LA PECHEUSE D'AMES (continued 4)
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Dragomira se tint debout devant lui et fit son rapport. Il écoutait avec calme et attention, et quand elle eut fini, il témoigna sa satisfaction par un signe de tête.
"Je ne comptais pas sur un si prompt résultat, dit-il; aussi devons-nous prendre les plus grandes précautions. N'as-tu pas encore une demande à me faire?
- Tu le devines, répondit Dragomira. Qu'est-ce qui pourrait échapper à ton regard? Tu vois jusqu'au fond de toute âme humaine.
- Tu veux te confesser à moi?"
Dragomira ne répondit rien, mais elle tomba à genoux et se mit à pleurer silencieusement.
XXIV
LA CONFESSION
Une puissance suprême a été accordée à la beauté; captivé par elle, l'homme abandonne la terre. SPENZER.
"Parle, qu'as-tu sur le coeur? demanda la prêtre avec indulgence, en posant sa main sur la tête de Dragomira.
- Je suis une grande pécheresse.
- Peut-être te trompes-tu. Nous ne pouvons rien contre la volonté de Dieu. Qu'est-ce qui t'afflige? Qu'est-ce qui te tourmente, jeune fille? Dis-le.
- J'aime!"
Cet aveu sortit comme un souffle des lèvres de Dragomira. La tête inclinée, les mains croisées sur la poitrine, elle était là, prosternée comme une criminelle qui attend sa condamnation à mort.
"Je le savais, répondit l'apôtre avec douceur, à un moment où tu ne t'en doutais pas toi-même.
- Ma faute est grande, murmura Dragomira; j'en ai pleinement conscience; juge-moi, châtie-moi; je le mérite, et j'expirerai mon péché de ma vie si tu l'ordonnes.
- Comment juger, quand il n'y a rien qui réclame le juge? répondit l'apôtre. Comment punir, quand il n'y a pas de mauvaise action? La volonté de Dieu arrive toujours et partout, et nous devons nous y soumettre. Il serait téméraire de vouloir pénétrer ses desseins. Tu n'as pas cherché cet amour comme une joie, un plaisir; il est venu sur toi, malgré toi, comme une fatalité. Tu as lutté contre lui, et il te prépare maintenant de la douleur et de l'angoisse. Un pareil amour peut-il être coupable? C'est Dieu qui te l'a donné; nous sommes incapables de connaître quelles voies veut suivre sa sagesse. Notre affaire, c'est d'obéir à ses décrets. Tu n'as pas péché, Dragomira, je t'absous.
- Je puis donc l'aimer? demanda Dragomira.
- Oui.
- Mais cela ne lui suffit pas, continua-t-elle; il veut que je lui donne ma main. Il me presse, il me tourmente; jusqu'à présent je l'ai tenu éloigné de moi par toutes sortes de motifs. Que dois-je faire s'il me demande une réponse définitive?
- Il n'y a aucune loi de notre sainte croyance qui t'interdise de devenir sa femme.
- Ne parle pas ainsi, réponds-moi, dit Dragomira d'un ton suppliant, décide. Dois-je céder à sa prière, oui ou non? Je ne ferai jamais rien sans ton approbation.
- Fais ce que ton coeur te pousse à faire; deviens sa femme, mais sauve son âme et la tienne, quand il sera temps.
- C'est ma volonté.
- Et remplis tes devoirs comme auparavant.
- Jamais je ne serai infidèle à notre doctrine, répondit Dragomira; jamais je ne manquerai à tes commandements, jamais à la mission qui m'est échue.
- Mais comment entends-tu concilier tes devoirs avec ceux que tu auras envers ton époux?
- En étant loyale envers lui.
- Veux-tu le convertir à notre croyance?
- J'espère y réussir
- En attendant garde ton secret fidèlement, comme tu l'as fait jusqu'ici.
- Je l'ai juré, dit Dragomira, et je teindrai mon serment. S'il m'aime, il doit se fier à moi sans réserve; il doit se laisser conduire par moi comme un aveugle. S'il ne veut pas m'accorder sa confiance pleine et entière, alors qu'il me quitte pendant qu'il en est encore temps; il vaut mieux que nos routes se séparent pour toujours.
- Oui, dit l'apôtre, je le vois, tu es animée de l'esprit de vérité et tu ne t'égareras pas. Dieu t'a bénie et t'a choisie pour une grande tâche. Tu obtiendras par là les joies éternelles du paradis et la communion des saints. Relève-toi."
Dragomira se releva.
"Il y a longtemps que je n'ai assisté au service divin, dit-elle au bout de quelques instants; quand pourrai-je de nouveau prier et faire pénitence avec nos frères et nos soeurs?
