LA PECHEUSE D'AMES (continued 3)
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Là, sur une colline dominant tout le pays, les compagnons de la juive attendaient dans un fourré avec leur victime. Ils avaient attaché Pikturno debout à un grand sapin, qui se dressait au milieu d'une petite clairière, et allumé un feu de broutilles autour duquel ils étaient silencieusement étendus.
Quand Dragomira arriva et sauta à bas de son cheval, Pikturno la regarda avec un profond étonnement. Ses traits lui étaient connus, mais son costume le trompait. Elle avait encore de hautes bottes d'hommes, mais elle portait aussi une robe de couleur sombre, une courte jaquette de fourrure et un bonnet de cosaque.
"Sommes-nous ici en sûreté? demanda-t-elle.
- Tout à fait en sûreté, répondit Tabisch, un vieillard à taille de géant.
- Je dois faire encore une tentative pour le convertir, dit Dragomira. Mettez-vous en sentinelles. Nous allons lui ôter le bâillon; il faut que nous soyons en sûreté et qu'on ne l'entende pas dans le cas où il pourrait appeler au secours. Un coup de sifflet nous avertira que tout est en ordre et que nous pouvons nous mettre à l'oeuvre. Dschika restera avec moi."
Les hommes s'éloignèrent. Dragomira s'était assise sur un tronc d'arbre abattu et Dschika attisait le feu. Elle était habillée en paysanne, avait de grosses bottes d'homme, une robe brune qui lui tombait à peine aux chevilles et une courte casaque en peau de mouton; autour de ses cheveux roux était enroulé un mouchoir jaune à fleurs; sa taille de moyenne grandeur donnait à la fois l'idée de la force et de l'agilité; son visage hâlé, aux traits massifs et sévères, avait tout autour de la bouche charnue une expression de fierté et de dédain.
Au bout de quelques instants, on entendit les coups de sifflet.
"Nous pouvons commencer, dit Dschika avec un sourire diabolique.
- Ote-lui le bâillon, ordonna Dragomira.
- Que signifie cette comédie? demanda Pikturno, une bien mauvaise farce! Je me croyais d'abord tombé dans les mains de brigands, mais maintenant, je vous reconnais, j'ai bu avec vous dans le cabaret rouge.
- Parfaitement.
- Qu'est-ce que ces vêtements? Est-ce l'autre fois que vous étiez déguisée, ou bien est-ce maintenant?
- Je suis une jeune fille.
- Alors, pourquoi cette froide plaisanterie? Nous allons tous ensemble attraper un bon rhume de cerveau.
- Il ne s'agit pas de plaisanterie, reprit Dragomira, s'avançant devant lui; vous êtes dans les mains d'hommes compatissants qui veulent servir Dieu et sauver votre âme en consacrant à la mort ce qu'il y a de terrestre en vous.
- Etes-vous folle?
- Vous aller mourir, continua Dragomira, personne ne peut vous arracher à nous; nous tenons solidement notre victime. Mais vous avez encore la ressource de vous repentir de vos péchés et de mourir volontairement.
- Volontairement? Mais non; j'aime la vie, s'écria Pikturno, allez vous promener avec votre extravagante philosophie; détachez-moi, ou j'appelle au secours.
- Personne ne vous entendra.
- Au secours! Au secours! cria Pikturno."
Sa voix se perdait peu à peu dans la nuit.
"Allons, décidez-vous, dit Dragomira en braquant sur lui son revolver.
- Je ne veux pas, je ne veux pas mourir! disait le malheureux en gémissant et en cherchant à briser les cordes qui le retenaient.
- Confessez-vous.
- Je ne veux pas.
- Priez.
- Non, non!
- Alors, je vous sacrifie au nom de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Amen."
Dragomira visa et fit feu. La belle se logea dans le bras droit. Le sang se mit à couler lentement sur la neige.
"Repentez-vous de vos péchés, il est encore temps.
- Au secours! au secours!"
La deuxième balle entra dans l'épaule gauche, Pikturno essaya de se mettre à genoux.
"Grâce! disait-il en gémissant, pitié!
- C'est en Dieu qu'est la pitié," reprit Dragomira tranquillement.
Et elle continua à tirer sur Pikturno avec autant de sang-froid que si elle eût visé un but. Un troisième coup le frappa à la cuisse; un quatrième au ventre; la dernière balle lui entra dans la poitrine.
"Achevez-moi, disait-il d'une voix suppliante, tuez-moi.
- Priez."
Le malheureux fit une courte prière. Il y eut un éclair suivi d'une détonation, sa tête s'inclina sur sa poitrine, il était mort.
Dschika appuya son oreille contre le coeur de Pikturno. "Il ne vit plus", murmura-t-elle. Puis elle introduisit un doigt dans sa bouche et poussa un sifflement aigu pour rappeler les hommes. Pendant qu'ils creusaient une fosse sous le sapin, Dragomira sauta sur son cheval et reprit la route de Kiew.
Elle dormit le lendemain jusqu'à midi, et elle était assise devant sa table de toilette, occupée à se coiffer, lorsque le commissaire de police Bedrosseff, qu'il fut impossible d'arrêter, se précipita dans la chambre.
"Savez-vous, s'écria-t-il, l'aventure mystérieuse qui tient toute la ville en agitation?
- Non.
- Un jeune gentilhomme, Pikturno, a disparu depuis hier, il a été probablement assassiné. Il doit avoir eu une intrigue avec la juive du cabaret Rouge; aussi ai-je fait faire une visite domiciliaire chez cette femme; malheureusement elle n'a donné aucun résultat.
- Naturellement.
- Comment? savez-vous quelque chose?
- Ne vous disais-je pas que vous devriez me prendre pour agent?
- Avez-vous découvert quelque chose qui puisse nous mettre sur la piste?
- Je vous donnerai seulement le conseil, cher monsieur Bedrosseff, de ne pas chercher cette piste, car il y a de hauts et puissants personnages mêlés à l'affaire.
- Vraiment?
- Il s'agit d'un duel à l'américaine.
- Avec qui?
- On prétend que c'est avec le comte Soltyk. Pikturno a tiré au sort la balle noire, et il est parti pour l'étranger afin de se brûler la cervelle.
- Dans ce cas, ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas pousser l'affaire plus loin."
XVII
UN BEAU REVE
Rien ne fait la joie de l'enfer comme de séparer les coeurs. AUFFENBERG.
Anitta était à son piano et jouait un nocturne de Chopin, lorsque Henryka passa d'abord la tête à travers la portière et entra ensuite rapidement. Anitta interrompit son morceau et sauta au cou de son amie. Elles s'embrassèrent et se tinrent tendrement enlacées.
"Est-ce vrai? demanda Henryka, peut-on t'adresser des souhaits de bonheur?
- A moi? et pourquoi?
- Pour tes fiançailles.
- Avec qui?" Anitta avait un peu rougi.
"Pourquoi t'en défendre? toute la ville en parle, tout le monde t'envie.
- Mais, Henryka, je ne sais pas ce que tu veux dire.
- Oh!… tu vas devenir comtesse Soltyk. Ce n'est plus un secret.
- Ah! grand Dieu!… Cela ne peut cependant pas se faire sans mon consentement, dit Anitta d'un ton sérieux, je ne suis pas une poupée qu'on donne sans plus de cérémonies.
- On raconte pourtant que Soltyk t'aurait demandée en mariage.
- Le ciel m'en préserve!
- Anitta, tu n'es pas raisonnable; c'est le plus beau des hommes et le plus riche des magnats.
- C'est possible, mais je ne l'aime pas, et je ne l'aimerai jamais.
- Quelles idées surannées, ma chérie! continua Henryka. Est-ce qu'aujourd'hui l'on consulte son coeur en pareille matière? On examine quel effet l'on fera; on se demande si le mari nous procurera une grande situation dans la société; s'il est en position de nous entourer de luxe, de satisfaire nos goûts de toilette, de contenter nos fantaisies. Pour le reste, les choses suivent tranquillement leur chemin. Une grande dame ne s'ennuiera jamais; et, si elle est jeune et jolie comme toi, elle peut rassembler toute une cour autour d'elle."
Anitta considérait son amie, en passant d'un étonnement à un autre.
"Henryka, lui dit-elle, je ne te reconnais plus. Qu'as-tu fait de ton idéal, de ton enthousiasme?
- Oh! c'est bon quand il s'agit d'art et d'amour, mais pas de mariage.
- Le mariage me semble justement quelque chose de si sérieux, de si saint!…
- Ne va donc pas faire rire de toi, interrompit Henryka, applique un peu ton oreille à la porte, quand des femmes mariées sont ensemble et parlent franchement; c'est alors que tu entendras des choses, ah! des choses!…
- C'est possible, dit Anitta presque tristement; je veux bien paraître ridicule et démodée, mais je veux agir et vivre d'après mes sentiments."
Pendant que les deux jeunes filles s'entretenaient dans le salon, le jésuite était entré avec un fin et significatif sourire dans le boudoir de Mme Oginska, qui lui tendit cordialement les deux mains.
"Quelles nouvelles apportez-vous, mon révérend père, dit-elle, vous semblez tout heureux?
- Je le suis en effet, répondit le P. Glinski, le voeu le plus cher de mon coeur va s'accomplir: le comte s'est décidé à se marier.
- En vérité? Et sur qui son choix est-il tombé?
- Vous me le demandez? Sur notre enfant bien-aimée, sur notre Anitta.
- C'est un grand honneur pour nous.
- Je les regarde tous les deux comme mes enfants, continua le jésuite, le comte et votre fille, et cette union était depuis des années ma pensée de prédilection. Anitta est simple, bonne; elle le conduira, sans qu'il s'en aperçoive; elle dirigera son énergie sauvage dans des voies où il puisse travailler et où il travaillera au bonheur de l'humanité et surtout de sa patrie.
- Espérons-le.
- Le comte viendra aujourd'hui pour vous demander la main de votre fille. Soyez prudente. Anitta a sa tête à elle; son opiniâtreté pourrait tout gâter au dernier moment. Le comte n'a pas besoin de se douter que je suis venu ici et que j'ai annoncé sa visite.
- Certes non; mais Anitta, vous croyez vraiment que?…
- Dans notre jeune fille il y a plus de choses cachées que nous n'en imaginons à nous tous. J'en ai le pressentiment, dit la Père, faites bien attention; nous pourrions être pris au dépourvu.
- Elle se soumettra, répondit Mme Oginska, même si elle n'aime pas Soltyk. Mais pourquoi ne l'aimerait-elle pas?
- Parce qu'elle en aime probablement un autre.
- Non, c'est impossible.
- Plaise à Dieu que je me trompe!
- Vous ne voulez cependant pas dire, père Glinski, que mon Anitta pourrait favoriser le jeune officier, le fils de ma chère amie Jadewska?
- Pourquoi pas?
- En mettant les choses au pis, ce ne serait qu'une fantaisie de jeune fille, sans conséquence. Je connais cela; mais le monde est le monde, et aucune jeune fille n'a encore épousé son idéal.
- Espérons le mieux, noble amie, mais attendons-nous toujours au pire; c'est la vraie, la seule philosophie. N'oubliez jamais que l'extraordinaire est beaucoup plus habituel que le naturel et le régulier, car c'est justement ce dernier qui est le vrai idéal.
- Dois-je prévenir Anitta? demanda Mme Oginska après une petite pause.
- Non; à quoi pensez-vous?
- Ne sera-ce pas pire, si la jeune enfant apprend à l'improviste qu'elle est fiancée?
- Qui songe à cela? Remettez-vous-en pour tout au comte; il a une certaine expérience en ces matières, et, croyez-moi, s'il n'obtient pas Anitta lui-même, nous réussirons encore moins."
Le P. Glinski baisa avec un doucereux sourire la main de Mme Oginska et partit silencieusement et mystérieusement comme il était venu. Une fois dehors, il se glissa le long des maisons pour ne pas être aperçu d'Anitta, et ne se sentit en sûreté qu'après avoir tourné dans une rue voisine et populeuse, où il se perdit dans la foule.
