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La veille d'armes

SCENE XI

Reading edition

CORLAIX, D'ARTELLES.

CORLAIX [Il va vers sa table a ecrire, ouvre un tiroir et en sort plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donne un coup d'oeil ces jours derniers aux carnets individuels de vos chronometres, le chronometre C est un animal bien extraordinaire … J'ai prepare une petite note pour le directeur de l'Observatoire … [Il la cherche, la trouve, la remet a d'Artelles.] Ah! la voila … je voulais la revoir avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de l'Horloge d'etudier la question.

D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Tres bien, Commandant.

CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce diable de chronometre qui vous a retenu a bord, j'espere?

D'ARTELLES. Mon Dieu …

CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de la peine!… Il faut du zele, mais pas trop n'en faut! C'est tres mal porte d'etre un officier irreprochable.

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Croyez-moi.., a vingt-quatre ans, on a mieux a faire dans la vie que de porter soi-meme des chronometres a l'Observatoire …

D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez du preparer l'Ecole navale a Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.

CORLAIX. Mea culpa, confiteor! J'ai porte des chronometres, beaucoup de chronometres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux … Ne m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.

D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal …

CORLAIX. A cause?… Ah! a cause de ca! [Il montre les galons de sa manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis quatre ans deja … j'ai la tomate … je commande un croiseur dernier cri …

D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les etoiles.

CORLAIX. Les etoiles, d'Artelles! les etoiles a un petit jeune homme d'a peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout de meme pensez a ceci que je vais vous dire … et dont vous gouterez plus tard, vous-meme, l'amertume … "On peut tres bien etre tout ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux bougres …" Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de beaux reves, tous brodes d'or, galonnes, decores, empanaches …

D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est a vos broderies, a vous et a vos etoiles que je vais rever.

CORLAIX. Vous etes un gentil garcon, d'Artelles, et je vous aime bien, mais …

D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui etes trop bon. Il faudrait un drole d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fut pas le plus tot possible a la tete de l'escadre.

CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument a me souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois etoiles d'argent dont je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort envie.

D'ARTELLES [deux pas en arriere]. Commandant?… J'ai mal entendu?… Vous n'avez pas dit …

CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille …

D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le droit.

CORLAIX. Je n'ai peut-etre pas le droit de me tuer … mais il n'en est pas question, il est question d'une bonne fievre secourable ou d'un bon petit cholera compatissant.

D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'etes pas seul.

CORLAIX. Vous trouvez?

D'ARTELLES. Comment, si je trouve?…

CORLAIX. C'est juste, je suis marie … donc, je ne suis pas seul au monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel age me donnez-vous?

D'ARTELLES. Doctum cum libro! L'annuaire vous donne cinquante ans, Commandant.

CORLAIX. Et quel age donnez-vous a ma femme?

D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix …

CORLAIX. Elle a vingt-trois ans … cinquante moins vingt-trois egale vingt-sept. Vingt-sept a l'ecart … une bagatelle, hein? Vous trouvez toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis epouvantablement, d'Artelles … je le suis a crier … je le suis a crever, seul, tout seul … [Il s'arrete devant d'Artelles, les bras croises.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me reveiller; d'autres fois, je m'arrete dans la rue et j'ecoute stupefait d'avoir entendu quelque chose qui bat dans ma poitrine … J'ai un coeur! moi! Pourquoi faire? qui m'a donne cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de meme pas si bete le bon Dieu! [Silence prolonge, d'Artelles regarde Corlaix avec une stupeur et une anxiete immenses. Corlaix s'est repris a marcher de long en large, il se calme peu a peu.) Mon pauvre petit, vous voila tout bouleverse. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le deballage d'ame, le coeur tout nu!… Allons la paix!… et surtout n'allez pas me plaindre car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je me suis marie, il y a deux ans, ma femme n'etait pas encore majeure … et moi! ah! ce que j'ai fait la, ma faute, mon crime … il n'y a pas de chatiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas quarante-huit ans que j'avais, les annees vecues sur la mer comptent double, tant de choses qui nous vieillissent … les nuits de passerelle … les coups de vent … les glaces … le soleil … quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!

D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exageration. Et d'abord on ne se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".

CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.

D'ARTELLES. Peut-etre pas absolument, mais …

CORLAIX. Allons donc!… [Il s'arrete de nouveau en face de l'enseigne.] Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que je n'ai jamais raconte a ame qui vive!… Oui, pourquoi, pourquoi, pourquoi? Evidemment, vous me plaisez …, evidemment, si j'avais un fils j'aimerais qu'il fut ce que vous etes. Que mon supplice vous serve d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son pere …, elle l'avait beaucoup aime … elle le regrettait encore apres dix autres annees et c'est alors que je l'ai rencontree. D'Artelles, elle etait tellement naive qu'elle mit sa main dans la mienne croyant qu'un mari … un mari de mon age etait un second pere … et voila tout!… un pere de rechange qui allait remplacer le premier! Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre … rien de plus, rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu a peu, je suis devenu le pere de ma femme, d'Artelles … son papa, son vieux papa … rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Commandant, je vous …

CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son pere. Eh bien, figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; comprenez-vous? Je l'aime comme un amant …, je l'aime d'amour! d'amour!… Mais riez donc, sacrebleu! c'est a se tordre!

D'ARTELLES [Il a recule peu a peu jusqu'a la porte]. Commandant, je vous en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit d'entendre.

CORLAIX [qui n'ecoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, un martyre, un martyre de toutes les heures … Un martyre de toutes les minutes … J'etouffe et je suffoque … J'aime ma femme … [Il rit.]

D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, taisez-vous!

CORLAIX. Et c'est une impasse … Pas d'issue … Pas meme un trou dans le mur … Rien. Si, quelque chose tout de meme … Les six planches … les six planches … Mais alors … Vite … Vite …

RIDEAU.

* * * * *

DIEUXIEME ACTE

[La scene represente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au fond, un hublot cache par un rideau.

Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis cote a cote.]

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