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Le juif errant - Tome II

LE JUIF ERRANT (continued 13)

Reading edition

«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

«On est heureux de ne dépendre que de Dieu dans la personne des supérieurs qui tiennent sa place.»

Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se soumettre passivement au premier prêtre venu c'était se soumettre à Dieu même, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes:

«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.

«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs, et par le désir de changer.»

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.

D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur, qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant; M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprême… Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité. Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité, menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme…

Une maîtresse adorée l'abandonne…

La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections… trop découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde autour de lui… que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus farouche désespoir:

«Tu n'es que cendre et poussière.

«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

«Ne crois à rien sur la terre.

«Il n'y a ni parents ni amis.

«Toutes les affections sont menteuses.

«Meurs ce matin… on t'oubliera ce soir.

«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour toi.

«Toi… pleure, souffre, pense à la mort.

«Oui, la mort… toujours la mort, voilà quel doit être le terme, le but de toutes tes pensées… si tu penses… Mieux est de ne pas penser.

«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout ce qu'il faut pour gagner le ciel.

«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu'à force de misères et de tortures.»

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné… Alors, épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas… la volonté lui manquait; et puis, il faut le dire… il avait fini par s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs! Toute énergie était morte en lui.

Alors il commença de subir une transformation lente, mais inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule…

C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il lisait:

«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la terre.»

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d'entendre les pensionnaires, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny, lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père, renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait, soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.

Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus; ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis. Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante, persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité, envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin, ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle _seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui et de la rendre _douce _au Seigneur.

Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.

Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy.

XXXI. La visite.

Lorsque le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy, celui-ci était assis dans un grand fauteuil; son attitude annonçait un accablement inexprimable; à côté de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonnée par le docteur Baleinier, car la frêle constitution de M. Hardy avait été rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'être plus que l'ombre de lui-même; son visage, très pâle, très amaigri, exprimait à ce moment une sorte de tranquillité morne. En peu de temps, ses cheveux étaient devenus complètement gris; son regard voilé errait çà et là languissant, presque éteint; il appuyait sa tête au dossier de son siège, et ses mains effilées, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil.

Le père d'Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s'approchant de son pensionnaire, l'apparence la plus bénigne, la plus affectueuse; son regard était rempli de douceur et d'aménité, jamais l'inflexion de sa voix n'avait été plus caressante.

— Eh bien! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l'embrassant avec une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

— Comme d'habitude, mon père.

— Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils?

— Oui, mon père.

— Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas été troublé, je l'espère?

— Non… je vous remercie.

— Votre appartement vous plaît toujours?

— Toujours…

— Il ne vous manque rien?

— Rien, mon père.

— Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant de vos désirs.

— Je ne désire rien… mon père… rien que le sommeil… C'est si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement.

— Le sommeil… c'est l'oubli… et ici-bas, mieux vaut oublier que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si méchants, que presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils?

— Hélas! il n'est que trop vrai, mon père.

— J'admire toujours votre pieuse résignation, mon cher fils. Ah! combien cette constante douceur dans l'affliction est agréable à Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offrande qui, auprès du Seigneur, méritera pour vous et pour vos frères… Oui, car, l'homme n'étant né que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines…, c'est prier… et qui prie ne prie pas pour soi seul… mais pour l'humanité tout entière.

— Fasse du moins le ciel… que mes douleurs ne soient pas stériles!… Souffrir, c'est prier, répéta M. Hardy en s'adressant à lui-même, comme pour réfléchir sur cette pensée. Souffrir, c'est prier… et prier pour l'humanité tout entière… Pourtant… il me semblait autrefois… ajouta-t-il en faisant un effort sur lui- même, que la destinée de l'homme…

— Continuez, mon cher fils… dites votre pensée tout entière, dit le père d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait.

Après un moment d'hésitation, celui-ci, qui, en parlant, s'était un peu avancé et redressé sur son fauteuil, se rejeta en arrière avec découragement, et, affaissé, replié sur lui-même, murmura:

— À quoi bon penser?… cela fatigue… et je ne me sens plus la force…

— Vous dites vrai, mon cher fils; à quoi bon penser?… Il vaut mieux croire…

— Oui, mon père, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout oublier… oublier…

M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tête sur le dossier de son siège, et mit sa main sur ses yeux.

— Hélas! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny avec des larmes dans le regard, dans la voix, et cet excellent comédien se mit à genoux auprès du fauteuil de M. Hardy; hélas! comment l'ami qui vous a si abominablement trahi a-t-il pu méconnaître un coeur comme le vôtre?… Mais il en est toujours ainsi, quand on recherche l'affection des créatures, au lieu de ne penser qu'au Créateur… et cet indigne ami…

— Oh! par pitié, ne me parlez pas de cette trahison… dit M. Hardy en interrompant le révérend père d'une voix suppliante.

— Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure… oubliez cet infâme, que tôt ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s'est joué d'une manière odieuse de votre noble confiance… Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a été bien grand, car, pour vous, elle a foulé aux pieds des devoirs sacrés, et le Seigneur lui réserve un châtiment terrible… et un jour…

M. Hardy, interrompant de nouveau le père d'Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une émotion déchirante.

— C'est trop… vous ne savez pas, mon père, le mal que vous me faites… non… vous ne le savez pas…

— Pardon! oh! pardon, mon fils… mais hélas! vous le voyez… le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, à cette heure, un ébranlement douloureux… Cela ne vous prouve-t-il pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il faut chercher des consolations toujours assurées?

