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La pêcheuse d'âmes

LA PECHEUSE D'AMES

Reading edition

I

LA PREDICTION

Devant mon esprit se dévoile tout ce qui sera. ESCHYLE.

Un cri sauvage et désespéré comme celui d'un tigre blessé retentit dans le silence et le calme du soir. Les chevaux s'arrêtèrent, sans que le cocher tirât sur les rênes; et, pendant qu'il se signait, un jeune officier se levait dans la légère calèche et regardait tout ému dans la direction d'où était venu ce cri épouvantable.

"Qu'est-ce?

- On dirait qu'un homme a crié au secours, répondit le cocher.

- Où?

- Si j'ai bien entendu, cela venait de l'eau."

L'officier sauta hors de la calèche et s'élança vers la rivière, à travers les chaumes et les épaisses broussailles. Encore un cri, un dernier, étouffé, cette fois, un cri de détresse, suppliant; puis l'eau fit entendre un sifflement, comme si l'on y avait jeté une pierre brûlante.

"Il y a quelqu'un qui se noie," pensa l'officier. Il prit son revolver, courut à en perdre haleine vers la rive à travers la prairie et les roseaux. Dans le demi-jour qui suivait le coucher du soleil, l'eau avait des reflets blafards; les flots roulaient avec des teintes de plomb fondu entre les berges peu élevées. Rien de suspect, ni dans le petit bois où était maintenant l'officier, ni dans l'eau qui murmurait, ni sur le tertre couvert de gazon qui s'élevait en face.

Le jeune homme songeait à s'en retourner, lorsque sur l'autre rive apparut quelques chose de blanc, puis une forme humaine, puis une deuxième.

"Qui va là?" cria-t-il.

Pas de réponse.

"Halte!"

La blanche apparition s'éloigna en flottant en l'air, et en même temps les buissons semblèrent s'animer.

"Halte! ou je tire!" cria de nouveau l'officier.

Comme les vagues figures prenaient la fuite, il fit feu deux fois avec son revolver. L'éclair et la détonation traversèrent solennellement les sombres profondeurs du bois, puis tout redevint silencieux. Les étranges fantômes s'étaient évanouis.

Le jeune officier revint mécontent à sa voiture.

"L'avez-vous touché, herr lieutenant? demanda le cocher.

- Malheureusement, je suis arrivé trop tard. Les gueux ont échappé.

- Qui sait si c'en étaient? dit le cocher. Il se passe des choses peu rassurantes dans ce pays-ci.

- Quoi donc?"

Le cocher regarda avec inquiétude autour de lui. "Ce qu'il y a de mieux, c'est de n´en pas parler. Remontez plutôt en voiture, herr Zésim. Madame votre mère vous attend, et il se fait tard."

Le jeune officier remonta dans la calèche, et les chevaux repartirent à toute vitesse, traversant les flaques d'eau qui rejaillissaient et les fondrières dans lesquelles il semblait que la voiture allait s'abîmer.

Après une longue absence, Zésim Jadewski revenait dans son pays. Jusqu'alors il avait été garnison à Moscou, à Pétersbourg, et même pendant quelque temps dans le Caucase. A peine eut-il foulé avec son régiment le sol sacré de l'antique Kiew, l'ancienne ville des czars, qu'il demanda un congé; et maintenant il se rendait en toute hâte chez sa mère, qui possédait un domaine dans le voisinage.

Le soleil avait presque disparu derrière la forêt lointaine. Il n'y avait plus que les cimes des arbres où flottât encore légère teinte rouge. Plaines, collines, bois, hameaux, châteaux s'apercevaient maintenant à travers le voile gris transparent du crépuscule du soir. Les bêtes fauves regagnaient leurs tanières, et dans les broussailles qui bordaient les pâturages se montraient des flammes errantes, feux follets ou yeux brillants de quelque loup, en quête d'une proie.

Dans leur course rapide, ils franchirent un marais, passèrent sur un pont en ruine, traversèrent un petit bois de hêtres, et arrivèrent enfin au village de Koniatyn. De tous les côtés s'élevait une fumée bleuâtre: ici elle sortait d'une cheminée de pierre; là elle se frayait un passage à travers un toit de chaume noirci. Une vapeur légère flottait autour des cabanes basses; elle s'élevait des haies et des vergers. Par les portes ouvertes on voyait la lueur rouge des âtres; les chiens aboyaient avec fureur. Auprès du puits se tenaient des jeunes filles avec de longues tresses et les pieds nus, qui remplissaient leurs seaux de bois.

Il faisait maintenant tout à fait sombre. Zésim se pencha hors de la voiture pour découvrir la maison paternelle. Elle était là; là s'étendait son toit entre les hauts peupliers, et à l'une des petites fenêtres brillait une lumière. Le jeune officier sentit un attendrissement de bonheur dans son âme. Déjà le vieux chien de chasse aveugle de son défunt père le saluait avec un gémissement de joie. La porte s'ouvrit; la calèche entra dans la cour; il était dans ses foyers.

Sa bonne et douce mère descendit les marches du perron. Il se jeta dans ses bras; elle le regarda, le toucha pour s'assurer que c'était bien lui, le cher enfant, le fils dont elle avait si longtemps privée. Puis elle traça le signe de la croix sur son front et lui donna un baiser.

"Ah! comme tu as été longtemps loin de moi! dit d'une voix tout émue la vieille dame, comme tu es grand! comme tu es fort! comme l'uniforme te va bien! Dieu soit loué! ils ne t'ont pas tué dans le Caucase!"

Mme Jadewska le conduisit dans la maison. Toute la troupe des vieux serviteurs arriva pour voir le jeune maître et la saluer, mais aucune main de le toucha et ne le servit que celle de sa mère. Elle lui ôta son bonnet et son épée; elle lui apporta le souper; elle lui remplit son verre d'un généreux vin de Hongrie, s'assit près de la fenêtre entre ses fleurs et sa volière, et se mit à le contempler, silencieuse et heureuse.

C'est qu'aussi Zésim était bien fait pour réjouir le coeur d'une mère. De bonne taille, élancé, avec des muscles d'acier, un beau et noble visage, qu'encadrait une courte barbe blonde, et om brillaient deux grands yeux bleus enthousiastes, il représentait la nature humaine dans ce qu'elle a d'aimable.

"Combien de temps restes-tu? lui demanda tout d'abord sa mère?

- Deux semaines, mère chérie, mais Kiew est près; je reviendrai bientôt.

- A Noël?

- Plus tôt, aussi souvent que je le pourrai."

Il regarda autour de lui, et une émotion silencieuse s'empara de son coeur. Tout était comme il l'avait laissé, quand il était parti, encore adolescent. Chacune des vieilles armoires, des vieilles tables, des vieilles chaises était toujours à la même place. Le sopha avait toujours son étoffe à fleurs, qu'il connaissait si bien. L'antique horloge faisait toujours entendre son majestueux tic-tac. Sur le poêle se tenait encore la Diane de plâtre, avec son carquois et son arc; et sur la commode étaient les flacons avec les fruits confits dont il aimait tant à se régaler.

"Qu'est de venue Dragomira?" demanda tout à coup Zésim.

Mme Jadewska haussa les épaules.

"Elle n'a pourtant pas quitté le bon chemin?

- C'est selon colle tu l'entends. Elles sont devenues dévotes, elle et sa mère. Tu ne reconnaîtras pas ta joyeuse compagne d'autrefois. On n'entendu plus chez elles qu'oraisons et psaumes de la pénitence.

- Il faut que j'y aille, aujourd'hui même.

- Pourquoi tant te presser?

- Je ne sais, je me réjouis de revoir Dragomira. N'était-elle pas autrefois ma petite femme, quand nous bâtissions des maisonnettes avec des bottes de paille et des branches.

- Je ne t'en empêche pas, tu peux y aller, mais tu ne trouveras pas ce que tu cherches.

- Combien y a-t-il d'ici à Bojary? Un quart de lieue?

- Oui, à peu près."

Zésim se leva, prit son bonnet, chargea son fusil de chasse, qui était pendu à un clou, le mit sur son épaule, embrassa sa mère et partit.

La route passait par les champs dont les blés étaient coupés et par une prairie où les bergers avaient allumé un grand feu autour duquel ils s'étaient installés pendant que les chevaux paissaient, les jambes de devant entravées. Le croissant de la lune apparaissait au-dessus de la forêt. On entendait de temps en temps les clochettes des chevaux, les airs mélancoliques du chalumeau et le murmure lointain de la rivière.

Quand Zésim fut près du château de Bojary, le coeur lui battit avec force et l'image de sa petite amie d'enfance se dressa vivante devant lui. Il était arrivé à la porte: il frappa. Les aboiements d'un chien lui répondirent; du reste, tout demeura silencieux. Les sombres peupliers bruissaient d'une façon sinistre. La maison et la cour étaient plongées dans la plus profonde obscurité. Aucune fumée ne sortait des cheminées; aucune fenêtre n'était éclairée.

Zésim frappa de nouveau. Enfin des pas lents et traînants s'approchèrent.

"Qui est là?

- Mme Maloutine est-elle à la maison?

- Non.

- Et Mlle Maloutine?

- Non plus."

Zésim haussa les épaules, et, de fort mauvaise humeur, se mit en route pour revenir chez lui.

Cette fois, il prit par la forêt. La lumière argentée du croissant de la lune lui montrait le chemin, entre les trous noirs, les arbres tombés et les épaisses broussailles. Tout à coup, une lueur rouge illumina le sentier, et, au milieu des noisetiers et des buissons de ronces, des étincelles jaillirent, à travers la nuit, vers le ciel majestueux. Il tourna à gauche et se trouva bientôt en face d'un feu clair qui flambait. Des coups de sifflet retentirent, de sombres figures surgirent de différents côtés.

Zésim abaissa son fusil:

"Qui va là?

- Des bohémiens, monsieur;" répondit une voix humble, et, du fourré, sortit un gaillard basané et velu qui s'inclina respectueusement.

Zésim s'approcha du feu, autour duquel était établi un fantastique campement de bohémiens. Des tentes étaient dressées, de petits chariots les entouraient, les chevaux piaffaient; des hommes à la peau brune étaient étendus sur leurs manteaux et dormaient; d'autres dépouillaient de sa peau un agneau qu'ils avaient certainement volé. Une jeune mère berçait son nourrisson, des enfants nus couraient çà et là, des chiens aboyaient et montraient les dents. Deux femmes surveillaient les chaudrons qui ronflaient sur les flammes.

Pendant que Zésim, encore étonné, contemplait cet étrange tableau, il vit s'avancer une jeune et jolie femme, aux yeux brillants, à la chevelure noire et flottante, au corps élancé, de la teinte de l'ébène. Elle avait une robe rouge collante, et, par-dessus, un vêtement blanc, court et sans manches, en peau d'agneau. Elle était à cheval sur un ours apprivoisé, et elle salua Zésim d'un air à la fois fier et moqueur.

Cette étonnante créature semblait être la reine de la bande.

"Que cherches-tu chez nous, bel étranger? dit-elle en sautant à bas du dos velu de sa sauvage monture. Si tu veux me faire un cadeau, je te prédirai l'avenir, car je vois tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera."

Zésim lui donna en riant une pièce d'argent. Elle la regarda, la mit dans son sein, et prit ensuite la main du jeune homme.

"Du bonheur, beaucoup de bonheur, murmura-t-elle en secouant la tête, mais tout cela est bien loin. De grands dangers te menacent, et de puissants obstacles s'entassent autour de toi. Tu triompheras de tout, si tu es sage, fidèle et courageux. Deux femmes se tiennent sur le chemin de ta vie; tu les aimeras toutes deux, et toutes deux te donneront leur coeur. Pourtant, il en est une dont tu dois te garder: elle menacera ta vie, et si tu n'es pas prévoyant, elle t'apportera la mort. Mais un ange veille sur toi et te montrera le chemin du salut.

- Que vois-tu encore?

- Tout le reste est obscur, confus; mais ta ligne de vie est croisée; prends garde!"

En ce moment on entendit comme une plainte mystérieuse flottant à travers les cimes des arbres.

"Qu'est-ce?

- Ferme tes oreilles et tes yeux, dit la bohémienne, il n'est pas bon d'être dans le voisinage, quand ils passent.

- De qui parles-tu?

