LA PECHEUSE D'AMES (continued 2)
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"Si belle et si impitoyable! lui murmura le jeune homme, une déesse d'amour en glace!"
Dragomira ne fit pas attention à ces paroles et continua son chemin. Mais cette fois elle allait beaucoup plus lentement et se sentait rassurée: elle savait que la poursuite ne s'adressait qu'à sa beauté, et comme elle était assez brave pour se défendre contre une armée d'adorateurs indiscrets, elle se dit qu'elle n'avait rien à craindre et reprit la direction de Podal.
Le jeune homme la suivit jusqu'à sa maison et, quand elle sonna, attendit respectueusement à une certaine distance qu'on lui eût ouvert la porte et qu'elle eût disparu.
Quand elle fut arrivée au premier étage, Dragomira défendit à la vieille d'apporter de la lumière et s'avança avec précaution à la fenêtre. Le galant enthousiaste était encore dans la rue, comme s'il soupirait toujours après sa divinité. Dragomira haussa dédaigneusement les épaules.
"Va, rêve, murmura-t-elle, rêve doucement; le réveil n'en sera que plus terrible."
IX
LE COMTE SOLTYK
Plus un homme est haut, plus il est sous l'influence des démons. GOETHE.
Le doux soleil d'une sereine et froide journée d'octobre éclairait le somptueux palais du comte Soltyk. C'était une étrange et fantastique construction, devenue un petit monde à travers le cours des années. Les styles et les matériaux les plus divers s'y trouvaient mélangés et confondus; sur des murs cyclopéens se dressait un château de vieux voïvode polonais, et un hermitage baroque, rococo, était accolé à un splendide édifice byzantin.
Dans une vaste salle ornée de statues et de tableaux, un grand nombre de personnes des conditions les plus diverses attendaient le moment où le comte voudrait bien les recevoir. C'était à cette heure-là, en effet, qu'il donnait audience, comme un monarque. Tous le craignaient; ils venaient cependant mendier sa protection et cherchaient à savoir, par le vieux valet de chambre, si le comte se trouvait bien disposé.
Il était assis dans son cabinet de travail et parcourait les lettres qui venaient d'arriver. Il offrait l'image d'un jeune sultan, beau et despote. Sa tête, encadrée d'une chevelure noire et d'une barbe coupée court, faisait penser aux plus belles oeuvres des artistes grecs. Son visage au teint blanc était délicatement coloré. Ses yeux sombres avaient une expression d'ardeur et d'orgueil, de force et d'audace; leur mystérieux regard semblait à la fois épier et menacer. Sa taille élancée ne dépassait que de peu la moyenne; mais ce corps, avec ses muscles de gladiateur romain d'une beauté divine, avait les proportions irréprochables d'un Bacchus grec. Il était chaussé de bottes de maroquin rouge, avait une longue robe de chambre de satin jaune doublée et bordée de fourrure, et portait un fez sur la tête.
Il jeta ses lettres de côté et sonna. Aussitôt apparut un jeune cosaque qui apportait le café sur un plateau d'argent. Le pauvre diable tremblait de peur devant le froid regard de tigre de son maître; et, dans sa peur mortelle de ne commettre aucune bévue, il laissa tomber la tasse de porcelaine ancienne, ornée du portrait de Stanislas Auguste. Elle se brisa avec bruit. Un instant il resta immobile, comme paralysé. Puis il se précipita à genoux devant le comte.
"Pardon! Excellence, pardon! Je ne l'ai pas fait exprès!" dit-il, en levant des mains suppliantes.
Le comte le regarda.
"Ne savais-tu pas que cette tasse me vient de a grand'mère?
- Pitié, seigneur! dit le cosaque en gémissant.
- Une autre fois, fais un peu plus attention, murmura le comte; et maintenant, décampe, fils de chien!"
Un vigoureux coup de pied suivit ces paroles, puis le malheureux se leva rapidement et disparut.
Quand le vieux valet de chambre lui eut apporté une autre tasse et allumé son tchibouck, il demanda quels gens étaient là.
"Quelques juifs, le régisseur de Chomtschin, Brodezki, le joueur de violon, quelques paysans…
- Fais-les entrer dans l'ordre où ils sont venus; seulement, si le commissaire de police arrivait, introduis-le tout de suite."
Le comte n'eut pas à attendre. La porte était à peine entr'ouverte que quatre juifs se précipitèrent dans le cabinet et s'avancèrent avec force révérences, à la façon de magots chinois.
"Que voulez-vous? demanda le comte en souriant.
- Je suis Wolf Leiser Rosenstrauch; avec la permission du gracieux seigneur comte, voici mon beau-père; voici mon beau-frère; et voilà mon frère. Il y a encore ma belle-mère, ma soeur et ma femme avec mes sept enfants, tous vivants.
- Et que demandez-vous?
- La faveur de tenir le cabaret sur le domaine de Popaka, du gracieux seigneur comte, et alors j'ose…
- C'est bon, je te connais, Wolf Rosenstrauch; tu es un homme rangé; tu auras ton cabaret.
- Que Dieu vous bénisse, seigneur comte, vous et vos enfants et vos petits-enfants…
- Attends un peu, sinon tu n'auras pas le cabaret.
- Que devons-nous faire, Excellence?
- Vous allez à l'instant me danser ici un quadrille.
- Miséricorde! danser sans musique!"
Le comte sonna et donna l'ordre de faire venir le cocher avec son violon. Quand il fut arrivé et qu'il eut accordé son pauvre instrument, il se mit à râcler dessus quelque chose qui ressemblait à une contredanse; et les quatre juifs, dans leurs longs caftans, commencèrent à danser et à sauter çà et là comme des cabris, pendant que le comte repaissait ses yeux de ce spectacle extravagant, et de temps en temps éclatait de rire avec la joie bruyante d'un enfant.
Quand les juifs furent partis, non sans s'être encore confondus en remerciements enthousiastes, le régisseur de Chomtschin entra. Il était pâle et embarrassé, car c'était le comte qui l'avait mandé, et cela ne présageait rien de bon.
"J'en apprends de belles sur votre compte, dit Soltyk en s'enfonçant avec une tranquillité nonchalante dans la molle fourrure de sa robe de chambre. Voilà que vous jouez déjà au maître dans mon château. Qui vous a ordonné de renvoyer le concierge?
- C'était un ivrogne, seigneur comte, et alors je croyais…
- Vous n'avez pas à croire, mais à obéir. Je ne me rappelle pas non plus vous avoir commandé de faire bâtir une nouvelle grange.
- L'ancienne avait brûlé, seigneur comte.
- Vous auriez dû m'en informer. Vous avez aussi fait abattre cent chênes…
- Les chênes… je croyais… c'est qu'ils nous ont été bien payés.
- Je vois que vous n'avez plus ce qu'il faut pour être un serviteur, conclut Soltyk, et par conséquent je vous renvoie.
- Pour l'amour de Dieu, seigneur comte, dit le régisseur d'une voix suppliante, ne me jetez pas tout de suite dans la rue avec ma femme et mon enfant!
- C'est décidé. Allez-vous-en!
- Je n'aurai plus qu'à me brûler la cervelle; seigneur comte, ayez pitié de moi; punissez-moi, mais ne m'ôtez pas mon pain.
- Vous punir? Et comment? dit Soltyk. Que je fasse un exemple, et j'aurai immédiatement les juges sur le dos.
- Je ne me plaindrai pas, je me soumets à tout; seulement gardez-moi à votre service, seigneur comte."
Soltyk sourit.
"Vous vous promenez aussi en voiture à quatre chevaux, d'après ce que l'on me dit, et votre femme se fait venir des voitures et des chapeaux de Paris. Comment tout cela peut-il se faire, sans que je sois volé? Pour vous punir et en même temps vous réapprendre l'humilité, je vais faire de vous mon chien de garde."
Soltyk sonna.
"Le monsieur que voici, dit-il au valet de chambre, va se rendre à la cabane du chien et prendre as chaîne. On ne le lâchera qu'à la tombée de la nuit."
Puis, se tournant vers le régisseur:
"Vous avez bien une montre?
- Pour vous servir.
- Eh bien! toutes les dix minutes, vous aboierez, et fort! Est-ce compris?
- Parfaitement, seigneur comte."
Soltyk le congédia d'un signe de tête et le malheureux régisseur, presque anéanti de confusion et de honte, se glissa humblement du côté de la porte.
En cet instant, le commissaire de police Bedrosseff arriva et fut aussitôt introduit.
Le comte se leva et lui tendit la main.
"Quelles nouvelles?
- Tout va bien, mais cela a coûté cher."
Le comte respira. C'était une fort mauvaise affaire dans laquelle l'avait entraîné son tempérament de Néron, et Bedrosseff pouvait bien lui apparaître comme un ange sauveur. Le curé d'une paroisse située sur un des domaines du comte s'était refusé à enterrer un suicidé dans le cimetière. Soltyk avait alors juré de le faire enterrer lui-même, et il était homme à tenir son serment. Par son ordre, la pauvre curé fut saisi et mis dans une bière; le couvercle fut cloué, la bière descendue dans la fosse et recouverte d'une mince couche de terre. D'ailleurs, cette bouffonnerie barbare n'était pas allée plus loin; le comte avait fait retirer bien vite de la fosse et de la bière le malheureux enterré vivant. Mais il avait été saisi d'une fièvre chaude et il était mort au bout de quelques jours des suites de cette affreuse plaisanterie. Bedrosseff avait heureusement étouffé cette fatale affaire, et le grand seigneur l'avait richement récompensé de ses bons offices.
Le comte écouta encore les plaintes de quelques paysans, administra sans façon un soufflet au jeune violoniste Brodezki, qu'il faisait instruire à ses frais et qui avait fait quelques dettes à l'étourderie; puis l'audience fut finie. Alors, comme tous les autres jours, vint son ancien précepteur, le père jésuite Glinski. Il aimait toujours à causer avec le comte et parfois aussi jouait une partie d'échecs ou de tric-trac. Le Père était le seul homme qui possédât quelque influence sur Soltyk, peut-être parce qu'il ne le laissait jamais voir.
"Bonjour, mon révérend père, dit le comte en saluant le jésuite; qu'y a-t-il de nouveau?
- Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est qu'Anitta Oginski est revenue chez ses parents."
Le comte haussa les épaules avec un air de dédain très marqué.
"Mon cher comte, vous jugez trop vite, continua Glinski, cette Anitta, qui sautille maintenant dans le palais Oginski, joyeuse comme un rayon de soleil, vous ne la connaissez pas, mais pas du tout. C'est une créature qui semble être sortie tout d'un coup d'une fleur ou tombée d'une étoile; elle est accomplie à tous égards. Voyez la jeune fille; vous me contredirez après.
- Après tout, c'st possible. Elle promettait de devenir jolie.
- C'est aujourd'hui la plus belle personne de notre noblesse, dit Glinski, et elle est si brillamment douée du côté de l'esprit et du coeur, que, si j'étais le comte Soltyk, c'est elle et non pas une autre qui serait ma femme.
- Vous voulez me marier?
- Je ne m'en cache pas, répondit le jésuite, vous le savez, mon cher comte, et je sais tout aussi bien que vous ne suivrez jamais mon conseil, et n'en ferez qu'à votre tête. Mais je n'en désire pas moins vous voir prendre femme, et cesser définitivement cette existence sauvage.
- Et pourquoi?
- Pourquoi? dit le jésuite, parce que je vous aime, et parce que j'ai comme un pressentiment que tout cela finira mal.
- Croyez-vous qu'une telle perspective me fasse peur? dit Soltyk en redressant sa tête avec un inimitable mouvement d'orgueil, pendant que sa splendide fourrure craquetait tout autour de lui: je ne veux pas vieillir, et ne je veux pas finir comme tous ces individus à la douzaine. Ce que j'aimerais au-dessus de tout, ce serait de monter au ciel dans un océan de flammes, comme Sardanapale. La vie n'a de valeur que quand on la méprise, quand on montre le poing au monde et qu'on foule les hommes sous les pieds. Et combien dure toute cette comédie? Est-ce encore la peine de vivre, quand le pouls s'affaiblit et que les cheveux blanchissent? Merci bien pour ces jours ridicules de grand-père, pour toute cette félicité bourgeoise! J'aurais dû naître sur un trône, voir le monde à mes pieds, régner que des millions d'esclaves, prêts sur un signe de moi à lever la main ou à courir à la mort. J'aurais alors accompli de grandes choses, dignes peut-être de l'immortalité; tandis que je suis emprisonné dans un cercle qui m'étouffe, dans une vie qui m'ennuie. Je me fais l'effet d'un lion qui rêve de bondir à travers les déserts, et qui est enfermé dans une cage, où il a tout juste la place de s'étendre.