- J'y ai pensé, répondit l'apôtre, et je t'ai appelée un jour où nous implorons le pardon de nos péchés et où nous chantons les louanges de Dieu. Apprête-toi. On t'appellera quand le moment sera venu."
Dragomira quitta la salle et trouva dans le vestibule une vieille femme affable qui la conduisit dans une petite chambre et l'engagea à se mettre à son aise. Quelques instants après elle reparut, apportant de quoi manger et boire, ainsi que le vêtement avec lequel Dragomira devait venir devant l'autel.
Quand le jour commença à tomber, on entendit des claquements de fouets et des bruits de grelots. De sombres figures traversaient rapidement la cour; on marchait sans bruit dans les corridors de la maison, Enfin la vieille femme revint annoncer que tout était prêt.
Dragomira la suivit et entra dans une petite salle où se trouvaient une trentaine d'hommes et de femmes réunis, à genoux et en prière. Le milieu de la paroi principale était occupé par un autel tout simple, au-dessus duquel se dressait le crucifix.
Dragomira resta près de l'entrée, prosternée dans l'attitude du plus profond recueillement, jusqu'à ce que l'apôtre, accompagné de deux beaux jeunes garçons, apparût et montât les marches de l'autel.
Il se tourna alors vers la petite communauté et, dans un langage austère et majestueux, exhorta les fidèles à se repentir, à s'affliger et à faire pénitence. Tous les assistants avaient de longues robes grises serrées par des ceintures de corde. Le prêtre se retourna vers l'autel et commença à chanter un des psaumes de la pénitence; tous l'accompagnèrent à haute voix. Quelques-uns se frappaient la poitrine avec le poing, d'autres touchaient le plancher avec leur front. Enfin un vieillard d'une vigoureuse structure se leva pour aller s'étendre en forme de croix devant l'autel.
"Vous, mes frères et mes soeurs, s'écria-t-il, et toi, prêtre du Seigneur, aidez-moi à expier mes péchés, sauvez mon âme de Satan, sauvez mon âme de la perdition éternelle!"
Tous les autres se levèrent aussitôt pendant que l'apôtre descendait les marches de l'autel. Les deux jeunes garçons dépouillèrent les épaules du pénitent; le prêtre lui mit le pied sur le cou et marcha trois fois sur lui en disant:
"Que le Seigneur me pardonne ainsi qu'à toi et bénisse ton humilité!"
Puis l'un des jeunes garçons présenta uns discipline à l'apôtre qui en frappa trois fois le pénitent étendu à ses pieds, en lui disant trois fois:
"Accepte ces coups que ton Sauveur Jésus-Christ, le fils unique de Dieu, a reçus pour toi. Qu'il daigne, lui qui a pris sur lui les péchés du monde, prendre aussi sur lui tes péchés!"
Les autres l'imitèrent chacun à son tour.
Quand le pénitent se releva, un autre vint le remplacer et se prosterner devant l'autel. C'était un jeune homme au visage pâle et mystique, aux yeux égarés et brillants du feu de la fièvre.
"Couronnez-moi d'épines! s'écria-t-il, comme autrefois fut couronné mon Rédempteur! Frappez-moi au visage! Insultez-moi! Faites-moi souffrir tous les tourments que mon Sauveur a soufferts pour moi!"
Déjà deux hommes dénouaient leurs ceintures de corde pour lui lier les mains derrière le dos. Cela fait, une des jeunes filles approcha une couronne d'épines et la lui posa sur la tête en appuyant. Aussitôt une douzaine de mains continuèrent à l'enfoncer jusqu'à ce que le sang ruisselât sur le front du malheureux. Un troisième se fit attacher sur une croix de bois, et on lui donna un coup de lance dans le côté. Une vieille femme, sans pousser la moindre plainte, se fit tracer le signe du Christ aux pieds et aux mains avec un fer chaud. Peu à peu le pieux délire se calma; tous s'étaient silencieusement remis à genoux et priaient. L'apôtre retourna à l'autel, étendit les bras et dit: "Maintenant que chacun s'est repenti et a fait pénitence, réjouissons-nous de la grâce de Dieu et louons tous le Seigneur."
Il dépouilla rapidement sa robe de prêtre et apparut avec une longue tunique blanche comme celle des Chérubins. Tous se relevèrent en même temps, laissèrent tomber leur robe grise de pénitent et restèrent debout, vêtus de blanc comme le prêtre. Les jeunes filles se mirent des couronnes de fleurs et distribuèrent des branches d'arbres verts qui devaient servir de palmes.
