LE JUIF ERRANT (continued 4)
Reading edition
— Pardon, mon père… Et toujours selon la coutume pleine de déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le jésuite se déroba en se reculant d'un pas.
— Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à Djalma.
— Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite venu à vous… Encore pardon, mon père.
— Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons, si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé… et même votre pipe, si le coeur vous en dit.
Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un fauteuil, malgré les instances du vieillard au coeur bon, ainsi qu'il appelait le jésuite.
— En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins nous désirons que vous croyiez y être.
— Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père… et celui qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé ignorer l'arrivée.
Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon, en tendant sa main à Rodin:
— Vous voilà, je suis heureux.
— Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous désemprisonner… ouvrir votre cage… Je vous avais prié de vous soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans votre intérêt.
— Demain je pourrai sortir?
— Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un instant, et reprit:
— J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m'appartient pas?
— En effet… vous avez des amis… d'excellents amis… répondit Rodin.
À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une voix émue:
— Venez.
— Où cela, cher prince?… dit l'autre fort surpris.
— Remercier mes amis… j'ai attendu trois jours… c'est long.
— Permettez, cher prince… permettez… j'ai à ce sujet bien des choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:
— Il est vrai… vous avez des amis… ou plutôt vous avez _un _ami; les amis sont rares.
— Mais vous?
— C'est juste… Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi que vous connaissez… et un autre que vous ne connaissez pas… et qui désire vous rester inconnu…
— Pourquoi?
— Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié… est au prix de ce mystère.
— Pourquoi se cacher quand on fait le bien?
— Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.
— Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?
Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez désorienter Rodin, qui reprit cependant:
— Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut- être sa tranquillité compromise s'il était connu…
— S'il était connu… pour mon ami?
— Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et dit d'une voix hautaine et sévère:
— Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je dois rougir de lui… je n'accepte d'hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi… je quitte cette maison.
Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
— Mais écoutez-moi donc, mon cher prince… vous êtes, permettez- moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité incroyables… Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait… raisonnable: les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement:
— Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays… ici… les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien. Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais fermement convaincu:
— Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
— Eh bien, mon cher prince?
— Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit la cacher.
— Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?… dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne répondit pas.
— Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir rester inconnu?
— Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier par lâcheté…
— Cher prince, écoutez-moi.
— Adieu, mon père.
— Réfléchissez…
— J'ai dit… reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.
— Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin, poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.
— Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s'agit d'une femme?
— Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme… reprit Rodin; comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?
— Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les mains avec adoration… Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore… une Parisienne?
— Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une… véritable Parisienne… d'une digne matrone… remplie de vertus, et dont le… grand âge mérite tous vos respects.
— Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve charmant disparaissait tout à coup.
— Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.
Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d'une voix émue:
— Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre l'Indien accentua le mot une mère.
_— _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut être une mère pour vous… Mais je ne puis pas révéler la cause de l'affection qu'elle vous porte… Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.
— Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le voir…
— Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie… Cette maison restera toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l'augmentera…
À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:
— Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord… on accepte tout d'une mère… puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien; satisfaites à toutes vos fantaisies… on désire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse délicatesse… si cette somme ne vous suffit pas.
— Je demanderai… davantage; ma mère a raison… un fils de roi doit vivre en roi.
Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens. Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une femme l'aimait d'affection maternelle… Quant au luxe dont elle voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin, qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager l'Indien à accepter.
— Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions… un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de Paris…
— Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?
— Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc… dites-moi si ce serait là mon rôle… Non, non, je vis seul et retiré. Et puis, ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi, dans le monde où il va… de vous éclairer sur les pièges que l'on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis… vous le savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter… de les fuir… au lieu de leur résister en face.
Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre; jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent plus terribles sur une face humaine… Sa lèvre supérieure, d'un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:
— Qu'avez-vous… prince?… vous m'épouvantez! Djalma ne répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre malgré son extrême dureté.
— Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.
— Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard menaçant et enflammé.
Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en portant ses deux poings crispés à sa bouche… tandis que ses mâchoires tressaillaient convulsivement… c'était la rage impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances données, devaient faire des explosions terribles. Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable encore que la violence à laquelle il venait de se laisser entraîner, il dit à Rodin:
— Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.
— Et dans quel but, mon cher prince?… Que voulez-vous?
— Tuer ces lâches!
— Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.
— Faringhea m'aidera.
— Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la chasse.
— On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillité.
— Ah! prince… vous dont le père a été appelé le Père du Généreux, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous à frapper des êtres aussi lâches que méchants?
— Détruire ce qui est dangereux est un devoir.
— Ainsi… prince… la vengeance?
— Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur amère, je l'écrase.
— Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre…
— Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin; les hommes frappent.
— Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici… Ici la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il y a lieu, punit…
— Dans mon offense, je suis juge et bourreau…
— De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur grâce, elle qui vous a sauvé d'eux… que feriez-vous?
L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre. Profitant de son hésitation, Rodin continua:
— Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me tairai.
Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment, Faringhea entra et dit à Rodin:
— Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous… On lui a dit que vous étiez ici… Il est venu… Faut-il recevoir cette lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny…
— Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:
— Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea sortit.
— Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette lettre ici.
Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il remit à Rodin; après quoi le métis sortit.
IX. Adrienne et Djalma.
Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de l'abbé d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque chose, d'abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de son pantalon noir, et se _tâta _partout, des deux mains, d'un air de regret et d'inquiétude.
Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie parfaite, furent couronnés par cette exclamation:
— Ah! mon Dieu! c'est désolant!
— Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où il était plongé depuis quelques instants.
