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Le juif errant - Tome II

LE JUIF ERRANT (continued 15)

Reading edition

— Le respecter?… non… car c'est une injustice qui le cause.

— Assez… monsieur… assez.

— Et non content de vous tourmenter ainsi, s'écria Dagobert, ne se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?… et ce n'est pas pour cela que je vous les ai amenées du fond de la Sibérie…

— Des reproches!…

— Oui; car la véritable ingratitude envers moi, c'est de rendre vos filles malheureuses…

— Sortez à l'instant, sortez, monsieur! s'écria le maréchal, complètement hors de lui, et si effrayant de colère et de douleur, que Dagobert, regrettant d'avoir été trop loin, reprit:

— Mon général, j'ai tort. Je vous ai peut-être manqué de respect… pardonnez-moi… mais…

— Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul, répondit le maréchal en se contenant avec peine.

— Mon général… un mot…

— Je vous demande en grâce de me laisser seul… je vous le demande comme un service… Est-ce assez? dit le maréchal en redoublant d'efforts pour se contraindre.

Et une grande pâleur succédait à la vive rougeur qui, pendant cette scène pénible, avait enflammé les traits du maréchal. Dagobert, effrayé de ce symptôme, redoubla d'instances.

— Je vous en supplie, mon général, dit-il d'une voix altérée, permettez-moi… pour un moment, de…

— Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur, dit le maréchal en faisant un pas vers la porte.

Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas insister; il baissa la tête, accablé, désespéré, regarda encore un instant le maréchal en silence et d'un air suppliant; mais à un nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le père de Rose et de Blanche, le soldat sortit à pas lents…

* * * * *

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de Dagobert lorsque le maréchal, qui, après un sombre silence, s'était plusieurs fois approché de la porte de l'appartement de ses filles avec une hésitation remplie d'angoisse, fit un violent effort sur lui-même, essuya la sueur froide qui baignait son front, tâcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre où s'étaient réfugiées Rose et Blanche.

XLIII. L'épreuve.

Dagobert avait eu raison de défendre ses enfants, ainsi qu'il appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les appréhensions du maréchal au sujet de la tiédeur d'affection qu'il reprochait à ses filles étaient malheureusement justifiées par les apparences. Ainsi qu'il l'avait dit à son père, ne pouvant s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants éprouvaient en sa présence, il cherchait en vain la cause de ce qu'il appelait leur indifférence. Tantôt, se reprochant amèrement de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mère lui avait causée, il craignait de leur avoir ainsi laissé croire qu'elles étaient incapables de le consoler; tantôt il craignait de ne pas s'être montré assez tendre, assez expansif envers elles, de les avoir glacées par sa rudesse militaire; tantôt enfin il se disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vécu loin d'elles, il devait leur être presque étranger. En un mot, les suppositions les moins fondées se présentaient en foule à son esprit, et dès que de pareils germes de doute, de défiance ou de crainte sont jetés dans une affection, tôt ou tard ils se développent avec une ténacité funeste. Pourtant, malgré cette froideur dont il souffrait tant, l'affection du maréchal pour ses filles était si profonde, que le chagrin de les quitter encore causait seul les hésitations qui désolaient sa vie, lutte incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait comme sacré.

Quant au fatal effet des calomnies assez habilement répandues sur le maréchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons d'armes, pussent y ajouter quelque créance, elles avaient été propagées par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces bruits odieux, qui, joints à d'autres blessures vives faites à son coeur, comblaient l'exaspération du maréchal.

Emporté par la colère, par la surexcitation que lui causaient ces _coups d'épingle _incessants, comme il disait, choqué de quelques paroles de Dagobert, il l'avait rudoyé; mais après le départ du soldat, dans le silence de la réflexion, le maréchal, se rappelant l'expression convaincue, chaleureuse, du défenseur de ses filles, avait senti s'éveiller dans son esprit quelque doute sur la froideur qu'il lui reprochait; et, après avoir pris une résolution terrible, dans le cas où cette épreuve confirmerait ses doutes désolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.

Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et toutes tremblantes.

Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire:

— Mes enfants… je souffre… je viens à vous, rassurez-moi!… ou je meurs…

L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour ainsi dire si parlante, que, le premier mouvement de crainte surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se continrent.

Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui, n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent muettes, immobiles et tremblantes.

À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.

— Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:

— Bonjour, mes enfants…

— Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.

— Je n'ai pu vous voir… hier, dit le maréchal d'une voix altérée; j'ai été si occupé… voyez-vous… il s'agissait d'affaires graves… de choses… relatives au service… Enfin, vous ne m'en voulez pas… de vous avoir négligées? Et il tâcha de sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière, après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?…

— Oui, mon père… dit Blanche en baissant les yeux.

— Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi… vous vous consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?

— Nous serions bien chagrines… si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous… dit Rose en se souvenant de l'écrit anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à leur père.

À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus du peu d'affection de ses filles pour lui.

— C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles… Que je parte… que je reste… peu leur importe! Non… non… je ne suis rien pour elles, puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la dernière fois… l'instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait…

Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir, que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et tous trois s'étaient enfin compris… Un choc sympathique avait tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs…

Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.

En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions lui manquèrent… Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis enfin il s'écria:

— Je les ai retrouvées… ou plutôt… non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m'aimaient… Oh! je n'en doute plus à cette heure… Elles m'aimaient… elles n'osaient pas… me le dire… je leur imposais… Et moi qui croyais… mais c'est ma faute… Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en face… que cela me fasse revivre tout à fait.

— Oh mon père… vous nous aimez donc autant que nous vous aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.

— Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être auprès de vous?

— Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien tristes de ne pouvoir les dépenser.

— Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas?

— Oui… vous le pourrez… vous le pourrez, dit le maréchal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait… mes enfants?… Mais non, non, ne me répondez pas… assez du passé… je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations… vous les avez interprétées d'une façon… cela vous a attristées… moi, de mon côté… votre tristesse, vous concevez… je l'ai interprétée… parce que… Mais tenez, je ne fais pas attention à un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela m'étourdit… cela m'éblouit… c'est le vertige de la joie.

— Oh! regardez-nous, mon père… regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.

— Et vous y lirez bonheur pour nous… et amour pour vous, mon père, ajouta Blanche.

— Vous… vous… dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche, qu'est-ce que cela signifie?… Voulez-vous bien me dire _toi… _Je dis vous, moi, parce que vous êtes deux.

— Mon père… ta main, dit Blanche en prenant la main de son père, et le mettant sur son coeur.

— Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du maréchal.

— Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit Rose.

Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et précipitées.

— Ah! oui… le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.

Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert, accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des genoux de son maître.

Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme; lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses larmes:

— Je vous… le disais… bien, moi!…

— Silence… lui dit le maréchal en lui faisant un signe d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.

Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.

Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat- Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés, tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un plumeau.

Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant, sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne humeur:

— Que veux-tu, mon garçon?

— Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte que son plumeau s'échappa de dessous son bras.

Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.

— Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.

— Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.

— Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un panier, que M. Robert le demandait.

À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux jeunes filles redoublèrent.

Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour enlever Napoléon II.

Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:

— Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.

— Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à terre.

Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:

— Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants… même pour M. Robert.

— Oh! tant mieux, mon père!… s'écria gaiement Blanche, car M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.

— Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.

— Oui, mon père… là… sur la table, dit vivement Rose en indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea rapidement.

Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée inespérée.

Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:

— Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant d'entrer ici?

— À quoi étiez-vous décidé, mon général?

— À me brûler la cervelle… C'est à mes enfants que je dois la vie… Et le maréchal continua d'écrire.

À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours à voix basse:

— Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets… J'avais ôté les capsules… Le maréchal se retourna vivement vers lui en le regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête affirmativement et ajouta:

— Dieu merci!… c'est fini de ces idées-là… Pour toute réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et lui dit:

— Remets cela à M. Robert… je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras:

— Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifié le pauvre M. Robert… Les ai-je bien gagnés?

Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.

* * * * *

À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient à travers l'espace de mystérieuses pensées.

XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.

Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines d'une abbaye autrefois vouée à saint Jean le Décapité.

Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité. Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tête… Cette tête est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.

Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise agite.

Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la brise murmure…

Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparaît une forme humaine…

C'est une femme.

Elle s'avance lentement vers les ruines… elle les atteint… elle foule ce sol autrefois béni… Cette femme est pâle, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.

Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre, cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.

Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des siècles, elle marche… marche… infatigable…

Mais, pour la première fois… elle ressent une lassitude invincible…

Pour la première fois… ses pieds sont endoloris…

Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal, indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent…

Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être humain ne peut vivre…

Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou les eaux impétueuses du torrent…

Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de commun avec l'humanité… celle-là en éprouvait pour la première fois les douleurs…

Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une soif brûlante la dévore…

Elle ressent ces infirmités… elle souffre… et elle ose à peine y croire…

Sa joie serait trop immense…

Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge est en feu… Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un miroir.

Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide…

Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un grand cri… un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grâces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond… elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli… En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, à l'instant peut-être… elle a atteint la maturité de l'âge…

Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et traînait à travers les mondes et les générations cette impérissable jeunesse…

Elle avait vieilli… Elle pouvait enfin aspirer à la mort…

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe…

Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière fervente…

Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui représente saint Jean le Décapité…

La tête que le martyr porte entre ses mains… semble, à travers sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisération et de pitié…

Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête païenne, a demandé le supplice de ce saint!…

Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première fois… depuis tant de siècles… l'immortalité qui pesait sur Hérodiade semble s'adoucir!…

«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le courroux céleste s'apaise enfin… La main du Seigneur me ramène aux pieds de ce saint martyr… c'est à ses pieds que je commence à être une créature humaine… Et c'est pour venger sa mort que le Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle…

«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée… Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi… marche aussi depuis des siècles… celui-là… comme moi, peut-il espérer d'atteindre le terme de sa course éternelle?

«Où est-il, Seigneur… où est-il?… Cette puissance que vous m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin, rendez-le-moi… Seigneur… car, à mesure que je ressens ces infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à l'autre…»

La nuit était venue… obscure… orageuse…

Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.

Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers de sombres nuées, le disque argenté de la lune…

L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue…

Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouillée au milieu des ruines… immobile comme une statue des tombeaux… Et elle eut alors une vision étrange!!!

XLV. Le calvaire.

Telle était la vision d'Hérodiade:

Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpée, s'élève un calvaire.

Le soleil décline ainsi qu'il déclinait lorsque la juive s'est traînée, épuisée de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le Décapité.

Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se détache blanc et pâle sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dégradant à l'horizon…

À l'horizon… où le soleil couchant a laissé de longues traînées d'une lueur sinistre… d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s'étendre, aucune végétation n'apparaît sur ce morne désert, couvert de sable et de cailloux comme le lit séculaire de quelque océan desséché.

Un silence de mort plane sur cette contrée désolée. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pelé, à l'oeil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante curée de la proie qu'ils ont enlevée dans un pays moins sauvage.

Comment ce calvaire, ce lieu de prière, a-t-il été élevé si loin, si loin de la demeure des hommes?

Ce calvaire a été élevé à grand frais par un pécheur repentant; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes… et, pour mériter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne à genoux et, devenu cénobite, il a vécu jusqu'à sa mort au pied de cette croix, à peine abrité sous un toit de chaume depuis longtemps balayé par les vents.

Le soleil décline toujours…

Le ciel devient de plus en plus sombre… les raies lumineuses de l'horizon, naguère empourprées, commencent à s'obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l'incandescence s'éteint peu à peu.

Soudain l'on entend, derrière l'un des versants du calvaire opposé au couchant, le bruit de quelques pierres qui se détachent et tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.

Le pied d'un voyageur qui, après avoir traversé la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarpée, a fait rouler ces cailloux au loin.

Ce voyageur ne paraît pas encore, mais l'on distingue son pas lent, égal et ferme. Enfin… il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.

Ce voyageur est aussi pâle que le Christ en croix: sur son large front, de l'une à l'autre tempe, s'étend une ligne noire.

Celui-là est l'artisan de Jérusalem… L'artisan rendu méchant par la misère, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans pitié pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix, l'avait repoussé de sa demeure… en lui criant durement:

— MARCHE… MARCHE… MARCHE…

Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit à son tour à l'artisan de Jérusalem:

— MARCHE… MARCHE… MARCHE… Et il a marché… éternellement marché… Ne bornant pas là sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide à travers les mondes.

Et c'était pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes… telles que le désert où il traînait alors ses pas; du moins, en traversant cette plaine désolée, en gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funèbre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrière lui… dans les contrées habitées.

Tout le jour, et encore à cette heure, plongé dans le noir abîme de ses pensées, suivant sa route fatale… allant où le menait l'invisible main, la tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, l'homme errant avait traversé la plaine, monté la montagne sans regarder le ciel… sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix.

L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il sentait, au déchirement de son coeur, que de grands périls les menaçaient encore…

Et dans un désespoir amer, profond comme l'Océan, l'artisan de Jérusalem s'assit au pied du calvaire.

À ce moment un dernier rayon de soleil, perçant à l'horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crête de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.

Le juif appuyait alors sur sa main son front penché… Sa longue chevelure, agitée par la brise crépusculaire, venait de voiler sa pâle figure, lorsque, écartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise… lui qui ne pouvait plus s'étonner de rien…

D'un regard avide, il contemplait la longue mèche de cheveux qu'il tenait à la main… Ses cheveux, naguère noirs comme la nuit… étaient devenus gris.

Lui aussi, comme Hérodiade, il avait vieilli.

Le cours de son âge, arrêté depuis dix-huit siècles… reprenait sa marche…

Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc dès lors aspirer à la tombe… Se jetant à genoux, il tendit les mains, le visage vers le ciel… pour demander à Dieu l'explication de ce mystère qui le ravissait d'espérance.

Alors, pour la première fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le Christ en croix qui dominait le calvaire, de même que la juive errante avait fixé son regard sur la paupière de granit du saint martyr.

