LE JUIF ERRANT (continued 6)
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— C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment… Que de fois elle m'a dit avec sa franchise habituelle: «Je vous ai tout sacrifié… mais je vous sacrifierais à ma mère!»
— Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle… Sa mère a depuis longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours… Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère… Qui pourrait le troubler à cette heure?
— Rien! oh rien!… s'écria M. Hardy, j'ai même presque les garanties de sa durée…
— Que voulez-vous dire… mon ami?…
— Je ne sais pas si je dois vous faire part…
— Ai-je été indiscret… mon ami?…
— Vous, mon cher Marcel?… le pouvez-vous penser? dit M. Hardy d'un ton de reproche amical, non… c'est que je n'aime à vous conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets… et il manque quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet…
Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy:
— Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler pour affaire très pressée…
— Déjà!… dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous permettez, mon ami?…
Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:
— Non, non, restez… votre présence hâtera l'entretien.
— Mais il s'agit d'affaires, mon ami?
— Je les fais au grand jour, vous le savez… Puis s'adressant au domestique: — Priez ce monsieur d'entrer.
— Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.
— Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris; qu'il attende.
Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée par un autre intermédiaire.
— Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour à tour du regard les deux amis.
— C'est moi, monsieur, que voulez-vous? répondit le fabricant avec bienveillance; à l'aspect de ce vieil homme, humble et mal vêtu, il s'attendait à une demande de secours.
— Monsieur… François Hardy? répéta Rodin, comme s'il eût voulu s'assurer de l'identité du personnage.
— J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était moi, monsieur…
— J'aurais, monsieur, une communication particulière à vous faire, dit Rodin.
— Vous pouvez parler… monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac.
— Mais… c'est à vous seul… que je désirerais parler, monsieur, reprit Rodin.
M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence d'un tiers le blessât, s'il avait une aumône à implorer:
— Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou pour moi que vous désirez le secret de cet entretien?
— C'est pour vous… monsieur… absolument pour vous, répondit Rodin.
— Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez parler… je n'ai pas de secret pour monsieur…
Après un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant à M. Hardy:
— Monsieur… vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l'on dit de vous… et comme tel… vous méritez la sympathie de tout honnête homme.
— Je le crois… monsieur…
— Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.
— Et ce service… monsieur?
— Je viens vous dévoiler une infâme trahison… dont vous avez été victime.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur.
— J'ai les preuves de ce que j'avance.
— Les preuves?
— Les preuves écrites… de la trahison que je viens dévoiler… je les ai là, répondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.
— Et le nom de cet homme?
— M. Marcel de Blessac, dit Rodin.
À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroyé. À peine put-il murmurer d'une voix altérée:
— Monsieur…
M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:
— Silence… mon ami. Puis l'oeil étincelant d'indignation, en s'adressant à Rodin qu'il n'avait pas cessé de regarder en face, il lui dit d'un air de mépris écrasant: — Ah!… vous accusez M. de Blessac?
— Je l'accuse, répondit nettement Rodin.
— Le connaissez-vous?
— Je ne l'ai jamais vu…
— Et que lui reprochez-vous?… Et comment osez-vous dire qu'il m'a trahi?
— Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu'il semblait contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme d'honneur sur le point d'être égorgé par un scélérat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre?
— Oui, monsieur; mais quel rapport…
— À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres… et je viens me mettre entre le bourreau et la victime…
— Vous connaissez sans doute l'écriture de M. de Blessac, dit Rodin.
— Oui monsieur…
— Lisez donc ceci…Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas… épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d'avoir l'audacieuse effronterie de la trahison.
— Marcel!!! s'écria M. Hardy avec effroi et les traits bouleversés par ce coup imprévu. — Marcel!… comme vous êtes pâle!… vous ne répondez pas!
— Marcel!!… vous êtes M. de Blessac! s'écria Rodin en feignant un étonnement douloureux. Ah! monsieur… si j'avais su…
— Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'écria M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manière infâme…
Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.
— Oh! mon Dieu!… dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne répond rien… rien…
— Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis obligé de lui demander s'il ose nier avoir adressé plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de M. Rodin.
M. de Blessac resta muet.
M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes… entremêlant çà et là sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de l'horrible trahison de M. de Blessac.
M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent… à cette horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie. L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.
— Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis, s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant: — Non… ce serait souiller ma main… — Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour s'interposer: — Ce n'est pas la joue d'un infâme… que je dois souffleter… c'est votre loyale main que je dois serrer, monsieur… car vous avez eu le courage de démasquer un traître et un lâche.
— Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos ordres… et…
Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte, qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:
— Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre maître…
À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula d'un pas, en s'écriant:
— Madame Duparc! vous ici… qu'y a-t-il?
— Ah! monsieur… un grand malheur…
— Marguerite!… s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.
— Elle est partie!… monsieur…
— Partie!… reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût éclaté à ses pieds.
— Marguerite est partie! répéta-t-il.
— Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée… il y a trois jours! dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.
— Partie… Marguerite… Ça n'est pas vrai! on me trompe!… s'écria M. Hardy.
Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon:
— À Paris, ventre à terre!…
* * * * *
Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des Loups, qui s'avançaient en hâte vers la fabrique.
V. L'attaque.
Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre; mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du père et fils.
— Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.
Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups. _Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant dans la voiture:
— À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.
Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.
* * * * *
Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec son fils.
Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier en blouse et le maréchal en grand uniforme.
Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard en tressaillit:
— Mon père… je suis bien malheureux!
Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du maréchal.
— Toi… malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se rapprochant.
— Je vous dirai tout, mon père… répondit le maréchal d'une voix altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.
— En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à personne.
— Si, mon père… vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui est pour moi une torture atroce.
— Explique-toi… je t'en conjure.
— Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur… Tout à coup cela a changé: elles s'attristent de plus en plus… Hier encore j'ai surpris une larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin… Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.
— Cela est étrange… mais à quoi attribuer ce changement!
— Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère… et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs… Hier encore, Blanche me disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous…»
— Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la reprocher… La cause de leur chagrin n'est pas là.
— C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et moi… Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que voulez-vous?… lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.
— Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?
— Personne… je le sais.
— Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends… prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.
— Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais pour pénétrer ce secret… il ne faut pas les quitter…
— Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès d'elle… auprès de moi!
— Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.
— Que dis-tu!…
— Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent ici… vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant…
— Quel enfant!
— Le fils de mon vieil ami le prince indien…
— Djalma! que lui arrive-t-il!
— Mon père… il m'épouvante…
— Lui?
Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que le maréchal s'interrompit et dit à son père:
— Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée de vent, le vieillard répondit:
— Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.
— Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le maréchal.
Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.
— Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t'épouvantait? et pourquoi?
— Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville.
— Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans… et à cet âge un amour chasse l'autre.
— S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père… Mais songez donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractère le plus noble, le plus généreux… et que, par une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.
— Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
— Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage. Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s'écriant d'une voix haletante: «Ah!… du sang… j'ai son sang… — Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement insensé! — Je tue l'homme!» me répondit-il d'une voix sourde et d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit avoir.
— C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle passion… dans un pareil coeur, dit le vieillard.
— D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui- même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu qu'il avait quelque pensée de suicide.
— Malheureux enfant!…
— Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude… que je suis peut-être à la veille de les abandonner…
— Les abandonner?
— Oui… pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s'écria:
— Mais ce devoir, quel est-il?
— Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le bâton de maréchal?
— Napoléon…
— Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est fait empereur.
— J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le demi-dieu se faisait homme.
— Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros… il a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé… j'ai voulu partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré, j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la couronne que la France lui avait donnée.
— Et, dans ta position, tu as bien agi… Pierre… sans partager ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance… projets d'exil, conspiration, j'ai tout approuvé… tu le sais.
— Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son père…
— Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!
— Roi!!! non, il n'est plus roi… Napoléon! non, il ne s'appelle plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien… car l'autre nom leur faisait peur… Tout leur fait peur… Aussi… savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!… reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse… ils le torturent… ils le tuent lentement…
— Qui t'a dit…
— Oh! quelqu'un qui le sait… et qui a dit vrai, trop vrai… Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une mort précoce; les yeux tournés vers la France… il attend… il attend…; et personne ne vient… personne… non… Parmi tous ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient petits… pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on étouffe et qui… meurt…
— Et toi… tu y songes…
— Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir… oh! à n'en point douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant… à qui j'ai aussi prêté serment, moi… car un jour, je vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père; car qui nous aime… aime notre France.»
— Oui… je le sais… bien des fois tu m'as rappelé ces paroles, et comme toi… j'ai été ému…
— Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l'empereur, j'avais vu… et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec le roi de Rome… et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
— Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre!
