DEUXIEME PARTIE
Reading edition
I
CIEL ET ENFER
… Belle comme la première femme, la pécheresse, séduite par le mauvais serpent, qui depuis n'a cessé de tromper, en étant trompée elle-même. LORD BYRON
Deux jours après la fête du comte Soltyk; qui occupa longtemps encore toutes les sociétés de la ville, Zésim reçut une lettre sans signature. On lui donnait rendez-vous dans la même église où il avait eu son dernier entretien avec Anitta.
Il pensa immédiatement à elle. Sans aucun doute c'était elle qui voulait l'avertir; mais sa conversation avec le domino lui avait inspiré de la défiance, et il lui vint encore à l'esprit une autre pensée. Si Dragomira avait des vues sérieuses sur le comte, et cherchait à l'intimider, lui Zésim, au moyen d'une personne de confiance, uniquement parce qu'il était devenu tout à coup gênant?
Ce qu'il y avait d'énigmatique dans l'existence et les relations de Dragomira était pour lui une source d'inquiétudes toujours nouvelles; il ne pouvait parvenir à avoir en elle confiance pleine et entière. Il la croyait, quand il la voyait; il doutait d'elle, dès qu'elle était loin.
Quand le jour commença à baisser, Zésim se rendit à l'église indiquée. Devant la porte, il lui vint une nouvelle idée. Si Dragomira voulait seulement l'éprouver; si elle l'attendait elle-même?
Il hésita une minute, puis entra rapidement, bien décidé à mettre une fin à tous ses doutes.
L'église paraissait vide. Mais quand il s'approcha du maître-autel, il vit une dame agenouillée qui se releva au bruit de ses pas et vint à sa rencontre.
"Je vous remercie d'être venu, dit-elle en lui tendant la main.
- Est-ce possible? C'est vous, Anitta? murmura Zésim.
- C'est moi", répondit-elle avec tristesse, et elle écarta son voile.
Zésim regarda avec émotion son visage sérieux et pâli.
"J'ai peur pour vous, Zésim, dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est, et je suis incapable de vous dire quelque chose de précis, mais, je le sens, un grand danger vous menace. Dragomira a quelque mystérieuse mission à accomplir; c'est une voix intérieure, un sombre pressentiment qui me le dit. Est-elle affiliée à une conspiration? appartient-elle à une secte de fanatiques? Je ne peux pas le découvrir; mais je sais qu'elle a jeté ses filets de votre côté et que vous deviendrez sa victime, et je ne réussis pas vous sauver.
- Vous voyez les choses beaucoup trop en noir; je connais la famille, la mère de Dragomira…
- Qu'est-ce que cela peut prouver? Il y a des sociétés secrètes, des sectes religieuses fanatiques qui cherchent précisément des adhérents et des instruments dans le monde le plus distingué; et, croyez-moi, Dragomira est un de ces instruments.
- C'est possible; mais qu'importe que je périsse, puisque vous ne m'aimez pas, Anitta?
- Ne blasphémez pas, Zésim.
- Dragomira ne peut pas me trahir plus que vous.
- Elle vous poussera à la mort, s'écria Anitta. O Zésim! Ayez pitié de moi! Ayez pitié de votre mère! Au nom de cet amour qui remplit mon coeur, tout mon être…"
Elle s'arrêta; les larmes étouffaient sa voix; elle ne pouvait plus que lever vers lui les yeux et les mains avec une expression suppliante.
"Comment dois-je vous comprendre? dit Zésim amèrement. Quelle valeur ma vie peut-elle encore avoir pour la future comtesse Soltyk.
- Jamais je ne donnerai ma main au comte.
- Vous lui êtes pourtant fiancée.
- Qui vous l'a dit? Il m'a demandée et je l'ai refusé.
- Anitta! Est-ce vrai? mon Dieu! pourquoi ne me dites-vous cela qu'aujourd'hui?
- Je vous ai juré de vous rester fidèle.
- Vous avez raison; le coupable, c'est moi, continua Zésim, je ne vous ai pas cru tant de fermeté. Une vanité puérile m'a poussé à renoncer à un trésor dont la possession ne me paraissait pas assurée; je ne voulais pas être trahi par vous et alors c'est moi qui vous ai trahie.
- Je ne vous en veux pas, murmura Anitta en lui prenant la main, je vous ai pardonné. Dites-moi seulement de quelle façon je pourrai vous sauver. Ce n'est pas votre amour que je veux; il ne s'agit que de votre vie.
- Ce sont des imaginations.
- Non, non. Je vous en supplie, brisez vos liens.
- Je ne peux pas; il est trop tard.
- Dites donc plutôt que vous ne voulez pas, que Dragomira vous a complètement aveuglé, que votre passion pour cette créature sinistre est plus forte que vous.
- Vous vivez dans un monde romanesque, dit Zésim en souriant; les dangers que vous voyez, vous les avez tout bonnement vus en rêve. Je vous assure que la réalité est loin d'avoir un aspect si terrible. Dragomira est sincère et loyale envers moi.
- Vous le croyez.
- Si cela peut vous tranquilliser, je vous promets d'être prudent.
- Oui, la prudence d'un somnambule! s'écria Anitta; je le vois, vous êtes tout à fait aveugle, et ce serait inutile de persister à vous avertir. J'y renonce, mais je vous protègerai, Zésim, malgré vous-même. J'accepte la lutte avec Dragomira et Dieu ne me refusera pas son assistance.
- Je ne vous comprends pas, Anitta; comment en êtes-vous arrivée à ces idées fantastiques?
- Il n'y a là rien de fantastique, dit-elle d'un ton sérieux et résolu, je suis une jeune fille toute simple, qui vous aime, et c'est tout. Adieu et soyez sur vos gardes.
- Vous reverrai-je, Anitta?
- A quoi bon? Maintenant, non. Plus tard peut-être… quand vous aurez - brisé vos chaînes. Adieu."
Zésim lui baisa la main et elle partit en hâte. Il resta immobile quelques instants, abîmé dans ses pensées, sous ces voûtes sombres.
Qu'était-ce donc que ce mystère dans lequel une volonté étrangère emprisonnait Dragomira? se demandait-il. Elle en était convenue elle-même et Anitta l'avait pénétrée; Qui étaient ces autres qui la menaient et l'employaient comme un instrument? Appartenait-elle à une secte et à laquelle? Pourquoi se défiait-elle, et pourquoi ne pouvait-il la quitter, s'il doutait d'elle? L'aimait-il véritablement autant que cela? Et Anitta? Est6il possible d'aimer deux femmes en même temps? "Tu es le lien des deux natures qui se sont unies dans l'espace et dans le temps", chante Derschavine dans son ode à Dieu. Ces deux natures si souvent en désaccord se combattaient aussi en lui. L'une l'élevait vers la lumière, vers Anitta, l'autre l'entraînait dans cette obscurité sinistre où Dragomira vivait et régnait. Pensées contradictoires, émotions, projets, tout se croisait dans sa tête, dans son coeur, et il n'aboutissait à aucune résolution, à aucun acte. En ce moment encore, il ne savait à quoi s'en tenir. Les flots le poussaient en avant et il se demandait de nouveau où il allait.
Une heure après le départ d'Anitta, Bassi Rachelles se glissait déjà dans la chambre de Dragomira pour l'informer du rendez-vous des deux jeunes gens.
"Tu es sûre que c'était lui? demanda Dragomira.
- Le lieutenant Jadewski, aussi vrai que je suis ici.
- Et de quoi ont-ils parlé?
- De vous, noble maîtresse.
- De moi?
- Elle l'a averti de se tenir sur ses gardes, mais il n'a pas ajouté foi à ses paroles.
- Et n'ont-ils pas parlé d'amour?
- Non. Seulement, quand elle est partie, il lui a demandé s'il la reverrait, et elle a répondu: "A quoi on? Maintenant, non."
- Bien, tu peux t'en aller."
Immédiatement après le départ de la Juive, Dragomira écrivit deux lettres, l'une au comte, signée des initiales de son nom, l'autre à Zésim, sans signature, avec une écriture contrefaite. Elle leur donnait rendez-vous à tous les deux à l'Opéra. Barichar se chargea personnellement de la lettre adressée à Soltyk, et confia à un facteur juif celle qui était destinée à Zésim.
Le comte était eu théâtre avant le commencement de la représentation, et attendait avec impatience au pied de l'escalier qui conduisait aux loges. Son regard effleurait à peine les amis et les dames élégantes qui arrivaient. Mais lorsqu'il aperçut Dragomira à l'entrée du vestibule, son coeur se mit à battre avec impétuosité, et ses yeux restèrent fixés comme par l'effet d'un charme sur cette taille souple et élancée, sur cette tête entourée et illuminée de cheveux blonds.
Celle que Soltyk attendait avec une si ardente impatience était venue accompagnée de Cirilla qui s'était habillée avec un luxe à l'ancienne mode et représentait fort bien une dame de la noblesse de campagne. Soltyk se contenta d'ôter son chapeau, de saluer profondément et de dévorer des yeux Dragomira. Celle-ci de son côté lui fit un petit signe de tête avec une amabilité pleine d'aisance et passa devant lui comme devant une simple connaissance.
Zésim, qui était assis au parquet, vit Dragomira entrer dans sa loge et ôter son manteau de théâtre, tout brodé d'or scintillant. Elle resta debout un instant contre le rebord, et tous les regards se dirigèrent sur elle. En même temps le comte la contemplait avec une admiration muette.
"Où a-t-elle appris, pensait-il, à s'habiller ainsi? Je sais pourtant qu'elle n'a pas été à Paris."
Et, en effet, Dragomira était ravissante dans sa robe de soie brochée couleur héliotrope, richement garnie de dentelles jaune-pâle. La parure, merveilleusement simple, consistait en un petit bouquet de violettes naturelles, placé dans ses cheveux d'or et un autre attaché à son corsage.
Après le premier acte Zésim voulut lui rendre visite, mais le comte le prévint. Avec une fureur concentrée le jeune et bouillant officier le vit entrer dans la loge et porter à ses lèvres la main que Dragomira lui tendait en souriant. La conversation animée qui s'établit ensuite entre Dragomira et Soltyk augmenta de minute en minute le supplice de Zésim.
"Que se passe-t-il donc en moi? se demandait-il; je crois que je suis jaloux."
Tous les doutes qu'Anitta avait remués en lui, toutes les sombres pensées que d'ordinaire un regard de Dragomira domptait et endormait, se réveillèrent et reprirent leur puissance.
Il crut qu'il allait étouffer, il sortit de l'atmosphère chaude et suffocante de la salle pour aller respirer l'air frais; puis il rentra, mais il ne reprit pas as première place. Il se mit derrière une colonne de parterre; de là, il pouvait mieux observer Dragomira. Il espérait que le comte la quitterait au commencement de l'acte suivant, mais il avait eu tort d'espérer. Soltyk resta, et la conversation devint de plus en plus animée, de plus en plus intime. Ce ne fut qu'au moment où le rideau se levait pour la troisième fois que le comte la salua, et partit. Zésim monta l'escalier en courant et entra dans la loge de Dragomira, les joues rouges et les yeux enflammés.
Elle n'eut pas l'air de remarquer son agitation. Elle lui tendit gaiement les deux mains avec un mouvement d'une grâce exquise.
"Pourquoi si tard? lui demanda-t-elle; tu n'as donc pas reçu mon billet?
- Tu m'as écrit?
- Sans doute."
Il sortit le billet doux anonyme… "Cette lettre…
- Est de moi; un badinage… Je voulais te surprendre, me faire bien belle et te tourner un peu la tête.
- Je suis ici depuis le commencement.
- Est-ce possible? dit Dragomira d'un air innocent. Je ne t'ai pas remarqué."
Zésim lui adressa un regard moitié fâché, moitié reconnaissant, et porta sa main froide à ses lèvres brûlantes. Cependant, elle célébra son triomphe avec un sourire silencieux. Le bien-aimé lui appartenait de nouveau, et n'appartenait qu'à elle.
II
LA ROUTE DU PARADIS
Même quand je marcherais par la vallée de l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal; car tu es avec moi, Seigneur. PSAUM. XXIII, 4.
