← Table of contents
La pêcheuse d'âmes

DEUXIEME PARTIE (continued 2)

Reading edition

"Doutes-tu encore? demanda une belle voix, pleine et majestueuse comme les notes d'un orgue.

- Non! non!" répondit Soltyk d'une voix étouffée.

L'apparition s'était au même instant dissipée comme une vapeur.

"Croyez-vous en moi, maintenant?" demanda Dragomira.

Au lieu de répondre, le comte tomba à genoux devant elle et cacha son visage tout pâle dans le sein de la jeune fille. Dragomira le regarda paisiblement, sans raillerie, mais aussi sans pitié.

IX

A BAS LE MASQUE

"Oh! tu es cruelle! tu fais mourir tout ce qui t'aime." LOPE DE VEGA.

M. Oginski remarquait avec chagrin que les joues de sa fille pâlissaient de jour en jour. Elle, qui autrefois badinait, riait, chantait du matin au soir, restait maintenant toujours silencieuse et sérieuse. Il tint conseil avec sa femme qui chercha à le consoler; mais ils furent aussi heureux l'un que l'autre, lorsque Anitta leur demanda la permission de prendre des leçons de peinture. Ils virent avec plaisir qu'elle cherchait à se distraire. Elle passa ainsi bien des matinées chez son maître, espèce de vieil original polonais. Il ne leur vint pas non plus le moindre soupçon à l'occasion des fréquentes sorties qu'elle fit le soir sous prétexte d'aller visiter le vieux peintre. N'était-ce pas Tarass, le vieux, le fidèle, le sûr Tarass qui l'accompagnait chaque fois?

Personne ne se doutait que ces leçons n'étaient pour Anitta qu'un moyen d'être plus libre, et que le temps qu'elle passait hors de chez ses parents, elle l'employait surtout à observer Dragomira, de concert avec son fidèle Cosaque, et à la surveiller dans ses allées et venues.

Un soir, ils l'avaient suivie jusqu'au cabaret Rouge. Dragomira, qui se croyait espionnée par des agents du jésuite, s'arrêta subitement et vint droit à eux.

"Qu'y a-t-il pour votre service? dit-elle en regardant Anitta bien en face. Depuis quelque temps vous êtes toujours sur mes talons? Que désirez-vous…?"

Elle s'interrompit tout à coup.

"Serait-ce possible? s'écria-t-elle. Anitta? vous ici?

- Oui, moi! répondit Anna, encore tremblante de surprise, mais elle se remit rapidement.

- Et vous désirez?…

- Je veux vous dire, reprit Anitta, de plus en plus décidée et calme, que l'on voit dans votre jeu. Je vous tiens pour une coquette; je sais maintenant que vous poursuivez des plans qui craignent la lumière, que vous…

- Qu'en savez-vous? murmura Dragomira en saisissant brusquement Anitta par le poignet.

- Lâchez-moi, dit Anitta avec énergie, vous ne me ferez pas peur."

Elle repoussa Dragomira et recula d'un pas.

"Que savez-vous de mes plans, demanda de nouveau Dragomira.

- Peu de chose, mais assez pour comprendre que par votre fait Zésim Jadewski court un danger sérieux. Vous avez aussi tendu vos filets autour du comte Soltyk. C'est bien, celui-là je vous l'abandonne; mais cessez de vouloir faire votre victime de Zésim.

- En vérité? dit Dragomira d'un ton railleur. Vous me faites cadeau de Soltyk comme s'il était votre esclave; et je dois vous donner Zésim en échange. Malheureusement, je ne peux pas plus disposer de lui que vous du comte.

- Ne déplacez pas la question, dit Anitta avec vivacité, vous ne me comprenez que trop bien. Je veux que vous renonciez à Zésim, non pas pour m'être agréable, à moi, mais parce que vous ne pouvez que causer sa perte comme celle de bien d'autres. Il y a quelques chose en jeu, que je ne comprends pas encore; mais je sens que Zésim est en danger tant qu'il respire le même air que vous.

- Tu prends une peine inutile, répondit Dragomira avec une froide majesté, tu ne comprends pas, pauvre jeune fille, mais il est une chose que tu comprendras peut-être, c'est que je l'aime et qu'alors je veux le sauver, car c'est toi qui perds son âme, et non pas moi.

- Tu l'aimes? s'écria Anitta. Toi!… toi, autour de qui flotte une odeur de sang!

- Tais-toi!

- Non, je ne me tairai pas. C'est toi qui as tué Pikturno. Quiconque t'aime, tu le tues. Tu immoleras aussi Zésim. Dans quelle intention? je ne le sais; mais tu désires son sang. C'est mon coeur qui me le dit; aussi je briserai le filet dans lequel tu le tiens prisonnier. Il est encore temps. Délivre-le.

- Jamais.

- Alors prends garde!

- Folle! C'est à toi à prendre garde.

- A bas le masque! s'écria Anitta, laisse le monde voir ce visage avec lequel tu te glisses la nuit comme une louve à travers les rues. Avoue donc tes actes!"

Dragomira se demanda un moment si elle n'étendrait pas à l'instant même Anitta à ses pieds, si elle ne fermerait pas d'un coup du froid acier la bouche qui l'accusait avec tant de violence. Mais elle se dit qu'Anitta ne savait rien et ne pouvait rien savoir, que rien n'était encore perdu, que cette jeune fille ne faisait qu'obéir à un vague pressentiment, tandis qu'un coup de poignard, donné ne pleine rue, perdrait tout et pourrait bien la livrer elle-même au couteau de l'exécuteur.

"Quels actes? répondit-elle d'un ton redevenu tout à coup froid et tranquille. Quelles folles idées te tourmentent? Si j'appartenais par hasard à une société secrète qui veuille le bien de notre peuple, serait-il généreux de me trahir? Qui peut affirmer que c'est moi qui ai entraîné Pikturno à la mort? S'il m'avait aimée; si, désespéré de ma froideur, il avait mis fin à sa vie, en serais-je responsable? Il peut tout aussi bien avoir été un traître que ses compagnons ont jugé.

- C'est possible, dit Anitta, je veux bien le croire et respecter ton secret; mais rends la liberté à Zésim.

- Je ne le peux pas.

- Alors je le sauverai, malgré toi.

- Essaye.

- Tu veux la guerre? continua Anitta, soit! Tu ne me connais pas; je ne crains rien, pas même la mort. Une de nous périra, toi ou moi.

- Dieu est avec moi! s'écria Dragomira.

- Ne blasphème pas!"

Anitta se retournait pour s'en aller.

"Encore un mot!"

Dragomira la suivit et la prit par la main.

"Ne dis rien; j'ai pitié de toi; ce serait une douleur pour moi si tu devenais la victime de ton amour.

- Tu ne m'intimideras pas, dit Anitta; j'ai autant à perdre que toi, pas plus, pas moins."

Elle s'éloigna avec Tarass. Dragomira la suivit longtemps du regard; puis, au lieu d'entrer dans le cabaret Rouge comme elle en avait eu le dessein, elle revint chez Sergitsch, en faisant un détour. Là elle redevint la brillante et coquette femme du monde aux pieds de laquelle se prosternait toute la jeunesse de Kiew. Anitta rentra chez elle, quoique peu émue et animée, mais satisfaite d'elle-même. Elle sentait tout d'un coup toute sa force. La courageuse et pure enfant n'eut pas peur un seul instant à l'idée de la lutte qu'elle avait engagée. Mais elle était prudente; elle examina toutes les chances, pour ou contre, et songea à ses alliés. Avant tout, il y avait le P. Glinski. Elle lui écrivit immédiatement un billet qu'elle confia à Tarass, et le lendemain, pendant que ses parents étaient en soirée, elle attendit son vieil ami dans son petit boudoir.

"Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? demanda le jésuite en souriant, t'es-tu enfin convertie? Puis-je féliciter mon cher comte?

- Féliciter le comte?… Mais il ne pense plus à moi.

- A qui donc?

- Ne plaisantez pas, reprit Anita, j'ai à vous parler sérieusement. Il faut nous donner la main, agir d'un commun accord.

- Dans quelle intention?

- Contre une ennemie commune, contre Dragomira Maloutine."

Glinski resta muet de surprise un moment.

"Que sais-tu sur son compte?

- Elle a tendu ses filets autour de Soltyk et de Zésim en même temps. Il s'agit pour vous de sauver le comte, pour moi de sauver Zésim à qui appartiennent mon coeur et ma vie. Si Dragomira était tout simplement une coquette, je serais trop fière pour le lui disputer. Mais elle appartient à une société secrète, qui poursuit l'exécution de plans politiques considérables et dangereux. Elle ensorcelle les hommes qui l'approchent, uniquement pour les faire servir aux desseins de sa société. Pikturno est devenu la victime de cette association mystérieuse, et Dragomira n'hésitera pas davantage à faire périe le comte et Zésim, si elle le juge nécessaire à ses projets.

- D'où sais-tu que Pikturno est mort de la main de Dragomira?

- Je ne dis pas cela; mais elle est pour quelque chose dans sa fin sanglante.

- Ce sont des idées que tu te fais.

- Non, j'en suis convaincue. Un hasard m'a mise sur la voie, et Dragomira me l'a pour ainsi dire avoué elle-même.

- C'est bon à retenir.

- J'ai encore plus que cela à vous dire, mais je désire que vous ne fassiez riens sans moi; et, avant tout, il faut que vous me promettiez de ne plus me tourmenter avec Soltyk.

- Je t'en donne ma parole."

Le jésuite tendit sa main à Anitta, et elle la lui baisa dans un transport de joie enfantine.

Le P. Glinski, attentif à en perdre la respiration, écouta le récit qu'elle lui fit de son étrange aventure, et quand elle eut terminé, il se félicita d'avoir trouvé une alliée si avisée et si énergique.

De retour à la maison; le P. Glinski résolut de faire une dernière tentative auprès du comte.

"Permettez-moi, lui dit-il, d'appeler votre attention sur le danger où vous êtes.

- Vieilles histoires.

- Je vous ai déjà dit que Dragomira avait des plans bien arrêtés par rapport à votre personne.

- Pouvez-vous me dire quelque chose de plus sur ces plans? dit Soltyk d'un ton moqueur.

- Oui.

- Eh bien, éclairez-moi.

- Dragomira appartient à une société secrète."

Soltyk fronça le sourcil.

"Il faut que je vous rendre avertissement pour avertissement, cher père Glinski, dit-il d'un air sérieux; il n'est pas bon de parler de ces choses-là, et il est encore plus dangereux de chercher à pénétrer dans les secrets d'autrui. Si Dragomira, ce que je ne crois pas, est réellement mêlée à une entreprise de ce genre, cela prouve qu'elle n'est pas une jeune fille ordinaire, et nous n'avons aucune raison de la trahir et de provoquer la vengeance de ses associés.

- Comme Pikturno.

- Eh bien, Pikturno?…

- On l'a tué, parce qu'il ne savait pas se taire. Peut-être son sang a-t-il souillé cette petite main blanche que vous aimez tant à baiser.

- Quelle absurdité!

- Je ne suis pas seul à connaître ces ténébreux manèges. On chuchote déjà çà et là. Ce serait effrayant si vous tombiez dans ces pièges.

- Eh bien que dit-on?

- On parle d'une conspiration?"

Soltyk regarda le jésuite et se mit à rire.

" Pourquoi riez-vous?

- Je ris de vous voir si bien informé.

- Ce n'est donc pas une conspiration.

- Vous me tenez pour initié, à ce que je vois, dit le comte: je ne le suis pas, mais je puis vous dire que Dragomira n'est engagée dans aucune affaire qui puisse la mettre en conflit avec les lois existantes. En voilà assez sur ce sujet."

Le comte le congédia fièrement d'un signe de la main, et le jésuite se retira.

"Donc, pas de conspiration, se disait-il à lui-même. Alors, qu'est-ce? Oui, qu'est-ce?"

Glinski s'assit près de sa cheminée et se mit à réfléchir. Tout à coup, il lui vint une pensée dont il eut lui-même peur. Il appuya sa main sur son front. Et pourquoi pas? Dans ce pays, où l'on voit les plus incroyables contrastes, les plus singulières aberrations, où la nature semble un sphinx qui propose tous les jours aux hommes de nouvelles énigmes, tout est possible.

Mais une jeune fille d'ancienne et bonne famille, une jeune fille distingués, riche, belle, bien douée, faite pour être heureuse et rendre heureux, était-ce possible qu'elle eût adopté ces doctrines extravagantes, confinant à la folie, qu'elle se fût engagée dans cette route ténébreuse et souillée de sang? Non, ce n'était pas possible. Et pourtant? N'avait-on pas vu, au milieu de ce siècle, une noble dame, une demoiselle d'honneur de l'impératrice, devenir la Mère de Dieu des Adamites de Hlistow, cette secte de fous frénétiques? Dragomira pouvait suivre la même voie. Mais n'était-il pas dangereux de soulever une si effroyable accusation avant d'avoir des preuves précises? Et pour le moment ces preuves manquaient.