- Entends-tu le psaume de la pénitence? Ce sont les dévots pèlerins de cette secte que l'on nomme les Dispensateurs du ciel. Il y a une odeur de sang dans l'air. Prends garde!"

Zésim partit brusquement et de dirigea en hâte à travers les fourrés vers la rivière dont les flots scintillaient entre les troncs noirs. Des coups de rame retentissaient, et un chant triste à déchirer le coeur traversait lentement la nuit éclairée par la douce lueur de la lune. Une grande barque apparut, des hommes et des femmes y étaient assis par couples, la tête penchée et se frappant la poitrine avec le poing. Une torche brûlait avec une lumière terne à l'avant du bateau; la poix fumeuse dégouttait dans l'eau, pendant que la flamme rougeâtre éclairait une haute croix de bois dressée au milieu de la barque. Alors - Zésim crut rêver - le Sauveur attaché à la croix ouvrit ses yeux épuisés de fatigue, et de ses blessures tomba goutte à goutte un sang chaud sur les pénitents.

II

MERE ET FILLE

Le monde est un miroir qui montre à chacun son propre visage. THACKERAY.

Le lendemain, à midi, Zésim renouvela sa visite à Bojary. Cette fois encore la porte resta fermée; seulement la voix plaignarde de la veille au soir se fit encore entendre et déclara à l'officier qui frappait et refrappait que les maîtres étaient partis.

"Ouvre toujours, cria Zésim.

- Je ne dois laisser entrer personne.

- C'est ce que nous allons bien voir."

Zésim s'élança sur le mur et sauta de l'autre côté. Au milieu de la cour se tenait une vieille bonne femme, en costume de paysanne, qui le regarda avec épouvante.

"Vous êtes donc un brigand? balbutia-t-elle.

- Je suis officier de l'empereur, comme tu vois, répondit gaiement Zésim, et en outre un vieil ami de Mme Maloutine. Est-elle dans la maison?"

La vieille haussa les épaules. Zésim, sans s'occuper d'elle plus longtemps, monta rapidement les marches de pierre couvertes de mousse.

Sur le seuil de la porte une grande et majestueuse personne vint à sa rencontre.

"Madame Maloutine?

- C'est moi.

- Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Jadewski."

Un sourire fugitif glissa sur le visage immobile et dur de la maîtresse de Bojary.

"Soyez le bien-venu, dit-elle, en lui tendant une main qu'il baisa à deux reprises, Dragomira sera heureuse de vous voir. Vous êtes changé, mais bien à votre avantage.

- Les apparences sont trompeuses, répondit Zésim, pendant que Mme Maloutine le conduisait à sa chambre de réception, - je crois bien que je suis toujours l'ancien garnement qui pillait vos pommiers et qui dérobait vos épis de maïs."

La chambre où ils entrèrent était remplie d'une singulière odeur qui faisait penser à la fois à une église et à une pharmacie. La température était celle d'une cave; depuis longtemps sans doute les fenêtres n'avaient pas été ouvertes; les meubles et le lustre cachés dans des enveloppes de toile grise avaient l'air de porter le deuil avec un sac et des cendres. Evidemment dans cette maison on ne recevait pas de visites. Mme Maloutine ne faisait pas non plus supposer qu'on reçût. C'était une dame imposante, d'une grande beauté, qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais dont les cheveux étaient déjà tout blancs. Avec son visage sévère, au teint délicat, et ses grands yeux sombres au regard jeune et vif, elle avait plutôt l'air d'une de ces amazones poudrées et à paniers du temps de Catherine que d'une vieille femme.

La porte s'ouvrit et une grande jeune fille d'un charme tout à fait singulier, presque glacial, entra dans la chambre.

"Dragomira!

- C'est vous!"

Elle sourit et tendit la main comme sa mère; puis s'assit près de la fenêtre et regarda dehors, sans s'occuper davantage du visiteur. Zésim put la considérer à son aise. Dragomira pendant son absence s'était épanouie dans toute la splendeur d'une virginale beauté. Sa taille haute et élancée dénotait une force souple et élastique; et l'élégance vraiment royale des lignes de son corps s'harmonisait d'une façon étrange avec sa robe grise et plate comme celle d'une nonne. Ses cheveux blond-doré, d'une rare abondance, étaient simplement séparés sur son front blanc et pur et rattachés sur son cou de marbre par un grand noeud tout uni. Elle n'avait ni ruban, ni fleur, ni bijou d'aucune espèce.

"D'après ce que je vois, vous vivez toutes seules, dit Zésim.

- Oui, répondit la mère.

- Mais Dragomira… est-ce qu'elle s'arrange de cette solitude?

- Je pense comme ma mère, répondit la belle jeune fille, et elle attacha ses grands yeux bleus froids sur Zésim.

- Nous savons comment vivent messieurs les officiers, continua la mère; vous qui êtes toujours entraînés dans le brillant tourbillon du grand monde, vous devez trouver notre existence étrange, pour ne pas dire ridicule. Mais nous sommes heureuses ainsi. Le mal remplit le monde. On a assez à combattre pour se défendre contre le tentateur, quand on vit dans la solitude. Au dehors, parmi les hommes, là où mille bras nous saisissent, où mille voix chantent le chant des sirènes, il est presque impossible de ne pas succomber.

- Oh! je vous jure que c'est tout à fait charmant à Kiew, reprit Zésim.

- Vous êtes maintenant à Kiew? demanda Dragomira, devenue tout à coup attentive.

- Oui, je suis à Kiew.

- Et quand y retournez-vous?

- Dans deux semaines, je pense."

Dragomira regarda sa mère, puis Zésim, et enfin le sol.

Une pensée tenace l'occupait et s'emparait d'elle de plus en plus. Ses traits demeuraient immobiles et inanimés comme auparavant, mais ses énergiques sourcils se contractaient, et ses lèvres rouges laissaient un peu voir ses dents.

"Pourquoi ne me dites-vous plus tu? demanda Zésim en se levant pour s'approcher de sa compagne d'enfance. M'avez-vous donc si complètement oublié? Ne vous souvenez-vous plus des bons tours que nous jouions ensemble? Vous suis-je devenue étranger à ce point?

- Non, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi."

Il lui prit la main; elle était froide et lisse, et lui échappa en glissant comme un serpent.

"Que vous ai-je fait, Dragomira? Regardez-moi donc.

- Je ne suis plus la même.

- Si… pour moi.

- Comme vous voudrez."

Dragomira regarda devant elle, dans le vide.

Zésim éprouvait une sensation singulière. Son coeur était ému par l'ancienne inclination de son enfance; ses sens étaient de plus en plus charmés par cette énigmatique beauté, et, en même temps, il ne pouvait se défendre d'une sorte d'effroi devant ces deux femmes.

La mère et la fille étaient également étranges et inquiétantes.

Il revint bientôt et eut la chance de trouver la jeune fille seule. Comme il traversait la cour en se dirigeant vers la maison, Dragomira, qui était venue à la fenêtre, le regarda. Il remarqua en elle un mouvement d'impatience et en même temps de dédain.

"Ah! vous voilà déjà de retour! dit-elle avec une indifférence blessante.

- Je ne perds pas si facilement courage, répliqua Zésim, autrement pourquoi serais-je soldat?

- Mais je suis seule et ne puis vous recevoir.

- Seule? Tant mieux. Quant aux règles sévères de l'étiquette, vous pouvez bien les enfreindre pour moi.

- Entrez donc," dit Dragomira après une courte hésitation.

Zésim traversa le vestibule. Au mur était suspendu un grand crucifix devant lequel brûlait une petite lampe. Il passa ensuite dans le corridor, plein de l'odeur de l'encens. Dragomira se tenait sur le seuil de sa chambre; elle lui tendit la main.

"En vérité, je suis bien enfant, dit-elle, qu'ai-je à craindre de vous?

- Voilà que vous parlez raisonnablement, reprit le jeune officier en souriant, et puisque vous avez fait le premier pas, je fais le second et je vous prie de m'appeler comme autrefois, quand vous étiez ma petite femme dans la tranquille petite maison de gerbes dorées.

- Oui, je le veux bien, à condition que vous promettiez de ne pas me faire la cour.

- Je vous en donne ma parole, répondit Zésim, mais ce que je ne peux pas vous promettre, Dragomira, c'est de forcer mon coeur à se taire; il parle beaucoup trop haut. Rappelez-vous les vers de Pouschkine:

Mon coeur aimant encore brûle et palpite,

Parce qu'il lui est impossible de ne pas t'aimer.

- Je ne peux pas te défendre de sentir quelque chose pour moi, dit la belle jeune fille avec calme, mais je ne puis répondre à tes sentiments. Jamais je n'aimerai, jamais je n'appartiendrai à un homme.

- Veux-tu devenir la fiancée du ciel?

- Il est plus méritoire de combattre dans le monde que derrière les murs, là où il n'y a pas de tentation.

- Je crois que tu me traites avec défiance, parce que je suis soldat.

- Point du tout: la guerre est bonne; grâce à elle beaucoup d'hommes à la fois gagnent le paradis, soit parce qu'ils souffrent cruellement, soit parce qu'ils meurent sur le champ de bataille."

Zésim la regarda tout surpris. Elle s'était assise près de la fenêtre grillée, ses belles mains modestement jointes sur ses genoux. En ce moment, elle lui semblait une prisonnière, dans cette chambre blanchie à la chaux, dont tout l'ameublement consistait en un lit à baldaquin, une armoire, une table et deux chaises. Le seul ornement était une image du Sauveur couronnée de fleurs desséchées; une discipline y était suspendue.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Cette jeune fille autrefois si gaie, si aimable, poussait-elle l'austérité jusqu'au délire religieux? Etait-elle son propre bourreau.

De plus en plus il se sentait devant une énigme qui lui serrait le coeur.

Une autre fois encore il la trouva seule. Elle était dans le jardin et avait une robe blanche tout unie, qui la rendait encore plus charmante. Elle fit un brusque mouvement d'effroi, quand il apparut devant elle à l'improviste, et elle rougit. C'était le premier signe de vie, d'émotion humaine qu'elle donnât.

"Je te suis donc bien désagréable, dit-il, que tu tressailles à mon aspect?

- Que t'imagines-tu là? répondit-elle avec calme, il n'y a rien qui pourrait m'effrayer; pourquoi aurais-je précisément peur de toi? Je t'aime autant que je le peux et que je le dois, et je sais que je n'ai rien à craindre de toi. Tu aurais plutôt des motifs d'éviter ma rencontre.

- Tu as raison.

- Oh! pas dans le sens où tu le prends.

- Dans quel sens alors?"

Dragomira arracha une branche de rosier et passa rapidement les épines sur son bras blanc. Des lignes rouges apparurent et une goutte de sang tomba à terre.

"Que fais-tu là? demanda Zésim.

- Ce qui me fait du bien, répondit Dragomira.

- Aimes-tu donc à te martyriser?

- Comme tous ceux qui cherchent le ciel et méprisent la terre.

- Crois-tu que Dieu t'a créée pour le martyre? Je crois que c'est bien plutôt pour donner la félicité et pour en jouir.

- C'est ainsi, répondit-elle, que parle l'homme dont l'esprit est emprisonné dans les lourdes et épaisses vapeurs de la terre. La femme est plus pure et plus sage que lui; aussi est-elle moins l'esclave du péché.

- Si tu es un ange, répliqua Zésim avec un sourire qui la déconcerta un peu, alors sois le mien; conduis-moi sur ces pures hauteurs où tu résides.

- Ne le souhaite pas, la route qui y mène est pénible et douloureuse."

Elle attacha pour la première fois sur lui un regard de compassion et presque de prière. Puis elle eut comme un frisson soudain et elle lui saisit la main.

"Va-t'en, maintenant, va-t'en. On me cherche."

Elle le salua encore d'un mouvement de tête et le quitta rapidement.

Pendant qu'elle s'éloignait et que sa taille élancée disparaissait avec un doux balancement entre les buissons de groseilliers et les arbres du verger, un sinistre et menaçant personnage se montrait à la porte du jardin. C'était un homme grand et fort, d'environ quarante ans, à la chevelure blonde et bouclée, à la barbe blonde, vêtu d'une longue robe noire à plis. Sur ses traits se lisait la conscience froide et impitoyable d'une puissance illimitée.

"Est-ce un prêtre ou un démon? se demanda Zésim, et qu'est-ce que tout cela signifie?"