— Hélas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l'empêche pas d'être pour moi infiniment fâcheuse… j'ai oublié ou perdu mes lunettes; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable vue que le travail et les années m'ont faite, il m'est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un oui ou un non… L'heure presse; c'est désespérant… Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu'un pouvait me rendre le service de lire pour moi… Mais non… personne… personne…
— Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous? la lecture finie, j'aurai oublié ce que j'aurai lu.
— Vous? s'écria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible, prince… vous… lire cette lettre!…
— Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.
— Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se parlant à lui-même, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant à Djalma:
— Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je n'aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi conçue:
«Votre visite de ce matin à l'hôtel de Saint-Dizier, d'après ce qui m'a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle agression de votre part.
«Voici la dernière proposition que l'on vous a annoncée, peut-être sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j'ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis.
«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je vous écrirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.
«Et d'abord un avertissement: Prenez garde!… Si vous vous opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille moyens de vous perdre auprès d'eux en les éclairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par générosité, mais par cupidité.»
Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscrétion, il ne put s'empêcher de tourner vivement la tête vers le jésuite en lisant ce passage.
— Mon Dieu, oui! il s'agit de moi… de moi-même. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses vêtements sordides, on m'accuse de cupidité.
— Et quels sont ces gens que vous protégez?
— Mes protégés?… dit Rodin en feignant quelque hésitation, comme s'il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes protégés?… Hum… hum… je vais vous dire… Ce sont… ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n'ayant que leur bon droit dans… un procès qu'ils soutiennent; ils sont menacés d'être écrasés par des gens puissants, très puissants… Ceux-là, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes protégés… Que voulez-vous?… pauvre et chétif, je me range naturellement du côté des pauvres et des chétifs… Mais, continuez, je vous prie…
Djalma reprit: «Vous avez donc tout à redouter en continuant de nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nommés vos dupes, car, s'il était sincère, votre désintéressement serait inexplicable… Il doit donc cacher, et il cache, je le répète, des arrière-pensées de cupidité.
«Oh! sous ce rapport même… on peut vous offrir un ample dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis, éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées à l'instant même; pour parler nettement, voici ce que l'on exige de vous: ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez quitté Paris, et vous vous engagerez à n'y pas revenir avant six mois.»
Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.
— C'est tout simple, reprit-il; le procès de mes pauvres protégés sera jugé avant cette époque, et, en m'éloignant, on m'empêche de veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation amère. Veuillez continuer et m'excuser de vous avoir interrompu… mais tant d'impudence me révolte…
Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration du délai.»
— Oui… une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu'indépendante.»
Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire, Rodin lui dit:
— Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.
Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout entière, au bas de cette lettre… la guerre recommence… non pas demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit:
— Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la lui remettant:
— Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et insolente; vous entendez bien… à cette lettre indigne et insolente.
— J'entends bien, dit le métis, et il sortit.
— C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit l'Indien avec intérêt.
— Oui, cher prince, dangereuse peut-être… Mais je ne fais pas comme vous… moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils sont lâches et méchants… je les combats… sous l'égide de la loi; imitez-moi donc…
Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:
— J'ai tort… je ne veux plus vous conseiller à ce sujet… Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon… non.
— Et cette femme… cette seconde mère… dit Djalma, est d'un caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement?
— Elle!… s'écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante; elle!… mais c'est ce qu'il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre!… elle… votre protectrice! mais vous seriez réellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que, s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort, elle vous dirait: «Meurs!» quitte à mourir avec vous.
— Oh! noble femme!… Ma mère était ainsi! s'écria Djalma avec entraînement.
— Elle… reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh! loyale surtout!… Oui, c'est la franchise chevaleresque de l'homme de grand coeur jointe à l'altière dignité d'une femme qui, de sa vie… entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a jamais menti, non seulement n'a jamais caché une de ses pensées, mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés chez les femmes ordinaires par leur situation même.
Il est difficile d'exprimer l'admiration qui éclatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait d'enthousiasme.
— Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j'aime à voir votre belle âme resplendir sur vos beaux traits… en m'entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue… Ah! c'est qu'elle est digne de cette adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands caractères.
— Oh! je vous crois, s'écria Djalma avec exaltation; mon coeur est pénétré d'admiration et aussi d'étonnement; car ma mère n'est plus, et une telle femme existe!
— Oh! oui, pour la consolation des affligés, elle existe; oui, pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la vérité, exécrer le mensonge, elle existe… Le mensonge, la feinte surtout n'ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque comme l'épée d'un chevalier… Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma vie: «Monsieur, dès que j'ai un soupçon sur quelqu'un que j'aime ou que j'estime…»
Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secoué au dehors que son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.
Le manteau d'Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment, n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien se croyait sous l'empire d'un songe…
Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement penché en avant, comme s'il l'eût fléchi pour prier, il restait pétrifié d'admiration.
Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par l'émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le seuil de la porte de la serre chaude.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant la surprise, s'écria:
— Vous ici… mademoiselle?
— Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altérée, je viens terminer la phrase que vous avez commencée; je vous avais dit que, lorsqu'un soupçon me venait à l'esprit, je le dirais hautement à la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue, à cette loyauté j'ai failli: j'étais venue pour vous épier, au moment même où votre réponse à l'abbé d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de votre dévouement et de votre sincérité; je doutais de votre droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma franchise… Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée jusqu'à la ruse… cette faiblesse mérite une punition, je la subis; une réparation, je vous la fais; des excuses, je vous les offre…
Puis s'adressant à Djalma, elle ajouta:
— Maintenant, prince, le secret n'est plus permis… Je suis votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espère que vous accepterez d'une soeur une hospitalité que vous acceptiez d'une mère.
Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles, les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion, concentrait toute la puissance de son être dans la vue… et, de même que l'on cherche en vain à étancher une soif inextinguible… le regard enflammé de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune fille.
En effet, jamais deux types plus divins n'avaient été mis en présence. Adrienne et Djalma offraient l'idéal de la beauté de l'homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux natures si jeunes et si vivaces… Si généreuses et si passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière, avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale; car si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'éveiller dans son coeur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue, qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour à tour émue, attendrie ou effrayée de l'entretien qu'elle venait de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son coeur ou du terrible emportement de son caractère; puis elle n'avait pu retenir un mouvement d'étonnement, presque d'admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince; et bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux s'étaient rencontrés avec ceux de Djalma. Alors, cruellement troublée, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s'adressant à Rodin pour s'excuser de l'avoir soupçonné. Mais le silence obstiné que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel de la jeune fille.
Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager à répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son regard d'une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un mélange d'effroi, de tristesse et de fierté blessée; alors elle se félicita d'avoir deviné l'inexorable nécessité où elle se voyait désormais de tenir Djalma éloigné d'elle, tant cette nature ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d'une voix basse et tremblante:
— De grâce, monsieur… parlez au prince; répétez-lui mes offres… Je ne puis rester ici plus longtemps.
Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au premier mouvement d'Adrienne, s'élança vers elle d'un bond, comme un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille épouvantée de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les traits de l'Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri. À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui venait de se passer; alors pâle de regrets et de honte, tremblant, éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux d'Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit d'une voix douce, suppliante et timide:
— Oh! restez… restez… ne me quittez pas… depuis si longtemps… je vous attends.
À cette prière faite avec la craintive ingénuité d'un enfant, avec une résignation qui contrastait si étrangement avec l'emportement farouche dont Adrienne venait d'être si fort effrayée, elle répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir:
— Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici…
— Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je vous reverrai?
— Oh! non, jamais!… jamais!… dit Mlle de Cardoville d'une voix éteinte; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs de la serre chaude.
Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide:
— Il faut en finir demain avec la Mayeux.
Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin, disparut comme Adrienne derrière un des massifs.
Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colère ni emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva; mais il tremblait si fort, qu'il put à peine d'un pas chancelant regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses mains.
Alors Rodin, s'avançant, lui dit d'un ton doucereux et pénétré:
— Hélas!… je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit qu'elle était vieille; savez-vous pourquoi, cher prince?
Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.
— Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais qu'à votre âge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin, et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune homme de cette ville…
À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur, comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba évanoui sur le divan.
Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau:
— Allons, ça mord… ça mord…
X. Les conseils.
Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour où Mlle de Cardoville s'est, pour la première fois, trouvée en présence de Djalma; Florine, pâle, émue, tremblante, vient d'entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher meublée avec simplicité, mais très confortable.
Cette pièce fait partie de l'appartement occupé par la Mayeux chez Adrienne; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées: l'une s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce côté que se présentent les personnes qui viennent s'adresser à la Mayeux pour obtenir des secours; une antichambre où l'on attend, un salon où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarmé, effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de satin, suspendant sa respiration et prêtant l'oreille au moindre bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau d'acajou surmonté d'une jolie bibliothèque bien garnie; la clef était aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visités par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours, quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n'était pas là ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons furent aussi vainement explorés; Florine fit un geste de dépit chagrin, regarda autour d'elle, écouta encore avec anxiété, puis, avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un grand cabinet de toilette; Florine y pénétra, chercha d'abord, sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise petite malle, Florine l'ouvrit précipitamment, elle y trouva soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux était vêtue lorsqu'elle était entrée dans cette opulente maison.
Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais d'obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant peut-être trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse: elle trouva caché, où elle espérait, un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s'attendait à autre chose; pourtant elle prit ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais après un moment de réflexion, elle le plaça où il était d'abord, rétablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans avoir été surprise, ainsi qu'elle y avait compté, sachant la Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.
* * * * *
Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d'une cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le plancher; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'était interrompu que par le bruit régulier du balancement d'une pendule et par le pétillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu'elle n'avait jamais aussi complètement goûté depuis qu'elle habitait cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la résignation et à l'énergie qu'elle avait montrées au milieu de tant de rudes épreuves heureusement terminées.
Une femme âgée, d'une figure douce et bonne, qui avait été, par la volonté expresse d'Adrienne, attachée au service de la Mayeux, entra et lui dit:
— Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler tout de suite pour une affaire très pressée… il se nomme Agricol Baudoin.
À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise, rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au salon où se trouvait Agricol.
— Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et cramoisies sous ces baisers fraternels.
— Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup l'ouvrière en regardant Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le front!… Tu as donc été blessé?
— Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien… n'y songe pas… je te dirai tout à l'heure… comment cela m'est arrivé… mais auparavant j'ai des choses bien importantes à te confier.
— Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux en précédant Agricol.
Malgré l'assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits d'Agricol il ne put s'empêcher de sourire de contentement en entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui.
— À la bonne heure, ma pauvre Mayeux… voilà comme j'aurais voulu toujours te voir logée; je reconnais bien là Mlle de Cardoville… Quel coeur!… quel âme!… Tu ne sais pas… elle m'a écrit avant-hier… pour me remercier de ce que j'avais fait pour elle… en m'envoyant une épingle d'or très simple, que je pouvais accepter, m'a-t-elle écrit, car elle n'avait d'autre valeur que d'avoir été portée par sa mère… Si tu savais comme j'ai été touché de la délicatesse de ce don!