— Oh! mon Dieu!… les trouverai-je jamais? s'écria le malheureux avec un abattement désespéré.

— Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'écria le père d'Aigrigny avec une émotion admirablement jouée; pouvez-vous en douter?… Oh! quel beau jour pour moi que celui où, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, à cette heure, vous semble encore entouré de quelques ténèbres s'éclaircira d'une lumière ineffable et divine!… Oh! le saint jour! l'heureux jour! où les derniers liens qui vous attachent à cette terre immonde et fangeuse étant détruits, vous deviendrez l'un des nôtres, et, comme nous, vous n'aspirerez plus qu'aux délices éternelles!…

— Oui!… à la mort!…

— Dites donc à la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils… et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant… mon coeur paternel le désire autant qu'il l'espère… car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes prières et celles de nos bons pères.

— Je fais du moins ce que je peux pour arriver à cette foi aveugle, à ce détachement de toutes choses où je dois, m'assurez- vous, mon père, trouver le repos.

— Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrétienne vous permettait de comparer ce que vous étiez lors des premiers jours de votre arrivée ici à ce que vous êtes à cette heure… et cela seulement grâce à votre sincère désir d'avoir la foi, vous seriez confondu… Quelle différence, mon Dieu! À votre agitation, à vos gémissements désespérés, a succédé un calme religieux… est-ce vrai?…

— Oui… c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon coeur ne bat plus… je suis calme… les morts aussi sont calmes… dit M. Hardy en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

— Ah! mon cher fils… mon cher fils… vous me brisez le coeur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine… si fertile en abominables déceptions… Du reste… aujourd'hui même… vous subirez heureusement à ce sujet une épreuve décisive.

— Comment cela, mon père?

— Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir.

— Ah! oui, dit M. Hardy après une minute de réflexion, car sa mémoire, ainsi que son esprit, s'était considérablement affaiblie; en effet… Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec plaisir.

— Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'épreuve dont je parle… la présence de ce digne garçon vous rappellera cette vie si active, si occupée, que vous meniez naguère, peut- être ces souvenirs vous feront prendre en grande pitié le pieux repos dont vous jouissez maintenant; peut-être voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carrière pleine d'émotions de toutes sortes, renouer d'autres amitiés, chercher d'autres affections, revivre enfin, comme par le passé, d'une existence bruyante, agitée. Si ces désirs s'éveillent en vous, c'est que vous ne serez pas encore mûr pour la retraite… obéissez-leur, mon cher fils; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les fêtes; mes voeux vous suivront toujours, même au milieu du tumulte mondain; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre âme était déchirée par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prêt à pleurer avec vous sur la douloureuse vanité des choses terrestres…

À mesure que le père d'Aigrigny avait parlé, M. Hardy l'avait écouté presque avec effroi. À la seule pensée de se rejeter encore au milieu des tourments d'une vie si douloureusement expérimentée, cette pauvre âme se repliait sur elle-même, tremblante et énervée; aussi le malheureux s'écria-t-il d'un ton presque suppliant:

— Moi, mon père, retourner dans ce monde où j'ai tant souffert… où j'ai laissé mes dernières illusions!… moi… me mêler à ses fêtes, à ses plaisirs!… ah!… c'est une raillerie cruelle…

— Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils… il faut vous attendre à ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan réveillent en vous des idées qu'à cette heure même vous croyez à jamais anéanties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte après de nouveaux chagrins, de nouvelles déceptions!…

— Et à quoi bon, grand Dieu!… aller m'exposer à de nouvelles souffrances! s'écria M. Hardy avec une expression déchirante; c'est à peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh! jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-même, le néant de la tombe, jusqu'à la tombe… voilà tout ce que je veux désormais…

— Cela vous paraît ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes espérances, qui vous disent qu'au-delà de la tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins à votre salut qu'à son intérêt et à celui des siens, va venir…

— Hélas! mon père, dit M. Hardy en interrompant le jésuite, j'ai été assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire; la destinée ne m'a pas permis de continuer plus longtemps. J'ai payé ma dette à l'humanité, mes forces sont à bout; je ne demande maintenant que l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'écria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de désespoir.

— Sans doute, mon cher et bon fils, votre générosité a été sans égale… mais c'est au nom même de cette générosité que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui… car, pour des coeurs comme le vôtre, le passé oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers… Vous allez être forcé de retrouver une activité incessante, afin de relever un édifice de ses ruines, de recommencer à fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez fondé dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyauté a été si souvent blessée; de reprendre ces chaînes de toutes sortes qui enchaînent le grand industriel à une vie d'inquiétude et de travail… Mais aussi, quelles compensations!… dans quelques années vous arriverez, à force de labeurs, au même point où vous étiez lors de cette horrible catastrophe… Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le passé, dupe d'un ami indigne, dont la feinte amitié vous semblait si douce et charmait votre vie… Vous n'aurez plus à vous reprocher une liaison adultère, où vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien… comme si, hélas! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin… Non! non! arriver au déclin de votre carrière, désenchanté de l'amitié, reconnaissant le néant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, où aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d'abord… mais ce contraste même…

— Assez!… oh!… de grâce!… assez!… s'écria M. Hardy en interrompant d'une voix faible le révérend père; rien qu'à vous entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon père, j'éprouve de cruels vertiges… ma tête… peut à peine y résister… Oh! non… non… le calme… oh! avant tout… le calme… je vous le répète, quand ce serait celui du tombeau…

— Mais alors, comment résisterez-vous aux instances de cet artisan?… Les obligés ont des droits sur leurs bienfaiteurs… Vous ne saurez échapper à ses prières.