A midi sonnant, l'équipage du comte Soltyk s'arrêtait devant le palais des Oginski. Après avoir déposé sa précieuse pelisse de zibeline dans l'antichambre, le comte, en toilette parisienne des plus élégantes, entra dans le salon, où M. Oginski vint à sa rencontre. Quelques instants plus tard, Mme Oginska arrivait avec un grand froufrou de jupes. On s'assit, on échangea quelques formules de politesse; puis il y eut un moment de silence pénible dans le magnifique salon, tout rempli d'un parfum distingué. On n'entendait que le tic-tac monotone de l'antique horloge enfermée dans son énorme gaine de bois et la chanson des flammes qui dansaient dans la cheminée à l'italienne.
"Je suis venu vous voir aujourd'hui pour une affaire sérieuse et importante, dit enfin le comte, sérieuse surtout pour moi, puisque le bonheur de ma vie est en jeu. J'aime votre fille et je viens vous demander sa main.
- Je sens tout l'honneur que vous me faites, répondit Oginski en s'inclinant, une alliance entre nos deux familles dépasse mes espérances les plus ambitieuses, et je ne pouvais pas m'attendre…
- Pardonnez-moi, M. Oginski, l'honneur est tout pour moi.
- Je vous en prie… mon cher, mon bien cher comte, je suis vraiment confus…
- A quoi bon tant de paroles? dit Mme Oginska en interrompant son mari, il suffit, nous sommes heureux de vous donner notre Anitta."
Soltyk s'inclina respectueusement, prit la main de Mme Oginska et la baisa.
"Mais où en êtes-vous avec notre fille? reprit Oginski, je pense que vous vous êtes quelque peu entendus?
- Au contraire, répondit le comte, je n'ai encore fait aucune espèce d'aveu à Mlle Anitta, et je désire que pour le moment, la chose reste entre nous.
- Ce sera comme vous le désirez.
- J'ai votre consentement; tout le reste ira de soi-même; accordez-moi seulement la permission de me rapprocher de Mlle Anitta.
- C'est trop juste, dit Mme Oginska, il vous faut avoir l'occasion de vous déclarer; remettez-vous-en à moi pour cela, monsieur le comte. Je suis heureuse de voir que vous voulez conquérir vous-même le coeur de ma fille; elle est un peu entêtée, et elle aimera mieux résister que se soumettre à notre volonté.
- N'ayez pas d'inquiétude, dit Soltyk en souriant, je ne montrerai que l'ardent adorateur et je cacherai avec soin le prétendant favorisé par les parents. Cela me sera facile, car j'aime Anitta avec une passion dont vous ne me croyez peut-être pas du tout capable.
- Oh! par exemple! Pourquoi pas? dit Mme Oginska.
- On me juge souvent bien à faux.
- Des envieux, mon cher comte! Qui en aurait, sinon vous, que toutes les femmes adorent, que la nature a comblé de ses dons?
- Je vous en prie…
- Mais moi, j'ai toujours pris votre défense.
- Vous êtes trop bonne!"
La portière s'agita avec un léger bruit; Anitta apparut et disparut immédiatement.
"C'était elle, la petite friponne, murmura Mme Oginska.
- Je vous le demande encore une fois; que Mlle Anitta ne se doute pas de notre intelligence, dit Soltyk en prenant son chapeau
- Elle n'en saura rien; nous sommes tout à fait de votre avis."
Sur l'escalier, le comte rencontra Zésim. Il lui adressa un regard bref et hostile que le jeune officier soutint fièrement. Pendant qu'il suspendait son manteau dans l'antichambre, Anitta arriva en toute hâte.
"Je crois que vous venez trop tard, lui dit-elle tout bas; si je ne me trompe pas complètement, Soltyk vient de demander ma main."
Zésim haussa les épaules avec toute la présomption de la jeunesse.
"Il ne nous est pas permis de nous laisser intimider, Anitta, dit-il; moi je ne faiblirai jamais, par conséquent tout est en votre main. Du moment que vous opposez votre volonté à celle de vos parents, nous n'avons rien à craindre. Soltyk, tel que je le connais, est trop orgueilleux pour essayer de vous obtenir, s'il sait que votre coeur appartient à un autre, et non à lui.
- Je ne sais pas, répondit Anitta, je ne pressens rien de bon, mais vous pouvez compter sur moi; quelles que soient les circonstances, je resterai courageuse et inébranlable."
Ils se serrèrent les mains, puis elle disparut aussi rapidement qu'elle était venue; et Zésim entra dans le salon, où il fut reçu par Mme Oginska.
"Vous étiez et vous êtes encore une fidèle amie de ma mère, dit-il tout d'abord, et vous m'avez donné bien des preuves de bonté; cependant le courage me manque presque pour vous exposer ce que j'ai dans le coeur."
Mme Oginska commença à devenir nerveuse.
"Parlez, M. Jadewski, s'il dépend de moi de…"
Ce qu'elle eût désiré par dessus tout, c'eût été de s'échapper immédiatement du salon.
"J'aime Anitta, et elle répond à mes sentiments.
- En vérité? La chère enfant! Mais vous ne pensez pas à prendre au sérieux ce petit… arrangement?
- Si, madame, car je suis venu pour vous demander à vous et monsieur votre mari la main de votre fille.
- Mais… mon cher Zésim (Mme Oginska commençait à rire nerveusement), on ne peut cependant pas marier ensemble deux enfants. Votre demande me fait plaisir, car elle me prouve que vous n'êtes pas un de ces jeunes viveurs qui ont des amourettes derrière le dos des parents, et que vous agissez en cela comme un homme honnête et loyal. Mais abandonnez cette idée. Qu'est-ce que ces beaux sentiments romantiques? Nous avons tous passé par là… Un beau rêve, rien de plus. Pour le mariage, il faut tout autre chose. D'ailleurs, Anitta est déjà fiancée.
- Fiancée? sans qu'elle le sache?
- C'est-à-dire que c'est comme si elle l'était, reprit Mme Oginska quelque peu troublée; le comte Soltyk nous l'a demandée et nous avons donné notre consentement. Anitta regimbera peut-être un peu d'abord, mais elle finira bien par dire oui. C'est un très brillant mariage.
- Et le coeur? Et le bonheur de votre fille?
- Elle sera heureuse.
- Non, elle ne le sera pas, reprit Zésim avec énergie; mais pardonnez-moi, je n'ai pas besoin de m'animer, Anitta ne consentira jamais à cette alliance.
- Nous verrons, dit Mme Oginska froidement, mais dans aucun cas nous ne prêterons les mains à un mariage qui ne serait qu'une comédie avec un dénouement tragique; et nous comptons bien - je parle à l'officier, à l'homme d'honneur - que vous cesserez de rechercher Anitta. Puis-je espérer qu'à l'avenir - il m'est bien pénible de vous dire cela - vous vous abstiendrez de venir chez nous?
- A cet égard, vous n'avez qu'à commander, répondit Zésim en se levant, mais je ne renoncerai jamais à Anitta."
Il s'inclina et sortit, nullement découragé, mais plein d'amertume.
Anitta l'attendait sur l'escalier.
"Vite! dit-elle tout émue, on vous a repoussé?
- Oui.
- Mes parents veulent me marier à Soltyk?
- Oui, et l'on compte sur votre condescendance.
- Bien, on compte à tort, s'écria Anitta en relevant sa petite tête d'un air de défi; on peut nous séparer pour le moment, mais jamais on ne pourra me forcer à appartenir à un autre. Ayez confiance en moi, Zésim, comme j'ai confiance en vous. Ne vous laissez pas troubler par rien; on répandra toutes sortes de bruits, on tramera des intrigues, ne vous en occupez pas; tant que vous croirez en moi, il n'y aura rien de perdu.
- Aurez-vous assez de force, Anitta?…"
Elle sourit.
"On ne me connaît pas encore; attendez seulement un peu… Je suis plus forte que vous ne le croyez tous.
- Mais je ne dois plus mettre les pieds dans votre maison.
- Nous nous verrons et nous nous parlerons tout de même.
- Où?
- Quant à cela, c'est mon affaire; pour le moment restez calme; je vous donnerai des nouvelles le plus tôt possible."
Zésim la regarda longtemps en silence.
"Qu'avez-vous? demanda-t-elle un peu surprise.
- Pourrez-vous résister à toutes les séductions du luxe et de la splendeur?
- Quelle pauvre opinion vous avez de moi! répondit Anitta, avec la sainte et candide conviction de l'enfant, qu'est-ce que le monde tout entier pour moi sans vous? Non, Zésim, je ne me laisserai ni aveugler, ni séduire, simplement parce que je vous aime.
- Vous m'aimez donc réellement?"
Pour réponse, Anitta se mit à rire, pas fort, tout bas et tout doucement; mais ce rire était comme une charmante promesse qui valait tous les serments de la terre. Puis elle prit vaillamment la tête du grand et bel officier et l'embrassa.
XVIII
LES ROSES SE FANENT
Ravir le bonheur est facile, le rendre est difficile. HERCER.
Deux jours se passèrent sans qu'Anitta donnât signe de vie à Zésim. le deuxième soir, enveloppé dans son manteau, le jeune officier vint dans la rue où était la palais Oginski et regarda les fenêtres d'Anitta. Aucune lumière. Peut-être était-elle à l'Opéra. Une voiture de louage passait. Il siffle le cocher, monta te se fit conduire au théâtre.
"Où en est-on? demanda-t-il à un des buralistes.
- Le convive de pierre vient d'entrer en scène."
On jouait Don Juan.
Zésim se promena de long en large dans le vestibule de l'escalier et attendit la bien-aimée. Il s'écoula encore quelques minutes qui lui parurent bien pénibles; puis des applaudissements éclatèrent, et en même temps les portes s'ouvrirent. Le public sortit en foule. Sur toutes les marches descendaient lentement des dames élégantes avec leurs cavaliers. De toutes parts ce n'étaient que causeries et rires.
Enfin il aperçut Anitta. Elle marchait en avant avec le comte. Ses parents suivaient. Zésim se dissimula derrière un pilier, de façon à ne pas être vu de la jeune fille, et observa ses mouvements et sa physionomie avec une attention douloureuse. Il pouvait être satisfait. Anitta si vive, si gaie d'habitude, avait l'air d'une statue; rien ne remuait en elle; sur son visage se lisait une froide indifférence, pendant que le comte se donnait toutes les peines du monde pour lui arracher un sourire et la dévorait de son regard de flamme. Zésim vit aussi Soltyk aider la mère à monter en voiture, et la fille refuser son aide. Il respira, et, tranquillisé, entra dans le café le plus proche pour parcourir les journaux du soir; puis il reprit le chemin de sa maison.
Le lendemain au retour de l'exercice, il trouva une lettre d'Anitta que Tarass avait apportée pendant son absence. Il la baisa, ouvrir l'enveloppe et lut ce qui suit:
"Venez ce soir pour la bénédiction à l'église catholique, et attendez-moi à gauche de la grande porte, près du premier confessionnal. Votre fidèle Anitta."
Quand Zésim vint le soir à l'église, on commençait à allumer les cierges à l'autel. Il se posta près de la chaire derrière une colonne. De là, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil toute l'église. Dans sa situation présente, c'était déjà pour lui un bonheur indicible que de voir, même de loin, la bien-aimée. Un instant avant que le prêtre sortît de la sacristie, elle apparut accompagnée de Tarass. Elle s'avança d'un pas lent et modeste à travers les rangées de fidèles jusqu'au premier banc, où elle s'assit. Après avoir posé devant elle son livre de prières, elle leva instinctivement les yeux et aperçut Zésim. Il la salua d'une légère inclinaison de la tête et elle lui répondit par un sourire plein de bonté et de tendresse.