— Rien ne doit étonner d'un coeur pareil au sien, répondit la Mayeux. Mais ta blessure… ta blessure…
— Tout à l'heure, ma bonne Mayeux… j'ai tant de choses à t'apprendre!… Commençons par le plus pressé, car il s'agit, dans un cas très grave, de me donner un bon conseil… tu sais combien j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement… Et puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service… Oh! oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pénétré, presque solennel, qui étonna la Mayeux; puis il reprit:
— Mais commençons par ce qui ne m'est pas personnel.
— Parle vite.
— Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon père loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j'ai été, tu le sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans la _maison commune. _Or, ce matin… Ah! il faut te dire que M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernièrement, s'est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce matin donc, à l'heure du déjeuner, j'étais resté pour travailler un peu après le dernier coup de la cloche; je quittais les bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d'une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée. Mais, frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande ce qu'elle désire:
«— Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant faire un effort sur elle-même, êtes-vous l'un des ouvriers de cette fabrique?
«— Oui, madame. «— M. Hardy est donc en danger? s'écria-t-elle. «— M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour à la fabrique.
«— Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au soir, il n'a pas été très dangereusement blessé par une machine en visitant ses ateliers?»
En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.
«— Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son arrivée pour demain ou après.
«— Ainsi, monsieur… vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas arrivé, n'est pas blessé? reprit la jolie dame en essuyant ses yeux.
«— Je vous dis la vérité, madame: si M. Hardy était en danger, je ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.
«— Ah! merci! mon Dieu! merci!» s'écria la jeune dame.
«Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si touché, que j'en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle avait honte de la démarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta dans le fiacre qui l'avait amenée. Je me dis: C'est une dame qui s'intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.
— Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant s'informer de ses nouvelles.
— Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre avec intérêt, car son émotion m'avait gagné… Le fiacre repart… Mais que vois-je quelques instants après? Un cabriolet de place que la jeune dame n'avait pu apercevoir, caché qu'il était par l'angle de la muraille; et au moment où il détourne, je distingue parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe de prendre le même chemin que le fiacre.
— Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec inquiétude.
— Sans doute, aussi je m'élance après le fiacre, je l'atteins, et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en courant à côté de la portière: «Madame, prenez garde à vous, vous êtes suivie par un cabriolet.»
— Bien!… bien, Agricol… et t'a-t-elle répondu?
— Je l'ai entendue crier: «Grand Dieu!» avec un accent déchirant, et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé devant moi; j'ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et rouge, qui, m'ayant vu courir après le fiacre, s'est peut-être douté de quelque chose car il m'a regardé d'un air inquiet.
— Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux.
— Demain ou après-demain… Maintenant, ma bonne Mayeux, conseille-moi… Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est évident… Elle est sans doute mariée, puisqu'elle avait l'air très embarrassé en me parlant et qu'elle a poussé un cri d'effroi en apprenant qu'on la suivait… Que dois-je faire?… J'avais envie de demander avis au père Simon; mais il est si rigide… Et puis à son âge… une affaire d'amour!… Au lieu que toi ma bonne Mayeux, qui es si délicate, et si sensible… tu comprendras cela.
La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en aperçut pas et continua:
— Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui dire ce qui s'est passé ou bien…
— Attends donc… s'écria tout à coup la Mayeux en interrompant Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis allée au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage à la supérieure, elle m'a proposé d'entrer ouvrière à la journée dans une maison où je devais… surveiller… tranchons le mot… espionner…
— La misérable!…
— Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait d'entrer pour faire cet indigne métier? Chez une dame de Frémont ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop assidues d'un manufacturier.
— Que dis-tu? s'écria Agricol, ce manufacturier serait…
— M. Hardy… j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom, que la supérieure a prononcé… Depuis ce jour tant d'événements se sont passés, que j'avais oublié cette circonstance. Ainsi, il est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parlé au couvent.
— Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet espionnage? demanda le forgeron.
— Je l'ignore… mais, tu le vois, l'intérêt qui la faisait agir subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée… et peut-être, à cette heure, est dénoncée… déshonorée… Ah! c'est affreux!
Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta:
— Mais qu'as-tu donc?…
— Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant à lui-même, si tout cela… partait de la même main!… La supérieure d'un couvent peut bien s'entendre avec un abbé… Mais alors… dans quel but?…
— Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta blessure… Comment l'as-tu reçue? Je t'en conjure, rassure-moi.
— Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler… car, en vérité, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me paraît se relier à d'autres faits.
— Que dis-tu?
— Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singulières aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on, est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n'est qu'à un quart de lieue de nos ateliers… Cet abbé a trouvé moyen, dans son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.
— Comment cela?
— M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre travail et aux droits dans les bénéfices qu'il nous accorde: ce règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde, extraits de différents philosophes et de différentes religions… De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les différents préceptes religieux, M. l'abbé a conclu que M. Hardy n'avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller écouter ses sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins, à faire des lectures, à chanter en choeur ou à danser en famille dans notre maison commune; l'abbé a même été jusqu'à dire que le voisinage d'un tel amas d'athées, c'est ainsi qu'il nous appelle, pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays… que l'on parlait beaucoup du choléra, qui s'avançait, et qu'il serait possible que, grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés de ce fléau vengeur.
— Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s'écria la Mayeux, c'est risquer de les exciter à de funestes actions.
— C'est justement ce que voulait l'abbé.
— Que dis-tu?
— Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique: on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie… En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris, bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s'est encore aigrie par les prédications de l'abbé et par les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud… notre concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs fruits; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs… C'est dans une de ces bagarres que j'ai reçu un coup de pierre à la tête…
— Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sûr? dit la Mayeux avec inquiétude.