Une visite inattendue. Dragomira, la calme, la froide, la courageuse, ne put réprimer un tressaillement lorsque Barichar lui présenta la carte du P. Glinski. Elle se remit pourtant aussitôt et cria: "Entrez!"
Barichar ouvrit la porte, et le jésuite s'approcha avec sa plus élégante révérence et son plus gracieux sourire.
"J'ai peur de vous importuner, dit-il, pendant que Dragomira s'asseyait sur un divan, et, d'un geste vraiment royal de sa main, l'invitait à prendre place près d'elle, mais l'intérêt qui m'amène est si sérieux, si important, pour ne pas dire si sacré, que j'ose compter sur votre pardon. Il s'agit du bonheur de mon cher comte, de celui que j'ai élevé, de celui que je considère comme mon enfant."
Le P. Glinski fit une pause; il attendait une question, une objection qui lui eût facilité le moyen d'arriver au véritable but de sa visite. Mais Dragomira ne vint nullement à son aide; elle le regardait, au contraire, avec une certaine indifférence distraite qui semblait dire: "En quoi votre comte peut-il m'intéresser?"
Le P. Glinski se passa la main droite sur la main gauche, puis la main gauche sur la main droite.
"Vous devinez bien, noble demoiselle, dit-il, de quoi il s'agit?
- Non, je n'en ai aucune idée, répondit Dragomira avec une candeur qui déconcerta un instant Glinski, le fin diplomate de l'ordre de Jésus.
- Je voulais… oui… Avant tout, il faut que je vous fasse mon compliment, quoique j'arrive un peu tard. L'autre jour vous étiez superbe en sultane."
Dragomira sourit.
"Je vous suis bien obligée, dit-elle, mais vous n'êtes pas venu chez moi, mon révérend père, pour me faire cette communication?
- Non, certainement, non, murmura le jésuite. J'ai seulement voulu faire la remarque que mon cher comte, lui aussi, semblait ravi de vous.
- C'est vrai, il m'a beaucoup fait la cour, dit Dragomira très naturellement.
- Alors, je ne me suis pas trompé, continua le P. Glinski; certes, on comprend très bien que le comte vous adresse ses hommages et que cet innocent triomphe vous soit agréable; mais ce qui vous fait plaisir à tous les deux prépare à d'autres des chagrins, de l'inquiétude, à moi particulièrement, à moi qui aime le comte comme un fils et qui ne veux que son bonheur.
- Maintenant, je ne vous comprends pas, mais pas du tout, c'est comme si vous me parliez une langue étrangère.
- Vous savez, pourtant, ma noble demoiselle, que le comte est fiancé.
- Oui, sans doute.
- Que cette alliance entre deux familles si honorables est désirée par tout le pays.
- Oui, je le sais aussi.
- Alors, pourquoi vous mettez-vous si cruellement en travers de nos beaux projets?
- Moi! Dragomira leva ma tête et se mit à rire. Je n'y pense pas.
- Vous souffrez toutefois que le comte vous adresse ses hommages.
- Puis-je le lui défendre? Je serais tout simplement ridicule. Tant qu'il ne fait rien qui, d'après l'opinion du monde, soit blâmable ou inconvenant, je suis désarmée en face de lui.
- Vous détournez la question, répliqua Glinski; je suis sûr que vous encouragez le comte.
- Pas le moins du monde.
- Je vous en prie, mademoiselle, restons dans le sujet. Je n'ai pas à engager une dispute de mots. Ce serait un malheur pour nous tous si le mariage du comte et de Mlle Oginski n'avait pas lieu; et en ce moment vous êtes un obstacle à ce mariage. Je ne m'y trompe pas; voilà où en sont les choses; aussi, je vous supplie de renoncer au comte.
- Comment puis-je renoncer à ce qui n'est pas à moi? Le comte, jusqu'à présent, ne m'a adressé aucune parole d'amour; et soyez bien convaincu que s'il le faisait, je ne l'écouterais pas.
- Ce sont encore de pures défaites, mademoiselle; vous ne voulez pas du tout me répondre directement. J'y vois mieux que vous ne le croyez, et je suis bien sûr maintenant que vous avez des desseins arrêtés sur le comte.
- Faites-moi grâce, je vous en prie, de vos imaginations, dit Dragomira d'un ton froid et sérieux; je n'aime pas le comte; cela suffit, ce me semble.
- Pardonnez-moi, noble demoiselle, vous me comprenez mal. Je ne crois pas que vous ayez de projets sur son coeur.
- Encore moins sur sa main, dit-elle fièrement.
- Non plus que sur sa main, reprit le P. Glinski; vous avez d'autres desseins.
- Quels desseins?
- Je veux être de bonne foi, dit le jésuite.
- Ce sera difficile avec cette robe, répliqua-t-elle en raillant.
- Je vous le dis sincèrement, continua Glinski, je ne vois pas clair dans les desseins dont vous poursuivez la réalisation; mais ce dont je suis sûr, c'est que vous avez un but devant les yeux; et j'ai le pressentiment que ce que vous réservez au comte n'est rien de bon.
- Si j'ai vraiment des projets, dit Dragomira avec un calme glacial, ne vous donnez pas tant de peine; il est clair que je ne les abandonnerai pas si facilement.
- Voilà tout ce que je voulais savoir, reprit le jésuite; vous avouez donc que vous [avez] un plan arrêté à l'égard du comte.
- De grâce… Vous me mettez dans la bouche vos propres pensées. Je n'ai rien dit.
- Encore des mots, je ne joue pas sur les mots. Je suis forcé de voir désormais en vous le mauvais ange du comte, et j'ai le devoir de mettre tout en oeuvre pour l'arracher à votre puissance. Je veux son bonheur, tandis que vous…
- Qui vous dit, interrompit Dragomira, que je ne le veux pas, moi aussi? Chacun croit connaître la route du paradis; quelle est la vraie? Vous suivez la vôtre; moi, la mienne; et tous les deux nous espérons sincèrement arriver à la lumière éternelle."
Le P. Glinski regarda Dragomira avec surprise.
"Vous voulez me barrer le passage, continua-t-elle, j'accepte le combat; je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi."
Le jésuite resta muet. Si jusqu'à présent il avait cru pénétrer Dragomira, pour le moment il se trouvait tout à coup en face d'une énigme. Il eut de la peine à dissimuler son trouble. Il respira quand Henryka Monkony entra et mit fin à l'entretien. Pendant qu'elle embrassait Dragomira avec tous les transports d'une tendresse exaltée, il se leva et prit son chapeau.
"Vous partez déjà? Dit Dragomira en souriant.
- Je pense que nous n'avons plus rien à nous dire, répondit Glinski en l'observant du coin de l'oeil.
- Alors, c'est la guerre?
- Comme vous voudrez."
Le jésuite s'inclina en jetant un regard de compassion sur Henryka qui, un bras passé autour de Dragomira, restait tout étonnée.
"Que voulait-il donc? demanda-t-elle, quand le jésuite fut parti.
- Il s'imagine que je veux enlever le comte à Anitta?
- Vous?"
Henryka éclata de rire.
"Comme si vous pouviez empêcher que tous les hommes perdent la tête dès qu'ils approchent de vous! Je crois sans peine que Soltyk brûle pour vous; mais cela vous est parfaitement indifférent, n'est-ce pas?
- Bien sûr.
- Vous êtes née pour être aimée, continua Henryka, mais vous êtes bien au-dessus de toute faiblesse terrestre; je le sens, et c'est justement ce qui m'entraîne vers vous avec une force surnaturelle."
Dragomira s'était assise dans un fauteuil, près de la cheminée. Henryka se mit à genoux devant elle, et, levant ses yeux bleus enthousiastes, la regarda comme en extase.
"Oui, je vous adore comme un être supérieur, comme une sainte, continua-t-elle; auprès de vous toutes les autres me paraissent communes, vulgaires, même Anitta, que j'aimais auparavant comme une soeur.
- Ce n'est pas juste.
- Je ne peux pas faire autrement. Ne me repoussez pas, et, si je ne suis pas digne d'être appelée votre amie, laissez-moi du moins être votre servante.
- Quelle fantaisie, petite folle! lui répondit Dragomira, en la frappant légèrement sur la joue.
- Voulez-vous me rendre heureuse? Oui, n'est-ce pas?
- Certainement, si c'est en mon pouvoir.
- Alors, tutoyez-moi.
- Si vous le désirez, de tout mon coeur."
Henryka l'enlaça dans ses bras et lui donna un baiser.
"M'aimes-tu aussi un peu? demanda-t-elle à voix basse.
- Oui.
- Alors je peux toujours rester auprès de toi?
- Que diraient tes parents? répondit Dragomira. Et puis… tu es une enfant, Henryka, ignorante, sans expérience; moi, au contraire, je suis initiée à des choses qui glaceraient plus d'un coeur d'homme. Tu ne connais pas la vie; le monde t'apparaît encore avec tout l'éclat et les parfums du printemps; moi, j'ai plongé mon regard dans l'abîme de l'existence; d'épouvantables mystères m'ont été révélés. Ah! crois-moi, c'est un plus grand malheur de naître que de mourir. Tu ne sais pas combien est horrible la destinée de l'homme ici-bas; tu ne t'en doutes même pas; mais moi, je… je n'en sais que trop touchant cette misère.
- Et pourtant tu n'es pas découragée.
- Je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi!"
La voix de Dragomira, en prononçant ces paroles, vibrait comme une corde d'airain, et dans ses yeux brillait la flamme d'un fanatisme exalté et entraînant.
"Oui, tu n'es pas de la même espèce que nous, murmura Henryka toujours à genoux devant elle et la contemplant avec une sorte de crainte sacrée, tu m'apparais à la fois comme une prophétesse et comme un juge de l'Ancien-Testament, inspirée, pleine de Dieu et en même temps sévère et toute-puissante. Tu suis d'autres voies que nous. C'est une voix intérieure qui me le dit. Prends-moi comme compagne de ton pèlerinage; je te suivrai partout où tu voudras. Je dois devant moi le paradis perdu, et je ne puis en trouver la route; tu la connais, prends-moi avec toi."
Dragomira la considéra longtemps avec des yeux sérieux et tristes; puis elle caressa légèrement de la main ses tresses brunes souples comme de la soie.
"Pauvre enfant, murmurait-elle, sais-tu seulement ce que tu désires? La route que je suis est pénible et semée d'épines, riche en douleurs, riche en larmes. Eloigne-toi de moi; je te le conseille.
- Non, non, dit Henryka d'une voix suppliante, je veux vivre et mourir à tes côtés.
- Toi, avec ce coeur si tendre?
- Je veux être ta servante, ton écolière, ton alliée!
- Penses-y bien.
- Je le veux, Dragomira, je le veux.
- Soit, je te mettrai à l'épreuve.
- Mets-moi à l'épreuve.
- Ecoute-moi donc."
Henryka se redressa un peu, et, les bras appuyés sur les genoux de Dragomira, les yeux fixés sur ce visage froid et rayonnant, attendit avec émotion ce qu'elle allait dire.
"La première chose que tu dois apprendre, continua Dragomira, c'est l'humilité; car l'orgueilleux ne peut pas comprendre Dieu et participer à son amour. Ce n'est que du plus profond abaissement que tu peux t'élever à la vraie croyance; voilà pourquoi le Christ a choisi autrefois ses disciples parmi les pauvres et les petits. Ta vanité supportera-t-elle de rejeter ces riches vêtements, de renoncer aux ornements de ta chevelure? Ton orgueil ne regimbera-t-il pas quand il te faudra servir chacun de tes frères et n'être servie par aucun; quand il te faudra n'offenser personne et subir avec calme les offenses de tous pour l'amour de ton sauveur?
- Oui.
- Seras-tu obéissante, même quand les ordres qu'on te donnera te causeront de la honte et de la douleur?
- Oui.
- Pourras-tu renoncer aux joies de ce monde?
- Je suis prête à partir avec toi pour le désert.
- Si c'est là ta vraie et sérieuse résolution, Henryka, dit Dragomira avec la majesté d'une prêtresse, je consens à te nommer ma soeur au nom de Dieu, et tu devras me servir et m'obéir, jusqu'à ce que vienne le jour où tu auras assez fait pour Dieu et où il te recevra dans sa Nouvelle-Alliance. Et maintenant, je fais de toi la servante."
Elle se releva et lui donna un coup sur la joue:
"Tiens, baise la main qui t'a châtiée."