Le P. Glinski pesa tout; il ne laissa de côté aucune circonstance, si petite qu'elle fût. Il en arriva finalement à cette conclusion que rien n'était perdu, et il s'arrêta à l'opinion d'Anitta.

Une conspiration? N'était-ce pas suffisant pour exciter la vigilance de la police et pour faire entourer Dragomira et ses associés d'un réseau d'espions prêts, quand viendrait le moment décisif, à les livrer tous aux tribunaux?

Le but pouvait de cette façon être atteint sûrement et promptement. Il ne fallait donc pas avoir recours à d'autres moyens qui seraient peut-être illusoires et dangereux.

Il était désormais bien décidé. Il écrivit à la hâte l'indispensable sur une feuille de papier et l'envoya immédiatement par un homme sûr au commissaire de police Bedrosseff.

X

NOUVELLES MINES

Maintenant, à l'aide, formules magiques et amulettes! SHAKESPEARE, Henri IV.

C'était un petit cabinet intime que celui où Bedrosseff reçut le jésuite. Il lui tendit la main et lui offrit un cigare que Glinski prit et alluma; puis ils s'assirent l'un près de l'autre sur un petit sopha de cuir et causèrent.

"Je viens vous parler d'une affaire très délicate, dit le jésuite doucement, et je compte sur votre discrétion.

- J'espère que vous la connaissez? S'agit-il de quelque nouveau tour de votre comte? Faut-il arriver comme un ange sauveur?

- Ma foi, il s'agit bien de quelque chose comme cela. Le comte Soltyk est possédé depuis quelque temps par une passion insensée pour une jeune dame, qui est certainement de bonne famille et qui pourrait à la rigueur lui faire une femme convenable. Mais elle est dangereuse pour lui à un autre point de vue.

- Quelle est cette dame?

- Une demoiselle Maloutine.

- Dragomira,

- Vous la connaissez?

- Si je la connais? Je connais ses parents; elle, je la connais dès l'enfance, et je suis même en relation avec elle, ici, à Kiew.

- Ainsi, vous la connaissez bien?

- Oui."

Glinski regarda le commissaire de police bien en face.

"La croyez-vous capable d'un assassinat?"

Bedrosseff éclata de rire.

"Comment une idée aussi folle vous est-elle venue?

- Vous la regardez donc comme incapable d'accomplir ou de provoquer un pareil acte, même sous l'empire de motifs qui peuvent égarer une âme exaltée et l'entraîner au fanatisme?

- Mais, mon révérend père, Dragomira n'est ni fanatique ni égarée. Elle est au contraire très froide, très prudente et très raisonnable.

- Vous êtes convaincu qu'elle est incapable d'exaltation?

- Tout à fait incapable.

- D'exaltation politique aussi?

- De toute espèce d'exaltation.

- Mais il est démontré qu'elle a des fréquentations secrètes.

- Avec qui?

- Avec le marchand Sergitsch.

- Je le connais; c'est un ami de sa mère, un brave homme, tranquille, inoffensif.

- Elle s'habille en homme chez lui et fait des visites nocturnes au cabaret Rouge.

- C'est bien possible.

- N'est-ce pas un lieu suspect?

- Oui, mais cela ne prouve rien. Le lieutenant Jadewski adore Dragomira. Elle lui laisse espérer sa main; mais elle essaye d'abord adroitement de voir si elle ne pourrait pas devenir comtesse Soltyk. Elle favorise le comte ouvertement devant le monde; elle lui cache ses relations avec Zésim, et par conséquent ne peut voir l'officier qu'en cachette. D'où ses promenades nocturnes. Vous voyez que tout cela est aussi innocent que possible. Dragomira est irréprochable à tous égards. Ce n'est pas même une coquette dans le sens ordinaire du mot. Elle est tout bonnement assez avisée pour vouloir conquérir la main d'un magnat riche et considérable. Ce n'est pas un crime.

- Mais on ne la croit pas étrangère à la mort de Pikturno.

- Je connais aussi cette histoire-là. Il est probable que Dragomira a été l'occasion d'un duel à l'américaine entre Soltyk et Pikturno, et que le dernier a eu la boule noire.

- Malgré tout ce que vous me dites, je crains des machinations politiques dans lesquelles on pourrait bien entraîner le comte.

- Je vous répète qu'il s'agit d'affaires d'amour, répliqua Bedrosseff en souriant, néanmoins je ferai tout mon possible pour tirer la chose au clair, et je prends bonne note de votre avertissement.

- Vous ferez surveiller Dragomira?

- Oui.

- Ne feriez-vous pas bien aussi de demander quelques explications à la jeune fille elle-même, comme ami de sa mère? Votre regard perçant démêlerait peut-être bien des choses qui nous échappent à nous autres.

- Je ne demande pas mieux. De votre côté essayez tout de suite de détourner autant que possible le comte de Dragomira; occupez-le, donnez-lui des distractions.

- Je n'y manquerai pas, et dès que je saurai du nouveau, je vous en préviendrai immédiatement."

Les deux hommes se séparèrent en se donnant une chaude poignée de main, avec un sourire qui, chez le commissaire de police, voulait dire: Tu es quelque peu naïf, mon ami, pour un jésuite; et cher le Père: Tu n'as pas la vue bien longue, mon ami, pour un commissaire de police. Cependant Bedrosseff fit appeler sur-le-champ le plus adroit et le plus expérimenté de ses agents, pour bien s'entendre avec lui et lui donner les instructions nécessaires.

A la même heure, le jésuite expédiait un courrier à Tarajewitsch, un parent du comte. Soltyk le voyait autrefois avec plaisir et avait passé avec lui mainte nuit joyeuse. Tarajewitsch arriva aussitôt et trouva l'hôtel de l'Europe, où il descendait, le jésuite qui l'attendait déjà. Les deux hommes s'entendirent promptement et conclurent sur-le-champ une alliance intime; car Tarajewitsch était toujours à la disposition de quiconque avait de l'argent à lui donner et de belles promesses à lui faire; et le jésuite ne regardait pas à appuyer son éloquence de quelques banknotes de roubles à l'effigie de Catherine II.

Une heure plus tard, l'honnête Tarajewitsch se précipitait avec tout l'empressement d'un parent affectueux dans le cabinet du comte.

"Cher Bogislaw, s'écria-t-il en le serrant dans ses bras et en lui donnant deux baisers retentissants, nous voilà encore ensemble à Kiew! Je voulais te faire un grand plaisir et voilà pourquoi je suis venu à l'improviste. Naturellement, je demeure chez toi, et nous allons fièrement nous amuser pendant quelques jours."

Quand Soltyk fut sûr que Tarajewitsch ne voulait rester que quelques jours, il respira. Son cher parent donna immédiatement sans plus de façons l'ordre d'aller chercher sa malle à l'hôtel.

"Maintenant, par quoi commençons-nous? dit-il une fois installé; avant tout il faut un programme.

- Fais à ton idée.

- Voici pour aujourd'hui. D'abord dîner au club. Puis une petite partie. Ensuite théâtre. Que joue-t-on?

- La Traviata.

- Parfait! s'écria Tarajewitsch; après l'opéra, nous allons aux Tziganes. Il paraît qu'il y a avec eux une femme magnifique, Zémira. Est-ce que tu ne la connais pas?

- J'en ai entendu parler.

- Belle! sauvage! Une panthère humaine, la bayadère pur sang!"

Soltyk commençait à se réconcilier avec le programme de son cousin. Une belle femme valait toujours la peine qu'on se dérangeât pour aller la voir. Ils dînèrent au club, puis commencèrent une partie de makao. Tarajewitsch eut un jeu si extravagant que Soltyk sentit la mauvaise humeur lui venir; et cédant au mécontentement et à l'ennui, il finit par donner le signal du départ. Tarajewitsch s'attacha à son bras, mis en belle humeur par le vin, et les poches pleines d'argent.

Ils s'habillèrent et se rendirent au théâtre.

Tarajewitsch se conduisit comme un fou. Il lança sur la scène un cornet de bonbons à la prima donna, et cria bis après chaque morceau.

Soltyk se sentit littéralement soulagé quand ils furent de nouveau en voiture et qu'ils partirent pour les Tziganes.

"Ecoute un peu, dit-il à Tarajewitsch, prends bien garde à ne pas faire l'extravagant avec les jeunes Tziganes. Elles sont coquettes, à ce qu'on dit, et ne demandent pas mieux que de recevoir des compliments; mais leur vertu est hors de doute. La moindre bévue qui t'échappera fera scandale, si le poignard de leurs noirs chevaliers ne s'en mêle pas.

- Je sais, je sais," marmotta Tarajewitsch.

Le café où ils arrivèrent était un grand kiosque oriental, décoré come un palais des Mille et une Nuits. La partie centrale de la rotonde figurait une espèce de salle de danse, où un orchestre de Tziganes jouait des airs d'une mélancolie sauvage. Le long des murs, sous des palmiers et autres plantes des pays chauds, régnait une longue rangée de divans bas et mous. Sur ces divans étaient assises ou étendues, dans des poses pittoresques, les brunes filles de l'Inde aux yeux de gazelle, vêtues de blanc et chargées de bijoux magnifiques. Elles riaient et causaient avec les élégants messieurs et les officiers qui leur faisaient la cour.

De temps en temps, une demi-douzaine de ces jeunes beautés s'élançait dans la salle et exécutait une danse fantastique en s'accompagnant de tambours de basque.

Tarajewitsch laisse le comte appuyé contre une colonne et entama une conférence secrète avec une vieille bohémienne que Glinski lui avait indiquée et recommandée.

La plus belle des houris de ce féerique paradis de Mahomet s'avança bientôt vers le comte et lui tendit la main. Elle était élancée, bien proportionnée, et pouvait rivaliser avec n'importe quelle statue de Vénus. Son visage, légèrement bruni, aux lignes distinguées, était éclairé par deux grands yeux noirs où brillait une flamme étrange. Ses cheveux, entrelacés de perles et de corail, tombaient en boucles opulentes sur ses épaules. Elle avait des pantoufles brodées d'or, un pantalon turc bouffant, une jupe courte bigarrée, un corsage parsemé de pierreries. Tout son costume était en soie rouge épaisse. Chacun de ses bras nus était orné de plusieurs anneaux d'or.

"Bonsoir, comte, dit-elle en souriant.

- Tu me connais?

- Et toi, ne me connais-tu pas? Je suis Zémira; on m'appelle l'étoile de Kiew. Est-ce que je te plais?

- Demande cela à ton amoureux.

- Je n'en ai pas, Dieu le sait!

- Si tu veux attraper quelqu'un, adresse-toi à qui croit encore aux serments des bohémiennes.

- Oh! tu es fin; mais cette fois tu te trompes. Toi qui fais battre le coeur de toutes les femmes, ne serais-tu pas capable de séduire celui d'une pauvre petite bohémienne? Viens, dis-moi que tu me trouves belle.

- C'est vrai, tu es belle.

- Et on aime ce qui est beau, n'st-ce pas? Alors aime-moi."

Soltyk se mit à rire.

"Ne ris pas, s'écria Zémira en frappant du pied, je veux que tu m'aimes. Tiens, prends et bois, et tu brûleras d'amour pour moi."

Elle tira un petit flacon et le lui donna.

"Non, tu m'ensorcelleras pas, reprit Soltyk, ni avec tes yeux ni avec ton philtre."

Zémira le regarda dans les yeux, recula de trois pas, allongea les bras vers lui et les ramena lentement à elle comme si elle voulait attirer l'âme du comte par un pouvoir magique, et murmura quelques paroles inintelligibles.

"Une incantation! dit Soltyk ironiquement, cela n'a d'effet que quand on y croit.

- Es-tu donc de pierre? demanda la jeune fille avec surprise; laisse-moi un peu lire dan ta main."

Elle s'empara de la main du comte, y jeta un coup d'oeil rapide, puis regarda Soltyk et secoua la tête d'un air effrayé. Cette fois, ce n'était pas une comédie que jouait la brune beauté.

"Que lis-tu de mauvais dans ma main? demanda Soltyk.

- Il vaut mieux ne pas savoir tout ce qui est écrit dans le livre du destin.

- Je veux pourtant que tu parles.

- La ligne de ta vie est coupée, murmura Zémira, ici, brusquement. Ta mort est plus proche que tu ne crois. Ce sera une mort violente, horrible."

Soltyk haussa les épaules et donna une pièce d'or à la bohémienne, puis il fit signe à Tarajewitsch.