- Il y a encore bien assez de bonnes choses et de grandes choses à faire, répondit le jésuite au bout d'un instant, et puis vous avez des devoirs. Votre nom doit-il disparaître, votre famille doit-elle s'éteindre avec vous?"
Soltyk s'absorba dans ses réflexions.
"Une femme n'est pas en état de remplir ma vie, dit-il enfin, c'est une fleur que je cueille et que je jette ensuite et voilà tout… Mais je verrai Anitta; pourquoi pas? Je ne risque rien.
- Assurément, vous avez tout à fait raison, dit doucement le jésuite qui avait peine à ne pas sourire, mais ne faisons-nous pas une partie d'échecs?
- Si fait, jouons."
X
LE LOUP
La rose n'est jamais si belle que quand elle ouvre ses boutons. WALTER SCOTT.
C'était une fraîche après-midi; mais il y avait un beau soleil et le temps était agréable. Zésim était venu faire visite aux Oginski. Quand il eut ôté son manteau, on le conduisit au jardin où Anitta et ses jeunes amies jouaient aux grâces sur la grande prairie.
Dès que les jeunes dames aperçurent le charmant officier, chacune d'elles eut immédiatement quelque chose à arranger à sa toilette. Anitta seule n'eut pas l'air d'y songer. Elle vint rapidement et sans aucune coquetterie à la rencontre de Zésim, et lui tendit la main. Ses joues étaient aussi roses que ses yeux étaient brillants; sa jaquette de velours bleu, doublée et bordée de skung, craquait aux coutures à chaque mouvement de ce corps vif et agile: on eût dit une rose qui va rompre les murs de as prison parfumée.
"Quelle chance de vous avoir! dit-elle, nous allons courir comme il faut."
Elle le présenta à ses amies, qui, de leur côté, firent leur plus belle révérence. Il y avait là Henryka Monkony, une sylphide élancée, aux épaisses nattes blondes et aux yeux bleus enthousiastes; Kathinka Kalatschenkoff, grande, fière, avec un impertinent petit nez, des cheveux noirs et le regard d'une gazelle; enfin Livia Dorgwilla, une blondine potelée, avec un profil d'une finesse ravissante.
"Jouez-vous aux grâces avec nous? demanda Livia lentement, comme si les mots étaient trop lourds pour as langue.
- Non, nous jouerons au loup, dit Anitta, c'est plus amusant."
Les cercles furent immédiatement accrochés aux branches de l'arbre le plus proche et les baguettes jetées sur le gazon.
"Qui est-ce qui fera le loup? Demanda Henryka.
- M. Jadewski, naturellement, répondit Anita.
- Et vous, mesdemoiselles? demanda-t-il en débouclant son épée.
- Nous sommes les chiens, et nous chassons le loup.
- Et qu'arrive-t-il quand le loup est pris?
- Nous avons le droit de faire de lui ce que nous voulons, s'écria Anitta, vous avez dix minutes pour vous cacher, et puis la chasse commence. Vous pouvez employer toutes les ruses pour vous échapper; mais vous ne devez pas sortir du jardin."
Zésim s'inclina, et les jeunes filles regagnèrent la maison en voltigeant comme une troupe de papillons. L'officier eut vite trouvé une superbe cachette. Devant la serre était un grand tas de paillassons empilés. Un de ces paillassons formait une espèce de petite tente. Zésim s'y cacha, de manière pourtant à surveiller le jardin. Ce n'était qu'un jeu; cependant, il se sentit saisi d'une émotion particulière au moment où un rire éclatant lui annonça que les dix minutes étaient écoulées, et que les jeunes filles sortaient de la maison. Les robes claires et les jaquettes aux vives couleurs se mirent à courir çà et là, derrière les espaliers et les haies, et, quand il se vit cerné de tous côtés, le coeur commença à lui battre bien fort.
Là-bas, la personne élancée, habillée de velours violet avec de la fourrure brune, qui se dirigeait vers le bassin, c'était certainement Henryka; Kathinka, dont la casaque rouge foncé était bordée de petit-gris argenté, se glissait comme un chat à travers les bosquets; et ce qui brillait tout à fait au loin comme de la neige nouvellement tombée, c'était l'hermine de la jaquette de velours vert portée par Livia. Et Anitta? Elle s'était d'abord montrée à l'entrée de la grande allée, puis elle avait disparu et on ne l'apercevait plus nulle part.
Kathinka approcha, toujours doucement et avec précaution, regarda tout autour d'elle, pais passa sans le découvrir. Zésim respira; un meurtrier échappant à ceux qui le poursuivent, n'est pas plus soulagé qu'il ne le fut au moment où la robe s'éloignait en flottant au milieu des dahlias. Henryka s'arrêta quelque temps indécise auprès du bassin et se dirigea ensuite vers le fourré du bois. Ces deux ennemies n'étaient plus à craindre; mais la jaquette d'hermine s'approcha, s'approcha encore, lentement, à son aise, et par cela même d'autant plus menaçante. Une fois arrivée, Livia ne s'en alla pas tout de suite; elle semblait bien décidée à faire une inspection consciencieuse. Aussi Zésim se préparait-il à être découvert et, cherchant une direction qui fût libre, calculait-il ses chances de fuite.
En attendant, la jeune fille avec son visage paisible et ses grands yeux tranquilles commençait à fureter partout devant la serre. Elle faisait son affaire sans se gêner; elle monta tout simplement sur les paillassons. Elle parvint à celui qui abritait Zésim, sentit qu'il ne cédait pas au pied comme les autres et essaya de le soulever.
"Vous êtes là!" dit-elle, sans s'animer le moins du monde.
Et quand Zésim bondit tout à coup hors de sa cachette et prit la fuite en franchissant la haie la plus proche, elle le regarda en souriant et ne songea pas à le poursuivre même de très loin. Cependant, Henryka vint à sa rencontre sur la prairie, et, comme il se tournait du côté du parc, Kathinka sortit à l'improviste du bosquet de sapins. Alors commença une chasse acharnée et joyeuse. Zésim se sauvait à travers les troncs rougeâtres des sapins et des pins, par dessus les haies et les plates-bandes, au milieu des buissons et des vertes clôtures; les jeunes filles le poursuivaient, les jupes flottaient, les nattes voltigeaient. Elles l'avaient déjà poussé dans un coin et le serraient de près, lorsque, comme un vrai loup, il s'élança brusquement à travers les broussailles et les arbustes, brisant les branches sur son passage, et se trouva de nouveau en liberté. Elles se mirent à sa poursuite en poussant de grands cris, mais elles le perdirent bientôt de vue dans le fourré; et il put se croire sauvé. Il s'arrêta dans la partie la plus sauvage du parc, reprit haleine, et, à la faveur d'un épais rideau de sapins, chercha à gagner le sentier dont il apercevait le sable blanc. Mais au moment où il s'avançait, deux bras souples l'entourèrent et une jolie voix riante, dans toute la joie du triomphe, s'écria: "Pris!"
Zésim regarda le ravissant visage d'enfant d'Anitta, qui était maintenant si près de lui, avec ses tresses flottantes; ses lèvres rouges, et ses bons yeux brillants. Il s'oublia lui-même, vaincu par un charme plus fort que lui, pressa sur son coeur la douce et frémissante créature, et posa ses lèvres de feu sur celles de la jeune fille. Elle ne se défendit pas; elle était à lui; elle se laissait aller de toute son âme à son premier rêve printanier d'amour, et elle ne retira ses bras que lorsque l'hermine apparut derrière les sapins, et que Livia se montra, écartant lentement les branches.
"J'ai pris le loup!" lui cria Anitta.
Henryka et Kathinka arrivaient en même temps.
"Alors il t'appartient, s'écria la dernière, qu'en vas-tu faire?
- Il me servira aujourd'hui toute la soirée.
- Oh! ce n'est pas une punition, dit galamment Zésim.
- Attendez un peu, je vais bientôt vous tourmenter, reprit Anitta; et elle le regarda, comme si elle voulait lui sauter au cou.
- Oui, mais le froid vient, et nous avons bien chaud, dit Livia.
- Eh bien! nous allons jouer dans la chambre."
Ils regagnaient tous ensemble la maison, quand vinrent à leur rencontre deux jeunes messieurs, Sessawine et Bellarew.
Ils appartenaient à des familles nobles, amies des Oginski. Le premier était grand, blond, avait une véritable crinière de lion et portait toute sa barbe. Le second avait un visage délicat, sans caractère, un regard fatigué, une chevelure foncée, avec une raie, une barbe bien soignée, taillée court et frisée. Il semblait avoir de la peine à traîner son corps d'apparence pourtant vigoureuse.
Les jeunes gens échangèrent leurs noms et quelques paroles de politesse, puis tous entrèrent dans le grand salon où était le piano. Un domestique tira les rideaux et apporta deux lampes qui donnaient une lueur suffisante, mais pas trop éclatante. On causa un peu, les jeunes gens firent la cour aux jeunes filles, les jeunes filles coquetèrent, et enfin on décida de jouer à quelque chose.
"Deviner au piano!" propose Henryka.
Le projet fut agréé. Livia s'assit devant le clavier te se mit à jouer.
"Qui est-ce qui va dehors le premier? demanda-t-elle.
- M. Jadewski, s'écria Anitta en souriant, je vous l'ordonne, est-ce entendu?
- J'obéis."
Pendant que Zésim attendait dans la chambre à côté, les autres délibéraient sur ce qu'on allait lui donner à faire.
"Il devra prendre rune rose du bouquet qui est là-bas, dit Kathinka; et la porter à Anitta.
- Il devra ensuite se mettre à genoux devant moi, ajouta celle-ci.
- Oui, dit Henryka, et puis te baiser la main.
- Parfait! monsieur Jadewski, vous pouvez venir."
Zésim rentra et regarda autour de lui.
Livia jouait une douce mélodie, qui résonna plus fort quand il approcha de la table, et qui éclata en un accord énergique quand il prit la rose. Il promena de nouveau ses regards sur l'assistance et s'approcha rapidement d'Anitta. Nouvel accord parfait, joyeux et retentissant, quand il se mit à genoux devant elle et lui présenta la rose. Il réfléchit ensuite de nouveau, mais pas trop longtemps, et posa ses lèvres sur les doigts de la jeune fille.
Livia joua une marche triomphale, et tous applaudirent.
"Vous avez entendu? s'écria Anitta.
- Oh! c'était facile à deviner, répondit Zésim; il suffit d'être debout devant vous, mademoiselle, le genou fléchit de lui-même."
Anitta rougit. C'était à Kathinka de deviner. Zésim profita de l'occasion pour s'asseoir à côté d'Anitta.
"Etes-vous fâchée contre moi?" demanda-t-il doucement.
Elle secoua la tête.
"Alors donnez-moi un signe, un gage de pardon."
Anitta lui tendit la rose.
Zésim se taisait; mais il respirait l'air qui la touchait; il voyait la molle fourrure se soulever et s'abaisser avec les battements précipités de sa poitrine, ses lèvres frémir doucement, sa main jouer machinalement avec les tresses qui, de ses épaules, retombaient sur son sein. Enfin, elle le regarda, une seule fois, mais ce regard lui disait tout, plus qu'il n'eût osé espérer.
Après le souper, on fit avancer les voitures, et les jeunes dames se séparèrent en se donnant les plus tendres baisers. Les messieurs partirent en même temps. Anitta tendit sa main à Zésim, et pressa celle du jeune homme, doucement, bien doucement, mais ce fut comme un torrent de félicité entre ces deux coeurs.
Sessawine et Bellarew emmenèrent l'officier et le conduisirent dans un café du voisinage, sous prétexte de boire n'importe quoi; en réalité, leur idée était de bavarder sur les dames et de les critiquer, comme c'est la mode.
"A vrai dire, commença Bellarew, cette petite cérémonie était fort ennuyeuse; il n'y a de vraie société que là où il y a des femmes. C'est alors que l'esprit étincelle et jaillit de tous côtés, et que l'amour décoche trait sur trait.
- Alors Kathinka devrait vous plaire, répliqua Sessawine, elle a incontestablement l'air d'une jeune femme.
- Oui, mais elle est par trop… élancée.