— Ensuite!!… s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu'elle endure?… Croyez-vous le souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas… Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de la France entière ne battrait pas pour lui?
— C'est une conspiration… contre le gouvernement actuel… avec Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
— Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien, jugez-en… s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de faveur… mais enfin m'a rendu justice… Que dois-je faire? Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l'empereur… de l'empereur à qui je dois tout… à qui j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut- être, ou bien dois-je conspirer pour lui?… Dites-moi si je m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur… Dites, mon père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur… je n'ai fait que marcher d'indécisions en indécisions… Vous seul, mon père, je le répète, vous seul… vous pouvez me guider.
Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père… C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les Loups.
_— _Monsieur Simon… monsieur Simon!… cria-t-il, pâle et haletant, les voilà… ils arrivent… ils vont attaquer la fabrique.
— Qui cela?… s'écria le vieillard en se levant brusquement.
— Les Loups, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?… ils crient: Mort aux Dévorants!
En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
— C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal en se levant à son tour.
— Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?…
En effet, le plafond retentissait sous des piétinements précipités.
— Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son père, qui paraissait de plus en plus inquiet.
— Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.
— Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut d'abord bien barricader toutes les portes… et ensuite…
Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui donnait sur les champs.
Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin, autour du maréchal et de son père.
Fatalité!! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre, chancela… se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors, avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort aux Dévorants!
VI. Les Loups et les Dévorants.
C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les premières hostilités venaient d'être si funestes au père du maréchal Simon.
Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups _avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon gré mal gré, à la troupe des Loups; quelques femmes hideuses, déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature criait d'une voix rauque:
— Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux faire saigner.
Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui l'excitaient jusqu'au délire.
Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe: c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église, lui dit:
— Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur le curé?
— Je ferai feu… mieux que toi, répondit le petit homme à mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.
— Et avec quoi feras-tu feu?
— Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa blouse, tomba.
— Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me paraît guère lourd.
— C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa blouse; puis il ajouta: — Mais attention, je crois que voilà le carrier qui parle.
En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points blancs.
Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe; serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.
Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de stentor du carrier.
— Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.
— Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait être le légiste de la bande; sans cela… il y aurait violation de domicile.
— Violer!… Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?… cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.
— Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.
— Nous voulons faire aussi notre coup!
— Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine de furet.
— Bon, ça leur sera payé.
— Il faut que les femmes s'en mêlent!
— Ça nous regarde.
— Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune, s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:
Au secours… on m'assassine!
Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant:
— Silence!
— Silence!… silence! répondit la foule, écoutez le carrier.
— Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.
— Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique… dit le petit homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.
— On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante; pourvu qu'on se croche… tout va… On se peignerait sur le chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes Loups?
_— _Oui!… oui! dit la foule électrisée par ces paroles sauvages; s'ils ne sortent pas… entrons de force.
— On le verra, leur palais!
— Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le curé les a damnés.
— Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?
— Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme à mine de furet.
— Oui!… oui! ils l'ont dit.
— Alors, on brisera tout chez eux!
— On démolira leur bazar.
— On enverra la maison par les fenêtres.
— Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre sur la tête.
— Allons… les Loups, attention! cria le carrier d'une voix de stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent pas… à bas la porte.
Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculéens:
— Attention!… _Loups… _pierre en main… et ensemble… Y êtes-vous?
— Oui!… oui!… nous y sommes…
— Joue?… feu!… Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:
— Bataille… et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées, les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants, d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de tâcher de fermer les persiennes.
— Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de cailloux!
Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère, alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.
— Touché… j'ai mis dans le blanc… cria la hideuse créature.
— T'es bien nommée, la _Ciboule… _tu touches à la boule, dit une voix.
— Vive Ciboule!
— Sortez donc, hé, les Dévorants, si vous l'osez!
— Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme à mine de furet.
— Et à cette heure ils canent!
_— _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de tonnerre, allons les fumer!!
— Oui!… Oui!
— Allons enfoncer la porte…
— Faudra bien que nous les trouvions.
— Allons… allons!… Et la foule, le carrier en tête, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en chêne massif.
Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l'un des battants… ce battant s'ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête, tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:
— Que voulez-vous?
— Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.
— Oui… oui… bataille!… répéta la foule.
— Silence… mes _Loups… _cria le carrier en se retournant et en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à Agricol:
— Les _Loups _viennent demander bataille…
— Contre qui?
— Contre les Dévorants.
