SCENE IV
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JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ.
JEANNE [qui s'est levee]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous devez avoir des choses serieuses a vous dire.
MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il y a de plus serieux, mais on n'as pas prononce le huis clos.
JEANNE. N'importe, Commandant, je vous generais beaucoup.
MORBRAZ. C'est-a-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre mari ait quelque chose a ecrire, une note, enfin, n'importe quelle blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassee …
CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, souleve son bras droit]. C'est l'autre!… mais je ne veux pas vous ennuyer, ma petite Jeanne: le metier de greffier n'est pas grand'chose de reluisant … Vous restez tout de meme? C'est gentil, merci beaucoup de fois, vous etes trop charmante … et sur ce, Monsieur le Commissaire du Gouvernement, je vous ecoute.
[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allonge dans son fauteuil, Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu a peu a sa distraction. Elle est bientot tout a fait ailleurs, revient vaguement a elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en entendant a l'improviste les mots: condamne, sauter, que prononce Morbraz.]
MORBRAZ. Voila un inculpe comme je les aime. He la! Corlaix, pare que tu es?
CORLAIX. Pare, Commandant!
MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!… Non! tiens bon partout! C'est tout le contraire; Stop! Faut etre prudent! Tu es blesse! [Il s'adresse a la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte une sale nouvelle, vous savez! ca va lui fiche un coup … Vous devriez d'abord le preparer un peu … s'il a encore la fievre …
CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai meme plus le delire. Je suis tout ce qu'il y a de mieux prepare a savoir tout ce qu'il y a de pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, elle est tout de meme la tres bien venue.
MORBRAZ. Bon ca! quand je vous le disais: voila un inculpe comme je les aime! Alors posons le probleme, n'est-ce pas?… parce que si on ne le posait pas …
CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le probleme.
MORBRAZ. Ca va bien. Commencons par le commencement. Dans la nuit du 31 juillet au 1er aout, le vaisseau de la Republique l'Alma croiseur-eclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commande par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon a Bizerte, rencontre deux heures apres l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot attaque l'Alma. C'est donc probablement un rafiot ennemi.
CORLAIX. Tres probablement.
MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f … je m'en fiche!… Il attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas chercher midi a quatorze heures; il met le cap sur l'Alma et il arrive droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien de noeuds?
CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq a mon estime …
MORBRAZ. Total quarante-cinq … quarante-cinq noeuds, c'est inoui. De mon temps … Enfin, j'ai pose le probleme. Maintenant, je conclus! Mon petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, a quarante-cinq noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas d'hesitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc l'autre voulait ta peau a toi. A preuve qu'il t'a attaque, tu ne peux pas dire le contraire. Bon, ca va bien! Je continue! L'autre t'attaque, toi, qu'est-ce que tu fais?
CORLAIX. Je me defends et je le coule bas.
MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coule bas … en te flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'etais donc laisse approcher a portee de torpille, toi?
CORLAIX. Helas!… puisqu'il m'a flanque, comme vous dites …
MORBRAZ. Et je repete: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ca prouve?… Ca prouve que tu es la derniere des moules, mon pauvre vieux? Et sais-tu ce que ca vaut? Ca vaut d'etre casse de ton grade, fichu a pied, flanque hors la marine et peut-etre foutu a l'ombre pour dix ans, le temps de reflechir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ca que ca se joue!
CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!… c'est ca?
MORBRAZ. Ca? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ca! espere, tu vas voir. Mais procedons par ordre: tu es foutu, a moins …
CORLAIX. A moins que?
MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient bonnes.
CORLAIX. J'en ai une.
MORBRAZ. Sors-la voir.
CORLAIX. C'est simple: sitot a portee de signaux, j'ai questionne le batiment inconnu sur sa nationalite, je l'ai questionne deux fois, par les deux questions reglementaires des signaux de reconnaissance et deux fois il m'a repondu qu'il etait francais, tres correctement. Alors comme juste, je ne l'ai plus suppose ennemi, je l'ai cru ami. Voila ma raison.
MORBRAZ. Elle est bonne … Tout de meme, voyons voir, et repete un peu … Il t'a repondu deux fois tres correctement, le bateau des Boches?
CORLAIX. Deux fois.
MORBRAZ. Et c'etait combine comme il fallait tout ca?
CORLAIX. Oui, Commandant!
MORBRAZ. Tu l'as vu?
CORLAIX. Naturellement!
MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu?
CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-la!
MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais ete menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne te croira pas.
CORLAIX. Pourquoi?
MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Reflechis donc une fois dans ta vie, tourte? Comment?… Voila un bateau ennemi qui ne sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de reconnaissance! Il n'y a que les officiers a savoir ce secret-la … et meme … pas tous les officiers?… Quelques-uns seulement … ceux qui en sont charges … Sur ton Alma, combien en avais-tu d'officiers au courant de la chose?
CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a place a sa portee]. Voici la liste de l'Etat-Major de l'Alma! Voyons … Eh bien, Commandant, nous etions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, l'officier de montres Brambourg et moi-meme. [Il laisse le dossier ouvert.]
MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ca ne fait pas gras, quatre!
CORLAIX. Non.
MORBRAZ. Alors, voila un bateau ennemi qui ignore les signaux de reconnaissance et qui repond correctement a tes deux questions? Tu trouves que c'est croyable, toi?
CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allume les deux reponses qu'il fallait, combinees comme il fallait. Je les ai vues, moi, que voila, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi.
MORBRAZ. Evidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en reste plus … Voila ma sale nouvelle. Tu n'as pas de temoin pour toi. Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un quiconque!
CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, grace a Dieu!
MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont rien vu, rien de rien, pas un fifrelin!
CORLAIX. Rien?
MORBRAZ. Rien!
CORLAIX. C'est extravagant.
MORBRAZ. Non.
CORLAIX. Comment non?
MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'etait leur droit a ces bougres-la puisqu'on n'avait pas encore rappele aux postes de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'etaient pas de quart, dans leur hamac; ceux qui etaient de quart, sur le pont.
CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la passerelle, nous etions douze ou quinze a ne pas dormir.
MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-la se trouvait probablement si bien a ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous.
CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas … moi, qui commandais … je n'y suis pas …
MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a que vingt-neuf ou trente-neuf de creves! et celui qui ne l'est pas en devient bete a couper au couteau … [A Jeanne.] Madame! mes excuses! mais vraiment aussi cet animal-la passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance.
CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-etre pas tort!
MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, il regrettait de n'etre pas mort, il voulait se faire sauter …
JEANNE [qui comprend a l'improviste]. Sauter?…
MORBRAZ [qui continue a Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: le lascar voulait se faire sauter … sans savoir pourquoi du reste … Mais a cette heure, changement a vue … Il ricane sans savoir pourquoi non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? Parce que te voila sur et certain d'etre condamne?
JEANNE [stupefaite, a Corlaix]. Condamne?
CORLAIX [a Jeanne]. Condamne ou acquitte. Ne vous affolez pas huit jours d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien.
MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitte, tu seras condamne. [A Jeanne.] Il sera condamne, Madame, vous pouvez m'en croire! c'est sur comme Amen a l'eglise.
JEANNE. Commandant!… vous voulez rire?…
MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que vous ayez la gaiete facile.
JEANNE [a Corlaix.] Fred!… Je vous en supplie, est-ce possible?
CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il n'a jamais ete question de me guillotiner.
MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le rendre a la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, neuf, dans une belle forteresse toute neuve.
JEANNE. Mais pourquoi?
MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de temoins! Bon Dieu! Allons, je vois que vous avez tres bien compris. La-dessus, je vous laisse tous les deux reflechir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrete.] Voyons donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis … dis donc, Corlaix!
CORLAIX. Commandant?
MORBRAZ. Ton enseigne?… Celui qui etait de quart et qui s'en est tire … Bon Dieu de bon Dieu! voila que j'oublie son nom!
CORLAIX. Brambourg!
MORBRAZ. C'est ca, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'etre bien chaud pour toi … quel type est-ce?… Un mauvais officier, hein?
CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu a lui adresser le moindre reproche a l'occasion du service.
MORBRAZ. Et a l'occasion d'autre chose que le service?… [Silence.] Suffit! Ca va bien … Il parait que tu l'avais envoye faire une ronde au moment psychologique?… Une riche idee que tu as eue la! Ah! quand tu te meles d'en avoir, toi …
CORLAIX. Pourquoi?
MORBRAZ. Parce que s'il avait ete sur la passerelle, il aurait probablement vu quelque chose …
CORLAIX. Et il n'a rien vu?… Tant pis pour moi, c'est de ma faute.
JEANNE. Mais comment dites-vous … Brambourg n'a rien vu? Enfin … il n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai deja dit. Personne ne les a vus, pas un chat.
JEANNE. Mais Brambourg?
MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure.
JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
MORBRAZ. Puisque je vous assure … puisque je vous affirme que non! Madame … il ne les a pas vus … en tout cas, il ne se souvient de rien, pas plus que cela que d'autre chose … alors voici: nous sommes aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoque pour vendredi, mercredi, jeudi, vendredi, ca te fait trois jours. Mon petit Corlaix, tache moyen de te debrouiller. Cherche un temoin. Cherche une preuve, cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose … parce que si tu ne trouves rien … j'ai l'honneur et le regret de te le repeter … tu es foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ca me fera tout de meme une sacree peine! [Il s'incline devant Jeanne.]
CORLAIX [appelant]. Le Duc!
MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi?
CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide a se lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blesse on en devienne malotru!