne songez qu'à revenir à la vie… et… je l'espère… au bonheur… que, jusqu'à présent, vous avez si peu connu, pauvre petite!

— Que de bontés, mademoiselle!… après ma fuite de chez vous… quand vous devez me croire si ingrate!

— Tout à l'heure, lorsque vous serez moins faible… je vous dirai bien des choses… qui maintenant fatigueraient peut-être votre attention, mais comment vous trouvez-vous!

— Mieux… mademoiselle… ce bon air… et puis la pensée que, puisque vous voilà… ma pauvre soeur ne sera plus réduite au désespoir… car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis sûre, vous aurez pitié de Céphyse, n'est-ce pas, mademoiselle!

— Comptez toujours sur moi, mon enfant, répondit Adrienne en dissimulant son pénible embarras, vous le savez, je m'intéresse à tout ce qui vous intéresse… Mais, dites-moi, ajouta Mlle de Cardoville émue, avant de prendre cette résolution désespérée, vous m'avez écrit, n'est-ce pas!

— Oui, mademoiselle.

— Hélas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de réponse de moi, combien vous avez dû me trouver oublieuse… cruellement ingrate!…

— Ah! jamais je ne vous ai accusée, mademoiselle; ma pauvre soeur vous le dira. Je vous ai été reconnaissante jusqu'à la fin.

— Je vous crois… je connais votre coeur; mais enfin… mon silence… comment pouviez-vous donc l'expliquer!

— Je vous ai crue justement blessée de mon brusque départ, mademoiselle…

— Moi… blessée!… Hélas! votre lettre… je ne l'ai pas reçue!

— Et pourtant vous savez que je vous l'ai adressée, mademoiselle!

— Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez écrite chez mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre à une de mes femmes nommée Florine, en lui disant que cette lettre venait de vous.

— Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi!

— Florine me trompait indignement; vendue à mes ennemis, elle leur servait d'espion.

— Elle!… mon Dieu! s'écria la Mayeux. Est-il possible!

— Elle-même, répondit amèrement Adrienne; mais il faut, après tout, la plaindre autant que la blâmer: elle était forcée d'obéir à une nécessité terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont assuré mon pardon avant sa mort.

— Morte aussi, elle… si jeune!… si belle!…

— Malgré ses torts, sa fin m'a profondément émue; car elle a avoué ses fautes avec des regrets déchirants. Parmi ses aveux, elle m'a dit avoir intercepté cette lettre dans laquelle vous me demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur.

— Cela est vrai, mademoiselle… Tels étaient les termes de ma lettre; mais quel intérêt avait-on à vous le cacher?

— On craignait de vous voir revenir auprès de moi, mon bon ange gardien… vous m'aimez si tendrement… Mes ennemis ont redouté votre fidèle affection, merveilleusement servie par l'admirable instinct de votre coeur… Ah! je n'oublierai jamais combien était méritée l'horreur que vous inspirait un misérable que je défendais contre vos soupçons.

— M. Rodin?… dit la Mayeux en frémissant.

— Oui… répondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces gens-là… Leur odieux souvenir gâterait la joie que j'éprouve à vous voir renaître… car votre voix est moins faible, vos joues se colorent un peu. Dieu soit béni; je suis si heureuse de vous retrouver!… Si vous saviez tout ce que j'espère, tout ce que j'attends de notre réunion! car nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi… au nom de notre amitié!

— Moi… mademoiselle… votre amie! dit la Mayeux en baissant timidement les yeux…

— Il y a quelques jours, avant votre départ de chez moi, ne vous appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de changé? Rien… rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement; on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos positions me rend votre amitié plus chère… plus précieuse encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?… Oh! ne me refusez pas, j'ai tant besoin d'une amie…

— Vous… mademoiselle… vous auriez besoin de l'amitié d'une pauvre créature comme moi?

— Oui, répondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un expression de douleur navrante — et bien plus… vous êtes peut- être la seule personne à qui je pourrais… à qui j'oserais confier des chagrins… biens amers…

Et les joues de Mlle de Cardoville se colorèrent vivement.

— Et qui me mérite une pareille marque de confiance, mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.

— La délicatesse de votre coeur, la sûreté de votre caractère, répondit Adrienne avec une légère hésitation… puis, vous êtes femme… et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez…

— Vous plaindre… mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'étonnement augmentait encore, vous si grande dame et si enviée… moi si humble et si infime, je pourrais vous plaindre.

— Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne après quelques instants de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles que l'on n'ose avouer à personne, de crainte des railleries ou du mépris?… Comment oser demander de l'intérêt ou de la pitié pour les souffrances que l'on n'ose s'avouer à soi-même, parce qu'on en rougit à ses propres yeux?

La Mayeux pouvait à peine croire ce qu'elle entendait; sa bienfaitrice eût, comme elle, éprouvé un amour malheureux, qu'elle n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrière ne pouvait admettre une supposition pareille; aussi attribuant à une autre cause les chagrins d'Adrienne, elle répondit tristement en songeant à son fatal amour pour Agricol:

— Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte… cela doit être affreux!… Oh! bien affreux!…

— Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur assez noble pour vous inspirer une confiance entière, mais encore assez éprouvé par mille chagrins pour être capable de vous offrir pitié, appui, conseil!… Dites, ma chère enfant, ajouta Mlle de Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous étiez accablée par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous pas heureuse, bien heureuse de trouver une âme soeur de la vôtre où vous pourriez épancher vos chagrins et les alléger de moitié par une confiance entière et méritée?

Pour la première fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de Cardoville avec un sentiment de défiance et de tristesse. Les dernières paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.

— Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans doute mon journal est tombé entre ses mains; elle connaît mon amour pour Agricol, ou elle le soupçonne; ce qu'elle m'a dit jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de s'assurer si elle est bien informée.

Ces pensées ne soulevaient dans l'âme de la Mayeux aucun sentiment amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de l'infortunée était d'une si ombrageuse délicatesse, d'une si douloureuse susceptibilité à l'endroit de son funeste amour, que, malgré sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville, elle souffrit cruellement en la croyant maîtresse de son secret.

XXII. Suite des aveux.

Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa vénération pour Adrienne.

— Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe… C'eût été du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée, il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que ridicule. Non… non; et malgré la délicatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler… Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?

Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement:

— Mon amie… ne pensez-vous donc pas comme moi… que le chagrin le plus cruel… le plus humiliant même, est allégé… lorsqu'on peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?

— Oui… mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment d'un pénible aveu… Jusque-là il serait plus humain peut-être de respecter son douloureux secret… si on l'a surpris.

— Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien pénible confidence… c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse… de vos consolations… de votre pitié…

À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi, s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.

Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses consolations, sa pitié… à elle… la Mayeux.

— Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous, mademoiselle, qui venez…

— C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre… et j'ai honte de ce que je souffre…» Oui… ajouta la jeune fille avec une expression déchirante, oui… de tous les aveux, je viens vous faire le plus pénible… j'aime!… et je rougis… de mon amour.

— Comme moi… s'écria involontairement la Mayeux en joignant les mains.

— J'aime… reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue; oui, j'aime… et on ne m'aime pas… et mon amour est misérable, est impossible… il me dévore… il me tue… et je n'ose le confier à personne… ce fatal secret…

— Comme moi… répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle… reine… par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit… elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse créature… elle aime… et on ne l'aime pas…

— Eh bien!… oui… comme vous… j'aime… et l'on ne m'aime pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire qu'à vous seule je pouvais me confier… parce qu'ayant souffert des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?

— Ainsi… mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez…

— Je savais tout, pauvre enfant… mais jamais je ne vous aurais parlé de votre secret si moi-même… je n'avais pas eu à vous en confier un plus pénible encore… Le vôtre est cruel, le mien est humiliant!… Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l'on appelle… les distances… Et souvent ces heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié… consolation.

Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de Cardoville reprit d'une voix émue:

— Allons, soeur, courage, courage… aimons-nous, soutenons-nous; que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.

— Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir.

— Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a connu, cet amour… et il l'a méprisé… pour me préférer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi… si les apparences ne me trompent pas sur elle… Aussi, quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites… est-ce à vous de baisser les yeux?

— Vous, dédaignée… pour une femme indigne de vous être comparée?… Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la Mayeux.

— Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur… Alors je me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour elle.»

— Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve… si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est grande!

— Oui, ma pauvre amie… grande… oh! bien grande; et pourtant, maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la force de la vaincre… car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux… vous, la plus noble, la plus digne des femmes… vous… dont le courage, la résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.