— Rien, absolument, te dis-je… mais les ennemis de M. Hardy ne se sont pas bornés aux prédications: ils ont mis en oeuvre quelque chose de bien plus dangereux!
— Et quoi encore?
— Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant à présent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas l'avis de tout le monde, soit; nous ne blâmons personne, mais nous avons notre idée; et le père Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique, dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit: «Vous êtes des lâches, des égoïstes; parce que le hasard vous a donné un bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et aux moyens de les émanciper; le bien-être matériel vous énerve.»
— Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la méchanceté!
— Oui… et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades; comme, après tout, on s'adressait à des sentiments généreux et fiers, il y a eu de l'écho… déjà quelques germes de division se sont développés dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement unis; on sent qu'il y règne une sourde fermentation… une froide défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée… Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été répandus par des émissaires de l'abbé prêcheur… ne trouves-tu pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemis?
— Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à ce sujet… Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui dire ce qui s'est passé.
— C'est cela qui m'embarrasse… Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer dans ses secrets?
— Si cette jeune dame n'avait pas été suivie, j'aurais partagé tes scrupules… Mais on l'a épiée; elle court un danger… selon moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy… Suppose, comme il est probable, que cette dame soit mariée… ne vaut-il pas mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout?
— C'est juste, ma bonne Mayeux… je suivrai ton conseil; M. Hardy saura tout… Maintenant, nous avons parlé des autres… parlons de moi… oui, de moi… car il s'agit d'une chose dont peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien caché… que je t'ai tout dit… tout absolument?
— Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et qui continua:
— Quand je dis que je ne t'ai rien caché… je me trompe… je t'ai toujours caché mes amourettes… et cela, parce que bien que l'on puisse tout dire à une soeur… il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.
— Je te remercie, Agricol… J'avais… remarqué cette réserve de ta part… répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant héroïquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.
— Mais par cela même que je m'étais imposé de ne jamais te parler de mes amourettes, je m'étais dit: S'il arrive quelque chose de sérieux… enfin un amour qui me fasse songer au mariage… oh! alors, comme l'on confie d'abord à sa soeur ce que l'on soumet ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première instruite.
— Tu es bien bon, Agricol…
— Eh bien… le quelque chose de sérieux est arrivé… Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage.
À ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralysée; il lui sembla que son sang s'arrêtait et se glaçait dans ses veines; pendant quelques secondes… elle crut mourir… son coeur cessa de battre… elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s'annihiler… puis cette foudroyante émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation même d'une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et lui dit d'une voix assurée:
— Ah! tu aimes quelqu'un… sérieusement?
— C'est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours… je ne vis pas… ou plutôt je ne vis que de cet amour…
— Il y a seulement… quatre jours… que tu es amoureux?
— Pas davantage… mais le temps n'y fait rien…
— Et… elle est bien jolie?
— Brune… une taille de nymphe, blanche comme un lis… des yeux bleus… grands comme ça, et aussi doux… aussi bons… que les tiens…
— Tu me flattes, Agricol.
— Non, non… c'est Angèle que je flatte… car elle s'appelle ainsi… Quel joli nom… n'est-ce pas, ma bonne Mayeux?
— C'est un nom charmant… dit la pauvre fille en comparant avec une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le sobriquet de la Mayeux, que le brave Agricol lui donnait sans y songer. Elle reprit avec un calme effrayant:
— Angèle… oui, c'est un nom charmant!…
— Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l'image, non seulement de sa figure, mais de son coeur… En un mot… c'est un coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.
— Elle a mes yeux… elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant, c'est singulier comme nous nous ressemblons.
Agricol ne s'aperçut pas de l'ironie désespérée que cachaient les paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi sincère qu'inexorable:
— Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé prendre à un amour sérieux, s'il n'y avait pas eu dans le caractère, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime, beaucoup de toi?
— Allons, frère… dit la Mayeux en souriant… oui, l'infortunée eut le courage de sourire… allons, frère, tu es en veine de galanterie, aujourd'hui… Et où as-tu connu cette jolie personne?
— C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mère est à la tête de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin d'une aide à l'année, et comme, selon l'habitude de l'association, l'on emploie de préférence les parents des sociétaires… Mme Bertin, c'est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est à la lingerie… Le premier soir que je l'ai vue… j'ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec elle, sa mère et son frère… Je me suis senti saisi dans le vif du coeur; le lendemain, le surlendemain, ça n'a fait qu'augmenter… et maintenant j'en suis fou… bien résolu à me marier… selon ce que tu diras… Cependant… oui… cela t'étonne… mais tout dépend de toi; je ne demanderai la permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé.
— Je ne comprends pas, Agricol.
— Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: «Agricol, défie- toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre…» Jamais tu ne t'es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le même service… Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission de t'absenter: je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à Mme Bertin et à sa fille comme de ma soeur chérie… et selon l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle… je me déclarerai ou je ne me déclarerai pas… C'est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.
— Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai Mlle Angèle; je te dirai ce que j'en pense… et cela, entends- tu… sincèrement.
— Je le sais… Et quand viendras-tu?
— Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle n'aura pas besoin de moi… je te le ferai savoir…
— Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il ajouta en souriant:
— Et prends ton meilleur jugement… ton jugement des grands jours…
— Ne plaisante pas, frère… dit la Mayeux d'une voix douce et triste, ceci est grave… il s'agit du bonheur de toute ta vie…
À ce moment on frappa discrètement à la porte.
— Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.
— Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n'êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux. Celle-ci se leva, et s'adressant au forgeron:
— Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai à Mlle de Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le redire.
Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.
— J'aurais bien désiré remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville, dit Agricol, mais j'ai craint d'être indiscret.
— Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a reçu personne, monsieur; mais je suis sûre que, dès qu'elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.
La Mayeux rentra et dit à Agricol:
— Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et tu me ramèneras dans la soirée.
— Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.
— À demain, trois heures, Agricol.
* * * * *
Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l'hôtel, la Mayeux, qui était restée jusqu'à dix heures auprès de Mlle de Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes… La jeune fille pleura longtemps… bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ôta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une partie de la nuit sur ce cahier.
XI. Le journal de la Mayeux.
Nous l'avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait pas osé le dérober avant d'avoir instruit de son contenu les personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres à ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de l'ouvrir au lecteur.
Du jour où la Mayeux s'était aperçue de son amour pour Agricol, le premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d'un caractère essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce n'est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute, toujours se souvient? Lorsque son coeur déborda d'émotions, tantôt tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements, muets et solitaires, tantôt revêtus d'une forme poétique, simple et touchante tantôt écrits en prose naïve, s'était habituée peu à peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol; bien qu'il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l'amour heureux, de la maternité, de la richesse et de l'infortune, étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle osât les communiquer à Agricol.
Tel était donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chétive, difforme et misérable, mais douée d'une âme angélique et d'une intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la solitude; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du point de vue particulier où la fatalité avait placé cette infortunée.
Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.
«Vendredi, 3 mars 1832. «… Ma nuit n'avait été agitée par aucun rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment J'étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé. «Il ne m'a pas paru ému; il a été, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord parlé d'un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation, il m'a dit: «— Depuis quatre jours je suis éperdument amoureux… Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me marier… Je viens te consulter.
«Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m'a été faite… naturellement, cordialement, moi d'un côté de la cheminée, Agricol de l'autre, comme si nous avions causé de choses indifférentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le coeur… Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement, s'assied… vous parle… et puis…
«Oh! mon Dieu!… mon Dieu!… ma tête se perd.
* * * * *
«Je me sens plus calme… Allons, courage, pauvre coeur… courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai ces lignes, écrites sous l'impression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le chagrin actuel auprès du chagrin passé?
«Douleur bien cruelle que la mienne!… Elle est illégitime, ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, même à la plus tendre, à la plus indulgente des mères… Hélas! c'est qu'il est des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser les épaules de pitié ou de dédain… Hélas!… c'est qu'il est des malheurs défendus.
«Agricol m'a demandé d'aller voir demain la jeune fille dont il est passionnément épris, et qu'il épousera si l'instinct de mon coeur lui conseille… ce mariage… Cette pensée est la plus douloureuse de toutes celles qui m'ont torturée depuis qu'il m'a si impitoyablement annoncé cet amour.
«Impitoyablement… non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet injuste cri de ma souffrance!… Est-ce que tu sais… est-ce que tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et que tu n'aimeras jamais cette charmante créature?
«Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus… longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens…
«Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses paroles me déchirait le coeur!
«Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisération profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous sourit… Aussi on ne le blâme pas… non… on le plaint de toute la douleur qu'il éprouverait en découvrant le mal qu'il vous cause.
«Chose étrange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce matin… Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant des inquiétudes de cette jeune et jolie dame!… En l'écoutant me raconter ces angoisses d'une femme qui risque à se perdre pour l'homme qu'elle aime… je sentais mon coeur palpiter violemment… mes mains devenir brûlantes… une molle langueur s'emparer de moi… Ridicule et dérision!!! Est-ce que j'ai le droit, moi, d'être émue ainsi?
* * * * *
«Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jeté un regard rapide sur la glace; j'étais fière d'être si bien vêtue; lui ne l'a pas seulement remarqué; mais il n'importe; il m'a semblé que mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que mon regard était doux… Je trouvais Agricol si beau… que je suis parvenue à me trouver moins laide que d'habitude!!! sans doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser l'aimer.
«Après tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou un autre. Oui… et cela est consolant comme cette pensée… pour ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien… parce qu'elle doit arriver un jour ou l'autre.
«Ce qui m'a toujours préservée du suicide… ce dernier mot de l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses créatures… c'est le sentiment du devoir… Il ne faut pas songer qu'à soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon… toujours bon… puisque les êtres les plus déshérités… trouvent encore à aimer… à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et si infime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile à quelqu'un? Ainsi… aujourd'hui… j'étais bien tentée d'en finir avec la vie… ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin de moi… Oui… mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a fait la providence?… Mais ma bienfaitrice elle-même… quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de la ténacité de mes soupçons sur cet homme?… Plus que jamais je suis effrayée pour elle… plus que jamais… je la sens menacée… plus que jamais j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle…
«Il faut donc vivre… Vivre pour aller voir demain cette jeune fille… qu'Agricol aime éperdument.
«Mon Dieu!… pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine?… Il doit y avoir une amère jouissance dans la haine… Tant de gens haïssent!… Peut-être vais-je la haïr… cette jeune fille… Angèle… comme il l'a nommée… en me disant naïvement: Un nom charmant… Angèle… n'est-ce pas, la Mayeux?
«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformité! Pauvre Agricol… pauvre frère… Dis! la bonté est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la méchanceté!…
«Moi, haïr cette jeune fille!… Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé la beauté qui séduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'être belle?