Tous entonnèrent ensemble un cantique de louanges. Les jeunes filles jouaient des cymbales et du tambourin, et exécutèrent une espèce de danse devant l'autel.
Il faisait nuit quand Dragomira arrêta son cheval devant l'auberge. Elle frappa à la fenêtre avec sa cravache; Zésim se hâta de sortir et la salua, pendant que son domestique sellait leurs chevaux.
"Es-tu satisfaite du résultat de ta visite? demanda le jeune officier.
- Oui, et j'espère que toi aussi tu seras satisfait.
- Que dois-je entendre par là?
- Patiente un peu de temps encore et tu sauras tout."
Quand Zésim fut en selle, ils repartirent d'un bon trot pour la ville. Le domestique suivait à une certaine distance. A moitié chemin, Dragomira mit son cheval au pas, et Zésim fit comme elle.
"J'ai beaucoup de choses à te dire, commença-t-elle.
- Bonnes ou mauvaises?
- Cela dépend de toi, Zésim.
- Toujours de nouvelles énigmes.
- Non, cette fois je veux te parler ouvertement, comme jamais encore je ne l'ai fait. M'aimes-tu; Zésim?
- Tu le demandes encore?
- Et tu me veux pour femme?
- Oui.
- Alors, prends-moi, je suis à toi.
- A moi, Dragomira? Parles-tu sérieusement? s'écria-t-il. Quel bonheur! Je suis à peine y croire!
- Je consens à te suivre à l'autel, mais sous des conditions que tu es libre d'accepter ou de refuser.
- J'accepte toutes les conditions.
- Ecoute seulement. Te souviens-tu de ces esprits qui apparaissent souvent dans les vieux contes et les antiques ballades, dont on ne sait s'ils sont démons ou anges, et qui, en échange de certains services, vous promettent aide et protection? Si j'étais un être de cette espèce, t'abandonnerais-tu à ma conduite?
- Oui, car tu es mon bon ange.
- Je t'aime, Zésim, continua Dragomira; aussi je ne veux pas seulement te rendre heureux sur la terre, autant que je le pourrai, mais je veux encore sauver ton âme et t'aider à obtenir le ciel.
- Mais alors tu appartiens à une secte, comme je m'en étais douté.
- Si tu veux m'avoir pour femme, reprit Dragomira sans s'arrêter à son observation, il faut que tu suives la route que je te montrerai. Elle te conduira au bonheur, et, quand l'heure sonnera, à la rédemption, à la félicité éternelle.
- Je veux tout ce que tu veux, Dragomira."
Elle attacha sur lui un regard mystérieux, plein d'amour et de pitié, et resta silencieuse.
"Tu as encore quelque chose sur le coeur, dit Zésim au bout de quelques moments.
- Oui. Tu ne me tourmenteras pas avec des réflexions mesquines?
- Jamais, je te le jure!
- Tu ne… - Dragomira souriait - tu ne seras pas jaloux non plus?
- Jaloux? De qui?
- Du comte Soltyk, par exemple.
- Encore une énigme, mon beau sphinx.
- Ne m'interroge pas, dit Dragomira avec une majesté tranquille, je ne réclame ni ton amour, ni ta confiance; je suis capable de renoncer à tout. Si tu te défies de moi le moins du monde, va-t'en, il en est temps encore, je ne te retiens pas. Si tu m'aimes, si tu veux m'obtenir et me posséder, il faut que tu aies en moi une confiance aveugle. Tu peux encore choisir; ensuite, il sera trop tard, car alors j'exigerai ce qui dépend aujourd'hui de ta libre volonté. Pense bien à tout cela et ne te décide que quand tu y auras bien pensé.
- C'est tout décidé, répondit Zésim, rien au monde ne peut nous séparer."
Cette fois elle ne lui répondit pas, et ils continuèrent leur route en silence sous la voûte majestueuse du ciel étincelant d'étoiles.
XXV
LA VENUS DE GLACE
Je veux triompher de cet homme, ou je consens à n'avoir jamais eu d'intelligence. MORETO.
Le comte Soltyka avait invité la belle société de Kiew à une fête masquée qu'il donnait dans son palais. Tous les jeunes coeurs battaient joyeusement, mais les messieurs et les dames d'un âge plus avancé attendaient aussi la soirée avec impatience, car on savait qu'avec Soltyk on pouvait espérer non seulement une réception brillante et somptueuse, mais encore des inventions originales et même bizarres, et une série de surprises charmantes.
Il était à peu près huit heures du soir. Les premiers équipages arrivaient, et le comte Soltyk, en toilette parisienne irréprochable, avait donné les derniers ordres. Bientôt apparurent toutes les zones de la terre et toutes les saisons de l'année qui semblaient s'être réunies pour transformer les vastes et splendides salons du palais en un monde féerique.