III

DRAGOMIRA

Une douleur puissante est attachée à la vie. MAHABHARATA.

On était aux premiers jours de septembre. Les riches campagnes de la Petite-Russie étalaient toute la splendeur d'une végétation luxuriante. Le ciel sans nuage ressemblait à une immense pierre précieuse; l'air vermeil était calme et embaumé; le soleil étendait sur tout comme un réseau étincelant. Le feuillage prenait les couleurs de l'automne, et les gazons avaient des teintes d'or mat. Les branches des arbres fruitiers se courbaient jusqu'à terre, jonchant le sol de leurs fruits. Dans les jardins, les reines-marguerites et les dahlias aux nuances variées faisaient penser aux éclatantes broderies de l'Orient, et, au-dessus des haies vives, se dressaient les tournesols au coeur noir. Les troupeaux de moutons erraient dans les chaumes, et tout en haut, dans les airs, volaient des bandes de grues et de cigognes. Autour des gracieux villages on sentait l'âcre parfum du thym et de l'absinthe; le bruit rythmé des fléaux tombant sur l'aire retentissait, et, dans chacune des auberges situées sur la route, se faisait entendre le grincement du violon et la voix des joyeux chanteurs. Zésim était sorti avec son fusil et son chien canard anglais, pour tirer des bécasses, ces fugitifs feux-follets, qui se moquent si volontiers du chasseur. Quand il eut rempli sa carnassière, il s'assit pour se reposer sur l'herbe touffue de la berge, et écouta l'antique et mystérieux langage des éléments, le murmure des roseaux et des arbres, la plainte des eaux, toutes ces voix enfin qui semblent parler à travers les airs. Devant lui, les flots brillants jetaient des flocons d'une écume scintillante; l'on entendait au loin le cri mélancolique de quelque oiseau.

Tout à coup un bruit de rames retentit; sur un petit bateau arrivait Dragomira, vêtue d'une longue robe blanche, comme une fée. Elle avançait à travers le jardin enchanté d'algues, de lis d'eau et de nénuphars, qui venait jusqu'à la rive. Quand elle aperçut Zésim, elle resta d'abord interdite, puis elle approcha et lui tendit la main.

"Tu chasses ici?

- Oui, j'ai brûlé un peu de poudre, répondit Zésim, et maintenant je me repose en rêvant à toi. Veux-tu me prendre, ange charmant?

- Pourquoi pas? Mais je ne suis pas un ange."

Elle aborda. Il sauta dans la barque et saisit les rames, après avoir appuyé son fusil et solidement attaché son chien à ses pieds.

"Le monde est pourtant bien beau! dit-il, pendant qu'ils descendaient lentement la rivière; la nature est une grande cathédrale où toutes les prières sont leur place et où chacun se sent porté au recueillement.

- C'est là ton idée, dit Dragomira, et au premier coup d'oeil il semble qu'il en soit ainsi; la terre nous paraît un immense et magnifique autel, d'où ne montent vers le ciel que de suave parfums. Mais quand nous y voyons mieux, nous découvrons bientôt que ce sont nos propres pensées, nos sentiments, nos fantaisies que nous introduisons dans la nature pour la poétiser, et que tout cet univers n'est qu'une gigantesque pierre de sacrifice sur laquelle les créatures souffrent et versent leur sang pour la gloire de Dieu.

- Quel épouvantable tableau!

- Moi aussi, Zésim, je me suis réjouie de la vie et j'ai regardé dans l'avenir comme dans un pays merveilleux; mais j'ai vu un jour que j'avais été aveugle. Quand on m'a ôté le voile de devant les yeux et que j'ai pu voir les choses comme elles sont, je me suis senti au coeur une pitié profonde et un silencieux effroi pour moi-même. C'était comme si le soleil s'éteignait, comme si la terre et mon coeur s'engourdissaient dans la torpeur d'une glace éternelle. Tu es heureux, tu peux encore être gai; pour moi, il n'y a plus ni joie ni espérance. Je ne puis plus m'abuser sur la valeur de la vie; je sais que l'existence est une sorte de pénitence, un purgatoire qui purifie; elle n'est pas un bonheur, mais plutôt un perpétuel martyre.

- En vérité, ce sont là des rêveries de l'Inde, reprit Zésim, de plus en plus surpris, elles sont parvenues avec les caravanes jusqu'au coeur de la Russie, et se retrouvent modifiées chez différentes sectes de l'Eglise russe. Appartiens-tu décidément à l'une d'elles?

- Non; quelle idée! s'écria Dragomira, en essayant de sourire. De quoi t'avises-tu de me croire capable? On n'a qu'à ouvrir les yeux pour découvrir ce que je viens de te faire voir."

Ils débarquèrent et continuèrent leur route à pied à travers les prairies et les bois. Au bout de quelque temps, ils trouvèrent une fourmilière qui s'élevait comme un château fort. Il en sortait de longues rangées de petits travailleurs noirs qui se répandaient sur l'étroit sentier, pendant que d'autres revenaient chargés d'oeufs.

"Vois cette petite merveille, dit Zésim en s'arrêtant; comme l'organisation de cette petite république est sage et bonne! C'est un vrai Lilliput sorti du pays fabuleux des contes et parvenu à la réalité. Ne crois-tu pas que ces petits êtres laborieux et prudents sont heureux?

- Non, dit Dragomira, car ils ont parmi eux des maîtres et des esclaves comme nous, et même ils ne peuvent vivre qu'en faisant souffrir et mourir d'autres êtres. Vois, cette limace qui se tortille avec les plus affreuses contractions, tes républicaines l'ont tuée; non, elle vit encore, et ils la dévorent toute vive. Et leur pitoyable bonheur? Un coup de pied peut le détruire."

Elle s'avança d'un pas rapide vers la fourmilière en pleine activité. Il n'y avait chez elle ni colère, ni désir fiévreux et diabolique d'être cruelle, et elle ensevelit sous des ruines la petite cité tout entière, écrasant et broyant du pied des milliers de créatures.

Zésim baissa la tête et garda le silence. Ils continuèrent à marcher. Elle aussi resta muette jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à un petit bois, où elle découvrit un nid de rouge-gorge dans un arbre creux.

"Qu'il est joli, dit-elle, n'est-ce pas? Une idylle! Mais regarde cette charmante petite bête, qui revient à tire d'ailes pour nourrir ses petits! Qu'a-t-elle dans le bec? Quelque insecte qui se tord douloureusement. Crois-tu que cet insecte soit bien heureux?"

Ils avancèrent encore, Ils avaient à peine fait une centaine de pas qu'un autour s'abattit du haut des airs sur le pauvre petit oiseau sans inquiétude et l'emporta dans ses serres.

Dragomira montra du doigt le ravisseur sans dire un mot. Zésim le visa et tira. Au moment où la fumée se dissipait, l'autour mourant tombait à terre, les aimes étendues, et près de lui gisait le rouge-gorge palpitant.

"Et toi, s'écria Dragomira avec un rire effrayant, que viens-tu de faire, homme, toi, le maître et l'honneur de la création? Tu as tué comme les autres! Ce n'est partout que souffrance, sang versé, mort et anéantissement!"

Ils arrivèrent à Bojary, sans s'être dit un mot de plus. A la porte, Zésim, étrangement ému, prit congé de sa compagne, et pendant qu'il regagnait la propriété de sa mère, à travers la brume du crépuscule du soir, des pensées troublantes voltigeaient autour de lui, comme de sombres chauves-souris. Le lendemain, dans l'après-midi, attiré comme par une force magique, il revint chez Mme Maloutine, et pour la première fois il trouva la porte ouverte. Une voiture, recouverte d'une bâche de toile et attelée de trois cheveux maigres, était dans la cour. Un petit juif en caftan noir était assis sur le banc, devant le fournil, au soleil, et comptait rapidement sur ses doigts crochus.

Zésim fit le tour de la maison en se glissant et regarda par la fenêtre ouverte dans la petite salle de réception. Il ne fut pas peu surpris de voir Dragomira devant la glace, Dragomira richement parée comme une jeune sultane, dans tout l'éclat de sa beauté.

Une jupe à traîne, en soie d'un bleu mat, enveloppait sa personne, aux lignes d'une distinction royale, et laissait voir ses petits pieds chaussés de pantoufles rouges, brodées d'or. Une jaquette en velours cramoisi, digne d'une princesse et toute garnie de zibeline dorée, s'ajustait élégamment avec son cou orné de perles d'ambre jaune, avec ses bras magnifiques chargés de bracelets d'or, avec ses hanches élancées comme celles d'une amazone.

Ses cheveux blond doré, rassemblés en larges noeuds entrelacés de rangées de perles, faisaient comme un diadème sur cette tête admirable.

"Ah! comme tu es belle!" s'écria Zésim. Dragomira eut peur, rougit, puis pâlit, et jeta sur lui un long regard de reproche.

"Tu fais donc de la toilette quelquefois, continua-t-il, il n'y a que pour moi que tu n'en fais pas.

- J'essayais seulement quelque chose, dit Dragomira qui avait rapidement reconquis son calme, tu vois là-dedans le tailleur juif qui attend. Ce n'est pas autre chose que cela.

- Oui, mais tu ne t'es pas fait faire cette magnifique toilette pour la donner à manger aux mites dans cette armoire.

- Es-tu curieux!

- Je ne suis qu'étonné, Dragomira; cette magnificence et ce luxe me semblent en contradiction avec le masque de sainte que tu portes.

- Je te montre mon vrai visage, répliqua Dragomira avec un douloureux - sourire. Mais le costume d'une despote ou d'une conquérante ne va - pas avec ce visage.

- On pare aussi la victime, répondit doucement Dragomira , et la prêtresse déploie également une pompe royale quand elle brandit le couteau du sacrifice.

- Laquelle es-tu des deux?

- Peut-être l'une et l'autre.

- Pour loi, tu es seulement la bien-aimée de mes charmants rêves de jeunesse, la plus adorable femme qui respire ici-bas; il n'y a que les déesses de marbre des Grecs, les figures idéales de Titien et de Véronèse qui pourraient être tes rivales!"

Entraîné par un mouvement subit de passion, le jeune officier sauta dans le salon par la fenêtre, entoura Dragomira de ses bras et lui donna un baiser.

Ce qu'il y eut de remarquable, c'est qu'elle ne montra ni colère, ni dédain; elle ne le repoussa même pas, et se borna à attacher sur lui un regard calme et glacial.

"Je t'avertis, Zésim, dit-elle d'une voix tranquille, presque douce, reste loin de moi. Je ne crois pas que tu m'aimes, car un feu qu'on ne nourrit pas doit s'éteindre; mais si tu m'aimes, à plus forte raison éloigne-toi. Si je veux, tu m'appartiendras; je le sais mieux que toi-même et je pourrais te pétrir comme une cire molle, mais je ne le veux pas.

- Pourquoi ne le veux-tu pas? C'est toi, précisément toi, qui as été créée pour moi, aussi dois-tu devenir ma femme."

Dragomira secoua la tête.

"Tu en aimes un autre?

- Non.

- Alors je ne puis te comprendre.

- Ne souhaite pas de pénétrer dans les ténèbres de mon âme, répondit-elle, je te le répète, reste loin de moi, dans ton propre intérêt. J'ai encore pitié de toi et de la gaîté de ta jeunesse, peut-être parce que mon coeur est encore libre, parce que je ne m'intéresse que peu à toi. Mais si tu réussissais à gagner enfin mon amour, alors tu serais perdu, Zésim. Fuis-moi, pendant qu'il est encore temps.

- Et quand il sera trop tard?

- Alors ce sera ta destinée, et je l'accomplirai.

- Tu me donnes donc de l'espoir."

Dragomira s'était assise dans l'un des petits fauteuils et semblait plongée dans des réflexions profondes.

"Je suis courageux, continua Zésim, la peur ne me fera reculer devant rien. Pour te conquérir, pour te conduire dans la maison comme maîtresse, j'accepte le combat avec l'enfer tout entier.

- Oui, mais pas avec le ciel, Zésim. Il y a des puissances mystérieuses, plus fortes que nous. Le chemin que je suis conduit à la lumière à travers des tourments et des douleurs, à travers des souffrances indicibles, à travers des ténèbres pleines d'angoisse. Ne désire pas marcher sur cette route, même à côté de moi. Ah! si je pouvais seulement parler!… Mais je n'en ai pas le droit, mes lèvres sont fermées.