- A ce point de vue-là, Livia a des formes avantageuses.
- Les blondines sont toujours plus sculpturales que les brunettes.
- Sculpturales? Quel mot! Où cherchez-vous ces expressions-là?"
Bellarew haussa les épaules.
"A propos, messieurs, entendons-nous pour l'avenir afin qu'il n'y ait pas de duel, s'écria Sessawine: à laquelle voulez-vous faire la cour, monsieur Jadewski?"
Zésim sourit.
"Je vous laisse le choix.
- Alors, Bellarew, c'est bien Livia dont vous faites la reine de votre coeur?
- A vrai dire, il n'y a qu'Henryka qui m'intéresse.
- Quoi? Ce grand lis silencieux?
- Il ne faut pas regarder au nombre des paroles, dit Bellarew, mais elle a un attrait particulier, je dirais presque mélancolique. Avec votre manière de voir, on pourrait trouver qu'elle penche vers le romanesque. Je crois qu'elle sera un jour ou l'autre très malheureuse, et c'est intéressant.
- Henryka, soit! s'écria Sessawine; moi, je me décide pour Livia, quoique dans le fond ce soit une tout autre dame que j'aimerais pour reine et maîtresse.
- Anitta?
- Non, une dame que j'ai découverte récemment. Elle demeure ici, dans une maison tout à fait retirée, avec une vieille tante."
Zésim prêta l'oreille.
"Est-ce que la connais? demanda Bellarew.
- Non, c'est une demoiselle Maloutine, répondit Sessawine, je donnerais beaucoup pour lui être présenté.
- Vraiment? demanda Zésim en souriant.
- Vous la connaissez?
- Sans doute, nous avons grandi ensemble.
- Et…, je vous demande pardon…, cette demoiselle est peut-être déjà fiancée?
- Non,
- Mais vous, vous lui faites la cour?
- Pas du tout, dit Zésim, et même je ne demande pas mieux que de vous présenter à elle.
- En vérité? Oh! je vous remercie, monsieur Jadewski. Vous me rendez extraordinairement heureux.
- Qui sait? Dragomira - c'est le nom de Mlle Maloutine - est une espèce de sphinx, et les femmes qui nous proposent des énigmes sont toujours dangereuses.
- Moi, j'aime le danger."
Il y eut un moment de silence, puis Bellarew dit avec un bâillement:
"Anitta s'est développée d'une façon surprenante, n'est-ce pas?
- Oui, surprenante, dit Sessawine en approuvant, mais aucune de ces jeunes dames n'est à comparer avec Mlle Maloutine, pas plus que les beautés mignonnes des peintres de genre hollandais avec une déesse du Titien."
XI
ANGE OU DEMON?
Quand les diables veulent faire commettre les pires péchés, ils attirent d'abord par des apparences innocentes. SHAKESPEARE
Dragomira s'était trouvée bien seule dans les derniers temps. Elle n'avait fait aucun pas vers son but, et l'inactivité à laquelle elle était provisoirement condamnée lui rendait d'autant plus sensible le manque de connaissances et de relations. Un soir elle était assise dans son petit salon, auprès de la cheminée, se chauffait les pieds et songeait.
De pensée en pensée, elle était arrivée à une espèce d'émotion assez agréable, lorsqu'elle entendit sonner. On ouvrit la porte de la rue. Peut-être était-ce la juive qui venait; on avait besoin de son bras.
Cirilla se glissa dans chambre, et l'avertit qu'il y avait là un monsieur qui désirait parler à Dragomira.
"Qui est-ce?
- Je ne le connais pas, répondit la vieille, pourtant c'est un des nôtres. Il m'a donné le signe; c'est le prêtre qui l'envoie.
- Introduis-le donc."
Quelques instants plus tard entrait un homme fait pour imposer à toute femme, sauf à celle qui était là. Lui et Dragomira restèrent quelque temps debout et muets l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, se considérant réciproquement avec une sorte de curiosité et d'admiration. La belle jeune fille reprit sa première place et indiqua à l'étranger une chaise qu'il ne prit pas. Il se contenta d'appuyer une main sur le dossier, et remit une lettre à Dragomira. Cette lettre venait de l'apôtre et contenait ce qui suit:
"Je t'envoie Karow, qui nous a déjà rendu de grands services; il se mettra à ta disposition. Tu peux te confier à lui sans réserve."
Dragomira parcourut de nouveau du regard le jeune homme qui se tenait debout devant elle avec la modestie de la force et du courage. De moyenne grandeur, taillé en athlète, dans la fleur de la beauté et de la santé, il avait de hautes bottes, un pantalon collant et une courte tunique de velours qui le faisaient paraître encore plus à son avantage. Son visage, bien dessiné, était légèrement bruni; son nez, fin, était un peu retroussé; il avait la bouche bien accentuée, les cheveux foncés, et des yeux bleus dont le regard vous pénétrait avec une sorte de puissance diabolique. Une autre aurait frissonné sous le calme rayon de ces yeux ou se serait sentie subjuguée pour toujours. Dragomira se dit: "Enfin! voilà donc un homme, un associé, comme il m'en faut un."
"Vous demeurerez maintenant à Kiew? dit-elle.
- Oui, mademoiselle, et je vous prie de me donner vos ordres pour quoi que ce soit.
- Je vous remercie. Et… vous êtes…?
- Je suis dompteur, attaché à la ménagerie Grokoff, qui est arrivée hier dans cette ville.
- Ah! ça se trouve bien? Et quels animaux avez-vous dressés?
- Je crois que je les dompterais tous. J'ai ici pour le moment un lion, deux lionnes, une tigresse, un léopard, deux panthères et un ours.
- Puis-je les voir une fois?
- Certainement.
- Mais il faudrait que ce fût dans un moment où il n'y a personne.
- Le soir, alors, quand la représentation est finie et la ménagerie fermée.
- Je vous préviendrai par écrit."
Karow s'inclina silencieusement.
Un hasard singulier voulut que, le soir même où Dragomira avait annoncé sa visite à la ménagerie, Sessawine vint la voir. Il avait dans l'intervalle fait la connaissance de la jeune fille. Elle lui tendit la main et le pria de l'excuser pour quelques instants.
"J'ai deux mots à écrire au compteur Karow, dit-elle, il m'attend ce soir à la ménagerie.
- Puis-je vous demander pourquoi?
- Pour me faire voir ses bêtes.
- C'est très intéressant, dit Sessawine, je vous prie de ne pas vous gêner du tout pour moi. Je serais au contraire très heureux de pouvoir vous accompagner.
- Bien, alors prenons le thé ensemble; nous irons ensuite voir les bêtes."
Cirilla vint pour tenir compagnie aux jeunes gens. Elle jouait son rôle de vieille tante vénérable avec beaucoup d'habileté, et avait tout à fait bon air dans sa robe de soie et sa jaquette de fourrure. Barichar prépara la table et apporta le samovar. Pendant que Dragomira faisait le thé, Sessawine lui donnait des détails sur la société de Kiew et exprimait ses vifs regrets que Dragomira n'en fît pas partie.
"Je n'ai pas le sens du monde comme les autres jeunes filles de notre temps, dit-elle, et je me fais une idée très sérieuse de la vie.
- M. Jadewski m'a parlé de cela; il vous appelait une philosophe."
Dragomira sourit.
"C'est ce que je suis le moins; je suis plutôt une personne d'un coeur pieux et je cherche à vivre conformément aux commandements de Dieu. Je considère cette existence comme un temps d'expiation.
- Pouvez-vous, créée comme vous l'êtes pour le triomphe et la joie, pouvez-vous nourrir d'aussi sombres pensées?
- Tout homme voit le monde avec ses yeux; probablement, les miens sont faits de manière à voir partout la désolation.
- Voilà pourquoi vous devriez sortir de chez vous, vous distraire.
- Je ne dis pas non, répondit Dragomira, mais qui me présentera? Ma tante est toujours souffrante et, depuis bien des années déjà, vit tout à fait retirée.
- Vous n'avez qu'à apparaître et l'on vous accueillera à bras ouverts. En attendant, si vous voulez bien me le permettre, je parlerai de vous à Mme Oginska; elle se hâtera de vous conquérir pour son cercle.
- Ce serait un honneur pour moi d'être reçue chez elle.
- Nous ferons tout pour vous rendre votre séjour à Kiew aussi agréable que possible, dit Sessawine; vous devriez aussi faire la connaissance de Soltyk; c'est un homme dangereux, mais intéressant.
- J'ai entendu beaucoup parler de lui.
- On vous en a dit beaucoup de mal?
- Oui, beaucoup de mal.
- Et pourtant, vous précisément, ce me semble, vous sympathiseriez avec Soltyk. Si différents que vous soyez tous les deux, vous avez un trait commun de caractère, l'orgueil et le mépris du monde.
- Je ne suis pas orgueilleuse.
- Pourtant…
- Oh! vous ne vous doutez pas combien je puis être humble.
- Devant Dieu, peut-être.
- Devant les hommes aussi, quand ils vivent et agissent selon l'esprit de Dieu.
- Vous croyez donc sérieusement que l'on peut forcer la destinée par le sacrifice, le renoncement, les bonnes oeuvres?
- Non, je ne le crois pas; on peut seulement obtenir la grâce de Dieu et la vie éternelle. Tant que dure notre pèlerinage sur cette terre, nous devons accomplir la destinée pour laquelle nous sommes faits.
- Vous êtes fataliste.
- Oui et non. Je ne crois pas que rien arrive sans la volonté de Dieu.
- Alors le sang qui coule à torrents n'est versé que parce que c'est la volonté de Dieu.
- Oui.
- Vous ne pouvez penser cela sérieusement.
- Je veux vous le prouver et entrer aujourd'hui même au milieu des animaux féroces, quoique je ne sache pas comment on les dompte. Je suis sûre qu'ils ne me déchireront que si ma destinée est d'être déchirée.
- Ce serait défier Dieu."
Cette fois Dragomira ne répondit pas, et la conversation prit un autre tour. Quand il fut temps de partir, Sessawine s'empressa d'envelopper Dragomira dans son vêtement de fourrure. Il lui prit ensuite le bras pour la conduire, à travers les rues éclairées et animées, sur le champ de foire. C'est là que se trouvait la célèbre ménagerie dans une vaste construction en bois. La représentation était finie. Il ne restait plus que quelques rares flâneurs et gamins arrêtés devant l'entrée, admirant les tableaux suspendis comme enseignes. Un nègre habillé de rouge conduisit Dragomira et Sessawine dans l'intérieur, et Karow vint avec empressement à leur rencontre pour leur donner, avec beaucoup d'amabilité, toutes les explications nécessaires. Quand on eut vu tous les animaux, Dragomira revint à la cage des lions.
"Les fières, les magnifiques bêtes! dit-elle. Avec quoi vous protégez-vous contre leur férocité, monsieur Karow? Avec quoi les maîtrisez-vous?
- Avec le regard et la voix, répondit Karow; si vous le désirez, je vais vous donner une petite représentation de mon savoir faire.
- Non, je vous remercie, répondit Dragomira d'une voix calme, pendant qu'elle dévorait des yeux les superbes animaux, mais permettez-moi d'entrer dans la cage.
- Quelle idée! dit Karow, vous ne savez pas manier les bêtes, et, à coup sûr, vous seriez mise en pièces.
- Je voudrais pourtant essayer.
- Mais vous plaisantez, mademoiselle, dit Sessawine.
- Non, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux.
- Je vous en conjure… continua Sessawine, ce serait affreux si, bien malgré moi, j'étais l'occasion de…
- Je voudrais voir, interrompit Dragomira, si Dieu ne m'a pas réellement réservée pour quelque grande tâche, ou si je ne suis plus qu'une feuille inutile de l'arbre de la vie.
- On ne doit pas faire des essais de cette sorte, dit Karow, en regardant fixement Dragomira, ce ne serait pas du courage, mais de la démence.
- Moi, je dirais que c'est de la confiance en Dieu, répliqua Dragomira.
- Si Dieu veut vous faire mourir, il n'a pas besoin de ces lions.
- Peut-être, murmura Dragomira. Une force mystérieuse me pousse à entrer dans cette cage. Qu'est-ce? Ou ma destinée est de finir maintenant, ou Dieu me donnera un signe, et accomplira un miracle en moi. Laissez-moi entrer, Karow.
- Non, je ne le peux pas.
- Vous ne le pouvez pas? même si je le veux, même si je l'ordonne?