Le Christ, la tête inclinée sous le poids de sa couronne d'épines, semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de siècles… et qui, à genoux, renversé en arrière, dans une attitude d'épouvante et de prière, tendait vers lui ses mains suppliantes.

— Ô Christ!… s'écria le juif, le bras vengeur du Seigneur me ramène au pied de cette croix si pesante que tu portais, brisé de fatigue… ô Christ! lorsque tu voulus t'arrêter pour te reposer au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma dureté impitoyable, je te repoussai en te disant: «Marche!… marche!…» et voici qu'après ma vie errante je me retrouve devant cette croix… et voici qu'enfin mes cheveux blanchissent… Ô Christ! dans ta bonté divine, m'as-tu donc pardonné? Suis-je donc arrivé au terme de ma course éternelle! Ta céleste clémence m'accordera-t-elle enfin ce repos du sépulcre qui, jusqu'ici, hélas! m'a toujours fui!… Oh! si ta clémence descend sur moi… qu'elle descende aussi sur cette femme… dont le supplice est égal au mien!… Protège aussi les derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur, déjà l'un d'eux, le seul de tous que le malheur eût perverti, a disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expié que lorsque, dans ce monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bonté, ô Seigneur! qui me rend à l'humanité, annonce-t-elle votre clémence et la félicité des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des périls qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien dont leur aïeul voulait combler l'humanité, mériter ainsi leur grâce et la mienne! ou bien, inexorablement condamnés par vous, Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent- ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites, Seigneur, serai-je pardonné avec eux? seront-ils punis avec moi!

En vain le crépuscule avait fait place à une nuit orageuse et noire… le juif priait toujours, agenouillé au pied du calvaire.

XLVI. Le conseil.

La scène suivante se passe à l'hôtel de Saint-Dizier, le surlendemain du jour où a eu lieu la réconciliation du maréchal Simon et de ses filles.

La princesse écoute les paroles de Rodin avec la plus profonde attention. Le révérend père est, selon son habitude, debout et adossé à la cheminée, tenant ses mains plongées dans les poches de derrière de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux ont laissé leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le devant de la cheminée du salon. Une satisfaction profonde se lit sur la face cadavéreuse du jésuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec cette sorte de coquetterie discrète qui convenait à une mère d'Église de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci avait complètement supplanté le père d'Aigrigny dans l'esprit de la dévote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le caractère rude et dominateur de l'ex-socius, imposaient à cette femme altière, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration sincère, presque de l'attrait; il n'était pas même jusqu'à la saleté cynique, jusqu'à la repartie souvent brutale de ce prêtre, qui ne lui agréât, et qui ne fût pour elle une sorte de ragoût dépravé, qu'elle préférait alors de beaucoup aux formes exquises, à l'élégance musquée du beau révérend père d'Aigrigny.

— Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pénétré, car ces gens-là ne se démasquent pas, même entre complices, oui, madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hérem sont excellentes. M. Hardy… l'esprit fort… le libre penseur, est enfin entré dans le giron de notre Église catholique, apostolique et romaine.

Rodin ayant hypocritement nasillé ces derniers mots… la dévote inclina la tête avec respect.

— La grâce a touché cet impie… reprit Rodin, et l'a touché si fort, que, dans son enthousiasme ascétique, il a voulu déjà prononcer les voeux qui l'attachent à notre sainte compagnie.

— Si tôt, mon père? dit la princesse étonnée.

— Nos instituts s'opposent à cette précipitation, à moins cependant qu'il ne s'agisse d'un pénitent qui, se voyant in articulo mortis (à l'article de la mort), considère comme souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit, et de nous abandonner ses biens… pour la plus grande gloire du Seigneur.

— Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi désespérée, mon père?

— La fièvre le dévore; après tant de coups successifs qui l'ont miraculeusement poussé dans la voie du salut, reprit Rodin avec componction, cet homme, d'une nature si frêle et si délicate, est à cette heure presque entièrement anéanti, moralement et physiquement. Aussi les austérités, les macérations, les joies divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus promptement le chemin de la vie éternelle, et il est probable qu'avant quelques jours…

Et le prêtre secoua la tête d'un air sinistre.

— Si tôt que cela, mon père?

— C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses, faire recevoir ce cher pénitent_, in articulo mortis_, membre de notre sainte compagnie, à laquelle, selon la règle, il a abandonné tous ses biens, présents et futurs… de sorte qu'à cette heure il n'a plus à songer qu'au salut de son âme… Encore une victime du philosophisme arrachée aux griffes de Satan.

— Ah! mon père, s'écria la dévote avec admiration, c'est une miraculeuse conversion… Le père d'Aigrigny m'a dit combien vous aviez eu à lutter contre l'influence de l'abbé Gabriel.

— L'abbé Gabriel, reprit Rodin, a été puni de s'être mêlé de ce qui ne le regardait point et d'autres choses encore… J'ai exigé son interdiction… et il a été interdit par son évêque et révoqué de sa cure… On dit qu'afin de passer le temps, il court les ambulances de cholériques pour y distribuer des consolations chrétiennes; on ne peut s'opposer à cela… Mais ce consolateur ambulant sent son hérétique d'une lieue…

— C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins que votre éloquence admirable, irrésistible, pour ruiner les détestables conseils de cet abbé Gabriel, qui s'était imaginé de vouloir ramener M. Hardy à la vie mondaine… En vérité, mon père, vous êtes un saint Chrysostome.

— Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, très peu sensible aux flatteries, gardez cela pour d'autres.

— Je vous dis que vous êtes un saint Chrysostome, mon père, répéta la princesse avec feu; car, comme lui vous méritez le surnom de saint Jean Bouche d'or.

— Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalité en haussant les épaules, moi une bouche d'or!… j'ai les lèvres trop livides et les dents trop noires… Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.

— Mais, mon père…

— Mais, madame, on ne me prend pas à cette glu-là, moi, reprit durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.

— Que votre modestie me pardonne, mon père, dit humblement la dévote, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner mon admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prédit… ou prévu il y a peu de mois, voici déjà deux membres de la famille Rennepont désintéressés dans la question de l'héritage…

Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif en l'entendant formuler ainsi la position des deux défunts héritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son ascétisme homicide, n'appartenait plus au monde.

La dévote continua:

— L'un de ces hommes, misérable artisan, a été conduit à sa perte par l'exaltation de ses vices… vous avez conduit l'autre dans la voie du salut en exaltant ses qualités aimantes et tendres. Soyez donc glorifié dans vos prévisions, mon père, car, vous l'avez dit: «C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver à mon but.»

— Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin. Et votre nièce? et les deux filles du maréchal Simon? Ces personnes-là ont-elles fait aussi une fin chrétienne, ou sont- elles désintéressées de la question de l'héritage, pour nous glorifier sitôt?

— Non, sans doute.

— Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps à nous congratuler du passé; songeons à l'avenir… Le grand jour approche, le 1er juin n'est pas loin… fasse le ciel que nous ne voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent continuer de vivre dans l'impénitence jusqu'à cette époque et posséder cet énorme héritage… objet de nouvelles perditions entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son Église entre les mains de notre compagnie.