- Dis-moi seulement que tu m'aimes.

- Non, je ne t'aime pas, et tu peux remercier Dieu de ce que je ne t'aime pas."

IV

LA MISSION

On dirait que dans le livre du ciel les plus beaux passages, les plus saintes légendes de paix et d'amour qu'enseignent les religions, ont été biffés de raies noires par les mains des hommes. ANASTASIUS GRUN.

Pendant que Zésim, triste et l'esprit tourmenté par les impressions les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir était venu, l'épaisse brume d'automne s'était levée, et, comme une mer aux vagues silencieuses, s'était répandue sur la vaste plaine.

Dragomira, les bras croisés sur la poitrine, se tenait à la fenêtre et regardait fixement dans la cour come dans une chaudière de sorcières bouillonnante, d'où se seraient élancés des fantômes nocturnes enveloppés de linceuls traînants, des démons aux gigantesques ailes de chauve-souris, ou des gnomes à barbe grise. Tout à coup, de l'épais brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de géant, avec une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina profondément devant elle.

"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant à la fenêtre.

- Oui, c'est moi, dit le géant à voix basse, le prêtre m'envoie, il attend la noble demoiselle.

- Maintenant, sur-le-champ?

- Oui, sur-le-champ."

Dragomira fit signe de la tête et disparut. Elle changea de vêtements à la hâte et descendit dans la cour, où Doliva tenait prêt le cheval qu'il avait sellé pour elle pendant ce temps-là. En un clin d'oeil, elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop, le lança droit à travers les champs de chaume, les prairies, les bois, en lui faisant sauter les ruisseaux et les fossés. On eût dit qu'une troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tête gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu'à terre en ondoyant.

Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaçantes qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de bois. Enfin, rapide comme la tempête, elle arriva à Okosim.

L'ancien château des starostes polonais était bâti sur une colline rocheuse qui s'élevait brusquement de l'autre côté du Dnieper, comme si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la forêt. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes, couvertes de plaques de métal, qui maintenant dépassaient à peine les cimes des chênes et des hêtres séculaires. Une muraille d'une grande élévation entourait les bâtiments isolés; elle se dressait immédiatement sur le haut de la pente qui descendait à pic. De cette façon, on ne pouvait parvenir à Okosim que par un côté: il fallait d'abord gravir l'étroit sentier qui serpentait à travers les rochers et les arbres, franchir ensuite le pont jeté comme dans les airs au-dessus d'un précipice, enfin passer la porte aux lourds battants de fer.

Dragomira heurta d'une certaine façon à cette porte. On lui ouvrit et elle pénétra dans l'étroite et sombre cour du château.

Un grand vieillard à la longue blanche, portant un costume bleu sombre de cosaque, prit son cheval. Elle entra dans le vaste bâtiment, aux pierres noircies par les années, qui se trouvait à sa droite, suivit un long corridor voûté, faiblement éclairé et frappa à une petite porte recouverte de fer.

"Qui est là? demanda une belle voix grave et douce.

- C'est moi.

- Entre."

Dragomira ouvrit la porte et la ferma immédiatement derrière elle. Elle se trouvait maintenant dans une salle médiocrement grande qui produisait l'impression d'un cachot. L'unique fenêtre était fermée en bas par des planches et en haut par une grille. Les parois étaient grises et sans aucun ornement. A l'une d'elles était suspendu un crucifix colossal; le clou qui traversait les pieds du Sauveur retenait une discipline. En face, sur le sol même, était une couche de paille, et près de la couche, un morceau de pain noir et une cruche d'eau.

Dans une niche, une petite lampe à la lumière rouge était allumée. Près de la fenêtre se trouvait une table grossièrement façonnée: le "Nouveau-Testament", dans la langue originale, y était ouvert. Des deux côtés du Sauveur crucifié brûlaient deux cierges.

Sur la chaise, devant l'Evangile, la tête appuyée sur la main gauche, était assis ce même homme dont l'apparition avait si étrangement troublé Zésim dans le jardin de Bojary. Sa taille puissante était enveloppée d'une ample robe noire dont les plis lourds lui descendaient jusqu'aux pieds. Sa barbe touffue et son abondante chevelure tombant en boucles ondoyantes sur ses épaules encadraient en le faisant ressortir un visage qui n'était pas du tout en rapport avec les objets environnants. Il n'avait ni la pâleur de l'ascète, ni la rougeur bouffie du prêtre. C'était une figure distinguée, au teint délicat, aux traits nobles, dont les grands yeux bleus avaient un regard à la fois doux et impérieux; les lèvres pleines et rouges avaient un éclat presque sensuel. C'était la tête d'un lion, d'un dominateur, d'un despote.

Dragomira s'était agenouillée devant le personnage mystérieux et, les bras croisés sur la poitrine, comme une esclave, sa belle tête humblement inclinée, elle attendait ses ordres en silence.

"Je t'ai appelée, dit-il avec une majesté calme attestant qu'il était habitué à rencontrer une obéissance absolue, parce que j'ai une nouvelle mission à te confier; cette fois, c'est pour Kiew.

- Tu m'y as déjà préparée, apôtre!

- Quand peux-tu partir?

- Tout de suite, si tu l'ordonnes.

- Alors, tiens-toi prête à partir dans trois jours. Les instructions nécessaires sont déjà parvenues à Kiew.

- Ne me reconnaîtra-t-on pas?

- Cette fois, tu paraîtras sous ton vrai nom. C'est une grande et importante mission qui t'est confiée. Je sais que tu as capable de l'accomplir comme personne; aussi t'avons-nous choisie. Je comte sur ta prudence, la force de ton coeur, ta volonté inflexible et la puissance de ta foi. Tu nous en as donné des preuves suffisantes. Mais es-tu digne d'entreprendre cette sainte mission? Te sens-tu en ce moment assez pure et innocente pour exercer ta haute fonction?

- Non, apôtre.

- Quel péché pèse sur ta conscience?"

Dragomira se prosterna jusqu'à terre; ses lèvres touchaient presque les pieds de l'apôtre. Elle garda le silence.

"Tu aimes?

- Non, apôtre.

- Tu sens qu'il y a quelque chose qui s'émeut dans ton coeur pour cet homme, ton compagnon de jeunesse?"

Dragomira releva la tête et le regarda calme et sans crainte dans les yeux.

"Non, dit-elle, non, je ne l'aime pas; mais son amour m'a effleurée, comme un rayon de soleil effleure la terre glacée par l'hiver. Il y a eu des instants où des doutes se sont élevés en moi, où mon âme a été doucement traversée par des aspirations vers le bonheur de la femme, de la mère.

- Et il espère t'obtenir?

- Oui, quoique je l'aie repoussé.

- Ne lui ôte pas l'espérance, dit l'apôtre, il demeure à Kiew et doit bientôt y retourner; tu peux avoir besoin d'un protecteur dans cette ville. Il ne serait pas bon de l'offenser; d'ami, il pourrait devenir ennemi, et certes ennemi dangereux. Sois prudente, Dragomira.

- Je le serai.

- Mets-toi en route avec lui; il pourrait être utile que l'on te vît arriver dans sa compagnie; et, à Kiew, montre-toi souvent aussi avec lui dans la rue.

- Je t'obéirai en tout.

- Cet officier peut en outre nous rendre des services dans le cercle où tu dois agir à Kiew. Ta mission est cette fois d'une importance toute particulière. Connais-tu le comte Boguslav Soltyk?

- Non.

- Mais tu as entendu parler de lui?

- Oui; on avertit toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes de se défier de lui.

- On a raison. C'est un grand pécheur. Non seulement il est chargé du poids de ses milliers d'iniquités, mais il a entraîné une foule d'autres malheureux à leur perte, et il se joue criminellement des hommes et de leur bonheur. Tu es choisie pour te mettre en travers de sa route, pour apporter une fin à ses vices et pour sauver son âme de la damnation éternelle. Il ne te sera pas facile de résister à la séduction de cet homme; il est beau, son esprit est élevé, il possède toutes les qualités chevaleresques. Courageux jusqu'à la témérité, il ne recule devant aucun danger. Avec tout cela, il est sans conscience et se moque de tout sentiment humain."

L'apôtre prit quelques papiers cachetés, qui étaient devant lui et les donna à Dragomira.

"Voici tout ce que tu as besoin de savoir sur lui et sur ta mission; conserve ces papiers avec soin; ne les ouvre qu'à Kiew, et quand tu les auras lus, brûle-les. Tout est pesé, prévu, calculé. Tu trouveras des serviteurs et des auxiliaires sûrs. Ils t'obéiront aveuglément et te fourniront toute l'assistance dont tu auras besoin. S'il survenait malgré cela quelque chose d'inattendu, ou si tu te sentais n'importe quels doutes, envoie immédiatement vers moi et attends de nouvelles instructions.

- J'agirai exactement d'après tes prescriptions, apôtre; tu seras content de moi.

- Tu es plus qu'un instrument aveugle, reprit celui-ci, le ciel t'a comblée des plus riches dons et tu as une tête froide et sage. Si tu trouves à Kiew occasion d'agir encore dans un autre sens, n'hésite pas, suis ton inspiration. Tu trouveras ce qui est juste; agis toujours selon les commandements de Dieu et de notre sainte doctrine; tu ne pourras pas te tromper. Tu mèneras là-bas une tout autre existence qu'ici; tu ne vivras plus comme une pénitente dans le désert, mais comme une grande dame d'un monde distingué et brillant. Toues les portes s'ouvriront pour toi; tu pourras te créer un grand nombre de nouvelles relations et étendre ton filet sur toute la ville. Théâtres, concerts, cavalcades, bals, courses en traîneau te viendront en aide. On te fera la cour, on te demandera ta main. J'attache les plus grandes espérances à ce voyage et à ton séjour là-bas. En dehors de Jadewski, as-tu encore des amis à Kiew?

- Je ne connais moi-même personne, mais je rechercherai un ami de mon défunt père, si tu le veux, le commissaire de police Bedrosseff.

- Relation importante, qui peut nous être d'une grande utilité."

L'apôtre s'enfonça dans ses pensées.

"As-tu encore quelque chose à me dire? demanda Dragomira au bout de quelques instants.

- Non, tu sais tout. Va avec Dieu.

- Et quelle pénitence m'imposes-tu? Je veux partir pure pour ma mission, le coeur et la conscience libres.

- Tu as raison; viens donc."

Il se leva et marcha devant elle à travers le corridor et la cour sombre du château. Tous les deux entrèrent dans la chapelle, dont les murs portaient encore les traces d'anciennes peintures. De la voûte, soutenue par des piliers massifs, pendait une petite lampe qui jetait, à travers l'obscurité, une lueur incertaine. En face de l'entrée se dressait un autel de pierre, de grandeur ordinaire, au-dessus duquel était suspendu le Sauveur crucifié avec sa couronne d'épines et ses plaies sanglantes. Une ombre épaisse était répandue sur la mélancolique image; sur le visage seul tombait une mystérieuse clarté.

"C'est ici que tu dois éveiller dans ton coeur le repentir et l'affliction, dit l'apôtre, humilie-toi devant lui qui est notre maître et notre juge à tous, et attends-moi."

Il disparut et Dragomira resta seule. Elle se jeta à genoux devant l'autel et s'étendit ensuite sue les dalles du sol, les bras allongés en croix, le visage contre terre. Elle resta longtemps ainsi et pria en répandant des larmes brûlantes.

Par intervalles, dans le silence de la nuit, des plaintes douloureuses comme celles des damnés dans les enfers s'élevaient en se mêlant à un chant de psaumes faible comme un murmure et d'une tristesse infinie.

Quand ces plaintes et ce chant qui la faisaient frissonner s'interrompaient, elle entendait le grincement mélancolique de la vieille girouette sur la tour et le cri du hibou dans la forêt.

Enfin, des pas s'approchèrent. Dragomira se redressa. Devant elle était l'apôtre, une discipline à la main. Elle resta devant lui, à genoux, humble et soumise comme la pénitente devant le maître.

Le Sauveur crucifié laissait tomber sur elle un regard de compassion, et sur son front déchiré par les épines et sur ses lèvres à la douce expression, il sembla que passait un mélancolique sourire.

V

LE FEU FOLLET

Il dirigea ses pas vers de fausses routes, suivant les images du bonheur mensonger. DANTE.