Henryka obéit de bon coeur, et, toute transportée, elle se précipita aux pieds de Dragomira pour les couvrir de baisers.
"Je veux être ton esclave, murmura-t-elle; il est si facile et si doux de t'obéir.
- Crois-tu! répondit Dragomira; pour le commencement je suis contente de toi. Tu entres sans hésiter dans ta nouvelle destinée. Mais il faut d'abord que tu me connaisses. Que Dieu te soit en aide, si tu t'appuies sur moi! Désormais, tu n'as plus à penser, je pense pour toi; tu n'as plus d'autre volonté que la mienne. Tu n'es rien et je suis tout."
Elle releva la tête comme une souveraine et posa lentement le pied sur le cou d'Henryka, pendant que celle-ci, saisie d'une mystérieuse angoisse, pleurait doucement et en secret.
III
CARTES VIVANTES
L'araignée tisse une toile pour prendre le coeur des hommes. SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise.
"Tu comprends bien, dit un matin Mme Oginska à son mari, pendant qu'ils prenaient leur café, que nous devons donner la revanche à Soltyk."
Du moment que sa femme le désirait, Oginski éprouva aussitôt le même sentiment qu'elle.
"Tu penses, ma chère, que nous aussi nous devons donner une fête?
- Oui certainement.
- Mais comment pourrons-nous jamais rivaliser de magnificence avec Soltyk?
- C'est sans doute fort difficile, répondit Mme Oginska; voilà pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout-à-fait original. C'est ton affaire.
- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose d'original? Je n'ai pas la tête inventive qu'il faudrait en cette occasion.
- Consulte les livres de ta bibliothèque; ce sera une occasion de les épousseter."
Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothèque.
Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai; mais il lui vint une bonne idée, là, au milieu de ces hautes armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collège qui avait eu la malheureuse fantaisie de devenir poète, et qui, à moitié mourant de faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant devant sa femme et sa fille et s'écria:
"J'ai mon affaire!
- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions.
- Non, non; ce n'est qu'une idée qui n'est pas encore mûre. Je vais sortir et ruminer la chose."
Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la précaution d'entrer chez un restaurateur français, à qui il commanda de porter au poète un grand pâté et une demi-douzaine de bouteilles de bon bordeaux. Puis il arriva lui-même, embrassa affectueusement son ancien compagnon d'études et lui présenta sa requête. Le poète avait déjà entamé le pâté et débouché une bouteille dont il avait bu la moitié; aussi était-il de bonne humeur. Semblable à la prêtresse, à qui l'on allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fumée, qu'il tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez.
Il réfléchit à peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de fantaisies de toute espèce, abondantes comme les fleurs au printemps, grandioses, baroques et sentimentales.
Oginski avait de la peine à aller assez vite pour tout noter sur son calepin. Après une nouvelle embrassade et deux baisers retentissants sur les deux joues, Oginski pleinement satisfait quitta la petite chambre. Un quart d'heure plus tard il entrait tout fier chez sa femme.
"Eh bien! c'est fait?
- Non, pas encore.
- Tu disais pourtant que tu avais une idée.
- Ah! bien, oui, une idée! J'ai vingt idées, toutes superbes; écoute seulement."
Il tira son calepin et se mit à lire. Sa femme le regarda, d'abord avec étonnement, ensuite - et pour la première fois - avec un certain respect.
"Joli! très joli! disait-elle de temps en temps, délicieux! J'aurai de la peine à choisir."
Enfin, on finit par s'entendre; et après deux autres visites d'Oginski à son vieil ami, il se chargea lui-même de l'exécution du plan arrêté. Il choisit parmi les jeunes gens les personnes sont on avait besoin, indiqua les costumes, s'entendit avec les tailleurs, et quand tout fut en règle, organisa les répétitions nécessaires.
Le jour de la fête arriva. Anitta n'était pas du tout dans la disposition d'esprit d'une jeune fille heureuse de vivre, qui s'apprête à consacrer une nuit au plaisir. Elle n'en était pas moins occupée, avec l'aide de sa femme de chambre, à mettre la dernière main à sa toilette, quand sa mère entra et l'inspecta avec calme et par mesure de prudence, comme on examine une arme une dernière fois avant le duel ou la bataille.
"Tu es bien, mon enfant, dit-elle enfin, mais il faut mettre un peu de rouge; tu es pâle."
Anitta haussa dédaigneusement les épaules.
"Qu'as-tu? Il te manque quelque chose?
- Tu le vois pour la première fois?
- Ah! toujours la même fantaisie; murmura Mme Oginska, il te manque Jadewski? Nous ne pouvions pourtant pas l'inviter. Et c'est bien ce qu'il y a de mieux: tu n'en seras que plus à ton aise pour t'occuper du comte. Ne vois-tu pas que Dragomira veut te l'enlever? Ne le permets pas."
Anitta eut un sourire ironique.
"Je lui cède Soltyk de tout mon coeur.
- Folle!"
Les premières voitures arrivaient. Oginski était déjà en haut de l'escalier et introduisit en gémissant ses vastes mains dans des gants blancs trop justes. Les dames entraient. Le premier qui apparut fut le comte Soltyk.
"Quelle ponctualité, cher comte? dit Mme Oginska de sa voix la plus douce, avec son plus gracieux sourire.
- Quand on vient là où on est heureux de venir, on ne perd pas une minute.
- Je suis heureuse de voir que vous vous plaisez chez nous."
Anitta ne disait pas un mot. Elle se tenait près de sa mère, immobile comme une morte; ses yeux sombres regardaient dans le vide, fixes comme des yeux sans vie.
Il s'écoula un assez long temps avant que la société fût complète. Pendant la polonaise que Soltyk conduisit avec la maîtresse de la maison, il arriva encore quelques invités en retard. Dragomira s'arrêta en outre dans la garde robe, où Henryka l'attendait. Elle entra dans la grande salle après la fin de la première valse. Elle était tout en blanc: robe de soie blanche garnie de dentelles blanches, et parure de grosses perles. A peine Soltyk l'eut-il aperçue qu'il reconduisit la danseuse à sa place et se dirigea vers Dragomira.
"Toilette symbolique, dit-il avec un amer sourire. Glace et neige!
- Et larmes, ajouta-t-elle, en faisant glisser entre ses doigts les perles qui entouraient son beau bras.
- Puis-je vous demander la faveur d'un tour?
- Je vous remercie, je ne danse pas.
- Pas même une française?
- Une seulement… en costume. Je ne pouvais pas m'en dispenser; mais pour celle-là, je suis engagée d'avance.
- Alors vous êtes dans la surprise qui nous attend.
- Oui.
- Je n'en suis que plus curieux.
- De pareilles choses ont donc encore quelque intérêt pour vous?
- Pourquoi pas? reprit le comte, j'aime la magnificence, l'éclat, la lumière, la couleur, tout ce qui nous offre un éclat inaccoutumé, et nous fait oublier, pendant quelques instants, la monotone et terne réalité qui menace de nous étouffer.
- Je comprends, nous vous servons d'opium.
- Pourquoi pas? Un beau rêve n'est pas à dédaigner. La vie aussi n'est qu'un rêve, mais il est laid.
- Vous trouvez? Dragomira lui lança un regard pénétrant.
- Oui.
- Et est-ce là une pensée sérieuse de votre part, ou une de vos sauvages et capricieuses idées de sultan?
- C'est tout à fait sérieux, trop tristement sérieux.
- Alors donnez-moi votre main, mon frère en douleur."
Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une légère pression fit passer de l'un à l'autre comme une décharge électrique.
Quand la valse fut terminée, Oginski traversa la salle, et, par un léger signe à la manière des francs-maçons, appela dans la garde-robe tous ceux qui participaient à la mise en scène de son idée. Il y eut une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national polonais, qui se mirent à danser une mazurka. Les couleurs différaient par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les allées et venues des Kontuschi et des Konfédératki rouges, bleus, verts, jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mêlaient, produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes s'ouvrirent à deux battants et un splendide cortège fit son entrée dans la salle. En tête marchait Oginski, vêtu du magnifique costume des maréchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bâton à la main, comme un hérault de fête; ensuite venait une troupe de musiciens avec le costume turc du siècle dernier; enfin s'avançait un jeu de cartes françaises vivantes, qui représentaient les quatre nations les plus considérables ayant pris part à la guerre de Sept Ans.
D'abord la France figurée par le Coeur. L'as était un page portant le drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrière eux, le duc de Soubise faisait le valet. Il était immédiatement suivi de neuf gardes françaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait sur la poitrine la carte dont il jouait le rôle.
Pique suivait, représenté par la Prusse. Un jeune courtisan avec le drapeau prussien faisait l'as, le grand Frédéric faisait le roi, Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les autres cartes de deux à dix.
Carreau était figuré par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux formes opulentes, représentait Marie-Thérèse d'une façon splendide. Elle s'avançait fièrement, sa main posée sur celle de son époux François Ier; derrière, l'étendard autrichien. Le maréchal Daun suivait comme valet, à la tête des pandours en manteau rouge.
Enfin venait le Trèfle figuré par la Russie. Un soldat de la garde de Préobraschenski portait le drapeau. Dragomira représentait la czarine Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du roi. Le général comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche.
L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se peignaient l'étonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortège eut défilé trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se groupèrent le long de la paroi principale et formèrent des tableaux éblouissants de couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang.
Ce fut alors une véritable tempête d'applaudissements; on battait des mains et l'on criait bravo comme au théâtre.
Les gardes françaises et les grenadiers prussiens représentèrent une espèce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens réunis dansèrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples royaux exécutèrent un menuet. Après quoi tous ces personnages se séparèrent, et les messieurs se pressèrent autour des quatre reines pour leur présenter leurs hommages.
Dragomira fur la première qui se déroba à ce feu d'artifice de galanteries. Son regard cherchait Soltyk, qui se tenait à l'écart et se contentait de la contempler avec une muette admiration. Elle lui fit signe avec son éventail, et il arriva immédiatement auprès d'elle.
L'orchestre fit alors retentir de nouveau ses airs entraînants à travers les vastes salons, magnifiquement décorés; de nouveau recommencèrent les légères déclarations, les fugitives promesses, les volages refus, les tendres regards des yeux jaseurs, les charmants bavardages des lèvres épanouies, le tourbillon de la danse échevelée. Mais il y avait deux créatures humaines qui s'étaient éloignées de cet ardent tumulte et qui ne semblaient respirer que l'une pour l'autre, comme si elles s'étaient trouvées dans une île déserte. Le comte et Dragomira s'étaient réfugiés dans un petit cabinet où le bruit de la musique, des voix joyeuses, des robes frémissantes ne parvenaient plus qu'adouci comme le lointain murmure de la mer. Elle était assise sur un petit sofa, dans un coin, et lui, sur un tabouret, en face d'elle. De temps en temps ils échangeaient deux ou trois mots, pas plus, mais ils se regardaient et chacun lisait dans les yeux de l'autre. Il se penchait vers elle; son éventail seul les séparait; mais elle n'avait pas besoin de protection; elle ne savait pas ce que c'est qu'une faiblesse. Mais à travers cette glace dont elle était enveloppée s'échappait une douce chaleur qui encourageait le comte. Il sentait qu'elle ne le regardait pas comme tous les autres et il commençait à espérer.
Il lui prit la main à l'improviste. Elle ne la retira pas et laissa même tomber l'autre avec l'éventail; mais ses yeux froids le tenaient immobile comme par l'effet d'un charme.
"Dragomira… murmura-t-il?
- Que voulez-vous? demanda-t-elle avec calme.
- Que vous m'écoutiez.
- A quoi bon? Je sais ce que vous me direz. Et vous devez connaître aussi ma réponse.
- Quand vous me l'aurez faite.
- Je n'ai qu'une réponse à vous faire: Souvenez-vous de vos devoirs.
- Vous ne croyez pourtant pas que je sois homme à supporter des chaînes qui me pèsent?
- Non, je ne le crois pas! dit Dragomira après l'avoir regardé un instant d'un oeil interrogateur; mais, pour cette fois, cela suffit. Laissez-moi, maintenant."
Le comte obéit sans même risquer un regard de protestation, et Dragomira resta seule mais pas longtemps. La portière s'écarta brusquement et Anitta entra.