— Il est vrai, mon père…

— À propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au sujet de votre nièce?

— Je les ai vus, mon père; et, si incertaine que soit la chance dont je vous ai parlé, elle est à tenter; je saurai aujourd'hui, je l'espère, si légalement cela est possible…

— Peut-être alors, dans le milieu où cette nouvelle condition la placerait, trouverait-on… moyen d'arriver… à… sa _conversion! _dit Rodin avec un étrange et hideux sourire; car jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapprochée de cet Indien, le bonheur de ces deux païens paraît inaltérable et étincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre… pas même la dent de Faringhea… Mais espérons que le Seigneur fera justice de ces vaines et coupables félicités.

Cet entretien fut interrompu par le père d'Aigrigny; il entra dans le salon d'un air triomphant et s'écria de la porte:

— Victoire!

— Que dites-vous? demanda la princesse.

— Il est parti… cette nuit, dit le père d'Aigrigny.

— Qui cela?… fit Rodin.

— Le maréchal Simon, répondit le père d'Aigrigny.

— Enfin… dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.

— C'est sans doute son entretien avec le général d'Havrincourt qui aura comblé la mesure, s'écria la dévote; car, je le sais, il a eu une entrevue avec le général, qui, comme tant d'autres, a cru aux bruits plus ou moins fondés que j'avais fait répandre… Tout moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en manière de correctif.

— Avez-vous quelques détails? dit Rodin.

— Je quitte Robert, dit le père d'Aigrigny; son signalement, son âge, peuvent se rapporter à l'âge et au signalement du maréchal; celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a profondément surpris votre émissaire.

— Laquelle? dit Rodin.

— Jusqu'alors, il avait eu sans cesse à combattre les hésitations du maréchal; il avait, en outre, remarqué son air sombre, désespéré… Hier, au contraire, il lui a trouvé un air si heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empêcher de lui demander la cause de ce changement.

— Eh bien! dirent à la fois Rodin et la princesse, étrangement surpris.

—» Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a répondu le maréchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir sacré.»

Les trois acteurs de cette scène se regardèrent en silence.

— Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du maréchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.

— Je m'y perds, dit Rodin en réfléchissant; mais il m'importe, il est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses filles… A-t-il emmené ce maudit soldat?

— Non… dit le père d'Aigrigny, malheureusement non… mis en défiance et instruit par le passé, il va redoubler de précautions, et un homme qui aurait pu, dans un cas désespéré, nous servir contre lui… vint d'être frappé par la contagion.

— Qui donc cela? demanda la princesse.

— Morok… Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout, partout… et il est perdu, car, s'il échappe à la contagion, il est à craindre qu'il ne succombe à un mal horrible et incurable.

— Que dites-vous?…

— Il y a peu de jours, il a été mordu par un des molosses de sa ménagerie, et le lendemain la rage s'est déclarée chez le chien.

— Ah! c'est affreux! s'écria la princesse. Et où est ce malheureux?

— On l'a transporté dans une des ambulances provisoires établies à Paris, car le choléra seul s'est déclaré chez lui jusqu'à présent… et, je le répète, c'est un double malheur, car c'était un homme dévoué, décidé et prêt à tout… Or, le soldat, gardien des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui seul cependant on peut arriver aux filles du maréchal Simon.

— C'est évident, dit Rodin d'un air pensif.

— Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau éveillé ses soupçons, ajouta le père d'Aigrigny et…

— À propos de lettres anonymes, dit tout à coup Rodin en interrompant le père d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que vous sachiez; je vous dirai pourquoi.

— De quoi s'agit-il?

— Outre les lettres que vous savez, le maréchal Simon en a reçu nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les moyens possibles, on tâchait d'exaspérer son irritation contre vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous haïr, et en le raillant de ce que votre caractère sacré vous mettait à l'abri de sa vengeance.

Le père d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'écria en rougissant malgré lui:

— Mais dans quel but… Votre Révérence a-t-elle agi ainsi?

— D'abord, afin de détourner de moi les soupçons qui pouvaient être éveillés par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du maréchal jusqu'au délire, en lui rappelant sans cesse et les justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilité où il était de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de chagrins, de colère, d'irritation, que les brutales passions de cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le pousser à cette folle entreprise, qui est la conséquence et la punition de son idolâtrie pour un misérable usurpateur.

— Soit, dit le père d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai observer à Votre Révérence qu'il était un peu dangereux d'exciter ainsi le maréchal Simon contre moi.

— Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perçant sur le père d'Aigrigny.

— Parce que le maréchal, poussé hors des bornes, ne se souvenant que de notre haine mutuelle… pouvait me chercher, me rencontrer…

— Eh bien! après? fit Rodin.

— Eh il pouvait oublier… que je suis prêtre… et…

— Ah! vous avez peur?… dit dédaigneusement Rodin en interrompant le père d'Aigrigny.

À ces mots de Rodin: «Vous avez peur» le révérend père bondit sur sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:

— Votre Révérence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur… oui… Dans une circonstance pareille… J'aurais peur d'oublier que je suis prêtre… et de trop me souvenir que j'ai été soldat.

— Vraiment? dit Rodin avec un souverain mépris… vous en êtes encore là… à ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane n'a pas éteint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'étais bien sûr de détraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un tambour, en prononçant quelques mots magiques pour ces batailleurs stupides: Honneur militaire… serment… Napoléon II, ainsi, ce sabreur, s'il se fût porté contre vous à quelque acte de violence, il vous eût fallu faire un grand effort pour rester calme?

Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend père.

— Il est inutile, je crois, à Votre Révérence, de faire des suppositions semblables, dit le père d'Aigrigny en contenant difficilement son agitation.

— Comme votre supérieur, reprit sévèrement Rodin, j'ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon avait levé la main sur vous…

— Monsieur! s'écria le révérend père.

— Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prêtres, dit durement Rodin. Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant difficilement sa colère.

— Je vous demande, reprit obstinément Rodin, quelle aurait été votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?

— Assez! de grâce, dit le père d'Aigrigny, assez!

— Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux joues? reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.

Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés, était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'un outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait profondément attentif aux symptômes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.

La dévote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius, _trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse, sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.

Enfin le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid, répondit à Rodin d'un ton calme et contraint:

— Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la résignation de l'humilité.

— Et certainement le Seigneur écouterait vos voeux, dit froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter sur le père d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le maréchal Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité… Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et perçant sur le révérend père, s'il revenait… vous sauriez, je n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses violences, tout ce qu'il y a de résignation et d'humilité dans une âme vraiment chrétienne.

Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre entra portant sur un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il remit à la princesse, après quoi il sortit.

Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt une satisfaction cruelle éclata sur son visage.

— Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être menacée de la plus complète misère… Elle si prodigue… quel bouleversement dans toute sa vie!…

— Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère indomptable… dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable, murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.

— Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en réfléchissant.

— Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père d'Aigrigny.

— Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!… que son audace doit être à son comble; oui… oui… je la connais. Je lui écrirai de telle sorte… qu'elle viendra.

— Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.

— N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra. Et, une fois sa fierté en jeu… on peut beaucoup espérer.

— Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les défiances sont éveillées… il n'y a pas un moment à perdre.

— Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront notés, et bien notés…

— Dans ces circonstances, reprit Rodin, le départ du maréchal donne toute latitude; il faut agir immédiatement sur ses filles.

— Mais comment? dit la princesse.

— Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les étudier… ensuite on agira en conséquence.

— Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le père d'Aigrigny.

— Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le soldat et le mettre des nôtres.

— Lui!… Cet espoir est insensé! s'écria le père d'Aigrigny; vous ne connaissez pas cet homme.

— Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les épaules. Mlle de Cardoville ne m'a-t-elle pas présenté à lui comme son libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme l'âme de cette machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique impériale… sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?… n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?

— Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nièce maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous- même, mon père…

— Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin. Soit. Mais a-t-elle dit cela au maréchal? M'a-t-elle nommé à lui? et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris cette circonstance à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi dévoilé… nous verrons… mais je tenterai d'abord d'être accueilli en ami.

— Quand cela? dit la dévote.

— Demain matin, répondit Rodin.

— Grand Dieu! mon cher père, s'écria Mme de Saint-Dizier avec crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde…

— Je prends toujours garde, madame… J'ai eu raison de compagnons plus terribles que lui… du choléra, par exemple. Et le jésuite sourit en montrant ses dents noires…

— Mais, s'il vous traite en ennemi… il refusera de vous recevoir; de quelle manière parviendrez-vous jusqu'aux filles du maréchal Simon? dit le père d'Aigrigny.

— Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y parvenir… j'y parviendrai.

— Mon père, dit tout à coup la princesse en réfléchissant, ces jeunes filles ne m'ont jamais vue… si, sans me nommer… je pouvais m'introduire auprès d'elles?

— Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines… À tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps… alors seulement, une fois mon plan bien arrêté, votre concours pourra m'être utile… En tous cas… veuillez être prête demain matin, afin de m'accompagner, madame.

— Où cela, mon père?

— Chez le maréchal Simon.

— Chez lui?

— Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprès des jeunes filles; pendant ce temps-là, vous m'attendrez à quelques pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.

— Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.

— Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, répondit Rodin. Quant à vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au père d'Aigrigny, faites à l'instant partir pour Vienne la note qui était prête, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la prochaine arrivée du maréchal. Tout est prévu. Ce soir, j'écrirai plus amplement.

Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la maison du maréchal Simon.

XLVII. Le bonheur.

Depuis deux jours le maréchal Simon est parti. Il est huit heures du matin. Dagobert, marchant avec de grandes précautions sur la pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le salon qui conduit à la chambre à coucher de Rose et de Blanche, et va discrètement coller son oreille à la porte de l'appartement des jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son maître, et semble marcher avec autant de précaution que lui.

La figure du soldat est inquiète, préoccupée; tout en s'approchant, il dit à demi-voix:

— Pourvu que ces chères enfants n'aient rien entendu… cette nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet événement que le plus tard possible. Cela serait capable de les attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur père pour elles!… Elles ont si bravement supporté son départ… Aussi, pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette nuit! elles en seraient trop affligées!

Puis, prêtant encore l'oreille, le soldat reprit:

— Je n'entends rien… rien… Elles toujours éveillées de si bonne heure… c'est peut-être le chagrin.

Les réflexions de Dagobert furent interrompues par deux éclats de rire d'une fraîcheur charmante qui retentirent tout à coup dans l'intérieur de la chambre à coucher des jeunes filles.

— Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit Dagobert en respirant plus à l'aise; probablement elles ne savent rien.

Bientôt les éclats de rires redoublèrent tellement, que le soldat, ravi de cet accès de gaieté si rare chez ses enfants, se sentit d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en pensant que les orphelines avaient retrouvé l'heureuse sérénité de leur âge; puis, passant de l'attendrissement à la joie, l'oreille toujours collée contre la porte, le corps à demi penché, les mains appuyées sur ses genoux, Dagobert, épanoui, rayonnant, les lèvres relevées par une expression de jovialité muette, hochant un peu la tête, accompagna de son rire muet les éclats d'hilarité croissante des jeunes filles… Enfin, comme rien n'est plus contagieux que la gaieté, et que le digne soldat se pâmait d'aise, il finit par rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur. Rabat-Joie n'avait jamais vu son maître dans un tel accès de jovialité; il regarda d'abord avec un profond et silencieux étonnement, puis il se mit à japper d'un air interrogatif.

À cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrêta tout à coup, et une voix fraîche, encore un peu tremblante de joyeuse émotion, s'écria:

— C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous éveiller?

Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant près de la porte comme un chien couchant, répondit par un léger grognement à l'appel de sa jeune maîtresse.

— Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait à peine un nouvel accès d'hilarité, vous êtes bien matinal!

— Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plaît, monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche.

— Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passées, dit tout à coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette facétie d'un immense éclat de rire.

Un léger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit:

— Bonjour Dagobert.

— Bonjour, mes enfants… Vous êtes bien paresseuses aujourd'hui, sans reproche.

— Ce n'est pas notre faute, notre chère Augustine n'est pas encore entrée chez nous, dit Rose; nous l'attendons.

— Nous y voilà, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent soucieux.

Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrassé, car le digne homme savait mal mentir:

— Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin… de très bonne heure… elle est allée à la campagne pour… pour affaires… elle ne reviendra que dans quelques jours… ainsi, pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.

— Cette bonne madame Augustine… reprit la voix de Blanche avec intérêt. Ce n'est pas quelque chose de fâcheux pour elle qui l'a fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert?

— Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, répondit le soldat; pour voir… un de ses parents…

— Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous t'appellerons, tu pourras entrer.

— Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'éloignant; puis il pensa:

— Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si bête et si bavard, qu'il peut tout éventer.

Le nom du niais supposé servira de transition naturelle pour faire connaître la cause de la folle gaieté des deux soeurs; elles riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.

Les deux jeunes filles s'étaient levées et habillées, se servant mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiffé et peigné Blanche; c'était au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux jeunes filles, ainsi groupées, offraient un tableau rempli de grâce. Rose était assise devant une toilette; sa soeur, debout derrière elle, lissait ses beaux cheveux bruns. Âge heureux et charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie présente fait vite oublier les chagrins passés. Et puis, les orphelines éprouvaient plus que de la joie, c'était du bonheur, oui, un bonheur profond désormais inaltérable; leur père les adorait; leur présence, loin de lui être pénible, le ravissait. Enfin rassuré lui-même sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus, grâce à elles, aucun chagrin à redouter. Pour les trois êtres, ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que pouvait être une séparation momentanée?

Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaieté des deux soeurs, malgré le départ de leur père et l'expression enjouée, heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles refleurissaient déjà leurs couleurs naguère mourantes; leur foi dans l'avenir donnait à leur physionomie quelque chose de résolu, de décidé qui ajoutait un charme piquant à leurs traits enchanteurs.

Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prévint et le lui rendit en disant:

— S'il s'était cassé, tu l'aurais mis dans le panier aux anses.

Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, à ces mots qui faisaient allusion à une admirable jeannoterie de Jocrisse.

Le niais supposé avait cassé l'anse d'une tasse et, la gouvernante des jeunes filles le réprimandant, il avait répondu: «Soyez tranquille, madame, j'ai mis l'anse dans le panier aux anses.

_— _Le panier aux anses?

— Oui, madame c'est là où je serre toutes les anses que je casse et que je casserai.»

— Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises!

— C'est que c'est si drôle aussi! reprit Blanche; comment y résister?

— Tout ce que je regrette… c'est que notre père ne nous entende pas rire ainsi.

— Il était si heureux de nous voir gaies!

— Il faudra lui écrire aujourd'hui l'histoire du panier aux anses.

— Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence.

— Lui écrire… Ma soeur… mais non… tu le sais bien, il nous écrira, lui… mais nous ne pouvons pas lui répondre.

— C'est vrai… Alors… une idée. Écrivons-lui toujours, à son adresse ici. Dagobert mettra les lettres à la poste et, à son retour, notre père lira notre correspondance.

— Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui conter, puisqu'ils les aime!…

— Et nous aussi… Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux que d'être gaies.

— Oh! certes… les dernières paroles de notre père nous ont donné tant de courage, n'est-ce pas, soeur?

— Moi, en l'écoutant, je me sentais intrépide au sujet de son départ.

— Et quand il nous a dit: «Mes enfants, je vais vous confier… ce que je puis vous confier… J'avais à remplir un devoir sacré… pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me résoudre à vous abandonner… cependant ma conscience était inquiète, agitée; le chagrin abat tellement que je n'avais pas la force de prendre une décision, et les jours se passaient ainsi dans les hésitations remplies d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout à coup ces irrésolutions ont cessé, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un devoir à un autre et de me préparer ainsi un remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs à la fois, devoirs sacrés tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec coeur, avec bonheur.»

— Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'écria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre père; rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son absence.

— N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre père nous le disait encore: «Au lieu d'être chagrines de mon départ, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fières. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de généreux. Tenez, figurez-vous qu'il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprimé, abandonné de tous; que le père de cet orphelin ait été mon bienfaiteur, que je lui aie juré de me dévouer à son fils… et que les jours de son fils soient menacés!… Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin?

— Oh! non, non, brave père, avons-nous répondu, nous ne serions pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sûr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil: «C'est pour accomplir un noble et grand devoir que notre père nous a quittées; aussi il nous est doux de l'attendre.»

— Comme c'est beau, comme cela soutient, l'idée du devoir… du dévouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela donne à notre père le courage de nous quitter sans chagrin, et à nous le courage d'attendre gaiement son retour.

— Et puis, de quel calme nous jouissons à cette heure! Ces rêves affligeants qui nous présageaient de si tristes événements ne nous tourmentent plus.

— Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur…

— Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles.

— Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes maintenant; notre père au milieu de nous, toi d'un côté, moi de l'autre, et…

— Dagobert à l'avant-garde, Rabat-Joie à l'arrière-garde: donc l'armée sera complète. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la jeune fille, et Dagobert parut à la porte du salon, qu'il entrebâilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil indiscret avait quelque peu écouté les jeunes filles avant de se montrer.

— Ah! tu nous écoutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, où toutes deux embrassèrent affectueusement le soldat.

— Je crois bien, que je vous écoutais, et je ne regrettais qu'une chose, c'était de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves filles, voilà comme je vous aime… un peu crânes, mordieu! et disant au chagrin: Allons, demi-tour à gauche… assez causé… fichtre!

— Bon… tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit Rose à sa soeur en riant.

— Eh! eh! ma foi, de temps en temps… je ne dis pas non, reprit le soldat; ça soulage, ça calme; car si, pour supporter des tremblements de misère, on ne pouvait pas jurer les cinq cent mille noms de…

— Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si Mme Augustine t'entendait…

— Pauvre gouvernante, si douce, si timide!… reprit Blanche.

— Quelle peur tu lui ferais!

— Oui, dit Dagobert en tâchant de cacher son embarras renaissant; mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est… partie pour la campagne.

— Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intérêt, elle nous a dit, à propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent coeur.

— Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous disait: «Ah! mesdemoiselles, auprès de l'affection de M. Dagobert, je sais que mon attachement si récent doit vous paraître bien peu de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens le droit _de me dévouer aussi pour vous.»

— Sans doute, sans doute, c'était… c'est un coeur d'or, dit Dagobert puis il ajouta tout bas:

— C'est comme un fait exprès, voilà qu'elles mettent la conversation sur cette pauvre femme…

— Du reste, mon père l'a bien choisie, reprit Rose, elle est veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui…

— Du temps que nous étions tristes, dit Blanche, il fallait voir ses inquiétudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien timidement pour nous consoler.

— Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et nous le lui rendons bien… et, à ce sujet, tu ne sais pas, Dagobert? nous avons un projet dès que notre père sera de retour…

— Tais-toi donc, ma soeur… reprit Blanche en riant, Dagobert ne nous gardera pas le secret.

— Lui?

— N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert?

— Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrassé, vous ferez bien de ne rien dire…

— Tu ne peux donc rien cacher à Mme Augustine?

— Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement en menaçant le soldat du bout du doigt, je vous soupçonne d'avoir fait le coquet auprès de notre bonne gouvernante.

— Moi… coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert en prononçant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs partirent d'un grand éclat de rire. Leur hilarité était au comble lorsque la porte s'ouvrit.

Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonçant à haute voix:

— Monsieur Rodin. En effet, le jésuite se glissa précipitamment dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une fois entré, il crut la partie gagnée, et ses yeux de reptile étincelèrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux soeurs et la colère du soldat à cette visite imprévue. Courant à Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'écria:

— Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici… sans me prévenir?

— Grâce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant à genoux, et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant.

— Va-t'en… sors d'ici, et vous aussi… et vous surtout! ajouta le soldat d'un air menaçant en se retournant vers Rodin, qui déjà s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne.

— Je suis à vos ordres, mon cher monsieur… dit humblement le prêtre en s'inclinant, mais sans bouger de place.

— T'en iras-tu, criait le soldat à Jocrisse, toujours agenouillé, car, grâce à l'avantage de cette position, cet homme savait pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pût le mettre à la porte.

— Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon d'avoir conduit ici monsieur sans vous prévenir; mais, hélas! j'ai la tête perdue à cause du malheur qui est arrivé à Mme Augustine…

— Quel malheur? s'écrièrent aussitôt Rose et Blanche, en s'approchant vivement de Jocrisse avec inquiétude.

— T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le collet pour le forcer à se relever.

— Parlez… parlez… reprit Blanche en s'interposant entre le soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arrivé à Mme Augustine?