"Tu veux déjà partir? demanda ce dernier.

- Non, mais buvons, répondit Soltyk, le vin chasse les mauvais esprits. Je trouve tout sinistre ici, ce jardin enchanté, ces fleurs absurdes avec leur parfum narcotique, ces violons qui murmurent, gémissent et pleurent comme des anges déchus, et surtout ces belles femmes brunes avec leurs yeux de pécheresses. Je me figure qu'elles vont se transformer en serpents ou en n'importe quels autres reptiles."

Pendant que le comte et Tarajewitsch vidaient bouteille sur bouteille, l'agent de police faisait au commissaire Bedrosseff le rapport suivant:

"Il est certain que Dragomira va au cabaret Rouge habillée en homme, et que Pikturno y allait tous les jours. Il est également hors de doute qu'il faisait la cour à la juive Bassi Rachelles. Enfin, il a été bien établi qu'au moment où Pikturno disparaissait, Dragomira était absente de Kiew et que la juive n'était pas non plus à Kiew dans la nuit où Pikturno a été vu pour la dernière fois."

XI

CHASSE A L'HOMME

"Te voilà dans ton propre piège." OEHLENSCHLAGER.

Après avoir fait plusieurs tentatives pour rencontrer Dragomira, Zésim lui envoya une lettre de reproches. Elle lui répondit dans un style passablement ironique, en l'invitant à venir dans l'après-midi. Il arriva au moment où le jour baissait. Elle vint à sa rencontre avec un rire sonore, plus belle et plus séduisante que jamais.

- Encore une fois jaloux, mon ami? lui dit-elle d'une ton badin et comme une femme sûre d'avoir raison.

- Tu sembles éprouver du plaisir à me voir souffrir, répondit Zésim.

- Non, certes non, dit-elle. En somme, tu n'as pas le droit de m'accuser. Je t'ai dit loyalement ce que tu as et ce que tu n'as pas à attendre de moi. Lorsque nous revenions de Myschkow, je t'ai sincèrement donné ma main, pour toujours, mais à des conditions bien déterminées, que tu n'observes pas, parce que tu n'as pas pleine et entière confiance en moi.

- Cependant, Dragomira… s'écria Zésim, en l'entourant de ses bras et la serrant contre sa poitrine, mais je t'aime tant! Aussi…

- L'amour a confiance, répondit-elle, et tu te tourmentes, et tu me tourmentes moi aussi, aves tes imaginations.

- Tes relations avec le comte…

- C'est nécessaire. J'ai une tâche sérieuse à remplir envers lui.

- Toujours les mêmes motifs, les mêmes prétextes.

- C'est la preuve que je suis conséquente avec moi-même.

- Ne vois-tu pas combien je souffre?

- Est-ce ma faute? T'ai-je fait des promesses que je ne tienne pas? Ne t'ai-je pas tout dit d'avance?

- Tu as raison, dit Zésim, je suis fou, pardonne-moi."

Il se mit à genoux devant elle et lui baisa les mains.

Elle souriait, et il était heureux encore une fois. Mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Bedrosseff entra, et avec son rire sec le fit tomber de son ciel.

"Je vous dérange? demanda-t-il en clignant de l'oeil à Dragomira, cela m'en a tout l'air; j'en suis fâché; mais j'ai à vous parler d'une affaire importante, mademoiselle; deux mots seulement…

- Laisse-moi seule avec lui, dit tout bas Dragomira à Zésim, c'est un vieil ami de ma famille, il a sans doute quelque commission pour moi."

Zésim sortit, mais bien à contre-coeur et avec une imprécation sur les lèvres à l'adresse du commissaire de police.

Dragomira s'assit dans un coin du sopha, et Bedrosseff prit un fauteuil en face d'elle. Elle avait eu la précaution de se placer dans l'ombre, tandis que la lumière tombait en plein sur le commissaire. Elle voulait l'observer, et, autant que possible, se soustraire à son regard pénétrant.

"Vous avez connu Pikturno? dit-il d'un ton indifférent. Il me semble que vous m'en avez parlé.

- Oui, je l'ai vu une ou deux fois.

- Vous m'avez dit aussi qu'il avait été la victime d'un duel à l'américaine.

- Je le crois.

- Son adversaire était le comte Soltyk?

- C'était une conjecture.

- Je puis dire aujourd'hui de la façon la plus certaine que vous vous trompiez, répliqua Bedrosseff brusquement, dans l'intention de troubler Dragomira, Pikturno a été assassiné.

- Ah! c'est vraiment curieux. Et les assassins, les a-t-on découverts?

- Je suis sur leurs traces.

- On ne pouvait moins attendre de votre pénétration et de votre habileté. Et quels mobiles donne-t-on de ce meurtre? A-t-on volé Pikturno?

- Quant à cela, je dois encore ma taire.

- Pourquoi? Je ne trahis jamais un secret."

Dragomira se pencha et prit les mains de Bedrosseff.

"Ce n'est pas gentil de piquer ma curiosité et de me laisser ensuite derrière la porte fermée.

- Nous avons à Kiew, dit alors le commissaire de police, un lieu mal famé, où vont toutes sortes de canailles. On l'appelle le cabaret Rouge."

Dragomira se mit à rire.

"Qu'avez-vous? Qu'est-ce qui vous rend si gaie!

- Je me figurais… dans cet endroit-là… que c'est bien plutôt des couples d'amoureux qui s'y rencontrent, des jeunes filles qui ont donné leur coeur contre la volonté de leurs parents, des femmes…

- Je sais aussi cela, continua Bedrosseff; mais l'aubergiste, une juive rouée, et ses associés sont soupçonnés de faire quelque commerce interlope, et d'être en rapport avec des voleurs. Cette bande est bien capable de dévaliser quelqu'un et de le tuer.

- Vraiment? Je suis bien aise de la savoir.

- Pourquoi? demanda le commissaire de police intrigué. Vous n'avez jamais, que je sache, mis le pied sur le seuil de ce cabaret?"

Dragomira recommença à rire.

"Mais alors?…

- Oui, mais que cela ne sorte jamais de nous deux, répondit Dragomira; j'y suis allée plusieurs fois. Ma tante a peur de tout et me garde très sévèrement. Vous comprenez?…

- Parfaitement. Vous y avez rencontré Zésim?

- Je ne dis pas cela.

- Oh! j'en sais plus que vous ne pensez.

- Quoi, par exemple?

- Que vous vous promenez parfois la nuit dans les rues et que vous vous déguisez de façon à être méconnaissable."

Nouveau rire sonore de Dragomira.

"Alors je comprends, s'écria-t-elle, que les voleurs et les assassins ne soient pas découverts, puisque la police ne sait rien faire de mieux que de s'occuper des jeunes filles amoureuses. C'est on ne peut plus charmant."

Son rire éclatant recommença et durait encore lorsque Henryka entra et lui sauta au cou.

"C'est encore moi qui ai raison, pensa le commissaire de police, l'affaire est aussi innocente que possible, et le jésuite qui a la prétention d'être plus fin que moi, voit tout bonnement des fantômes en plein midi.

- Qu'as-tu? demanda Henryka, tu sembles singulièrement gaie.

- M. Bedrosseff vient de me raconter une histoire des plus comiques, reprit Dragomira. Mais revenons à notre sujet.

- Pardon, ma communication était absolument confidentielle.

- Cette petite-là; reprit Dragomira, en caressant les cheveux d'Henryka, n'a pas besoin non plus de savoir de quoi il s'agit; mais moi, la chose m'intéresse au plus haut point. Le métier d'agent de police me semble la forme la plus amusante, l'expression suprême de la chasse: n'est-ce pas la chasse à l'homme? Comme je suis une chasseresse déterminée, vous comprenez l'intérêt que j'y prends. Je ne connais pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la steppe, et de poursuivre les lièvres et les renards avec une meute de lévriers. Mais combien ce doit être plus beau, plus passionnant de suivre des hommes à la piste, de les relancer, de les pousser dans le filet! Faites-moi participer à ce plaisir diabolique dont vous jouissez.

- Vous vous trompez, dit Bedrosseff, c'est souvent un pénible, un triste devoir.

- Pour vous, peut-être, répliqua Dragomira; pour moi, ce serait une jouissance mêlée de peur; et voilà pourquoi je vous prie très sérieusement de me prendre comme agent de police. Croyez-moi; vous y aurez double profit. Pour moi, je ne serais pas fâchée de voir un homme qui aurait plus de sang-froid, de résolution, de finesse que moi.

- Un agent de police doué par la nature d'autant d'attraits serait véritablement impayable, dit Bedrosseff en riant.

- Alors, c'est une affaire décidée, dit Dragomira en lui tendant la main.

- C'est décidé, répondit le commissaire de police en lui touchant dans la main: voilà une bien bonne plaisanterie, en vérité…

- C'est très sérieux pour moi.

- Prenez-moi aussi à votre service, dit Henryka, je me figure que ce doit être extraordinairement intéressant.

- Comment? vous aussi? dit Bedrosseff en riant, alors je vais enrôler toutes les belles dames de Kiew, puisque je commence si glorieusement."

"Quelle folie, se disait-il à lui-même en descendant l'escalier, quelle folie d'aller soupçonner une jeune fille si inoffensive! Pikturno était peut-être bien son adorateur et elle a été la cause innocente de sa mort. Toute autre supposition serait une absurdité."

Cependant Dragomira se tenait debout et muette près de la fenêtre et écoutait en tenant serrée la main d'Henryka. Quand la porte se fut refermée et qu'elle se sentit en sûreté, son beau visage prit tout à coup une sombre expression de fanatisme, et ses yeux brillèrent d'un feu sinistre et cruel.

"Il est sur nos traces, dit-elle tout bas à Henryka.

- Comment? qu'a-t-il découvert? demanda Henryka dont les lèvres mêmes devinrent pâles.

- Il sait que Pikturno a été tué, et ses soupçons tombent sur nos gens du cabaret Rouge. Il sait aussi que je suis allée dans ce cabaret. Pour l'instant, le voilà tranquillisé, mais qui peut nous garantir, que, dans un jour, dans une heure, nous ne serons pas surpris et livrés au bourreau?"

Dragomira allait et venait à grands pas.

"Que veux-tu faire? demanda Henryka, après un silence.

- Avant que tout soit découvert, il faut frapper un coup prompt et décisif.

- Tu veux le tuer?

- Oui.

- N'est-ce pas un ami de tes parents, ton ami à toi?

- A partir de maintenant, ce n'est plus pour moi que l'ennemi de notre sainte communauté, l'ennemi de Dieu. Je ne peux pas l'épargner, ce serait un crime que d'avoir pitié de lui, ce serait nous perdre tous.

- Tu as raison.

- Sa mort est décidée, continua Dragomira, sa sentence prononcée, c'est moi-même qui l'exécuterai; c'est toi qui l'attireras dans le filet.

- Tu peux compter sur moi, dit Henryka. Qu'ai-je à faire?

- Tu le sauras quand il en sera temps. Le chasseur d'hommes va devenir gibier à son tour. Il ne m'échappera pas. Dès qu'il sera entre mes mains, je l'immolerai sans pitié à la grande cause que nous servons tous."

XII

DANS LE FILET

Le crime poursuit sa marche rapide: à chaque pas sa course redouble de vitesse. KRUMMACHER.

Le lendemain, une dame voilée vint le soir au bureau de police et demanda à parler à Bedrosseff. Comme elle avait l'air distingué, elle fut immédiatement annoncée et introduite. Au moment où elle entrait dans son cabinet; Bedrosseff se leva galamment pour lui offrir une chaise. Elle ferma rapidement la porte derrière elle et poussa le verrou.

"Personne ne peut nous entendre?" demanda une voix connue. Bedrosseff dut lui assurer qu'il n'y avait personne qui pût écouter, avant qu'elle écartât son voile, et il aperçut le visage pâle et ému d'Henryka.

"Vous, mademoiselle? dit Bedrosseff; mais qu'avez-vous? vous êtes hors de vous."

Il la conduisit à la chaise qu'il avait approchée de la sienne.

"Je suis venue pour vous faire part d'une importante découverte, dit Henryka, mais promettez-moi que personne ne saura que je vous ai renseigné. Il ne faut pas que Dragomira se doute en rien de la visite que je vous fais. Je veux avoir seule le mérite de vous mettre sur la piste.

- Quelle piste?

- J'ai découvert les assassins de Pikturno.

- Ah! vous voulez parler des gens du cabaret Rouge.

- Non! Ce ne sont pas eux.

- Qui alors?

- Ne m'interrogez pas. Venez avec moi, et sur-le-champ. Mais il faut vous habiller en paysan.

- Bon. Permettez-moi seulement de prendre quelques dispositions et d'emmener avec moi un de mes agents.