Ce fut une grande surprise à Koniatyn, lorsque le lendemain, dans l'après-midi, une voiture entra dans la cour et que de cette voiture descendirent Mme Maloutine et sa fille.

"Qu'est-ce que cela signifie? murmura Mme Jadewska; il y a des années qu'elles ne sont pas venues chez moi."

Elle s'enveloppa rapidement dans un châle de Turquie et se hâta d'aller saluer ses hôtes. Zésim, qui la suivait de près, ne fut pas médiocrement étonné lorsque Dragomira lui tendit la main avec un aimable sourire et lui fit un petit signe de tête familier. Que s'était-il passé? La belle jeune fille avait changé de peau comme un serpent; le sombre costume de la nonne avait disparu. Elle portait une robe blanche comme la neige, serrée à la taille par une ceinture bleu clair, et ses magnifiques cheveux blonds lui tombaient en longues tresses sur le dos. Son regard était gai, et sur ses lèvres rouges s'épanouissait toute la joie innocente de la jeunesse.

"Faites donc dételer, chère amie, dit Mme Jadewska; on ne laisse pas repartir tout de suite des hôtes si rares. Restez à souper avec nous, je vous en prie."

Madame Maloutine regarda Dragomira, qui lui répondit par un petit signe. Elle accepta alors l'invitation et donna à son cocher les ordres nécessaires.

Lorsqu'on eut pris le café, Dragomira demanda au jeune officier de venir au jardin avec elle; et quand ils eurent descendu les marches, elle lui prit le bras et s'y appuya familièrement .

"Qu'as-tu donc? demanda-t-il avec un ton d'aimable badinage, comme tu es gracieuse aujourd'hui! Il y a quelque chose là-dessous.

- Dis-toi bien, mon ami, répliqua Dragomira, que quand les femmes sont aimables, c'est qu'elles ont toujours besoin de quelque chose.

- Alors, que veux-tu?

- Tu le sauras plus tard."

Ils passèrent à travers les treilles et les corbeilles de fleurs. Les papillons voltigeaient et les abeilles bourdonnaient. Ils allèrent s'asseoir auprès du petit bassin, sur le banc de bois. Dragomira avait cueilli des reines-marguerites et des dahlias avec les dernières roses. Elle en tressa une couronne qu'elle se mit sur la tête, et des guirlandes dont elle entoura sa taille élancée. Zésim l'admirait avec une joie muette.

"Voilà comme tu me plais, s'écria-t-elle en lui tendant les deux mains, si tu étais toujours aussi gentil et aussi calme, je t'aimerais beaucoup plus.

- C'est toujours le même ordre: Ne m'aime pas.

- Oui, c'est cela, ne m'aime pas; aie seulement de l'affection pour moi, continua-t-elle, reste mon ami. Je voudrais bien me confier à toi, mais j'ai peur de ton ardeur impétueuse.

- Avoue-moi donc que tu en aimes un autre, et je ne me plaindrai plus.

- Je n'ai pas d'aveu de ce genre à te faire. Crois-moi, - elle le regarda, et son regard sincère et loyal n'avait aucune arrière-pensée, - si je pouvais aimer un homme, je ne donnerais mon coeur à personne qu'à toi.

- Ce sont de belles paroles!

- Voici ma main, Zésim. Je te jure que je ne serai jamais la femme d'un autre. Si je me marie, ce ne sera qu'avec toi. Es-tu satisfait?

- Oui.

- Mais je ne me marierai jamais.

- Exaltation de jeune fille!

- Tu peux essayer de m'amener à d'autres pensées, dit-elle en souriant, je te le permets, mais je suis, comme cette dame, qui est là-bas… de pierre."

Elle désignait la statue de la reine de Amazones qui, court-vêtue, une peau de bête sur les épaules et la lance à la main, était placée dans un bosquet, comme dans une niche.

"Et quel service puis-je te rendre?

- J'ai une prière à te faire.

- Pourquoi pas un ordre à me donner?

- Parce que je veux que tu sois mon ami et non mon esclave.

- Alors?

- Je dois partir après-demain pour Kiew; veux-tu m'accompagner?

- Tu parais avoir le dessein de me rendre aujourd'hui tout à fait heureux.

- Alors, tu viendras avec moi?

- Certainement! Et combien de temps penses-tu rester là-bas?

- Peut-être jusqu'au printemps.

- C'est ravissant!

- J'ai à mettre en ordre d'importantes affaires de famille, qui me retiendront là-bas quelques mois au moins.

- As-tu un logement?

- Je demeurerai chez une vieille tante, qui a une petite maison. Je serai bien gardée; mais c'est justement à cause de cela que j'aurai encore besoin de la protection d'un homme. Veux-tu être mon chevalier?

- Tu me le demandes? s'écria Zésim. Oh! comme tout à coup le monde me paraît beau! Comme l'avenir est riant! Je me réjouis comme un enfant de ces intimes soirées d'hiver passées avec toi devant la cheminée.

- Tu seras content de moi, dit Dragomira, mais promets-moi de ne pas troubler le repos de mon âme.

- Je m'efforcerai d'être aussi froid que toit.

- Je ne suis pas froide; et toi, tu ne dois pas être froid, pas plus que tu ne dois être ardent. Une douce chaleur, voilà la plus agréable température."

Au souper, Dragomira leva son verre et but à Zésim! à l'avenir! Quand vint le moment du départ, Dragomira demanda sa jaquette de fourrure, qui était restée dans la calèche; Zésim la lui apporta et l'aida à s'en revêtir. Puis il mit la mère et la fille en voiture et recommanda au cocher d'être bien prudent.

"Alors, à après-demain, dit Dragomira, dans l'après-midi; je viendrai te prendre.

- Si tu veux."

Elle sortit encore une fois de la manche d'épaisse fourrure parfumée sa petite main blanche et tiède et la lui tendit; et quand il l'eut serrée avec tendresse, elle lui dit en souriant:

"Tu peux aussi la baiser, je ne m'y oppose pas."

Zésim la pressa contre ses lèvres avec feu, mais elle lui échappa soudain, et les roues se mirent en mouvement.

"Bonne nuit!"

Les chevaux noirs s'ébrouèrent, le long fouet claqua; tout partit comme un oiseau qui s'envole.

Zésim consacra le lendemain à sa mère. Le soir, il fit ses paquets. C'était, encore une fois, la dernière nuit passée sous le toit de ses parents, puis il fallait se séparer; mais, aujourd'hui, son coeur n'était pas trop oppressé, un gracieux fantôme flottait devant lui et il le suivait volontiers. Au point du jour, il était éveillé. Il sortit dans le jardin. Là, à la même place où il s'était assis la veille avec Dragomira, il trouva sa mère, dont les yeux étaient rouges d'avoir pleuré. Il s'assit à côté d'elle, et ils demeurèrent longtemps silencieux, la main dans la main, appuyés l'un contre l'autre.

"Promets-moi, Zésim…

- Quoi, ma mère?

- D'être prudent avec Dragomira.

- Sans compter qu'elle ne veut pas entendre parler d'amour.

- C'est ce qu'on dit, et je veux bien le croire; mais une voix intérieure, qui ne m'a jamais trompée, me dit aussi qu'elle vise un but avec toi et que quelque danger te menace de sa part.

- S'il n'y a pas autre chose, dit Zésim, je te promets bien d'être sur les gardes."

Juste à deux heures de l'après-midi, Dragomira arrivait devant la maison. Sa voiture de voyage était remplie de malles, de cartons et de petites boîtes. Elle descendit pour baiser la main de madame Jadewska. Zésim prit encore une fois congé de sa mère, qui se suspendait à son cou en pleurant amèrement; puis ils montèrent en voiture, le cocher saisit les rênes, et le jeune et beau couple s'élança dans le monde.

La route traversait de vastes plaines, longeait des chaînes de collines brisées, des forêts aux teintes bleuâtres, d'immenses prairies couvertes de troupeaux de chevaux et de moutons, passait devant des églises aux coupoles brillantes et des villages au gracieux aspect. Pendant qu'ils se dirigeaient vers le Nord, des bandes d'oiseaux de passage, des oies sauvages, des hirondelles, des cailles, volaient vers le Sud. De temps en temps, une légère brise apportait les notes plaintives d'un chalumeau ou la douce mélodie d'un lied populaire petit-russien.

Zésim parlait, et Dragomira l'écoutait; il la servait, et elle acceptait ses services avec calme; toutes ces prévenances rendaient le voyage charmant.

Une seule fois elle lui adressa une question; elle était relative au comte Soltyk.

Zésim ne le connaissait pas; il avait seulement entendu parler de lui. On l'avait dépeint, au Casino des officiers, comme une espèce de Monte-Cristo et d'Hamlet.

Le soir venait; dans le lointain resplendissaient les tours et les couples dorées de Kiew.

Le ciel, tout rouge, semblait enflammé, et la terre paraissait inondée de feu: c'était comme si l'on avait passé à travers une mer de sang. Puis les flammes s'éteignirent; les nuages se frangèrent d'or du côté du couchant; l'obscurité se répandit, et la brume s'éleva sur les prairies. Le crépuscule étendit son épais voile sombre, la première étoile apparut à l'Orient. Il faisait nuit; le cocher alluma ses lanternes. Ils passèrent par une forêt touffue.

De temps en temps les arbres s'interrompaient. Dans les intervalles on apercevait un pays marécageux avec de grands roseaux et des lys blancs. Tout à coup, sur un des côtés de la route, dans les buissons, apparut une flamme longue et mince: elle s'inclinait et faisait des mouvements étranges.

"Un feu follet," dit Zésim.

Dragomira posa son bras sur celui de son compagnon et le regarda bien en face.

"C'est mon portrait, dit-elle, moi aussi je suis un feu follet; ne me suis pas; et surtout si je te fais signe. Tu pourrais tomber dans un marais et te noyer.

- Tu tiens d'étranges discours. Es-tu donc une de ces sirènes qui nous entraînent à la mort?

- Il y a aussi des créatures saintes qui tuent."

Ils arrivèrent tard à Kiew. La nuit couvrait déjà les hauteurs et les plaines, les rues et les maisons de la ville étaient resplendissantes de lumières.

Le cocher tourna du côté de Podal, ce quartier qui s'avance au bord du Dnieper et qui est situé sur la pente de ces hauteurs où s'élève la vieille ville proprement dite. La voiture passa par un certain nombre de rues dont les magasins étaient brillamment illuminés et les trottoirs remplis d'une foule animée. Elle entra dans une rue silencieuse, sombre et étroite, et ensuite dans une ruelle à peine éclairée par une lanterne à la lueur douteuse. Le cocher arrêta devant une maison de mince apparence, qui n'avait qu'un étage. Les fenêtres étaient hermétiquement fermées, la muraille revêtue d'un enduit de couleur sombre; le tout avait un aspect lugubre.

Les deux jeunes gens descendirent, et Zésim sonna. Il se passa un certain temps avant qu'une faible lumière se montrât au premier; puis on ouvrit une fenêtre, une vieille femme regarda dehors et se retira. On entendit alors des pas lourds, la porte s'ouvrit, et un petit serviteur maigre avec une chevelure et une barbe blanches sortit de la maison, une lanterne à la main. Il plia le genou devant Dragomira et baisa le bord de sa robe, puis il se mit à décharger les bagages.

"Pour aujourd'hui, je te dis adieu, dit Dragomira en s'adressant à Zésim, je suis fatiguée et je désire être seule. Le cocher te conduira chez toi. Demain matin, je t'attends pour le thé." Elle lui tendit une main qu'il baisa respectueusement. Puis il remonta sans la voiture et partit, pendant que Dragomira, conduite par le petit vieux, montait l'escalier.

En haut, elle trouva une vieille dame simplement habillée. Elle avait un visage rose, presque jeune, des yeux bleus malins et des cheveux blancs qui sortaient en abondance d'un bonnet de couleur sombre. Elle s'inclina profondément devant Dragomira et lui baisa humblement le coude.

"Cirilla?

- Pour vous servir, ma jeune maîtresse.

- Tu es au courant de tout?

- Oui.

- Pour le monde, tu es désormais ma tante.

- A vos ordres, et pour tout le reste votre esclave."

Elle conduisit Dragomira à travers plusieurs salles meublées avec un luxe sérieux, jusqu'à une petite chambre où se trouvait un lit à baldaquin.

"C'est ici que vous reposerez, maîtresse.