_— _Il n'y a pas ici de Dévorants, répondit Agricol: il y a des ouvriers tranquilles… retirez-vous…
— Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers tranquilles.
— Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les _Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.
— Ah!… tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.
Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:
— Et ça, c'est pour rire!
— Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres.
— Fer contre fer… marteau contre marteau, ça me va, dit le carrier.
— Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos femmes, et blessé… peut-être à mort… le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.
— Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il faut que vous sortiez d'ici… tas de capons… et que vous veniez là, dans la plaine, faire bataille.
— Oui, oui, bataille!… qu'ils sortent!… cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.
— Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous… et vous répondrez de tout ce qui arrivera.
— Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent manger les Dévorants!… Tiens, voilà ton attaque! s'écria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.
Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:
— À moi, les Loups!
VII. Le retour.
Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants, suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une irrésistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent briser un treillis à claire-voie appuyé d'une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns résistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la maison commune, où s'étaient réfugiés les femmes et les enfants, se jetèrent à la poursuite de cette bande; mais quelques compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement défendu l'entrée de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser.
Une porte, ayant d'abord résisté à leurs efforts, fut bientôt enfoncée. Ciboule se précipita dans l'appartement son bâton à la main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte. Une belle jeune fille (c'était Angèle), qui semblait vouloir défendre seule l'entrée d'une chambre, se jeta à genoux, pâle, suppliante, les mains jointes, en s'écriant:
— Ne faites pas de mal à ma mère!
— Je t'étrennerai d'abord, et puis ta mère après, cria l'horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que les autres s'emparaient de quelques hardes.
Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s'était refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela Agricol à son secours.
Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus inutiles; l'oeil sanglant, les dents serrées, poitrine contre poitrine, enlacés, noués l'un à l'autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux; mais telle était la force herculéenne du chef des _Loups _que, quoiqu'il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait inébranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre (l'autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait, par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de la poitrine de son adversaire.
— Le _Loup _va casser les dents au Dévorant, qui ne dévorera plus rien, dit le carrier.
— Tu n'es pas un vrai Loup, répondit le forgeron en redoublant d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un…
— Vrai ou faux, je te casserai les dents.
— Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa jambe; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous lui… À ce moment, la mère d'Angèle, penchée à une des fenêtres de la maison commune, s'écria d'une voix déchirante:
— Au secours! monsieur Agricol… on tue ma fille!
— Laisse-moi… et foi d'homme, nous nous battrons demain… quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.
— Pas de réchauffé… je mange chaud, répondit le carrier; saisissant le forgeron à la gorge d'une de ses mains formidables, il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.
— Au secours! on tue ma fille! criait la mère d'Angèle d'une voix éperdue…
— Grâce!… je te demande grâce!… Laisse-moi aller… dit Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son adversaire.
— J'ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la terreur que lui causait le danger d'Angèle, redoublait d'efforts, lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton sur la tête, assénés d'une main vigoureuse. Il lâcha prise… et il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer les coups qu'on lui portait, et qui cessèrent dès qu'Agricol fut délivré.
— Mon père… vous me sauvez… Pourvu que pour Angèle il ne soit pas trop tard! s'écria le forgeron en se relevant.
— Cours… va… ne t'occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin de défendre l'entrée de la chambre où le père du maréchal avait été porté expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le danger d'Agricol.
Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier resté pendant quelques instants sans connaissance.
Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à renverser les hommes qui défendaient l'escalier, et à se précipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre d'Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la dévisager.
Se précipiter sur l'horrible mégère, la saisir par sa crinière jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et l'étendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité de la pensée.
Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva aussitôt; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la maison.
Après le premier feu de l'attaque, le très petit nombre de véritables Loups, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans cette entreprise sous prétexte d'une querelle de compagnonnage, voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves Loups, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des Dévorants.
_— _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dévorants! _avait dit un des _Loups _les plus déterminés à Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant que d'honnêtes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.
— Oui… reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par casser les carreaux de votre maison.
— C'est le carrier qui a mis tout en branle… dit un autre, les vrais _Loups _le renient; il aura son compte.
— Tous les jours on se peigne dru… mais on s'estime[16].
Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de la fabrique, et tous_, Loups _et Dévorants, quoique bien inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.
Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris; les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d'horribles clameurs.
Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond… dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre, car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents… il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.
Il y a des fatalités étranges… ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher des secours.
Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:
— De l'espoir!…
— Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu…
— Il est sauvé! dit le maréchal.
— Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement le docteur, le pouls se ranime… c'est l'effet de violents topiques que j'ai fait appliquer aux pieds… mais je ne sais quelle sera l'issue de cette crise…
— Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter faiblement ses paupières.
En effet, bientôt il ouvrit les yeux… cette fois l'intelligence y brillait.
— Mon père… tu vis… tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre de joie et d'espérance.
— Pierre… tu es là?… dit le vieillard d'une voix faible; ta main… donne… Et il fit un léger mouvement.
— La voilà… mon père… s'écria le maréchal en serrant la main du vieillard dans la sienne.
Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s'écriant:
— Il vit!… mon Dieu!… il vit… il est sauvé!… À cet instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les vagabonds, les _Loups _et les Dévorants, arrivèrent aux oreilles du moribond.
— Ce bruit… bruit… dit-il; on se bat donc?…
— Cela s'apaise… je crois… dit le maréchal pour ne pas inquiéter son père.
— Pierre… dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai pas… pour longtemps…
— Mon père…
— Mon enfant… laisse-moi parler… pourvu que… je puisse te… dire… tout…
— Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant… et qu'un prêtre…
— Un prêtre, merci… monsieur… j'ai mon fils… dit le vieillard; c'est entre ses bras… que je rendrai… cette âme qui a toujours été honnête et droite…
— Mourir… toi… s'écria le maréchal; oh! non… non.
— Pierre… dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as… demandé… tout à l'heure conseil… pour une chose bien… grave… il me semble… que… le désir… de t'éclairer sur ton devoir… m'a pour un instant rappelé… à la vie… car… je mourrais bien malheureux… si… je te savais… dans une voie… indigne de toi… et de moi… Écoute donc… mon fils… mon loyal fils… à ce moment suprême, un père… ne se trompe pas… tu as un grand devoir à remplir… sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, de méconnaître ma… dernière volonté… tu dois sans… sans hésiter…
La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie… lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put distinguer furent ceux-ci:
Napoléon II… Serment… déshonneur… mon fils…
Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres… et ce fut tout…
Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:
— Au feu!… au feu!… L'incendie éclatait au milieu de l'un des bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la barrière.
* * * * *
Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie, un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que la marche apaiserait sa fièvre… fièvre glacée comme le frisson d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée, cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le frapper… cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter: Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle, pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse. Marguerite a obéi… Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:
— Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas hésité… Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa mère pour être certain que, de même, tout serait rompu… à tout jamais rompu.
— C'est bien… il ne compte plus sur ce coeur… ce coeur… son dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à la fois.
— Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu… de cette amitié que l'infamie a tuée dans ton coeur?
Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants… ne te manqueront pas… eux… C'est là aussi une affection sainte et grande… qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacrées… Le calme de cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la souffrance.
Allons!… te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu béni et adoré.
M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.
À ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse… puis cuivrée, illumina au loin l'horizon.
M. Hardy regardait cela… avec une sorte de stupeur incrédule, presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d'un tourbillon de fumée accompagnée d'une nuée d'étincelles, s'élança vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy les sons pressés de la cloche d'alarme de sa fabrique embrasée.
Quinzième partie Rodin démasqué
I. Le négociateur.
Peu de jours se sont écoulés depuis l'incendie de la fabrique de M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du ménage de son _ami _Philémon.
Il était environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l'étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle chambre bizarre?
Que l'on s'imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux fenêtres sans rideaux; car ses croisées donnant sur des terrains vagues, le maître du logis n'avait à craindre aucun regard indiscret. L'un des côtés de la chambre servait de vestiaire: l'on y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées, mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrépide matelot avait habité la grande hune d'une frégate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon à pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière tablette d'une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une tête de mort, souvenir d'ostéologie et d'amitié laissé à Philémon par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d'une plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi sous un vieux chapeau de fort, résolument posé de côté et tout couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre, il contemplait longuement cet ossuaire, et s'échappait jusqu'aux monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère de Philémon à l'endroit de la science phrénologique, études patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion rigoureuse: «Qu'ayant à un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation, qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque verre _grande tenue _du canotier, accosté d'une théière de porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir à l'orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et moussue.
De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.
Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette cheminée, semblant ainsi s'épanouir à la douce chaleur d'un vif rayon de soleil qui l'inondait d'une lumière dorée. Cette drôle de petite créature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre, Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules à fossettes, doux trésor d'un satin si ferme et si poli, que la chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte rosée; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi des larges manches retroussées; et l'on voyait aussi à demi, et croisées l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant chaussées d'un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias, donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange… qu'on en juge: l'effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du reste, offraient à l'oeil un combustible d'une admirable régularité.
Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était singulier… qu'on en juge: sur une petite table placée devant elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d'un émail trop inaltérable pour s'agacer. Pour boisson, elle avait préparé un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous. Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprêtait à faire à demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de son teint, c'est un de ces divins miracles qui révèlent la toute- puissance de la jeunesse et de la santé.
Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l'on frappa discrètement à sa porte, modestement verrouillée à l'intérieur.
— Qui est là? dit Rose-Pompon.
— Un ami… un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc?
— Tiens!… c'est vous, Nini-Moulin?
— Oui, ma pupille chérie… Ouvrez-moi donc tout de suite… Ça presse!
— Vous ouvrir?… Ah bien, par exemple!… faite comme je suis, ça serait gentil!
— Je crois bien… que faite comme vous l'êtes ça serait gentil, et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont l'Amour ait jamais orné son carquois!!!
— Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal… gros apôtre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise écarlate au costume de Philémon.
— Ah çà! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à travers la porte, pour la plus grande édification des voisins? dit Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses très graves à vous apprendre, des choses qui vont vous renverser.
— Donnez-moi donc le temps de passer une robe… gros tourment!
— Si c'est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la susceptibilité; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très bien comme vous êtes.
— Et dire qu'un monstre pareil est le chéri de toutes les sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d'agrafer une robe à sa taille de nymphe.
— Ah! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose- Pompon avec un sérieux comique. Et d'où sortez-vous, s'il vous plaît? Voilà trois jours que vous n'avez pas niché ici, vilaine petite colombe.
— C'est vrai… je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous êtes donc venu pendant mon absence?
— Je suis venu tous les jours… et plutôt deux fois qu'une, mademoiselle, car j'ai des choses très graves à vous dire.
— Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.
— Pas du tout, c'est très sérieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant. Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez déserté le domicile… conjugal et philémonique?… Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.
— Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces oléagineuses.
— Voilà votre réponse… je comprends… Malheureux Philémon!
— Il n'y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule.
— Je croyais Clara très suffisamment pourvue… contre ces craintes-là…
— C'est ce qui vous trompe, énorme vipère! puisque je suis allée chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.
À cette affirmation, l'écrivain religieux chantonna entre ses dents d'un air parfaitement incrédule et narquois.
— C'est-à-dire que j'ai fait des traits à Philémon! s'écria Rose- Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu injustement soupçonnée.
— Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose… Pompon.
— Je vous dis que ce n'était point pour mon plaisir que je me suis absentée d'ici… au contraire, car pendant ce temps là… cette pauvre Céphyse a disparu…
— Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m'a dit cela; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez Céphyse… ça n'est pas clair.
— Que je sois mangée par la panthère noire que l'on montre à la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!… Et à propos de ça, il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de bêtes féroces.
— Ah çà! êtes-vous folle?
— Comment?
— Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener justement à un spectacle de carême, puisqu'il n'y a que la représentation des bêtes… je n'aurais qu'à rencontrer là mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!
— Vous mettrez un faux nez… et des sous-pieds à votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas…
— Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai à vous apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.
— Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix à ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en considérant le paletot-sac de Nini-Moulin:
— Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches… Qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans?
— Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin.
— Moi?
— Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d'un air majestueux, voulez-vous avoir équipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin être mise comme une duchesse!
— Allons… encore des bêtises… Voyons, prenez-vous des olives?… sinon je mange tout… il n'en reste qu'une…
Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique, dans l'une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.
— Ah! le délicieux bracelet! s'écria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue… l'emblème de mon amour pour Philémon.
— Ne me parlez pas de Philémon… ça me gêne, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit:
— C'est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.
— Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge à l'Opéra et mille francs par mois pour votre toilette!
— Toujours la même plaisanterie? Bon… allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix; pourquoi toujours la même farce et n'en pas trouver d'autres!
Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu'il passa au cou de Rose-Pompon.
— Oh! la belle chaîne! s'écria la jeune fille en regardant tour à tour l'étincelant bijou et l'écrivain religieux. Si c'est encore vous qui avez choisi cela… vous avez joliment bon goût… Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _à bijoux.
— Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami…
Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:
— Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc; quels sont ces conseils?
Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il développa soigneusement: c'était une magnifique mantille de dentelle noire.
Rose-Pompon s'était levée, saisie d'une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la jeune fille.
— Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!… Quels dessins!… quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement désintéressée; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!… Puis partant d'un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s'écria: J'y suis… j'y suis: c'est la corbeille de noce de Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!
— Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète… est à vous si vous voulez, et si vous m'écoutez!
— Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est sérieux!
— Très sérieux.
— Ces propositions de vivre en grande dame!…
— Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.
— Et c'est vous… qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin!
— Un instant… s'écria l'écrivain religieux avec une pudeur comique; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour être certaine que je serais incapable de vous engager à une action malhonnête… ou indécente… Je me respecte trop pour cela… sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m'a confié la garde de vos vertus.
— Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite, je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.
— C'est pourtant bien simple… je…
— Ah! j'y suis… s'écria Rose-Pompon en interrompant Nini- Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et quelque chose pour mettre avec… Vous ne pouviez pas me dire ça tout de suite?
— Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les épaules.
— Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans sa première surprise.
— Non.
— Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros apôtre?
— On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)
— Je n'aurai pas à être infidèle à Philémon.
— Non.
— Ou fidèle à quelqu'un.
— Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:
— Ah çà! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux… s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie.
— Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.
— Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu'est- ce qu'il faudra que je donne en retour?
— Rien du tout.
— Rien?
— Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.
— Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?
— Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça n'est pas bien fatigant… sans compter que vous contribuerez à une bonne action.
— En vivant en duchesse?
— Oui… ainsi, décidez-vous; ne me demandez pas plus de détails, je ne pourrais vous les donner… du reste, vous ne serez pas retenue malgré vous… essayez… de la vie que je vous propose; si elle vous convient… vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre philémonique ménage.
— Au fait.
— Essayez toujours, que risquez-vous?
— Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois…
Nini-Moulin alla à la fenêtre, l'ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui accourut: — Regardez… à la porte de la maison.
— Une très jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit être bien là-dedans!
— Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.
— Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider aussitôt que ça?
— Ou pas du tout…
— Aujourd'hui?
— À l'instant.
— Mais où me conduisez-vous!
— Est-ce que je le sais!
— Vous ne savez pas où vous me conduisez?
— Non… (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.
— Savez-vous que c'est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin!
— Je l'espère bien… si ce n'était pas drôle… où serait le plaisir!
— Vous avez raison.
— Ainsi vous acceptez. À la bonne heure; j'en suis ravi pour vous et pour moi.
— Pour vous!
— Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service…
— À vous!… et comment!
— Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.
— C'est juste…
— Allons… partons-nous!
— Bah!… après tout… on ne me mangera pas, dit résolument Rose-Pompon.
Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie figure, et s'avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement _à la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.
— Mon manteau! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré d'une grande inquiétude depuis qu'elle avait accepté.
— Fi donc!… un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en retira un beau châle de cachemire, qu'il jeta sur les épaules de Rose-Pompon.
— Un cachemire!!! s'écria la jeune fille, toute palpitante d'aise et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance héroïque:
— C'est fini… je me risque…
Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruitière-charbonnière était à sa boutique.
— Bonjour, mademoiselle; vous êtes matinale aujourd'hui, dit-elle à la jeune fille.
— Oui, mère Arsène… voilà ma clef.
— Merci, mademoiselle.
— Ah! mon Dieu!… mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'éloignant de la portière, et Philémon!
— Philémon!
— S'il arrive…
— Ah! diable!… dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.
— Oui, si Philémon arrive… que lui dira-t-on, car je serai peut-être longtemps absente?
— Trois ou quatre mois, je suppose.
— Pas davantage?
— Je ne crois pas.
— Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprès de la charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit:
— Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que… je suis sortie… pour affaires…
— Oui, mademoiselle.
— Et qu'il n'oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui sont dans son cabinet.
— Oui, mademoiselle.
— Adieu, mère Arsène.
— Adieu, mademoiselle.
Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.
— Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'éloignait de la rue Clovis. J'ai réparé ma sottise; maintenant je me moque du reste.
II. Le secret.
La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de Rose-Pompon par Nini-Moulin.
Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché dans les arts des distractions à de graves et tristes préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez à la tournure si noble et si sévère… Sa robe était de moire noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais. Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture. Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier, assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de lianes fleuries (admirable passiflores quadrangulatae, plantées dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces admirables passiflores.
Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs (Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.
La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique; ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse, entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve, tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au mensonge, avait un secret à cacher… un secret qui faisait à la fois son bonheur, sa honte et son tourment.
À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante. Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse et charmée… mais, au moment où elle venait de tourner un dernier feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin. Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne, chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée, oubliant sans doute la _lettre _pour l'esprit, elle se prit à réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et tomba sur le tapis…
Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien. Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare perfection.
Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres, l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son farouche attelage… À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté, faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui, fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et tourmenté du bronze.
Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes, rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale, devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas- relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du Bacchus indien.
Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.
Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba… et son doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde sur son front noble et pur… À cette pression, bien légère pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique; elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et, après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante, ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à demi… alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne peut plus ineffable et touchante.
Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret désir… Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens, dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies, blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.
Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement, s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis, retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui échappèrent:
— Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche… oh! oui… lâche!… bien lâche!…
* * * * *
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa maîtresse:
— Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?
Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à Georgette:
— Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?
— Oui, mademoiselle.
— Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron, hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles, malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgré sa _rouerie de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi, pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait gaiement, son complice_, il avait toujours combattu (pour d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte d'influence.
Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur; il avait, comme on disait autrefois, une très grande mine, l'air décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants et des dents encore fort belles.
— Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la porte.
Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte de familiarité paternelle.
— Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.
III. Les aveux.
Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager sérieusement la conversation.
Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes, M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:
— Ma chère enfant, je ne suis pas content…
— Quelque peine de coeur… ou de creps, mon cher comte? dit Adrienne en souriant.
— Une peine de coeur, dit M. de Montbron.
— Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un coup de tête féminin… que d'un coup de dé?
— J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma chère enfant.
— Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse, dit Adrienne en souriant.
— Et vous auriez grand tort… car ma peine de coeur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez votre beauté… Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués… depuis quelques jours vous êtes triste… vous avez quelque chagrin… j'en suis sûr.
— Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration qu'il vous est permis d'en manquer une fois… et cela vous arrive… aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun chagrin… et je vais vous dire une bien énorme, une bien orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.
— Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prétention… Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
— Non… c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une légère émotion; puis elle ajouta:
— Comprenez… si vous pouvez.
— Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
— Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin… J'insiste… ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est pénible…
— Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis libre… absolument libre.
— Oui… libre… de vous tourmenter… libre… d'être malheureuse tout à votre aise.
— Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime… je trouve en vous l'allié de ma tante… et de l'abbé d'Aigrigny.
— Moi? oui… à peu près comme les républicains sont les alliés des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard… À propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort; véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
— Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle de la déesse Raison… aujourd'hui nous la verrons peut-être canonisée… N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la vie de sainte Madeleine?
— Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées… je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule…
— Je le sais.
— Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l'êtes… moi, je vous conseillais… tout bonnement.
— De me marier.
— Sans doute; de cette façon, votre chère liberté… avec ses conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville… se serait appelée Mme de… qui vous voudrez… Nous vous aurions trouvé un excellent mari qui eût été responsable… de votre indépendance…
— Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?… Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non, mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de soi… je garderai mon nom.
— Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.
— Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire… elle, douce et jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose… oui… ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la _moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez- le… c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose… conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.
La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits; il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de Mlle de Cardoville:
— Voyons, chère tête folle que vous êtes… une fois de plus… Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de m'épouser… on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?
— Peut-être…
— Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon nom?
— Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypothèse qui ne peut me laisser que… des regrets.
Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde… Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: Histoire moderne de l'Inde, le deuxième: Voyage dans l'Inde, le troisième: _Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait continué son investigation et avait vu se compléter cette nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; le sixième, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à Adrienne.
Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le regardant en face:
— Eh bien!… mon cher comte… de quoi vous étonnez-vous?
Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:
— Non… non… c'est impossible… et pourtant…
— Il serait peut-être indiscret à moi… d'assister à votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
— Excusez-moi, ma chère enfant… mais ce que je vois me surprend à un point…
— Et que voyez-vous, je vous prie?
— Des traces d'une préoccupation aussi vive… aussi grande… que nouvelle… pour tout ce qui a rapport… à l'Inde, dit M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard pénétrant sur la jeune fille.