— Mademoiselle, se hâta de dire Jocrisse, malgré les bourrades du soldat, Mme Augustine a été attaquée cette nuit du choléra, et on l'a…

Jocrisse ne put achever, Dagobert lui asséna dans la mâchoire le plus glorieux coup de poing qu'il eût donné depuis longtemps; et puis, usant de sa force encore redoutable pour son âge, l'ancien grenadier à cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins, l'envoya rouler dans la pièce voisine. Se retournant alors vers Rodin, les joues animées, l'oeil étincelant de colère, Dagobert lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix courroucée:

— À votre tour… si vous ne filez pas… et rondement…

— À vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se dirigeant à reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes filles.

XLVIII. Le devoir.

Rodin, opérant lentement sa retraite sous le feu des regards courroucés de Dagobert, gagnait la porte à reculons en jetant des regards obliques et pénétrants sur les orphelines visiblement émues par l'indiscrétion calculée de Jocrisse (Dagobert lui avait ordonné de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de leur gouvernante; le niais supposé avait, à tout hasard, fait le contraire de l'ordre qu'on lui avait donné).

Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit:

— Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit attaquée du choléra?

— Non… je ne sais pas… je ne crois pas… répondit le soldat avec hésitation; d'ailleurs, que vous importe?…

— Dagobert… tu veux nous cacher… un malheur, dit Blanche: je me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout à l'heure, tu nous parlais de notre gouvernante.

— Si elle est malade… nous ne devons pas l'abandonner, elle a eu pitié de nos chagrins, nous devons avoir pitié de ses souffrances.

— Viens, ma soeur… allons dans sa chambre, dit Blanche en faisant un pas vers la porte, où Rodin s'était arrêté prêtant une attention croissante à cette scène imprévue, qui semblait le faire si profondément réfléchir.

— Vous ne sortirez pas d'ici, dit sévèrement le soldat s'adressant aux deux soeurs.

— Dagobert, dit Blanche avec fermeté, il s'agit d'un devoir sacré, il y aurait lâcheté à y manquer.

— Je vous dis que vous ne sortirez pas… dit le soldat en frappant du pied avec impatience.

— Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins résolu que sa soeur, et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un vif incarnat, notre père, en nous quittant, nous a donné un admirable exemple de dévouement au devoir… il ne nous pardonnerait pas d'avoir oublié sa leçon.

— Comment! s'écria Dagobert hors de lui en s'avançant vers les deux soeurs pour les empêcher de sortir, vous croyez que si votre gouvernante avait le choléra, je vous laisserais aller près d'elle sous prétexte de devoir?… Votre devoir est de vivre, et de vivre heureuses pour votre père… et pour moi, par-dessus le marché… Ainsi, plus un mot de cette folie.

— Nous ne courons aucun danger à aller auprès de notre gouvernante dans sa chambre, dit Rose.

— Eh, y eût-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non plus hésiter. Ainsi, Dagobert, sois bon… laisse-nous passer.

Tout à coup Rodin, qui avait écouté ce qui précède avec une attention méditative, tressaillit; son oeil brilla, et un éclair de joie sinistre illumina son visage.

— Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous ce que tu nous reproches de faire pour une autre.

Dagobert avait, jusque-là, pour ainsi dire barré le passage au jésuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; après un moment de réflexion, il haussa les épaules, s'effaça et dit avec calme:

— J'étais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles… allez… si vous trouvez Mme Augustine dans la maison… je vous permets de rester auprès d'elle…

Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux jeunes filles restèrent immobiles et indécises.

— Si notre gouvernante n'est pas ici… où est-elle donc? dit Rose.

— Vous croyez peut-être que je vais vous le dire, après l'exaltation où je vous vois!

— Elle est morte!… s'écria Rose en pâlissant.

— Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non… sur votre père, je vous jure que non… seulement, à la première atteinte de la maladie, elle a demandé à être transportée hors de la maison… craignant la contagion pour ceux qui l'habitent.

— Bonne et courageuse femme… dit Rose avec attendrissement, et tu ne veux pas…

— Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'écria le soldat en frappant du pied avec colère; puis se rappelant que la malheureuse indiscrétion de Jocrisse causait seule ce fâcheux incident, il ajouta avec une fureur concentrée:

— Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin- là…

Ce disant, il se retourna vers la porte, où Rodin se tenait silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilité habituelle les funestes espérances qu'il venait de concevoir.

Les deux jeunes filles, ne doutant plus du départ de leur gouvernante, et persuadées que Dagobert ne leur apprendrait pas où on l'avait transportée, restèrent pensives et attristées.

À la vue du prêtre, qu'il avait un moment oublié, le courroux du soldat augmenta, et il lui dit brutalement:

— Vous êtes encore là?

— Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empêchait naturellement de sortir.

— Eh bien! maintenant… rien ne vous empêche, filez…

— Je m'empresserai donc de… _filer… _mon cher monsieur, quoique j'aie, je crois, le droit de m'étonner d'une réception pareille…

— Il ne s'agit pas de réception, mais de départ… Allez-vous-en.

— J'étais venu, mon cher monsieur, pour vous parler…

— Je n'ai pas le temps de causer.

— Il s'agit d'affaires graves…

— Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces enfants…

— Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon indiscrétion… porteur de nouvelles… d'excellentes nouvelles du maréchal Simon… je venais…

— Des nouvelles de notre père! dit vivement Rose en s'approchant de Rodin.

— Oh! parlez… parlez, monsieur, ajouta Blanche.

— Vous avez des nouvelles du maréchal, vous! dit Dagobert en jetant sur Rodin un regard soupçonneux. Et quelles sont-elles, ces nouvelles?

Mais Rodin, sans d'abord répondre à cette question, quitta le seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour à tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit:

— Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie à ces chères demoiselles! Les voilà bien comme je les ai laissées, toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le jour où j'ai été les chercher dans ce vilain couvent où on les retenait prisonnières… Avec quel bonheur… je les ai vues se jeter dans les bras de leur glorieux père!…

— C'était là leur place, et la vôtre n'est pas ici… dit rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert derrière Rodin.

— Avouez au moins que ma place était chez le docteur Baleinier… dit le jésuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez, dans cette maison de santé… ce jour où je vous ai rendu cette noble croix impériale que vous regrettiez si fort… ce jour où cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'étais son libérateur, vous a empêché de m'étrangler, un peu… mon cher monsieur… Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commençait à m'étrangler; car, soit dit, sans le fâcher, il a, malgré son âge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi…

Ce peu de mots rappelaient à Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait véritablement rendus.

Quoique le maréchal eût entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait été dupe, le père de Rose et de Blanche, sans cesse tourmenté, harcelé, n'avait pas fait part de cette circonstance à Dagobert; mais celui-ci, instruit par l'expérience, et malgré tant d'apparences favorables au jésuite, éprouvait à son endroit un éloignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:

— Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non, mais…

— Si je fais allusion à cette innocente vivacité de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui était particulière, si j'y fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits services que j'ai été trop heureux de vous rendre.

Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupière.

— D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus… et voilà trois fois que vous revenez là-dessus…

— Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre père…

Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux:

— Vous êtes malin… mais je ne suis pas un conscrit.

— Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.