— Ah! mademoiselle… ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai tant à rougir de ma faiblesse.

— Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait- on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous, que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!…

— Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire…

— Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh bien, sachez donc tout… Florine, mourante, m'a avoué ses méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers, forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la dominaient… mais ce journal, elle l'avait lu… et comme tout bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé votre fuite.

— Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.

— Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien où portait le coup… ils n'en sont pas à leur essai… ils vous réduisaient au désespoir… ils vous tuaient… Mais, aussi… pourquoi m'étiez-vous si dévouée? pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant.

— Cela épouvante, mademoiselle.

— Rassurez-vous, chère enfant; vous le voyez, les armes des méchants tournent souvent contre eux: car, du moment où j'ai su la cause de votre fuite, vous m'êtes devenue plus chère encore. Dès lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, après de longues démarches, ce matin seulement, la personne que j'avais chargée du soin de découvrir votre retraite est parvenue à savoir que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi, il m'a demandé à m'accompagner.

— Agricol! s'écria la Mayeux en joignant les mains; il est venu…

— Oui, mon enfant; calmez-vous… Pendant que je vous donnais les premiers soins… il s'est occupé de votre soeur; vous le verrez bientôt.

— Hélas!… mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait sans doute…

— Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur de vous retrouver auprès de ce bon et loyal frère.

— Ah!… mademoiselle… qu'il ignore toujours… ce qui me causait tant de honte que j'en voulais mourir… Soyez béni, mon Dieu! il ne sait rien…

— Non; ainsi, plus de tristes pensées, chère enfant; pensez à ce digne frère, pour vous dire qu'il est arrivé à temps pour nous épargner des regrets éternels… et à vous… une grande faute… Oh! je ne vous parle pas des préjugés du monde, à propos du droit que possède une créature de rendre à Dieu une vie qu'elle trouve trop pesante… je vous dis seulement que vous ne deviez pas mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient encore besoin de vous.

— Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol était marié à la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sûre, son bonheur… À qui pouvais-je être utile?

— À moi d'abord, vous le voyez… et puis, qui donc vous dit que M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas éprouvé par de rudes atteintes? Et alors même que ceux qui vous aiment auraient dû être à tout jamais heureux, leur bonheur était-il complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-être reprochée, ne leur aurait-elle pas laissé des regrets sans fin?

— Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu tort… un vertige de désespoir m'a saisie, et puis… la plus affreuse misère nous accablait… nous n'avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours… nous vivions de la charité d'une pauvre femme que le choléra a enlevée… Demain ou après, il nous aurait fallu mourir de faim.

— Mourir de faim… et vous saviez ma demeure…

— Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse, je vous ai crue blessée de mon brusque départ.

— Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la pensée d'en finir avec la vie?

— Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.

— Oui… j'y songeais… lorsqu'on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler… je l'ai écoutée; ses révélations ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes… Alors, la pensée du devoir m'a donné des forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime… l'idéal du vrai chrétien… le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant! l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite… votre tendre amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le crois… j'en suis sûre… et j'oublierai ce fatal amour…

Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:

— Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!… comme j'arrive à propos! Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!

Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la mansarde.

Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur, d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis cette funeste soirée.

Puis… sanglante raillerie de la destinée! c'était au moment même où Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour dédaigné, qu'apparaissait à ses yeux la femme à qui elle se croyait sacrifiée. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait été profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au théâtre lors de l'aventure de la panthère noire, mais elle avait de graves raisons de désirer ardemment cette rencontre, si imprévue, si improbable; aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.

Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la mansarde; mais non seulement il lui coûtait d'abandonner la Mayeux dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison à ce brusque départ, mais une inexplicable et fatale curiosité la retint malgré sa fierté révoltée. Elle resta donc. Elle allait enfin voir, si cela se peut dire_, de près_, entendre et juger cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale à qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prêté tant de physionomies différentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma pour cette créature.

XXIII. Les rivales.

Rose-Pompon, dont la présence causait une si vive émotion à Mlle de Cardoville, était mise avec le mauvais goût le plus coquet et le plus crâne. Son _bibi de satin rose, à passe très étroite, posé en avant, et, comme elle disait, à la chien_, descendait presque jusqu'au bout de son petit nez, et découvrait en revanche la moitié de son soyeux et blond chignon; sa robe écossaise, à carreaux extravagants, était ouverte par devant, et c'est à peine si sa guimpe transparente, peu hermétiquement fermée, et pas assez jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de probité, gazait suffisamment l'échancrure effrontée de son corsage. La grisette s'était hâtée de monter l'escalier, tenait les deux coins de son grand châle bleu à palmes, qui, ayant quitté ses épaules, avait glissé jusqu'au bas de sa taille de guêpe, où il s'était enfin trouvé arrêté par un obstacle naturel.

Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'à la vue de cette gentille créature mise d'une façon très impertinente et très débraillée, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa douleur et sa honte… Mais que l'on juge de la surprise et de la confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air leste et dégagé:

— Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons à causer ensemble… Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre Mayeux, si vous le permettez… madame.

Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articulé le mot madame, il faut avoir assisté à des discussions plus ou moins orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on comprendra tout ce que ce mot madame, prononcé dans ces grandes circonstances, renferme de provocante hostilité.

Mlle de Cardoville, stupéfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon, restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il portait à la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens depuis son arrivée, distrait aussi par le souvenir de la scène douloureuse à laquelle il venait d'assister, disait tout bas à Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette:

— Hélas! mademoiselle… c'est fini… Céphyse vient de rendre le dernier soupir… sans avoir repris connaissance.

— Malheureuse fille! dit Adrienne avec émotion, oubliant un moment Rose-Pompon.

— Il faudra cacher cette triste nouvelle à la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands ménagements, reprit Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.

Et du regard il montra à Mlle de Cardoville la grisette qui s'était accroupie auprès de la Mayeux.

En entendant Agricol traiter si familièrement Rose-Pompon, la stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible à rendre… car, chose qui semble fort étrange, il lui sembla qu'elle souffrait moins… et que ses angoisses diminuaient à mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la grisette.

— Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilité que d'émotion, car ses jolis yeux bleus se mouillèrent de larmes, c'est-y donc possible de faire une bêtise pareille!… Est-ce qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?… Vous ne pouviez donc pas vous adresser à moi?… Vous saviez bien que ce qui est à moi est aux autres… j'aurais fait une dernière rafle sur le bazar de Philémon, ajouta cette singulière fille avec un redoublement d'attendrissement, sincère, à la fois touchant et grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottées, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu'à son verre de grande tenue, et au moins vous n'auriez pas été réduite… à une si vilaine extrémité… Philémon ne m'en aurait pas voulu, car il est bon enfant; après ça, il m'en aurait voulu, que ça aurait été tout de même: Dieu merci! nous ne sommes pas mariés… C'est seulement pour vous dire qu'il fallait penser à la petite Rose- Pompon…

— Je sais que vous êtes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le coeur généreux.

— Après cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, où une larme avait roulé, vous me direz que vous ignoriez où je _perchais _depuis quelque temps… Drôle d'histoire, allez; quand je dis drôle… au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est égal, reprit-elle, je n'ai pas à vous parler de ça; ce qui est sûr, c'est que vous allez mieux… Vous ne recommencerez pas, ni Céphyse non plus, une pareille chose… On dit qu'elle est bien faible… et qu'on ne peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?

— Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne détachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience…

— Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?… reprit la Mayeux.

— Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie…

— Agricol a raison, il faut être raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon; nous attendrons… J'attendrai aussi en causant tout à l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en colère); oui, j'attendrai, car je veux dire à cette pauvre Céphyse qu'elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s'en ressentent; ça serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule! C'est ça… Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n'y touche!… Après ça… quand je dis mon bonheur… c'est encore une manière de parler; il est vrai que, sous un rapport… Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre, voyez-vous! ma bonne Mayeux, voilà la chose… Mais bah!… après tout, je n'ai que dix-sept ans… Enfin, c'est égal… je me tais, car je vous parlerais comme ça jusqu'à demain que vous n'en sauriez pas davantage… Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon coeur… et ne soyez plus chagrine… non plus… entendez-vous… car maintenant je suis là…

Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la Mayeux.

Il faut renoncer à exprimer ce qu'éprouva Mlle de Cardoville pendant l'entretien… ou plutôt pendant le monologue de la grisette, à propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa libérale facilité à l'endroit du _bazar _de Philémon, avec qui, disait-elle, elle n'était heureusement pas mariée; la bonté de son coeur, qui se révélait çà et là dans ses offres de service à la Mayeux; ces contrastes, ces impertinences, ces drôleries, tout cela était si nouveau, si incompréhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle resta d'abord muette et immobile de surprise.