«Quand je n'étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur, je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur avait doué si inégalement ses créatures. L'habitude de certaines douleurs m'a permis de réfléchir avec calme, j'ai fini par me persuader… et je crois qu'à la laideur et à la beauté sont attachées les plus nobles émotions de l'âme… l'admiration et la compassion! Ceux qui sont comme moi… admirent ceux qui sont beaux… comme Angèle, comme Agricol… et ceux-là éprouvent à leur tour une commisération touchante pour ceux qui me ressemblent. L'on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien insensées… De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses amourettes, comme il a dit… je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas… qu'il m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un obstacle à tout aveu. Oui, et j'ai même fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.
«Singulière position que la mienne!… Si j'aime… je suis ridicule… Si l'on m'aime… on est plus ridicule encore… Comment ai-je pu assez oublier cela… pour avoir souffert… pour souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine… non, car je ne haïrai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'à la fin… J'écouterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m'éclairera…
«Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu! quelle révélation pour Agricol que mes pleurs!! Lui… découvrir ce fol amour qu'il m'inspire… oh! jamais… Le jour où il le saurait serait le dernier de ma vie… Il y aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d'échapper à la honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante comme un fer chaud… Non, non, je serai calme… D'ailleurs, n'ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible épreuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalité ne vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j'aime. Oh! pénible… pénible tâche… car il faut aussi que la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma décision, dit-il, doit le guider.
«Pauvre créature que je suis!… Comme je m'abuse! Agricol me demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: «Il n'importe… j'aime… et je brave l'avenir…»
«Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent pas le guider, si sa résolution est prise d'avance, à quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi? À quoi bon? à lui obéir! ne m'a-t-il pas dit: «Viens!»
«En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond abîme de mon coeur, je me suis demandé si jamais la pensée lui est venue de m'aimer autrement que comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dévouée il aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a voulu, tant qu'il le voudra, j'ai été et je serai pour lui aussi dévouée que si j'étais sa femme, sa soeur, sa mère. Pourquoi cette pensée lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais à désirer ce qu'on possède?… Moi mariée à lui… mon Dieu! Ce rêve aussi insensé qu'ineffable… ces pensées d'une douceur céleste, qui embrassent tous les sentiments, depuis l'amour jusqu'à la maternité… ces pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité m'interdisent?
«Je voudrais savoir si, lorsque j'étais plongée dans la plus cruelle détresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid, la misère, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou bien cette douleur atroce m'eût-elle distraite du froid, de la faim et de la misère?
«Non, non, cette ironie est amère; il n'est pas bien à moi de parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils changés? Je me plains… Et que serait-ce donc, grand Dieu! si, comme cela se voit, hélas! trop souvent, j'étais belle, aimante, dévouée, et qu'il m'eût préféré une femme moins belle, moins aimante, moins dévouée que moi!… Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le blâmer… tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais songé à une union impossible à force de ridicule…
«Et l'eût-il voulu… est-ce que j'aurais jamais eu l'égoïsme d'y consentir?…
«J'ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j'ai commencé celles-ci… le coeur noyé d'amertume; et presque toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n'aurais osé dire à personne… mon âme se calmait, puis la résignation arrivait… la résignation… ma sainte à moi, celle-là qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espère jamais!!!»
Ces mots étaient les derniers du journal.
On voyait à l'abondante trace de larmes que l'infortunée avait dû souvent éclater en sanglots… En effet, brisée par tant d'émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son bureau, qu'elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.
Ainsi que la courageuse créature se l'était promis, voulant accomplir dignement sa tâche jusqu'à la fin, le lendemain elle avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque résolution elle s'était rendue avec le forgeron à la fabrique de M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue une partie de la journée par son service après de Mlle de Cardoville, et préférant d'ailleurs attendre la nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demandés et reçus, depuis qu'elle avait fait connaître par une lettre le contenu du journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'être pas surprise, entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de la jeune ouvrière… Connaissant l'endroit où elle trouverait le manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis, prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la mettre à la place du manuscrit qu'elle devait soustraire. À ce moment, elle trembla si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer un instant sur la table.
On l'a dit, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le coeur de Florine; elle obéissait fatalement aux ordres qu'elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait d'horrible et d'infâme dans sa conduite… S'il ne se fût agi absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plutôt que de subir une odieuse domination; mais il n'en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un désespoir mortel à une personne qu'elle chérissait plus que la vie… Elle se résignait donc… non sans de cruelles angoisses, à d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignorât presque toujours dans quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin: «Il faut en finir demain… avec la Mayeux.» Qu'entendait-il par ces mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonné de mettre à la place du journal concourrait-elle à ce résultat? elle l'ignorait, mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et qu'elle-même, Florine, risquait d'un jour à l'autre de voir ses perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière crainte fit cesser les hésitations de Florine; elle posa la lettre derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la Mayeux.
XII. Suite du journal de la Mayeux.
Florine, revenue dans sa chambre quelques heures après y avoir caché le manuscrit soustrait dans l'appartement de la Mayeux, cédant à la curiosité, voulut le parcourir. Bientôt elle ressentit un intérêt croissant, une émotion involontaire en lisant ces confidences intimes de la jeune ouvrière. Parmi plusieurs pièces de vers, qui toutes respiraient un amour passionné pour Agricol, amour si profond, si naïf, si sincère, que Florine en fut touchée et oublia la difformité ridicule de la Mayeux; parmi plusieurs pièces de vers, disons-nous, se trouvaient différents fragments, pensées ou récits, relatifs à des faits divers. Nous en citerons quelques-uns, afin de justifier l'impression profonde que cette lecture causait à Florine.
FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX
«… C'était aujourd'hui ma fête. Jusqu'à ce soir, j'ai conservé une folle espérance.