Le comte, en haut du large escalier de marbre, recevait ses hôtes et laissait à un de ses parents, M. de Tarajewitsch, au P. Glinski et à son majordome, le soin de les conduire dans l'intérieur du palais. Les arrivants étaient littéralement éblouis, et l'admiration, le ravissement augmentaient à chaque pas.
Aussitôt qu'un des cosaques postés à l'entrée eut donné un signal convenu avec un sifflet d'argent, Soltyk descendit rapidement l'escalier pour recevoir la famille Oginska dans le vestibule, et l'introduire lui-même dans son monde enchanté. Dragomira était venue avec les Oginski; le comte la remercia avec quelques mots aimables et offrit ensuite le bras à madame Oginska. M. Oginski conduisait Dragomira; Anitta suivait avec Sessawine.
L'escalier était décoré de plantes magnifiques. On marchait sur de moelleux tapis de Perse, où des mains de fées semblaient avoir semé des fleurs; l'air, doucement chauffé, était rempli de lumière et de parfums.
Mme Oginska, en robe de velours noir et chargée de ses précieux bijoux de famille, était enveloppée d'une longue pelisse de zibeline. Anitta avait une splendide toilette parisienne, robe de crêpe bouton d'or, toute papillotante de fils d'or; queue de velours de la même couleur, doublée de satin jaune paille, relevée derrière par des épingles d'or; écharpe de moire jaune d'or garnie de franges d'or. Une nuée de petits colibris, au cou étincelant, semblaient voltiger sur la queue de la robe. Dans ses cheveux, Anitta avait de ces mêmes petits oiseaux avec une épingle de diamants. Une sortie de bal en peluche rouge rubis, garnie de renard bleu et de plumes de colibris qui brillaient comme des pierres précieuses, complétait cet ensemble ravissant.
Dragomira avait une robe de crêpe rose garnie de petites touffes de marabout rose. La queue de velours rose, doublée de satin de la même couleur, était toute couverte de bouquets de roses. Elle portait au cou un collier de sept rangs de perles magnifiques; Sa taille de déesse était enveloppée d'un manteau princier de satin rose richement doublé et garni d'hermine.
Quand les dames eurent ôté leurs manteaux, le comte Soltyk les conduisit par un vestibule orné de peintures et de sculptures dans une grande salle qui avait été transformée en un rêve de printemps. Les murs étaient tapissés de fraîche verdure et de fleurs, les colonnes métamorphosées en arbres fleuris. Au milieu de haies artificielles murmuraient des petites fontaines; des poissons aux écailles d'or et d'argent se jouaient gaiement dans les bassins, et, derrière les murailles de fleurs, le gazouillement d'une armée de petits oiseaux chanteurs se faisait entendre sans interruption. Un orchestre invisible jouait une polonaise de Chopin. A ces doux et mélancoliques accents, les dames et les messieurs, en élégante toilette, et les masques richement costumés, se promenaient, bavardaient et s'intriguaient.
La grande salle de bal était entourée de cinq salons plus petits, qui, par une disposition ingénieuse, figuraient les cinq parties du monde. Ceux qui voulaient fuir la foule et se retirer à l'écart y trouvaient de fort agréables abris. On traversait ensuite la salle à manger, garnie de tableaux de fruits et d'animaux, de bois de cerfs, de têtes de bêtes, d'armes et de tout l'attirail de la chasse. Un buffet gigantesque offrait les rafraîchissements et les friandises de tous les pays de la terre. On arrivait dans l'antichambre, où plusieurs domestiques attendaient avec les manteaux. Soltyk enveloppa soigneusement les dames de leurs molles et chaudes fourrures et les conduisit sur la terrasse. A leurs pieds s'étendait le vaste jardin où, par un contraste ravissant avec la grande salle de danse, se déployait une nouvelle merveille, une féerie d'hiver. Des deux côtés de la terrasse, deux ours blancs, empaillés et débout, étaient en faction et tenaient des torches dans leurs puissantes pattes.
Quand le comte et ses invités eurent descendu les marches recouvertes de fourrures d'ours, ils entrèrent dans une large allée d'arbres verts transformés en autant d'arbres de Noël. Sur chaque branche étaient plantées de petites bougies en porcelaine d'où jaillissaient des flammes de gaz. On s'avançait comme dans un bois féerique, à travers un océan de lumière, sur de molles peaux de rennes qui recouvraient la terre glacée. L'air, embaumé de senteurs résineuses, était rempli de légers nuages roses.