- Sans doute. Il faut qu'il s'habille comme vous.

- Rien de plus facile.

- Je vous attends dans le voisinage de notre maison et le plus tôt possible.

- Dans une demi-heure"

Henryka fit un signe d'assentiment. Elle tendit la main à Bedrosseff et partit pour changer de vêtements chez Sergitsch.

La demi-heure n'était pas encore écoulée que Bedrosseff arrivait près de la maison de M. Monkony en compagnie de Mirow, un de ses agents. A une cinquantaine de pas de la maison était arrêté un simple traîneau de campagne attelé de trois petits chevaux maigres. Dans le traîneau une femme à la taille élancée se leva et fit signe au commissaire de police qui approcha rapidement. C'était Henryka, avec les bottes, la jupe courte de percale, la pelisse en peau de mouton et le mouchoir de tête bariolé d'une paysanne petite-russienne. Elle l'accueillit en lui serrant la main. Bedrosseff et son compagnon montèrent dans le traîneau. Ils étaient habillés tous les deux en paysans petits-russiens, avec de grandes bottes, des pantalons bouffants et de longues redingotes en drap brun, grossier et velu, coiffés de bonnets en peau d'agneau et armés de poignards et de revolvers.

Henryka donna un signal au paysan Doliva qui conduisait et l'attelage se mit en mouvement.

Quand ils eurent laissé Kiew derrière eux, Bedrosseff commença à interroger Henryka avec son ton léger et enjoué. Celle-ci était préparée et elle répondit avec tant de finesse et de précision à toutes ses demandes, qu'il lui était impossible de concevoir le plus petite soupçon.

"Qu'est-ce qui vous a déterminée, ma chère et noble demoiselle, dit Bedrosseff, à me rendre un service si important?

- Votre dernière conversation avec Dragomira, dit-elle en souriant, l'envie de voir quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, l'attrait qu'il y a à chercher le danger.

- Pour une jeune dame, ce n'est pas un motif absolument extraordinaire.

- Oh! c'est que j'ai du courage!

- Et comment avez-vous trouvé la piste des meurtriers?

- Par un hasard.

- Le hasard a été de tout temps le meilleur allié de la police.

- Une jeune fille de notre village, continua Henryka, allait un soir retrouver d'autres jeunes filles et des garçons qui se réunissaient pour filer, raconter des histoires et chanter. Elle vit, sans être aperçue, un jeune homme d'apparence distinguée qu'on emportait garrotté et bâillonné hors du cabaret situé près de Myschkow, sur la route de Kiew. Le jeune homme fut attaché sur un cheval et emmené du côté de la colline qu'on rencontre la première quand on va dans la forêt. Puis, on entendit plusieurs coups de feu. Un peu plus tard, les bandits revinrent sans le jeune homme. Ils avaient le visage noirci. De retour au cabaret, ils se mirent à boire tant et plus. Un d'eux donna un anneau d'or à la cabaretière.

- Cette femme était donc d'intelligence avec eux?

- Elle semblait connaître ces gens-là.

- Quel est son nom?

- Palachna Wotrubeschko.

- Et ka jeune fille… de votre village?

- Elle vous confirmera tout ce que je viens de vous dire, si vus lui demandez adroitement des explications.

- Croyez-vous que Pikturno soit enterré là-bas dans la forêt?

- Sans doute, puisque les assassins sont revenus sans lui et ont ensuite pris le large dans la nuit et le brouillard.

- Et vous croyez que c'étaient des voleurs?

- Non.

- Des conspirateurs?

- Peut-être que oui, peut-être que non.

- Alors quel pouvait bien être leur dessein?

- N'avez-vous jamais entendu parler des Dispensateurs du ciel?

- Oh! si, répondit Bedrosseff surpris; depuis des années, je poursuis cette secte cruelle et extravagante sans avoir jamais réussi à découvrir un de ses adeptes et à le faire châtier comme ils le méritent tous. Ces monstres-là sont sanguinaires comme des tigres et rusés comme des serpents.

- Maintenant, si vous prenez bien toutes vos précautions, et si vous procédez exactement comme je vous le dirai, vous réussirez à saisir les fils de cette horrible association.

- Vous êtes donc bien convaincue que Pikturno a été une des victimes de cette secte?

- Oui, pour ma part, j'en suis convaincue.

- Mais la jeune paysanne parlait de brigands.

- Pourquoi le coup n'aurait-il pas été fait par quelques scélérats payés pour cela? répondit Henryka; les instigateurs du meurtre peuvent bien ne pas être forcément les meurtriers.

- C'est juste, dit Bedrosseff, je vous remercie et je me mets entièrement sous votre direction.

- Et vous ne direz jamais que c'est moi qui vous ai révélé?…

- Jamais, pour aucun motif."

Cependant le traîneau continuait sa route. Ce n'était, à perte de vus, que champs couverts de neige, saules rabougris, misérables chaumières, ruisseaux et étangs glacés.

Enfin on approcha de la forêt et du cabaret suspect.

"Nous ferons mieux de ne pas nous arrêter devant la maison, dit Henryka. Nous pourrions éveiller des soupçons; sans compter qu'il ne serait pas impossible que l'on me reconnût, malgré mon déguisement. Voici quel serait mon plan: quitte la route ici et faire halte dans la forêt. Moi, je reste à garder les chevaux. Pendant ce temps-là, vous, votre agent et mon cocher, qui est bien connu dans l'endroit, vous vous rendez à pied au cabaret. Du moment que vous serez avec lui, on vous prendra tous les deux pour des paysans des environs. Mais n'oubliez pas d'allumer vos pipes auparavant. Dans cette saison, un paysan qui n'a pas sa pipe allumée n'est pas un paysan.

- J'admire votre prudence, qui pense à tout, dit galamment Bedrosseff. Il est facile d'obéir à une conductrice si intelligente et si habile."

Tout se passa exactement comme le voulait Henryka. Le traîneau quitta la route et tourna dans le bois. On ne pouvait plus avancer qu'au pas, car la nuit était venue et les étoiles et la neige ne donnaient qu'une faible clarté. Doliva arrêta les chevaux au milieu d'un fourré; Henryka prit les rênes et les trois hommes descendirent du traîneau.

"Je voudrais pourtant prendre d'autres dispositions, dit le commissaire de police; il n'est pas possible de vous laisser seule en cet endroit. Un malheur pourrait si facilement vous arriver! - Je n'ai pas peur, répondit Henryka.

- Cela ne fait rien; je veux vous laisser mon agent, dit Bedrosseff, il suffit que votre cocher m'accompagne.

- A votre idée," répondit Henryka/

Elle avait aussi prévu cette modification à son plan.

L'agent lui prit les rênes. Bedrosseff tira son briquet et alluma sa pipe.

"Si je le trouve nécessaire, je donnerai un signal, dit-il; dès que vous entendrez un coup de feu, arrivez vite à mon aide."

L'agent fit signe que c'était entendu. Bedrosseff tendit encore une fois la main à Henryka et se dirigea avec Doliva vers le cabaret. Il n'y avait de suspect à remarquer dans le voisinage. Un grand chien à chasser le loup qui gardait la maison accueillit les arrivants par des aboiements sonores. La salle de débit s'éclaira. Ce fut tout. Aucune créature humaine; rien même qui en annonçât la présence. Bedrosseff s'approcha d'une fenêtre entrebâillée et regarda dans la salle éclairée. C'était un cabaret comme tous ceux où vont les juifs et les paysans. Une lampe à pétrole, fumeuse, donnait une lumière triste et verdâtre. A une des tables de bois brut était assis un paysan. Il appuyait sur ses deux bras sa tête ébouriffée et dormait devant son verre d'eau-de-vie vide. La cabaretière, assise derrière son comptoir, comptait de l'argent. Sur le grand poêle dormait un chat tigré.

Bedrosseff fit signe à Doliva et entra avec lui.

Pendant que le commissaire prenait place à une table dans un coin peu éclairé, Doliva demandait de l'eau-de-vie d'une voix retentissante et s'asseyait en face de Bedrosseff, le dos tourné au comptoir. La cabaretière se leva, posa deux verres pleins de kontuschuwka devant les nouveaux arrivés et resta debout, près de la table, les mains sur les hanches. Elle causait familièrement avec Doliva à qui elle donnait de temps en temps un bon coup sur l'épaule. De cette manière, Bedrosseff avait le temps de l'examiner à son aise. C'était une forte femme d'environ trente ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, avec des formes pleines et arrondies. Elle avait des pantoufles, une jupe de couleur, une courte jaquette de peau d'agneau, un collier de corail, et sur la tête un mouchoir blanc, d'où s'échappait une abondante chevelure noire. Le nez camus surmontant une lèvre un peu courte donnait à la figure un caractère de dureté hautaine.

"Comment s'appelle donc ton camarade? dit-elle enfin, en regardant Bedrosseff dans les yeux; il me semble que je l'ai vu, mais je ne sais vraiment pas quel est son nom.

- Iwan Klutschanko.

- Est-il de Romschin?

- Oui, de Romschin.

- Vous venez sans doute de la ville.

- Justement."

Bedrosseff commença alors à questionner la cabaretière.

"On nous a assignés devant le juge, dit-il; voilà ce que c'est: Un jeune homme riche a été tué ici dans ce cabaret, et ces messieurs de la justice qui sont curieux et fourrent leur nez partout, nous ont demandé si nous n'avions pas eu vent de l'affaire.

- Comment sauriez-vous quelque chose? dit la cabaretière, si quelqu'un pouvait déposer, ce serait moi.

- L'affaire est donc vraie?

- Mais oui. Une nuit, un jeune gentilhomme est venu ici, de Kiew, et il est arrivé en même temps que lui une dame comme il faut, avec un voile épais sur la figure. Puis des étrangers sont entrés brusquement. Ils m'ont attachée; ils m'ont bandé les yeux et ils sont tombés sur le jeune homme. Je l'entendais appeler au secours; puis je n'entendis plus rien; ils étaient tous partis à cheval. Quand ils revinrent, ils me délièrent. Ils avaient la figure noircie. Il y en eut un qui me donna une bague pour payer la dépense."

Pendant que Bedrosseff interrogeait la cabaretière, Henryka et l'agent Mirow attendaient dans la forêt. Ils restèrent assez longtemps sans échanger une parole. Henryka avait les mains jointes et demandait à Dieu force et courage. Et, en effet, elle avait besoin de beaucoup de courage et de résolution, car, dans ce drame, c'est à elle qu'était peut-être réservé le rôle le plus dangereux.

"Il paraît que tout va bien dans le cabaret, dit enfin l'agent de police.

- Je l'espère. Pourvu que Bedrosseff ne se presse pas trop ou ne laisse échapper quelque mot ou quelque geste imprudent!

- Vous êtes liée avec Mlle Dragomira Maloutine? demanda l'agent en se tournant vers Henryka.

- Oui, je la connais assez bien.

- La croyez-vous capable de prendre part à des choses comme celle qui nous occupe en ce moment?"

Henryka garda le silence.

"Vous êtes étonnée que je me permette d'exprimer un pareil soupçon? continua l'agent de police, mais je surveille Mlle Maloutine depuis pas mal de temps, et j'ai toutes sortes de motifs de supposer qu'elle est au courant de la mort de Pikturno et peut-être qu'elle y a pris part.

- Ce n'est pas impossible.

- Alors vous êtes d'avis qu'elle pourrait bien avoir des rapports avec cette secte et participer à ces actes sanguinaires?

- Oui.

- Avez-vous remarqué quelque chose en ce sens.

- Non, mais Dragomira est une exaltée, et je ne crois pas que l'idée de verser le sang lui ferait peur."

En ce moment une forme de femme à cheval sortit dans le lointain de derrière les arbres et fit un signe à Henryka avec le mouchoir blanc qu'elle tenait à la main. L'agent de police n'aperçut point ce signe, parce qu'il était tourné du côté d'Henryka et l'observait avec la plus grande attention.

"Qu'est-ce que c'est? murmura Henryka, il ya là-bas quelqu'un qui se dirige vers nous."

L'agent de police tourna la tête. Au même instant Henryka sortit un revolver et fit feu sur lui. Le coup retentit presque solennellement dans le silence de la nuit. L'agent de police se retourna comme par un mouvement machinal vers Henryka et tomba du traîneau, la figure en avant, dans la neige.

Henryka sauta à bas du traîneau et le releva. Il ne pouvait pas parler, car des flots de sang lui sortaient de la bouche; mais il vivait encore et la regardait fixement avec des yeux tout grands ouverts.

"Réconcilie-toi avec Dieu, lui dit Henryka, tu es entre mes mains et je vais t'immoler en expiation de tes péchés."

L'agent de police leva les deux poings, puis retomba en arrière. Henryka lui appliqua sur le front la gueule de son revolver et tira. Le premier acte de ce drame sanglant était terminé.