Le service divin commença. Les fidèles agenouillés chantaient, accompagnés par l'orgue, ce chant admirable de la bénédiction qui, comme une révélation consolante, pénètre dans les coeurs tourmentés et endoloris des hommes. La voix d'Anitta s'élevait au dessus des autres, comme le chant de l'alouette s'élève au dessus des bruits de la campagne au printemps. Ses yeux attachés à la voûte semblaient apercevoir les étoiles éternelles, et, dans un sentiment de naïve reconnaissance, chercher Dieu qui a créé le monde, le printemps, la jeunesse et l'amour. Jamais Zésim n'avait été si pieux. La bien-aimée, telle un ange, emportait la prière du jeune homme avec la sienne jusqu'au ciel.
Quand les chants et l'orgue eurent cessé et que le prêtre eut quitté l'autel, la foule sortit lentement de la maison de Dieu. Zésim suivit le flot et arriva heureusement au confessionnal où il devait attendre Anitta. Elle restait toujours agenouillée et plongée dans la prière. Ce ne fut que quand le sacristain en robe rouge et en blanc surplis vint éteindre les cierges qu'elle se leva, fit un signe de croix et se dirigea, sans se presser, vers l'endroit où elle espérait trouver le bien-aimé.
Zésim fit deux pas à sa rencontre; ils se serrèrent les mains et se regardèrent; puis il releva la manche de la jeune fille et lui baisa le bras.
"J'ai bien des choses à vous dire, commença-t-elle.
- Avant tout, je dois vous demander pardon, dit Zésim, pour avoir douté de vous un instant.
- Et aujourd'hui, pensez-vous autrement?
- Oui, je vous ai vue hier au théâtre, avec Soltyk."
Anita rougit.
"Zésim, cela ne me plaît pas, dit-elle, vous me surveillez… pourquoi?… Vous me connaissez donc bien peu?
- Oh! ce n'était pas de la défiance, c'était le désir ardent de vous voir.
- C'est possible, mais cela me fait de la peine. Vous ne le referez plus, n'est-ce pas? Vous me le promettez.
- Je vous en donne ma parole."
Elle le fit asseoir auprès d'elle, sur le dernier banc de l'église. Sous la haute voûte régnait maintenant une obscurité mystérieuse. Seule, une petite lampe rouge était allumée dans une nef latérale, aux pieds de la Mère des douleurs.
"Zésim, dit-elle à voix basse, en lui tenant les mains, j'ai beaucoup souffert ces jours-ci. Jamais je n'en aimerai un autre: jamais je n'en suivrai un autre à l'autel; mais je n'ai aucune espérance de vous appartenir un jour. On ne me forcera pas à devenir la femme du comte Soltyk, mais on me menace de me déshériter et de me maudire, si je deviens la vôtre. Voilà, mon bien-aimé, ce qui me tourmente et m'afflige. Je donnerais toutes les richesses de cette terre pour vous; mais, avec la malédiction de mes parents, je ne pourrais jamais être heureuse, même auprès de vous.
- Anitta, ne vous laissez pas intimider par des menaces qu'on ne mettra jamais à exécution, répondit Zésim tout ému; nous ne vivons plus à l'époque de ces Starostes tout puissants qui enfermaient entre quatre murs leurs femmes infidèles et emprisonnaient dans un couvent leurs filles désobéissantes. Aujourd'hui, ces choses-là ne se voient plus qu'au théâtre. On ne maudit pas sa fille unique parce qu'elle suit le penchant de son coeur.
- Vous ne connaissez pas mes parents; ils sont bien plus de l'ancien temps que vous ne croyez.
- Je vois qu'on vous a découragée.
- Non, mon bien-aimé, certainement non. Que dois-je faire? Conseillez-moi. Je suis prête à tout ce qui ne sera pas contre mon honneur."
Zésim la regarda longuement.
"Alors?
- Il n'y a qu'un moyen.
- Lequel?
- C'est un moyen très décisif.
- Dites-le donc. Suis-je une enfant?
- Fuyez avec moi.
- C'est impossible, Zésim, à quoi pensez-vous?
- Je ne vois pas d'autres moyens de salut que la fuite et un mariage secret.
- Oh! Zésim! A quoi me servira la bénédiction du prêtre, si la malédiction de mes parents pèse sur moi?
- Ce ne sont que des mots, Anitta; on connaît votre caractère d'enfant et l'on cherche à vous effrayer.
- Non, Zésim, non, je ne puis pas, ne me condamnez pas. Je vous aime plus que tout; mais après vous, j'aime et je respecte mes parents. Je ne peux pas les affliger, non, je ne le peux pas.
- Vous manquez de courage; tout ce qui est contre l'usage vous fait peur, répliqua Zésim. Pour l'amour de Dieu, fermez donc les yeux et abandonnez-vous à ma conduite.
- Non, je ne peux pas être si égoïste!
- Oh! justement, l'amour désintéressé et dévoué consiste à s'arracher à tout ce qui vous est cher pour suivre le bien-aimé!
- Non, Zésim, c'est de l'égoïsme de ne songer qu'à son propre bonheur et de sacrifier celui des autres.
- Anitta, vous ne voulez pas partir parce que vous ne m'aimez pas.
- Zésim!
- Ce n'est qu'un caprice pour vous, un beau rêve, comme disait votre mère; au premier obstacle sérieux, vous avez peur et vous reculez.
- Si vous m'aimez réellement, répondit Anitta presque suppliante, prenez patience.
- Je vous aime, s'écria Zésim en se levant, et je vous prouverai avec quelle ardeur je vous aime. Si vous pouvez supporter d'être séparée de moi, moi je ne puis survivre à votre perte et je n'y survivrai pas. Il vaut mieux en finir et se fermer volontairement les yeux que d'être condamné à voir comment les flammes s'éteignent et comment les roses se flétrissent.
- Non! A quoi pensez-vous? murmura Anitta. Voulez-vous me punir de mon amour? Sera-ce la récompense de ma fidélité?
- Je n'ai plus d'espoir, dit Zésim en soupirant; à quoi bon vivre?
- Est-ce que je ne vous appartiens plus?
- Non, vous appartenez à vos préjugés, Anitta, aux idées de nourrice et aux opinions de gouvernante qu'on vous a inoculées.
- Quelles affreuses paroles me dites-vous là?
- Dans ce monde barbare on ne marche pas sur des fleurs, répondit Zésim; nous sommes brutalement attaqués; il faut nous mettre en défense sans avoir d'égards pour rien ni pour personne: autrement nous périrons.
- Mieux vaut périr, dit Anitta tristement, que de faire mal.
- Bien, alors, mourez avec moi."
Zésim attira la pauvre jeune fille sur son coeur palpitant et la regarda en face avec des yeux ardents de fièvre.
"Pourquoi ne mourrais-je pas avec vous? répondit-elle d'une voix sérieuse et douce, si toute espérance était perdue? Mais tout peut encore tourner à bien.
- Le courage vous manque même pour cela!"
Zésim riait amèrement.
"Je ne sais pas, murmura Anitta, vous êtes si étrange aujourd'hui. Je ne vous reconnais plus du tout.
- Je suis étrange parce que j'ai pris au sérieux ce qui n'était qu'un jeu, n'est-ce pas?
- Je ne me suis pas jouée de vous.
- Certes non, répondit-il, vous croyez m'aimer, et en ce moment vous êtes encore décidée à me rester fidèle. Mais demain peut-être aurez-vous d'autres sentiments, et après-demain vous serez perdue pour moi. Puis-je demeurer calme quand on foule au pied mon idéal, quand on me ravit pour toujours la foi, l'espérance? Puis-je continuer à vivre sans amour, sans confiance, sans dieux? Non, j'ai horreur des nuages et des ténèbres, j'ai besoin d'un ciel pur et serein, et si on me l'obscurcit, j'aime mieux mourir. Une balle me donnera la liberté. Je ne suis pas fait pour être esclave. Une existence dans laquelle je traînerai éternellement les chaînes du doute me paraît sans valeur aucune.
- Zésim… vous n'avez pas le droit de vous tuer!… s'écria Anitta en l'étreignant avec angoisse; si je suis si peu de chose pour vous, souvenez-vous au moins de votre mère. C'est le délire qui parle par votre bouche.
- Je suis très calme, vous le voyez bien.
- Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne vous tuerez pas, dit Anitta suppliante.
- Vous venez là comme un souverain qui me fait grâce de la peine de mort et qui m'accorde la faveur des travaux forcés à perpétuité. Est-ce la pitié?
- Non, ce n'est pas de la pitié, dit Anitta; je vous aime te je veux sauver votre vie pour moi, car elle m'appartient. - Elle le serra dans ses bras et lui donna un baiser. - Ah! je voudrais seulement gagner du temps! Mon coeur me dit qu'un amour fidèle doit triompher. Nous serons encore heureux, Zésim, si vous voulez avoir confiance en moi."
Zésim secoua la tête.
"Avant tout, votre parole d'honneur!
- Voici ma main.
- Vous ne vous tuerez pas!
- Non!"
Il sourit amèrement.
"Et vous croirez en moi?
- Oui, en vous; mais je me défie du temps. C'est une puissance redoutable qui détruit tout. Vous ne la connaissez pas encore. Elle tue d'une manière lente mais irrésistible les sentiments, les désirs, les projets, les passions, les souvenirs en les pétrifiant. Voir devenir indifférent un être que l'on aime est bien plus douloureux que d'être trahi par lui dans l'enivrement du bonheur. Je n'espère plus rien; aussi je vous rends votre liberté.
- Vous ne m'aimez plus, dit Anitta en se levant brusquement, voilà la vérité!
- Je vous aime d'un amour indicible, répondit Zésim, mais je ne peux pas, je ne veux pas voir comment, par de petits et misérables moyens, on détournera peu à peu votre coeur de moi, sans que vous vous en aperceviez et le sachiez. Et le jour viendra où vous-même vous trouverez de bon ton de sourire de cette folie de jeunesse.
- Oh! combien vous me connaissez peu!
- Prouvez-moi que je me trompe, continua Zésim; moi, je vous aimerai toujours. Montrez-vous forte; conservez-moi votre amour et votre fidélité. Qui vous en empêche, même sans vous enchaîner par des serments? Ce que je ne veux pas, c'est que vous me trahissiez; aussi ne doit-il y avoir entre nous aucun lien, ni promesse, ni foi jurée. Vous êtes libre, et je le suis. Nous n'avons plus aucune obligation l'un envers l'autre, et tout engagement cesse entre nous. Puis nous verrons que ce l'avenir apportera.
- Ah! Zésim, vous êtes dur pour moi; je ne l'ai pas mérité."
Elle retomba sur le banc, et couvrit son visage de ses mains. Des larmes brûlantes coulaient sur ses joues.
"Je ne puis m'empêcher de penser ainsi; condamnez-moi, mais je ne puis m'en empêcher!" s'écria Zésim.
Il lui serra la main et se leva avec effort pour partir.
"Vous m'abandonnez? Vous pouvez m'abandonner?
- Fuyez avec moi, Anitta.
- Non, je ne le peux pas.
- Alors, adieu!"
Il s'éloigna rapidement, et elle resta dans l'église sombre, seule avec ses larmes et la souffrance de son jeune coeur.
XIX
DANS LE FILET
Je place maintenant ma destinée entre tes mains. POUSCHKINE.
Dragomira fut instruite par Sessawine de la catastrophe qui avait anéanti l'amour de Zésim dans son printemps. Il lui raconta l'histoire comme une nouveauté piquante dont parlait toute la ville et ne s'aperçut pas le moins du monde de l'effet que ses paroles produisaient sur la mystérieuse jeune fille.
Cette belle créature, qui paraissait froide et qui savait si bien se dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur elle-même. Elle poussa d'abord un léger cri, qu'il prit pour l'expression de son étonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute la douleur et toute la révolte désespérée d'une âme à la torture; puis elle devint toute blanche; ses lèvres mêmes pâlirent, et la seconde d'après, cette pâleur de mort disparut sous une rougeur enflammée. Elle se leva brusquement et se mit à aller et venir, en proie à une vive émotion.
"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous savez. Les parents l'ont éconduit, et elle… elle aussi?… et elle se marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris?