"Je vous demande pardon, dit-elle, je croyais trouver le comte ici.
- Etrange idée! répliqua Dragomira avec un mauvais sourire.
- Avec vous, c'est justement ce qu'il y a de plus étrange qui est le plus ordinaire.
- Comment dois-je vous entendre?
- Ne croyez toujours pas que je vous dispute Soltyk."
Dragomira se leva, saisit la main d'Anitta et attache son froid regard menaçant sur la pauvre jeune fille tremblante.
"Ne vous trouvez pas sur mon chemin, murmura-t-elle, je vous en avertis, j'ai encore pitié de vous, mais ne me défiez pas."
Elle sortit lentement pendant qu'Anitta, muette d'effroi, la suivait des yeux?
IV
DANS LE LABYRINTHE DE L'AMOUR
"Il nourrit les serpents qui lui rongent le coeur." (SHELLEY, la Reine Mab.)
Après M. Oginski, ce fut au tour de M. Monkony, père d'Henryka, de donner une fête. On devait se rendre en traîneau à sa propriété de Romschin, située au-delà de Myschkow, à quatre lieurs de Kiew, au bord de la grand'route.
Vers midi, les traîneaux se rassemblèrent devant la maison de Monkony à Kiew. Les arrivants montaient l'escalier et faisaient, debout, un vrai déjeuner à la polonaise dans la salle à manger où régnait une agréable chaleur. On y faisait surtout honneur aux différentes variétés de masurki (tartes polonaises) et aux liqueurs. Chaque traîneau devait contenir une dame et son cavalier. Les costumes rappelant le temps de Stanislas-Auguste unissaient le style rococo à l'ancienne somptuosité polonaise.
Zésim Jadewski fut au nombre des invités. Dragomira l'avait exigé, et Henryka s'était empressée de mettre son nom sur la liste. Il trouva Dragomira sur le palier du premier étage. Il ne la reconnut que quand ses yeux froids lui sourirent tendrement et que sa petite main sortit, pour le saluer, de la large manche de la jaquette de velours vert à passementeries d'or, garnie de zibeline. Elle était, en effet, d'une beauté vraiment étrange sous la poudre blanche qui couvrait, comme une neige éblouissante, ses cheveux étagés en hautes frisures. Zésim hésita à prendre sa main.
"Il paraît que tu ne me connais plus, dit la belle jeune fille avec un ton d'aimable badinage.
- C'est vrai, répondit Zésim. Comment dois-je comprendre ce qu'on me raconte de toi? Qu'est devenue la nonne de Bojary?
- Eh bien, qu'est-elle donc devenue?
- Une dame du monde.
- C'est toi qui le voulais.
- Une coquette triomphante.
- Naturellement.
- L'idole du comte Soltyk.
- C'est vrai aussi. Qu'est-ce qu'il y a encore?
- Dragomira, veux-tu me faire souffrir, ou bien ne m'aimes-tu plus?
- Tu es tout bonnement fou, dit-elle avec une grâce inimitable; donne-moi le bras."
Zésim obéit.
"Et si je veux ensorceler Soltyk; continua-t-elle, j'ai un but bien déterminé. Il n'est pas question d'amour dans tout cela.
- Prouve-le-moi en me prenant aujourd'hui pour ton cavalier.
- Volontiers. Cependant cela ne dépend pas de moi, mais du P. Glinski."
Une fois entré, Zésim prit le jésuite à part et lui présenta sa requête. Celui-ci sourit finement.
"Je ne puis rien faire, répondit-il; c'est le sort qui doit en décider.
- Si vous le voulez bien, mon révérend père, le sort me sera favorable."
Glinski sourit de nouveau et serra furtivement la main de Zésim.
Deux vases qui contenaient les billets du tirage furent apportés par des cosaques. Anitta et Dragomira furent chargées de tirer les billets qui devaient aller ensemble.
Le P. Glinski les lisait et les jetait dans un troisième vase, si bien que tout contrôle était impossible. Il arriva donc que Soltyk fut le cavalier d'Anitta et Zésim celui de Dragomira/
Quand les derniers billets eurent été ouverts, on se hâta de s'envelopper; puis toute la brillante société descendit précipitamment l'escalier et monta dans les traîneaux. Il fallut quelque temps pour se mettre en route. En tête chevauchait un hérault vêtu de l'ancien costume polonais aux armes de Monkony. Venaient ensuite six trompettes et deux timbaliers, vingt cosaques, un grand traîneau avec un orchestre de musiciens habillés à la turque, un deuxième traîneau rempli de masques grotesques de toute espèce, ours, juifs polonais, moines mendiants, coqs gigantesques et personnages de la pantomime italienne. Puis venaient les traîneaux avec les messieurs et les dames: Oginski et madame Monkony, Monkony et madame Oginska, Soltyk et Anitta, Henryka et Bellarew, Zésim et Dragomira. Les traîneaux étaient escortés de jeunes cavaliers en costume polonais. La marche était fermée par des Cracoviens coiffés du bonnet rouge carré, orné de plumes de paon, et montés sur de petits chevaux dont les crinières étaient décorées de rubans de diverses couleurs.
A peine était-on sorti de la vielle que chevaux et traîneaux se mirent à courir, comme s'ils volaient, sur la magnifique couche de neige qui recouvrait la route. Villages, hameaux, bois, collines disparaissaient rapidement derrière le cortège qui semblait entraîné par quelque bonne fée et qui arriva en un clin d'oeil à Romschin, où les paysans l'attendaient en habits des dimanches et l'accueillirent par de joyeuses acclamations.
Au bas de l'escalier se tenait le maréchal du palais, vêtu à l'ancienne mode polonaise, avec son bâton. Il était entouré de domestiques portant le costume du siècle dernier. Derrière le château, les petits canons de fer, nobles joujoux du temps des menuets et de la queue, tiraient des salves de bienvenue.
On monta deux à deux. Quand on se fut débarrassé des vêtements d'hiver et que les dames eurent rajusté leurs toilettes devant le miroir, on passa à table. La vieille et massive argenterie de famille s'étalait dans toute sa splendeur et les babi (gâteaux) s'élevaient en forme de tour de Babel à une hauteur incroyable.
Pendant le dîner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert la neige se mit subitement à tomber, non pas en flocons, mais en masses énormes. C'était comme si le ciel blanc de l'hiver se fût précipité tout d'un coup sur la terre. En même temps il s'élevait une violente tempête qui ne tarda pas à souffler avec rage à travers les fenêtres et les portes; les murs en étaient ébranlés, et dans les cheminées retentissait un bruit comparable à celui des trompettes du jugement dernier.
Le maréchal annonça avec une mine toute déconfite qu'un ouragan de neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, était en marche. Dans le premier moment tous se regardèrent avec perplexité, car plus d'une fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hôte sauvage des steppes avait littéralement enseveli pour bien des jours de vastes étendues de pays sous son lourd et éblouissant linceul; si bien que les habitants avaient été emprisonnés dans leurs maisons par des murailles de glace et de neige. Mais Monkony prit immédiatement la chose par le côté amusant.
"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme maître de maison, s'écria-t-il, que de vous voir touts, mes chers hôtes, devenus mes prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je vous en préviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront forcés de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille."
Les rires et les applaudissements éclatèrent. Personne ne songea plus à s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la tempête continuer à faire rage.
On sortit de table, par conséquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait compté. Un rideau blanc séparait le château du reste du monde, et la nuit vint, naturellement, plus tôt que d'habitude. On alluma les bougies des candélabres et des appliques dorées, et comme on trouva qu'il était trop tôt pour danser, la jeunesse organisa différents amusements, pendant que les personnes plus âgées se faisaient dresser des tables de jeu.
Quand Zésim, Soltyk et Sessawine eurent épuisé toute leur verve, le P. Glinski proposa de représenter des tableaux vivants. Cette proposition fut très favorablement accueillie, et l'on se mit tout de suite à l'exécution.
On improvisa une scène dans la chambre d'à côté; les battants de la porte furent enlevés et remplacés par des portières; les chaises furent disposées en rang pour les spectateurs.
Le premier tableau représenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le général assyrien. Il était étendu et dormait sur un divan turc. Devant lui, debout, se tenait Dragomira, drapée dans un tapis de table brodé d'or. Ses cheveux dénoués tombaient autour d'elle en flots d'or; elle avait une riche parure de perles; le bras levé et tenant un kandgiar, elle semblait prête à lui trancher la tête.
Quand le rideau fut fermé, Dragomira s'assit rapidement à côté du comte.
"Avez-vous compris? lui murmura-t-elle en souriant, on vous avertit de vous défier de moi; prenez garde à votre tête.
- L'avertissement vient trop tard.
- Vous dites cela d'un air bien tragique.
- C'est que j'éprouve aussi quelque chose de bien étrange. Je suis comme si un corsaire turc m'avait enchaîné sur sa galère. Je sens que je me perds auprès de vous, et pourtant je ne puis m'affranchir de vous."
Le jésuite commençait à s'occuper du second tableau. Dragomira se retira dans un coin, où se trouvait un vieux fauteuil, et Soltyk la suivit.
"Vous me faites des reproches, dit-elle; en avez-vous bien le droit?
- Certainement; vous m'appelez votre frère en douleur; j'ose espérer qu'il existe entre nous un lien mystérieux qui nous sépare des autres hommes, et il me faut découvrir que vous avez pour un jeune officier insignifiant un sourire incomparablement plus aimable et des regards beaucoup plus ardents que pour moi.
- Ah! vous êtes jaloux?
- Oui certainement, je le suis.
- C'est tout à fait charmant; cela m'amuse beaucoup."
La sonnette annonça le deuxième tableau. C'étaient les Quatre Saisons. Anitta représentait le Printemps, Henryka l'Eté, Kathinka l'Automne et Livia l'Hiver.
Le P. Glinski appela Soltyk pour le troisième tableau.
"Laissez-moi en repos, dit tout bas le comte.
- Oh! pas pour le moment, répondit la jésuite de la même façon; ne voyez-vous donc pas que votre conduite est faite pour surprendre et blesser?"
Soltyk le suivit à contre-coeur.
"Vous avez peut-être en tête quelque nouvelle allégorie? demanda-t-il ironiquement.
- Alors vous m'avez compris, répondit le P. Glinski; vous avez besoin d'un ange gardien, et c'est moi qui suis le vôtre. Je ne sais pas encore ce que projette cette jeune fille; mais je soupçonne, je pressens qu'un danger vous menace de sa part.
- Un danger? Et pourquoi pas? dit Soltyk d'un ton de souverain orgueil; mais ce qui m'attire, c'est ce danger, et par conséquent aussi cette tigresse."
Le troisième tableau représentait une scène du poème de Grazyna, d'Adam Mickiewicz. Livia, en Grazyna, vêtue d'une peau d'ours et armée, meurt victorieuse et est retrouvée sur le champ de bataille par ses fidèles, qui la pleurent.
Une vraie tempête d'applaudissements accueillit ce tableau, qui dut être montré une seconde fois. On vit encore Kathinka en conductrice d'ours, et Bellarew en ours supérieurement dressé. Puis les musiciens accordèrent leurs instruments, et la danse commença par une polonaise que Monkony conduisit avec Mme Oginska. Le cortège, aux brillants costumes, se pliant et se dépliant comme un serpent gigantesque, suivait de salle en salle, de palier en palier, d'étage en étage.
Soltyk conduisait Anitta, pour sauver les apparences. Mais à peine la polonaise était-elle finie, qu'il alla rejoindre Dragomira, assise à moitié dans l'ombre, derrière une colonne.
"Quoi! seule?
- Je vous ai attendu, dit-elle.
- Qu'êtes-vous donc réellement, Dragomira? un ange, un démon, une tigresse, une coquette?
- Peut-être tout cela ensemble.
- Et que voulez-vous de moi?
- Vous ne le savez pas encore?"
Elle attacha sur lui un regard noble et calme, un regard de ces yeux mystérieux auquel nul coeur ne résistait.
"Non, je ne le sais pas.
- Je ne vous aimerai jamais, car je ne peux pas aimer, dit-elle, mais je veux que vous m'aimiez.
- Et si je vous aime, qu'arrivera-t-il ensuite?