En entendant le premier coup, Bedrosseff s'était levé et, son revolver à la main:

"Viens vite!" avait-il crié à Doliva. Puis il s'était précipité hors du cabaret pour s'élancer dans la direction de la forêt. A moitié chemin, Karow à cheval arrivait à sa rencontre.

"Halte! cria Bedrosseff en s'arrêtant, le revolver braqué sur lui, halte! ou je fais feu!"

Karow s'arrêta, mais au même moment, Dragomira arrivait au galop. Vêtue en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge, une longue pelisse blanche en peau de mouton, à broderies de couleur, des colliers de corail autour du cou et sur la poitrine, un mouchoir rouge sur la tête, elle était à cheval comme un homme, semblable à la véritable amazone scythe, et, de même qu'elle, tenant un lacet qu'elle lança à Bedrosseff avec la rapidité de l'éclair. A peine celui-ci l'avait-il autour du cou qu'elle repartit au galop, traînant le malheureux derrière elle. Il voulut appeler au secours, mais la voix lui mourut dans la gorge. Au bout de quelques pas, il était précipité par terre et râlait. Cependant, à travers la neige et la glace, se continuait la course de la chasse sauvage, de l'effroyable chasse à l'homme; et la chasseresse n'éprouvait aucun sentiment de pitié.

XIII

TISSU DE MENSONGES

Le mal s'apprend facilement, le bien difficilement. Proverbe chinois.

Le lendemain matin, de bonne heure, M. Monkony vint avec sa fille au bureau de police. Henryka, pâle et les yeux enflammés, s'était laissée tomber sur une chaise. Elle déclara que la veille au soir elle était allée à Myschkow avec Bedrosseff et Mirow; qu'ils avaient été attaqués par des inconnus masqués, et que ceux-ci s'étaient emparés de Bedrosseff et de l'agent.

On lui adressa différentes questions auxquelles elle répondit avec calme et netteté.

A l'occasion d'une visite que Bedrosseff avait faite à Dragomira, dit-elle, les deux amies s'étaient offertes à lui par badinage en qualité d'agents. Ils étaient donc partis tous, habillées en paysans, pour Myschkow, dans le traîneau de Doliva. A peu de distance du cabaret, ils avaient été attaqués par une troupe de cavaliers qui portaient des masques sur la figure; ils avaient forcé Bedrosseff et l'agent à descendre du traîneau, les avaient garrottés tous les deux et les avaient emmenés, en ordonnant au cocher de retourner à Kiew.

On avait interrogé la paysan Doliva qui avait fait exactement la même déclaration.

Le chef de la police se mit en route avec plusieurs employés, Doliva et un piquet de cosaques. Ils trouvèrent la porte du cabaret fermée et firent sauter la serrure pour entrer. Il n'y avait personne. Evidemment, la cabaretière avait gagné le large. Sur la table était un billet écrit. Le chef de la police le prit et lut ce qui suit:

"Peine perdue. Vous ne découvrirez jamais les juges sévères et équitables. Pikturno était un traître et il a reçu le châtiment qu'il méritait."

Le chef de la police fit fouiller le bois par ses hommes. On trouva le commissaire Bedrosseff et l'agent Mirow pendus tous deux aux branches solides d'un grand chêne. Sur le tronc énorme de l'arbre on avait collé une affiche avec cette inscription:

"Arrêt de mort, Bedrosseff, commissaire de police à Kiew, Mirow, agent de police dans la même ville, condamnés à mort par le tribunal de la révolution, ont été exécutés ici. Le comité secret pour le gouvernement de Kew."

Le chef de la police fit détacher les corps. On les plaça sur un traîneau de paysan réquisitionné dans le village et on les rapporta à la ville. Il y revint également avec tout son monde, convaincu que c'était là qu'on pourrait trouver quelque chose concernant les conjurés.

Le P. Glinski, lui-même, fut stupéfait de ces événements. Il vint annoncer à Soltyk qu'on était sur les traces d'une conspiration. Il ajouta qu'on réussirait sans aucun doute à prouver la participation de Dragomira à toutes ces manoeuvres criminelles; par conséquent, il ferait bien de rompre avec elle le plus tôt possible.

Soltyk accueillit ces paroles avec indignation.

"Dragomira, dit-il, n'est pour rien dans de pareils actes. Je le sais mieux que n'importe qui. Cessez donc de l'accuser et de la soupçonner."

Depuis plusieurs jours il ne l'avait pas vue. Il était décidé maintenant, à ne reprendre sa liberté à aucun prix et il songeait à aller la trouver en toute hâte.

"Il est absolument nécessaire que j'aille avertir Dragomira, dit-il à Tarajewitsch; dans une heure je serai de retour.

- Non, non, je ne te lâche pas, dit l'allié du jésuite; si tu veux sortir tout de suite, je t'accompagnerai.

- C'est trop fort! Je te dis qu'il faut que je lui parle seul.

- Des histoires!

- Bref, tu as la prétention de me tenir en tutelle. C'est bon pour deux ou trois jours; mais il ne faut pas que cela dure.

- Si tu crois, s'écria Tarajewitsch, que je te laisserai tranquillement aller à ta perte, tu ne me connais pas. Au besoin je convoquerai un conseil de famille, ou je réclamerai le secours des tribunaux.

- Je crois que tu es fou.

- Je connais mon devoir.

- Fais ce que tu veux, je n'en irai pas moins chez elle."

Soltyk commença à s'habiller. Tarajewitsch réfléchissait.

"Tu m'as pourtant promis, dit-il, de me conduire dans un de tes domaines pour y chasser le loup.

- Oui.

- Alors, c'est bien. Va chez cette sirène. Je ne m'y oppose pas. Mais demain nous partons pour Chomtschin et nous chasserons pendant deux ou trois jours.

- Convenu," dit Soltyk.

Un quart d'heure plus tard, il était auprès de Dragomira.

"Il y a une véritable conspiration contre nous, dit-il; Tarajewitsch est devenu l'allié de Glinski. Je suis gardé comme un malfaiteur, et l'on me tient en tutelle comme un enfant. Demain on veut m'emmener à Chomtschin où j'ai un château. Nous y chasserons. Cela me fournit un excellent motif pour vous inviter. J'inviterai aussi Monkony. Venez avec lui ou avec votre tante. Si vous acceptez seulement mon hospitalité à Chomtschin, nous trouverons bien le moyen de nous entendre.

- J'ai horreur de toute espèce d'intrigues, répondit Dragomira; pourquoi ne renvoyez-vous pas tout bonnement Tarajewitsch?

- Je ne le peux pas. C'est un homme à me mettre sur le dos tous mes parents et même la justice."

Dragomira réfléchissait.

"Cela veut dire qu'il faut tout simplement le mettre hors d'état de nuire, et le plus tôt possible.

- Avez-vous un plan?

- On en trouvera un, une fois que nous serons à Chomtschin. Si vous avez autant de courage et d'énergie que moi, nous n'avons rien à craindre.

- Vous pouvez compter sur moi.

- Alors, à demain.

- Je vous remercie."

Soltyk baisa sa belle main, qui était froide comme du marbre, et laissa Dragomira pour aller prendre les dispositions nécessaires.

Dragomira jeta à la hâte quelques lignes sur le papier, et les envoya à Henryka par Barichar.

Un quart d'heure après, un messager à cheval partait avec une lettre de Dragomira pour Mme Maloutine.

En l'état des choses, Dragomira avait besoin de sa mère. Elle ne pouvait pas aller seule à Chomtschin; et si elle y allait avec Monkony, elle était obligée de revenir avec lui et sa femme. Mais n'y avait-il pas telles circonstances qui devaient absolument la forcer de rester à Chomtschin? Elle attendit avec une impatience fébrile la réponse de sa mère, et passa une nuit très agitée.

Le lendemain matin, Soltyk partit avec Tarajewitsch pour son vieux château qui n'était qu'à deux lieues de Kiew. Il y avait tout autour de grandes et magnifiques forêts. Soltyk eut immédiatement une consultation avec son forestier et donna les ordres nécessaires pour qu'on pût chasser le lendemain. Les deux messieurs passèrent le reste de la journée à visiter le domaine qui était très étendu, et à jouer aux cartes. Tarajewitsch était un joueur passionné, au point d'en perdre la raison. Soltyk restait toujours froid et calme; mais cette fois il était distrait, ce qui fit gagner Tarajewitsch sans interruption et le mit en belle humeur.

Cependant Dragomira avait un entretien avec Zésim. Elle lui déclara qu'elle devait aller à Chomtschin; quant à lui, dans le cas où il serait invité, il n'avait pas à profiter de cette invitation. Zésim lui fit de vifs reproches, mais finit par se laisser calmer. Quand elle l'eut seulement entouré de ses beaux bras comme d'un lacet magique, il fut complètement dompté et fit tout ce qu'elle voulut. Le messager revint, annonçant que Mme Maloutine le suivait de près. En effet, elle arriva au bout d'une heure et elle eut encore le temps de s'entendre avec sa fille sur les points essentiels. Dans l'après-midi, Monkony et Mme Maloutine, Sessawine et Mme Monkony, Dragomira et Henryka partirent pour Chomtschin dans trois traîneaux. Il faisait noir quand ils arrivèrent. Le comte Soltyk les reçut au bas du perron. Après avoir salué les dames et serré la main aux hommes, il offrit le bras à Mme Maloutine pour monter l'escalier. Les autres suivaient. Tarajewitsch devint pâle quand il aperçut Dragomira. Un mauvais pressentiment lui vint et ne le quitta plus.

Une fois la première installation terminée, les nouveaux hôtes se rassemblèrent tous dans le salon pour prendre le thé et causer. Soltyk se tenait loin de Dragomira. Deux mots qu'elle lui avait dits tout bas, au moment de son arrivée, lui avaient indiqué la conduite à tenir. Personne ne fut étonné, en revanche, de le voir s'approcher d'Henryka et avoir avec elle une conversation animée. On ne remarqua pas non plus qu'Henryka lui glissait un petit billet dans la main.

Pendant le souper, Soltyk trouva un prétexte pour sortir de la salle à manger. Il alla s'enfermer dans sa chambre à coucher et lut ce que Dragomira lui avait fait remettre.

"Il faut que je vous parle aujourd'hui et en secret. Comment faire?"

Soltyk réfléchit un moment, puis il fit venir le régisseur du château et lui ordonna de changer, sans qu'on s'en aperçût, les chambres de Mme Maloutine et de sa fille. Quand ce fut réglé, il écrivit un mot pour Dragomira, retourna à table, et glissa avec précaution sous la nappe le billet à Henryka, qui était assise à côté de lui.

On repassa au salon. Henryka alla pour un instant à la fenêtre avec Dragomira et lui glissa à son tour le billet dans la main.

Mme Maloutine, en considération de la chasse du lendemain, proposa d'aller se coucher se bonne heure. Tous furent de son avis et l'on se sépara en se souhaitant une excellente nuit.

Une fois dans leur appartement, Mme Maloutine et Dragomira se concertèrent en quelques mots. La première resta dans sa chambre, pendant que Dragomira s'enfermait dans la sienne. Les deux chambres étaient séparées par un petit salon dont Dragomira ferma également la porte à clef.

On frappa doucement.

"Qui est là? demanda Dragomira.

- Moi, Henryka, ta servante."

Dragomira ouvrit. Henryka entra et donna un tour de clef.

"Je viens pour te déshabiller.

- Je ne me couche pas encore, j'attends Soltyk.

- Faut-il m'en aller?

- Je veux me mettre à mon aise, dit Dragomira, tu peux m'aider et te tenir ensuite dans la chambre à coté."

Henryka aida Dragomira à ôter sa robe de velours. Elle lui présenta ensuite un peignoir de soie à queue, une jaquette de fourrure et s'agenouilla pour lui mettre ses pantoufles. Pendant ce temps-là, les lumières s'éteignaient et le silence se faisait dans le château. On frappa de nouveau très doucement, cette fois derrière la boiserie de la chambre. Dragomira mit un doigt sur sa bouche et Henryka sortit sans faire de bruit. Dragomira pressa alors un bouton caché que Soltyk lui avait indiqué dans son billet; une porte secrète s'ouvrir et le comte se trouva devant elle.

"Puis-je entrer?

- Certainement."

Il entra et ferma la porte derrière lui.

"Qu'avez-vous à me dire?" demanda-t-il.

Dragomira s'assit auprès de la cheminée et lui en face d'elle.

"Vous m'aimez, dit-elle, et vous voulez m'obtenir à tout prix?

- Oui.

- Voici ma main. Je vous permets d'espérer ce que vous souhaitez, tout ce que vous souhaitez, dès que vous m'aurez prouvé que vous êtes un homme comme je suis une femme, et que vous ne reculez devant rien quand il s'agit d'atteindre un but élevé et saint.