- Oui, certainement," répondit Sessawine sans s'étonner le moins du monde des façons de Dragomira.
Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir.
"Elle a joué et badiné avec lui, voilà tout, et le pauvre lieutenant a cru que c'était sérieux.
- Et elle pend le comte?
- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?"
Dragomira s'était remise; elle avait reconquis son visage calme de tous les jours, ses couleurs délicates et son regard froid.
"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle à elle-même en allant se rasseoir dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son récit. C'est comme si j'avais la fièvre; mon coeur se serre convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zésim malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce qu'il a donné son coeur à une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime donc?"
Un frisson lui courut partout le corps à cette pensée. Cependant, lorsque Sessawine l'eut quittée, elle se mit son secrétaire, jeta quelques lignes sur le papier et les envoya à Zésim.
Il arriva sur le champ. Chose curieuse, lorsqu'elle entendit le cliquetis de son épée, elle courut à son miroir et arrangea vite ses cheveux.
On frappa; il entra le coeur serré et l'esprit troublé; elle vint au devant de lui et lui tendit les deux mains avec une gaieté et une cordialité qu'elle n'avait jamais eues jusqu'à présent.
"Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous n'êtes venu? dit-elle.
- En effet, je me sens coupable à votre égard.
- Je voulais être fâchée contre vous, mais quand je vous ai vu entrer, tout a été pardonné et oublié.
- Je vous remercie bien."
Elle s'assit de nouveau sur le divan, et il prit un fauteuil près d'elle. Tous les deux se taisaient. Ils regardaient tristement et fixement dans le vide, et elle étudiait avec un intérêt douloureux son visage pâli et ridé par le chagrin.
"Qu'avez-vous? dit-elle enfin, en lui posant une main sur l'épaule. Vous n'êtes plus joyeux de vivre comme vous l'étiez."
Zésim la regarda sérieusement.
"Vous avez raison, répondit-il d'une voix qui tremblait, la vie est vraiment une laide chose, et ce qu'il y a de mieux, c'est de mettre fin aussi vite que possible à cette triste bouffonnerie.
- On vous a affligé?
- Non, pas du tout.
- On vous a affligé, offense, trahi; je sais tout."
Zésim haussa les épaules en souriant amèrement.
"Aimez-vous réellement cette jeune fille? continua Dragomira, je ne sais pas, mais elle me semble bornée, enfant et assez peu spirituelle, bref, insignifiante.
- Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas là-dessus.
- Vous avez raison, et cela vous fait honneur de ne vouloir rien dire de défavorable au sujet d'une dame pour laquelle vous avez un sentiment; mais sa conduite à votre égard, sa conduite seule suffit pour le ma faire condamner."
Zésim garda le silence.
Dragomira le regarda et lui tendit la main.
"Je vous comprends, Zésim, et je vous promets de ne plus vous dire un mot de cette affaire; mais ne vous abandonnez pas ainsi, arrachez courageusement le trait de votre blessure, et elle guérira, elle guérira plus vite que vous ne le pensez et ne l'espérez. Je veux essayer de vous consoler. Il y eut un temps où vous restiez volontiers près de moi.
- Vous me confondez."
Zésim saisit les mains de Dragomira et les baisa.
"Nous recommencerons à être bons amis comme autrefois.
- Que vous me rendez heureux, Dragomira! Vous ne vous doutez pas combien tous ces jours-ci j'ai aspiré après vous!
- En vérité?"
Elle se pencha vers lui, les joues rougissantes et les yeux brillants.
"Sans cela, serais-je venu si vite?
- Je vous crois, Zésim; aussi je veux vous voir maintenant plus souvent chez moi; je veux vous voir tous les jours, chaque soir. Viendrez-vous?
- Si je puis, certainement. Vous me faites beaucoup de bien, Dragomira, avec votre regard affectueux, avec vos bonnes paroles. Il mes emble que je suis un esclave dont on brise les fers.
- Oui, je veux vous rendre libre, s'écria la belle jeune fille, tout à fait libre."
Zésim la considéra avec un certain étonnement.
"Si vous le voulez, dit-il au bout d'un instant, vous réussirez; car je crois que vous pouvez tout ce que vous voulez sérieusement."
Après le départ de Zésim, Dragomira resta ballottée par une tempête de pensées et de sentiments. Elle était étendue sur son divan, comme une Madeleine repentante, la tête dans ses mains, et elle méditait profondément. Elle était assez courageuse pour ne pas se mentir à elle-même. Ce secret dont elle ne s'était peut-être pas doutée jusqu'à ce jour, se dressait maintenant en pleine lumière devant son âme; et elle se l'avouait à elle-même tranquillement, et avec une amère et douloureuse abnégation.
Elle aimait Zésim.
Elle ne pouvait plus en douter; elle l'aimait, et cet amour n'était pas une passion ardente, un jeu riant et radieux, un enthousiasme de l'imagination; cet amour l'avait envahie silencieusement et irrésistiblement; il ne faisait plus qu'un avec elle; elle était dans chaque goutte de son sang, dans chaque frémissement de ses nerfs, dans chacun des sombres et mystérieux replis de son âme; cet amour, dans cette étrange jeune fille, n'était ni une aspiration, ni un désir, mais une fatalité plus forte qu'elle-même, plus forte que sa volonté de fer qui pourtant ne fléchissait devant rien. Elle l'aimait; pourquoi se défendait-elle contre cet amour? Pourquoi avait-elle autrefois tenu Zésim loin d'elle, lorsque son propre coeur à elle, débordant de tendresse, palpitait de joie et d'espérance? Pourquoi? Pourquoi maintenant se sentait-elle frissonner à la pensée de l'aimer et d'être aimée de lui?
Parce que cet amour pouvait être aussi pour lui une fatalité; parce que, comme ces fiancées mises au tombeau avant le jour du mariage, qui viennent à minuit danser des rondes fantastiques, elle devait donner la mort dans un baiser.
Elle se sentait de la pitié pour lui. En avait-elle le droit? Non, certes non. Ou elle croyait à l'enseignement de ses prêtres, ou elle n'y croyait pas. Si elle y croyait, c'était son devoir de sauver l'âme de Zésim, même quand il lui eût été indifférent, à plus forte raison, puisqu'elle l'aimait. Etait-ce de l'amour que de laisser son âme se perdre, que de mettre en danger son bonheur éternel pour quelques vaines et folles joies terrestres? Mais pouvait-elle l'aimer?
Oui, elle le pouvait. Il ne lui était pas défendu de donner à un homme son coeur et sa main. La vie en elle-même est un péché qui ne peut s'expier que dans les tourments. Que cette vie s'écoule dans un désert ou dans un harem, elle n'en est pas moins un malheur et l'expiation reste la même. Elle l'aimerait et se réjouirait d'être aimée; elle irait avec lui devant l'autel; elle deviendrait sa femme et puis… elle apaiserait Dieu avec lui par un sacrifice aussi sanglant et aussi saint que ceux d'Abraham et de Jephté.
Le lendemain matin, Zésim envoya à Dragomira un bouquet de camélias blanc et de violettes. Elle fut heureuse de ce présent, comme un enfant, porta le bouquet à ses lèvres à plusieurs reprises et le plaça elle-même dan un vase.
Zésim était dans un état d'esprit qui le surprenait lui-même et l'effrayait. Il aimait Anitta, il était désolé de la perdre, et en même temps il sentait que Dragomira l'enveloppait d'un filet magique et l'attirait à elle avec une force irrésistible.
Nous ne sommes jamais plus disposés à tomber dans un piège enchanté que quand nous aimons, et que nous sommes séparés de l'objet de notre amour. Tel se trouvait Zésim au milieu du vertige du monde, seul avec ses sentiments, ses rêves, ses ardents désirs, ses brûlantes aspirations. L'être charmant à qui il aurait voulu confier les plus secrètes et les meilleurs émotions de son âme lui semblait disparu pour toujours; personne n'était là pour entendre ses serments, ses paroles passionnées; personne, pour partager sa douleur; personne, pour dissiper ses doutes.
C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de nouveau la belle et sévère figure de sa compagne d'adolescence, et il se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle ardeur, un nouvel enthousiasme, à cette séduisante et trompeuse impression.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il vint le soir beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant quelques moments de la société de Cirilla, qui jouait avec beaucoup d'habileté son rôle de bonne et brave tante. Dragomira était encore à sa toilette, elle qui d'habitude dédaignait toute espèce de parure et affectait un mise d'une simplicité et d'une humilité monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les lèvres, Zésim se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la première fois, tellement elle lui apparaissait changée. La religieuse, la pénitente était devenue une dame du monde, richement et coquettement habillée comme si elle partait pour faire des conquêtes. D'un seul coup d'oeil il lui découvrit cent nouveaux attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et plus majestueuse avec la longue robe de soie traînante et la kazabaïka de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la première fois, faisait ressortir aux yeux émerveillés du jeune homme ce beau cou et ces épaules de marbre. Combien était joli ce petit pied chaussé de pantoufles turques brodées d'or! Combien était splendide dans son abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serrée par un ruban rouge, et pourtant un camélia blanc au milieu de ses flots d'or.
Elle tendit la main à Zésim et le fit asseoir près de la cheminée. Cirilla allait et venait pour préparer le thé et laissait continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces moments-là à envelopper Zésim de nouveaux lacs enchantés. Elle voyait l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conquérir, et elle y réussissait complètement. C'était comme si elle avait été emportée avec Zésim vers l'Océan, sur une petite barque sans voile ni rames; mais aucun des deux ne demandait où ils étaient entraînés.
On prit le thé; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste, aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de la chambre.
La tête de Zésim était remplie des idées les plus contradictoires et son coeur était agité par les sentiments les plus étranges. Il se mit à marcher à grands pas dans la chambre. La pâleur et la rougeur se succédaient sur ses joues, que les émotions et les chagrins des dernières semaines avaient profondément creusées.
Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et, le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les épaules;
"Pauvre ami!" dit-elle doucement.
Il baissa la tête et garda le silence.
"Vous êtes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre peine!
- Vous pouvez tout faire, reprit-il les yeux toujours baissés, tout.
- Faut-il parler à Anitta?
- Non, pour l'amour de Dieu! non!"
Il leva vers le froid et beau visage de la jeune fille ses yeux désespérés et humides de larmes.
Que puis-je faire alors?"
Il baissa de nouveau la tête; alors, Dragomira posa sa petite main sur son épaule et lui effleura le front de ses lèvres. Ce ne fut qu'un léger souffle qui alla d'elle à lui, mais il suffit pour déchaîner la passion que son coeur ne pouvait plus maîtriser.
"Dragomira!" murmura-t-il. Et il l'attira à lui. Mais elle se dégagea rapidement de ses bras et recula d'un pas.
"Non! s'écria-t-elle; non! non!"
Mais bientôt, avec une décision soudaine, infernale, elle l'entoura elle-même de ses bras et lui donna un baiser.
"Maintenant, partez! ordonna-t-elle en s'écartant de lui avec un mouvement de pudeur et de confusion virginales; partez! n'entendez-vous pas? Je le veux."
Zésim demeura un moment immobile et étonné; puis il obéit, sortit rapidement de la chambre et descendit l'escalier. Quand il fut dans la rue, le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait se fit entendre, et Dragomira apparut, se penchant vers lui.
"Bonne nuit! lui cria-t-il.
- Au revoir!" répondit-elle, en lui jetant le camélia blanc qu'elle avait rapidement enlevé de ses cheveux.
PASTORALE
Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour. GOETHE.
Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un état absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir comme une seconde, et les événements d'une année se renfermer dans les vingt-quatre heures d'une journée. Il lui semblait faire un de ces rêves où l'on s'égare dans une contrée qu'on n'a jamais vue, dans un édifice inconnu et mystérieux dont on sent la voûte peser sur sa tête; on cherche avec une indicible angoisse à sortir par des ouvertures qui deviennent de plus en plus étroites; on monte un escalier dont les marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en haut, on se précipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes.