«Hier, j'étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie légère qu'elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se sont tus tout à coup en échangeant un sourire d'intelligence; et puis j'ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte en carton, avec une pelote sur le couvercle… Je me suis senti rougir de bonheur… j'ai cru que ce petit présent m'était destiné, mais j'ai fait semblant de ne rien voir.
«Pendant que j'étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti; j'ai remarqué qu'il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin n'a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il m'a semblé qu'elle se couchait de meilleure heure que d'habitude… C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin que je jouisse plus tôt de la surprise qu'Agricol m'a préparée.
«Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite à mon cabinet! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire durer mon bonheur plus longtemps. Enfin… je suis entrée, les yeux voilés de larmes de joie; j'ai regardé sur ma table, sur ma chaise… sur mon lit, rien… la petite boîte n'y était pas. Mon coeur s'est serré; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fête.
«La journée s'est passée… Le soir est venu… Rien… La jolie boîte n'était pas pour moi… Il y avait une pelote sur son couvercle… Cela ne pouvait convenir qu'à une femme… À qui Agricol l'a-t-il donnée?…
«En ce moment je souffre bien… L'idée que j'attachais à ce qu'Agricol me souhaitât ma fête est puérile… j'ai honte de me l'avouer… mais cela m'eût prouvé qu'il n'avait pas oublié que j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne toujours…
«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre, qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux… _Et pourtant, depuis mon enfance… je n'ai pas eu d'autre nom. C'est pour cela que j'aurais été bien heureuse qu'Agricol profitât de l'occasion de ma fête pour m'appeler une seule fois de mon modeste nom… Madeleine.
* * * * *
«Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.»
Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d'une simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:
«… Je viens d'assister à l'enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine… Son père, ouvrier tapissier, est allé travailler au mois, loin de Paris… Elle est morte à dix- neuf ans, sans parents autour d'elle… Son agonie n'a pas été douloureuse; la brave femme qui l'a veillée jusqu'au dernier moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononcé d'autres mots que ceux-ci:
— Enfin… Enfin… «Et cela _comme avec contentement, _ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose… et si jolie… si fraîche… des cheveux blonds, doux comme de la soie! mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a tuée… Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par les émanations des laines[7]… son métier étant d'autant plus malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche et fréquente:
«— Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.
«— Mais change d'état, lui disais-je.
«— Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait- elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis prise, je le sens bien… Il n'y a pas de ma faute, ajoutait la bonne créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort… on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le chômage.
«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:
«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle échantillon, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol, _et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de ravages que celle de la laine à la chaux.»
«— Enfin… Enfin…
«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les eaux-fortes, dans la _céruse _et dans le minium, entre autres, gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.
«— Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils partent pour ces ateliers meurtriers? Nous allons à l'abattoir!
«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.
«— Et cela se passe de nos jours!… lui ai-je dit le coeur navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger ainsi un pain homicide?
«— Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour le faire vivre… personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la politique… On se trompe, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE!
«… Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le pauvre… et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes, ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?… Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime de cette insuffisance?
«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?… à quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Créateur.»
«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance _de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?
«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers… ou à écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s'il le passait au cabaret?
«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent, lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du monde!… En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide, farouche et implacable?
«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune. Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes, bien des larmes dévorées en secret… Qu'ils ne s'effrayent donc pas… En s'éclairant… en devenant leur égal en intelligence, le peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et bons… à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et méchants.
«… Quel bonheur!… quel beau jour! Je ne me possède pas de joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh! oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux… et, à moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais volontairement qu'il fait le mal.
«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.
«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dételé, mais portant son harnais… De temps à autre le cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer… L'enfant n'ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride; le cheval restait immobile… Alors le pauvre petit s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes… en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.
«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage, j'avais un parapluie à la main… je m'approchai du cheval, et, avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.
«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera peut-être.
«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied…
L'enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s'écria d'une voix désespérée:
«— Au secours!… au secours!…
«Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attroupèrent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au cheval rétif, qui se releva… mais dans quel état, grand Dieu! sans son harnais!
«— Mon maître me battra, s'écria le pauvre enfant en redoublant de sanglots: je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé… Mon maître me battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!… je n'ai plus ni père ni mère.
«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s'écria d'un air attendri:
«— Plus de père! plus de mère!… Ne te désole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes commères sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et tête nue par un temps pareil.
«Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena l'enfant et le cheval; les uns s'occupèrent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste; en un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manière d'avertissement, dit à l'enfant, qui, regardant tour à tour et ses bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d'un conte de fées:
«— Où demeure ton maître, mon garçon?
«— Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix émue et tremblante de joie.
«— Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif à un enfant de ton âge.
«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la marchande en ôtant sa casquette:
«— Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?
«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du coeur chez cet enfant.
«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.
«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni mère!…» Malheureux enfant!… c'est vrai, ni père ni mère… me disais-je… Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de quelques guenilles et le maltraite… couchant sans doute dans le coin d'une écurie… pauvre petit! il est encore doux et bon, malgré la misère et le malheur… Je l'ai bien vu, il était plus reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait… Mais peut- être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera, s'aigrira… Puis viendra l'âge des passions… puis les excitations mauvaises…
«Ah!… chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte et respectable.
«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingénument croyante.
«— Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en purgatoire…
«Bonne mère… âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru au purgatoire.
«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte- Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer…»
Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal, tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:
«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme son visage; elle se nomme Florine… Je ne suis rien, je ne possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse… Hélas! je suis réduite à faire des voeux pour elle… seulement des voeux… car je ne puis rien… que me souvenir et l'aimer.»
Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines, la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de soustraction.