- Je vous donnerai toute les preuves que vous exigez de moi, dit Soltyk; et alors cette main sera à moi?

- Oui?

- Que désirez-vous donc de moi?

- J'ai appris et je sais positivement que Tarajewitsch manoeuvre par l'ordre de votre famille et dans l'intérêt des jésuites. On fera tout ce qu'il est possible de faire pour vous séparer de moi et vous marier avec Anitta. Si cela ne réussit pas, on aura recours aux pires moyens. On vous dénoncera d'abord comme dissipateur, et l'on vous interdira la libre disposition de vos biens.

- Ce n'est pas possible!

- Si, c'est même certain, croyez-moi, et si alors vous ne renoncez pas à moi, on vous déclarera fou et on vous enfermera dans une maison de santé."

Soltyk bondit tout indigné.

"Mais, c'est un plan diabolique! s'écria-t-il.

- Il nous faut prendre les devants, continua Dragomira; vous avez en moi une alliée fidèle et courageuse. Nous devons agir sans tarder et anéantir vos ennemis.

- Oh! vous êtes mon bon ange!" murmura Soltyk en tombant à genoux devant Dragomira dont il couvrit les mains de baisers.

XIV

TRAITE D'ALLIANCE

Le voir prisonnier, tel est monde désir. CALDERON, Sémiramis.

C'était une magnifique journée d'hiver, froide, mais claire et brillante de soleil. Seulement, dans le lointain, autour de la forêt et sur le fleuve, s'étendait une légère brume blanche, pareille à un voile de fée brodé d'or. Le ciel était serein, d'un bleu doux; le soleil avait un éclat joyeux; sa chaude lumière ruisselait en millions de gouttes étincelantes sur la neige qui couvrait la terre, les arbres et les toits des chaumières, sur les glaçons suspendus aux gouttières et aux branches. Les rabatteurs, paysans des villages du comte, étaient partis dès l'aube, dirigés par les gardes. Ils cernaient la forêt et avaient allumé de grands feux pour effrayer et repousser les loups et les empêcher de s'échapper.

Dans la cour, les veneurs étaient rassemblés sous la conduite du forestier; et les grands dogues couplés, étendus çà et là, poussaient de temps en temps un aboiement de joie et d'impatience.

Dans la salle à manger, décorée de bois de cerfs, de têtes d'ours et de loups, de grands hiboux empaillés, d'armes et de tableaux de chasse, la société s'était réunie pour le déjeuner. Mme Maloutine déclara qu'elle aimait mieux rester à la maison. Mme Monkony, jolie femme de trente-six ans au plus et d'une beauté opulente, devait prendre part à la chasse avec sa fille et Dragomira.

On avait décidé d'adjoindre un cavalier à chaque dame et de tirer au sort pour former les couples. Mais Dragomira réclama.

"Laissez-nous choisir nous-mêmes! s'écria-t-elle, et que le sort décide seulement dans quel ordre nous choisirons."

Mme Monkony et sa fille appuyèrent vivement la proposition. Les messieurs n'avaient plus qu'à s'incliner. Henryka écrivit les noms des trois dames sur des billets, les jeta dans son bonnet et dit à Tarajewitsch de tirer.

Ce fut le nom de Dragomira qui sortit le premier. Elle choisit Soltyk. Mme Monkony fit à Tarajewitsch l'honneur de le désigner comme son protecteur, et Henryka prit Sessawine pour chevalier.

On but encore un petit verre de kontuschuwka, puis les traîneaux s'avancèrent au milieu des joyeux aboiements des chiens, des claquements des fouets et des hourras des veneurs, et toute la société se mit en route.

Mme Monkony avait un costume de velours vert et une jaquette de même étoffe, bordée et doublée de zibeline. La jupe courte laissait voir ses bottes molles, en cuir noir. Un élégant bonnet de zibeline, à la Catherine II, un fusil et un yatagan complétaient l'équipement de la séduisante amazone. Les deux autres jeunes dames étaient costumées de la même façon; seulement Henryka avait mis avec intention sur ses cheveux noirs un bonnet de velours rouge foncé garni de renard bleu, tandis que la blonde Dragomira était coiffée d'un bonnet de velours bleu avec du skung. Chacun des trois couples prit un traîneau pour lui. Monkony et les messieurs du voisinage qui prenaient part à la chasse suivaient dans un quatrième, attelé de six chevaux et dont les dimensions faisaient penser à l'arche de Noé.

Le traîneau de Soltyk et de Dragomira représentait un dragon.

"Est-ce un hasard? demanda Dragomira avec un fin sourire en montrant la terrible bête fabuleuse.

- Non, répondit le comte, c'est un symbole. Il convient à l'enchanteresse qui commande aux éléments et aux forces secrètes de la nature et qui fait des hommes ses esclaves.

- Le comte Soltyk ne sera jamais l'esclave d'une femme.

- Ne raillez pas; il porte déjà votre joug et ne connaît de volonté que la vôtre.

- C'est ce que l'on verra.

- Faites-en l'épreuve.

- Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous pouvez y compter."

Les traîneaux, rapides comme l'oiseau qui vole, traversaient les plaines couvertes de neige. On arriva bientôt à la lisière de la forêt. On descendit et on prit les places que le forestier indiqua. Dragomira et Soltyk s'enfoncèrent dans le bois et se postèrent devant un grand chêne. Ils avaient devant eux une petite clairière, derrière eux et des deux côtés du tout jeune bois qui permettait à la vue de s'étendre au loin. Soltyk chargea d'abord le fusil à deux coups de Dragomira, ensuite le sien. A une dizaine de pas derrière eux se tenaient un veneur avec une carabine à baïonnette et un paysan avec une pique. On avait à prévoir le cas où un ours pourrait être rabattu, et toutes les précautions que la poltronnerie du loup rendaient inutiles, il fallait les prendre contre ce brun personnage, héros velu des solitudes.

Pendant quelque temps le silence le plus complet régna dans la forêt et sous les branches dépouillées du vieux chêne. Personne ne bougeait, personne ne soufflait mot. Dans le lointain brillait un des feux allumés par les paysans. Un grand corbeau planait dans les airs en silence, ses ailes noires étendues sur le ciel, d'un bleu éblouissant. Il disparut entre les cimes des chênes et des hêtres.

Enfin le signal fut donné: c'était une sonnerie de trompette, Alors commença le vacarme des rabatteurs; leurs cris retentissaient à travers la forêt, accompagnés du claquement des fouets, du bruit des grelots et du tapage des coups de bâton contre les arbres. On lâcha alors les chiens. Deux d'entre eux arrivèrent en faisant des bonds magnifiques de souplesse et disparurent dans l'épaisseur du bois. Il y eut de nouveau un court silence, puis une tête fauve se montra au milieu des feuilles sèches. Un grand renard approchait lentement en se glissant à travers les branchages et les broussailles.

Dragomira se préparait à tirer, mais le comte l'arrêta.

"Il est défendu de tirer sur les renards, lui dit-il tout bas.

- Et pourquoi? demanda-t-elle toute frémissante.

- Parce que les loups seraient avertis par des coups de feu prématurés; et alors, au lieu de venir dans notre direction, ils pourraient s'échapper d'un autre côté ou à travers les rabatteurs."

Le renard avait l'air de savoir qu'il était en sûreté, car il passa lentement, sans s'occuper beaucoup des chasseurs. Quelques instants après, un grand animal gris et velu, à poils sauvages et hérissés, avec des yeux étincelants, arrivait par bonds précipités.

"Est-ce un loup?" demanda Dragomira.

Soltyk fit signe que oui.

La belle fille se prépara. L'animal féroce fit encore deux ou trois bonds; on vit un éclair, on entendit une détonation, et le loup roula dans son sang. Il se releva presque immédiatement sur ses pattes de devant et poussa un hurlement épouvantable.

Soltyk s'avança vers lui.

"Que voulez-vous faire? demanda Dragomira.

- Je veux l'achever d'un second coup.

- Non, laissez-moi!" dit Dragomira.

Et, suivie de Soltyk, elle s'approcha rapidement du loup qui mourait. D'un mouvement presque sauvage elle tira du fourreau le yatagan qu'elle portait au côté et l'enfonça dans le corps de la vilaine bête, qui montrait des dents menaçantes. Presque aussitôt le loup tombait à ses pieds et exhalait son dernier souffle.

Le comte Soltyk contemplait le beau visage de Dragomira avec un ravissement indescriptible auquel se mêlait un vague effroi. Les joues de la jeune fille étaient brillantes; dans ses yeux étincelait une joie homicide d'une expression étrange.

"La chasse semble vous faire plaisir, dit le comte.

- Oh! oui! répondit-elle en mettant une nouvelle cartouche dans son fusil. Je crois qu'au fond de tout homme il y a quelque chose de divin et quelque chose de diabolique. Voilà pourquoi nous éprouvons un tout aussi grand plaisir à tuer, à anéantir, qu'à créer.

- Quels grands, quels extraordinaires sentiments vous avez!

- Découvrez-vous aujourd'hui pour la première fois que je ne suis pas une jeune fille comme on en voit tous les jours?

- Non, certes non.

- Je ne rougis pas non plus de vous avouer, continua Dragomira, que cette manière de tuer une bête me fait moins de plaisir que la chasse à courre. Avant tout, c'est trop vite fini. Un coup de fusil, un coup de couteau tout au plus, et voilà la bête à bas; tandis qu'autrement on jouit du plaisir de dépister d'abord l'animal, puis de le poursuivre et enfin de le réduire aux abois.

- Vous êtes cruelle.

- Non. Souffrir des supplices me paraît au moins aussi beau qu'ordonne le supplice des autres. Je serais capable de descendre sur le sable brûlant de l'arène et de braver les bêtes féroces du désert, l'enthousiasme au coeur et l'hymne du triomphe sur les lèvres, comme jadis les martyrs chrétiens. La mort n'est effrayante qu'autant que nous la craignons. Je ris de son horreur et de ses menaces."

A ce moment on entendit un coup de feu, puis un second. Une bande de loups arrivait, emportée par une course furibonde. Le chiens les poursuivaient et les forçaient à passer devant la ligne des chasseurs. Le comte et Dragomira leur barrèrent le chemin et firent feu sur eux; le veneur du comte suivit leur exemple lorsque ces animaux, traqués de tous côtés, cherchèrent à s'échapper du bois. Le plus grand nombre réussit à se sauver. Trois grands loups teignirent la neige de leur sang. Les autres, poursuivis par les chiens, disparurent bientôt dans le lointain.

La chasse était terminée.

Soltyk donna un signal. Son traîneau apparut. Le comte aida rapidement Dragomira à monter, et l'attelage partit au galop pour le château. Ils étaient arrivés, que les autres, le fusil sur le bras, attendaient encore le signal qui devait annoncer la fin de l'expédition. Et quand le forestier le donna, le comte et Dragomira s'étaient déjà mis à leur aise et étaient assis en face l'un de l'autre, près de la cheminée, savourant du thé bien chaud. Ils offraient l'aspect d'un jeune couple princier des pays orientaux, tous deux beaux, tous deux fiers et dominateurs, les pieds posés sur une grande peau d'ours blanc. Enveloppé d'une longue robe de chambre fourrée, en étoffe de Perse, brodée d'or et garnie d'hermine, il avait un fez sur ses cheveux noirs et bouclés. Elle avait une kazabaïka de velours rouge ornée de zibeline dorée; ses cheveux blonds étaient ceints d'un mouchoir de soie rouge enroulé en façon de turban.

"Nous sommes donc d'accord?" dit-il doucement. Elle fit un léger signe de tête.

"Ce côté de votre caractère que j'ai découvert aujourd'hui nous a rapprochés.

- Je vous répète, dit Dragomira, qu'il n'y a rien de diabolique en moi. Je ne suis pas cruelle.

- Si, vous l'êtes. Combien ce devrait être merveilleux de vous voir, si vous aviez en votre puissance un ennemi que vous haïriez!

- Fournissez-moi cette occasion.

- Vous songez à… Tarajewitsch?

- Oui… à lui, votre ennemi et le mien. J'aimerais à l'avoir entre mes mains.

- Ce sera facile, Dragomira; vous n'aurez qu'à vouloir.

- Non, je ne veux rien entreprendre contre lui; on pourrait avoir des soupçons. Mais vous… c'est vous qui me le livrerez.

- Volontiers, répondit le comte avec un regard presque sinistre, mais comment?

- C'est votre affaire."

Il réfléchissait.

"Notre alliance, dit Dragomira au bout d'un instant, est donc conclue contre Tarajewitsch…

- Contre l'univers entier, dit Soltyk en saisissant la main qu'elle étendait. Comptez en tout sur moi.