Au bout de l'allée s'étendait un étang considérable, dont les bords étaient également garnis de peaux. Sur sa brillant surface, solidement gelée, s'élevait un petit temple bâti en blocs de glace, comme le célèbre palais construit sur la Néwa du temps de la czarine Anne. Dans ce temple, sur un autel élevé, se dressait une Vénus de glace, couronnée de fleurs. Tout autour du temple allaient et venaient joyeusement les patineurs et deux traîneaux attelés, l'un de rennes, l'autre de grands chiens. Le premier était dirigé par un Esquimau, le second par un Kamtschadale. Un choeur de chanteurs, composé d'ours blancs installés dans une tribune de bois toute revêtue de branches de sapin, accompagnait de ses airs les plus agréables les ébats des masques sur la glace, pendant qu'un cordon de dauphins de glace, qui encadraient l'étang et vomissaient sans relâche du pétrole enflammé, éclairait ce tableau d'une lumière magique et faisait de temps en temps briller le petit temple comme un édifice de diamants aux mille feux.
Pendant que la musique et les voix aux joyeux éclats produisaient un aimable chaos, de petites huttes de Kamtschadales, construites en peaux, disséminées dans les fourrés voisins et agréablement chauffées, invitaient les couples amoureux à de paisibles et charmants rendez-vous.
Entouré, entraîné par les masques folâtres, le comte avait été séparé des Oginski. Il découvrir tout à coup Dragomira qui seule se trouvait aussi sur la rive de l'étang et promenait ses regards au loin sur la foule, comme si elle cherchait quelqu'un.
"Vous avez perdu votre cavalier, dit Soltyk en s'approchant d'elle, puis-je vous offrir mes services?"
Dragomira prit sans façon le bras du comte qui lui montra le temple en souriant.
"Votre image, dit-il à voix basse.
- En quoi?
- Vous aussi, vous êtes une Vénus de glace.
- Ah! cher comte, ne savez-vous pas combien la glace fond rapidement quand vient le printemps?
- Oui, certes, répondit Soltyk; mais ce printemps, dont la chaude haleine doit vous vaincre, où est-il?
- Je ne le connais que par ouï-dire, ce grand enchanteur auquel tout coeur doit céder, dit Dragomira avec un fin sourire.
- Et cet enchanteur, c'est l'amour?
- Oui.
- Mais vous n'êtes pas capable d'aimer.
- Je le crois presque moi-même.
- Vous n'avez pas de coeur.
- Si… mais un coeur de glace!
- Oh! si je pouvais l'échauffer? murmura Soltyk avec un regard d'où semblaient jaillir des flammes.
- Vous?"
Dragomira le regarda bien en face.
"Vous ne savez que vous jouer des femmes, et je ne suis pas un jouet."
Le comte se mordit les lèvres; au même moment Anitta approchait et la conversation prit fin. Dragomira prit le bras d'Anitta; puis toute les deux retournèrent dans l'antichambre pour ôter leurs fourrures et se perdirent ensuite dans le tourbillon des danseurs.
"Il sera à moi, se disait Dragomira, dès que je le voudrai; il ne me semble pas bien difficile à conquérir; mais il s'agit ici de quelque chose de plus; aussi la ruse et la prudence doivent donner la main à la coquetterie. La résistance paraît le séduire et lui troubler la tête plus que tout le reste. Pauvre comte! J'ai bien facilement l'avantage sur lui, puisque je n'éprouve rien pour lui."
Au milieu de ses réflexions, elle aperçut Zésim, qui était là, appuyé à une colonne. Il lui vint aussitôt une idée badine, et elle profita du moment où un danseur emmenait Anitta, pour se glisser comme un serpent, vite et sans faire aucun bruit, hors de la salle.
Dans le corridor, près des vestiaires, se trouvaient aussi quelques petits cabinets, disposés pour ceux qui voudraient se masquer pendant la fête. Dragomira fit signe à Barichar qui était avec les autres domestiques et gardait un grand panier. Mais au moment où elle allait entrer dans un de ces cabinets, deux bras souples l'enlacèrent presque tendrement et les yeux bleus d'Henryka la regardèrent avec un sourire malicieux.
"Enfin! Je vous tiens, s'écria l'aimable jeune fille, et maintenant vous ne m'échapperez pas.
- Si, répondit Dragomira en souriant, car j'ai une petite intrigue en tête, et vous ne voudriez certainement pas me gâter cet innocent plaisir.
- Vous vous masquez?
- Oui.
- Oh! je ne vous trahirai pas, continua Henryka, permettez-moi de vous accompagner et de vous aider."