Telle était donc la créature à qui Djalma l'avait sacrifiée? Si le premier mouvement d'Adrienne avait été horriblement pénible à la vue de Rose-Pompon, la réflexion ne tarda pas à éveiller chez elle des doutes qui devinrent bientôt d'ineffables espérances; se rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin et Djalma, lorsque, cachée dans la serre chaude, elle venait s'assurer de la fidélité du jésuite, Adrienne ne se demandait plus s'il était possible et raisonnable de croire que le prince, dont les idées sur l'amour semblaient si poétiques, si élevées, si pures, eût pu trouver le moindre charme au babil impudent et saugrenu de cette petite fille… Adrienne, cette fois, n'hésitait plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors qu'elle voyait pour ainsi dire _de près _cette étrange rivale, alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires, façons et langage qui, sans nuire à la gentillesse de ses traits, leur donnaient un caractère trivial et peu attrayant.

Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une Rose-Pompon se changèrent donc bientôt en une incrédulité complète: douée de trop d'esprit, de trop de pénétration pour ne pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la part du prince, devait cacher quelque mystère, Mlle de Cardoville se sentit renaître à l'espoir.

À mesure que cette consolante pensée se développait dans l'esprit d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppressé, se dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir s'épanouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le passé, craignant de céder à une illusion trop facile, elle se rappelait les faits malheureusement avérés: le prince s'affichant en public avec cette jeune fille; mais par cela même que Mlle de Cardoville pouvait alors complètement apprécier cette créature, elle trouvait la conduite du prince de plus en plus incompréhensible. Or, comment juger sainement, sûrement, ce qui est environné de mystères? Et puis elle se rassurait; malgré elle, un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-être au chevet de la pauvre ouvrière qu'elle venait d'arracher à la mort que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une révélation d'où dépendait le bonheur de sa vie.

Les émotions dont était agité le coeur d'Adrienne devenaient si vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors tristement voilés, brillèrent doux et radieux à la fois; elle attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont Rose-Pompon l'avait menacée, dans cette conversation que quelques instants auparavant, Adrienne eût repoussée de toute la hauteur de sa fière et légitime indignation, elle espérait trouver enfin l'explication d'un mystère qu'il lui était si important de pénétrer.

Rose-Pompon, après avoir encore tendrement embrassé la Mayeux, se releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des plus dégagés, lui dit d'un petit ton impertinent:

— À nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours prononcé avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque chose à débrouiller ensemble.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle, répondit Adrienne avec beaucoup de douceur et de simplicité.

À la vue du minois conquérant et décidé de Rose-Pompon, en entendant sa provocation à Mlle de Cardoville, le digne Agricol, après quelques mots échangés avec la Mayeux, ouvrit des oreilles énormes et resta un moment interdit de l'effronterie de la grisette; puis, s'avançant vers elle, il lui dit tout bas en la tirant par la manche:

— Ah çà, est-ce que vous êtes folle? Savez-vous à qui vous parlez?

— Eh bien, après? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une autre?… Je dis cela pour madame… On ne me mangera pas, je suppose, répondit tout haut et crânement Rose-Pompon; j'ai à causer avec madame… je suis sûre qu'elle sait de quoi et pourquoi… Sinon, je vais le lui dire: ça ne sera pas long.

Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma en présence d'Agricol, fit un signe à ce dernier, et répondit à la grisette:

— Je suis prête à vous entendre, mademoiselle, mais pas ici… Vous comprenez pourquoi…

— C'est juste, madame… j'ai ma clef… si vous voulez… allons chez moi…

Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux.

— Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'y recevoir… répondit Mlle de Cardoville, de sa voix douce et perlée, en s'inclinant légèrement avec un air de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgré son effronterie, demeura tout interdite.

— Comment, mademoiselle, dit Agricol à Adrienne, vous êtes assez bonne pour…

— Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant, veuillez rester auprès de ma pauvre amie… je reviendrai bientôt.

Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'étonnement d'Agricol, elle lui dit:

— Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants… Reprenez encore un peu vos forces… et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, chère et bonne soeur…

Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux sa soeur, elle lui dit:

— Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle…

— Pardon, excuse, madame, si je passe la première pour vous montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque, répondit Rose-Pompon en collant ses coudes à son corps et en pinçant ses lèvres, afin de prouver qu'elle n'était nullement étrangère aux belles manières et au beau langage.