- Voulez-vous donc absolument mourir? dit Karow d'une voix basse et oppressée.
- Je vous ordonne de m'ouvrir la cage.
- Soit, donc! venez, nous allons entrer ensemble.
- Non, dit Dragomira, moi seule."
Karow la regarda. Un rude combat se livrait dans son âme.
"Pour l'amour de Dieu, dit Sessawine en la suppliant, n'allez pas plus loin! Quelle bizarre fantaisie! Vous nous torturez le coeur. Venez, quittons ce lieu.
- Je veux entrer dans la cage, répéta encore une fois Dragomira, comprenez-vous bien? toute seule. Donnez-moi votre cravache, et puis ouvrez!
- Non, non, vous ne devez pas ouvrir, monsieur Karow!" s'écria Sessawine; mais ses paroles n'eurent aucun effet.
En cet instant, Karow était complètement sous l'influence de Dragomira. Elle l'immobilisait et le dirigeait, avec son regard, comme bon lui semblait. Elle tendit la main et il lui donna la cravache. Elle posa le pied sur l'escalier menant à la galerie de bois qui régnait derrière les cages, et il lui présenta la main et la conduisit; elle lui fit signe d'ouvrir la porte de la cage, et il l'ouvrit. Mais, à peine était-elle entrée, que, se plaçant derrière elle, il tira un revolver de chaque poche de sa tunique de velours, et, son regard dominateur fixé sur les bêtes, il resta là, prêt à faire feu au moindre danger.
Sessawine, muet et pâle, semblait cloué devant la cage par la contemplation de cette belle jeune fille, audacieuse jusqu'à la folie. Elle s'était avancée, fière et calme, au milieu des bêtes assoupies.
"Debout! cria-t-elle, en poussant le lion avec son pied. En avant! Déchirez-moi en morceaux!"
Alors elle se mit à fouailler de sa cravache les trois animaux, le lion et les lionnes. La cravache sifflait en fendant l'air. Les bêtes reculèrent d'abord et grondèrent, en montrant les dents; puis le lion se mit à battre le sol de sa queue et se prépara à bondir.
"Allons! viens donc!" s'écria Dragomira.
Karow était prêt à agir; mais, au moment où le lion s'élançait sur Dragomira, elle se plaça entre la bête et l'homme, si bien qu'il ne pouvait plus faire feu. Cependant, elle avait jeté au loin la cravache et se tenait debout, les bras étendus, comme une martyre chrétienne dans l'arène.
"Je suis dans la main de Dieu!" s'écria-t-elle.
Le lion s'arrêta soudain devant elle, leva la tête, la regarda longtemps et se coucha ensuite paisiblement à ses pieds.
Karow ouvrit alors en toute hâte et tire Dragomira hors de la cage. Elle lui sourit.
"Je vous admire, dit le dompteur.
- C'était effrayant, mais beau, dit Sessawine; cependant, ne tenez pas le ciel une seconde fois.
- Je voulais avoir un signe, dit Dragomira tranquillement, maintenant je suis satisfaite; je sais que Dieu a encore besoin de moi. Quand mon heure sonnera, il m'appellera à lui; pas plus tôt."
Elle tendit la main à Karow.
"Je vous remercie; ne soyez pas fâché contre moi.
- Ah! cela a été l'heure la plus affreuse de ma vie, répondit-il, je ne l'oublierai jamais.
- Eh bien, demanda Dragomira en prenant le bras de Sessawine, croyez-vous maintenant que rien n'arrive sans avoir été décidé auparavant?
- Si vous aviez seulement l'intention de faire un prosélyte, répondit-il, vous avez entièrement réussi."
XII
FLECHE D'AMOUR
Le monde entier ne vaut point vos appas. VOLTAIRE (la Pucelle).
Zésim revenait du champ de manoeuvre, un peu fatigué et mécontent, et passait avec l'indifférence d'un aveugle le long des brillants magasins, des élégantes, dont les robes l'effleuraient. Tout à coup, une voix claire et charmante retentit de l'autre côté de la rue; le jeune officier s'arrêta, et Anitta, suivie de sa vieille femme de chambre, vint à lui d'un pas rapide et joyeux.
"Que je suis heureuse de vous rencontrer! dit-elle, en lui tendant sa petite main, nous allons aujourd'hui à l'Opéra; vous y viendrez aussi, n'est-ce pas?
- Pour sûr, du moment que je sais que vous y serez.
- Et vous viendrez nous voir dans notre loge?
- Puisque vous le permettez.
- Oh! certainement."
Zésim fit mine de prendre congé de la jeune fille.
"Avez-vous du service? demanda Anitta. Pourquoi partez-vous si vite? Accompagnez-moi au moins jusqu'à la promenade.
- Avec plaisir."
Ils marchaient l'un à côté de l'autre et causaient sans souci et familièrement. Au milieu de la promenade, là où les bosquets touffus faisaient une espèce d'abri contre les regards curieux, Anita s'arrêta.
"Maintenant, vous pouvez vous en aller, mais n'oubliez pas de vous trouver, à sept heures auprès de l'escalier; j'ai une si jolie toilette!"
- Zésim lui prit la main, repoussa un peu son manteau, et lui baisa le bras entre le gant et la manche.
"M'aimez-vous? demanda tout bas Anitta.
- De tout mon coeur.
- Moi aussi, je vous aime bien."
Elle le regarda d'un regard enchanteur, lui dit adieu d'un charmant petit signe de tête et partit. Zésim la suivit des yeux et soupira; ce n'était pas la tristesse, mais l'émotion du bonheur qui le faisait soupirer.
Le soir, Zésim se tenait, le coeur palpitant dans le vestibule du théâtre, au bas de l'escalier recouvert de tapis. Les élégants chevaliers et les dames en riche toilette défilaient devant lui. Mais aucune de ces beautés n'obtenait de lui plus qu'un coup d'oeil fugitif et indifférent. Cependant, en passant devant le bel officier, l'une redressait fièrement les épaules et la tête, l'autre riait d'un rire forcé, une troisième lui lançait des regards provocants; toutes le remarquaient et cherchaient à en être remarquées.
Enfin arriva celle qu'il attendait. Elle était avec sa mère. Sa toilette était, en effet, très jolie: elle avait une robe de satin rose, à traîne courte, un manteau de théâtre de soie blanche brochée, garni de renard blanc, une rose blanche au corsage, une autre dans les cheveux. Il ne pouvait y avoir rien de plus ravissant que ce contraste de l'hiver et du printemps. Anitta sourit et fit un signe de tête à Zésim en passant devant lui de son pas léger.
Cependant le comte Soltyk était assis dans sa loge, déjà énervé et ennuyé. Il avait envoyé des fleurs à la prima donna, mais dans le fond elle lui était aussi indifférente que les dames appuyées au balcon de velours, qui braquaient leurs lorgnettes sur lui. Mme Oginska et sa fille entrèrent dans le loge qui était en face de celle du comte. Le regard de Soltyk effleura la mère; il la reconnut; et comme pour le moment il n'avait rien de mieux à faire, il regarda fixement la fille.
Anitta resta debout un instant conter le balcon, sans plus se douter de l'attention du comte que si elle avait été une marchandise vivante dans un marché d'esclaves. Le comte s'était soudain animé; ses joues se colorèrent, ses lèvres frémirent. Ses yeux ardents dévoraient cette charmante créature, à la grâce presque enfantine, et s'arrêtèrent longtemps sur ce visage si pur et si délicieux. On joua l'ouverture, le choeur chanta et la prima donna fit son entrée. C'est en vain qu'elle essaya, elle si capricieuse et si hautaine d'ordinaire, d'attirer l'attention du comte; il n'avait d'yeux que pour la loge d'en face. Des sensations qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors envahissaient son coeur malgré lui, son sang bouillonnait, et son imagination commençait à travailler violemment. Il était habitué à obtenir immédiatement tout ce qui lui plaisait. Cette fois, les circonstances faisaient que l'objet de ses désirs était séparé de lui par un mur infranchissable; c'était un attrait de plus. Et ce qui l'excitait presque encore davantage, c'est que la jeune fille n'avait pas même l'air de se douter de sa présence. Lui! le comte Soltyk, le possesseur de tant de millions, le magnat, le conquérant, l'Adonis, il n'était certes pas facile de ne pas le remarquer; et cependant, voilà que cette chose incroyable, impossible, se faisait.
Soltyk, en proie à une vive agitation, perdit tout empire sur lui-même lorsque après le second acte Zésim apparut dans la loge des Oginski, prit place derrière Anitta, et que celle-ci, tournant le dos à la scène et au comte, engagea une conversation vive et familière avec le jeune officier. Soltyk descendit dans les coulisses, déclara à la prima donna qu'il trouvait sa toilette abominable, puis il alla au buffet, avala d'un seul trait un verre de punch brûlant et demanda sa voiture.
Le jésuite était dans son cabinet de travail tout rempli de livres. Plongé dans un in-folio; il consultait différents Pères de l'Eglise à propos d'une grave question, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. Le comte Soltyk entra, jeta sur un meuble son vêtement de fourrure, et, sans dire un mot, se mit à aller et venir à grands pas dans l'étroit espace qui restait au milieu de la pièce.
"Est-ce que l'opéra est déjà fini? demanda le P. Glinski étonné.
- Non.
- Qu'est-ce qu'il y a donc? vous avez l'air agité."
Le comte attendit longtemps sans répondre et continua sa promenade. Enfin il s'arrêta devant le jésuite, et le regardant bien en face:
"Je l'ai vue, murmura-t-il.
- Qui?
- Anitta.
- Ah!… Et c'st ce qui vous déterminé à quitter le théâtre?
- Oui, répondit le comte, j'ai horreur, comme vous savez, de toutes les sensations vagues, de tous les états équivoques. Et maintenant je ne peux pas m'empêcher de me demander en vain à moi-même ce qui m'est arrivé, ce qui m'émeut et ce que je veux.
- C'est pourtant bien simple.
- Qu'en pensez-vous?
- Vous êtes amoureux.
- Moi?…"
Soltyk le regarda fixement.
"Vous pourriez bien avoir raison. Comme je n'ai jamais encore été amoureux, je ne peux pas en juger. Mais c'est bien possible. Je suis agacé, mécontent, inquiet; je me fais l'effet d'un enfant maussade.
- Dieu soit loué! vous êtes amoureux.
- Je commence moi-même à le croire, parce que, sans motif aucun, je me sens une haine ardente contre le jeune officier qui était assis à côté d'elle, et avec qui elle causait d'une si aimable façon.
- Jadewski? Ah! quant à celui-là, vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter; il ne tire pas à conséquence.
- Je ne m'en inquiète pas non plus, répondit Soltyk; s'il me gêne, je m'en débarrasse tout bonnement en lui brûlant la cervelle, et son compte est réglé. Mais, elle, la jeune fille, Anitta? si elle l'aime?
- Il n'y a pas encore bien longtemps qu'elle aimait ses poupées; en ce moment, elle aime ses amies. Ce coeur est jusqu'à nouvel ordre une feuille blanche et sans tache. Heureux celui qui y écrira le premier!
- Je veux faire sa connaissance, dit brusquement Soltyk.
- Cela ne vous sera pas difficile, cher comte, on vous recevra à bras ouverts.
- Mais c'est que depuis longtemps j'ai singulièrement négligé les Oginski.
- Vous n'en serez que mieux accueilli.
- Advienne que pourra, s'écria Soltyk, il faut que je fasse la conquête d'Anitta. A quoi me servent mon nom, mon rang, ma richesse sans cet ange? C'est la première fois que je peux penser à donner ma main à une jeune fille sans avoir envie de rire de moi-même.
- Si vous amenez cette charmante créature comme reine et maîtresse dans votre maison, tout le monde vous enviera," dit le jésuite.
Soltyk s'assit sur une chaise et respira profondément.
"Que pourrais-je bien faire maintenant? Je suis incapable de dormir.
- Prenez un peu d'eau gazeuse."
Soltyk se mit à rire, puis sonna et ordonna de seller son cheval arabe. Quelques minutes plus tard, il s'élançait à travers la nuit claire et froide. Cependant le jésuite restait assis devant ses Pères de l'Eglise et souriait comme un homme heureux, en prenant avec délices une prise de son excellent tabac d'Espagne.
Le lendemain, dans la matinée, il vint en cachette chez M. Oginski, et, fort content de lui-même, il annonça la visite de Soltyk. Anitta ne fut pas peu surprise lorsque sa mère, après le dîner, fit une inspection méticuleuse de sa toilette, et la baisa ensuite au front avec une expression d'orgueil.