— Eh bien… mon père… s'il le faut… je ne le verrai pas… Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue… maintenant, je le sens… il est plus sage d'y renoncer…

— Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.

— Vous aurez la bonté, mon père, de lui faire dire… que je suis souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.

— Écoutez, mon cher fils, de nos jours il règne de grands, de malheureux préjugés sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela même que vous êtes volontairement resté au milieu de nous, après avoir été par hasard apporté mourant dans cette maison… en vous voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accordé, on pourrait croire que vous subissez une influence étrangère; quoique ce soupçon soit absurde, il peut naître, et nous ne voulons pas le laisser s'accréditer… Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan…

— Mon père, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces… À cette heure, je me sens anéanti… cette conversation m'a épuisé.

— Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas…

— Hélas! mon père… ayez pitié de moi; je vous assure qu'il m'est impossible de voir personne… je souffre trop.

— Eh bien… voyons… cherchons un moyen… Si vous lui écriviez… on lui remettrait votre lettre tout à l'heure… vous lui assigneriez un autre rendez-vous… demain… je suppose.

— Ni demain, ni jamais, s'écria le malheureux poussé à bout; je ne veux voir qui que ce soit… je veux être seul, toujours seul… cela ne nuit à personne pourtant… n'aurai-je pas du moins cette liberté?

— Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce digne garçon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien; mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer d'avis… que votre refus de le recevoir soit vague…

— Comme vous le voudrez, mon père.

— Mais, quoique l'heure à laquelle doit venir cet ouvrier soit encore éloignée, dit le révérend, autant vaut lui écrire tout de suite.

— Je n'en aurais pas la force, mon père.

— Essayez.

— Impossible… je me sens trop faible…

— Voyons… un peu de courage, dit le révérend père. Et il alla prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour écrire; puis, en revenant, il plaça un buvard et une feuille de papier sur les genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui présentait.

— Je vous assure, mon père… que je ne pourrai pas écrire, dit M. Hardy d'une voix épuisée.

— Quelques mots seulement, dit le père d'Aigrigny avec une persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts presque inertes de M. Hardy.

— Hélas! mon père… ma vue est si troublée que je n'y vois plus.

Et l'infortuné disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes, tant les émotions que le jésuite venait de réveiller en lui étaient douloureuses.

— Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chère main… dictez seulement…

— Mon père, je vous en prie, écrivez vous-même… je signerai.

— Non, mon cher fils… pour mille raisons… il faut que tout soit écrit de votre main; quelques lignes suffiront.

— Mais, mon père…

— Allons… il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet ouvrier, dit sèchement le père d'Aigrigny, voyant, à l'affaiblissement de plus en plus marqué de l'esprit de M. Hardy, qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la fermeté, quitte à revenir ensuite à des moyens plus doux.

Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air sévère. L'infortuné tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et répondit en souriant:

— J'écrirai… mon père… j'écrirai… mais, je vous en supplie… dictez… ma tête est trop faible… dit M. Hardy en essuyant des pleurs de sa main brûlante et fiévreuse.

Le père d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: «Mon cher Agricol, j'ai réfléchi qu'un entretien avec vous serait inutile… il ne servirait qu'à réveiller des chagrins cuisants, que je suis parvenu à oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations que m'offre la religion…» Le révérend père s'interrompit un moment; M. Hardy pâlissait davantage, et sa main défaillante pouvait à peine tenir la plume; son front était baigné d'une sueur froide. Le père d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et, essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour d'affectueuse sollicitude:

— Allons, mon cher et tendre fils… un peu de courage, ce n'est pas moi qui vous ai engagé à refuser cet entretien… n'est-ce pas!… au contraire… mais puisque, pour votre repos, vous le voulez ajourner, tâchez de terminer cette lettre… car, enfin, qu'est-ce que je désire, moi! vous voir désormais jouir d'un calme ineffable et religieux après tant de pénibles agitations.

— Oui… mon père… je le sais, vous êtes bon… répondit M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse…

— Pouvez-vous continuer cette lettre… mon cher fils!

— Oui… mon père.

— Écrivez donc. Et le révérend père continua de dicter:

«Je jouis d'une paix profonde, je suis entouré de soins, et, grâce à la miséricorde divine, j'espère faire une fin toute chrétienne loin d'un monde dont je reconnais la vanité… Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, mon cher Agricol… car je tiens à vous dire à vous-même les voeux que je fais et que je ferai toujours pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprète auprès d'eux; dès que je jugerai à propos de vous recevoir, je vous l'écrirai; jusque-là, croyez-moi toujours votre bien affectionné…»

Puis le révérend père, s'adressant à M. Hardy:

— Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils!