Et les deux rivales quittèrent la mansarde, où Agricol et la Mayeux restèrent seuls.

Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient été transportés dans la boutique souterraine de la mère Arsène; ainsi les curieux, toujours attirés par les événements sinistres, se pressèrent à la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne, continua d'ignorer la mort tragique de Céphyse, son ancienne amie.

Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouvèrent dans l'appartement de Philémon. Ce singulier logis était resté dans le pittoresque désordre où Rose-Pompon l'avait abandonné lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour être l'héroïne d'une aventure mystérieuse.

Adrienne, complètement ignorante des moeurs excentriques des étudiants et des étudiantes, ne put, malgré sa préoccupation, s'empêcher d'examiner avec un étonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates: déguisements de bals masqués, têtes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des bibliothèques, verres monstres, vêtements de femmes, pipes culottées, etc. À l'étonnement d'Adrienne succéda une impression de répugnance pénible: la jeune fille se sentait mal à l'aise, déplacée, dans cet asile, non de la pauvreté, mais du désordre, tandis que la misérable mansarde de la Mayeux ne lui avait causé aucune répulsion.

Rose-Pompon, malgré ses airs délibérés, ressentait une assez vive émotion depuis qu'elle se trouvait tête à tête avec Mlle de Cardoville; d'abord la rare beauté de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses manières, la façon à la fois digne et affable avec laquelle elle avait répondu aux impertinentes provocations de la grisette, commençaient à imposer beaucoup à celle-ci; et de plus, comme elle était, après tout, bonne fille, elle avait été profondément touchée d'entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon, sans savoir aucune particularité sur Adrienne, n'ignorait pas qu'elle appartenait à la classe la plus riche et la plus élevée de la société; elle ressentait donc déjà quelques remords d'avoir agi si cavalièrement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles à l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu à peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, étant très mauvaise tête et ne voulant pas paraître subir une influence dont se révoltait son amour- propre, tâcha de reprendre son assurance; et, après avoir fermé la porte au verrou, elle dit:

— _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu'elle n'était pas étrangère au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalité qui regardait même un ennemi comme un hôte sacré, s'écria vivement:

— Ne prenez pas cette chaise-là, madame: elle a un pied de moins. Adrienne mit la main sur un autre siège.

— Ne prenez pas celui-là non plus, le dossier ne tient à rien du tout, s'écria de nouveau Rose-Pompon.

Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il représentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de Cardoville, qui le replaça discrètement sur le siège en disant:

— Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi bien debout.

— Comme vous voudrez, madame, répondit Rose-Pompon, en se campant d'autant plus crânement sur la hanche, qu'elle se sentait plus troublée.

Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commença de la sorte.

XXIV. L'entretien.

Après une minute d'hésitation, Rose-Pompon dit à Adrienne, dont le coeur battait vivement:

— Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le coeur; je ne vous aurais pas cherchée; puisque je vous trouve, il est bien naturel que je profite de la circonstance.

— Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne… pourrais-je du moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir ensemble?

— Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crânerie alors plus affectée que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une scène de jalousie ou pousser des cris de délaissée… Ne vous flattez pas de ça… Dieu merci! je n'ai pas à me plaindre du prince Charmant (c'est le petit nom que je lui ai donné); au contraire, il m'a rendue très heureuse; si je l'ai quitté, c'est malgré lui, et parce que cela m'a plu.

Ce disant, Rose-Pompon qui, malgré ses airs dégagés, avait le coeur très gros, ne put retenir un soupir.

— Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitté parce que cela m'a plu, car il était fou de moi, madame… même que si j'avais voulu, il m'aurait épousée, oui, madame, épousée; tant pis si ce que je vous dis là vous fait de la peine… Du reste, quand je dis tant pis, c'est vrai que je voulais vous en causer… de la peine… Oh! bien sûr; mais lorsque tout à l'heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j'étais bien certainement dans mon droit… j'ai éprouvé quelque chose… Enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je vous déteste, et que vous le méritez bien… ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.