Quand l'équipage du comte arriva devant la porte, la chère jeune fille était dans le jardin avec Livia et ne se doutait de rien. Soltyk vint accompagné du jésuite. Après qu'on eut échangé quelques mots de politesse, il demanda où était Anitta.
"Elle joue sur la prairie avec une amie, dit Mme Oginska, c'est encore une enfant, monsieur le comte.
- Nous pourrions bien faire une petite promenade, proposa le P. Glinski.
- Certainement."
Le comte aida Mme Oginska à mettre sa mantille et lui offrit le bras pour descendre l'escalier.
"Ne vous attendez pas à des merveilles, lui chuchota-t-elle, on sait combien vous êtes difficile.
- J'ai vu mademoiselle votre fille au théâtre, répondit Soltyk, et j'ai été ravi de voir à la fois tant de beauté, de noblesse et de pureté.
- Vous êtes trop indulgent."
Le P. Glinski marchait en avant, et quand les jeunes filles l'aperçurent, elles accoururent à sa rencontre.
"Vous allez jouer au loup avec nous! dit Anitta.
- Une autre fois, mon enfant, répondit le père, aujourd'hui le comte Soltyk est venu; il désire vous être présenté."
Déjà Mme Oginska et le comte approchaient.
"Voici ma fille, dit-elle avec des yeux rayonnants; le comte Soltyk désire faire ta connaissance… mais quel air tu as, avec les cheveux ébouriffés et les joues rouges comme celles d'une paysanne!"
Anitta se tenait debout, la tête baissée, devant Soltyk; elle respirait avec une certaine gêne sous la fourrure de sa kazabaïka, et ses mains serraient fortement le cerceau avec lequel elle venait de jouer.
"Je suis bien heureux de faire votre connaissance," dit le comte.
Anitta jeta un regard craintif du côté de sa mère. Celle-ci avait pris la bras de Glinski et proposait au comte de faire la visite du jardin. Soltyk était tout disposé et il suivit avec les deux jeunes filles la maîtresse de maison qui avait pris les devants.
"On ne vous a pas encore vue jusqu'à présent, mademoiselle, dit Soltyk reprenant la parole; vous semblez fuir nos réunions.
- J'étais hier au théâtre, pour la première fois, répondit Anitta, c'était très joli, n'est-ce pas? J'irai probablement aussi à un bal.
- Ce serait uns injustice de la part de vos parents que de vous dérober à nous, continua Soltyk.
- Anitta est encore si jeune! dit la mère en se mêlant à la conversation, elle a bien le temps de faire connaissance avec le grand monde. Mais j'espère que maintenant vos visites seront moins rares, monsieur le comte.
- Certainement. J'apprécie à sa valeur tout l'honneur de votre aimable permission.
- Ce que vous pouvez faire de mieux, dit le jésuite en s'adressant à Anitta, c'est de proclamer mon cher comte votre Maître de plaisir. Personne n'approche de lui pour arranger des fêtes.
- Vraiment?
- Je me mets entièrement à votre disposition, mademoiselle."
Après avoir parcouru le jardin, ils regagnèrent tous ensemble la maison. M. Oginski était encore absent, en vertu d'une combinaison de sa femme, pour que le comte ne fût pas forcé de causer avec lui. Mme Oginska proposa une partie de dominos au jésuite, et pria Livia de se mettre au piano. Soltyk resta ainsi seul avec Anitta dans un coin à moitié sombre. Il fit des efforts inutiles pour l'amener à parler; à côté de lui elle se sentait gênée et intimidée, et ne fut vraiment à son aise qu'au moment où il partit.
"Elle est merveilleusement jolie, dit Soltyk, lorsqu'il se retrouva dans la voiture à côté du jésuite, mais elle est encore remarquablement timide, pour ne pas dire peureuse.
Elle a entendu trop parler de vous, mais cela ne peut que vous être utile; les hommes que les femmes aiment le plus facilement sont ceux dont on leur dit de se méfier."
"Eh bien! que dis-tu de Soltyk? demanda Mme Oginska à sa fille quand elles se trouvèrent seules.
- C'est un bel homme."
Mme Oginska la menaça du doigt en souriant.
"Non, maman, non, reprit Anitta, cela n'empêche pas que je ne pourrais jamais l'aimer; il a quelque chose qui me fait peur.
- Cela se passera, mon enfant.
- Jamais, maman, jamais!"
XIII
L'INFIRMIERE
C'est de l'enfer que me vient cette pensée. SILVIO PELLIGO.
Dragomira venait de s'éveiller, lorsque Sergitsch arriva avec un message important.
"Il faut partir sur-le-champ, noble demoiselle, dit-il, c'est une affaire des plus sérieuses; l'apôtre ne veut la confier qu'à vous, parce qu'il vous sait prudente et résolue. Vous vous rendrez aujourd'hui à Mischkoff, en qualité d'infirmière de notre confrérie, auprès de Mme Samaky. C'est une veuve d'un certain âge, qui vit seule. Elle a une fièvre typhoïde. Avez-vous peur de la contagion?
- Non, je ne crains rien. Je sais maintenant que le ciel a besoin de moi, et je suis partout dans la main de Dieu.
- Alors, venez.
- Laissez-moi seulement deux minutes pour m'habiller."
Sergitsch sortit de la chambre, et, en quelques instants, Dragomira fut prête à partir. Après avoir donné différentes instructions à Cirilla, elle quitta la maison avec Sergitsch et se rendit chez lui pour prendre la robe et le mouchoir de tête d'une infirmière. Elle était étrangement belle dans ce costume de religieuse; son visage surtout, ordinairement austère, avait la douce expression d'une figure de madone. Quand Sergitsch l'eut enveloppée dans une grande fourrure de renard qu'il tenait toute prête, il lui remit une lettre cachetée qu'elle ne devait pas ouvrir avant d'être à destination, et la fit monter dans une voiture qui attendait et que conduisait le paysan Doliwa, un de ses affidés. Puis Dragomira quitta Kiew. La route, boueuse et sans fin, traversait un pays désert où il n'y avait rien à voir que des bandes de corneilles et des saules rabougris.
Dragomira arriva à midi, se chauffa un peu, ouvrir la lettre de l'apôtre, la lut deux fois avec la plus grande attention et la mit ensuite dans le poêle. Quand elle fut bien sûre qu'il n'en restait pas trace, elle entra tout doucement dans la chambre de la malade.
C'était une grande salle, où l'on ne voyait pas très clair, à cause des rideaux de couleur sombre qui étaient fermés. Il y régnait une odeur lourde et engourdissante.
Dragomira commença par tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre.
"Le médecin l'a bien dit, murmura la vieille femme qui était auprès du lit, mais nous n'avons pas osé."
La malade ouvrit les yeux, s'appuya sur le bras gauche et regarda Dragomira avec étonnement. C'était une femme d'environ quarante ans, maigre, aux joues creuses; sa chevelure embrouillée avait des reflets rouges, et ses grands yeux gris hallucinés semblaient percer la jeune fille qui se tenait tranquillement devant elle.
"Qui êtes-vous? demanda-t-elle.
- L'infirmière de Kiew.
- C'est bon. J'en suis bien aise. Et comment vous nommez-vous?
- Soeur Warwara.
- Ah! ce feu!…
- C'est la fièvre, dit Dragomira, mais vous allez vous trouver plus à votre aise, maintenant que j'ai ouvert la fenêtre.
- Je vous remercie; la lumière fait du bien; j'étais comme dans un tombeau. On ne m'enterrera pourtant pas vivante? J'ai le temps de mourir. Faut-il donc que je meure?
- J'espère qu'avec l'aide de Dieu nous triompherons de la maladie, répondit Dragomira.
- Oui, vous, c'est Dieu qui vous a envoyée, murmura Mme Samaky; vous avez l'air de son ange."
Elle saisit la main de Dragomira et la baisa, puis elle retomba sur ses oreillers et tourna son visage du côté de la muraille.
Dragomira renvoya la vieille et s'installa auprès du lit. Elle n'avait pour le moment qu'une seule chose devant les yeux, faire son devoir; et elle ne se refusait à aucune besogne, les soins les plus infimes ne lui répugnaient pas; chaque jour, vers le soir, le médecin venait, et tout ce qu'il prescrivait, Dragomira l'exécutait avec conscience et zèle. Elle ne s'écartait ni jour ni nuit du lit de la malade; elle ne s'absentait même pas un moment pour prendre sa nourriture; elle restait là, toujours calme, patiente et de bonne humeur.*
C'était la troisième nuit. Mme Samaky, qui depuis bien des heures était en proie au délire de la fièvre, revint tout à coup à elle, regarda autour d'elle avec de grands yeux étonnés, et saisit la main de Dragomira.
"Cela va mal pour moi, murmura-t-elle, dites-moi la vérité.
- Jusqu'à présent le médecin est satisfait de la marche de la maladie.
- Oui… mais il serait peut-être bon tout de même de faire venir un prêtre.
- Si vous le désirez.
- Je n'ai pas non plus fait encore de testament. L'homme doit toujours être prêt, il ne sait pas quand Dieu l'appellera.
- Si vous le voulez, je suis à votre disposition pour écrire ce que vous me dicterez.
- Nous avons encore le temps, ne croyez-vous pas?
- Certainement.
- Je voudrais bien ne pas mourir."
Dragomira sourit.
"Pourquoi souriez-vous?
- Parce que je ne comprends pas comment on peut craindre la mort. Je comprends aussi peu l'amour de la vie qui possède la plupart des hommes. Je donnerais volontiers la mienne pour la vôtre.
- Parce que vous êtes un ange.
- Non, mais parce que j'estime bien plus l'éternité que les quelques jours de la vie d'ici-bas. Tout pas que nous faisons sur cette terre peut nous conduire à notre perte, car partout sont tendus les lacets invisibles du péché.
- C'est vrai; ce n'est que trop vrai.
- Seule la pénitence peut nous obtenir le pardon; seule la mort peut nous apporter l'expiation.
- Pourtant vous… Comment, si jeune!… si belle!… vous désirez mourir?
- Oui, j'aspire à la mort, répondit Dragomira, mais non pas à une mort survenue par hasard; j'aimerais à sacrifier volontairement ma vie, comme les saints martyrs.
- Vous croyez que nous pouvons ainsi sauver notre âme?
- La victime qui tombe avec joie devant l'autel apaise le juge éternel.
- Vous pouvez bien avoir raison."
Le jour commençait à poindre; Mme Samaky, après avoir sommeillé quelque temps, s'éveilla, prit sa potion et regarda Dragomira d'un oeil scrutateur. "Je veux un prêtre, murmura-t-elle.
- Tout de suite?
- Tout de suite."
Dragomira envoya chercher un prêtre.
La malade se confessa et reçut la communion.
Quand le prêtre l'eut quittée, elle se trouva bien et causa gaîment avec Dragomira.
"Conseillez-moi, dit-elle enfin, qui dois-je faire mon héritier? je n'ai plus que des parents éloignés qui se sont assez mal conduits envers moi. Ne vaudrait-il pas mieux laisser mon bien à n'importe quelle institution pieuse?
- Sans aucun doute, répondit Dragomira, c'est Dieu qui vous a inspiré cette pensée. Faites un testament en faveur de notre confrérie: elle donne à manger à ceux qui ont faim, elle habille ceux qui sont nus, elle soigne ceux qui sont malades. Ce sont des milliers de bienfaits dont votre générosité sera la source jusque dans l'avenir le plus reculé.
- Oui, c'est ma volonté; prenez du papier et de l'encre."
Dragomira fit ce que la malade demandait, et celle-ci se mit à dicter. Quand le testament fut terminé et que Dragomira l'eut relu, Mme Samaky le signa. "Mettez-le là dans le bureau, dit-elle, ou plutôt non, il vaut mieux que vous le gardiez; c'est sur vous qu'il sera le plus en sécurité. On ne peut pas savoir, il y a de méchantes gens. Ma famille a pour sûr un espion ici."
Vers le soir, l'apôtre apparut soudain à la fenêtre ouverte et fit un signe à Dragomira. La malade ne pouvait pas le voir; la tête du lit était tournée du côté de la fenêtre; de plus un paravent se trouvait entre la fenêtre et le lit.
"Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, lorsque Dragomira se leva.
- Rien, je vais seulement chercher un peu de glace."