Toutes les deux entrèrent dans le cabinet. Quand Barichar fut parti après avoir déposé son panier dans un coin, Henryka ferma la porte. Dragomira s'était assise devant la table de toilette et commença à ôter sa parure pendant qu'Henryka enlevait le contenu du panier avec des cris d'admiration enfantine. Quand ce fut fini, elle s'approcha de Dragomira, et, debout devant elle, se mit à la considérer avec un intérêt extraordinaire.
"Je ne sais ce qu'ont les gens, dit-elle, ils vous trouvent tous énigmatique; et Anitta pense même que vous avez quelque chose d'inquiétant. Moi, au contraire, je me sens une grande sympathie pour vous.
- Prenez garde, répondit Dragomira, vous découvrirez peut-être à la fin sous cette robe un corps de serpent ou une queue de poisson.
- Vous n'êtes pas non plus une créature ordinaire, continua Henryka; je sens qu'une puissance mystérieuse vous entoure, mais ce sentiment ne fait qu'augmenter encore l'attrait magique qui m'entraîne vers vous. Faites de moi votre alliée; je vous aimerai comme une soeur et je vous écouterai comme une écolière docile.
- Réellement?"
Dragomira tourna lentement la tête vers elle et la regarda d'un oeil interrogateur.
"Conduisez-moi, je vous suivrai comme une aveugle, sans peur et sans aucune réflexion, répondit Henryka.
- Nous verrons.
- Aujourd'hui, permettez-moi de vous aider.
- Pourquoi non? répondit tranquillement Dragomira, le premier pas dans la voie de la lumière éternelle que vous voyez devant vous par un pieux pressentiment, c'est l'humilité; servez-moi donc."
Henryka s'agenouilla devant Dragomira et lui baisa les mains, puis elle lui ôta ses chaussures et lui mit les pantoufles turques brodées d'or qu'elle avait tirées du panier. Dragomira se laissa faire avec la majestueuse indifférence d'une souveraine.
XXVI
SOUS LE MASQUE
On peut déraisonner sur un point et être sage pour tout le reste. WIELAND.
Quelques instants après, une sultane, habillée avec toute la magnificence de l'Orient entrait dans la salle.
Grande et d'une taille élancée, elle s'avançait avec dignité. Elle était chaussée de babouches de velours rouge brodées d'or, et avait un large pantalon et une jupe courte de satin jaune sur laquelle tombait un long caftan de soie bleu-clair, brodé d'argent et garni d'hermine. Ce caftan laissait voir une veste ouverte de velours rouge; la poitrine couverte de colliers de corail, de perles et de sequins apparaissait à travers une gaze d'argent. La tête fière de la sultane était couronnée d'un petit turban tout garni de pierreries. Au lieu de masque elle avait un voile épais de harem, au travers duquel on ne pouvait distinguer que de grands yeux bleus et froids, au regard dominateur.
Une troupe de messieurs s'était attachée aux pas de la nouvelle arrivée. Plus d'un se risqua à lui chuchoter à l'oreille quelque compliment; mais elle semblait insensible à toutes les tentatives que l'on faisait pour attirer son attention.
Elle promena longtemps ses regards pénétrants par toute la salle, jusqu'à ce qu'elle eût découvert celui quelle cherchait. Il venait d'aller au buffet, sans intention, comme un automate inconscient que fait marcher un mouvement d'horlogerie. Les domestiques lui offraient divers rafraîchissements; il secouait la tête et était sur le point de s'en aller, lorsque la sultane entra et lui posa sa pette main sur l'épaule.
"Je te salue, Zésim Jadewski, dit-elle, pourquoi donc baisses-tu ainsi la tête, aujourd'hui?
- Je n'ai guère de motifs d'être joyeux.
- Il y a bien des moyens de chasser les soucis, en voici justement un des meilleurs."
La belle sultane prit un verre de vin sur le buffet, y trempa ses lèvres et le présenta à Zésim.
"Que me donnes-tu? Un doux poison, un philtre?
- J'arriverais trop tard.
- A ta santé!"
Zésim vida le verre.
"Maintenant, un deuxième moyen.
- Lequel?
- Fais-moi la cour.
- je n'en aurais pas le talent.
- Parce que tu aimes?
- Peut-être.
- Il y a ici deux dames à qui tu as donné ton coeur. A laquelle appartient-il maintenant?
- Tu me questionnes comme un inquisiteur."
La sultane se mit à rire, tout doucement, mais ce rire argentin suffit à la trahir.
"Maintenant je te connais."
Elle rit de nouveau.
"Tu es Dragomira."
Une petite main saisit rapidement la sienne et un souffle doux et tiède effleura sa joue.
"Ne me trahis pas; on nous observe; le comte Soltyk est là; je veux lui parler et lui faire peur."