— Beaucoup… Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais ça ne prend pas… Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait volé ma croix… vous me l'avez restituée… soit… quelqu'un de votre bande avait enlevé ces enfants… vous les avez été chercher… soit… Vous avez dénoncé le renégat d'Aigrigny… c'est encore vrai… mais tout cela ne prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez misérable pour être le complice de ces gueux-là… la seconde, c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces deux choses-là sont ignobles… vous m'êtes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.

— Mais, mon cher monsieur…

— Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de mauvais… il faut se défier… et je me défie.

— Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas maître de cela… pourtant… si vous réfléchissez… quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je?

— Vous avez un intérêt quelconque à vous entêter à rester là malgré moi… quand je vous dis de vous en aller.

— J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur.

— Des nouvelles du maréchal Simon, n'est-ce pas?

— C'est cela même; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M. le maréchal, répondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et il leur dit:

— Oui, mes chères demoiselles, j'ai des nouvelles de votre glorieux père.

— Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit Dagobert.

— Comment!… vous avez la cruauté de priver ces chères demoiselles… d'entendre… les nouvelles que…

— Mordieu! monsieur, s'écria Dagobert d'une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu'il me répugne de jeter un homme de votre âge à la porte! Ça finira-t-il!

— Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi… Est-ce que j'en vaux la peine?… Allons chez vous… soit… Je vous conterai ce que j'ai à vous conter… et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laissé parler devant ces chères demoiselles, ce sera votre punition, méchant homme!

Ce disant, Rodin, après s'être de nouveau incliné, cachant son dépit et sa colère, passa devant Dagobert, qui ferma la porte après avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui restèrent seules.

— Dagobert, quelles nouvelles de notre père? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d'heure après être sorti en accompagnant Rodin.

— Eh bien… ce vieux sorcier sait, en effet, que le maréchal est parti et qu'il est parti joyeux; il connaît, m'a-t-il dit, M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?… je l'ignore, ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus pour me défier de lui.

— Et les nouvelles de notre père, quelles sont-elles? demanda Rose.

— Un des amis de ce vieux misérable (je ne m'en dédis pas!) connaît, m'a-t-il dit, votre père, et l'a rencontré à vingt-cinq lieues d'ici; sachant que cet homme revenait à Paris, le maréchal l'aurait chargé de vous dire ou de vous faire dire qu'il était en parfaite santé, et qu'il espérait bientôt vous revoir…

— Ah! quel bonheur! s'écria Rose.

— Tu vois bien, tu avais tort de le soupçonner… ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l'as traité si durement!…

— C'est possible… mais je ne m'en repens pas…

— Pourquoi cela?

— J'ai mes raisons… et une des meilleures, c'est que lorsque je l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi… j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je n'aurais pas été plus effrayé… Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants!… malgré les services qu'après tout il nous a rendus, je me tenais à quatre pour ne pas le jeter par la fenêtre… Or, cette manière de lui prouver ma reconnaissance n'est pas naturelle… Il faut donc se défier des gens qui vous inspirent ces idées-là.

— Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si soupçonneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu nous aimes.

— Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence à sa soeur comme si toutes deux allaient réaliser quelque complot fait en l'absence du soldat…

Celui-ci, qui était dans un de ces jours de défiance, regarda tour à tour les orphelines, puis, secouant la tête, il reprit:

— Hum!… vous me câlinez bien… vous avez quelque chose à me demander…

— Eh bien!… oui… tu sais que nous ne mentons jamais… dit Rose.

— Voyons, Dagobert, sois juste… voilà tout, ajouta Blanche.

Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui était resté debout, joignit et appuya ses mains sur son épaule en le regardant et lui souriant de l'air le plus séducteur.

— Allons, parlez, voyons… dit Dagobert en les regardant l'une après l'autre, je n'ai qu'à me bien tenir. Il s'agit de quelque chose de difficile à arracher, j'en suis sûr…

— Écoute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as louées quelquefois d'être courageuses comme des filles de soldat…

— Au fait… au fait… dit Dagobert, qui commençait à s'inquiéter de ces précautions oratoires.

La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrètement à la porte (la leçon que Dagobert avait donnée à Jocrisse avait été d'un exemple salutaire, il venait de le chasser à l'instant même de la maison).

— Qui est là! dit Dagobert.

— Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.

— Entrez.

Un domestique de la maison, homme honnête et fidèle, parut à la porte.

— Qu'est-ce? lui dit le soldat.

— Monsieur Dagobert, répondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoyé son valet de pied s'informer si l'on pouvait parler à M. le duc et à mesdemoiselles… On lui a dit que M. le duc n'y était pas, mais que mesdemoiselles y étaient; alors elle a demandé à les voir… disant que c'était pour une quête.

— Et cette dame… l'avez-vous vue?… a-t-elle dit son nom?

— Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais ça a l'air d'une grande dame… une voiture superbe… des domestiques en grande livrée.

— Cette dame vient pour une quête, dit Rose à Dagobert, sans doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y étions: nous ne pouvons nous empêcher de la recevoir… il me semble!

— Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.

— Une dame… à la bonne heure… ce n'est pas comme ce vieux sorcier de tout à l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous quitte pas.

Puis s'adressant à Justin:

— Fais monter cette dame. Le domestique sortit.

— Comment, Dagobert… tu te défies aussi de cette dame que tu ne connais pas?

— Écoutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me défier de ma brave et digne femme, n'est-ce pas? ça n'empêche pas que c'est elle qui vous a livrées entre les mains des robes noires… et cela… sans savoir faire mal… et seulement pour obéir à son gredin de confesseur.

— Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit Rose pensive.

— Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.

— Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays où est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbytère en l'attendant.

À ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra après une respectueuse révérence. Elle tenait à la main une de ces bourses de velours rouge employées dans les églises par les quêteuses.

XLIX. La quête.

Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint- Dizier jouait merveilleusement bien la bonne femme, se joignait à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pénétrante:

— C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:

— Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon… Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.

— Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur père.

À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:

— Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance…

— C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.

— Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.

Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.

— Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut…

Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la princesse, qui s'assit:

— Pardon, madame, si je dis Rose… tout court, en parlant d'une des filles du maréchal Simon… mais j'ai vu naître ces enfants…

— Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s'adressant à la princesse.

— Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil dévouement… dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui qui le ressent…

— Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en flatte, car il y a de quoi… Mais, tenez, voilà Rose avec son magot.

En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

— Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons…

— Comment!… de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste _offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.

Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement:

— Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre toilette. Ce don n'en est que plus touchant… Ah! je n'avais pas trop présumé de votre coeur… Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles!

— Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous…

— Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir…

— Madame…

— Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de bonne femme, ne soyez pas confuses de ces louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère… que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour cela…

— Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez, madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.

— Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société… En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion… car…

— Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion… or, il n'y a rien de pire que la contagion… et…

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:

— Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi… Je reviens à l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:

— Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:

— Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil ami… ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes… Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration…

— Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que nous avions compris vos paroles.

— Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous!… ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air d'intelligence.

— J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient, reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais c'est une généreuse, une héroïque contagion!… Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle, de charité chrétienne.

Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux honneur de soigner… d'encourager… de consoler tant d'infortunes…

— Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.

— Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie… justement à quelques pas d'ici… tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier d'agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:

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