- Ensuite?… Vous le saurez toujours à temps."
On dansa toute la nuit jusqu'au matin. Cependant la tempête s'était calmée, et des milliers de paysans commencèrent immédiatement à creuser des tranchées dans la neige et à déblayer la route. Le soleil rougissait déjà les cimes couvertes de neige des peupliers qui entouraient le château de Romschin, lorsqu'on alla se reposer au milieu d'une nuit artificielle obtenue à l'aide de sombres rideaux et d'épaisses tapisseries. Quant aux jeunes gens, comme le leur avait annoncé Monkony, ils couchèrent dans la salle à manger, sur la paille.
V
LE PURGATOIRE
"Disciplines, veilles, jeûnes, voilà mes armes contre l'enfer." RICHENDORFF.
On s'éveilla à midi, par un beau soleil. Quad le maréchal du palais, suivi de nombreux domestiques armés de grands balais, eut expulsé les jeunes gens de la salle à manger, la paille fut balayée et la table rapidement mise. Peu à peu, toute la société en belle humeur se trouva réunie pour le déjeuner. Dragomira seule manquait. Elle ne se sentait pas à son aise, comme l'annonça Henryka, et désirait se reposer encore. Pour ne déranger personne, Henryka offrit de rester auprès de Dragomira, ce à quoi ses parents consentirent. Après le déjeuner, le cortège des traîneaux revint à Kiew dans l'ordre de la veille.
Henryka et Dragomira restèrent seules à Romschin, comme elles l'avaient prémédité.
Quand Henryka s'approcha du lit de Dragomira pour lui annoncer le départ des autres, Dragomira se mit à sourire.
"Ils se sont donc réellement laissé tromper, dit-elle.
- Ils n'ont été que trop bien trompés, répondit Henryka; Soltyk en était pâle et m'a demandé secrètement si tu étais sérieusement souffrante."
Dragomira s'assit dans son lit.
"Maintenant je veux me lever; viens, esclave, sers-moi.
- Ne veux-tu pas d'abord déjeuner?
- Si, je le veux, mais promptement;"
Elle donna à Henryka un léger coup avec la main.
"Mais toi, tu dois jeûner rigoureusement, entends-tu?"
Henryka fit signe que oui de la tête, et quitta la chambre pour revenir bientôt avec un plateau sur lequel elle apportait le café de Dragomira. Elle se mit à genoux devant le lit et tint le plateau pendant que Dragomira prenait lentement son café.
"Puis-je avoir un bain? demanda Dragomira quand elle eut fini.
- Certainement.
- Alors, occupe-t'en; dépêche-toi."
Henryka sortit en toute hâte de la chambre. Quand elle revint annoncer que le bain était prêt, Dragomira s'assit au bord du lit et Henryka, à genoux, lui mit ses pantoufles. Puis elle l'aida à passer sa pelisse et la conduisit dans la salle de bain, dont le sol était recouvert de tapis, et dont les fenêtres étaient fermées par des rideaux d'un rouge sombre. Dragomira agit absolument comme une sultane: elle se laissa déshabiller par Henryka, qui l'aida à entrer dans le bain, et, quand elle en sortit, Henryka l'essuya avec de grandes serviettes turques, douces et souples. Puis, enveloppée d'une molle fourrure, elle s'assit dans un fauteuil, auprès du poêle, pendant qu'Henryka, comme une servante du sérail, à genoux sur le tapis, lui essuyait les pieds et lui remettait ses pantoufles. De retour dans sa chambre, elle ordonna à Henryka de la coiffer. Celle-ci avait déjà peur d'elle, et dans son agitation n'était pas tout à fait maîtresse des mouvements de ses mains tremblantes. Dragomira lui adressa d'abord une sévère remontrance, et ensuite la frappa violemment à la joue. Henryka devint rouge comme la pourpre et ses beaux yeux se remplirent de larmes. Dragomira lui donna aussitôt un second coup. Henryka se prosterna à ses pieds et baisa la main qui venait de la frapper.
"Punis-moi, murmurait-elle, je le mérite, j'ai agi comme un enfant."
Dragomira la regarda.
"Va-t'en, si tu ne veux pas obéir ni servir.
- Si, je le veux! dit Henryka en levant des mains suppliantes.
- Tu es encore beaucoup trop orgueilleuse; il faut devenir bien plus humble que tu ne l'es. Mais je veux te fouler aux pieds. Prends patience, ma tourterelle."
Quand Dragomira, avec l'aide d'Henryka, eut terminé sa coiffure et sa toilette, elle demanda à manger.
Henryka dressa immédiatement la table dans le chambre d'à côté et servit Dragomira. Puis leur traîneau s'avança devant la porte du château, et les deux jeunes filles partirent pour Myschkow.
Le soleil était couché; des brouillards gris, aux formes de spectres, montaient et se massaient autour du manoir. Elles entrèrent comme par la porte sombre et fumeuse de l'enfer.
Il n'y avait personne quand elles descendirent du traîneau.
La maison semblait dévastée par la mort. Le cocher appela; il vint une vieille femme qui ouvrit la porte.
Pendant que le traîneau, sur l'ordre d'Henryka, continuait sa route vers Kiew et que le son de ses clochettes s'évanouissait dans le lointain, Dragomira faisait passer la novice à travers plusieurs chambres vaguement éclairées, et l'introduisait dans une petite salle dont les murs étaient nus et dont les fenêtres étaient fermées par des volets de bois. La vieille posa une lampe sur la table qui était dans un coin et disparut. Henryka remarqua alors une trappe ménagée dans le plancher, et un léger frisson lui parcourut le corps.
"Tu as peur, dit Dragomira tranquillement, si tu manques de courage, tu es encore à temps pour retourner sur tes pas. Je ne te force pas.
- Non, je n'ai pas peur; je te suivrai partout où tu m'ordonneras d'aller."
Dragomira ordonna alors à sa victime d'ôter les riches vêtements et les bijoux qu'elle portait et de mettre une grossière robe grise de pénitente qui était toute prête sur une chaise. Puis elle leva la trappe et ordonna à Henryka de passer devant elle. Après avoir descendu une série de marches, elles se trouvèrent dans un caveau souterrain qui n'était que faiblement éclairé par une lampe. Dans un coin était une botte de paille, et près de cette botte un anneau de fer attaché au mur. Dragomira mit de lourdes chaînes aux mains et aux pieds d'Henryka qui tremblait, et l'attacha ensuite à l'anneau de la muraille.
"Prie et fais pénitence, dit-elle avec une sévérité impitoyable dans le regard et dans la voix. Je reviendrai quand il sera temps."
Elle remonta rapidement l'escalier et ferma la trappe. Puis elle tira la corde d'une cloche et l'apôtre apparut.
"As-tu amené une nouvelle disciple? demanda-t-il.
- Oui, elle est en bas; elle vient de commencer sa pénitence.
- A-t-elle du courage?
- Oui, mais elle est fière. Il faut d'abord briser son orgueil.
- Qui pourrait y réussir, sinon toi? reprit l'apôtre. Maintenant elle est dans ta main; ne la ménage pas. Les créatures humaines doivent être dressées comme les chiens, si l'on veut qu'elles vaillent quelque chose. En tout homme se cache le diable. Chasse-le de la pénitente, foule-le aux pieds; le serpent que tu auras écrasé se changera bientôt en ange. Montre-toi forte et Dieu sera avec toi."
Quand Henryka eut passé quelques heures à pleurer et à prier dans la plus profonde solitude, Dragomira apparut de nouveau, lui ôta ses chaînes et la ramena en haut dans la petite salle.
"Es-tu prête pour le second degré de la pénitence? demanda-t-elle en l'observant avec soin?
- Je suis prête," lui répondit Henryka, tout à fait soumise, en tombant à genoux devant elle. Dragomira lui enleva sa robe de pénitente de dessus les épaules et saisit une discipline. Mais, lorsqu'elle vit Henryka frissonner, elle ôta elle-même ses riches vêtements.
"Je vais te donner du courage, dit-elle avec un sourire dédaigneux, prends la discipline, et frappe-moi. Je suis aussi coupable que toi. Frappe!" Pendant qu'Henryka se levait et saisissait machinalement la discipline, Dragomira, le visage tourné vers le ciel avec une expression d'extase, s'agenouillait devant elle et murmurait un des psaumes de la pénitence.
"Châtie-moi donc! es-tu lâche!"
Henryka leva la discipline et frappa, une fois, deux fois, puis elle laissa retomber son bras.
"Je ne peux pas, murmura-t-elle, donne-moi une autre victime; mais toi, je ne peux pas te maltraiter.
- Folle!"
Dragomira se releva et s'enveloppa lentement de sa pelisse.
"Lâche pour faire faire pénitence aux autres! Je le vois bien; pour la première fois il faut t'attacher.
- Enchaîne-moi."
Henryka tendit ses mains; Dragomira les lui lia derrière le dos en un instant, puis saisit la discipline.
"Prie, repens-toi de tes péchés, implore la miséricorde de Dieu!"
Henryka commença à murmurer un psaume que Dragomira lui avait appris, et Dragomira leva la discipline. Henryka frémissait de douleur. Pendant longtemps on n'entendit rien que les coups qui tombaient et les gémissements de la pénitente. "Pour l'amour de Dieu, pitié! pitié! s'écria-t-elle tout à coup, en se prosternant le visage contre terre devant Dragomira.
- J'ai pitié de toi, quand je t'aide à expier tes péchés," répondit Dragomira.
En même temps, elle mettait son pied sur la nuque de sa victime, pour qui commença seulement alors le véritable purgatoire. C'est en vain qu'Henryka se tordait devant elle dans la poussière; Dragomira n'avait ni coeur ni nerfs; elle était possédée par une seule pensée, celle de servir son Dieu, un Dieu aussi terrible que le Moloch des Phéniciens.
Enfin elle s'arrêta. Henryka était étendue devant elle, dans la poussière, complètement anéantie, dans l'état où elle la désirait. Un signe d'elle suffisait; la pauvre créature obéissait avec autant de peur que d'humilité.
"Baise la main qui t'a fait du bien," ordonna Dragomira.
Et Henryka baisa cette main cruelle.
"Baise le pied qui t'a humiliée."
Henryka baisa le pied.
Dragomira lui délia les mains. Henryka n'osait pas encore se relever.
"Habille-toi!"
Henryka recouvrit ses épaules qui saignaient.
"Le troisième degré de la pénitence, continua Dragomira, montrera si tu es capable de crucifier ton coeur, de vaincre ta compassion, et si tu as le courage d'exécuter les commandements de notre croyance. Prends ta pelisse, et suis-moi."
Dragomira descendit pour la seconde fois avec la novice dans les souterrains de cette maison mystérieuse.
Elles arrivèrent d'abord dans le caveau où Henryka avait commencé sa pénitence. Dragomira ouvrit une porte de fer et elles suivirent un étroit corridor jusqu'à une deuxième porte, à laquelle Dragomira frappa trois fois. On ouvrit, et les deux jeunes filles entrèrent dans une vaste salle voûtée, faiblement éclairée par une lampe rouge. Un homme d'âge mûr, la barbe et les cheveux en désordre, était étendu sur de la paille et retenu par une chaîne. Devant lui, l'apôtre était assis dans un fauteuil; deux hommes portant le costume de paysans se tenaient à l'écart et attendaient ses ordres.
"La voici, dit Dragomira, pendant qu'Henryka s'approchait de l'apôtre et s'agenouilla devant lui.
- As-tu du courage? demanda-t-il en la considérant avec attention.
- Oui."
L'apôtre lui ordonna de se relever et se tourna vers le prisonnier:
"Pour la dernière fois, veux-tu te confesser et faire pénitence?
- Non; vous m'avez amené ici par ruse et par force, misérables! Coquins hypocrites! s'écria le prisonnier en tirant sur ses chaînes, assassinez-moi, mais ne me demandez pas de m'humilier devant vous.
- Ce n'est pas devant nous, c'est devant Dieu.
- Votre Dieu, c'est Satan! Vous reniez Jésus-Christ, car sa doctrine, c'est l'amour.
- Tu es possédé du démon, reprit l'apôtre en se levant, sauvez son âme, jeunes filles!"