Jamais, jusqu'à ce jour, il ne lui était arrivé de voir une femme le dédaigner ou lui résister: toutes semblaient attendre un signe de lui, avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-être était-ce pour cela qu'aucune n'avait réussi à le conquérir ou à l'enchaîner. Et, maintenant il avait rencontré une jeune fille qui ne s'occupait nullement de lui, dont la pensée le tourmentait et le bouleversait. Il allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une bête fauve traquée par les chiens, il sortait précipitamment de son palais pour se rendre au club, du club il allait au café, du café sur la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame à la mode; enfin épuisé et mécontent, il finissait toujours par revenir à l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgré tous ses efforts, c'est-à-dire à la porte du petit palais Oginski.
Il était toujours occupé d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une fois il jeta à terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle et le foula aux pieds. Et c'est justement à cause de cela qu'Anitta recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte; à cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou à cheval devant ses fenêtres; à cause de cela qu'elle le rencontrait toujours sur son chemin. Dès qu'elle mettait le pied dans la rue, il était déjà là devant elle, apparaissant à l'improviste et semblant sortir de terre comme un être surnaturel. Faisait-elle une emplette? Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il était à son côté. Montait-elle en traîneau? Il galopait à côté d'elle. Au théâtre, il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait à sa loge, lui ôtait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin, jusqu'à ce que la représentation fût terminée. Alors, il apparaissait de nouveau pour l'aider à s'envelopper et à monter en voiture. Ces hommages se renouvelaient dans les concerts et les soirées. Ce qui n'empêchait pas le comte de faire chaque après-midi sa visite au palais Oginski.
Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en général, on enviait à Anitta cette brillante conquête. Elle seule ne se montrait nullement ravie; au contraire, quand elle était dans la compagnie de Soltyk, elle tenait sa tête baissée, et s'il lui arrivait de lever ses beaux yeux si expressifs, ce n'était certainement pas pour répondre aux regards enflammés du comte. Elle restait toujours polie, cérémonieuse, sérieuse et laconique.
Toutes les représentations de ses parents, tous les discours les plus persuasifs de ses amies échouaient contre cette volonté silencieuse et simple, mais inébranlable. Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avancé d'un pas.
Le jésuite voyait cela avec inquiétude et déplaisir. Il connaissait Anitta depuis le berceau; il l'avait toujours traitée avec une sorte d'amour paternel; il croyait être sûr de ses inclinations, et, grâce à son caractère sacré, il se figurait posséder sur elle une autorité plus haute et plus efficace que ses parents eux-mêmes. Il résolut de faire valoir cette autorité au bon moment, et l'occasion s'en présenta plus tôt qu'il n'eût osé l'espérer.
Le P. Glinski vint vers midi chez Oginski, et ne trouva à la maison qu'Anitta. Elle accourut à sa rencontre, le salua affectueusement, lui baisa la main; puis elle se remit à son métier, et reprit sa broderie interrompue. Le jésuite s'était placé derrière elle et regardait par-dessus son épaule la broderie à moitié faite.
"Un travail symbolique, dit-il avec un fin sourire.
- Comment cela? demanda Anitta sans changer de position.
- Est-ce que ce ne sera pas une pantoufle?
- Sans doute.
- Eh bien! tu te familiarises déjà en imagination avec l'attribut à venir de ta puissance, mon enfant. Que mon cher comte sera heureux sous ce joug charmant!
- Votre cher comte?…" murmura Anitta.
Et elle se tourna vers le jésuite d'un air résolu:
"…Je ne pense nullement à lui imposer mon joug.
- Ah! oui, je connais ce jeu mêlé de réserve virginale et de coquetterie féminine; je le connais mieux que tu ne crois. C'est amusant… pour un temps… puis cela devient ennuyeux et insupportable.
- Si je pouvais arriver à devenir insupportable au comte, répliqua Anitta avec un léger sourire, je me traînerais sur les genoux à Ezenstochau (1) [(1) Pèlerinage célèbre en Pologne.].
- Ne plaisante pas.
- C'est très sérieux.
- As-tu toujours ce lieutenant dans la tête?
- Dans le coeur, Père Glinski, certainement.
- Folie!
- C'est possible; mais voilà pourquoi je ne serai jamais la comtesse Soltyk."
Le jésuite se rapprocha encore d'Anitta, lui prit les mains et la regarda affectueusement dans les yeux. Pour lui aussi c'était sérieux. Ce n'était pas un intrigant; il voulait le bonheur du comte et de la jeune fille; il les considérait et les aimait tous les deux comme ses enfants.
"Anitta, dit-il, la vie n'est pas un amusement, mais une lutte terrible dans laquelle nous avons des devoirs sacrés à accomplir. Nous ne devons pas obéir à nos goûts et à nos désirs passagers, mais nous devons agir selon notre raison et notre conscience.
- Eh bien! justement, ma raison et ma conscience m'ordonnent de choisir un mari que j'aime, car ce n'est qu'à ce mari-là que je pourrai faire les sacrifices que le mariage impose à une femme; ce n'est qu'avec lui que je pourrai remplir les devoirs que j'ai envers Dieu et envers les hommes."
Le P. Glinski se trouva désarmé pour un instant, mais pour un instant seulement.
"Soit, mon enfant, dit-il, mais est-ce que le comte Soltyk n'est pas digne de ton amour? Y a-t-il une jeune fille qui le regarde avec des yeux indifférents? Certes, c'est un conquérant; tous les coeurs battent plus fort quand il apparaît, et cet homme, que toutes voudraient enchaîner, est à tes pieds, et tu serais la première, la seule qui ne pourrait pas l'aimer? Non, je ne te crois pas, personne ne te croira. Ce sont là des imaginations d'enfant, c'est un caprice blâmable; blâmable parce qu'il chagrine tes parents, aussi bien que moi, ton second père, et doublement blâmable parce que tu sacrifies ton propre bonheur à une fantaisie."
Le jésuite continua à parler sur ce ton. Elle semblait se soumettre sans combat. Penchée sur son métier, elle ne répondait pas une syllabe, ne faisait pas un mouvement; rien ne protestait ni dans son air, ni dans son regard. Mais lorsqu'à la fin le père lui chuchota à l'oreille: "N'est-ce pas? tu y vois clair maintenant, et tu ne vas pas résister plus longtemps et refuser de dire oui au comte?" Anitta lui lança un regard rapide et malicieux et se contenta de secouer la tête.
Le jésuite partit en soupirant, avec moins d'espoir qu'il n'en avait lorsqu'il était venu. Il se garda bien de parler au comte de sa tentative manquée auprès de la petite mutine; seulement lorsqu'il le vit dans l'après-midi faire soigneusement sa toilette pour sa visite habituelle chez les Oginski, il haussa les épaules avec compassion comme s'il voulait dire: Puisque je n'ai pas réussi , tu ne réussiras pas mieux, malgré ta jolie moustache noire.
Et cependant le hasard sembla favoriser le comte.
Quand il arriva chez Oginski, il trouva Anitta tout en larmes.
"Qu'avez-vous? demanda-t-il avec un empressement et une émotion dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, au nom du ciel, calmez-vous, mademoiselle!
"Anitta pleure la perte de son favori, monsieur le comte, répondit Mme Oginska, elle a trouvé son serin mort dans la cage, subitement, sans qu'il ait été malade."
Anitta tenait le petit cadavre allongé dans sa main rose, et elle le montra au comte, sans pouvoir dire un mot, à cause de son chagrin.
"Pauvre petite bête! dit-il; mais il n'est pas impossible de le remplacer."
Anita secoua la tête.
"Nous trouverons bien quelque chose qui vous console, continua Soltyk, même quand il faudrait dépouille tous les pays pour vous arracher un sourire, mademoiselle. Ah! Je vous en prie, ne pleurez pas. Je mettrais le monde entier ou ma tête à vos pieds, pour vous rendre la gaîté."
Il prit congé en toute hâte et Anitta resta seule avec son petit favori mort et son chagrin.
Lorsque le comte revint et s'approcha d'Anitta, un sourire heureux, presque enfantin, se jouait sur ses lèvres orgueilleuses, et ses yeux sombres brillaient d'un éclat triomphant. Il présenta le bras à la jeune fille, qui avait encore des larmes à ses longs cils soyeux, et, sans dire un mot, la conduisit dans la serre. Là se trouvaient une demi-douzaine des serviteurs du comte; chacun d'eux tenait un sac, et, quand le comte, comme un sultan, frappa dans ses mains, tous les sacs furent grands ouverts. De tous côtés, avec des gazouillements sonores, des serins d'un jaune éclatant s'échappèrent, se mirent à voltiger autour des deux jeunes gens, et allèrent se percher sur les feuilles et les branches flexibles des palmiers, des orchidées, des lianes, des orangers et des citronniers, remplissant l'air de leurs sifflements joyeux et de leurs chants.
Anitta resta toute surprise un moment; puis un doux sourire apparut sur son visage; elle essuya ses yeux et tendit la main au comte pour le remercier. Les serviteurs, sur un signe du maître, s'étaient promptement éloignés.
"Je vous ai apporté, dit le comte en riant, tous les serins que j'ai pu découvrir dans Kiew. Peut-être, dans la quantité, en trouverez-vous un qui soit digne de devenir votre favori."
Anitta ouvrit sa bouche vermeille; elle voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres devant le regard enflammé du comte, et elle se détourna, intimidée et confuse, pour aller sous la voûte verdoyante et sombre des plantes exotiques à travers lesquelles voltigeaient, en folâtrant, les petits oiseaux jaunes comme de l'or. Un d'entre eux, qui avait une huppe noire et les ailes nuancées de noir, voleta autour de la tête d'Anitta et se posa sur son épaule. Elle lui présenta le doigt; l'oiseau s'y percha avec confiance, et, comme elle l'approchait tendrement de ses lèvres; il se mit à chanter.
"Il est tout triomphant de la faveur qu'il a obtenue, dit Soltyk. O combien j'envie à cette petite bête son heureux sort!"
Anitta n'osait pas regarder le comte. Elle éprouvait une sorte d'anxiété; elle se sentait déjà à moitié en son pouvoir, et se défendait contre le charme qui s'emparait d'elle.
"Vous êtes bonne, continua le comte en saisissant les mains d'Anitta, vous avez un coeur pour tous, excepté pour moi. Pourquoi faut-il que je reste comme l'ange déchu à la porte du paradis? Pourquoi n'avez-vous pour moi aucune aimable parole, aucun regard affectueux.
- J'ai de l'affection pour vous, reprit Anitta, en baissant sa jolie tête, mais ne me demandez pas de l'amour, je ne peux pas vous en donner.
- Etrange jeune fille!
- Pourquoi ne voulez-vous pas être mon ami?
- Je serai tout ce que vous voudrez, chère Anitta, dit Soltyk, il n'est rien en ce monde qui ne puisse s'obtenir par une volonté énergique; rien qui ne se laisse gagner par un dévouement fidèle; pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amour, de votre amour, Anitta?
- Je ne sais pas, répondit-elle doucement, quoique avec une grande fermeté, mais je ne crois pas que l'amour puisse être gagné ni par des qualités supérieures, ni par des actions ou des sacrifices. L'amour nous est donné ou refusé, sans plus de motif dans un cas que dans l'autre. Il y a des puissances supérieures auxquelles nous sommes soumis sans pouvoir les approfondir.
- Alors vous ne me donnez aucune espérance?"
Anita resta muette. Le comte lui fit un profond salut et la quitta lentement; arrivé à la porte, il la regarda encore une fois. Elle lui tournait le dos et baisait son petit favori. Soltyk partit en poussant un soupir. Il s'était enfin déclaré, et elle l'avait repoussé. En pareil cas il eût haï ne autre femme; elle, il l'aimait encore plus; mais toute sa fierté, tout son orgueil farouche se cabrait à la pensée qu'un autre pourrait la posséder. Il était résolu à tuer quiconque se risquerait à lever le regard sur elle, et il était homme à exécuter cette résolution.