En effet, le comte se tenait à l'entrée, et ses yeux sombres, pleins d'une flamme diabolique, étaient arrêtés sur la belle personne, qui murmurait coquettement à l'oreille de Zésim. L'envie et la jalousie bouleversaient le coeur de Soltyk et faisaient bouillonner son sang indomptable. En même temps, d'autres yeux se dirigeaient vers le couple occupé à chuchoter, mais ceux-là étaient timides, tristes et pleins d'angoisse. C'était Anitta qui avait aussi reconnu Dragomira et qui tremblait pour son bien-aimé.
La sultane avait déjà congédié Zésim et se préparait à aller trouver Soltyk, lorsque le jésuite la prévint et entraîna rapidement le comte avec lui.
"Qu'avez-vous? demanda Soltyk.
- Il faut que je vous avertisse, lui dit tout bas le P. Glinski; la sultane est Mlle Maloutine. Avez-vous vu comme elle échangeait avec ce jeune officier des poignées de main et des paroles tout à fait tendres?
- Après, après?
- Vous êtes au moment de tomber dans les filets d'une coquette.
- Cette fois votre connaissance des hommes fait fausse route, reprit le comte d'un ton railleur, elle est au contraire froide comme glace.
- Mais je sais que Jadewski va chez elle.
- Sessawine aussi.
- Et elle se joue de tout le monde.
- Tant mieux.
- Il n'y a pas moyen de vous sauver, je le vois.
- Si les abîmes de l'enfer étaient aussi beaux que cette Dragomira, cher Père, le ciel resterait vide et vous-même finiriez par rendre votre âme au diable."
Soltyk le quitta en riant et se mit aussitôt à la recherche de la sultane qui avait brusquement disparu dans le tourbillon des masques. Il la trouva à l'entrée de la petite salle qui figurait l'Asie. Elle semblait l'attendre.
"C'est ici ton empire, dit-il en s'inclinant devant elle; ton esclave peut-il entrer avec toi?"
Il releva la portière et la suivit dans le petit salon décoré avec toute la somptuosité de l'Orient.
Des tentures persanes d'une rare magnificence, brodées d'or et d'argent, tombaient en plis larges et lourds et figuraient les parois, le plafond, les fenêtres et les portes d'un pavillon dont le sommet était formé par un croissant d'or constellé de pierreries. Le sol de cette mystérieuse retraite était couvert d'un tissu de l'Inde, blanc et souple comme du duvet; le pied s'y enfonçait comme dans la neige nouvellement tombée. Une seule lampe, à globe rouge, était suspendue au plafond comme un rubis lumineux d'une grosseur fabuleuse. Cà et là étaient des coussins qui invitaient au repos, à la rêverie, à l'amour. Un parfum étrange et subtil embaumait l'air et troublait les sens comme une caresse.
Dragomira s'assit sur le divan placé au milieu du pavillon aux couleurs chatoyantes. Elle était sur une peau de panthère, et ses pieds reposaient sur la tête majestueuse d'un tigre.
Le comte restait debout devant elle, dans toute l'ardente extase de la passion.
"Vous m'avez attendu? dit-il enfin.
- Oui.
- Vous savez que j'ai quelque chose à vous dire?
- Oui.
- Et vous êtes disposée à m'entendre?
- Oui.
- Je vous remercie. Vous me rendez le courage qui commençait à me manquer.
- Il faut donc du courage pour causer avec une jeune fille?
- Avec vous, oui, Dragomira.
- Dragomira? moi? vous vous trompez.
- Comment! me tromper? interrompit le comte Soltyk; qui pourrait jamais vous avoir vue et ne pas vous reconnaître entre mille? Qui pourrait avoir vu le regard de vos yeux et l'oublier? Qui pourrait ne pas le découvrir, même sous le masque? Oui, c'est vous, Dragomira, vous, avec toute votre puissance, votre froideur, votre cruauté!
- Moi, cruelle? parce que je ne vous crois pas? Je ne suis pas cruelle; je suis un peu prudente, voilà tout.
- Qu'avez-vous contre moi?
- Rien.
- En ce moment, vous ne dites pas la vérité.
- Si; je ne puis pas dire que quoi que [ce] soit me déplaise en vous.
- Oui, mais vous vous défiez de moi."
Un léger sourire fut la réponse de Dragomira.
"Et pourquoi vous défiez-vous de moi?
- Ah! l'innocent! Avez-vous oublié ce que vous avez fait? La liste des péchés de Don Juan à côté de la vôtre est la confession d'un écolier."
Soltyk sourit.