Il était là, dans sa longue pelisse sombre, comme l'ange de la vengeance. Sur son ordre les deux hommes saisirent le malheureux, le détachèrent et l'enchaînèrent de nouveau, mais debout, contre le mur. Sur un âtre, dans un ardent brasier, rougissaient des fers longs et pointus. Dragomira fit signe à Henryka d'approcher.
"Que faut-il que je fasse? demanda celle-ci.
- Tu dois avec ce fer chasser Satan de cet homme.
- Comment?" demanda Henryka avec une sorte d'emportement.
Dans ses yeux ordinairement si doux s'alluma soudain une flamme homicide.
" Torture-le sans pitié, dit l'apôtre, tu fais une oeuvre pieuse et agréable à Dieu.
- Enfonce-lui les fers dans la poitrine et dans les bras," dit Dragomira.
Henryka saisit un des instruments de supplice qui étaient tout rouges, et, furieuse comme une bacchante en délire, s'approcha de la victime.
"Veux-tu te confesser? demanda encore le prêtre.
- Non."
Le fer entra dans la chair en sifflant et le malheureux laisse échapper un profond gémissement.
"Bien, ma fille!" dit le prêtre à Henryka pour l'encourager.
Et celle-ci, avec une ardeur nerveuse et une joie sinistre, continua son horrible tâche. Le prisonnier se tordait à ses pieds en gémissant; enfin, il se mit à pousser des cris épouvantables. Le fer siffla encore deux fois, et le malheureux, épuisé, vaincu, ayant à peine la force de demander grâce, se laissa tomber dans la poussière, devant le prêtre. On pouvait maintenant lui faire tout ce qu'on voudrait.
Quand l'apôtre eut béni Henryka, les deux jeunes filles et les hommes quittèrent le souterrain, et le malheureux resta seul avec son prêtre, son bourreau.
VI
LE VOILE SE SOULEVE UN PEU
Je te suivrai fidèlement, même à travers les flammes de l'enfer. MOORE.
Il était environ midi lorsque le jésuite entra dans le cabinet du comte. Ce dernier venait de se lever. Assis dans un fauteuil, il était enfoncé dans sa robe de chambre de Perse brodée d'or et doublée d'une molle fourrure de zibeline. Il tenait à la main un billet écrit sur du papier à la dernière mode.
"Une nouvelle aventure? dit le P. Glinski en badinant.
- Vous vous trompez; ce sont deux lignes de Dragomira, froides comme un matin de février, par lesquelles elle m'annonce qu'elle est tout à fait remise.
- Alors, vous avez fait demander de ses nouvelles.
- Oui.
- Tant mieux.
- C'est vous qui parlez ainsi, mon révérend père?
- Sans doute. Elle ne doit pas se douter que nous sommes sur sa trace et que nous commençons enfin à percer les ténèbres dont s'enveloppe sa mystérieuse personnalité.
- Comment cela?
- Je suis tout à fait sûr maintenant que Dragomira a un plan à votre égard, continua le père, et qu'elle en poursuit l'exécution avec une volonté énergique et inflexible. Défiez-vous de cette jeune fille. Avec elle, il n'y a pas de galants lauriers à cueillir.
- Je n'y pense pas.
- Dragomira est plus dangereuse que vous ne croyez."
Soltyk se mit à rire.
"Toujours les mêmes imaginations!
- Des imaginations? Jamais! répondit le jésuite, des pressentiments, oui; mais en ce moment c'est une certitude que j'ai.
- Vous piquez ma curiosité.
- Dragomira n'est pas une coquette, dit le P. Glinski, et elle n'a en vue ni votre main ni votre coeur.
- Quoi donc alors?
- Dragomira a je ne sais quelle mission importante à remplir ici, à Kiew. Peut-être est-ce une mission politique; mais je n'en suis pas encore absolument sûr. Ce qui est toutefois hors de doute, c'est qu'elle a des fréquentations secrètes, qu'elle a à sa disposition des instruments dociles et qu'elle disparaît de temps en temps pour aller sans aucun doute rendre des comptes à un supérieur à qui elle obéit. Mon ordre a toujours eu la meilleure police et dans le cas présent il est encore mieux informé que n'importe qui. L'entrée de Dragomira dans la société de cette ville a un rapport intime avec sa mission. Personnellement, elle n'a ni intérêts nu sympathies. Elle sert exclusivement une idée. Pendant que son propre coeur reste libre, elle réussit mieux que n'importe quelle femme désireuse de conquêtes à conquérir les coeurs des autres. Elle entoure de ses filets non pas un homme, mais plusieurs hommes; à tous elle donne les mêmes espérances, et elle les fait tous servir à ses desseins. Zésim Jadewski, lui aussi, est une de ses victimes. Mais elle ne se donne pas moins de peine pour faire des conquêtes parmi les personnes de son sexe. Henryka Monkony est aujourd'hui tout simplement son esclave; elle la fait obéir d'un clignement d'oeil.
- Quel magnifique tableau de fantaisie! dit Soltyk ironiquement.
- Je le répète, dit le jésuite, je suis sûr de ce que je vous dis et de bien d'autres choses encore; et si vous le désirez, je vous donnerai immédiatement la preuve qu'en dehors de la Dragomira que vous connaissez, il y a une seconde Dragomira qui, la nuit…
- Il suffit!" s'écria Soltyk.
Le souvenir de sa première rencontre avec Dragomira lui traversa le cerveau comme un éclair.
"En cela, vous pourriez bien avoir raison; il m'est arrivé à moi-même, avec cette jeune fille, une aventure passablement extraordinaire.
- Racontez-la-moi. Que savez-vous de ses pérégrinations nocturnes?
- Plus tard. Donnez-moi d'abord la preuve que vous ne m'avez pas régalé de quelque fantaisie.
- Volontiers, aujourd'hui même, dès que vous voudrez bien pour une heure vous confier à ma conduite.
- A quel moment?
- Cette nuit; mais je ne peux pas encore fixer l'heure bien exactement.
- Je serai à la maison dès qu'il fera nuit, dit Soltyk pour clore l'entretien, et je vous attendrai."
Lé jésuite s'inclina en signe d'assentiment et disparut.
Il était dix heures du soir quand le P. Glinski et le comte sortirent du château. Tous les deux s'étaient habillés en paysans petits-russiens; et, dans ces deux hommes vêtus de gros drap velu et de longues pelisses en peau de mouton, personne n'aurait soupçonné le plus riche magnat de la ville, le favori des femmes, et un membre de la fine et intelligente Société de Jésus. Glinski conduisit le comte, en faisant des détours, par des ruelles étroites et solitaires, dans la rue où se trouvait la maison du marchand Sergitsch. Il y avait en face de cette maison un petit débit d'eau-de-vie. Les deux hommes y entrèrent et s'assirent sur un banc de bois vermoulu, dans un nuage de fumée de tabac, au milieu de cochers et d'ouvriers à moitié ivres. Ils restèrent là jusqu'au moment où un petit juif maigre, vête d'un caftan noir, entra et fit un signe au jésuite. Celui-ci se leva aussitôt et sortit avec Soltyk. Ils se postèrent alors sur le trottoir, tout contre le mur de la maison, debout dans l'ombre et l'oeil fixé sur la porte du marchand devant laquelle brûlait une lampe.
Une dame ne tarda pas à arriver. Elle marchait d'un pas rapide. Une longue pelisse dissimulait sa haute taille élancée et un voile épais couvrait son visage. Pourtant le comte ne douta pas un seul moment que ce fût Dragomira. Elle seule avait ce port de tête fier et triomphant; elle seule avait cette démarche exquise, à la fois majestueuse et élastique. Quand elle eut disparu dans la maison du marchand, le P. Glinski se tourna vers Soltyk en l'interrogeant du regard.
"C'est elle, sans aucun doute, murmura le comte, mais cela ne me suffit pas; je veux être absolument sûr. Venez."
Les deux hommes traversèrent la rue et s'arrêtèrent juste devant la maison de Sergitsch. Pour ne pas éveiller de soupçons, le P. Glinski tira de sa poche une petite pipe, la bourra avec du tabac et tint tout prêts son briquet et son amadou. Au bout de quelque temps la porte s'ouvrit; alors il tourna le dos, battit le briquet et posa l'amadou allumé sur sa pipe, pendant que le comte, les cheveux rabattus sur le front, regardait Dragomira en plein visage. C'était bien elle qui sortait habillée en homme. A la vue des deux hommes, elle resta un instant interdite, puis elle partit à grands pas dans la rue.
"Que signifie ce travestissement? murmura Soltyk, quelque aventure d'amour?
- Non, répliqua Glinski à voix basse, cette jeune fille est de pierre, et la pierre ne prend pas feu si facilement. Il s'agit ici de tout autre chose.
- Je veux la suivre, dit Soltyk.
- Gardez-vous en bien, dit le jésuite, vous gâteriez peut-être tout ce que je suis parvenu à faire à force de sagacité et de peine.
- Je serai très prudent, répondit le comte, mais je veux une certitude."
Il quitta le jésuite et suivit Dragomira en toute hâte. Malgré l'avance qu'elle avait, il l'eut bientôt rejointe. Elle ne le remarqua que lorsqu'ils furent arrivés près du cabaret Rouge. Elle s'arrêta subitement pour le laisser passer et le regarda bien en face. Soltyk eut l'heureuse idée de faire l'ivrogne. Il se mit à tituber et à chanter d'une voix contrefaite et rauque une chanson de Cosaque. Dragomira s'y laissa tromper. Elle entra dans le cabaret et ne conçut pas plus de soupçon lorsque le comte entra derrière elle, et, frappant du poing sur la table, demande de l'eau-de-vie.
Il n'y avait avec eux dans le cabaret que Bassi Rachelles, qui disparut aussitôt qu'elle eut échangé quelques paroles avec Dragomira, et immédiatement le dompteur Karow entra dans la salle.
A la vue de ce bel athlète, Soltyk eut un mouvement de rage; mais il se contint, vida son verre d'eau-de-vie, laissa tomber sa tête dans ses bras croisés sur la table et fit semblant de dormir.
Karow s'était assis près de Dragomira et causait avec elle à voix basse.
"Depuis quelque temps, on observe chacun de vos pas, dit-il, je ne suis venu que vous en avertit.
- Qui est-ce qui m'observe? demanda Dragomira, la police?
- Non. On a vu à plusieurs reprises dans le voisinage de votre maison et devant celle de Sergitsch un juif qui nos est connu comme agent des jésuites.
- Le P. Glinski est là-dessous.
- Très probablement. Je ne puis que vous conseiller de rester quelque temps sans venir dans ce cabaret et sans recevoir la juive chez vous.
- Vous avez raison. Je vous remercie."
Quand Dragomira fut sortie du cabaret pour retourner chez Sergitsch, elle entendit tout à coup des pas lourds derrière elle. Elle s'arrêta, et, lorsqu'elle eut reconnu le paysan ivre, voulut continuer son chemin. Mais une main se posa brusquement sur son bras, et deux yeux sombres et interrogateurs la regardèrent en plein visage.
"Dragomira!" dit une voix connue.
La courageuse et fière jeune fille reprit immédiatement possession d'elle-même.
"C'est vous? dit-elle d'une voix calme; dans quelle intention me poursuivez-vous sous cet accoutrement?
- Vous me le demandez? reprit le comte; vous ne savez donc pas encore ce que je ressens pour vous?
- Alors vous êtes jaloux?
- Oui."
Dragomira se mit à rire.
"Quel est cet homme, continua Soltyk, avec qui vous aviez un rendez-vous? On m'a dit que vous aimiez Jadewski, mais maintenant je vois que votre coeur appartient à un tout autre homme. Nommez-le-moi; un de nous deux doit mourir."
Dragomira rit de nouveau.
"Voici ma main. Cet homme n'est ni mon adorateur ni mon ami.
- Si ce que vous dites est vrai, je comprends pourquoi on m'engage à me défier de vous. Qu'est-ce que toutes ces relations mystérieuses? Quel est ce secret que vous mettez tant de soin à cacher, au monde et à moi?
- Cela m'a tout l'air d'un interrogatoire. Mais qui vous dit que je sois disposée à vous répondre? On vous avertit de vous défier de moi? Vous ai-je jamais demandé de vous fier à moi? Ai-je pris la peine de vous lier à moi? Vous êtes libre; allez-vous-en, je ne vous retiens pas.