— Oui, mon père…

— Veuillez donc la signer.

— Oui, mon père…

Et le malheureux, après avoir signé, sentant ses forces épuisées, se rejeta en arrière avec lassitude.

— Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le père d'Aigrigny en tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bonté de signer ce nouveau pouvoir accordé par vous à notre révérend père procureur pour terminer les affaires en question.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu!… encore!!! s'écria M. Hardy avec une sorte d'impatience fiévreuse et maladive. Mais, vous le voyez bien, mon père, mes forces sont à bout…

— Il s'agit seulement de signer après avoir lu, mon cher fils.

Et le père d'Aigrigny présenta à M. Hardy un grand papier timbré rempli d'une écriture presque indéchiffrable.

— Mon père… je ne pourrai pas lire cela… aujourd'hui.

— Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette indiscrétion… mais nous sommes bien pauvres… et…

— Je vais signer… mon père.

— Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.

— À quoi bon!… Donnez… donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire harassé de l'inflexible opiniâtreté du révérend père.

— Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils… dit celui- ci en lui présentant le papier.

M. Hardy signa et retomba dans son accablement.

À cet instant, un domestique, après avoir frappé, entra et dit au père d'Aigrigny:

— M. Agricol Baudoin demande à parler à M. Hardy; il a, dit-il, un rendez-vous.

— C'est bon… qu'il attende, répondit le père d'Aigrigny avec autant de dépit que de surprise, et d'un geste il fit signe au domestique de sortir; puis, cachant la vive contrariété qu'il ressentait, il dit à M. Hardy:

— Ce digne artisan a bien hâte de vous voir, mon cher fils, car il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons, il en est temps encore, voulez-vous le recevoir?

— Mais, mon père, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous voyez dans quel état de faiblesse je suis… ayez donc pitié de moi… Je vous en supplie, du calme… je vous le répète, quand ce serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel… du calme…

— Vous jouirez un jour de la paix éternelle des élus, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, car vos larmes et vos misères sont agréables au Seigneur. Ce disant, il sortit.

M. Hardy, resté seul, joignit les mains avec désespoir, et, fondant en larmes, s'écria en se laissant glisser de son fauteuil à genoux:

— Ô mon Dieu!… mon Dieu! retirez-moi de ce monde… je suis trop malheureux. Puis, courbant le front sur le siège de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer amèrement.

Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d'une espèce de lutte; bientôt la porte de l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du père d'Aigrigny, qui fit quelques pas à reculons en trébuchant. Agricol venait de le pousser d'un bras vigoureux.

— Monsieur… osez-vous bien employer la force et la violence? s'écria le révérend père d'Aigrigny, blême de colère.

— J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron.

Et il se précipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouillé au milieu de la chambre.

XXXII. Agricol Baudoin.

Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol, mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la venue.

Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de bonté de coeur chez cet excellent homme.

Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:

— Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas recevoir… monsieur… je conçois, dis-je, que sa présence vous soit maintenant pénible… J'espère donc que, par déférence, ou au moins par reconnaissance pour vous… monsieur (il désigna le forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette situation inconvenante, déjà trop prolongée.

Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux:

— Ah! monsieur… comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure, se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma place!… Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous… car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous… qu'une seule âme…

Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui signifiait:

— Que vous avais-je dit?

Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui:

— Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était déplacée.

Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:

— Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en aller… Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée de dégoût:

— Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur vous… monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît aussi… malheureusement pour elle.

Le jésuite resta impassible et répondit:

— Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les rôles… Je suis ici chez moi, où j'ai l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et…

— Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier, permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec lui.

— Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission? N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé à cette entrevue?

— Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste expressif:

— À bientôt, mon cher fils… Mais souvenez-vous… de notre entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.

— À bientôt, mon père… Soyez tranquille, répondit tristement M. Hardy.

Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis, à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son pénible étonnement:

— Enfin, monsieur… vous allez nous être rendu… nous allons bientôt vous voir au milieu de nous… Ah! votre retour va faire bien des heureux… apaisera bien des inquiétudes!… car, si cela était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.

— Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.

— Et que vous leur ferez encore, monsieur… car vous…

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:

— Écoutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser… Je suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon ami!… oh! bien las…

— Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de l'accablement de M. Hardy. C'est à notre tour maintenant de nous dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre noble et généreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tête.

— Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans; je n'ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé; j'ai fait, et je m'en félicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanité… j'ai payé ma dette… Mais à cette heure je n'ai plus qu'un désir, le repos… qu'une espérance… les consolations et la paix que procure la religion.

— Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant!… Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.

— Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec amertume.

Après un moment d'hésitation, Agricol reprit vivement d'une voix très altérée:

— Monsieur… on vous trompe, on vous abuse d'une manière infâme.

— Que voulez-vous dire, mon ami!

— Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prêtres qui vous entourent ont de sinistres desseins… Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne savez donc pas où vous êtes, ici!

— Chez de bons religieux de la compagnie de Jésus.

— Oui, vos plus mortels ennemis.