XXI
EFFET A DISTANCE
De même que la tête de Méduse, cela le tient immobile, d'une façon toute puissante. MICKIEWICZ.
Il y avait soirée de jeu au palais Oginski, et comme d'habitude quelques amis intimes seulement étaient invités. Tous étaient réunis dans le petit salon blanc et or, dont les rideaux d'un rouge mat et les meubles en style du premier Empire avaient quelque chose de pompeux et de guindé.
Le milieu de la salle, agréablement chauffée, était occupé par un billard autour duquel les jeunes dames et les jeunes messieurs causaient et riaient, tout en déployant leur adresse et leur grâce. Dans un coin, près de la cheminée, était une table de jeu; le whist habituel était installé; les joueurs étaient M. et Mme Oginski, le jésuite et un vieux conseiller d'Etat semblable à une momie de roi égyptien introduite dans un frac. Dans un autre coin silencieux, deux messieurs jouaient aux échecs, deux personnages assez décrépits, anciens cavaliers du temps du czar Nicolas.
Le comte Soltyk paraissait rêver; seulement l'objet de son rêve était vivant devant lui. Il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui; ses yeux ne quittaient pas Anitta, ses oreilles buvaient toute parole, tout son qui venait de ses lèvres. Elle ne pouvait ni prendre une attitude, ni faire un mouvement qu'il n'observât, soit que, la queue légèrement appuyée à l'épaule et la main droite sur la hanche, elle suivît des yeux les billes qui couraient; soit que, sa blanche main posée sur le tapis vert, elle se penchât sur la bande pour essayer un nouveau coup; soit que, passant un bras autour de la taille d'Henryka, elle appuyât sa jolie tête sur l'épaule de son amie. La moindre remarque qu'elle fît, sa respiration, le frou-frou de sa légère robe de soie suffisaient pour le mettre dans une sorte d'extase.
Enfin il sortit de son rêve. Une bille était sautée hors du billard. Anitta et Bellarew coururent tous les deux pour la rattraper. Il y eut un temps d'arrêt dans la partie. Henryka, par pur badinage et nullement par curiosité, se pencha vers Sessawine au-dessus du billard et le questionna d'un ton espiègle.
"Avec qui donc étiez-vous dernièrement à la promenade?
- Avec un monsieur? demanda Sessawine.
- Non, avec une dame.
- Avec ma tante?
- Oh! non! Avec une jeune et très jolie personne. Vous faites semblant de ne pas vous en souvenir, mais on vous a vu, vous avez beau le nier, cela ne vous sert à rien.
- Oui, Henryka m'en a parlé, dit Anitta avec malice; il paraît que vous avez des connaissances très intéressantes que vous nous cachez, monsieur Sessawine.
- Ah! je vois qui vous voulez dire, dit Sessawine, qui avait été un peu embarrassé; cette jeune dame, c'est Mlle Dragomira Maloutine.
- Une actrice?
- Au contraire, une dame de la meilleure famille. Sa mère est veuve et vit sur son domaine. Mlle Maloutine est depuis peu à Kiew, chez une vieille tante malade, à qui elle se consacre exclusivement.
- Et est-elle réellement si belle? demanda Anitta, Henryka me la décrivait comme une figure de roman.
- Mlle Maloutine ne me fait pas penser à une héroïne de roman, reprit Sessawine qui s'animait peu à peu, mais à une héroïne de tragédie. Elle a une grandeur calme, simple, je pourrais dire classique.
- Ah! vous piquez ma curiosité, dit Anitta, connaissez-vous cette merveille, cher comte?
- Non.
- Vous connaissez pourtant toutes les jolies femmes."
Le comte haussa les épaules en souriant.
"Dragomira est la créature la plus remarquable que j'aie rencontrée jusqu'à présent, continua Sessawine, souvent elle me fait l'effet de s'être échappée d'un conte ou d'une ancienne chronique.
- Alors elle n'a pas grand'chose de moderne, dit Henryka.
- Je vous demande pardon; c'est tout à fait la fille de notre temps, qui pèse les étoiles au trébuchet, comme le juif les ducats.
- Quant à cela, je ne comprends pas du tout, dit Anitta.
- Vous devriez faire la connaissance de Dragomira, reprit Sessawine, elle m'a fait assister à une scène… Rien que d'y penser j'en ai encore le frisson.
- Quelle scène? demanda Henryka.
- Oh! racontez-nous-la! dit Anitta.
- De qui est-il question? demanda Mme Oginska, devenue attentive comme les autres.
- D'une intéressante jeune dame que Sessawine connaît depuis peu.
- Une étudiante, sans doute.
- Non, une demoiselle noble, qui vit très retirée chez sa tante, Mlle Maloutine.
- La fille du colonel Maloutine?
- Oui, je crois.
- C'est une très bonne famille. Et quel roman y a-t-il avec la jeune fille?
- Il n'y a pas eu de roman, noble dame, répondit Sessawine, mais une aventure comme on en voit dans les légendes des saints.
- Alors dépêchez-vous donc de la raconter, dirent les jeunes dames du ton le plus pressant."
Sessawine décrivit simplement, sans exagération ni embellissement, la scène de la cage aux lions, telle qu'elle s'était gravée pour toujours dans sa mémoire. A plusieurs reprises, il fut interrompu par des cris d'étonnement, d'admiration; le comte Soltyk fut seul à ne donner aucun signe d'intérêt à ce récit. Assis à l'écart, les mains jointes, la tête penchée devant lui, le regard attaché au sol, il semblait à cent lieues de là, tandis qu'en réalité, il était très attentif, et écoutait à en perdre la respiration. Quand Sessawine eut fini il ne fit pas la moindre remarque, il ne dit pas un seul mot; mais de tous ceux qui avaient écouté avec un enthousiasme mêle de frisson, aucun n'avait éprouvé une impression qui pût seulement approcher de la sienne.
"C'est tout bonnement de l'enthousiasme pour cette belle Dragomira, dit Henryka à Sessawine pour le taquiner.
- Je ne m'en défends pas, répondit-il, mais je n'ai aucun motif de rougir de mon enthousiasme. Il est impossible de rester indifférent en présence de Dragomira. Jadewski lui aussi est enthousiaste de cette jeune fille."
Anita tressaillit et se détourna, elle se sentait rougir.
"Il faudra que nous fassions la connaissance de ce phénomène, s'écria Henryka.
- Moi aussi, dit Anitta, je serais bien curieuse de la voir.
- Ce n'est pas difficile, dit Oginski en se mêlant à la conversation, une jeune fille de bonne famille, irréprochable à tous égards…on lui envoie simplement une invitation.
- Mlle Maloutine est très sauvage, répondit Sessawine, mais si vous le désirez, je la préviendrai.
- Pourquoi tant de cérémonies? dit Mme Oginska. J'irai lui faire une visite avec Anitta, et je suis bien sûre de conquérir cette princesse de contes de fées pour notre cercle.
- Sans aucun doute, dit Sessawine, si vous y allez vous-même, Mlle Maloutine se tiendra pour très honorée."
Les jeunes dames et les messieurs retournèrent au billard, et la partie de whist fut reprise; mais la société ne retrouva plus sa tranquillité. On eût dit qu'i y avait là un hôte non invité, qu'on ne pouvait ni voir ni entendre, mais dont on sentait la présence, et qui vous observait et vous épiait. Une étrangère et hautaine figure se tenait près du billard, suivait à table les aimables jeunes couples et s'asseyait à côté d'eux comme une ombre menaçante.
Le comte Soltyk surtout subissait ce charme sinistre. Ce n'était pas la première fois qu'il faisait la curieuse expérience de l'effet que des créatures humaines peuvent produire à distance l'une sur l'autre; il avait déjà remarqué combien souvent on est touché et captivé par des personnes qu'on ne connaît que par ouï-dire, et dont on est séparé par le temps et par l'espace. Il connaissait ce magnétisme; il avait déjà maintes fois subi sa toute-puissance; même des personnes qui appartenaient à l'histoire, qui avaient vécu bien des siècles auparavant, avaient exercé sur lui ce pouvoir magique du fond de la tombe où elles n'étaient plus que poussière. Ainsi, une fois, il était devenu amoureux à en mourir de la reine Sémiramis. En ce moment, il était sous l'influence de Dragomira, qu'il n'avait jamais vue et qui n'avait peut-être jamais entendu parler de lui.
Ou bien s'occupait-elle de lui, sans qu'il s'en doutât, et le forçait-elle à enfermer ses pensées dans le cercle qu'elle traçait autour de lui.
Oui, elle le dominait; oui, elle l'entourait d'un filet magique, et, dans le lointain, sa figure semblait sortir d'un nuage d'argent, encore indécise et confuse, mais d'autant plus attrayante dans ce vague mystérieux.
Le rire sonore d'Anitta l'arracha de son rêve. Il la regarda tout surpris et se mit à sourire.
"Ce n'est, en vérité, qu'une délicieuse enfant, et rien de plus, pensa-t-il; ce qui convient autour d'elle, ce ne sont pas des lions, mais des serins."
Deux jours après, Sessawine arrivait précipitamment chez Dragomira.
"Les dames Oginski veulent absolument faire votre connaissance, s'écria-t-il, elles me suivent.
- Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Dragomira, sans être surprise le moins du monde.
- J'ai parlé de vous avec enthousiasme, et ce que j'ai dit a piqué leur curiosité."
Dragomira le menaça du doigt.
"Je vous en supplie, ne faites pas voir que leur visite ne vous surprend pas, dit Sessawine, et puis faites-vous bien prier, n'acceptez pas trop sans façons leur invitation. Ce n'est qu'à cette condition que vous jouerez dans cette maison-là le rôle qui vous appartient.
- Je suivrai votre conseil.
- Ah! encore une chose…
- Je dois me faire belle, pour ne pas être trop au-dessous de votre dithyrambe, n'est-ce pas?
- Vous avez deviné… c'est pourtant bien inutile, car vous êtes toujours belle.
- Alors adieu."
Il lui baisa la main et partit en toute hâte.
Dragomira resta un moment immobile au milieu de la chambre. Le premier pas vers le but était fait; elle avait une occasion merveilleuse de pénétrer dans cde monde que le comte Soltyk fréquentait, de le rencontrer, de lui passer le lacet autour du cou. Tout le reste dépendait d'elle, et elle ne manquerait pas à sa tâche.
Elle fit rapidement sa toilette, arrangea ses cheveux et se regarda ensuite dans la glace, sans coquetterie et sans orgueil, sérieuse comme un artiste qui contemple son oeuvre, ou comme le soldat qui examine son arme avant la bataille.
L'instant d'après, Barichar annonçait Mme Oginska et sa fille. Dragomira vint au devant d'elles avec un air de satisfaction modeste.
"Je suis très agréablement surprise de votre visite, dit-elle, je ne puis comprendre ce qui me vaut cet honneur."
Elle invita les dames à prendre place sur le sopha et s'assit elle-même à côté d'Anitta.
"Nous avons appris sur vous, ma chère demoiselle, tant de belles choses, si extraordinaires, dit Mme Oginska, que nous n'avons pu résister plus longtemps au désir de faire votre connaissance. Et je le vois bien, cette fois, la renommée n'a rien exagéré. Que vous êtes belle, mon enfant! C'est une vraie joie de vous regarder; et quelle intelligence, quel courage intrépide dans votre regard! Je n'ai pas de peine à croire que les lions vous obéissent; vous êtes vous-même une lionne. Oh! que votre mère doit être heureuse et fière!"
Pendant que sa mère parlait, Anitta dévorait des yeux Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul coup d'oeil elle avait mesuré le danger quelle pourrait faire courir à ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile d'arracher le comte Soltyk à cette enfant, mais elle se disait en même temps que la lutte pour conquérir Zésim serait une lutte à mort, et elle ne s'était pas sans inquiétude sur l'issue du combat.
Ce ne fut qu'au moment du départ, lorsqu'elles se tendirent la main, qu'elles se regardèrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassèrent.
Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa première question fut:
"Eh bien! comment est-elle?