- Bien."

Cirilla aida Dragomira à changer de vêtements, et celle-ci, bien à l'aise dans une casaque de fourrure, vint s'asseoir à la table de thé. Cirilla, debout devant elle et les mains croisées sur la poitrine, ne pouvait se rassasier de la regarder.

"Que vous êtes belle! disait-elle en soupirant, et si jeune!"

Puis elle partit en secouant tristement la tête. Dragomira ferma la porte au verrou, prit les papiers que l'apôtre lui avait remis, brisa le cachet et les lut. Quand elle eut fini, elle les jeta un à un dans la cheminée et ne les quitta pas du regard, jusqu'à ce que les flammes eussent tout dévoré.

VI

LA VESTALE

La nature, c'est le péché. FAUST (2e partie).

Dragomira se leva le lendemain de bonne heure et écrivit d'abord une lettre à sa mère, puis un billet de deux lignes au commissaire de police Bedrosseff, l'ami de son père. Cela fait, elle sonna; Cirilla apparut, lui baisa la main et apporta le déjeuner. Quelques minutes plus tard arriva aussi le vieux serviteur qui avait déchargé les bagages. Il avait une livrée. Ses yeux rusés erraient sans cesse tout autour de la chambre.

"Comment te nommes-tu?

- Barichar, pour vous servir.

- Occupe-toi de faire parvenir cette lettre au commissaire de police, dit Dragomira en lui tendant le billet parfumé.

- Ce sera fait, maîtresse."

Barichar se glissa vers la porte, sans faire de bruit, le dos un peu voûté comme un chat.

"Je dois encore vous faire observer, dit-il en s'arrêtant, que pour tout le monde je suis sourd et muet, ma noble demoiselle."

Dragomira lui répondit par un signe de tête. Quand Barichar se fut éloigné, elle prit son café, et s'habilla ensuite avec l'aide de Cirilla.

"Tu m'accompagneras, dit-elle, debout devant la glace.

- Dès que vous le désirerez.

- As-tu les vêtements nécessaires pour avoir l'air d'être ma tante?

- Tout a été prévu."

Quelques minutes plus tard, les deux femmes quittaient la maison. Cirilla conduisait, et Dragomira faisait bien attention à tout, afin de s'orienter le plus tôt possible dans cette ville qui lui était inconnue.

"Où est le cabaret rouge? demanda Dragomira à voix basse.

- Je vais vous faire passer devant; nous y sommes dans un instant," répondit la vieille.

Cirilla tourne dans une rue sombre, sale, peuplée surtout de juifs, et se dirigea du côté du Dnieper. C'est là qu'était le cabaret. On ne voyait que son toit rouge et bas derrière un mur élevé, dans lequel était pratiquée une porte de couleur noirâtre. Cirilla fit un signe à Dragomira. Celle-ci nota soigneusement dans sa mémoire l'endroit et tous ses alentours, puis elle continua sa route pour gagner le vieux Kiew, bâti sur la hauteur. Là, elle se fit indiquer un élégant magasin d'objets d'art, examina ce qui était en montre, et ordonna d'entrer à la vieille qui ressortit bientôt avec une grande enveloppe contenant une photographie.

Après une courte excursion dans les rues les plus animées, Dragomira revint à la maison avec sa compagne. Elle ôta son manteau et son chapeau, s'installa dans un coin du sopha et tira la photographie de l'enveloppe.

Elle représentait le comte Soltyk.

Dragomira considéra l'image avec attention. Elle étudiait l'homme qui était l'objet de sa mission, comme un agent de police étudie le portrait du malfaiteur qu'il est chargé de poursuivre.

Le comte, vêtu d'une robe de chambre de fourrure, était assis dans un fauteuil et tenait à la main une longue pipe turque. C'était certes un bel homme, séduisant et intéressant. Sur son visage de marbre se lisait une grande énergie; dans ses yeux brillaient l'esprit et la passion.

L'image était sur la table, lorsque Bedrosseff apparut. C'était un petit homme vif, approchant de la quarantaine, avec des cheveux clairsemés, une petite moustache blonde, un front large, des pommettes accentuées et un nez tuberculeux. Il baisa la main de Dragomira, la conduisit à la fenêtre pour mieux la voir, et entra dans une véritables extase.

"Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible… Etes-vous devenue grande et belle! Je peux à peine croire que ce soit la mignonne petite Mira que je faisais autrefois sauter sur mes genoux, qui me prenait pour son cheval et m'attelait à sa petite voiture de bois. Que je suis donc charmé de vous voir ici!

- C'est bien plutôt à moi d'être heureuse de trouver ici un si bon, un si ancien ami, reprit Dragomira en souriant.

- J'accepte "l'ami", s'écria Bedrosseff avec son rire bruyant et jovial, mais je me défends très humblement de "l'ancien". Suis-je donc déjà gris ou délabré? On peut, ce me semble, m'appeler un homme à la fleur de l'âge.

- Sans doute, sans doute.

- Oui, mademoiselle, sur ce point-là je ne fais pas de concessions; comme ami de monsieur votre père, je réclame le droit de vous protéger de toute façon; mais je ne consacre mes services à la belle Dragomira qu'à la condition de pouvoir aussi lui faire un peu la cour.

- Je vous prends au mot, dit Dragomira en lui saisissant les mains, et je vous déclare mon cavalier."

Bedrosseff s'inclina.

"J'espère que vous serez satisfaite de moi, et maintenant j'attends vos ordres.

- Avant tout, asseyez-vous et bavardons."

Elle l'attira près d'elle sur le sopha; et Bedrosseff s'empara de ses mains qu'il ne lâcha plus.

"Vraiment, je vous envie, dit Dragomira.

- Et pourquoi donc?

- Parce que dans votre position vous possédez quelque chose qui nous est malheureusement inaccessible à nous autres enfants des hommes.

- Et c'est?…

- Une bonne part de l'omniscience.

- Bah! notre connaissance des hommes et des choses ne s'étend pas si loin que cela; d'ordinaire la chance nous aide, et notre meilleur allié est le hasard.

- Mais vous savez bien que les filles d'Eve sont curieuses!… Et vous, que d'événements cachés, que de secrets vous sont dévoilés! Que de coeurs dont vous deveniez les énigmes! Vous tendez vos filets de rue à rue, de maison à maison, comme la toile d'une araignée gigantesque.

- C'est vrai jusqu'à un certain point.

- Ah! que je serais heureuse de pouvoir un peu pénétrer dans ces mystères?

- Pourquoi pas? Cela peut se faire. De temps en temps, la police s'est servie d'alliés; et les femmes ont, je peux bien le dire, un talent supérieur pour exercer nos fonctions. Leur instinct, leurs pressentiments font souvent plus que toute la logique et tous les calculs du monde.

- Alors prenez-moi comme agent.

- Avec plaisir, s'écria Bedrosseff en riant, et il lui baisa de nouveau la main.

- Aujourd'hui, j'aimerais bien, pour ma part, mettre un peu votre omniscience à contribution?

- Ordonnez."

Dragomira tint en l'air le portrait de Soltyk.

"Qui est-ce?

- Le comte Soltyk, dit Bedrosseff immédiatement. Comment avez-vous sa photographie? Le connaissez-vous?

- Non, je me promenais dans la ville, et je l'ai achetée parce qu'elle m'a plu.

- Vous n'êtes pas la première jeune dame qui se laisse éblouir par ce sultan, continua le commissaire de police; mais je vous en prie, restez-en à cet enthousiasme pour son image et gardez-vous bien de faire la connaissance de l'homme.

- Je ne m'enthousiasme pas pour le comte, je m'intéresse seulement à lui.

- Cela même est dangereux. Soltyk est une nature à la Néron, un despote, un don Juan, un être animé du plus brutal égoïsme, sans coeur, sans égard pour rien ni personne, sans pitié.

- Vous nous donnez là une étonnante mesure de sa moralité.

- Je lui ai déjà arraché plus d'une victime, et j'ai l'oeil sur lui. Vous ne devez pas faire sa connaissance, ce serait votre perte.

- Oh! j'ai beaucoup de sang-froid; il ne me prendra pas dans ses filets.

- Alors vous seriez la première femme qui lui aurait résisté."

Dragomira dîna avec Bedrosseff dans un des premiers hôtels; elle jugeait bon de se faire voir avec lui. Après le dîner il prit une voiture et lui fit voir la ville. Quand il commença à faire sombre, Dragomira était rentrée à la maison, et elle attendait Zésim qui ne tarda pas à venir. Cirilla joua le rôle de la tante et prépara le thé, quand Zésim lui eut été présenté. Le samovar chantait en bouillonnant, les jeunes gens étaient assis devant la cheminée et causaient. Dragomira était gaie et naturelle comme elle ne l'avait jamais été. Zésim lui en fit la remarque.

"Tout le mérite t'en revient, dit-elle, dès que tu es raisonnable, je me sens rassurée, et la bonne humeur revient d'elle-même.

- C'est donc déraisonnable de t'aimer?

- Oui, c'est même plus que cela.

- C'est dangereux?"

Elle fit signe que oui, de la tête.

"Je ne peux pas tout t'expliquer, mais mon amour ne t'apporterait aucun bonheur, pas du moins dans le sens où tu l'entends.

- Tu veux donc finir ta vie comme une vestale?"

Dragomira sourit tristement.

"J'ai dit adieu à tout ce qui fait soupirer le coeur d'une jeune fille, et je crois que j'ai eu raison. La terre me semble une vallée de douleurs, la vie un voyage malheureux et lamentable à travers cette vallée, la nature une grande séductrice qui attire nos âmes à elle pour les perdre. Le démon, qui jadis, sous la forme du serpent, tenta les premiers hommes dans le paradis, chante maintenant son chant de sirène dans le murmure des bois verdoyants, dans le chuchotement des flots argentés, dans la musique flatteuse du zéphyr et les plaintes mélodieuses du rossignol. Il nous gouverne nous-mêmes sans que nous en ayons conscience; il cherche à nous persuader par la grâce des paroles humaines; à nous troubler par les caresses des lèvres en fleur de la femme, par le regard loyal de l'ami, par le regard angélique des yeux de l'enfant. Partout les pièges sont tendus; nous sommes enveloppés de filets, et c'est à peine si nous pressentons où commence le péché.

- Alors, selon toi, il vaut mieux renoncer à tout ce qui fait l'ornement de la vie?

- Oui.

- C'est bien triste.

- Je me sens calme et satisfaite ainsi. Voilà pourquoi je veux bien t'aimer si tu consens à être mon ami, mon frère; mais jamais un homme ne m'entraînera avec lui dans le tourbillon de ce monde coupable."

En ce moment on sonna à la porte de la rue; peu après on frappa doucement à la porte de la chambre. Cirilla se leva et sortit. Elle trouva dans le corridor une femme habillée de drap gris. La faible lueur de la lampe, accrochée au mur, lui permit de distinguer un visage rond, plein, aux traits accentués, et deux yeux noirs où brillait tout l'éclat fascinateur des regards orientaux. Les deux femmes se parlèrent à voix basse quelques instants, puis l'étrangère partit et Cirilla rentra dans la chambre.

Zésim se leva un moment pour allumer sa cigarette à la lampe. La vieille murmura alors à l'oreille de Dragomira:

"C'était la juive, la propriétaire du cabaret rouge.

- Que voulait-elle?

- Elle a fait une capture et voulait savoir si elle peut compter sur vous, dit Cirilla mystérieusement.

- Pourquoi ne le fait-elle pas elle-même?

- Le courage lui manque.

- Alors je prendrai la chose sur moi.

- Dieu vous en récompensera, maîtresse.

- Et quand aura-t-on besoin de moi?

- Nous le saurons quand il sera temps."

VII

ANITTA

Le premier regard attache les âmes parentes avec des liens de diamant. SHAKESPEARE.

Zésim n'avait été jusqu'alors occupé que de Dragomira. Il se souvint tout à coup d'une lettre que sa mère lui avait confiée pour Mme Oginska, une de ses amies de jeunesse, qui demeurait à Kiew. La famille Oginski était une des plus anciennes et des plus considérables de la noblesse du pays; elle était riche, cultivée, aimable et irréprochable à tous égards.