- Dragomira, s'écria le comte en lui saisissant les mains, est-ce que je mérite ces reproches, ce langage? Vous savez, vous devez savoir que rien au monde ne pourrait me déterminer à vous fuir. Je ne suis pas un des ces fats qui se contentent de voltiger çà et là comme des mouches dans les salons. J'espère que vous me regardez comme un homme et que vous me reconnaissez le courage de vous aimer, même quand vous seriez une conspiratrice.
- Je ne conspire pas.
- Que faites-vous alors, Dragomira? Laissez donc enfin tomber le masque; est-ce que je ne mérite pas votre confiance? Ne voulez-vous pas de moi pour votre allié? Et si vous ne me trouvez pas digne de ce rôle, ne voulez-vous pas me prendre pour instrument? Je suis capable d'obéir; oui, je vous suivrais partout où vous voudriez me conduire, dans tous les dangers, à la mort, s'il le fallait."
Dragomira le regarda longtemps, puis elle lui tendit la main.
"Je vous remercie, dit-elle, mais pour le moment, contentez-vous de savoir que je crois en vous et que je ne me défie pas de vous. Je sais que vous ne me trahirez pas, mais le secret que je tiens caché, même pour vous, ne m'appartient pas. Patientez encore trois jours, puis je vous répondrai. Etés-vous satisfait?
- Oui."
Soltyk accompagna Dragomira pendant quelque temps, et la quitta sur son ordre formel.
Le lendemain matin, elle partait de chez elle avec Karow. Ils portaient des costumes de paysans. Un chariot rustique les attendait dans le voisinage; ils y montèrent et se mirent en route à travers la brume blanche et scintillante de l'hiver, pour aller trouver l'apôtre à Myschkow.
VII
NOUVEAU PAS VERS LE BUT
"Tout visage est comme un livre où se trouvent d'étranges choses." SHAKESPEARE (Macbeth.)
Pendant trois longs jours, qui lui parurent une éternité, le comte attendit un message de Dragomira. Le soir du troisième jour, Barichar, sous la livrée d'un domestique de grande maison, apparut au noble club où jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut.
"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pièce de monnaie dans la main de Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture, rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin méticuleux.
Une heure plus tard, sa voiture s'arrêtait devant la maison de Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une chambre de réception. Au moment où il ôtait sa pelisse, Dragomira vint à lui et lui tendit la main.
"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille à ses lèvres.
- Oui."
Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la cheminée. Le comte, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil qu'elle lui avait indiqué, cherchait à lire sur son visage. Mais ce visage était froid et fermé comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient pareillement leur éclat glacial.
Malgré son émotion, Soltyk remarqua que Dragomira s'était faite belle pour lui. C'était la première fois qu'il la voyait à la maison en négligé, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art raffiné. On eût dit qu'elle avait été surprise et dérangée au milieu de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait passé à la hâte le premier vêtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise régnait dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les accords de la plus séduisante mélodie. Sous le velours rouge de sang et la zibeline brun-doré de sa jaquette aux larges manches qu'elle avait laissée ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles blanches qui la garnissaient apparaissaient légères et vaporeuses comme un duvet de fleur ou comme une neige délicate. Rien de plus délicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui descendait jusque sur ses épaules dans le plus opulent désordre. Ce n'était pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de satin noir brodées de perles; ce n'était pas par hasard que son bras avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'était pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un camélia rouge.
Elle aussi découvrit immédiatement qu'il avait dû faire une station devant le miroir, si vite qu'il voulût venir chez elle. Mais si la pensée qu'elle avait eu l'intention de lui paraître belle fit concevoir des espérances au comte, Dragomira fut bien près de rire en voyant sa chevelure frisée et sa cravate bizarre et en sentant le parfum que ses vêtements exhalaient avec surabondance. A ce moment, pour la première fois, il lui parut faible, et aussitôt elle se sentit assez forte pour se jouer de lui.
"M'expliquerez-vous enfin l'énigme qui me tourmente depuis des semaines? dit Soltyk.
- Oui, répondit-elle avec calme.
- Vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue, et en même temps la plus étrange. Vous êtes aussi mystérieuse que le Sphinx, peut-être aussi cruelle que lui.
- C'est vrai: je n'ai pas de coeur."
Elle promena ses doigts dans la fourrure sombre de sa jaquette, pendant qu'elle arrêtait sur lui son regard pénétrant.
"Vous ne me ferez pourtant jamais croire, dit-il, que vous êtes un démon.
- Je ne suis ni bonne ni mauvaise.
- Qu'êtes-vous donc?
- Je sers une idée, sans haine et sans amour.
- Et cette idée…?
- Je me fie à vous, comte Soltyk, quoique j'aie découvert en vous aujourd'hui une mauvaise qualité, doublement mauvaise en ce quelle dénote de la mesquinerie et de la faiblesse.
- Quelle est cette qualité?
- Vous êtes vaniteux, mon cher comte, vous vous donnez la peine de me plaire; cela m'inspire de la gaieté."
Un sourire fugitif passa sur son visage de marbre.
Soltyk était devenu rouge.
"Ah! vous êtes cruelle, murmura-t-il, cruelle comme une belle tigresse, qui joue avec la victime dont elle est sûre.
- Oui, vous êtes vaniteux, continua Dragomira, et malgré cela, au milieu des poupées du monde, vous êtes un homme; au milieu des masques, vous êtes une figure humaine. Aussi, je crois en vous et je me fie à vous.
- Vous le pouvez. Je n'ai pas besoin de vous dire quel pouvoir incompréhensible, surnaturel, vous avez sur moi. Vous n'êtes pas la jeune fille à qui l'on fait des aveux. Vous devinez la pensée, vous lisez les émotions sur les visages. Vous savez depuis longtemps que je vous aime.
- Oui, je le sais.
- Et savez-vous aussi combien je vous aime?
- Oui, je le sais aussi.
- Savez-vous, Dragomira, qu'il n'y a pas un mouvement de mon âme qui ne vous appartienne, que je ne m'occupe que de vous, que je rêve de vous, que votre pensée me fait délirer? Savez-vous que je suis prêt à tout abandonner, tout sacrifier pour vous?"
Elle fit un léger signe de tête pour dire qu'elle le savait.
"Et savez-vous que votre froideur, votre ironie me rendent fou?
- Mon ironie? interrompit-elle, comment pourrais-je me moquer de votre passion, quand je veux que vous m'aimiez ardemment, follement, comme à cette heure? Non, je ne ris pas de vous; je me réjouis de cette flamme que j'ai allumée.
- Dans quelle intention?
- Vous l'apprendrez.
- Pour faire de moi votre instrument? s'écria Soltyk, soit! Je veux vous servir; je veux servir vos plans; mais à une seule condition, c'est que vous serez à moi. Vous ne m'aimez pas. Vous n'avez pas de coeur. C'est bien; je ne vous demande pas d'éprouver quoi que ce soit à mon égard; mais dites-moi que vous consentez à devenir ma femme.
- Jamais.
- Vous êtes donc absolument insensible?"
Le comte se jeta à ses pieds et la serra passionnément dans ses bras, cachant son visage en feu dans les flots de soie, de dentelle, de fourrure et de velours qui enveloppaient cette froide créature. Dragomira irritée se dégagea brusquement de son étreinte.
"Comte, murmura-t-elle, si vous vous approchez de moi encore une fois, une seule fois, tout est fini entre nous.
- Pardon! dit-il d'une voix suppliante et toujours à genoux devant elle, je ne voulais pas vous offenser. Vous êtes injuste envers moi, si vous m'attribuez quelque intention qui pût blesser votre orgueil. Je le jure devant Dieu, je n'ai rien dans l'esprit qui puisse vous offenser.
- Vous n'avez pas besoin de le dire.
- Je n'ai qu'une pensée, faire de vous la maîtresse de tout ce qui m'appartient, faire de vous ma femme.
- Je le sais, dit Dragomira, et c'est là précisément l'erreur fatale qui est entre nous comme un abîme. Vous voyez en moi une femme ordinaire. Je ne suis pas cette femme-là. Jamais, je ne donnerai à un homme mon coeur, et encore moins ma main.
- Quelle fantaisie?
- C'est absolument sérieux.
- Et vous êtes réellement inflexible?
- Vous le voyez. Relevez-vous donc, cher comte, vous attendririez une vieille statue de saint avant de m'attendrir. Relevez-vous."
Soltyk se releva.
"Et maintenant, asseyez-vous près de moi et écoutez-moi."
Soltyk obéit.
"Oubliez ce milieu dans lequel vous me voyez, continua Dragomira, oubliez ces meubles modernes, ce poêle russe, supprimez par la pensée cette toilette, ces vêtements sarmates, ces dentelles, ces pantoufles qui rappellent le sérail; imaginez-vous que je porte une longue robe blanche, un voile, des sandales aux pieds, et vous comprendrez ce que je suis.
- Une vestale?
- Une prêtresse.
- Vous avez raison. Il ne vous manque que le contenu du sacrifice; la victime est prête."
Qu'y eut-il dans les paroles du comte qui fit tressaillir ce marbre virginal et passer un éclair dans ces yeux fiers et froids? Ce fut un regard que Soltyk ne comprit pas. Tel devait être le regard de la lionne au milieu de l'arène brûlante, quand le martyr chrétien désarmé allait au devant d'elle.
"Qu'avez-vous donc? demanda Soltyk.
- Rien, rien."
Elle se pencha en arrière, er ferma les yeux à demi.
"Vous appartenez donc à une secte religieuse? dit le comte, au bout de quelques instants.
- J'appartiens à une petite communauté, répondit Dragomira en ouvrant lentement les yeux, et cette communauté a une grande et sainte mission à remplir.
Représentez-vous le monde d'aujourd'hui, reprit Dragomira, l'état général des esprits. D'un côté vous avez la foi religieuse aveugle, morte, qui s'attache à des formes dénuées de sens, qui murmure des prières que personne n'entend et qui confie les âmes à des prêtres dont toute la vocation consiste à songer à leur bien-être corporel. De l'autre côté vous voyez l'incrédulité, pour laquelle il n'y a plus rien de sacré; l'incrédulité qui applique son compas aux étoiles comme aux crânes des animaux et des hommes, qui pèse tout, calcule tout, analyse tout; qui suit de l'oeil la croissance des plantes; qui connaît les pierres, les planètes et qui ne sait rien de Dieu parce qu'elle ne l'a pas découvert au bout de son télescope. Eh bien, au milieu de cette hypocrisie et de cette adoration qui s'adresse à la lettre et non à l'esprit; en présence de cet avilissement de l'homme, ravalé au niveau de la bête, et de cet amoindrissement de la nature dépouillée de Dieu, à la vue du dégoût, du vide, du désespoir d'ici-bas, ne comprenez-vous pas qu'il y ait des âmes qui aspirent à Dieu, qui le cherchent au delà des étoiles, au delà de la cellule et du mucus primitifs, et qui s'efforcent d'entrer en relation avec le monde des esprits dont elles ont le pressentiment?
- Vous croyez qu'il y a un Dieu?
- Oui, je le crois.
- Et qu'il y a un monde supérieur au-dessus de ce monde terrestre?
- Oui.
- Et qu'il est possible de pénétrer dans ce monde-là?
- Non seulement je le crois, mais je le sais, j'en suis convaincue.
- Alors vous êtes spirite?
- Non, on ne joue pas avec de pareilles choses. Malheur à celui qui étend une main téméraire vers le voile qui nous sépare de l'autre monde! La foi seule peut nous montrer le chemin qui conduit à la lumière éternelle.
- Et vous avez cette foi?
- Oui, je l'ai.
- Vous croyez que Dieu vous a choisie?
- Oui.
- Qu'il vous révèle à vous des choses qui demeurent cachées pour les autres yeux mortels?
- Oui.
- Maintenant je commence à vous comprendre, dit Soltyk que la surprise rendait pâle, pendant que ses yeux apparaissaient plus grands et plus brillants. Et vous voulez que je vous aime uniquement pour que je me confie à vous, pour que je suive avec vous la route qui seule, d'après vous, conduit au salut?
- Oui.
- Prouvez-moi qu'il y a un Dieu.
- Je ne le puis pas.