— Des ennemis!… Et M. Hardy sourit avec une douloureuse indifférence. Je n'ai pas à craindre d'ennemis… où pourraient-ils me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place…

— Ils veulent vous déposséder de votre part à un immense héritage, monsieur, s'écria le forgeron; c'est un plan conçu avec une infernale habileté; les filles du maréchal Simon, Mlle de Cardoville, vous, Gabriel, mon frère adoptif… tout ce qui appartient à votre famille enfin a déjà failli être victime de leurs machinations: je vous dis que ces prêtres n'ont pas d'autre but que d'abuser de votre confiance… C'est pour cela que après l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus à vous faire transporter blessé, presque mourant, dans cette maison, et à vous soustraire à tous les yeux… C'est pour cela que…

M. Hardy interrompit Agricol.

— Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils ont eu pour moi de grands soins… et quant à ce prétendu héritage… ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me font à cette heure les biens de ce monde, mon ami!… Les choses, les affections de cette vallée de misères et de larmes… ne sont plus rien pour moi… J'offre mes souffrances au Seigneur, et j'attends qu'il m'appelle à lui dans sa miséricorde…

— Non… non… monsieur… il est impossible que vous soyez changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous… croire à ces maximes désolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l'inépuisable bonté d'un Dieu paternel… Et nous vous croyions, car il vous avait envoyé parmi nous…

— Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu'il m'a retiré d'au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi… j'avais toujours en vue la créature plus que le Créateur.

— Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus désolé; encourager et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères, développer leur intelligence, donner le goût du beau, du bien, augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d'égalité, de fraternité, de communauté évangélique… Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inespéré dont il jouissait.

— Mon ami, à quoi bon rappeler le passé! reprit doucement M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m'en saura gré… Loin de me glorifier… je dois m'humilier dans la poussière, car j'ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son Église… Peut-être l'orgueil m'a égaré, moi infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis humblement à cette Église… C'est dans les larmes, dans l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui… dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour… et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot à répondre; il contemplait M. Hardy avec une frayeur muette; à mesure qu'il l'entendait prononcer ces désolantes banalités d'une voix épuisée, à mesure qu'il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et l'affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à isoler de tout et de tous, à stériliser, annihiler ainsi une des plus généreuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au bonheur de l'espèce humaine. La stupeur du forgeron était si profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volonté de continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'à chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abîme de désolation incurable où les révérends pères avaient plongé M. Hardy.

Celui-ci, de son côté, retombant sur sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres maximes de l'Imitation.

Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la présenta à M. Hardy en lui disant:

— Monsieur… une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom sans doute, m'a chargé de vous remettre cette lettre…

— À quoi bon… cette lettre… mon ami?

— Je vous en supplie, monsieur… prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves intérêts.

— Il n'y a plus pour moi… qu'un grave intérêt… mon ami… dit M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

— Monsieur Hardy… reprit le forgeron, de plus en plus ému, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous et dans laquelle nous élèverons nos enfants… qui n'auront pas eu comme nous le bonheur de vous connaître… oui… lisez cette lettre… et si, après, vous ne changez pas d'avis… monsieur Hardy… eh bien! que voulez-vous? tout sera fini… pour nous… pauvres travailleurs… nous aurons à tout jamais perdu notre bienfaiteur… celui qui nous traitait en frères… celui qui nous aimait en amis… celui qui prêchait généreusement un exemple que d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard… de sorte que, peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation des prolétaires aurait commencé… Enfin, n'importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée… oh! oui… et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec respect, qu'avec attendrissement… car nous ne pourrons nous empêcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée; il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et s'écria:

— Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul, allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»

L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et franche figure, baignée de larmes, avait une expression de dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main à Agricol et lui dit d'une voix altérée:

— Mon ami… merci!… Cette nouvelle preuve de votre dévouement… ces regrets… tout cela m'émeut… mais d'une émotion douce… et sans amertume; cela me fait du bien.

— Ah!… monsieur! s'écria le forgeron avec une lueur d'espoir, ne vous contraignez pas; écoutez la voix de votre coeur… elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent; et pour vous… voir des gens heureux… c'est être heureux. Tenez… lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle… Elle achèvera peut-être ce que j'ai commencé… et si cela ne suffit pas… nous verrons…

Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers la porte, puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à M. Hardy:

— Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez… Mlle de Cardoville m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre…

— Non… non… je ne dois pas… je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hésitation: À quoi bon… me donner des regrets?… Car, hélas! c'est vrai… je vous aimais bien tous, j'avais bien fait des projets pour vous dans l'avenir… ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son coeur: Mais à quoi bon songer à cela?… le passé ne peut revenir.

— Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l'hésitation de son ancien patron; lisez d'abord la lettre de Mlle de Cardoville.

M. Hardy, cédant aux instances d'Agricol, prit cette lettre presque malgré lui, la décacheta et la lut; peu à peu sa physionomie exprima tour à tour l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même étonné:

— Oh! c'est bien!… c'est beau!…

Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec un soupir mélancolique:

— Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bonté! que d'esprit!… que d'élévation dans la pensée!… Je n'oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si généreuses… envers moi… Du moins, puisse-t-elle être heureuse… dans ce triste monde!

— Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un monde qui renferme de telles créatures, et tant d'autres encore qui, sans avoir l'inappréciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l'attachement des honnêtes gens, un pareil monde n'est pas que fange, corruption et méchanceté… il prouve, au contraire, en faveur de l'humanité… C'est ce monde qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, écoutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous fait, revenez à nous… revenez à la vie… car c'est la mort que cette maison!

— Rentrer dans un monde où j'ai tant souffert… quitter le calme de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant; non, non… je ne pourrais… je ne le dois pas…

— Oh! je n'ai pas compté sur moi seul pour vous décider! s'écria le forgeron, avec une espérance croissante… j'ai là un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gardé pour frapper le grand coup… et qui paraîtra quand vous le voudrez.

— Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy.

— Oh! c'est encore une bonne pensée de Mlle de Cardoville; elle n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous étiez tombé, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: «Monsieur Agricol, le caractère de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera peut-être facilement abuser… car les coeurs droits répugnent toujours à croire aux indignités… mais il est un homme dont le caractère sacré devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance à M. Hardy… car ce prêtre admirable est notre parent, et il a failli être aussi victime des implacables ennemis de notre famille.»

— Et ce prêtre… quel est-il? demanda M. Hardy.

— L'abbé Gabriel de Rennepont, mon frère adoptif! s'écria le forgeron avec orgueil. C'est là un noble prêtre… Ah! monsieur… si vous l'aviez connu plus tôt, au lieu de désespérer… vous auriez espéré. Votre chagrin n'aurait pas résisté à ses consolations.

— Et ce prêtre… où est-il? demanda M. Hardy avec autant de surprise que de curiosité.

— Là, dans votre antichambre. Quand le père d'Aigrigny l'a vu avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonné de sortir; mais mon brave Gabriel lui a répondu qu'il pourrait avoir à s'entretenir avec vous de graves intérêts, et qu'ainsi il resterait… Moi, moins patient, j'ai donné une bourrade à l'abbé d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j'avais hâte de vous voir… Maintenant… monsieur… vous allez recevoir Gabriel… n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu entrer sans vos ordres… Je vais aller le chercher… Vous parlez de religion… c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien; elle encourage, elle console… vous verrez… Enfin, grâce à Mlle de Cardoville et à lui, vous allez nous être rendu! s'écria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.

— Mon ami… non… je ne sais… je crains… dit M. Hardy avec une hésitation croissante, mais se sentant malgré lui ranimé, réchauffé par les paroles cordiales du forgeron.

Celui-ci, profitant de l'heureuse hésitation de son ancien patron, courut à la porte, l'ouvrit et s'écria:

— Gabriel… mon frère… mon bon frère… viens, viens… M. Hardy désire te voir…

— Mon ami, reprit M. Hardy, encore hésitant, mais néanmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forcé, mon ami… que faites-vous?…

— J'appelle votre sauveur et le nôtre, répondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succès de l'intervention de Gabriel auprès de M. Hardy.

Se rendant à l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitôt dans la chambre de M. Hardy.

XXXIII. Le réduit.

Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre.

Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel, qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était allé consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.

Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.

D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de son ancien patron.

Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire; de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se préserver de la bise du nord.

Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener auprès de son ancien patron.

Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois profonde et courroucée, lui dit à voix basse:

— Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets! Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à lui, M. Hardy nous échappe, que faire!… que faire!… Ah! mon père… c'est à désespérer de l'avenir!

— Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune lenteur à exécuter mes ordres.

— Et dans ce cas!

— Je réponds encore de tout… mais il faut qu'avant une demi- heure j'aie les papiers en question.

— Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car, d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas… et…

Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père d'Aigrigny de garder le silence.

XXXIV. Un prêtre selon le Christ.

À cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de M. Hardy tenant Gabriel par la main.

La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.

Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante, d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent invisibles.

— Le voilà… mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne des prêtres… Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et vibrante:

— Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent vous être utiles, disposez de moi… D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.

— À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.

— Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers; ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore…

— Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre caractère donnent un grand poids à vos paroles.

— Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.

— Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées…

— Que craint donc Votre Révérence?

— La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.

— Mais qu'espérez-vous de… Mais Rodin, dont l'attention était de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le bras, il s'écria avec un geste expressif:

— Ah! mon frère… lis ces maximes… tu comprendras tout… Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux désespoir… n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?… Ah! c'est horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!!

— Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez éprouvé aucune déception… ces maximes peuvent vous paraître trompeuses; mais, hélas! pour moi… et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant, misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!… N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.

Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dicté le choix de ces réflexions.

Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:

— Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères, déceptions, vanité, ici-bas… Non, l'homme n'est pas né pour souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures, qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde…

— Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui… mais un vrai, un sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres…

— Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal d'un livre divin.

— De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout, le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité… seraient douces au Seigneur…

— Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore, dit M. Hardy.

— Blasphème! impiété!… poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement, la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants… lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l'immortalité de leur âme!

— Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du Seigneur?

— Oui… oh! oui… il y a dans ce monde de bien horribles misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance, ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force… et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette épouvantable maxime: L'homme est né pour souffrir… ses humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu… Oui, ils ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur était satisfait et glorifié…

— Ah! je vous comprends… je revis… je me souviens, s'écria tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui… voilà ce que j'ai toujours cru… ce que je croyais… avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.

— Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas, puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants… La créature n'était donc pas inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de félicité… Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu… du Dieu sauveur qui a dit: Aimez-vous les uns les autres, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et que l'homme est né pour être heureux… Ah! mon frère, ajouta Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du mal… ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jésus-Christ… _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'espérance et d'amour…

— Oh! je vous crois… s'écria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire.

— Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!… croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!… Non, non, Dieu ne le veut pas!… Debout, mon frère… ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout… mon frère! tout un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette tombe… venez… venez au grand air… au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous… puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.

— Gabriel… tu dis vrai… c'est à toi… c'est à Dieu… que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant… M. Hardy nous sera rendu!

— Oui, vous avez raison, ce sera à lui… à cet admirable prêtre selon le Christ, que je devrai ma résurrection… car ici j'étais enseveli vivant dans un sépulcre, dit M. Hardy, qui s'était levé, droit, ferme, les joues légèrement colorées, l'oeil brillant, lui jusqu'alors si pâle, si abattu, si courbé!

— Enfin… vous êtes à nous, s'écria le forgeron; je n'en doute plus à cette heure.

— Je l'espère, mon ami, dit M. Hardy.

— Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?

— Tantôt je lui écrirai à ce sujet… mais avant… ajouta-t-il d'un air grave et sérieux, je désire m'entretenir seul avec mon frère, et il offrit avec effusion sa main à Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de frère… lui, le généreux apôtre de la fraternité…

— Oh!… je suis tranquille… dès que je vous laisse avec lui, dit Agricol; moi, pendant ce temps-là, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle… Mais j'y pense, si vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, où irez- vous?… Voulez-vous que je m'occupe?

— Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent frère, répondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui répondre.

— Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tête à quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains à sa tête et à son coeur dans son ivresse de bonheur; puis, revenant auprès de Gabriel, il le serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit à l'oreille:

— Dans une heure… je reviens… mais pas seul… une levée en masse… tu verras… ne dis rien à M. Hardy; j'ai mon idée. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy restèrent seuls.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assisté à cette scène.

— Eh bien! que pense Votre Révérence? dit le père d'Aigrigny à Rodin avec stupeur.

— Je pense que l'on a trop tardé à revenir de l'archevêché, et que ce missionnaire hérétique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu'au sang.

XXXV. La confession.

Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de Gabriel, lui dit:

— Monsieur l'abbé…

— Non… dites votre frère; vous m'avez donné ce nom… et j'y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main à M. Hardy.

Celui-ci la serra cordialement et reprit:

— Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je vais tenter… car, hélas! vous ne savez pas tout.

— Que voulez-vous dire!… reprit Gabriel avec intérêt.

— J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma confession!…

— Je vous en prie… dites votre confidence… mon frère, répondit Gabriel.

— Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!…

— Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession… officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son ami… et lui dire: «Je souffre, consolez-moi… je doute… conseillez-moi… je suis heureux… partagez ma joie…» Oh! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns aux autres…» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi… n'est-ce pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de l'Église… et, si vous le désirez… mon frère, ce sera le confesseur qui vous entendra.

— Vous obéissez même aux lois… que vous n'approuvez pas? dit M. Hardy étonné de cette soumission.

— Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle nous dévoile… reprit tristement Gabriel, un voeu formé librement… sciemment… est pour le prêtre un engagement sacré… est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée… Tant que je resterai dans l'Église… j'obéirai à sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline.

— Pour vous, mon frère!

— Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes; pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme, qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur émancipation avec une certaine indépendance… C'est pour cela, mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités… ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ…

— Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que j'en aie la force.

— Pourquoi cette force vous manquerait-elle!

— Si vous saviez combien je suis malheureux!… si vous saviez tous les coups qui m'ont frappé!…

— Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique sont déplorables…

— Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!… Mon courage ne faillirait pas en présence d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des pertes que rien ne répare… il est des ruines dans le coeur que rien ne relève… Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé, ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en ce monde…

— Eh bien, mon frère!

— Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir… quand je songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant souffert…

— Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un intérêt croissant.

— Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur deux êtres… sur un ami que je croyais sincère, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce… la femme… après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour jamais la France… Hélas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma faiblesse… elle est grande… et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce devoir, mon frère… seulement toute ma crainte, malgré ma bonne résolution… est, je vous le répète, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout jamais, pour moi froid et désert.

— Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?

— Oui… mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois… à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie… elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la religion… pour le remplir; mais hélas!… pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme désolée que mon seul désespoir… en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures… plus je serais méritant aux yeux du Seigneur…

— Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon.

— Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli de mes maux peut-être; tandis qu'à présent… oh! tenez… cela est horrible à avouer… on m'a rendu la douleur si familière, qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.

Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:

— Oh! pardon… pardon de ma faiblesse… Mais si vous saviez ce que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur, et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?… elle cherche de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations, ses craintes, ses impuissances mêmes… sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de dédain.

Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison des maximes les plus désolantes.

Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue… fascinée… elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui doit l'engloutir… sinistre naufrage dont leur cupidité recueille les épaves… En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé en levant les yeux vers le ciel… en vain il y jette même quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute- puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui l'attire…

Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:

— Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne sont pas incurables… une fois hors de cette maison… croyez- moi, elles guériront rapidement.

— Hélas! comment l'espérer?