Elle attendit que la malade se fût rendormie, et se glissa vers la fenêtre sur la pointe des pieds.
"Comment va-t-elle?
- Bien.
- Alors elle ne mourra pas?
- Le médecin a bon espoir de la sauver.
- A-t-elle fait le testament?
- Oui.
- En faveur de la confrérie?
- Oui."
L'apôtre inclina légèrement la tête. Au bout de quelques instants il regarda Dragomira de ses yeux bleus, puissants et interrogateurs.
"Ta tâche n'est pas encore accomplie.
- Je le sais, je resterai ici jusqu'à ce qu'elle soit sauvée.
- C'est son âme qu'il importe de sauver. Ne t'a-t-elle fait aucune confidence?
- Non.
- Il faut mettre tout en oeuvre pour lui arracher le secret qu'elle cache si soigneusement. Elle a un lourd péché sur la conscience; sonde-la, mais sois prudente. Les malades sont toujours défiants.
- Et quand elle aura avoué?
- Alors, cherche à la convertir.
- Je ferai tous mes efforts, mais si je ne réussissais pas?
- Alors, vois comment tu pourras sauver son âme.
- Tu peux avoir pleine confiance en moi.
- Je le sais, c'est pour cela que je t'ai choisie. Dieu t'a destinée à une grande oeuvre. Sois seulement courageuse et inflexible.
- Tant que Dieu m'assistera, rien ne m'arrêtera.
- Adieu."
L'apôtre la bénit et disparut dans l'obscurité des arbres et des buissons qui entouraient la maison de ce côté-là.
Le jour tombait. Au dehors, la brume flottait mystérieusement, et l'épais crépuscule qui remplissait la chambre prenait des formes étranges; la malade s'agita.
"Vois-tu… là? s'écria-t-elle tout à coup, en se dressant sur son séant et en étendant son bras décharné.
- Oui… je vois, dit tranquillement Dragomira.
- Est-ce que tes cheveux ne se dressent pas sur ta tête? s'écria Mme Samaky; que veut-il? il me parle…
- Il demande satisfaction.
- Il a raison, car je l'ai fait mourir. J'étais égoïste, dure, sans coeur. N'y a-t-il aucune expiation? Dieu ne peut-il pas être miséricordieux?"
La malade se tordait les mains et regardait Dragomira avec des yeux suppliants.
"Il y a une expiation.
- Laquelle?
- La mort.
- Si Dieu le veut, je mourrai.
- Il faut mettre fin vous-même à votre vie, vous offrir comme victime sur l'autel du Seigneur.
- Moi?… moi-même?… Non, non! je ne veux pas mourir."
La malade retomba dans son délie et se roula sur son lit en gémissant et en frissonnant. Dragomira avait allumé la petite lampe et lui avait mis son abat-jour. Elle jetait une lumière indécise dans la chambre et faisait de grands cercles brillants au plafond. Les spectres s'évanouirent; la lune se montra, et devant sa sainte clarté disparurent aussi les nuages qui, comme une vapeur d'enfer, avaient rempli la maison de fantômes. La malade se calma.
Minuit approchait quand la vieille servante entra sans bruit et avertit Dragomira qu'un monsieur de Kiew était là et désirait lui parler.
Dragomira passa dans la chambre à côté et trouva Sergitsch.
"Nous ferons mieux de sortir dans le jardin, dit-il à voix basse et en regardant avec inquiétude autour de lui, j'ai de nouvelles instructions à vous communiquer."
Dragomira passa devant. Ils s'avancèrent ente les buissons des groseilliers tout dénudés et arrivèrent à la tonnelle où pendaient encore quelques feuilles jaunes. Dragomira appuya son bras à un piquet et regarda Sergitsch avec une sorte d'inquiétude.
"Avez-vous les testament?
- Oui.
- Donnez-le-moi; voici l'ordre de l'apôtre."
Dragomira lut le billet que Sergitsch lui avait présenté, tira le testament de son corsage et le lui remit.
"A-t-elle avoué?
- Non, mais dans son délire elle a parlé d'un homme dont elle s'imputait la mort.
- C'était son mari; son sang retombe sur elle.
- J'essayerai de la sauver.
- Elle vous promettra tout tant qu'elle sera malade; une fois guérie, elle recommencera son ancienne vie de péchés.
- Que faut-il donc faire?
- Voici une médecine pour son âme."
Sergitsch tire d'une poche avec précaution une petite fiole contenant une liqueur brune et la donna à Dragomira.
"Qu'ai-je à faire?
- Il faut qu'elle meure.
- Quand?
- Cette nuit. Etes-vous décidée?
- Que la volonté de Dieu soit faite."
XIV
JEUNE AMOUR
L'amour ne s'informe pas du rang des pères; toutes les créatures humaines sont égales dans son pays. HOUWALD.
Le plan trouvé par Mme Oginska faisait honneur à son habileté de mère. Quand le comte Soltyk arriva, à la tombée de la nuit, Oginski était au Casino, et les dames étaient assises dans la serre avec leur ouvrage.
Mme Oginska faisait les honneurs de chez elle, lorsque la vieille femme de chambre apparut et l'avertit qu'il y avait là quelqu'un qui demandait instamment à lui parler. Mme Oginska pria Soltyk de l'excuser, et sortit avec un grand bruit de jupes.
Le comte et Anitta se trouvaient seuls. En ce moment elle était bien heureuse d'avoir son métier à broder entre elle et lui comme une barrière contre ses regards ardents et ses paroles flatteuses. D'ailleurs tout semblait venir en aide à Soltyk: la pittoresque luxuriance des plantes exotiques qui garnissaient toute la serre et formaient autour d'eux une sorte de temple verdoyant et fleuri, le murmure mélodieux du petit jet d'eau, la douce et mystérieuse lueur de la lampe à globe rouge suspendue à la voûte, et le parfum pénétrant qui remplissait l'air et qui excitait et engourdissait à la fois les sens, comme ces poisons qu'on respire sous l'ombrage d'un arbre vénéneux.
S'il y avait un endroit pour éveiller la passion endormie ou pour séduire l'innocence ignorante, c'était bien celui-là. Le comte se penchait sur les fleurs fantastiques qui naissaient sous les doigts de fée d'Anitta et tenait la pauvre jeune fille comme fascinée par ses yeux sombres, dont elle commençait malgré elle à ressentir la fatale puissance. Elle avait peur de lui; il lui inspirait une sorte de haine; et, pourtant, il l'attirait et s'emparait de son imagination d'enfant.
"Vous avez quelque chose contre moi, Anitta, dit Soltyk à voix basse; vous me fuyez, vous évitez mon regard.
- Non, certainement non; comment ferais-je, d'ailleurs?
- Vous ne voulez pas entendre que vous êtes belle, que vous êtes adorable, du moins quand c'est moi qui le dis.
- Vous êtes le premier qui me parle ainsi, répondit Anitta avec timidité et douceur (le sang lui était monté aux joues et elle pressait secrètement sa main contre son coeur); je ne suis pas habituée à de pareils compliments, comme les autres dames; je les prends au sérieux et je me sens toute confuse.
- Pour moi aussi c'est sérieux, jamais je ne me permettrais de badiner avec vous.
- Je suis nouvelle pour vous, monsieur le comte, voilà tout. Dans deux jours vous penserez à autre chose.
- Jamais, Anitta, jamais! vous m'avez fait une impression profonde, ineffaçable. Vous êtes la première jeune fille avec qui je trouve qu'il vaille la peine de causer. Vous m'avez complètement converti, et vous n'avez qu'à vouloir pour me mettre dans vos fers ou m'atteler à votre char de victoire.
- Je ne suis pas coquette.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, il y a des chaînes qui sont sacrées…"
Anitta eut peur. La conversation prenait un tout auquel elle n'était pas préparée le moins du monde. Il lui était pénible d'éconduire Soltyk; et se donner à lui, non, elle ne le pouvait pas; elle sentait qu'elle n'était plus libre, que son coeur appartenait à un autre. D'ailleurs, quand il n'en eût pas été ainsi, elle n'aurait jamais pu aimer Soltyk, et la pensée de lui appartenir sans amour faisait horreur à sa délicatesse comme un péché.
Ce n'était pas une jeune fille à se laisser donner par ses parents.
"Vous ne me dites rien, Anitta, reprit le comte.
- Que puis-je vous dire? Je suis si inexpérimentée, si sotte peut-être."
Par bonheur pour elle, sa mère revint. Le comte se mordit les lèvres. Pour cette fois, l'occasion était perdue.
Il resta pour le thé, mais Oginski était revenu du Casino, et l'engagea dans une ennuyeuse conversation politique et économique. A un moment, il put adresser la parole à Anitta; elle ne lui répondit qu'en hésitant et par monosyllabes. Mme Oginska vit un nuage de mécontentement sur le front de Soltyk. Aussi, quand le comte fut parti et qu'Anitta fut rentrée chez elle pour se coucher, elle vint doucement dans la chambre de la sa fille, s'assit sur le bord du lit et se mit à la questionner.
"Heureuse enfant! dit-elle tout bas, en baisant sa fille sur le front; à peine entrée dans le monde, quelle conquête!
- Qui veux-tu dire, maman?
- Qui? Soltyk. Quel autre pourrait-ce être? Tu ne penses pas, je suppose, au jeune officier?"
Anitta rougit.
"Quelle idée!
- Ce serait de la folie de gâter une si belle partie, continua Mme Oginska. Le comte est le plus brillant prétendant que tu puisses trouver. Il t'a peut-être déjà parlé de ses intentions?
- Oui.
- Et toi… qu'es-tu dit?
- Rien."
Mme Oginska frappa ses mains l'une contre l'autre.
"Ah! petite fille! qu'as-tu donc dans la tête? Ta poupée?
- Jamais je n'aimerai Soltyk.
- Mon enfant, on se marie pour avoir une position dans le monde et non pas pour faire plaisir à son coeur. Une fois comtesse Soltyk, tu peux jouer un rôle, mener un grand train de vie. Ne rejette pas si légèrement ton bonheur; sois raisonnable."
Anitta garda le silence. Mme Oginska lui caressa les cheveux sur le front et lui donna un baiser sur son innocente bouche d'enfant.
"Oui, raisonnable, Anitta; pour aujourd'hui, bonne nuit.
- Bonne nuit, maman."
Quand Anitta se leva le lendemain, elle était beaucoup plus avisée, mais aussi plus résolue. Elle s'enferma dans sa chambre, jeta quelques lignes sur une feuille de papier rose, mit le cher petit billet dans la poche de sa kazabaïka, descendit tout doucement l'escalier, traversa la cour et gagna les bâtiments de derrière.
C'est là que se trouvait celui qu'elle cherchait, dans une grande chambre toute tapissée d'image de sainteté et de batailles. Il cirait une paire de grandes bottes. C'était Tarass, le vieux cosaque qui l'avait portée sur ses bras quand elle était encore dans ses langes, et qui l'avait balancée sur ses genoux, au temps où, avec ses cheveux flottants, elle voltigeait dans toute la maison.
Le grand homme maigre, à la chevelure grise et à la moustache ébouriffée, sourit aussitôt qu'il l'aperçut, et ses traits, habituellement sévères et durs comme le bronze, prirent une expression touchante d'amour et de dévouement.
"Tarass, veux-tu me rendre un service? dit la petite enchanteresse.
- Tous les services.
- Même contre la volonté de mes parents?
- Même contre leur volonté.
- Alors, je t'en prie, porte-moi tout ce suite cette lettre au lieutenant Jadewski, et, s'il peut venir dans l'après-midi, attends-le à la porte et ne le conduis pas dans la maison, mais amène-le-moi tout de suite dans le jardin.
- Savez-vous quelque chose, mademoiselle, dit Tarass d'un air fin, c'est que je le ferai plutôt entrer tout de suite par la petite porte; il arrivera dans le parc sans même être aperçu.
- Oui, fais cela, mon cher, mon gentil petit Tarass.
- Pour vous, je me battrais avec le monde entier, s'il le fallait," répondit le vieux cosaque.
Le ciel favorisa Anitta cette après-midi-là. Il était clair, sans nuages, et le soleil remplissait de sa chaude lumière d'or le jardin où Anitta s'était adroitement esquivée. La charmante enfant se tenait cachée dans le fourré comme une biche craintive. A travers les branches dépouillées des chênes, des hêtres et des bouleaux, à travers le sombre petit bois de sapins et les troncs entourés de lierre, elle regardait la petite porte au bout du parc. Enfin, elle aperçut les brillantes couleurs d'un uniforme, et Zésim s'avança.