- Etrange et intéressante au-delà de toute expression, répondit Mme Oginska.
- Elle est surtout réellement belle," dit Anitta.
Soltyk sourit ironiquement.
"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai pensé à vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple magnifique vous feriez!"
Mme Oginska lança à sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk continuait à sourire.
"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gêne d'enfant, mais j'ai idée que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un roman avec elle.
- Vous avez entendu qu'elle n'est propre qu'à être une héroïne de tragédie.
- Eh bien! soit, une tragédie."
XXII
LE REGARD DU TIGRE
Il est un désert sans bornes, désolé, nu, sans source, sans rose; seule, la Pyramide s'y dresse comme un dieu, mais il est solitaire, morne, gris et sans vie. ANASTASIUS GRUN.
Le comte Soltyk revenait du théâtre. Anitta avait assisté à l'Opéra avec sa mère, dans la loge qui était en face de lui. Il avait rendu visite à ces dames pendant l'entracte et les avait aidées à monter en voiture après la représentation. Puis il avait renvoyé son cocher et marchait à pied au milieu de la foule qui sortait du théâtre et se répandait dans différentes directions. Il était agité, inquiet; il éprouvait le besoin de se fatiguer et de s'exposer au froid pour se calmer. Quand il fut arrivé près de son palais, il rebroussa chemin et prit une rue de côté par où il descendit dans le quartier sombre et resserré situé le long du fleuve.
Il se trouva bientôt dans un fouillis de maisons étroites où il devint impossible de s'orienter, et il erra à tout hasard dans ce dédale de ruelles obscures éclairées seulement par quelques misérables lanternes. Il pressentait qu'il allait lui arriver une aventure; peut-être la cherchait-il; en tout cas, cet homme aux muscles et aux nerfs d'acier n'avait pas la moindre peur. Du reste, l'aventure ne se fit pas attendre longtemps.
Le silence de la nuit fut tout à coup interrompu par des jurons étouffés et de grossiers éclats de rire que dominait une sonore et fière voix de femme. Le comte se dirigea rapidement du côté du bruit. A la lueur tremblante d'une lanterne brisée, il vit dans un angle de la rue une femme de haute taille, entourée d'une bande de jeunes gens contre qui elle se défendait courageusement par ses paroles et par son attitude.
Au moment où Soltyk précipitait ses pas pour porter secours à la femme attaquée, celle-ci, d'un coup violent, étendit par terre un de ses agresseurs; et, pendant que les autres reculaient effrayés, elle dirigea sur eux un revolver.
"Celui qui approche, je le tue comme un chien," cria-t-elle d'une voix qui ne laissait rien à désirer en fait d'énergie.
Soltyk continua néanmoins à s'avancer vers elle et ôta son chapeau.
"Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes services. Vous avez besoin de secours à ce qu'il me semble.
- J'ai appris à me défendre moi-même, répondit-elle, pendant que ses grands yeux qui brillaient à travers son voile s'attachaient sur le comte avec un intérêt particulier. Toutefois j'accepte volontiers votre assistance. Donnez-moi le bras."
Cependant l'homme qui avait été renversé s'était relevé, et ses camarades revenaient à la charge contre la jeune femme et le comte.
"Voilà pourquoi elle faisait la bégueule, cria l'un de la bande, il paraît que notre coeur est déjà donné!
- Ou que le chevalier que nous avons trouvé tout à coup nous plaît mieux! ajouta un autre.
- Au moins nous aurons là quelqu'un qui pourra nous rendre des comptes, s'écria un troisième.
- Vous rendre des comptes? s'écria Soltyk, vous êtes bien heureux qu'on ne vous en demande pas. Au large, ou gare à mon poing!
- Allons-y!"
Le comte n'attendit pas un deuxième défi; il brandit sa canne, et après une mêlée de quelques instants, la route fut dégagée. Un des assaillants se blottissait dans la neige; un autre, dont le front saignait, s'appuyait à la maison. Les autres s'étaient enfuis épouvantés.
Soltyk offrit son bras à l'inconnue, et l'accompagna dans la direction qu'elle lui indiqua. Cette personne de haute taille, qui marchait à côté de lui avec une majesté pleine d'aisance, lui faisait une impression particulière, qui le surprenait et le charmait à la fois. Jamais, jusqu'à présent, il n'avait vu une femme réunir tant de véritable dignité, tant d'indépendance, tant d'assurance. De temps en temps il jetait un furtif et rapide regard sur son profil élégant et sur la riche chevelure blonde qui, de son petit bonnet d'astrakan, tombait jusque sur ses épaules.
A un moment, le regard calme de la jeune femme rencontra le sien; il éprouva une sensation tout à fait nouvelle pour lui; pour la première fois, une femme ne faisait naître en lui ni idée de passion, ni idée de plaisir; il lui semblait que c'était une compagne qu'il avait tout à coup rencontrée dans la tempête de la vie et dont il ne voulait plus se séparer.
A un coin de rue, l'étrangère s'arrêta, quitta le bras du comte, et lui tendit la main en le remerciant.
"N'avez-vous pas besoin de moi? demanda le comte d'un ton discret, pendant que ses yeux priaient avec éloquence.
- Je demeure tout près d'ici; je n'ai plus que quelques pas à faire; je puis m'en aller seule.
- Du moment que vous l'ordonnez, je n'ai qu'à me séparer de vous, répondit Soltyk; je vous avoue pourtant que je suis consterné à l'idée de ne plus vous revoir.
- Vous me reverrez.
- Puis-je vous demander?…
- Non, non, dit l'étrangère d'une voix nette et décidée, pour aujourd'hui contentez-vous de savoir que je suis une jeune fille d'honnête famille, qui, revenant de visiter une amie malade, a été attaquée par une bande de rôdeurs de nuit, et qui n'est pas indigne de votre protection, comte Soltyk.
- Vous me connaissez?
- Oui, que cela vous suffise. Vous entendrez bientôt parler de moi. Au revoir."
Soltyk ôta son chapeau, et elle disparut après lui avoir adressé un salut d'une distinction suprême. Il regarda du côté où elle était partie et se frappa le front.
"Etais-je donc aveugle? murmura-t-il, c'est elle, ce ne peut être qu'elle, l'étrange et audacieuse jeune fille dont Sessawine nous a parlé. Des femmes de ce genre ne sont pas nombreuses; c'est la première que j'aie rencontrée. Est-ce pour mon bonheur ou pour mon malheur?"
Il revint lentement chez lui et resta longtemps assis dans sa chambre à coucher, auprès de son feu qui s'éteignait peu à peu, et plongé dans d'étranges rêveries.
Le lendemain matin, il s'éveilla avec la pensée qu'il allait la revoir, et cette pensée l'accompagna au manège, au club, au dîner, et dans l'après-midi chez Oginski.
Quand il entra dans le salon, Dragomira y était.
La maîtresse de la maison les présenta l'un à l'autre, mais c'était précisément à ce moment du jour que les Polonais appellent l'heure grise, et où l'on aime à se trouver réunis et à causer sans lumière. Dans le petit salon régnait un crépuscule argenté; les lourds et sombres rideaux augmentaient encore l'obscurité. Le comte s'efforçait, mais en vain, de pénétrer avec ses yeux d'aigle le voile qui enveloppait Dragomira tout en laissant deviner de charmantes choses. Dragomira, d'ailleurs, était assise à côté d'Anitta, à une certaine distance de lui. Il ne parvint à distinguer que les contours de sa personne; mais en revanche, il entendait, de temps en temps, sa belle voix fière et musicale, et il l'écoutait comme dans un rêve. Il lui semblait retrouver le vague souvenir d'un ancien conte du temps de son enfance. Avait-il déjà entendu cette voix ou était-il le jouet d'une illusion?
Il respira quand le vieux valet de chambre entra doucement et posa la grande lampe sur la table. Le comte voyait maintenant parfaitement la belle jeune fille.
Dragomira avait une robe de velours noir sans ornement et garnie de dentelles blanches au bout des manches et autour du cou. Sa chevelure d'or, aux souples ondulations, simplement partagée par devant, était rassemblée par derrière en un gros noeud. La distinction paisible et la noble simplicité de cette toilette rendaient encore plus attrayante la tête déjà si remarquable de cette étrange jeune fille. Elle causait avec Anitta, et on la voyait presque de dos. Une seule fois, elle tourna lentement la tête vers le comte et le regarda de ses grands yeux bleus interrogateurs.
Le jésuite observait avec une inquiétude croissante l'effet que l'étrangère produisait sur Soltyk, et il vit avec contrariété le comte saisir la première occasion de s'approcher d'elle.
"Vous avez tenu parole, dit-il à voix basse.
- Je profite de votre présence, monsieur le comte, pour vous remercier de nouveau, répondit Dragomira, et elle lui tendit la main.
- Oh! combien je suis heureux de vous revoir!" murmura Soltyk.
Le P. Glinski s'approcha.
"Ecoutez, cher comte, dit-il, une épouvantable histoire qui est vraie et que je viens d'apprendre. Cet atroce événement s'est passé dans le pays de Kamieniec Podolski. On a trouvé là, dans un bois, une jeune femme à moitié carbonisée sur les restes d'un bûcher.
- Oh! c'est affreux! Et qui est-ce qui a commis cette horreur? s'écria-t-on de tous côtés.
- On soupçonne ces gens qu'on appelle les "dispensateurs du ciel" ou "paradisiaques" d'y avoir mis la main.
- Cette abominable secte? murmura Sessawine.
- Que savez-vous des doctrines et du culte de ces modernes assassins? demanda Mme Oginska.
- Peu de choses, mais un peu plus peut-être qu'on n'en sait d'habitude, dit le jésuite.
- Oh! racontez-le donc, dit Anitta.
- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'écria Henryka.
- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux que toute autre, s'entend à envelopper des ténèbres du mystère les horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni avec elle ni avec les misérables qui la composent. Jamais jusqu'à présent la police, malgré sa vigilance, n'est parvenue à livrer aux tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire.
- Peut-être tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk.
- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles de foi et leurs actes font penser aux étrangleurs de l'Inde. Comme ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui nous est infligé pour nos péchés antérieurs, et ils croient que ceux-là seuls vont à Dieu et obtiennent la félicité éternelle qui terminent cette existence par une mort accompagnée de souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pénitences cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans nom du martyre s'acquièrent des mérites particuliers. Cependant les âmes sauvées de cette façon ne suffisent pas aux dispensateurs du ciel. Il est une oeuvre particulièrement méritoire à leurs yeux: c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se laissent pas convertir à leur exécrable doctrine, et de les livrer au couteau de leurs prêtres; sinon, ils leur donnent la mort là où ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils une chasse perpétuelle aux âmes, pour avoir de nouvelles victimes. Dès qu'ils en ont pris une, ils l'entraînent dans une de leurs tanières cachées, et là, ils lui infligent une pénitence et des souffrances variées selon la mesure de ses péchés. Enfin arrive le jour où la victime est immolée solennellement par le prêtre, devant l'autel, en présence du crucifix.
- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine.
- Soyez sûr que je m'en tiens à la stricte vérité, répondit le jésuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus étrange que cela à vous raconter. De même que dans la plupart des sectes russes, la femme, chez les dispensateurs du ciel, est considérée comme un être plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal rôle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pénitente, qui cherche à regagner le ciel par le renoncement et les souffrances volontaires; la Pêcheuse d'âmes, qui attire les victimes dans le filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et qui immole au nom de Dieu ceux qui ont été voués à la mort. De ces trois espèces de femmes, la Pêcheuse d'âmes est la plus intéressante et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous nous doutions de sa mission, attendu que son ténébreux fanatisme se cache sous le masque d'une élégante dame du monde."
A ces dernières paroles, Anitta, cédant à un mouvement instinctif de peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors était restée calme et n'avait nullement paru s'intéresser à ce qui se disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'était le regard froid et sanguinaire d'un tigre.