— Croyez-moi, mon frère… elles guériront du moment où vos chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de désespoir… éveilleront des pensées consolantes, presque douces.

— De pareilles pensées… consolantes, presque douces!… s'écria M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

— Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la pitié… dans le pardon. Dites… dites, mon frère, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des pensées de haine, de désespoir, de vengeance?… Non, non… il a trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de pardon… il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami… plaignez- le, mon frère… priez tendrement pour lui… car, de vous deux… le plus malheureux… n'est pas vous… Dites? dans votre généreuse amitié… quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?… qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable… pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car elle sera selon Dieu.

Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les révérends pères.

M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel évoquait tout à coup à ses yeux.

Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:

— Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière… à la prière remplie de mansuétude… et d'espérance.

— Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime… prier pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion avec ce que nous chérissons… Et cette femme dont l'amour vous était si précieux… pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez- y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière… Faites succéder à un amour terrestre un amour divin… un amour chrétien, l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ… Et puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!… quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon, touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs… et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont fatales… Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles… _parce qu'elles avaient beaucoup aimé…, _a dit le Sauveur des hommes.

— Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière… c'est encore aimer… la prière, c'est pardonner au lieu de maudire… c'est espérer au lieu de désespérer; la prière… enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rosée bienfaisante… au lieu de ces pleurs qui le brûlent… Oui! je vous comprends, vous… car vous ne me dites pas:

Souffrir… c'est prier… Non, non, je le sens… vous dites vrai en disant: Espérer, pardonner, c'est prier… oui, et grâce à vous maintenant… je rentrerai dans la vie sans crainte…

Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à Gabriel, en s'écriant:

— Ah! mon frère… pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté, invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny, que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu, consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un étonnement indicible.

— J'ai le joint! lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et tranchante.

— Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.

— Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre à la question du révérend père.

Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et répéta machinalement:

— Une voiture de voyage?

— Oui… oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?

— Sans doute… j'ai ici la mienne, dit le révérend père.

— Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.

— Et pourquoi faire?

— Pour emmener M. Hardy.

— Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin délirait.

— Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.

— Dans cette triste et profonde solitude… lui… M. Hardy! Et le père d'Aigrigny croyait rêver.

— Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les épaules.

— Emmener M. Hardy… maintenant… lorsque ce Gabriel vient de…

— Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je puis.

— Et Gabriel?

— Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y a qu'un instant?

— Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.

— Tout à l'heure je n'avais pas le _joint… _Maintenant je l'ai, répondit Rodin de sa voix brève.

Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le mystérieux réduit.

XXXVI. La visite.

Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué contre l'aveuglement de M. Hardy.

— Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy, après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance…

Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.

— Ô mon Dieu!… s'écria involontairement Gabriel d'une voix douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:

— Pardon… monsieur…

— Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?… dit M. Hardy avec intérêt.

— Oui… bien triste… reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant à lui même:

— Ainsi… c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre de me justifier…

Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation profonde:

— Il n'importe… je dois obéir… j'obéirai… mes voeux m'y obligent.

M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que d'inquiétude, lui dit affectueusement:

— Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien récemment acquises… ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je vous dois tant… que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un peu…

— Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un bon souvenir de ce jour… vous me rendrez plus facile la résignation à un chagrin cruel.

— Vous avez un chagrin!… dit vivement M. Hardy.

— Ou plutôt, non… une surprise pénible, dit Gabriel.

Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit:

— Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas… elles commencent déjà, puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie… Adieu donc, mon frère… à bientôt…

— Vous me quittez!…

— Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est parvenue ici… puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je reçois… Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer… et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons.

Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:

— Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je quitte aujourd'hui cette maison.

— À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main de M. Hardy.

Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le retenir auprès de lui.

Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:

— Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai souffert ici… je suis devenu comme les enfants, qui ont peur… lorsqu'on les laisse seuls.

— Et moi, je suis rassuré sur vous… Je vous laisse avec des pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon Agricol… qui ne peut tarder à revenir… Encore adieu, et à demain, mon frère.

— Adieu… et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil… moi qui suis resté si longtemps immobile dans les ténèbres.

— À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et prière.

— Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on est bien fort. Et il resta seul.

Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur et doux rayonnement de la présence de Gabriel… cette sorte de réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis si longtemps.

Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire des révérends pères entra et lui remit une lettre.

— De qui cette lettre? demanda M. Hardy.

— D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le domestique en s'inclinant.

Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner benoîtement ses pouces.

M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut ce qui suit:

«Monsieur,

«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l'ayez oubliée…»

M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de lire:

«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère le plus au monde.

«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société, qu'il a quittée pour toujours?

«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l'honneur d'être, «Monsieur, «Avec la plus haute considération, votre très humble et très obéissant serviteur,

«RODIN.»

Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion.

Après un assez long silence, il dit au domestique:

— C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?

— Oui, monsieur.

— Et… qu'est-ce que M. Rodin?

— Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison… si ce n'est monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.

— M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.

— Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il est allé faire ses adieux.

— Ses adieux?

— Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.

— Pour qui? demanda M. Hardy.

— Pour le père d'Aigrigny, monsieur.

— Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.

— Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur… Mais que faut-il répondre à M. Rodin?

La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, répondit au domestique:

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