Anitta courut à sa rencontre et lui saisit les mains. Ses yeux brillaient d'une joie céleste.
"Ne me jugez pas trop vite; vous vous tromperiez, dit-elle, j'avais besoin de vous parler pour différentes raisons.
- Je vous remercie, mademoiselle, répondit Zésim, vous me rendez bien heureux, et je me demande seulement en quoi je mérite tante de bonté.
- Il n'y a pas là de mérite, je crois, dit Anitta, cela vient de soi-même, ou pas du tout."
Ils se dirigèrent vers un banc en bois de bouleau qu'on apercevait sous l'ombrage sombre des sapins, et le fit asseoir auprès d'elle.
"Ecoutez, murmura-t-elle avec une gravité d'enfant, le comte Soltyk me fait la cour, oui, oui, très sérieusement, si incroyable que cela paraisse.
- Je ne le comprends que trop bien.
- Il veut m'épouser et mes parents favorisent son idée.
- Et vous?
- Jamais je ne lui donnerai ma main, jamais!
- Oh! ma chère, ma bonne Anitta.
- Suis-je donc bonne? M'aimez-vous réellement?
- Vous en doutez? Ne savez-vous pas encore lire dans mon âme? Et si vous ne le savez pas, la voix de votre propre coeur ne vous dit-elle pas ce qui brûle et frémit dans mes regards! Je croyais que tout le monde devait savoir que je vous aime et combien je vous aime.
- Vous m'aimez!"
Anitta le regarda avec ravissement.
"Est-ce bien vrai? Cela peut-il être vrai?
- Me croyez-vous capable de mentir?" murmura Zésim; il se mit à genoux devant l'adorable créature et il plongea son regard dans ses yeux d'une irrésistible douceur, qui brillaient comme un ciel de printemps.
"Ah! Zésim, c'est peut-être mal, car mes parents ne le veulent pas; mais je ne peux pas faire autrement, mon coeur vous appartient. C'est avec vous que je dois vivre, avec vous et non avec un autre; je vous jure un éternel amour, une éternelle fidélité.
- Une éternelle fidélité!" répéta le jeune homme.
Elle l'entoura de ses bras dans un mouvement de débordante et chaste tendresse; il l'attira à lui et leurs lèvres se confondirent. Ce fut un moment si doux, si pur! Toutes les joies de cette vie et de l'éternité inondèrent ces deux jeunes coeurs, unis dans un rêve délicieux.
Anitta se dégagea doucement des bras de Zésim.
"Nous n'avons que peu d'instants à nous, dit-elle, ainsi ne perdons pas de temps. Vous allez peut-être me trouver folle, et rire de ce que je me mêle de vous donner des conseils, mais si vous trouvez que c'est sérieux, si vous voulez m'obtenir, il faut que vous agissiez promptement.
- Que dois-je faire?
- Il faut prévenir le comte. Allez tout simplement trouver mon père, et demandez-lui ma main!
- Je le ferai, dès que j'aurai parlé à ma mère.
- Avez-vous besoin de son consentement?
- Non, Anitta; mais il y a différentes choses à arranger, et je veux pouvoir dire à votre père quel avenir je pourrai offrir à sa fille.
- Vous avez raison, s'écria Anitta en riant, je n'y ai pas pensé; je croyais que nous pourrions nous bâtir une demeure dans les branches verdoyantes d'un arbre, comme les chanteurs de la forêt, et vivre des graines que répand la main généreuse de Dieu pour nourrir ses créatures. Mais ne tardez pas, chaque jour, chaque heure peut amener un nouveau danger."
Un sifflement aigu avertit le jeune couple. C'était Tarass qui donnait ce signal à Anitta.
"Il faut partir, lui dit-elle en se levant c'est certainement une visite."
Zésim la serra encore une fois contre sa poitrine, lui donna un long baiser où il mit toute son âme, puis partit rapidement, tandis qu'elle revenait en toute hâte à la maison. C'était le jésuite que Tarass avait annoncé. Anitta le rencontra à moitié chemin.
"Quoi! seule! dit-il. J'ai peur de vous avoir troublée dans vos doux rêves. Puis-je vous demander de qui vous étiez occupée?
- Je ne sais pas c que vous voulez dire, père Glinski.
- Mon cher comte est plein de votre pensée, dit le jésuite, il ne parle plus que de l'ange qui lui est apparu; et, en effet, vous êtes entrée dans sa vie comme un envoyé du ciel. Vous tenez dans vos mains une grande destinée. Vous seule êtes capable de faire de cet homme sauvage et sans frein, qui est doué dans le fond des meilleurs et des plus brillantes qualités, une créature humaine qui donne de la joie à Dieu et à nous tous et qui remplisse le monde de ses nobles actions et de ses bonnes oeuvres.
- Vous vous trompez, mon révérend père, répliqua Anitta avec calme et loyauté, votre comte a besoin d'une main ferme qui le fasse obéir, la mienne est faible et complaisante. Je ne le rendrais pas heureux non plus. Quant à moi, si je vivais avec lui, je serais aussi malheureuse qu'une créature humaine peut l'être.
- Parce que vous en aimez un autre?*
- Non, mais parce que je ne l'aime pas.
- Vous l'aimerez.
- Jamais.
- Il n'est pas un coeur dont il ne soit devenu le maître.
- Il ne pourrait qu'empoisonner et broyer le mien.
- Vous prenez la chose trop au tragique, dit le jésuite en plaisantant.
- Je la prends simplement au sérieux, répondit Anitta, parce qu'il s'agit là de tout le bonheur de ma vie. Je ne joue pas avec mon coeur, et malheur à qui voudrait se risquer à jouer avec lui!"
XV
LA MEDECINE DES BORGIA
N'attends pas de pitié de moi. CALDERON
Quand Sergitsch eut quitté Dragomira, elle se jeta à genoux dans le jardin, sous la voûte du ciel libre, et elle pria; puis elle se releva et revint vers la maison, bien décidée à exécuter l'ordre qu'elle avait reçu. Quand elle rentra dans la chambre de la malade, ses joues colorées par le froid semblaient brûlantes; sur ses traits sévères se lisait toute l'énergie d'un fanatisme impitoyable, et ses yeux d'ordinaire si froids brillaient d'un éclat étrange.
Elle dit à la vieille d'aller se reposer, ferma la fenêtre, tira les rideaux et s'assit auprès du lit de la malade.
"Madame Samaky, dit-elle.
- Oui… qu'est-ce qu'il y a?… Ah! c'est vous. Où étiez-vous donc?
- Le médecin était là.
- Ah! qu'est-ce qu'il a dit?
- Il a apporté une nouvelle médecine.
- A quoi bon? Il ne peut rien faire pour moi.
- Vous voulez dire qu'il ne peut pas vous enlever le péché qui oppresse et torture votre conscience.
- Que sais-tu à ce sujet, jeune fille? murmura la malade en serrant le poignet de Dragomira. Etait-il là? L'as-tu vu?… Non, il n'apparaît qu'à moi, quand je suis seule.
- Lui? Celui qui a reçu la mort de vos mains?
- Je le vois bien, tu sais tout. Oui, c'était moi… Je l'ai tué, et maintenant il me fait mourir en me chuchotant à l'oreille des histoires effrayantes que je ne veux pas entendre, en s'élevant de la terre jusqu'au ciel comme une fumée qui grandit toujours. Il se tient là debout… un géant… il a le soleil sur le devant de la poitrine… non… ce n'est pas le soleil, c'est une blessure d'où jaillit son sang tout chaud… partout du sang… une mer de sang… elle monte… j'étouffe." Elle parlait en élevant la voix; enfin, elle cacha son visage avec épouvante contre l'épaule de Dragomira.
"Réconciliez-vous avec Dieu, pendant qu'il en est encore temps.
- Que faut-il faire? Ma vie entière n'a été que prière, sacrifice, pénitence!
- Il faut vous sacrifier vous-même.
- Moi?
- Sang pour sang; donnez votre vie en expiation.
- Non, non! je ne peux pas! s'écria Mme Samaky. Je ne veux pas mourir!"
- Dragomira la regarda longtemps, puis se leva tranquillement, prit le petit flacon, en versa le contenu dans un verre et se pencha sur la malade.
"Voici la médecine."
Mme Samaky se redressa, regarda avec défiance d'abord la liqueur, ensuite Dragomira. Elle eut comme un pressentiment mystérieux.
"Quel est votre dessein? demanda-t-elle avec inquiétude. Pourquoi dois-je boire? Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre?
- La médecine.
- Non, c'est du poison!
- Etes-vous folle?
- Jeune fille, qui t'a donné cette médecine? Tu veux me tuer!
- Allons, prenez-la.
- Non, je ne veux pas.
- Il le faut.
- Il le faut?"
Elle se mit à rire d'un rire horrible.
"Qui me forcera?
- Moi!"
Dragomira se jeta avec une sorte de fureur farouche sur Mme Samaky. Celle-ci se défendit en désespérée. Ce fut une lutte sauvage et silencieuse. Enfin Dragomira réussit à serrer étroitement les deux bras de la malade et à poser un genou sur sa poitrine. Elle lui tenait maintenant la tête immobile comme avec un crampon de fer. Elle lui ouvrit la bouche, y versa la liqueur brune, puis la lui ferma rapidement avec le drap.
Quelques instants s'écoulèrent et l'agonie commença.
Dragomira lâcha sa victime. La malheureuse cria au secours; mais personne ne l'entendit.
"Voici celle qui doit te sauver, dit Dragomira fièrement et comme inspirée; c'est moi, pauvre pécheresse, qui t'ouvre le chemin du ciel."
Un dernier râlement, et ce fut tout; Mme Samaky n'était plus.
Dragomira s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier à haute voix:
"Seigneur, sois miséricordieux pour sa pauvre âme; remets-lui sa faute, et aie pitié de tous ceux qui errent et pèchent sur cette terre."
Au bout de quelques instants, Dragomira ouvrit la fenêtre et alla dans le jardin pour enterrer au plus épais des broussailles le mystérieux flacon et le verre où était resté un peu de résidu. Au moment où elle revenait vers la maison, une forme sombre se détacha de la muraille.
"Qui est là? demanda Dragomira.
- Moi, Sergitsch.
- C'est fait.
- Elle est morte?
- Oui.
- Est-celle morte volontairement?
- Non, elle s'est défendue.
- Espérons que Dieu aura pitié d'elle et acceptera votre action comme une expiation de ses péchés.
- Maintenant, je vais m'en aller, dit Dragomira, je n'ai plus rein à faire ici.
- Non, vous devez rester, il faut veiller la morte jusqu'à ce que je revienne.
- Alors, je reste."
Sergitsch s'éloigna et Dragomira rentra dans la maison. Elle ferma la porte de la chambre où gisait la morte, prit la clef, s'étendit sur un divan dans l'antichambre, se couvrit de son manteau et s'endormit. Elle reposa paisiblement, immobile elle-même comme une morte, avec l'innocent sourire d'un enfant, jusqu'au matin, jusqu'au moment où le soleil apparut, clair et chaud. Alors une voiture arriva, et Sergitsch en descendit.
Il venait afin de prendre possession de la maison et du bien au nom de la confrérie dont il était président. Peu de temps après lui arrivèrent quatre des frères avec un cercueil. Le danger de la contagion fournit un prétexte commode pour éloigner toute autre personne. Dragomira mit la morte dans la bière qui fut aussitôt fermée. Sergitsch se rendit ensuite chez le directeur de la localité et chez le prêtre. Grâce à son éloquence sonnante, Sergitsch, "eu égard au caractère de la maladie qui avait emporté Mme Samaky", obtint l'autorisation de l'enterrer le soir même.
Quand tout fut terminé, Sergitsch revint à la maison de la morte et rentra dans sa chambre avec Dragomira.
"Je vous prie de rester encore ici, noble demoiselle, dit-il. Vous aurez encore à faire dans le voisinage, peut-être cette nuit même.
- De quoi s'agit-il?
- Vous avez vu le jeune gentilhomme que la juive a pris dans ses filets?
- Pikturno?
- Oui, cette nuit-ci ou la nuit prochaine, il aura un rendez-vous dans le cabaret qui se trouve sur la route, à moitié chemin de Kiew.
- Serons-nous là en sûreté?
- Tout à fait en sûreté.
- J'attendrai donc ici votre message.