Personne ne l'avait remarqué, personne excepté Anitta. Dragomira reprit alors son visage indifférent, impassible, où l'on cherchait en vain à lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard, et, sans être en état de se rendre compte de son impression, elle pensa à Zésim avec une angoisse profonde et un douloureux pressentiment.
XXIII
OU ALLONS-NOUS?
O femme, comment te comprendre? PAN THADDOEUS.
"Enfin!" s'écria Zésim, en entrant un soir chez Dragomira, qu'il trouva chez elle. Il jeta son bonnet sur un meuble, s'agenouilla devant elle, tel qu'il était, en manteau et l'épée au côté, et couvrit ses froides mains de baisers brûlants. "Ah! qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue! Peux-tu bien avoir le courage de me faire tant souffrir? Où étais-tu? Quels nouveaux amis as-tu trouvés qui te soient plus chers que moi?"
Dragomira sourit:
"Je crois qu'il y a bien un jour que nous ne nous sommes vus.
- Trois jours, Dragomira!
- Tu exagères.
- Trois jours, qui m'ont paru trois années, une éternité!
- J'avais une malade à soigner, répondit-elle, et de plus j'avais à rendre la visite que m'avaient faite Mme Oginska et sa fille.
- Tu les connais donc? Tu vas chez elles? Qu'est-ce que cela signifie? Qu'est-ce qu'elles te veulent?
- Rien, mon ami, et je ne suis pas non plus femme à me prêter à n'importe quoi. Doutes-tu de mon indépendance, de l'énergie de ma volonté?
- Pas le moins du monde, répondit Zésim, mais je me sens inquiet, je ne sais pas pourquoi. Tu as dû rencontrer Soltyk, là-bas?
- Sans doute.
- Et quelle impression t'a-t-il produite?
- A moi? pas la moindre; mais relève-toi; ma tante ou toute autre personne peut venir; il ne faut pas qu'on te voie ainsi?"
Zésim se releva, ôta son manteau, déboucla son épée et s'assit en face de Dragomira.
"Comme tu es belle!" murmurait-il.
En effet, un charme indescriptible émanait de toute la personne de Dragomira comme d'un paysage de printemps, où tout vit et va fleurir. Et elle avait bien aussi le printemps en elle; elle aimait pour la première fois, elle éprouvait ce sentiment tout nouveau pour elle, cette angoisse mystérieuse, ce vague désir qui rend si douloureusement heureux et prépare de si chères souffrances.
Le parfum lourd et engourdissant dont la chambre était remplie, la lumière indécise qui l'éclairait doucement contribuaient encore à troubler Zésim. La lueur verte de la lampe posée sur la table se mêlait aux reflets rouges du feu de la cheminée et colorait de nuances magiques et charmantes les riches coussins du divan, les rideaux et les tapis dont les fleurs fantastiques semblaient se dresser. Dragomira avait une longue robe blanche et une ceinture bleue; un ruban de même couleur retenait sur ses épaules ses chevaux blonds, à moitié dénoués.
A la pointe de ses pantoufles turques de velours bleu brillait un croissant qui avait été brodé par quelque esclave du harem.
"M'aimes-tu encore? demanda Zésim, après l'avoir longuement contemplée en silence.
- Oui, répondit-elle d'une voix qui venait du fond de l'âme et qui bannissait tout doute, je t'aime, je n'aime que toi, tu es le premier homme que j'aime, et tu seras le dernier.
- Oh! merci! murmura Zésim en lui baisant les mains; je puis donc espérer qu'un jour tu m'appartiendras, que tu me donneras ta main.
- Oui… un jour… mais pas si tôt, reprit-elle.
- A quoi songes-tu?
- Nous nous aimons, c'est un bonheur, mais c'est aussi un danger, dit Dragomira; pour se marier il faut plus que de l'amour, il faut être sur que l'on sera d'accord, que l'on pourra vivre ensemble.
- Tu as raison.
- Nous ne pouvons pas nous laisser entraîner les yeux fermés par nos sentiments, nos désirs, sans nous demander: où arriverons-nous à la fin?
- Où? Oui, cette question, la vie ne cesse de nous la poser sans jamais y répondre, dit Zésim; l'existence tout entière se résume en dernier lieu à se demander avec anxiété: "Où allons-nous?" Et la réponse définitive qui nous est faite quand nos yeux se sont fermés et que nous ne pouvons plus entendre la voix qui nous délivrerait de nos incertitudes, c'est… la tombe. Faut-il attendre si longtemps, Dragomira?
- Non, non, certes non."
Elle avait peur. Elle frissonnait encore lorsque Zésim l'entoura de son bras et l'attira à lui.
"Ne me touche pas, murmura-t-elle avec un nouvel effroi, je t'en prie."
Il la quitta et la considéra avec une surprise presque enfantine; il cherchait à lire dans ses yeux, mais en vain; il y avait comme un voile épais devant l'âme de Dragomira; il ne la comprenait pas; il se mettait l'esprit à la torture pour la deviner et n'y réussissait pas le moins du monde.
"J'ai un projet pour demain, dit-elle au bout de quelques moments de silence, veux-tu m'accompagner?
- Oui, certes, et où vas-tu?
- A Myschkow, à cheval.
- Par ce froid?
- Pourquoi pas?
- Comme tu voudras."
Cirilla entra et prépara le thé. On parla de choses indifférentes, du théâtre, de la politique, de la ménagerie et des étudiants de l'Université. Lorsque Zésim prit congé de Dragomira et qu'elle le reconduisit jusqu'à l'escalier, deux yeux se dirigèrent sur lui à travers l'obscurité, sans qu'il le remarquât, deux yeux qui épiaient et brillaient comme ceux d'un loup. Quand il se fut éloigné, la juive sortit de l'ombre où elle était cachée et suivit Dragomira dans sa chambre.
"Tu l'as vu?" demanda Dragomira.
Bassi fit signe que oui.
"Le reconnaîtrais-tu?
- Je le pense; un homme tel que lui ne s'oublie pas si facilement.
- Ecoute donc ce que je vais te dire, continua Dragomira. Je veux être instruite de tous les pas de cet homme, de tous, tu comprends bien! Tu l'observeras et tu le feras surveiller par tes gens.
- A tes ordres.
- Du reste, rien de nouveau?
- Si; dans le cas où vous verriez l'apôtre à Myschkow, dites-lui que le commissaire de police Bedrosseff est venu dans le cabaret et m'a fait subir un interrogatoire.
- A propos de quoi?
- Pour savoir si Pikturno venait chez moi, et s'il ne s'y était pas rencontré avec une dame étrangère.
- Et qu'as-u dit?
- Que j'avais très bien connu Pikturno et qu'il était devenu amoureux de moi à en perdre la tête; que, quant aux dames, il n'en venait pas généralement chez moi.
- Bien, mais c'est un avis d'être encore plus prudent à l'avenir.
- Je n'y manquerai pas, répondit Bassi, ma tête est en jeu aussi bien que la tienne. Bonne nuit.
- Bonne nuit."
Le lendemain, dans la matinée, à l'heure convenue, Zésim arrivait à cheval avec son domestique devant la maison de Dragomira. Une fenêtre s'ouvrit, un joli visage de jeune fille se pencha en souriant et disparut aussitôt. Quelques minutes après, Dragomira apparaissait en amazone de drap bleu. Elle avait sur sa robe une jaquette courte de même étoffe, garnie de fourrure noire. Elle était coiffée d'un bonnet rond en fourrure, d'où tombait un voile; elle avait des gants à revers et tenait une cravache. Elle regarda gaiement Zésim et lui tendit la main.
"Quelle belle journée!
- Oui, mais froide.
- Nous nous réchaufferons à cheval."
Barichar amena le cheval de Dragomira. Zésim descendit pour aider la jeune fille à se mettre en selle. Elle posa légèrement le pied dans sa main, et s'élança avec un mouvement de reine sur le dos du fier et ardent animal. Zésim l'imita et ils se mirent en route par les rues populeuses de la ville. Les deux jeune gens n'échangeaient que de rares paroles. Dragomira regardait curieusement autour d'elle; tout semblait lui faire plaisir, les brillants magasins, les gens en toilette, les paysans ivres et les juifs, à qui leurs noirs caftans donnaient l'air de corneilles sautillant dans la neige.
Quand ils furent en pleine campagne, Dragomira leva fièrement la tête et monta à Zésim avec une sorte de joie sauvage la vaste plaine de neige qui s'étendait devant leurs yeux et dont l'éclat éblouissant semblait formé du scintillement de millions de petites étoiles. Ils commencèrent alors à trotter, traversant les villages et les petits bois, longeant les grandes forêts au feuillage sombre, ainsi que le fleuve qui, semblable à un immense serpent aux écailles étincelantes, promenaient ses replis entre les saules rabougris, les tertres disséminés çà et là et les moulins solitaires.
Au loin, une brume grise se massait, et l'on voyait flotter des nuages blancs frangés par le soleil d'un or éblouissant.
Des corneilles fendaient les airs en bandes silencieuses ou se perchaient sur les arbres dépouillés de la route, guettant quelque proie.
Derrière les nuages brillait un disque rouge comme celui de la pleine lune, quand elle commence à apparaître au bord de l'horizon.
Dragomira et Zésim rencontrèrent un traîneau où se trouvait une paysanne. C'était un pauvre équipage, avec ses trois chevaux maigres et le jeune garçon qui les conduisait; mais la paysanne étendue sur la paille, avec sa tête brune de Romaine et sa peau de mouton aux broderies de couleurs variées, avait quelque chose d'une souveraine.
"C'est remarquable combien les femmes russes ont grand air, dit Zésim.
- Je dirais plutôt qu'elles ont une grande énergie, répondit Dragomira; la femme russe, au premier coup d'oeil, fait l'effet d'une odalisque; dans le fond, c'est toujours l'amazone scythe, qui ne connaît ni la crainte, ni la fatigue, non plus que la pitié, s'il le faut."
Quand ils arrivèrent à Myschkow ils remirent leurs chevaux au pas.
"Je reste ici jusqu'à ce soir, dit Dragomira; veux-tu m'attendre à l'auberge, jusqu'à ce que j'aie besoin de toi?
- A tes ordres."
Ils approchaient de l'ancien manoir. Dragomira arrêta tout à coup son cheval.
"Retourne maintenant sur tes pas, murmura-t-elle, laisse-moi seule."
Zésim aperçut dans le cour un homme vêtu d'une longe pelisse sombre, qui ressemblait à un rabbin. Il connaissait cet homme, c'était le même qui, une fois déjà, dans le jardin de Dragomira, lui avait produit une impression étrange, presque sinistre.
"Quel est cet homme qui t'attend? demanda-t-il.
- C'est un prêtre, répondit Dragomira, ne m'en demande pas plus; attends-moi à l'auberge. Adieu."
Pendant que Zésim se rendait à l'auberge, Dragomira descendait de cheval devant la porte de l'ancien manoir. Un vieillard vêtu comme un paysan l'attendait et prit son cheval. Elle entra dans le cour et s'approcha de l'apôtre.
"Tu as commandé, dit-elle, me voici.
- Je t'ai appelée pour que tu me fasses ton rapport, répondit le prêtre, entrons dans la maison, viens."
Il passa le premier, et elle le suivit, avec une soumission silencieuse.
La chambre où ils se trouvaient maintenant était vaste et confortable. Les meubles étaient restés à la place qu'ils avaient du temps de l'ancien propriétaire. Une lampe avec un abat-jour rouge, posée sur une table ente les deux fenêtres, n'éclairait que les objets les plus rapprochés, mais d'une lumière vive et nette. Dans le reste de la salle régnait une demi-obscurité mystérieuse.
L'apôtre s'était assis dans un fauteuil placé près d'une grande cheminée hollandaise. Son beau visage, légèrement coloré, se détachait avec une sorte de clarté sur le fond sombre des tentures; la pelisse noire qui dessinait mollement sa taille majestueuse ajoutait encore à cet effet. Ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A sa main brillait un anneau où était enchâssée une pierre rouge comme une goutte de sang.