Zésim se rendit au petit palais bâti dans le vieux Kiew, donna sa carte au laquais et fut immédiatement introduit dans un magnifique salon orné de tableaux anciens, de tapisseries des Gobelins et d'armes. M. Oginski vint au devant de lui. C'était un homme de taille moyenne, d'environ cinquante ans, le type incontestable du magnat polonais, élancé, un peu brun, vif et affable.

Quand ces messieurs eurent allumé un cigare et causé quelque temps, Mme Oginska vint les retrouver. C'était une petite dame, très corpulente, de quarante ans, qui soupirait sans interruption; on ne savait pas trop si c'était à propos de la dépravation du monde moderne et de l'embonpoint à la Rubens qui la fatiguait. Zésim lui présenta sa lettre. Mme Oginska la lut avec une certaine émotion et lui adressa ensuite quelques questions sur sa mère et sur lui-même.

"Cela se trouve bien que vous soyez venu juste en ce moment, dit Mme Oginska; notre fille Anitta arrive de sa pension de Varsovie. J'espère que vous serez bons amis: votre mère et moi nous n'étions qu'un coeur et qu'une âme."

Zésim s'inclina sans dire un mot. La perspective de jouer le rôle de grande poupée vivante pour une jeune fille qui venait à peine de quitter ses souliers d'enfant, ne lui inspira dans le premier moment qu'un très médiocre enthousiasme. Il ne devant pas tarder à changer complètement d'avis.

La porte qui donnait sur le jardin s'ouvrir tout à coup, et une petite brunette potelée, en robe rose, un volant dans une main, une raquette dans l'autre, entra légère comme un oiseau, jeta un regard rapide et interrogateur sur le jeune officier, et s'en alla quelque peu interdite derrière la chaise de sa mère.

"Ma fille Anitta, dit Mme Oginska, et le fils de ma chère Jadewska, Zésim Jadewski. J'espère que vous vous entendrez et que vous vous aimerez un peu."

Anitta fit une révérence et tendit la main à Zésim, qui la porta respectueusement à ses lèvres. La jeune fille resta alors debout devant lui, rougissante et le regard fixé à terre. Zésim, charmé, la dévorait des yeux. C'était la plus ravissante créature qu'il eût rencontrée jusqu'à ce jour. Sa jolie taille, ses formes à peine épanouies, son cou blanc et élancé, son visage rond et frais, sa petite bouche rouge et mutine, son délicieux petit nez retroussé, ses cheveux noirs allant et venant sur son dos en deux épaisses nattes, ses yeux noirs à la fois espiègles et bons, tout dans sa personne respirait la grâce et le charme irrésistible de la jeune fille qui est presque encore une enfant.

Et quand elle leva sur lui ses aimables yeux noirs, il fut décidé dans le livre du destin que ces deux jeunes coeurs tendres et purs s'appartiendraient l'un à l'autre à tout jamais.

"Venez donc avec moi dans le jardin, dit-elle, - sa voix résonnait comme une joyeuse chanson d'alouette - je veux vous montrer mes fleurs, mes pigeons et mes chats, et mon Kutzig. Tu permets, maman?

- Certainement; amusez-vous, mes grands enfants; les déceptions, la tristesse, la douleur, viennent bien assez tôt."

Anitta passa devant, et Zésim descendit les marches derrière elle. Au bas de l'escalier elle lui prit naïvement le bras.

"Jusqu'à présent, dit-elle avec le plus ingénu sourire, j'ai toujours eu peur des officiers, mais vous, vous ne me faites pas peur du tout.

- C'est qu'aussi vous n'avez rien à craindre, mademoiselle; avec un seul de vos regards, vous feriez tomber toute une armée à vos pieds.

- Ne me défiez pas, sinon je commence toute de suite la bataille."

Ils se dirigèrent, en passant par des parterres de fleurs artistement dessinés, vers les bâtiments de derrière où se trouvaient l'écurie et le grenier à foin. A une place bien dégagée s'élevait le colombier. Un couple de beaux pigeons blancs y étaient perchés, tout brillants dans la lumière du soleil et roucoulant amoureusement. Quand ils virent approcher leur jeune maîtresse, ce fut comme s'ils avaient donné un ordre à tous les autres. De toutes parts arrivèrent soudain des pigeons blancs qui se posèrent sur les épaules et les mains d'Anitta et voltigèrent à ses pieds. Elle alla promptement chercher une petite corbeille remplie de graines et les jeta à pleines mains au milieu de la bande qui roucoulait et battait des ailes.

"Maintenant, nous allons faire visite à Mitzka et à sa famille, dit-elle en souriant, mais pour cela il faut monter dans le grenier à foin. Passez devant et tendez-moi la main."

Zésim déboucla aussitôt son épée et l'appuya contre le mur, puis monta à l'échelle. Anita le suivait, sa petite main flexible tenant solidement la main du jeune homme. Une fois arrivés en haut, ils furent reçus par Mitzka, une grande chatte tachetée qui dressait la queue et miaulait de la façon la plus tendre.

Elle leur présenta ses petits; ils étaient sept qui accoururent en bondissant hors de leur foin.

Anitta prit un des petits chats sur son bras, le baisa et le caressa doucement de la main.

"Comme ils sont mignons et aimables! C'est moi qui leur apporte tous les jours à manger, et ils me connaissent maintenant. Dès qu'ils entendent le froufrou de ma robe, ils arrivent."

Quand ils furent descendus, Anitta prit tout à coup l'épée de Zésim et s'écria, en lançant au jeune homme un regard malicieux:

"Vous êtes mon prisonnier!"

Puis elle s'enfuit, à travers les bosquets, dans les fourrés du parc.

"Prenez-moi, dit-elle, ou vous n'aurez jamais plus votre épée."

Zésim la poursuivit, et ce fut une joyeuse et charmante chasse à travers les broussailles et les branches, autour des vieux arbres moussus, par-dessus les plates-bandes et les gazons, jusqu'à ce que la robe d'Anitta s'accrochât aux épines d'un rosier.

Le jeune officier la rejoignit alors d'un bond et entoura d'un bras victorieux sa taille élégante.

Elle riait de tout son coeur, et, dans cet instant d'abandon, elle semblait encore plus jolie et plus séduisante, car en elle tout était noble et distingué; et, plus elle se laissait aller, plus se révélaient les charmes de son adorable nature.

Elle s'assit sur le banc le plus rapproché, et c'était un délicieux spectacle que de la voir reprendre haleine; ses petites mains tenaient toujours l'épée bien serrée et ses yeux d'enfant souriaient gaiement à Zésim.

"Vous ne m'auriez pas attrapée, dit-elle enfin, sans ce vilain rosier."

Il y avait à côté une petite prairie, dorée par les rayons du soleil, dans laquelle paissait un poney noir.

"Voilà mon Kutzig, dit la jeune fille. Papa me l'a acheté à des écuyers de cirque, parce que je l'avais pris en affection; il me suit comme un petit chien, et il sait faire de tours de toute espèce."

Elle poussa un cri, et le joli animal vint en effet immédiatement devant elle et lui flaira amicalement la main.

"Attends, mon ami, il faut montrer tes talents, dit Anitta en lui tapant sur le cou et en cueillant une baguette. Viens!"

Elle se dirigea vers la haie la plus proche et se mit à animer le petit cheval.

"En avant! montre ce que tu sais, hopp!"

Le poney obéit avec un véritable plaisir et sauta à plusieurs reprises par-dessus la haie. Puis Anitta lui jeta son mouchoir qu'il rapporta exactement, enfin elle le fit s'agenouiller au commandement devant elle. Elle lui donna comme récompense deux morceaux de sucre de sa jolie main.

"Il est bien dressé, dit Zésim en souriant, mais il n'y a pas grand mérite à obéir à une si charmante maîtresse; qui donc n'aimerait pas à se mettre sous ses ordres?

- Pas de compliments, sinon je vous punis.

- Je vous en prie!

- C'est bon, je vous prends au mot, s'écria Anitta avec un petit ton délicieusement hautain, nous allons voir si vous êtes aussi docile que mon Kutzig, et si vous obéissez aussi bien.

- J'attends votre commandement.

- Allons, en avant! sautez!"

Zésim prit son élan, et d'un bond souple et gracieux franchit la haie.

"Encore, hopp!"

Nouveau bond, nouveau succès. Anitta riait et battait des mains avec une joie d'enfant.

"Maintenant, le mouchoir. Apporte!"

Zésim l'apporta.

"Et maintenant…"

Anitta s'arrêta et rougit.

"J'attends le commandement.

- Eh bien! à genoux!"

Il obéit avec plaisir.

"Mais maintenant, je demande aussi du sucre".

Le rire enchanteur de la jeune fille retentit de nouveau dans le jardin silencieux, et sa jolie voix au timbre argentin trouva un écho mélodieux dans les cimes des arbres d'où lui répondirent les pinsons et les mésanges.

"Voilà! dit Anitta;"

Et elle poussa avec ses doigts roses un morceau de sucre dans la bouche de Zésim. Elle releva alors le jeune homme qui était toujours à genoux devant elle, et lui demanda s'il était fâché.

"Pourquoi donc?

- Je suis si mal élevée! Mais vous verrez bientôt que je n'ai pas de mauvaises intentions et que, malgré tous les tours que je vous joue, je suis bonne au fond.

- Est-ce vrai aussi?

- Sans doute; pourquoi ne le serait-ce pas?"

Il avait pris sa main et la baisait. Elle la lui retira enfin et lui tendit son épée.

"Maintenant, allez-vous-en, Zésim, j'ai aujourd'hui une leçon de piano. Mais revenez bientôt dans l'après-midi; s'il fait beau, pour qu'on puisse jouer dans le jardin. Demain, peut-être.

- Je reviendrai, je suis heureux que vous me le permettiez."

Ce jour-là, dans l'après-midi, Oginski reçut une autre visite, tout aussi inattendue, celle du père jésuite Glinski.

C'était un de ces prêtres polonais qui réunissent dans une seule personne l'homme du monde distingué, l'ardent patriote et le zélé serviteur de l'Eglise. Il jouissait d'une grande considération comme prédicateur et comme ancien précepteur du comte Soltyk. C'était en effet le seul homme qui eût quelque influence sur le comte, et il jouait le rôle d'une sorte d'intendant chez ce puissant et riche magnat.

Son extérieur était beaucoup plus d'un diplomate que d'un théologien. Sa taille bien prise, pas trop grande, sa belle tête, son visage distingué, encadré de cheveux bruns, ses yeux calmes et intelligents, qui vous pénétraient jusqu'au fond de l'âme, ses manières élégantes, son langage choisi, tout en lui indiquait qu'il se sentait plus chez lui sur le parquet glissant et silencieux des palais que sur les dalles retentissantes des églises, et qu'il s'entendait mieux à faire le confident et le conseiller dans un boudoir que dans son confessionnal vermoulu.

"Je vous croyais encore à Chomtschin, dit Oginski au jésuite qui entrait.

- Nous sommes revenus hier, répondit le P. Glinski, le comte commençait à s'ennuyer; c'est alors le moment de lever le camp.

- Saviez-vous, mon très révérend père, qu'Anitta est de retour.

- En vérité? La chère enfant! Ce doit être à présent une grande jeune fille? Où est-elle cachée? Puis-je la voir?

- Elle est dans le jardin avec ses amies; je vais la faire appeler.

- Non, non, je veux aller moi-même la chercher."

Le jésuite prit sans tarder son chapeau aux larges bords retroussés et descendit en hâte l'escalier de pierre qui conduisait au jardin. Il trouva Anitta et une demi-douzaine d'autres jeunes filles, toutes fraîches, jolies et de joyeuse humeur, qui jouaient au volant sur la prairie.

Dès qu'Anitta le reconnut, elle courut à lui et lui sauta au cou.

"A quoi pensez-vous, mademoiselle? vous n'êtes plus une enfant, lui dit le jésuite un peu embarrassé, pendant que son oeil expérimenté examinait cette charmante personne avec une véritable satisfaction.

- Enfant ou non, s'écria Anitta, je vous aime toujours bien, père Glinski, et il n'y a pas à dire, vous allez jouer avec nous à colin-maillard.