- Parfaitement. La maison nous appartient désormais, continua-t-il, vous êtes ici la maîtresse; je vais signifier aux gens de service qu'ils sont à vos ordres et qu'ils doivent vous obéir en tout.
- Mais je ne peux pourtant pas dans ce costume?…
- On y a pensé. Vous devez continuer ici à jouer votre rôle; mais dans le cabaret de là-bas, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin pour changer d'habillement.
- Bien.
- Je vous laisse maintenant. L'apôtre sera content de vous. Que le ciel vous bénisse!" dit Sergitsch en terminant; puis il remonta en voiture et partit.
Dragomira resta seule dans cette maison silencieuse, solitaire, sinistre. Les gens de service étaient réunis dans le fournil qui se trouvait de l'autre côté de la cour. De temps en temps le vent apportait un murmure de prières et de chants funèbres. Au dehors il faisait noir; quelques rares étoiles se montraient dans le ciel couvert d'épais nuages blanchâtres. Puis, quelques légers flocons tombèrent sur le sol, et tout d'un coup la neige se mit à tourbillonner autour de la maison et du jardin.
Dragomira allait et venait, les bras croisés sur sa poitrine. Elle était disposée à quelque chose de méchant, de cruel. Au moindre bruit qui se faisait entendre, elle espérait voir arriver le messager qui devait l'appeler au cabaret. Elle aspirait au mouvement, à l'action, au combat; la solitude et l'isolement lui devenaient insupportables.
A plusieurs reprises, elle crut entendre la bruyante et lourde respiration, le râle de la malade; puis sur le mur apparaissait une ombre qui semblait la menacer.
Elle finit par sortir dans la cour, appela le vieux cocher et demanda un cheval. Le vieillard, tout courbé par l'âge, la regarda avec étonnement. Il n'avait évidemment pas idée d'une infirmière allant à cheval, et encore allant à cheval par un si mauvais temps et à une pareille heure. Cependant, comme Dragomira réitérait son ordre, il obéit.
Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour de sa tête et mit son vêtement de fourrure. Quand elle sortit, une cravache à la main, le cocher amenait déjà le cheval. Elle sauta en selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui était resté longtemps à l'écurie, se montrait indocile et reculait effarouché, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette résistance semblait lui plaire; elle était justement en humeur de lutter et de briser cette singulière résistance. Elle l'excita de la voix, fit siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il céda à sa volonté et en quelques légers bonds l'emporta à travers la tempête et la nuit.
Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde, au milieu des flocons qui tourbillonnaient, poussés contre elle par le vent. La lutte sauvage des éléments lui faisait du bien et calmait l'excitation de ses sens. Elle était encore poursuivie par de pâles et plaintifs fantômes qui flottaient çà et là sur les sombres prairies, des deux côtés de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la lisière du bois de bouleaux.
Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la forêt de sapins. Elle s'y élança, sans avoir peur ni de l'obscurité qui régnait sous les arbres secoués par la tempête, ni des voix qui retentissaient dans les airs, sortaient des profondeurs de la forêt et parfois semblaient monter de l'abîme. Elle ne connaissait pas la crainte. On eût dit bien plutôt que son courage impassible se rendait peu à peu maître de la nature déchaînée. Les hurlements du vent se perdirent dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner; à peine en tombait-il maintenant quelques flocons; l'armée des étoiles étincela dans le ciel clair et paisible.
Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrés apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de loups s'élança.
Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta calme. Elle s'avança avec sang-froid en suivant le milieu de la route et prit son revolver.
Déjà le premier loup sautait par-dessus le fossé.
Un éclair, une détonation… il roula dans la neige aux pieds de Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il s'écoula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se réunissent pour chasser une noble bête. Elle avait déjà laissé derrière elle la forêt de sapins, et, faisant un long détour, elle traversait les plaines couvertes de neige pour revenir à Myschkow.
Les loups s'approchèrent de nouveau et firent entendre leurs rauques hurlements derrière les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle aperçut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la blancheur apparaissait à travers les sombres peupliers dépouillés.
Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes s'évanouirent.
Cheval et écuyère reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou pour le caresser. La porte était encore ouverte. Elle entra dans la cour et sauta à terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le cheval.
Quand Dragomira pénétra dans la maison, elle brillait comme un chérubin: la gelée avait saupoudré ses cheveux, son vêtement et sa fourrure de diamants étincelants qui, dans la chaude atmosphère de la chambre, se changèrent en gouttes d'argent et tombèrent lentement à terre. Maintenant elle se sentait bien; elle jeta sa cravache sur un meuble et se débarrassa de ses vêtements humides. Fatiguée et échauffée par sa course, elle s'étendit sur le divan. Les fantômes s'étaient évanouis. La maison solitaire avait pris quelque chose de paisible et de familier.
Dragomira n'était là que depuis peu de temps, lorsqu'on frappa doucement à la fenêtre.
Elle se leva et ouvrit si rapidement que les vitres en tremblèrent.
"Qui est là?
- Moi, noble demoiselle."
La juive était dehors et souriant d'un méchant sourire.
"Nous avons besoin de bous, murmura-t-elle, ma voiture est là, sur la route; préparez-vous."
XVI
UNE AME SAUVEE
Verser le sang toujours et toujours, voilà ta gloire. ALFIERI.
Deux minutes plus tard, Dragomira sortait de la maison et traversait la cour avec Bassi. Sur la route était arrêtée une petite voiture juive, recouverte d'une bâche de toile; Juri conduisait. Les deux femmes montèrent sans dire un mot, et le misérable équipage se mit en route.
La tourmente de neige avait tout à fait cessé. Quelques étoiles brillaient au ciel; cependant il faisait noir; on n'avançait que lentement et avec précaution. Les roues grinçaient dans la neige; les chevaux soufflaient.
"Ne concevra-t-il pas de soupçons? demanda enfin Dragomira.
- Il est tout à fait fasciné, répondit Bassi en raillant, il ne nous échappera pas, et pourquoi se défierait-il?
- Parce que tu lui as donné rendez-vous bien loin de chez toi.
- Je lui ai dit que c'était à cause de mon mari, et il faut bien qu'il le croie."
Il était tard lorsque la voiture s'arrêta devant le cabaret et que les deux femmes descendirent. A quelque cent pas de la grand'route se dressait la maison, assez vaste, couverte de chaume et entourée d'une haie élevée. Des chiens aboyaient, devant le porte se balançait tristement l'arbuste desséché qui servait d'enseigne au cabaret. Le terrain avoisinant était plat et désert; mais à une certaine distance s'élevaient des collines plantées de pins. La juive poussa la porte et fit traverser à Dragomira la grande salle remplie de la fumée du tabac et de l'odeur de l'eau-de-vie; un vieux juif y disait sa prière. Elle la conduisit dans une jolie chambre propre, où il y avait un lit, une glace pendue à la muraille et un coffre contenant les vêtements envoyés par Sergitsch.
Bassi alluma une bougie et laissa seule Dragomira qui changea rapidement de costume. Elle n'était pas encore prête, qu'elle entendit le pas d'un cheval et bientôt après la voix de Pikturno qui retentissait dans la salle du cabaret. Bassi entra en se glissant par la porte entr'ouverte, et fit signe à Dragomira en mettant en même temps un doigt sur ses lèvres.
"Il est là, murmura-t-elle, je le conduis dans la chambre voisine; vous pourrez voir tout ce qui se passera par une petite fente de la porte, mais n'oubliez pas d'éteindre d'abord la bougie."
Dragomira répondit par un signe de tête, et la juive se retira. Dragomira acheva sa toilette, jeta un regard dans la glace et chargea son revolver.
L'infirmière était devenue une belle et audacieuse amazone,
On entendit des pas dans la chambre à côté, puis la voix du jeune gentilhomme, et de petits rires étouffés. Dragomira éteignit sa bougie, s'approcha de la porte sur la pointe des pieds et appliqua son oeil à la fente.
Elle voyait d'un coup d'oeil la petite salle presque tout entière. Cette salle avait deux issues, l'une conduisant dans la chambre où elle se trouvait elle-même, l'autre dans la grande salle du cabaret. La fenêtre donnait sur la cour, et avait son épais rideau vert tiré. Au milieu de la paroi que Dragomira voyait en face d'elle, était un vieux divan recouvert d'une étoffe rouge et d'où le crin sortait en différentes places. D'un côté du divan se trouvait une armoire sur laquelle étaient rangés différents flacons de fruits confits; et de l'autre une commode portant une petite pendule et quelques figurines de porcelaine. Près de la fenêtre, il y avait encore une chaise, c'était tout.
Bassi Rachelles, les mains dans les poches de sa jaquette de fourrure, allait et venait avec un sourire moqueur sur ses lèvres charnues, pendant que Pikturno, à cheval sur la chaise, la regardait d'un air étonné.
"Vous n'allez pas vous figurer au moins que je suis amoureuse de vous, dit la juive. Vous m'avez demandé un rendez-vous; j'ai bon coeur et je vous l'ai donné, mais cela ne tire pas à conséquence, pas du tout.
- J'aurais cru que vous aviez un peu d'inclination pour moi, balbutia Pikturno avec timidité.
- De l'inclination? - Bassi s'arrêta devant lui et le regarda effrontément en plein visage. - Pas la moindre!
- Si vous n'aviez que cela à me dire, reprit Pikturno, vous n'aviez vraiment pas besoin de me donner rendez-vous ici; les occasions ne vous manquaient pas à Kiew.
- Eh! savez-vous, s'écria Bassi en posant sa main sur sa hanche, dans quelle intention je vous ai fait venir ici?
- Vous avez des caprices aujourd'hui, à ce qu'il semble, ma chère Bassi," dit Pikturno.
Il se leva et chercha à la prendre par la taille, mais elle lui échappa avec l'élasticité d'un serpent.
"Ne me touchez pas! s'écria-t-elle; et elle le repoussa.
- Je vois qu'il vaut mieux que je m'en aille.
- Allez-vous-en, essayez."
Bassi se dirigea vers la fenêtre et lui tourna le dos.
"Bassi!"
Elle ne bougea pas.
"Etes-vous fâchée contre moi? Qu'avez-vous donc? là, au fond?"
En ce moment on frappa doucement à la fenêtre. La juive ouvrit rapidement le rideau et frappa aux vitres de la même façon.
"Qu'est-ce que cela signifie? demanda Pikturno.
- Rien, répondit Bassi, qui alla au divan et s'assit. Venez près de moi."
Pikturno obéit volontiers et la séduisante créature lui abandonna maintenant ses mains sans aucune résistance.
"Ce ne sont donc que des caprices?
- C'est peut-être une ruse.
- Pour quoi faire?
- Pour vous prendre.
- Moi? Ne suis-je pas depuis longtemps en votre pouvoir, belle Bassi?
- Sans doute, dit-elle en raillant, mais il ne suffit pas que l'oiseau arrive dans le filet; il faut encore fermer ce filet, et c'est ce que je veux faire.
- Comment?"
Elle le regarda d'une manière étrange, avec une expression de langueur et de ruse tout à la fois. Il recommençait à l'entourer de ses bras; alors, rapide comme l'éclair, elle tira un lacet de sa large manche, le lui jeta autour du cou et se releva d'un bond.
"Au nom du ciel!… s'écria Pikturno, vous m'étranglez!"
Au même instant, les complices de la juive, Juri, Tabisch et Dschika, se précipitèrent dans la chambre; et avant que le malheureux eût compris de quoi il s'agissait, ils l'avaient renversé par terre, lui avaient lié les mains et les jambes, et lui avaient introduit un bâillon dans la bouche.
Pikturno tourna vers Bassi des yeux suppliants; elle lui répondit par un regard de froid mépris. Il fut enfermé dans un grand sac, puis jeté et solidement attaché sur le dos d'un cheval qui partit d'un trot rapide. Quand le bruit des pas se fut éloigné, Bassi ouvrit la porte.
"Etes-vous prête, noble demoiselle? demanda-t-elle.
- Oui.
- Avez-vous vu comme j'ai bien fait mon affaire? Faites de même à présent.
- Tu le verras bien.
- Moi, non, reprit Bassi en secouant la tête, je ne peux pas voir de sang. Juri attend avec les chevaux; il vous montrera la route."
Dragomira mit rapidement ses gants de cheval et sortit, la cravache sous le bras. Juri s'inclina respectueusement devant elle et baisa le bord de sa robe. Tous deux sautèrent en selle et prirent la direction du bois.