- Qu'il y a un monde en dehors de celui où nous respirons; des esprits qui obéissent à l'Eternel et avec qui nous pouvons entrer en relation, grâce à votre foi.
- Je le puis.
- Je vous en conjure, Dragomira, ne me trompez pas. Ce serait affreux de badiner avec de pareilles choses.
- Je ne badine pas, répondit-elle avec calme, vous me demandez des preuves; je vous les donnerai.
- Quand?
- Bientôt; peut-être dès demain.
- Votre parole?
- Ma parole! Je la tiendrai, et…?
- Alors je vous appartiendra, Dragomira."
VIII
DE L'AUTRE MONDE
Le monde des esprits n'est pas fermé. GOETHE, Faust.
Le lendemain matin, le comte Soltyk reçut un billet de Dragomira:
"Je suis chez Monkony ce soir. Venez-y sans faute. Nous pourrons causer ensemble sans être dérangés."
On préparait chez Monkony une représentation théâtrale. La répétition avait lieu ce soir-là. En dehors des acteurs il n'y avait que Dragomira; Soltyk pouvait donc facilement s'approcher d'elle. Pendant qu'on jouait un proverbe de Musser, ils se retirèrent dans un coin peu éclairé de la salle où se trouvait un petit divan.
"Qu'avez-vous à me dire? demanda le comte tout ému.
- Je suis prête à vous conduire dans le monde des esprits, dit Dragomira à voix basse, mais il faut quelque préparation de votre côté. Retirez-vous pour quelque temps du brillant tourbillon de ce monde où vous vivez et tournez votre âme de toutes forces vers le ciel.
- Comment? Que faut-il faire?
- Allez vous enfermer pendant trois jours dans n'importe quel couvent, et là, loin du monde, des hommes, du luxe et des plaisirs, appliquez-vous à de sérieuses méditations et à la prière; jeûnez, faites pénitence, et le troisième jour confessez-vous et communiez.
- Quoi! J'irai trouver un prêtre catholique?
- Pourquoi non? La forme n'est rien, le fond est tout. Il faut vous humilier devant Dieu. Il faut éveiller la douleur en votre âme. Ce qui est important et nécessaire, c'est que vous vous repentiez. Où? peu importe."
Soltyk, qui était déjà complètement sous l'influence de la belle prêtresse, obéit à ses instructions et se retira pendant trois jours dans le couvent des Carmélites, où il se livra à de sévères exercices de pénitence. Quand il revint chez lui, le quatrième jour, il reçut un billet de Dragomira qui lui donnait rendez-vous, chez elle, à onze heures du soir.
Il arriva à l'heure dite, Barichar se tenait auprès de la porte ouverte et monta devant lui au premier étage. Dragomira était prête. Elle prit son bras, quitta la maison avec lui et le conduisit par plusieurs rues à une petite place assez solitaire où une voiture les attendait. Une fois montés, la voiture les emmena rapidement à travers la ville dans un faubourg éloigné.
Ils s'arrêtèrent devant un vieux bâtiment isolé et entouré d'un mur élevé. Le cocher descendit et frappa trois fois. Un vieillard en costume de paysan vint ouvrir. Dragomira entra avec Soltyk et renvoya la voiture. Le vieillard fit traverser un jardin inculte pour entrer dans la maison, qui avait l'air complètement inhabitée. On ne voyait aucune lumière; les fenêtres étaient fermées avec des volets de bois; on n'entendait rien, pas même un chien. A la lueur douteuse d'une lanterne que le vieux portait à la main, le comte vit des murs blanchis à la chaux, crevassés et couverts de mousse, et un escalier vermoulu et à demi ruiné. Quand ils l'eurent monté, il distingua dans le corridor le portrait d'une dame en toilette rococo. Le tableau accroché au mur n'avait pas de cadre.
Le vieillard poussa la porte d'une petite salle dont le plafond offrait des restes d'ornements en stuc, alluma les bougies d'un candélabre en cuivre placé sur une commode de temps de nos grands-pères, jeta deux énormes bûches dans une grande cheminée hollandaise où flambait un bon feu, et resta ensuite près de la porte, attendant des ordres.
"Tu peux t'en aller, Apollon, dit Dragomira, si j'ai besoin de toi, je sonnerai."
Le vieillard partit, et Dragomira s'assit sur une chaise, près de la cheminée, telle quelle était, avec sa pelisse sombre et son bachelick de soie noire brodé d'or, car l'air de la salle était froid et humide et avait une odeur de moisi. La salle elle-même était presque entièrement vide. Avec la commode qui portait le candélabre et la chaise de Dragomira il y avait en tout autre chaise et une table. Sur la cheminée se trouvait une pendule qui marquait onze heures et demie. La salle avait trois fenêtres devant lesquelles pendaient d'épais rideaux, et deux portes dont l'une donnait évidemment dans une chambre voisine.
A la muraille étaient suspendues deux images: une Mère de Dieu byzantine toute noircie et sainte Olga. Entre les deux se trouvait un crucifix.
Un rideau blanc séparait une partie de la salle de celle où étaient Dragomira te le comte.
Soltyk demanda à sa compagne ce que signifiait ce rideau.
"Il sépare le sanctuaire du monde profane, répondit Dragomira. Dès qu'il est minuit, et que les choses qui ne sont perceptibles ni pour les yeux ni pour les oreilles se font voir et entendre, cet espace qui est là devient leur asile et personne ne doit oser y mettre le pied. En ce moment, vous pouvez encore l'examiner."
Soltyk ouvrit le rideau et vit un espace entièrement vide, des murs nus, sans fenêtre ni porte; rien qui pût paraître surprenant ou provoquer le soupçon.
"Vous n'avez pourtant pas pleine confiance en moi, dit Dragomira lorsqu'il revint auprès d'elle.
- J'ai la sérieuse intention, l'ardent désir de me laisser convaincre par vous, répondit le comte, et voilà justement ce qui me détermine à m'enlever à moi-même tout terrain où le doute pourrait plus tard pousser des racines."
La pendule marquait le quart avant minuit.
Dragomira laissa glisser sa pelisse et ôta son bachelick. Et maintenant, debout, dans sa logue robe de velours noir, elle avait quelque chose de surhumain, de surnaturel. Toute couleur avait disparu de son beau visage sévère; seuls, ses grands yeux bleus brillaient d'une lueur étrange. Elle se prosterna devant l'image du Christ en croix et pria longtemps avec ferveur; puis elle se releva subitement, saisit Soltyk par la main et l'entraîna avec elle devant la cheminée. Là, elle s'assit de nouveau; quant à lui, il resta debout en proie à une émotion indicible.
Les aiguilles étaient sur minuit. Presque au même instant, le bruit lointain de douze coups sonnant à quelque horloge de la ville se fit entendre. Les bougies du candélabre s'éteignirent soudain d'elles-mêmes. Une profonde obscurité et un silence sinistre régnèrent dans la salle.
Quelque chose d'incompréhensible se mit alors à flotter lentement dans la salle et à la remplir. C'était à la fois une scintillation douce et tremblante, un murmure à peine perceptible et un parfum léger et subtil qui caressait les sens. Une brume diaphane montait du sol et se massait peu à peu. Enfin une forme à grands contours indécis se dressa, s'approcha, s'éleva en l'air et s'évanouit.
"Qu'est-ce que cela? demanda Soltyk à voix basse.
- Je ne sais pas.
- Peut-on forcer les morts qui nous étaient chers à apparaître devant nous?
- Oui.
- De quelle manière?
- Concentrez toutes vos pensées, tous vos sentiments, toute votre volonté sur cette personne que vous voulez voir."
Il y eut un moment de silence, puis le rideau s'ouvrit et l'on distingua une haute forme d'homme.
"Mon père, murmura Soltyk.
- Parlez-lui.
- Puis-je m'approcher de lui?
- Vous pouvez tout ce que vous voulez."
Soltyk sortit un revolver de sa poche.
"Me permettez-vous de tirer sur l'apparition? demanda-t-il.
- Pourquoi non? répondit Dragomira. Tirez!"
Un éclair, une détonation, un peu de fumée. La forme était toujours là debout.
"Incrédule!" s'écria une voix sourde qui semblait venir de la tombe.
Soltyk s'avança d'un pas résolu vers l'apparition et cherche à saisir la blanche et ondoyante draperie; mais elle fuyait comme un brouillard entre ses doigts, et la figure disparut à ses regards.
"J'ai offensé l'esprit, dit-il.
- Il semble."
Soltyk revint près de Dragomira.
"C'est en vain que je me mets en défense contre ce que je vois et entends ici, murmurait-il, il faut que j'y croie, malgré moi. Si je ne deviens pas fou auparavant, vous réussirez sans aucun doute à me convertir."
Alors apparut une deuxième figure, celle d'une femme dont les yeux étaient attachés sur le comte avec l'expression d'un amour céleste.
"Oh! ma mère! s'écria-t-il.
- M'entends-tu, mon enfant?
- Oui.
- Pourquoi t'es-tu détourné de Dieu? Retourne à lui, pendant qu'il en est encore temps. Je prie pour toi auprès du Tout-Puissant. Il aura pitié de toi.
- D'où viens-tu? demanda Soltyk d'une voix tremblante.
- De bien loin.
- Et où vas-tu?
- Dans les sphères supérieures. Je suis emportée loin des lourdes vapeurs de la terre vers les espaces sacrés des étoiles. Adieu, mon enfant, adieu!
- Adieu!"
L'apparition s'évanouit et avec elle la lueur mystérieuse et le parfum. De nouveau régnèrent l'obscurité et le silence.
"A quoi pensez-vous maintenant? demanda Dragomira.
- A ma soeur."
Soudain la lueur apparut de nouveau, et l'on eût dit qu'un jardin en fleurs exhalait tous ses parfums dans la salle. Un petit nuage était étendu sur le sol, devant le rideau. Il s'entr'ouvrit doucement et un enfant en sortit, une petite fille d'environ dix ans, vêtue d'une robe blanche garnie de rubans bleus. Elle levait d'un air joyeux sa jolie tête entourée de boucles noires flottantes, et attachait sur Soltyk ses grands yeux sombres. Elle lui tendit ses bras nus, et, avec un charmant sourire, lui cria d'une voix fraîche et mélodieuse:
"Boguslaw, tu es là! Il y a si longtemps que tu n'as joué avec moi! Viens, viens donc! Il faut que je parte bientôt."
L'effet fut tout puissant. Le comte fit deux pas en avant, tomba à genoux, se cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer. Il sentit deux bras qui l'entouraient légèrement, comme dans un rêve où les corps n'existent pas, et deux petites mains qui le touchaient, parfumées et froides comme des feuille de roses couvertes du givre du printemps. Un frisson lui parcourut le corps; ce n'était pas un frisson d'épouvante, mais un doux frémissement de joie et d'espérance.
"Reste près de moi, dit-il en suppliant.
- Je ne peux pas, répondit l'apparition, mais tu as là celle qui ne t'abandonnera pas.
- Dragomira?
- Oui. Elle te montrera la route du bonheur terrestre et celle du salut éternel. Adieu. Ne m'oublie pas. Je pense souvent à toi."
L'apparition s'éleva lentement, comme un nuage qui plane. C'est en vain que Soltyk cherchait à l'atteindre et à la serrer dans ses bras. Elle riait doucement et lui échappait comme un insaisissable papillon. Sa robe flottait toujours; ses boucles ondulaient encore vaguement. Puis tout se retrouva soudain plongé dans les ténèbres. La mélodie mystérieuse qui vibrait doucement dans la salle s'arrêta, le parfum des fleurs s'évanouit.
"C'est assez, dit le comte, en revenant lentement et pas à pas vers Dragomira. Je suis dans un état qui touche à la folie.
- Cela ne dépend pas de moi.
- Faites apporter de la lumière."
Dragomira sonna. Le vieillard arriva aussitôt avec sa lanterne et ralluma les bougies du candélabre qui donnèrent de nouveau une lumière tranquille et claire.
"Ecarte le rideau, ordonna le comte."
Le vieillard échangea un regard imperceptible avec Dragomira et fit ce qu'on lui avait commandé.
"Va-t'en maintenant."
A peine le vieillard s'était-il éloigné qu'une musique douce et plaintive recommençait à vibrer dans la salle. Une blanche figure s'éleva du sol à la lueur brillante des bougies.