- Je… Mais cela ne va pas à…

- Vous allez voir comme cela ira bien;"

La troupe pétulante entoura le père jésuite malgré sa résistance. Une des jeunes dames s'empara de son chapeau, une autre de sa canne, une troisième donna son mouchoir, une quatrième se plaça devant lui, pour bien s'assurer qu'il ne pouvait pas y voir, et Anitta lui banda les yeux. Le Père était au milieu de la prairie, et toutes ces jolies filles sautaient autour de lui et l'agaçaient en poussant des éclats de rire folâtres. Plus il mettait d'ardeur à en saisir une, plus la gaieté augmentait. Enfin, au lieu d'Anitta qu'il croyait attraper, il serra dans bras… qui? le poney! On le força à monter dessus, et il fut promené en triomphe à travers le jardin par les jeunes filles qui l'escortaient en poussant des cris de jubilation.

VIII

LE CABARET ROUGE

Le jour du jugement est proche. KRASINSKI.

Dragomira était déjà éveillée depuis longtemps, quand Cirilla entra dans la chambre sur la pointe des pieds. Sa chevelure éparse autour de sa tête et de ses épaules semblait une crinière d'or ondoyante; elle était étendue au milieu des blancs oreillers, et elle se souleva sur son bras gauche lorsqu'elle aperçut la vieille.

"Je ne sais pas, dit-elle, je suis fatiguée aujourd'hui; ce que je voudrais par-dessus tout, ce serait de rester couchée et de rêver.

- Rien ne vous en empêche pour le moment, ma belle maîtresse, répondit Cirilla, seulement il s'agira plus tard d'être dispos et d'avoir bon courage… C'est la juive qui était là.

- Que voulait-elle?

- On a besoin de vous aujourd'hui au cabaret rouge.

- Ce soir?

- Oui, ce soir, à dix heures.

- C'est bien."

Dragomira continua de rêver. A midi, Zésim vint et ne fut pas reçu. Après le dîner, Dragomira sortit avec Cirilla.

Elle alla examiner de nouveau la situation du cabaret mystérieux, et se fit ensuite montrer la maison du marchand Sergitsch, à qui la vieille porta un billet de sa maîtresse.

Barichar vint un peu après, avec une grande valise qu'il remit au marchand.

Le soir, Dragomira sortit de chez elle, soigneusement enveloppée et voilée, et se rendit chez Sergitsch. Elle trouva tout fermé. Pourtant, dès qu'elle sonna, un jeune garçon vit lui ouvrir la porte et la conduisit silencieusement au premier étage, dans une petite chambre de derrière, dont les fenêtres étaient bouchées avec d'épais volets de bois. Sergitsch était là et l'attendait. Il reçut Dragomira d'un air de soumission, la pria de s'asseoir sur le divan et resta lui-même respectueusement debout devant elle.

"Vous savez de quoi il s'agit? dit Dragomira.

- Je suis au courant de tout et j'attends vos ordres. Je vous prie de me considérer comme votre serviteur, ma noble demoiselle.

- Peut-on concevoir quelque soupçon, si l'on me voit venir dans votre maison ou en sortir?

- Pas le moins du monde, répondit Sergitsch, je suis le président de la confrérie du Coeur de Jésus. Il vient beaucoup de monde chez moi, surtout des femmes.

- Mes affaires sont-elles ici?

- Oui, certainement."

Il apporta la valise.

"Alors, je vous prie de me laisser seule."

Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus tard, comme un papillon qui a secoué la poussière diaprée de ses ailes, elle avait dépouillé tout son extérieur féminin et s'était transformée en un beau jeune homme élancé. Elle avait des bottes noires à talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de drap bleu foncé, à plis épais et bouffants. Sa longue redingote, ajustée, de même étoffe, à brandebourgs noirs, était bordée et doublée de fourrure brun-foncé. Les cheveux blonds étaient habilement ramassés sous un bonnet rond également de fourrure brune. Elle avait sur les épaules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard et un revolver qu'elle avait chargé avant de partir.

Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu éclairée. La porte qui se trouvait dans le mur s'ouvrir dès qu'elle la poussa.

Elle traversa la cour, et arrivée devant le seuil de la maison, fit entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitôt la cabaretière Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de Dragomira, un doigt sur la lèvre supérieure.

"Il est là, dit-elle tout bas.

- Le sieur Pikturno.

- Oui, désirez-vous lui parler?

- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier.

- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira à rien. Il faut le mener à la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la vôtre. Il est tellement amouraché de moi que je peux tenter avec lui tout ce que je veux."

Après d'être entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fenêtre pour regarder dans l'intérieur qui était éclairé.

C'était une grande salle, aux murailles noircies. Cà et là étaient suspendues quelques gravures. Le comptoir barrait la porte qui conduisait dans la chambre d'habitation. Des deux côtés étaient des tables et des bancs. Dans un coin, près du poêle, était assis un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui avait l'air de sommeiller. C'était Juri, comme l'avait fit la Juive, un des membres de leur association, et certes, un des plus farouches et des plus déterminés. Devant le comptoir, dans un vieux fauteuil dont l'étoupe s'échappait de tous les côtés, était étendu un jeune homme de haute taille, solidement conformé. Sur son visage rond et encadré de cheveux noirs bouclés se lisait une certaine timidité et une indifférence apathique. Ses yeux ronds et noirs regardaient fixement la belle juive aux formes opulentes, qui était assise auprès de lui, sur le bras du fauteuil, et lui abandonnait avec un astucieux sourire ses mains blanches et charnues.

C'était Wlastimil Pikturno, fils d'un riche propriétaire polonais, et étudiant à l'Université de Kiew.

Dragomira entra sans se presser dans la maison, puis dans la salle de débit. Bassi quitta Pikturno et vint avec empressement à sa rencontre.

"Bonsoir, mon cher monsieur, dit-elle à voix haute, que faut-il vous servir? Une bouteille de vin ou un cognac?

- Oui, un cognac," répondit Dragomira.

Et elle s'assit à la table la plus proche. Quand Bassi eut apporté le cognac, Pikturno lui fit signe de venir près de lui.

"Qui est-ce? demanda-t-il.

- Je le voix pour la première fois.

- Tu mens? C'est un nouvel adorateur.

- Quelle absurdité!

- Comment s'appelle-t-il?

- Est-ce que je sais? Demandez-le-lui à lui-même.

- Vous faites probablement aussi vos études à Kiew, monsieur, dit Pikturno en allongeant ses membres de géant.

- Non, je ne suis ici qu'en passant.

- Vous allez sans doute à Odessa.

- Oui, à Odessa."

Il y eut un moment de silence. La juive faisait semblant de s'occuper de son comptoir et elle quitta la salle en emportant des verres et des bouteilles vides.

"Une femme superbe!

- La juive?

- Oui.

- Je suis complètement indifférent à l'égard des femmes, dit Dragomira, elles m'ennuient.

- Ah! oui, vous êtes un homme de la nouvelle école. La femme n'est plus pour nous un sphinx qui nous propose des énigmes mortelles, mais un animal d'une organisation plus basse que la nôtre.

- Prenez garde, il y a aussi des bêtes féroces qui nous déchirent tout aussi joliment que le sphinx.

- Possible, mais quand on est jeune, on ne s'inquiète pas beaucoup des conséquences terribles que peuvent avoir nos passions; on vit, on jouit, on tue le temps.

- Si cela valait seulement la peine de vivre!

- Trentowski! * [* Le Schopenhauer polonais.]

- Je ne l'ai jamais lu.

- Pourquoi donc méprisez-vous la vie, vous, à votre âge?

- Parce que j'en ai reconnu l'inanité, répondit Dragomira. Est-ce autre chose qu'un pèlerinage? Ne sommes-nos pas ici-bas comme dans un Purgatoire? Nommez-moi une jouissance, une joie, si petite qu'elle soit, qu'il ne faille pas acheter au prix de la sueur, des larmes, du sang des autres? Partout, dans la nature, je ne vois que vol, brigandage, esclavage, assassinat, et voilà pourquoi j'ai horreur d'elle et de ses dons. Nous n'avons qu'une sagesse et elle s'appelle renoncement.

- Bah! vous devriez vous faire moine! s'écria Pikturno avec un gros rire; vous avez du talent, mais ce n'est pas ici l'endroit pour faire des sermons. Hé! Bassi! une bouteille de vin! Quant à moi, vous ne me convertirez pas."

La juive apporta la bouteille, la déboucha et versa.

"Encore un verre pour monsieur. Puis-je vous offrir?…

- J'accepte, si vous acceptez à votre tour.

- Convenu!"

Dragomira trinqua avec Pikturno.

"Vous êtes peut-être bien étudiant en médecine, avec vos idées atrabilaires sur la vie?" dit Pikturno.

Et il alluma un cigare.

"Non… philosophe.

- Un Socrate imberbe! il faut aussi, ce me semble, posséder une Xantippe pour devenir un vrai sage.

- Ne raillez pas, dit Dragomira d'un ton grave, en attachant sur lui le regard glacial de ses yeux bleus; les calamités, la détresse, les convulsions des martyrs, les malédictions de ceux qu'on trompe, les larmes de ceux qu'on abandonne, toutes ces misères qui couvrent l'immense tapis bariolé de la terre ne se laissent pas chasser par des railleries. Plongez d'abord une fois votre regard dans le système de ce monde et ensuite en vous-même, et vos frissonnerez d'horreur.

- Mais je ne veux pas frissonner d'horreur, s'écria Pikturno à voix haute, je veux être gai. Admettons que vous ayez raison, nous n'en devrions que nous efforcer davantage d'oublier et de chercher où on oublie. Dans les coupes écumantes et sur les lèvres rouges. Vive la joie! Trinquons!

- Non.

- A quoi voulez-vous donc trinquer?

- A celle qui nous apporte la délivrance er la liberté, dit Dragomira en levant son verre: "A la mort!"

- Folie!" dit Pikturno en posant son verre avec bruit sur la table, pendant que Dragomira vidait le sien lentement comme un calice consacré.

En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'ouvriers de fabrique ivres, qui remplirent toute la salle de la fumée de leur mauvais tabac et de leur odeur d'eau-de-vie.

Dragomira tendit la main à Pikturno.

"Vous partez? lui dit-il.

- Oui, je n'aime pas cette sorte de compagnie.

- Alors, au revoir!"

Dans la cour, Dragomira trouva la juive:

"Eh bien! qu'en pensez-vous? Vous ai-je dit la vérité? Je le connais mieux que vous. Il n'y a pas moyen de la convertir.

- Je veux pourtant lui parler encore une fois.

- Pour quoi faire? dit la juive en sifflant comme un serpent, nous perdrons notre temps tout simplement, et à la fin il nous échappera encore. Aujourd'hui, il est fou de moi et veut m'épouser. Demain, s'il découvre qu'il n'a rien à espérer, ou si une autre lui plaît davantage, il s'envolera. Croyez-moi, si vous êtes décidée, il faut que cela se fasse maintenant, maintenant ou jamais.

- Aujourd'hui?" demanda rapidement Dragomira.

Un léger frisson lui parcourut tous les membres.

"Non, pas aujourd'hui et pas ici; mais au prochain jour. Aurez-vous le courage de traverser la forêt à cheval, quand il fera nuit noire?

- Je n'ai peur de rien, quand il y a une âme à sauver.

- Alors, au prochain jour.

- Où?

- Vous le saurez par Cirilla.

- C'est bien, répondit Dragomira, livre-le-moi, et je le sacrifierai."

La juive fit signe que oui de la tête, avec un sourire étrange. Si les tigres pouvaient sourire, c'est ainsi qu'ils souriraient. Dragomira s'avança avec précaution dans la rue; il n'y avait personne aux environs. Elle s'enveloppa dans son manteau, et regagna en toute hâte la maison du marchand Sergitsch. Là elle se métamorphosa rapidement en élégante dame à la mode, et repartit, s'en allant à travers la lumière éclatante du gaz.

Elle n'avait fait que quelques pas, lorsqu'un beau jeune homme, qui venait sur le trottoir en sens opposé, la regarda fixement. Captivé par l'aspect de cette femme à la taille haute et distinguée, il se mit à la suivre.

Elle s'en aperçut et s'inquiéta. Pour lui échapper, elle se détourna de sa route, gagna la partie la plus animée du vieux Kiew et accéléra sa marche. Elle espérait pouvoir se dérober dans la foule; mais elle se trompait, elle l'avait toujours sur ses talons. Elle s'arrêta devant un magasin de tabac pour le laisser passer. Il vint se poster près d'elle et la regarda de côté. Elle répondit à son regard par un regard froid et menaçant. Elle comptait là-dessus pour l'intimider, mais elle comptait mal.

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