- Il faut que Tarajewitsch soit mis aujourd'hui même hors d'état de nuire.

- J'ai une idée, dit Soltyk; on peut en tirer un plan pour l'exécution de nos projets. Reposez-vous-en sur moi.

- Je veux bien.

- Et si je vous livre Tarajewitsch, qu'en ferez-vous?"

En adressant cette question à Dragomira, il était comme aux aguets. Sa nature de Néron s'éveillait tout à coup dans son infernale grandeur.

"Je ne sais pas encore, répondit-elle.

- Dragomira sait toujours ce qu'elle veut.

- Alors, c'est que je ne veux peut-être pas le dire."

On entendit le bruit des grelots et le claquement des fouets. Les chasseurs revenaient.

"Je vous demande bien pardon, mesdames, dit Soltyk, en baisant la main de Mme Monkony et en s'inclinant devant Henryka, nous étions absolument gelés et nous nous sommes enveloppés aussi chaudement que possible. Je ne me croirai justifié que si vous vous mettez à votre aise exactement de la même façon.

- C'est entendu!" dit la belle Mme Monkony.

Et tous se retirèrent pour changer de costume.

Quand toute la société s'assit ensuite autour de la table richement servie, personne ne se serait douté que de ténébreuses et infernales puissances tissaient les fils invisibles et menaçants de la fatalité, au milieu de ces plaisirs brillants et de cette gaieté si naturelle.

On badinait, on riait, on causait sans souci; et le soir arrivait, et la nuit arriva à son tour.

Les messieurs du voisinage étaient partis depuis longtemps; les dames étaient réunies dans le salon. Les hommes étaient encore assis autour de la table et buvaient.

Tout à coup, Tarajewitsch, passablement échauffé par le vin, se leva et s'écria:

"Jouons!"

Soltyk le regarda.

"Pourquoi pas? dit-il. Jouons!"

XV

PERDU

La Fortune ne connaît pas la fidélité. ULRICH DE HUTTEN.

Après le départ de Mme Maloutine et de Mme Monkony, Dragomira et Henryka restèrent dans le petit salon turc attenant à la chambre à coucher. Dragomira s'étendit à moitié sur le divan et Henryka, assise à ses pieds sur une peau de panthère, appuya sa tête sur les genoux de son amie.

"Eh bien, où en es-tu avec lui? demanda-t-elle.

- A présent, il est à moi.

- Comment l'as-tu gagné?

- C'est une pure imagination qui l'amène à mes pieds, dit Dragomira. Je ne suis souvent demandé comment il se fait que les êtres sans pitié sont presque toujours divinisés, dès qu'ils ont une certaine grandeur. Cela se voit dans l'histoire comme dans la vie de tous les jours. Un personnage tel qu'Iwan le Terrible sera toujours plus populaire qu'un Titus, et une femme comme Sémiramis plus séduisante que la mère des Gracques. Pour le comte, je suis cruelle, et c'est ce qui l'enivre.

- Tu l'es bien aussi.

- Moi? non, répondit Dragomira tranquillement; je n'ai aucune espèce de plaisir à martyriser ou à tuer des hommes; au contraire, j'ai toujours peur que la compassion ne me joue un mauvais tour. Toi… oui… toi, tu ressens une joie fébrile quand on te livre une victime humaine. Je l'ai bien remarqué. Aussi, n'es-tu pas non plus libre et pure comme doit l'être une prêtresse. Il faut te vaincre toi-même. Tandis que j'accomplis un pénible, mais saint devoir, toi, tu éprouves une joie de bourreau.

- Que puis-je faire à cela? dit Henryka. Pourquoi Dieu m'a-t-il créée telle que je suis? Oui, c'est un plaisir pour moi de voir un corps humain palpiter sous mon couteau. Le sang m'enivre.

- Ce que tu es, dit Dragomira, il l'est aussi. Je ne suis pas cruelle, tandis qu'il l'est. C'est un despote qui ne connaît pas la pitié. Son bonheur, ce serait de pouvoir faire tomber, d'un signe, des têtes tous les jours; ce serait de fouler aux pieds des fronts jusqu'alors hauts et fiers; ce serait de prendre pour jouets toutes les femmes. Au temps de la puissance polonaise, c'eût été un second Pan Kanioski. Je suis sûre qu'il n'hésiterait pas une minute à faire mourir sous le fouet un homme qui ne lui aurait rien fait, s'il croyait ainsi pouvoir se procurer un léger chatouillement. Les hommes de cette espèce sont à moitié fous; l'excès de force vitale produit sur eux le désir ardent de tuer et de torturer.

- Et moi aussi, je?…

- Et toi aussi, tu es malade."

Henryka baissa la tête et garda la silence.

Cependant les messieurs jouaient dans le petit salon de jeu et vidaient les bouteilles que le valet de chambre apportait fréquemment. Seul, Soltyk ne buvait pas. Tarajewitsch, au contraire, se trouvait déjà dans un état d'excitation qui ne promettait rien de bon. Un sentiment de malaise s'emparait peu à peu des autres. Monkony partit le premier pour aller se coucher. Puis Sessawine se retira doucement et sans qu'on s'en aperçût. Enfin Soltyk se trouvait seul avec Tarajewitsch. Il jeta les cartes sur la table, se leva, ouvrit un instant la fenêtre et la referma. Puis il alla jusqu'au seuil de la porte et fit un signe à Dragomira.

"Est-ce que tu ne veux plus jouer?" lui cria Tarajewitsch qui n'avait cessé de gagner.

Un monceau d'or était devant lui.

"Il faut pourtant que je te donne ta revanche.

- Merci!" dit Soltyk en revenant à la table de jeu.

Il remplit le verre vide de Tarajewitsch.

"Ce jeu de rien m'ennuie. Du reste, les dames sont là et nous avons l'agréable devoir de leur faire passer le temps de notre mieux.

- Continuez de jouer, dit Dragomira, nous vous regarderons avec plaisir."

Elle vint s'asseoir auprès de la table et cacha ses mains dans les larges manches de sa jaquette de zibeline.

"Du moment que vous l'ordonnez, nous allons jouer," répondit Soltyk, et il se mit à battre les cartes.

Il se fit immédiatement un profond silence. Soltyk et Tarajewitsch étaient en face l'une de l'autre. Henryka se tenait à côté du second, le bras appuyé sur la table, le haut du corps penché en avant, les yeux grands ouverts et les lèvres toutes tremblantes d'un frémissement nerveux. Dragomira était immobile, et ses yeux froids considéraient avec indifférence les cartes qui tombaient. Ils jouaient au "Onze et demi". La chance qui, jusqu'alors, n'avait cessé de favoriser Tarajewitsch changea dès la première carte. Il se mit à sourire, perdit encore, continua à sourire et perdit sans arrêter. Enfin, il cessa de sourire, et prit alors la mine d'un homme à qui le gain ou la perte sont tout à fait indifférents. L'or, qui précédemment avait afflué du côté de Tarajewitsch, retourna bientôt à Soltyk. Maintenant Tarajewitsch semblait inquiet. Il ne tarda pas à devenir agité, et le devint de plus en plus, d'autant mieux qu'Henryka, à chaque fois qu'il vidait son verre, le lui remplissait rapidement et sans qu'il s'en aperçût, d'un généreux vin de Hongrie. Enfin Tarajewitsch en arriva à ne plus savoir ce qu'il faisait; ses mises étaient toujours plus fortes, plus audacieuses, plus extravagantes. Il eut bientôt perdu tout ce qu'il avait gagné. Il joua encore un coup, puis encore un, et son propre argent passa en la possession de Soltyk. Tarajewitsch, le visage rouge, enflammé et l'oeil vitreux, se renversa sur le dossier de sa chaise et enfonça ses mains dans ses poches.

"Tu ne veux plus continuer à jouer? demanda Soltyk froidement.

- Quelle question? Je n'ai plus rien. Tu m'as complètement dévalisé.

- Tu peux naturellement jouer sur parole avec moi.

- Je l'espère, dit Tarajewitsch. Alors je joue mon attelage de quatre chevaux. Au plus bas prix, il vaut bien cinq cents ducats. L'acceptes-tu pour cette somme?

- Je le prends pour mille ducats, répondit Soltyk, et il donna les cartes.

- Les dames sont témoins," dit Tarajewitsch.

Il y eut un moment d'attente où l'on ne respirait plus. Le coup fut joué. Tarajewitsch perdit encore.

"Maintenant, que le diable emporte aussi le reste! s'écria-t-il; je mets sur cette carte ma forêt de Zborki. Elle est libre de toute hypothèque, comme tu le sais, et vaut quatre mille roubles.

- Accepté."

Soltyk donna les cartes. Tarajewitsch en demanda encore une. Il la prit, regarda son jeu lentement et comme avec hésitation; puis l'abattit sur la table.

"Eh bien! dit Soltyk, tu en as assez?

- Absolument. J'ai encore perdu. Cette fois, je mets sur une carte tout ce qui me reste, mon domaine, mon troupeau de moutons et ma part du puits de pétrole de Skol. Quel est l'enjeu?

- Tout ce qui est là sur la table et dix mille roubles en plus.

- C'est entendu! murmura Tarajewitsch. Mesdames, vous êtes témoins."

Les cartes tombèrent. Tarajewitsch poussa un profond soupir; il avait tout perdu. Il resta muet un moment; puis, frappant du poing sur la table de façon à faire résonner les verres, il s'écria:

"Que suis-je à présent? Un mendiant! Et c'est toi qui m'as fait ce que je suis. C'est vraiment quelque chose de noble de m'attirer ici avec l'intention bien arrêtée de me dépouiller!

- Ne mens pas. Qui est-ce qui s'est attaché à moi? C'est toi, répondit froidement Soltyk. J'ai tout essayé pour me débarrasser de toi.

- Tu n'as joué avec moi que pour me ruiner.

- J'ai interrompu le jeu lorsque tu avais gagné. C'est toi qui m'as forcé à continuer."

Tarajewitsch se leva; Il était pâle, chancelant, et regardait fixement son adversaire.

"Certainement, parce que je croyais que le jeu serait loyal. Mais tu t'entends à merveille à "corriger la fortune"."

C'en était trop. Soltyk bondit, saisit l'insolent à la poitrine, le jeta par terre et mit le pied sur lui comme sur un ennemi vaincu.

"T'en faut-il davantage? lui demanda-t-il ironiquement. Je pourrais te châtier comme un chien; mais je veux être généreux et te lâcher."

Soltyk retira son pied, et Tarajewitsch se releva. Tout son corps tremblait.

"Tu te vantes de ta générosité, dit-il en bégayant, eh bien! montre-la; rends-moi ce que tu m'as volé.

- C'est bien. Un dernier coup."

Et Soltyk s'assit à la table, comme s'il ne s'était rien passé.

"Avec quoi donc puis-je jouer? dit Tarajewitsch d'une voix désespérée, je n'ai plus rien. La seule ressource qui me reste c'est de m loger une balle dans la tête.

- Si tu en es là, répondit Soltyk en l'observant, je vais te faire proposition, c'est unes espèce de duel à l'américaine… J'ai fait de toi un mendiant, comme tu dis, et tu m'as outragé. Je joue tout ce que je t'ai gagné et dix mille roubles de plus; ton enjeu sera ta vie. Si tu perds, je pourrai disposer de toi à ma fantaisie."

Tarajewitsch regarda Soltyk quelque temps les yeux fixes, puis il fit un signe de la main.

"Après tout, je n'avais plus qu'à me brûler la cervelle, murmura-t-il; cela doit donc m'être bien égal.

- Ainsi, c'est accepté?

- Accepté.

- Mesdames, vous êtes témoins, dit Soltyk.

- Mais ce n'est pas toi qui donneras les cartes, ni moi, dit Tarajewitsch; nous jouons trop gros jeu. Je prie une de ces dames de vouloir bien s'en charger."

Dragomira prit les cartes et les battit.

Tous étaient pâles d'émotion et en même temps muets et immobiles, malgré la fièvre de l'attente. Soltyk, sentant tout à coup un léger frisson qui lui parcourait le corps, serra sa robe de chambre et croisa les bras sur sa poitrine, pendant que Tarajewitsch ne pouvait détacher des mains de Dragomira ses yeux pleins d'une flamme sinistre. Elle donna les cartes. Soltyk déclara qu'il ne demandait rien. Tarajewitsch demanda encore une carte. C'était le moment décisif. Les coeurs battaient à se rompre.

Soudain, Tarajewitsch tomba en arrière sur le dossier de sa chaise, sa tête se pencha sur sa poitrine, les cartes lui glissèrent des mains. Il avait perdu.