De tout ceci, même pour une personne beaucoup moins pénétrante qu'Adrienne et beaucoup moins intéressée qu'elle à démêler la vérité, il résultait évidemment que Mlle Rose-Pompon, malgré ses airs triomphants à l'endroit de _celui _qui perdait la tête pour elle et voulait l'épouser, il résultait que Mlle Rose-Pompon était complètement désappointée, qu'elle faisait un énorme mensonge, qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dépit amoureux lui avait fait désirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scène, _regardant Adrienne (on saura tout à l'heure pourquoi) comme son heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort empêchée pour continuer sa _scène. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de plus en plus.

Quoiqu'elle se fût attendue, sinon à la singulière sortie de la grisette, du moins à ce résultat: qu'il était impossible que le prince eût pour cette fille aucun attachement sérieux… Mlle de Cardoville, malgré la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses prévisions; mais tout à coup, à ces espérances devenues presque des réalités, succéda une appréhension cruelle… Expliquons-nous.

Ce que venait d'entendre Adrienne aurait dû la satisfaire complètement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du monde, sûre désormais que le coeur de Djalma n'avait pas cessé de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, eût ou non cédé à un caprice éphémère pour cette créature, après tout fort jolie et fort désirable, puisque, dans le cas même où il eût cédé à ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se séparait de Rose-Pompon. Malgré de si bonnes raisons, cette _erreur des sens _ne pouvait être pardonnée par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette séparation absolue du corps et de l'âme, qui fait que l'une ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il fût indifférent de se donner à celle-ci en pensant à celle-là; son amour, jeune, chaste, passionné, était d'une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela même qu'elle avait la religion des sens, par cela même qu'elle les raffinait, qu'elle les vénérait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des délicatesses, des répugnances inouïes, invincibles, complètement inconnues de ces austères spiritualistes, de ces prudes ascétiques, qui, sous prétexte de la vitalité, de l'indignité de la matière, en regardent les écarts comme absolument sans conséquence et en font litière, pour lui bien prouver, à cette honteuse, à cette boueuse, tout le mépris qu'elles en font.

Mlle de Cardoville n'était pas de ces créatures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plutôt que d'articuler nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur: aussi en épousent-elles de laids, de très blasés, de très corrompus, quitte à prendre, six mois après, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de fraîcheur virginale et céleste dans l'égale innocence de deux beaux êtres amoureux et passionnés, tout ce qu'il y a même de garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa première possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'était donc qu'à moitié rassurée… bien qu'il lui fût confirmé par le dépit même de Rose- Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre attachement sérieux.

La grisette avait terminé sa péroraison par ce mot d'une hostilité flagrante et significative:

— Enfin, madame, je vous déteste!

— Et pourquoi me détestez-vous, mademoiselle? dit doucement Adrienne.

— Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout à fait son rôle de conquérante, et cédant à la sincérité naturelle de son caractère, faites donc comme si vous ne saviez pas à propos de qui et de quoi je vous déteste!… Avec cela… que l'on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthère pour des personnes qui ne vous sont rien du tout!… Et si ce n'était que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu à peu, et dont la jolie figure, jusqu'alors contractée par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin réel, pourtant quelquefois comique. Et si ce n'était que l'histoire du bouquet! reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le théâtre… je me serais dit: «Bah! ces Indiens, ça a des politesses à eux; ici… une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas ça: l'homme ramasse le bouquet, ne le rend pas à la femme et lui tue une panthère sous les yeux. Voilà le bon genre du pays, à ce qu'il paraît… Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter une femme comme on m'a traitée… et cela, j'en suis sûre, grâce à vous, madame.

Ces plaintes de Rose-Pompon, à la fois amères et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit précédemment du fol amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:

— Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prétendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je regretterais sincèrement que vous ayez été maltraitée par qui que ce fût.

— Si vous croyez qu'on m'a battue… vous faites erreur, s'écria Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!… Non, ce n'est pas cela… mais enfin… je suis sûre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, après tout. Et puis, enfin… il y a aimer… et aimer… je ne suis pas exigeante, moi; mais pas seulement ça!… et Rose-Pompon mordit l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me décider à le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne m'exposerait à rien… que de très honnête…

— Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus intéressée; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?

— Un écrivain religieux, répondit Rose-Pompon d'un ton boudeur, l'âme damnée d'un tas de vieux sacristains dont il empoche l'argent, soi-disant pour écrire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale!

À ces mots d'écrivain religieux, de sacristains, Adrienne se vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du père d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli être les victimes; elle commença d'entrevoir vaguement la vérité et reprit:

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