"Je connais ma réputation, dit-il, mais je vous donne ma parole d'honneur que la renommée a bien exagéré.
- Bien; mais en ôtant ce qu'il y a de trop, dit Dragomira, je crois qu'il en reste encore assez pour rendre votre canonisation invraisemblable.
- Je ne suis pas un saint; je n'ai jamais prétendu à cette gloire.
- Mais faut-il être le contraire?
- Que suis-je donc?
- Un scélérat, répondit Dragomira. Vous aimez Anitta et vous me faites la cour.
- On veut me marier avec Mlle Oginska, voilà tout.
- Tactique de jésuite. On veut unir deux familles puissantes et faire de vous un instrument politique.
- Vous pouvez bien avoir raison, murmura Soltyk, surpris au plus haut point de cette remarque, mais je ne suis pas bon à faire un instrument.
- Alors vous n'aimez pas Anitta?
- Non."
Le comte était encore debout devant Dragomira; il s'assit alors sur un divan, auprès d'elle, de façon à avoir un genou en terre, et il lui saisit les mains en lui disant:
"Je vous aime!"
Dragomira rit de nouveau.
"Vous pouvez rire, je vous aime pourtant, et je vous jure que vous êtes la première que j'aime. Jusqu'à présent je n'ai connu que des fantaisies passagères, parfois un court enivrement, mais mon coeur était libre, et surtout ma tête. Ce que j'éprouve en face de vous, je le ressens pour la première fois. Je ne suis pas exalté, je ne suis pas amoureux, je ne suis pas du tout ivre de votre beauté. J'ai le sentiment que vous avez été créée pour moi, que votre âme est de la même essence que la mienne, que la vie sans vous n'a aucune valeur, et que la vie à côté de vous serait le paradis. Si ce n'est pas là de l'amour qu'est-ce donc?"
Pendant qu'il parlait, les yeux de Dragomira s'attachaient sur son beau et mâle visage.
"Pauvre comte! dit-elle en relevant lentement la manche de son caftan, mais, en vérité, je commence à croire que vous m'aimez.
- Et vous me plaignez, s'écria Soltyk avec animation, parce que vous ne pouvez pas répondre à cet amour.
- Je ne vous aime pas…
- Parce qu'un autre possède votre coeur?
- Quelle impatience! Ne m'interrompez pas.
- Alors, je vous demande en grâce…
- Je ne vous aime pas, mais mon coeur est encore libre; essayez de le conquérir. De tous ceux qui y prétendent vous êtes le seul qui ne me déplaise pas."
Elle avait détaché une petite chaîne d'or qui entourait son beau bras et elle jouait avec.
"Vous me permettez donc d'espérer?
- Oui.
- Oh! que je suis heureux!"
Le comte avait saisi ses mains et les couvrait de baisers. Elle le laissa faire pendant quelque temps, puis elle retira une de ses mains et lui passa la petite chaîne autour du bras.
"Que faites-vous? Voulez-vous faire de moi votre chevalier?
- Non, mon esclave. Vous voyez bien que je vous mets à la chaîne."
Cependant un domino rose s'était approché de Zésim.
"Quoi! seul! lui dit-il; où est l'enchanteresse qui t'a mis dans ses fers?
- De qui parles-tu? Je suis encore libre, répliqua Zésim.
- N'essaye pas de me tromper, tu n'y réussirais pas, continua le domino; il n'y a déjà pas si longtemps, tu as juré à une autre que tu l'aimais. L'aurais-tu si vite oubliée, si un nouvel astre ne s'était pas levé sur ta vie?
- Qui es-tu?… Zésim parcourut du regard cette taille élancée, saisit les mains de l'inconnue, qui tressaillit, et les retint fortement en cherchant à lire dans ses yeux sombres.
- Non, ce n'est pas possible, murmura-t-elle enfin; je me suis trompé.
- Lâche-moi, dit le domino en suppliant.
- Pas encore; j'ai une autre question à t'adresser.
- Eh bien?
- Qui t'a envoyée?
- Personne.
- Alors, dans quelle intention viens-tu?
- Pour t'avertir. Un danger te menace.
- Un danger?… De la part de qui?
- De la part de celle que tu aimes.
- Si tu veux que je te crois, dit Zésim ému, dis m'en davantage, dis-moi tout ce que tu sais."
Les yeux sombres se reposèrent un instant sur lui avec une expression presque douloureuse.
"Soit, mais ce n'est pas ici le lieu. Tu entendras bientôt parler de moi."
Les mains tremblantes se dégagèrent d'un mouvement énergique, et le domino à la taille élancée comme celle d'une jeune fille disparut rapidement au milieu du tourbillon de la fête.