"Mesdames, vous êtes témoins, dit le comte en se levant lentement. Tarajewitsch, dans une partie loyale jouée avec moi, a perdu sa vie. Je puis maintenant disposer de lui à mon gré."

Dragomira considérait avec une curiosité froide le visage terreux de l'infortuné, qui restait cloué sur sa chaise, comme anéanti.

Tout à coup, il se leva d'un bond, et se frappant le front des deux poings:

"Oh! imbécile! fou que j'étais d'aller me jeter ainsi dans les mains de mes ennemis! s'écria-t-il; riez maintenant, mademoiselle, triomphez! Personne ne vous empêchera plus de devenir la comtesse Soltyk!

- Tais-toi! dit le comte d'un ton impérieux.

- C'est bon, je me tais, répondit Tarajewitsch, mais si l'on veut me tuer, qu'on se dépêche! Donnez-moi un pistolet, finissons-en tout de suite, tout de suite!

- Je ne songe pas à te tuer, dit Soltyk avec un sourire plus effrayant qu'une menace; tu es en mon pouvoir, cela me suffit.

- Alors tu me fais grâce de la vie?

- Je ne te fais pas non plus grâce de la vie, répondit le comte; je peux disposer de toi à ma fantaisie, n'est-ce pas, mesdames? Tu resteras ici et tu attendras ce que je déciderai."

Tarajewitsch éclata de rire.

"Oh! je vois maintenant que tout cela n'était qu'un badinage. Comment allais-je croire aussi qu'on a envie de verser mon sang? Mais pourquoi me faire une telle peur? Certes, c'était ma punition. Ma foi, je l'ai bien méritée; je ne me mêlerai plus jamais d'intrigues… une mauvaise plaisanterie… Versez-moi à boire, charmante Hébé; oubliions cette vilaine histoire."

Pendant qu'Henryka lui remplissait son verre, le comte et Dragomira échangeaient un regard. Tarajewitsch but et se mit à chanceler. Le verre tomba à terre, et Tarajewitsch glissa lui-même sur sa chaise, ensuite sur le plancher. Le vin de Tokai l'avait complètement maîtrisé.

Le comte sonna et ordonna d'emporter le malheureux qui n'avait plus conscience de rien. Puis il entra avec les deux jeunes filles dans le petit salon turc et alluma tranquillement une cigarette.

"Cher comte, dit Henryka, puisque vous pouvez disposer de Tarajewitsch à votre gré, c'est qu'il vous appartient en toute propriété?

- Sans doute.

- Ce qui est votre propriété, vous pouvez le donner?

- Certainement.

- Alors donnez-le-loi, je vous en prie."

- Le comte lui dit en souriant:

"Qu'en feriez-vous?

- Ne me questionnez pas; donnez-le-moi.

- Je regrette de ne pouvoir satisfaire votre désir.

- Pourquoi non? voulez-vous l'épargner?

- Au contraire. Et voilà pourquoi je disposerai de lui, moi-même.

- Oh! vous ne dites pas la vérité. Maintenant, je sais tout. Vous le livrerez à Dragomira, vous le lui avez promis."

Soltyk se mit à sourire.

"C'est vrai, dit Dragomira, j'ai votre parole. Tarajewitsch m'appartient."

Soltyk s'inclina.

"J'épargnerai sa précieuse existence aussi longtemps que possible, continua-t-elle; n'ayez donc pas de scrupules à cet égard.

- Moi?"

Soltyk se remit à sourire.

"Mettez-le sur le gril si bon vous semble, je ne m'y oppose pas du tout; mais j'aime mieux que vous le laissiez vivre.

- Et pourquoi?

- Moi, pour mon compte, j'aimerais mieux être mort que vivant entre vos mains," répondit le comte.

Dragomira haussa les épaules.

"Je ne suis pas le personnage de fantaisie à qui vous donnez mon nom, dit-elle; si vous voulez faire votre idéal de Sémiramis, elle est là devant vous: c'est Henryka.

- Cette tourterelle?"

Henryka était devenue rouge; mais elle se remit et regarda Soltyk en plein visage.

"Vous ne me connaissez pas, murmura-t-elle; prenez garde que je ne vous surprenne un beau jour plus que vous ne le voudriez.

- Savez-vous que vous commencez à devenir dangereux pour moi, mon doux, mon joli démon?"

Henryka lança un rapide regard à Dragomira.

"Abandonne-le-moi, dit-elle avec un gracieux mouvement de tête, tu seras contente de moi."

XVI

LA DEESSE DE LA VENGEANCE

Aucune des bêtes sauvages qui courent dans les bois, nuit et jour, après leur proie, n'est aussi cruelle que toi. PETRARQUE.

"Abandonne-le-moi, répéta Henryka, lorsque le lendemain matin elle se mit à genoux devant le lit de Dragomira, je le livrerai à l'Apôtre aussi bien que toi.

- Qu'y a-t-il donc? demanda Dragomira, est-ce que tu l'aimes?

- Non, je voudrais seulement le punir de me croire par trop naïve.

- Toujours des motifs égoïstes! Henryka, répondit Dragomira; tu es encore bien loin de comprendre notre sublime doctrine. Dans ce que nous faisons par foi en notre sainte croyance et par pitié, toi, tu vois une agréable émotion. Je comprends maintenant pourquoi ce sont justement les femmes qui aiment à assister aux exécutions. Maîtrise ce mauvais désir, cet amour du sang. Il te perdra.

- Je t'obéirai, car tu as raison; alors, abandonne-moi Soltyk.

- Ce n'est pas une tâche pour toi; tu n'es pas assez calme.

- Et toi? Es-tu donc absolument sûre de lui?

- Oui.

- Tu le convertiras, et il s'offrira volontairement au sacrifice?

- Je l'espère.

- Ne vaudrait-il pas mieux en faire un de nos associés? Il est beau, riche, courageux, plein d'intelligence. Il semble créé pour faire passer les autres sous le joug de fer de sa volonté.

- Oui, sans doute; mais c'est un démon à figure humaine, dit Dragomira, et notre association n'a pas pour but de le mettre à même de satisfaire ses instincts qui sont les instincts d'un tigre. C'est avec la joie infernale d'un inquisiteur ou d'un pacha qu'il torturerait, qu'il ferait souffrir, qu'il tuerait; et, pour le service de la religion, il amoncellerait péchés sur péchés.

- Il y a des moments où je ne te comprends pas. Peut-il y avoir péché à faire avec joie ce qui plaît à Dieu?

- C'est avec enthousiasme et ferveur que nous devons servir Dieu, et non pas avec un plaisir cruel, et des convoitises dans le coeur.

- Es-tu donc humaine?

- Oui, je le suis. Dieu voit dans mon coeur. J'accomplis ses commandements comme un pénible devoir. S'il y avait un autre moyen d'arracher à la damnation éternelle les malheureux que j'immole, jamais je ne toucherais une discipline, jamais je ne ferais couler une goutte de sang.

- Et Tarajewitsch? Ne triomphes-tu pas de l'avoir entre tes mains?

- Oui; seulement ce n'est pas parce qu'il est mon ennemi, mais parce qu'il a osé se mettre en travers de nos projets sur Soltyk. Si je le haïssais, je serais indigne de le châtier et je supplierais l'Apôtre de me dégager de ce devoir."

Henryka garda le silence. Elle s'efforçait vainement de comprendre Dragomira qui restait une énigme pour elle, comme pour tous les autres, comme pour elle-même peut-être.

Les invités s'éveillèrent lentement et se réunirent peu à peu pour le déjeuner. Tarajewitsch se demandait et se redemandait s'il avait rêvé. Quand Henryka entra, il la prit à part:

"Pardonnez-moi, mademoiselle, mais je vous prierai de me dire seulement une chose: Ai-je réellement hier perdu tout au jeu, mon argent, mes chevaux, mon domaine?"

Henryka fit signe que oui.

"Et finalement ma vie aussi?

- Cela, vous l'avez rêvé!

- Alors, bien; c'est que je me le figurais aussi."

Après le déjeuner, M. et Mme Monkony repartirent pour la ville. Sessawine se joignit à eux. Les autres leur firent la conduite jusqu'à la statue de pierre de la Mère de Dieu, à l'endroit où les routes se séparent, et prirent ensuite la direction de Myschkow. Henryka et Tarajewitsch étaient en tête. Dans le second traîneau, conduit par Soltyk, se trouvaient Mme Maloutine et Dragomira. A Myschkow, les traîneaux s'arrêtèrent devant le manoir. La vieille ouvrit la porte comme d'habitude; la maison avait comme toujours son air mort. Soltyk confia les rênes à la main solide de Mme Maloutine, aida Dragomira à descendre du traîneau et lui offrit le bras pour la conduire dans la maison. Tarajewitsch suivait avec Henryka. Ils entrèrent dans le petit salon où Mme Samaky recevait ordinairement ses hôtes. Dragomira s'assit sur une chaise, Soltyk s'appuya le dos à la porte, et Henryka garda la porte, un pistolet à la main.

"Tu te souviens bien de notre jeu d'hier? dit le comte en attachant sur Tarajewitsch le regard ironique de ses yeux sombres.

- Oui, je sais, j'ai tout perdu.

- Et ta vie aussi.

- Ma vie? Mais cela, je l'ai rêvé, vous me le disiez vous-même, mademoiselle Henryka.

- Pour vous tranquilliser, répondit-elle; nous sommes témoins, Dragomira et moi, que vous avez perdu votre vie en jouant avec le comte, et il peut désormais disposer de vous à son gré.

- En effet, je me souviens… Un badinage…

- Pas du tout, s'écria Soltyk, tu m'as outragé et tu es entre mes mains.

- Alors, tue-moi, je suis prêt.

- Je ne te tuerai point, répondit Soltyk, et comme d'ailleurs je ne saurais que faire d'une vie inutile comme la tienne, j'en fais cadeau à Mlle Maloutine.

- Voilà une nouvelle plaisanterie! Je ne suis pourtant pas un esclave qu'on achète et qu'on vend selon son bon plaisir, répondit Tarajewitsch avec hauteur.

- Tu es libre, répondit Soltyk en souriant, seulement ta vie appartient à Dragomira, elle en disposera. Attends ses ordres."

Il salua les dames et sortit de la maison. Tarajewitsch resta seul avec les deux jeunes filles.

"Alors, que décidez-vous? dit-il en baissant déjà passablement le ton.

- Je vous laisse le choix, répondit Dragomira; voulez-vous désormais m'obéir aveuglément, sans réserve et sans protestation, ou préférez-vous mourir?"

Elle tira un poignard et s'approcha de Tarajewitsch.

"J'obéirai, dit-il d'une voix mal assurée, considérez-moi absolument comme votre esclave.

- Alors, vous resterez ici, dit Dragomira, en cachant son poignard, je pars pour Kiew. Jusqu'à mon retour, c'est Henryka qui vous gardera. Vous lui obériez exactement comme à moi."

Tarajewitsch s'inclina.

"Vous êtes maintenant mon prisonnier, s'écria Henryka, gardez-vous bien de faire quoi que ce soit qui ressemble à de la désobéissance ou de la trahison. Je suis femme à vous brûler la cervelle sur-le-champ;"

Elle leva son pistolet et le braqua sur lui avec un geste de menace.

"Encore un mot, dit le malheureux d'un ton suppliant quand il vit Dragomira s'avancer vers la porte, que vous proposez-vous de faire de moi?

- Vous l'apprendrez à mon retour.

- Vous voulez me tuer, murmura Tarajewitsch, parce que je suis votre adversaire? Vengez-vous, mais laissez-moi la vie."

Dragomira le regarda avec mépris et haussa les épaules.

"Grâce! dit-il en l'implorant et en se jetant à ses pieds. Ayez pitié de moi!

- Vous êtes un allié des jésuites, lui répondit Dragomira d'un ton fier, je devrais être sans pitié pour vous; mais il n'est pas impossible que je tire de vous quelque service. Aussi je consens à vous épargner provisoirement, mais ce n'est que provisoirement et par calcul, vous me comprenez bien, n'est-ce pas?

- Je vus remercie.

- Ne me remerciez pas, je ne vous ai rien promis."

Elle sortit d'un pas de souveraine, impassible, avec une froide majesté, le laissant en proie à un morne désespoir. Quelques instants après, le fouet du comte retentissait dehors et les deux traîneaux s'éloignaient.

"Vous êtes confié à ma garde, dit Henryka à Tarajewitsch, et je réponds de vous. Soyez bien convaincu que vous n'avez ici aucun secours à attendre et qu'on vous tuera si vous essayez de fuir."

Tarajewitsch alla presque machinalement à la fenêtre et vit dans la cour deux hommes armés de fusils.

"Alors, voulez-vous m'obéir? dit Henryka, le pistolet toujours à la main.

- Oui.

- Venez donc."

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings