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La pêcheuse d'âmes

DEUXIEME PARTIE (continued 3)

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Tarajewitsch ôta sa pelisse. Henryka le fit passer par plusieurs chambres et le conduisit dans la salle où se trouvait la trappe. Elle lui ordonna de l'ouvrir et lui fit descendre les marches de l'escalier qui aboutissait au caveau où elle avait elle-même tremblé, pleuré et prié. Elle frappa à la paroi. Celle-ci s'ouvrit et on aperçut un deuxième caveau plus étroit et plus sombre que le premier. Il s'y trouvait deux grandes jeunes filles à la taille élancée, en costume de paysannes, avec des bottes de maroquin rouge et de longues pelisses en peau de mouton ornées de broderies de couleur. Elles attendaient la nouvelle victime et l'examinèrent avec des yeux calmes et indifférents.

"Attachez-le, ordonna Henryka.

- Est-ce que vous voulez me tuer? s'écria Tarajewitsch.

- N'essayez pas de vous défendre," lui dit Henryka d'un ton impérieux en lui appuyant le pistolet sur la poitrine.

En même temps une des jeunes filles, avec l'agilité d'un chat, l'avait pris par le cou, tandis que la seconde, qui était derrière lui, lui jetait une corde autour des jambes et serrait le noeud coulant.

Il tomba comme un bloc de bois, le visage sur le sol, et une des jeunes filles posa un genou sur lui. Il se débattait un instant, mais fut promptement attaché par les mains et par les pieds à la chaîne qui était fixée à la muraille.

"Ne vous ai-je pas interdit de vous défendre?" dit Henryka en posant sur lui son petit pied.

Tarajewitsch garda le silence.

"Châtiez-le, continua-t-elle, en se tournant vers les jeunes filles, et apprenez-lui en même temps à prier. Il a grièvement péché toute sa vie."

Les deux jeunes filles lui arrachèrent son vêtement et prirent ensuite des disciplines qu'elles portaient à la ceinture, sous leurs pelisses, avec des chapelets.

Soltyk conduisit Dragomira à Kiew et revint avec Mme Maloutine à Chomtschin, où l'attendait le P. Glinski. Dragomira se rendit immédiatement auprès de Karow, avec qui elle eut un court entretien, puis elle écrivit à Zésim.

"Deux mots seulement, lui dit-elle lorsqu'il entra, nous avons fait aujourd'hui un grand pas vers notre bonheur. Encore quelques jours, et j'espère pouvoir te dire que je suis prête à te suivre à l'autel."

Zésim eut bien vite oublié ses doutes et sa colère. Il tomba encore vaincu aux pieds de Dragomira et lui jura de nouveau amour et fidélité. Quand il fit noir, elle le renvoya, et il s'en alla cette fois sans lui adresser de reproches, le soleil et le printemps dans le coeur, une chanson sur les lèvres.

Quelques instants après, Dragomira partait en traîneau. Doliva l'attendait avec un cheval dans le voisinage de la maison où elle avait fait apparaître à Soltyk les ombres de ses chers morts. Elle sauta en selle et s'élança au galop à travers la nuit, le froid et la neige. Elle ne vit pas qu'elle était suivie de loin par une sombre figure, un cavalier qui avait quitté Kiew en même temps qu'elle.

A Myschkow, Henryka et Karow l'attendaient.

"S'est-il soumis? demanda Dragomira.

- Oui, répondit Henryka, mais seulement après que je l'ai fait fouetter.

- Tu y as encore trouvé un plaisir diabolique, Henryka.

- Non, je n'ai songé qu'à sa pauvre âme.

- Je te connais trop."

Dragomira fit un signe à Karow et descendit avec lui et Henryka dans les souterrains du manoir, devenus le sanctuaire d'une épouvantable idole et le temple où d'extravagants fanatiques adoraient leur dieu. Quand ils entrèrent dans l'étroite salle voûtée où Tarajewitsch était étendu sur de la paille, les deux servantes du temple, vêtues en paysannes, entrèrent aussi. L'une fixa une torche allumée au crochet de fer planté dans la muraille. L'autre détacha les chaînes et délia le prisonnier. Tarajewitsch, à la fois surpris et épouvanté, contemplait Dragomira qui s'approcha, les bras croisés sur la poitrine, et qui attacha sur lui le regard sévère et menaçant de ses beaux yeux.

"Vous vouliez, dit-elle, faire sortir Soltyk de la voie du salut que je lui ai montrée, pour l'entraîner de nouveau dans les ténèbres du vice. Le ciel vous a puni. Vos vouliez me perdre, à présent vous êtes entre mes mains.

- Châtiez-moi, répondit Tarajewitsch, mais épargnez ma vie; vos me l'avez promis…

- Je n'ai rien promis, dit Dragomira en lui coupant la parole, n'attendez de moi aucune pitié, dès qu'il s'agit du service de Dieu.

- Ce que vous voulez, c'est vous venger, reprit-il.

- Je ne suis pas une femme ordinaire qui cherche l'amour et remue ciel et terre dans son désir de vengeance, quand on s'oppose à ses voeux; je suis une prêtresse et je sers le Tout-Puissant. Pourquoi vous êtes-vous jeté dans ma toile et avez-vous brisé mes fils? Maintenant vous êtes dans mon filet, et je vous immolerai, non pour me venger, mais uniquement pour vous arracher aux supplices éternels en vous punissant sur terre. Vos mourrez aujourd'hui même.

- Grâce! grâce! criait d'une voix suppliante et les mains tendues vers Dragomira Tarajewitsch à genoux.

- Relevez-vous, lui répondit-elle, suivez-nous. Faites au prêtre qui vous attend un aveu repentant de vos péchés et expiez-les par une immolation volontaire.

- Suis-je en proie au délire? s'écria Tarajewitsch.

- Si vous voulez vus réconcilier avec Dieu, prenez la route que je vous montre, continua Dragomira. Si vous restez dans l'endurcissement et l'impénitence, alors j'essayerai de sauver votre âme en vous traînant de force à l'autel, et là je vous sacrifierai comme autrefois Abraham voulait sacrifier Isaac.

- Non, je ne veux pas mourir! murmurait Tarajewitsch tremblant de tous ses membres. Je veux faire pénitence! Mais je ne sacrifie pas ma vie; Dieu ne peut pas me la demander; c'est de la folie!

- Vous êtes encore libre, dit Dragomira, choisissez, la route vers la lumière éternelle est ouverte devant vous.

- Non, non, je ne veux pas mourir! criait Tarajewitsch.

- Alors, en avant! ordonna Dragomira, nous n'avons plus de temps à perdre."

Karow, rapide comme l'éclair, s'élança sur le prisonnier. Il le jeta par terre avec sa force de géant et lui mit le genou sur la nuque. Les deux jeunes filles vêtues en paysannes purent facilement attacher la victime tremblante. Elles lièrent les mains et les pieds de Tarajewitsch et le traînèrent dans la vaste salle voûtée, éclairée par des torches, où le prêtre l'attendait. Les autres suivaient.

Lorsque le malheureux se trouva étendu aux pieds de l'apôtre et que celui-ci commença à l'exhorter, il espéra encore se sauver par l'humilité et la soumission. Il fit une confession complète et demanda lui-même une pénitence sévère et une rigoureuse punition.

"Tu seras satisfait, dit l'apôtre; prends-le, Dragomira.

- Non, non pas elle! Elle me tuera! dit Tarajewitsch en gémissant.

- Personne ne portera la main sur toi, répondit l'apôtre, c'est Dieu lui-même qui décidera si tu es suffisamment préparé pour aller dans l'autre monde, ou si tu as besoin d'une plus longue pénitence sur terre."

Dragomira fit un signe aux deux jeunes paysannes, qui saisirent aussitôt Tarajewitsch et le traînèrent par un corridor faiblement éclairé dans une autre vaste salle voûtée, dont une des parois était une massive grille en fer.

Pendant que les jeunes filles débarrassaient promptement Tarajewitsch de ses liens, Karow ouvrit une porte pratiquée dans la grille, et quatre bras vigoureux poussèrent la victime dans un réduit complètement obscur.

La porte se referma. Deux torches allumées furent fixées à la grille. La lueur rougeâtre de ces torches permit de voir les magnifiques tigres et panthères qui étaient couchés tout autour de la vaste cage.

Tarajewitsch était debout au milieu des bêtes féroces, comme un martyr chrétien dans l'arène au temps des empereurs romains. Les animaux se tinrent d'abord tranquilles, mais lorsque Tarajewitsch commença à invoquer Dieu à haute voix et à demander grâce, ils se relevèrent lentement, allongèrent leurs membres élastiques et dirigèrent sur lui le regard sinistre de leurs yeux ardents.

"Je veux entrer," dit Dragomira à Karow.

C'est en vain qu'il essaya de la retenir. Elle fit ouvrir la porte de la cage, et s'avança au milieu des animaux, un revolver dans une main, une cravache en fils de métal dans l'autre.

"Veillez-vous, dormeurs, en avant! Faites votre devoir!" s'écria-t-elle d'une voix retentissante et impérieuse.

En même temps elle frappait les bêtes de toutes ses forces. Celles-ci, d'abord effrayées, reculèrent; puis elles se mirent à grincer des dents, à agiter leurs queues et enfin poussèrent un bref et rauque rugissement. Dragomira frappa de nouveau le grand tigre avec sa cravache. Au lieu de se précipiter sur elle, il se sauva comme un esclave poltron devant son regard dominateur jusqu'à la grille et se jeta sur Tarajewitsch au premier mouvement de terreur que fit le malheureux. On entendit un cri épouvantable, et les autres bêtes suivirent l'exemple du tigre. On ne vit plus alors qu'un monceau de corps qui roulaient sur le sol, dans une mare de sang fumant; d'atroces cris de douleur sortis d'une poitrine humaine dominaient le grondement furieux des tigres et des panthères. Cependant Dragomira, dans sa pelisse de velours noir qui lui tombait jusqu'aux pieds, le pistolet à la main, se tenait là, debout, semblable à la déesse de la vengeance.

"Venez, cria Karow, avant qu'il ne soit trop tard. Venez!"

Dragomira s'approcha lentement de la grille. Une panthère se trouvait sur son chemin, elle la repoussa du pied. Puis, le visage toujours tourné vers les bêtes qu'elle maîtrisait de son regard, elle sortit tranquillement de la cage où sa victime venait d'expirer.

XVII

COEURS DE MARBRE

Maintenant tu es dans mes serres. MICKIEWICZ.

Quand Dragomira revint à Chomtschin avec Henryka dans l'après-midi du lendemain, le comte Soltyk était à la chasse. Mme Maloutine jouait aux échecs avec le P. Glinski. Dragomira embrassa sa mère et salua le jésuite avec une froide politesse. D'un coup d'oeil elle avait saisi tous les avantages de la situation; un second coup d'oeil lui suffit pour s'entendre avec sa mère. Elle dit encore deux ou trois mots à Henryka; et un plan fut combiné, et les trois femmes se mirent à tisser un filet pour prendre le Père, qui ne se doutait de rien.

"Vous avez l'air gelé! dit Mme Maloutine; je vais voir à vous procurer du thé bien chaud, mes pauvres colombes.

- Permettez-moi de…, dit galamment le jésuite.

- Non, non, reprit Mme Maloutine en l'interrompant, c'est mon affaire; il y a ici d'autres devoirs de chevalier à remplir, cher père, je vous les abandonne."

Elle sortit de la chambre, et Glinski s'empressa de débarrasser les deux jeunes filles de leurs manteaux et de leurs bachelicks.

Dragomira remercia d'un léger signe de tête.

"Viens, dit-elle à Henryka, nous allons changer de vêtements. Je ne me sens pas à mon aise.

- Patiente un moment, dit Henryka, je vais t'apporter tout ce dont tu as besoin."

Sans attendre de réponse, elle sortit d'un pas léger et rapide. Dragomira s'assit près de la cheminée et se chauffa.

"Il fait froid dehors, dit-elle, on est positivement gelé."

Le P. Glinski alla prendre une peau de tigre et lui enveloppa les pieds.

"Je vous remercie, dit Dragomira en souriant, des ennemis si galants, on peut les accepter?

- Je ne suis pas votre ennemi, répondit Glinski, j'ai seulement en vue le bonheur de Soltyk, que j'aime comme mon fils.

- Croyez-vous que je veuille sa perte? s'écria Dragomira en le regardant bien en face, je veux son bonheur tout comme vous, et la question est de savoir lequel atteindra plus tôt ce but, vous ou moi.

- Vous avez de l'avance.

- Soit, mais est-ce bien sage de s'attaquer quand on aspire au même but? Il serait plus simple, ce me semble, de faire alliance. Vous devez pourtant finir par voir bien clairement que ce n'est pas avec Anitta que vous pourrez tenir votre comte en bride.

- Hélas!

- Cherchez donc avec moi ce qu'il y aurait à faire?

- On peut causer là-dessus."

Henryka revint, elle avait sur le bras la jaquette de fourrure de Dragomira et tenait ses pantoufles à la main.

"Puis-je t'aider? demanda-t-elle.

- Non. Pourquoi y aurait-il alors de galants jésuites en ce monde? répondit Dragomira avec le ton légèrement badin d'une dame du monde coquette. Va, va aussi changer de vêtements, ou tu te rendras malade."

Henryka baisa la main de Dragomira et se hâta de sortir.

"Eh bien, non, dit Dragomira, je ne peux vraiment pas vous employer. Veuillez passer un instant dans la chambre à côté."

Glinski obéit. Quand il revint au bout de deux minutes, Dragomira avait ôté son corsage et passé sa jaquette. Elle était de nouveau assise près de la cheminée. Les flammes rouges qui s'élevaient en languettes semblaient caresser sa nuque, son buste virginal d'amazone et ses beaux bras plongés dans la molle fourrure.

Dans la vaste salle, le crépuscule étendait ses ombres grises, au milieu desquelles resplendissaient les bras de la jeune fille, ainsi que son cou blanc et son épaisse chevelure d'or aux souples ondulations.

Le jésuite en était tout surpris; il le fut bien davantage lorsque Dragomira tourna vers lui ses grands yeux enchanteurs et, avec un sourire ravissant, lui tendit la main. Il ne dit pas un mot, mais se pencha sur cette main froide comme le marbre et la baisa.

"Nous serons donc amis?

- Cela dépend de vous, répondit Glinski, vous poursuivez des plans… des plans politiques… Soltyk pourrait être entraîné dans d'immenses dangers. Si vous voulez renoncer à vos fréquentations secrètes…

- Je n'en ai pas.

- Pardonnez-moi; j'en sais là-dessus plus que qui que ce soit en dehors de vos conjurés.

- Alors vous nous avez livrés à la police?

- Non… seulement j'ai… donné quelques avis… par précaution.

- Père Glinski, dit Dragomira tranquillement, en le menaçant du doigt, ne vous occupez pas de choses qui ne vous regardent pas, si vous tenez à votre tête."

Glinski pâlit.

"Vous ne me livrerez pourtant pas au couteau, murmura-t-il, je sais que je puis me confier à vous.

- Vous pouvez être sans crainte, répondit Dragomira, mais renoncez à vos intrigues.

- Je vous le promets.

- Et je vous promets de me retirer de toutes machinations politiques.

- Alors, rien ne s'oppose plus à notre alliance.

- Vous renoncez à Anitta?

- Oui.

- Et vous me choisissez comme votre alliée; vous m'entendez bien, père Glinski, comme votre alliée et non pas comme votre instrument?

- J'entends bien."

Dragomira sentit un léger frisson.

"Je vous prie, appelez quelqu'un, dit-elle subitement, il faut que je quitte ces vilaines bottes humides; je me refroidirai si j'attends encore.

- Veuillez me permettre…

- Et pourquoi pas?"

Elle lui tendit un pied, puis l'autre, et le P. Glinski, avec un empressement tout à fait galant, lui tira ses larges bottes de maroquin; puis, comme un page amoureux, il plia un genou à terre devant elle et lui mit ses chaudes petites pantoufles de fourrure. Au moment où il venait de terminer son service d'esclave, un sonore éclat de rire retentit, et Henryka entra conduisant le comte, qui fit au jésuite une ironique révérence.

"Voilà, s'écria-t-il, vous prêchiez dans le désert. Si j'avais pu deviner que vous étiez un si bon appréciateur de la beauté et que vous saviez lui rendre de si chevaleresques hommages, j'aurais certainement écouté vos conseils avec de meilleures dispositions."

Le jésuite, rouge et tremblant, s'était relevé, et d'un air anéanti regardait tantôt Dragomira, tantôt le comte.

La jeune fille eut l'habileté de venir à son aide quand il en était encore temps.

"Laissez donc le Père en repos, s'écria-t-elle; je l'aime bien mieux que vous; nous nous entendons maintenant parfaitement, n'est-ce pas? et rien ne pourra troubler notre amitié, ni vos railleries, cher comte, ni votre jalousie.

- Oui, pour vous faire enrager, dit Glinski, je veux me mettre à faire sérieusement la cour à Dragomira."

Il lui prit la main, et y appuya deux fois ses lèvres avec passion.

Dragomira se leva, prit son bras, et le conduisit à la fenêtre.

"Laissez-nous, dit-elle à Soltyk, nous avons un petit secret entre nous.

- Vous ordonnez?… demanda doucement Glinski.

- Ce qui est convenu est convenu.

- Dans un mois, vous serez comtesse Soltyk."

Dragomira serra la main de Glinski.

"Et, maintenant, lui murmura-t-elle à l'oreille, occupez ma mère et Henryka: jouez aux échecs avec ma mère; quant à Henryka, dites-lui de réciter son chapelet.

- Comptez sur moi."

Glinski baisa encore cette charmante main qu'il pressait maintenant dans les siennes, et conduisit Henryka hors de la chambre.

Dragomira resta seule avec le comte.

Sans avoir l'air de le remarquer, elle alla lentement vers la cheminée, s'assit sur la chaise, posa ses pieds sur la peau de tigre et regarda fixement le feu.

"Dragomira, dit le comte qui s'était avancé doucement derrière elle.

- Vous êtes encore là?

- Quelle question! Quand je suis resté si longtemps sans vous voir, quand vous me faites si cruellement languir…

- Des phrases! murmura Dragomira en jetant sa tête de côté.

- Vous êtes de mauvaise humeur.

- Au contraire."

Soltyk s'assit en face d'elle et prit ses mains dans les siennes.

"Tarajewitsch vous a peut-être échappé?

- Oh! on ne m'échappe pas si facilement!

- Qu'avez-vous donc fait de lui?"

Dragomira garda le silence, seulement un sourire erra sur son beau et froid visage, un sourire qui donna le frisson à Soltyk.

"Vous l'avez tué?"

Dragomira fit signe que oui.

"Pourquoi ne pouvais-je pas être là?

- Parce que vous faites souffrir par cruauté, tandis que moi je châtie et je tue au nom de Dieu, sans pitié, mais sans haine.

- Je suis donc condamné pour toujours à rester à la porte du sanctuaire?

- Avec quelle ardeur vous désirez qu'on vous livre une victime!

- Non, je voudrais seulement être là, quand vous remplissez votre office de prêtresse et de juge.

- Cela même est un désir inhumain, répondit Dragomira. Vous auriez dû naître au temps des invasions des Tartares; vous eussiez été un de ces khans qui poussaient devant eux des nations comme des troupeaux, faisant des hommes leurs esclaves et enfermant les femmes dans leurs harems. Alors on faisait des tambours avec des peaux humaines et l'on élevait des pyramides de crânes.

- Je ne peux pas le nier; je vous aime encore plus, depuis que je sais que vous avez du sang aux mains.

- C'est de la pure folie!

- Nommez cela comme vous voudrez, c'est pourtant ce qui fait que je vous aime, et j'aime en vous la Scythe et la tigresse plus encore que le pur et virginal ange de la mort.

- Mais moi, je ne vous aimerai jamais, dit Dragomira, tant que vous serez dominé par d'aussi abominables passions. On vous a dépeint à moi comme un démon; vous êtes encore pire: vous avez un coeur de pierre.

- Comme vous!

- Comme moi?

- Oui, comme vous, Dragomira, continua le comte; ne jouons pas plus longtemps l'un pour l'autre cette ridicule comédie. Je vous connais maintenant aussi bien que vous me connaissez. Soyez sincère comme je le suis. Vous avez comme moi dans le fond de votre être les aspirations d'un Néron; comme moi vous êtes possédée par un désir titanique de dominer, d'assujettir les hommes, de les fouler sous vos pieds, et d'anéantir ceux qui résistent. Tous les deux nous avons des coeurs de marbre, et, à vous parler franchement, je suis aussi peu capable d'aimer que vous. Je ne vous fais pas une déclaration d'amour. Ce que j'éprouve pour vous, c'est plus que de l'amour. C'est l'admiration, c'est la voix du sang, c'est l'harmonie des âmes qui m'entraîne vers vous. La langue des hommes n'a pas de mots pour exprimer ce que je ressens pour vous. J'ai trouvé en vous une compagne de ma race; une créature capable comme moi de braver Dieu et l'univers et d'étendre la main vers les étoiles sans craindre d'être frappée par la foudre du vengeur éternel."

Dragomira, pour la première fois de sa vie bouleversée jusqu'au fond de l'âme, restait frémissante et ravie sous le regard de cet homme. Et lorsque le comte se jeta à genoux devant elle et la serra dans ses bras avec une volonté sauvage, elle ne résista pas, elle ne le repoussa pas. Les sensations les plus contraires faisaient palpiter son coeur. Mais aucune parole, aucun son ne sortait de sa bouche, et lorsque le comte appliqua ses lèvres brûlantes de désirs sur celles de Dragomira, elle aussi l'entoura de ses bras et lui rendit baiser pour baiser. Elle oubliait et elle-même et l'univers.

"A moi? murmura Soltyk, revenant à lui.

- Oui.

- Pour toujours?

- Pour toujours.

- Vous voulez bien être ma femme?

- Oui.

- Vous me permettez de parler aujourd'hui même à votre mère?

- Je vous en prie.

- Ah! Dragomira, quel bonheur vous m'avez donné!"

Elle le regarda, prit sa belle tête de despote dans ses mains et lui donna encore un baiser. Elle était tout à coup métamorphosée.

Soltyk se releva vivement et sortit pour aller parler à Mme Maloutine.

Dragomira resta seule.

"Que s'est-il passé? se demanda-t-elle. Est-ce que je l'aime? Non, non. Qu'est-ce alors? Qu'est-ce donc qui lui a donné cette puissance sur moi? A-t-il vu dans la nuit de mon âme, là où jamais n'avait pénétré un rayon de lumière? M'a-t-il révélé à moi-même ce dont je n'avais jamais eu conscience? Etait-ce cela? Je ne sais pas; je sais seulement que j'étais calme et sans crainte et qu'il m'a emportée avec lui dans un tourbillon, au-dessus d'abîmes qui me donnent le vertige. Où suis-je entraînée? Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonne pas!"

XVIII

LA PECHEUSE D'AMES

Pour tout homme vient le moment où le conducteur de son étoile lui remet à lui-même les rênes de sa destinée. FR. HEBBEL.

Mme Maloutine avait donné son consentement au mariage de sa fille avec Soltyk. Le comte touchait enfin au but; il allait posséder la belle adorée et jouir de la suprême félicité sur cette terre.

Le lendemain matin, Dragomira prit les dispositions nécessaires. Elle jouait déjà complètement son rôle de maîtresse et de souveraine, et tous lui obéissaient, comme s'il ne pouvait pas en être autrement.

Pendant le déjeuner, alors que le comte pouvait à peine détourner d'elle un moment ses regards enflammés et ravis, elle donna l'ordre d'atteler un traîneau et pria le jésuite de l'accompagner à Kiew. Glinski avait pour mission d'avertir la famille Oginski et de la calmer. Dragomira voulait s'entretenir avec Zésim.

"Vous, restez ici, dit-elle à Soltyk. Ma mère et Henryka vous tiendront compagnie. Je reviendrai ce soir, au plus tard demain matin."

Le comte soupira, affirma qu'une séparation de quelques heures lui semblait déjà longue comme une éternité, demanda en suppliant la permission d'aller aussi à Kiew, et jura qu'il ne gênerait en rien Dragomira. Mais elle resta inébranlable, et il finit par se soumettre, quoique avec le coeur serré.

Le traîneau était avancé. Dragomira baisa la main de sa mère et descendit l'escalier au bras de Soltyk. Quand elle fut assise à côté de Glinski, au milieu des molles et précieuses fourrures qui garnissaient l'équipage, elle tendit au comte ses lèvres rouges et brûlantes; un baiser fut échangé; puis le fouet retentit, et l'attelage partit au galop.

Quand ils furent arrivés à Kiew, Dragomira congédia le jésuite et envoya Barichar à Zésim.

L'officier vint immédiatement.

"Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il, je suis surpris que vous vous souciiez encore de savoir si je suis ou non de ce monde.

- Toujours des reproches, répondit Dragomira en lui mettant lentement un bras autour du cou, que veux-tu, tu es pourtant à moi, je te tiens et je ne te lâcherai plus.

- Tu te trompes.

- Ah! si tu ne m'aimes plus?

- C'est moi que tu veux accuser? Moi? Et quand tu viens de passer une série de jours avec Soltyk, dans son château?

- Oui, en compagnie de ma mère.

- En tout cas, pour me trahir en sa faveur.

- Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, répondit Dragomira avec calme; je ne t'ai jamais trompé; je t'ai toujours dit sincèrement que je poursuis un plan au sujet du comte; je t'ai encore déclaré il y a quelque temps que je suis près du but et que rien ne s'oppose plus à notre union. Aie confiance en moi, même maintenant que j'ai fait, parce qu'il fallait le faire, le pas le plus audacieux, le plus risqué en apparence.

- Qu'as-tu encore à m'avouer?

- Je me suis fiancée hier soir à Soltyk.

- Dragomira!

- Ne m'interromps pas; écoute-moi jusqu'à la fin. J'ai une grande, une sainte mission à remplir. Il fallait jouer cette comédie pour rassurer complètement le comte. A présent il est en mon pouvoir. Je te donne ma parole que jamais le mariage n'aura lieu. Dans quelques jours, je pars avec ma mère et Soltyk pour Bojary. C'est là que tout se décidera. A mon retour je t'appartiendrai et je te suivrai à l'autel.

- Comment croire un pareil conte? s'écria Zésim en se levant brusquement. Tu veux me tromper, pour que je ne vienne pas gêner ton mariage. Une fois comtesse Soltyk, tu te moqueras du malheureux qui t'aimait, qui t'adorait.

- Su tu te défies de moi, dit Dragomira, alors tout est fini entre nous."

Elle se leva et alla à la fenêtre:

"Va, je sais maintenant ce que j'ai à attendre de ton amour. Un amour sans confiance n'est qu'une ivresse; il n'est pas digne d'un nom si noble, si saint.

- Il faudrait que j'eusse perdu le sens pour avoir plus longtemps confiance en toi!" s'écria Zésim.

Dragomira n'était pas préparée à cette résistance, mais en une seconde elle conçut un nouveau plan. Il lui fallait s'emparer de Zésim à l'instant même, si elle ne voulait pas le perdre pour toujours; il fallait le garder comme prisonnier pendant quelque temps, jusqu'à ce que les accusations dont Soltyk était la cause eussent perdu toute raison d'être.

Elle n'avait peur de rien, et tout moyen qui la conduisait à son but lui paraissait légitime et bon.

"Et si je te donne des preuves de mon amour? dit-elle en se tournant tout à coup vers lui; si je me mets complètement en ton pouvoir?"

Zésim la regarda fixement, il ne comprenait pas encore.

"Je ne peux pas te recevoir ici, continua-t-elle, nous y sommes entourés d'espions. Mais j'ai une amie intime qui habite, à elle seule, une maison dans le faubourg. C'est là que je t'attendrai ce soir. Veux-tu?"

Zésim se jeta à ses pieds et couvrit ses mains de baisers.

"Veux-tu venir?

- Oui.

- Alors, à dix heures, ce soir, trouve-toi dans le rue."

Elle lui nomma la rue et lui décrivit la maison.

"Une personne de confiance sera là et te conduira auprès de moi.

- Pardonne-moi," dit Zésim d'une voix suppliante en se relevant pour serrer Dragomira sur sa poitrine. Elle souriait, au milieu de ses baisers, avec la charmante pudeur d'une fiancée.

Quand Zésim fut parti, elle envoya Barichar chez la juive. Bassi vint en prenant toutes les précautions nécessaires, et Dragomira s'enferma avec elle dans sa chambre.

"Cette nuit, dit Dragomira, il faut s'emparer de Jadewski, le jeune officier que tu connais, et le mettre pour quelque temps hors d'état de nous nuire.

- S'il n'y a pas de sang à verser, vous pouvez vous en remettre à moi, répondit la juive.

- Je t'attendrai. Tu seras dans la rue et tu me l'amèneras. Il faut que tes gens soient à leur poste une heure avant et se cachent dans la maison même. Il ôtera son épée. Pendant qu'il m'embrassera, je lui jetterai le lacet autour du cou. On le portera dans le caveau souterrain, et on l'y retiendra prisonnier, jusqu'à ce que vienne moi-même le délivrer. Mais dis bien à tous qu'on ne doit ni le blesser ni le maltraiter.

- Je comprends."

Dragomira lui donna encore quelques instructions, et la juive partit.

Le P. Glinski ne vint pas aussi vite à bout de sa mission. Il combina une douzaine de plans qu'il rejeta; il composa différents discours qu'il se proposait de débiter, et en dernier lieu les trouva communs et insignifiants. Enfin, il trouva ce qu'il fallait. Il se décida à parler d'abord à Anitta, convaincu qu'elle accueillerait son message sans se fâcher, et même avec une certaine joie. Il ne se trompait pas.

Il vint dans l'après-midi chez Oginski. Après bien des circonlocutions et précautions oratoires, il arriva enfin à la grande nouvelle. A l'instant, Anitta lui sauta au cou et l'embrassa; puis elle courut auprès de ses parents et leur cria d'une voix triomphante:

"Le comte Soltyk vous rend votre parole! Il a bien vu que jamais il n'obtiendrait ni mon coeur ni mon consentement. Il renonce à ma main et il épouse Dragomira!"

Oginski fit un visage fort étonné, pendant que Mme Oginska se disposait à adresser des reproches au jésuite, qui s'était glissé doucement dans la chambre. Mais Anitta coupa énergiquement court à tout.

"Je ne l'aurais jamais accepté, s'écria-t-elle; j'aime Zésim Jadewski, et je serai sa femme ou j'irai dans un couvent. Dites au comte, mon révérend père, que je lui suis très reconnaissante et que j'espère que nous resterons bons amis."

L'affaire était donc réglée, et Glinski pouvait, le coeur léger, se hâter d'aller retrouver Dragomira. Anitta s'efforça d'obtenir alors le consentement de ses parents à son mariage avec Zésim. Son père semblait disposé à consentir, mais sa mère persistait à opposer à ses voeux tout l'orgueil des magnats polonais. Cependant Anitta ne se découragea pas. Maintenant, elle était libre, et les plus douces espérances remplissaient son coeur. Elle pensa que la première chose à faire, c'était de s'entendre avec Zésim. Elle lui écrivit et fit porter sa lettre chez lui par le vieux cosaque Tarass. Quand Tarass revint, il était nuit. M. Oginski était au Casino, Mme Oginska au théâtre. Anitta se trouvait donc seule.

Tarass rapporta, avec un visage sérieux et soucieux, qu'il n'avait pas rencontré Zésim et que le domestique du jeune officier avait fini par lui avouer que son maître était ce soir-là attendu par une dame.

"Par Dragomira! s'écria Anitta.

- Il n'y a plus qu'à la suivre à la piste, dit le vieux cosaque; elle est en ce moment au cabaret Rouge, et j'ai appris de plus que la juive est venue chez elle aujourd'hui. J'ai peur pour M. Jadewski, car par ailleurs, on raconte que Mlle Maloutine s'est fiancée au comte Soltyk.

- Oui, il faut la suivre, dit Anitta, je vais avec toi."

Quelques minutes après, vêtue en paysanne et accompagnée de Tarass qui s'était transformé en paysan petit-russien, Anitta quittait le palais de ses parents. Elle était pâle, mais décidée et courageuse.

"Elle a pris la précaution d'éviter les rues, dit Tarass; elle est venue dans un canot et ne peut manquer de s'en retourner par le même chemin. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de louer aussi une embarcation."

Ils descendirent donc vers le fleuve qui était débarrassé de ses glaces. L'hiver touchait à sa fin. Le printemps s'annonçait, non pas par des violettes et des perce-neige, ni par le ramage des oiseaux, mais par des tempêtes furieuses, de la neige et des pluies froides. Ce soir-là, cependant, le ciel était clair et sans nuages, la lune éblouissante. Le fleuve roulait ses flots écumeux sur lesquels le vent soufflait en hurlant.

"Faut-il nous y risquer? Demanda Tarass.

- Pour lui, je brave tout," répondit Anitta.

Ils trouvèrent un canot, s'embarquèrent et longèrent lentement la rive. Quad ils furent arrivés près du cabaret Rouge, ils remarquèrent une barque retenue par une chaîne, qui se balançait sur l'eau avec un bruit plaintif. Les fenêtres du cabaret étaient éclairées.

"Elle est encore là, dit Tarass, nous allons nous poster dans l'obscurité, et l'attendre."

Il rama jusqu'au mur le plus proche et s'arrêta là. Tous les deux restèrent immobiles et silencieux. Pendant longtemps on n'entendit que le murmure des flots et le mugissement de la tempête autour des vieilles tours de l'ancienne ville des czars.

Enfin deux formes humaines sortirent du cabaret et s'approchèrent du bateau retenu par une chaîne. L'un était un homme à tournure de pêcheur. Il détacha le bateau et prit les rames. L'autre personne s'embarqua aussi. C'était une femme d'une taille haute et élancée portant la pelisse en peau d'agneau à broderies de couleurs des paysannes de la Petite-Russie. Elle tourna son visage du côté de la lune, et, malgré le mouchoir de tête blanc qui enveloppait sa chevelure blonde, Anitta reconnut Dragomira. Le bateau s'éloigna de la rive et descendit le fleuve. Tarass le suivit à une certaine distance. Au bout de peu de temps, Dragomira aborda au faubourg. Tarass se hâta pareillement de gagner la rive, attacha le canot au poteau le plus proche et aida sa jeune maîtresse à débarquer.

Dragomira descendit la rue à grands pas. L'endroit était complètement solitaire. Il n'y avait pas une seule lanterne allumée; aucun être humain ne se montrait; les maisons avaient l'air d'être abandonnées. Quand elle fut devant la maison d'aspect sinistre où elle avait évoqué avec Soltyk les âmes de ses chers morts, Dragomira s'arrêta et frappa trois fois dans ses mains. La porte s'ouvrit, mais au même moment Anitta saisit Dragomira par le bras.

"Que voulez-vous? demanda cette dernière avec clame et fierté.

- Enfin je te tiens, s'écria Anitta; ton masque est tombé; tu as pris dans tes filets Soltyk et Zésim. Faut-il te dire dans quelle intention?

- Vous êtes folle, ce me semble, répliqua Dragomira.

- Tu aimes Zésim, dis-tu? continua Anitta, non, tu ne l'aimes pas; tu as seulement soif de son sang, tigresse; tes complices t'attendent pour le livrer au couteau.

- Lâchez-moi!"

Dragomira essaya de se dégager, mais Anitta la retint solidement.

"Oseras-tu nier? s'écria-t-elle. C'est toi qui as tué Pikturno! C'est toi qui as jeté Tarajewitsch aux bêtes féroces, à Myschkow? C'est toi qui égorgeras encore Soltyk et Zésim, si je ne t'en empêche pas! Ton coeur ne désire que le meurtre et le sang, prêtresse de l'enfer, pêcheuse d'âmes!"

Dragomira frémit des pieds à la tête et poussa un cri sauvage inarticulé, le cri d'une lionne blessée. Puis, rapide comme l'éclair, elle tira son yatagan et rassembla toutes ses forces pour frapper Anitta à la poitrine.

Mais au même moment Tarass se précipita entre elle et Anitta et la désarma.

Dragomira, se voyant perdue, se sauva de l'autre côté du mur protecteur. La porte se ferma derrière elle. Pour le moment, elle était en sûreté.

La situation était des plus dangereuses, mais Dragomira ne perdit pas la tête un seul instant. Elle rassembla en toute hâte tous les gens de la maison et leur donna les ordres nécessaires.

Elle fit passer Juri par dessus les murs du jardin voisin et l'envoya à Bassi pour l'avertir. Dschika s'esquiva par la porte de derrière et partit à la rencontre de Zésim pour le conduire à l'Image de la Mère de Dieu, sur la route de Chomtschin, pendant que Tabisch sellait le cheval préparé pour Dragomira.

Juri arriva sans encombre auprès de la juive, qui faisait le guet à l'angle de la rue, et tous les deux gagnèrent le cabaret en faisant un détour. En revanche, le traîneau de Zésim arriva avant que Dschika eût pu le rencontrer, et fut arrêté par Tarass.

"Qu'est-ce qu'il y a? demanda le jeune officier avec impatience.

- On a découvert un complot dirigé contre votre vie, répondit le vieux cosaque; dans cette maison qui est là, la prêtresse et le couteau du sacrifice vous attendent.

- De qui parles-tu?

- De Dragomira."

Une femme à la taille svelte s'approcha.

"C'est moi, dit une douce et aimable voix, je l'ai démasquée; et j'ai failli expier par ma mort mon amour pour vous.

- C'est avec ce poignard qu'elle a voulu tuer ma chère demoiselle, dit Tarass, en présentant le yatagan à Zésim.

- Tarass a paré le coup.

- Dragomira! est-ce possible? murmurait Zésim. Elle? Une prêtresse de cette secte abominable?

- Oui, Dragomira, répondit Anitta, ce démon à figure d'ange. Elle ne vous a attiré à elle que pour vous immoler sur l'autel de son dieu. Vous vous croyiez aimé et vous étiez dans les mains sanglantes d'une pêcheuse d'âmes.

- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Zésim, et il cacha sa tête dans ses mains.

- Il nous faut partir d'ici, dit Tarass, ses gens sont dans le voisinage. Qui sait ce qui peut arriver?"

Anitta monta rapidement dans le traîneau, près de Zésim, et Tarass monta sur le siège à côté du cocher.

"Où dois-je aller? demanda ce dernier.

- Chez mes parents, dit Anitta.

- Non, à la police, s'écria Tarass, et le plus vite possible; sans quoi cette bande de meurtriers nous échappe."

XIX

LA FUITE

Je te conduis à la cité des damnés. DANTE.

Quand Dschika revint avec la nouvelle que Zésim et Anitta étaient partis ensemble dans le traîneau et que la route était libre, Dragomira sauta sur le cheval qu'on lui amenait. Elle envoya Tabisch à Cirilla et Dschika à Sergitsch, pour les avertir. Le vieillard qui, jusqu'alors, avait gardé la maison solitaire, ouvrit la porte et la ferma du dehors quand Dragomira fut partie. Elle prit la direction de Chomtschin, pendant qu'il se hâtait de descendre vers la rive du fleuve où le bateau était toujours attaché.

Dragomira traversa la faubourg au galop et se lança à toute bride sur la grand'route qui conduisait au château de Soltyk. Dans sa course furieuse elle avait l'air de fuir des ennemis qu'elle aurait eus sur les talons. De temps en temps elle excitait encore son ardent cheval de l'Ukraine, de la voix et du fouet. Autour d'elle, le vent mugissait; au-dessus d'elle s'étendait la voûte du ciel étincelant d'étoiles; devant elle apparaissait au-dessus de l'horizon le disque de la lune comme un but éblouissant.

Elle ne rencontra personne. Il n'y avait sur la route ni village ni cabaret. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne distinguait que de vastes plaines blanches, au-dessus desquelles flottait une brume que traversait la lueur argentée de la lune.

Dragomira livrait le dernier combat, le combat décisif. Elle se voyait découverte; elle savait que maintenant il fallait agir, que le temps de la ruse et de la tromperie était passé. Le masque était tombé pour Zésim lui-même. Si elle n'avait pas le courage de tout risquer, il était perdu pour elle. Elle se demanda si elle l'aimait réellement, et une voix plus forte que sa froide prudence et sa volonté de fer lui répondit oui. Et Soltyk? Qu'éprouvait-elle pour lui? Lui non plus ne lui était pas indifférent; elle se sentait entraînée vers lui par une force presque mystérieuse. Oui, elle le comprenait maintenant, Soltyk était un homme de la même race qu'elle; mais son coeur parlait haut pour Zésim, peut-être justement parce qu'elle se voyait supérieure à lui, parce qu'il lui paraissait faible et indécis. Elle ressentait une sorte de tendre pitié pour lui, et la jalousie, l'orgueil féminin froissé transformaient cette tendresse en passion, en fureur.

Pendant que les étincelles jaillissaient sous les sabots de son cheval, elle levait son poing fermé vers le ciel, et jurait que tant qu'il lui resterait un souffle de vie, Zésim n'appartiendrait à aucune autre femme. Chose étrange, la pensée de la mort, avec laquelle elle était si familiarisée, l'effrayait en ce moment; elle frissonnait, elle avait le coeur serré par l'angoisse. Elle n'avait jamais encore aimé; jamais encore elle n'avait été aimée. Tous ces rêves charmants qui voltigent autour des jeunes filles lui étaient jusqu'alors restés étrangers. Un désir ardent come une fièvre s'était emparé d'elle tout à coup: elle ne voulait pas mourir sans connaître le bonheur de l'amour. Elle avait encore conscience de son pouvoir: si elle allait au-devant de lui et si elle lui avouait tout, pourrait-il rester froid? Pourrait-il lui résister? Non. Elle voulait, elle devait le conquérir; elle voulait devenir sa femme, pécher avec lui et mourir avec lui. Mais auparavant il fallait livrer le comte au couteau.

Dès qu'elle aurait rempli sa mission, elle serait libre. Alors elle appartiendrait au bien-aimé; et qui oserait lui arracher Zésim une fois qu'elle le tiendrait dans ses bras?

Il faisait nuit quand elle arriva à Chomtschin. Le comte était dans son cabinet. Elle se garda bien d'aller le trouver immédiatement. Avant tout, elle informa sa mère de ce qui venait de se passer et du danger qui les menaçait tous. Puis elle prit les dispositions nécessaires.

Il fallait dérouter au plus tôt ceux qui la poursuivaient; elle eut bientôt imaginé un moyen. Il y a avait là un secrétaire; elle s'y assit et écrivit à Zésim une lettre destinée à tomber entre les mains de ses ennemis. Cette lettre était rédigée de façon à avertir Zésim des intentions de Dragomira, et à le tromper ainsi que tous les autres sur l'endroit de sa retraite. Elle chargea un messager à cheval de porter immédiatement cette lettre à la ville; et elle était sur le point d'aller retrouver Soltyk, quand Henryka et Karow entrèrent.

Ils avaient tous les deux des costumes de paysans, et étaient pâles, émus et épuisés de fatigue. Henryka tomba sur une chaise sans pouvoir dire un mot, tandis que Karow, à mots précipités, informait Dragomira que tout était découvert, que la police se mettait en mouvement et était sur leurs traces.

"Je le sais, répondit tranquillement Dragomira; votre avis ne pourrait guère nous servir à cette heure. Dieu m'a protégée, et grâce à lui, j'ai pu les avertir tous à temps et les sauver. Je ne crois pas qu'en ce moment un seul des nôtres soit encore en danger."

Karow regardait avec admiration la courageuse jeune fille, si sûre de la victoire.

"Mais qui vous garantit, dit-il, que vous-même êtes ici en sûreté? Pensez avant tout à votre propre salut. A vous seule vous valez plus que nous tous ensemble.

- Je sais que je n'ai pas de temps à perdre, dit-elle doucement; mais je ne quitterai pas ce château avant d'avoir accompli ma tâche. Je veux, cette nuit même, emmener le comte avec moi comme mon prisonnier.

- Disposez de moi, répondit Karow, en s'inclinant respectueusement devant elle, je suis entièrement à vos ordres.

- Moi aussi, dit Henryka, qu'y a-t-il à faire? Quel rôle comptes-tu me confier?

- Ici, il n'y a que moi qui puisse d'abord agir, dit Dragomira; je vais le trouver à l'instant même. Ne vous éloignez pas, pour le cas où j'aurais besoin de vous."

Quand Dragomira entra dans le cabinet du comte, il était debout près d'une fenêtre, et plongeait son regard dans la nuit sombre. L'épais tapis de Perse étouffait le bruit des pas. Il ne l'entendit point et ne la vit que quand elle lui posa la main sur l'épaule. Il se retourna vers elle tout surpris.

"C'est vous! dit-il d'une voix balbutiante et en appuyant ses lèvres sur la main de la jeune fille. Si tard? je ne vous attendais plus.

- C'est une heure sérieuse que celle qui m'amène vers vous, répondit Dragomira, je suis venue pour vous dire adieu, peut-être pour toujours.

- Adieu? Et pour toujours? s'écria Soltyk; non, Dragomira, avez-vous oublié que rien ne peut plus nous séparer, que je vous suivrai jusqu'au bout du monde?

- Vous ne connaissez mon secret qu'en partie, reprit Dragomira en s'asseyant sur la chaise qui était près de la fenêtre; je ne peux pas, pour l'instant, vous en dire davantage; aussi aurai-je de la peine à vous convaincre qu'il me faut quitter ce château, ce pays, dans une heure.

- Je n'ai besoin d'aucune preuve, d'aucune explication, dit Soltyk; je ne vous fais aucune question. Il faut? Vous voulez? Il suffit. Je ne vous demande que la permission de vous accompagner.

- A quel titre? Vous comprenez que ce n'est pas possible.

- Pourquoi non? Comme votre serviteur, comme votre esclave.

- Ce serait encore inconvenant.

- Alors comme votre époux.

- Bien; admettons que j'y consente. Comment voulez-vous, dans l'espace d'une heure, prendre toutes les dispositions nécessaires?

- Il n'y a aucune disposition à prendre, répondit Soltyk, dites-moi seulement que vous renoncez enfin au jeu cruel que vous jouez; dites que vous exaucez mes voeux les plus ardents, que vous consentez à me prendre pour époux, et le chapelain du château va nous unir à l'instant même.

- Je suis prête, dit Dragomira en attachant sur le comte un regard ferme et calme.

- Ne plaisantez pas, je vous en conjure.

- Je ne plaisante pas, continua Dragomira, je veux au contraire que vous donniez immédiatement les ordres nécessaires. Je veux dans un quart d'heure être comtesse Soltyk, et, en descendant de l'autel, monter aussitôt en traîneau et partir avec vous.

- Dragomira! Je n'y puis croire! s'écria le comte en se jetant à genoux devant elle. Vous… vous êtes à moi et pour toujours!…

- Pas un mot de plus, hâtez-vous: faites venir le chapelain, ordonna Dragomira en repoussant le comte, relevez-vous; obéissez."

Soltyk sonna, donna ses ordres à son valet de chambre de confiance, qui était accouru en hâte; puis il retourna aux pieds de Dragomira, qui maintenant lui sourit d'un air gracieux.

"C'est pourtant beau d'être ainsi aimée, murmura-t-elle, surtout quand on garde soi-même sa tête bien froide.

- Alors, vous ne m'aimez pas?

- Non… et cependant j'éprouve pour vous quelque chose que je n'ai encore éprouvé pour aucun homme."

Elle lui caressa doucement les cheveux avec la main.

"Même pour Zésim?

- Même pour lui.

- Vraiment?

- Vraiment."

Elle attacha sur lui un long et étrange regard, puis, subitement, elle l'enlaça de ses bras et l'attira à elle pour lui donner des baisers, non pas de femme, mais de tigresse.

"Tu ne m'aimes pas? disait le comte d'une voix qui n'était plus qu'un souffle, si c'est là de la haine, ah! ta haine me rend plus heureux que l'amour des autres femmes.

- Que sais-je? répondit-elle, peut-être que je t'aime! Une femme aime-t-elle comme une autre femme? Peut-être est-ce ma manière d'aimer, ce désir ardent de te faire mourir dans mes bras, cette fureur de t'étouffer sous mes baisers. Mais toi, n'as-tu pas peur de mon amour? Ne trembles-tu pas devant ces vagues de feu qui menacent de te dévorer?

- Je ne crains rien, dit Soltyk, pas même toi; prends mon sang si cela te fait plaisir.

- Je t'en ferai souvenir.

- Comme tu voudras."

Il la serra contre sa poitrine et la couvrir de baisers, jusqu'à ce que le vieux valet de chambre vînt annoncer que tout était prêt.

"Les traîneaux aussi? demanda Dragomira.

- La neige tombe de nouveau, répondit le vieux serviteur; un vent furieux souffle sur la steppe. On a préparé deux traîneaux couverts, et j'ai fait mettre à chacun une demi-douzaine de chevaux.

- Tu as bien fait."

Dragomira prit le bras du comte et se rendit avec lui dans la salle où attendaient Henryka et Karow. Pendant que Soltyk allait prévenir Mme Maloutine de ce qui devait avoir lieu, Dragomira échangea quelques mots à voix basse avec Karow et se retira ensuite avec Henryka dans l'embrasure d'une fenêtre, pour lui donner les instructions que nécessitait l'état des choses. Henryka descendit rapidement dans la cour du château, sauta sur le cheval qui l'avait amenée à Chomtschin, et partit en toute hâte pour Okozyn, afin d'y prendre les dispositions qu'exigeaient les circonstances.

Soltyk revint avec Mme Maloutine à son bras, et invita Karow à conduire Dragomira. Le régisseur, vieux gentilhomme ruiné, suivait. Lui et Karow devaient servir de témoins. Dans la petite chapelle du château, toute éclatante de lumières, le chapelain attendait les étranges fiancés. En quelques minutes, la cérémonie religieuse fut terminée; les anneaux furent échangés, le comte et Dragomira unis par le prêtre d'un lien indissoluble. Encore une courte prière, et Dragomira, devenue comtesse Soltyk, quittait la chapelle au bras de son époux.

Le jeune et fier couple revint encore une fois dans le cabinet du comte.

"Maintenant tu es à moi, Dragomira, s'écria Soltyk, et il entoura de son bras la taille élancée de sa charmante femme, tu es à moi pour toujours."

Elle ne répondit rien. Elle lui donna un baiser et le regarda, puis lui ordonna de s'asseoir à son secrétaire et d'écrire ce qu'elle lui dicterait.

C'était une lettre destinée au jésuite et qu'elle regardait comme nécessaire pour la protéger contre ceux qui la poursuivaient. Le comte informait Glinski qu'il avait épousé Dragomira et qu'il était en route avec elle pour Moscou. Il avait l'intention de partir de cette ville pour faire avec sa femme un voyage à l'étranger. A la fin de sa lettre, il priait le jésuite de ne pas le trahir et de répandre le bruit que Dragomira s'était enfuie du côté de la Moldavie.

La lettre fut confiée à un piqueur du comte qui devait la porter à Kiew. Les deux époux descendirent alors l'escalier. Karow suivait avec Mme Maloutine.

Deux traîneaux couverts attendaient dans la cour du château. Dans le premier montèrent Mme Maloutine et Karow, qui s'installa sur le siège du cocher et prit lui-même les rênes. Tabisch conduisait le second traîneau où Soltyk avait aidé sa jeune femme à monter. Ils ne risquaient donc pas d'être découverts. Personne au château ne pouvait savoir quelle direction ils avaient prise. Ils étaient partis ostensiblement pour Kiew, mais ils tournèrent vers le sud et suivirent la route d'Okozyn par Kasinka Mala.

Le traîneau de Soltyk et de Dragomira faisait penser à une de ces gondoles vénitiennes munies d'une cabine noire fermée où les amoureux aiment à se donner rendez-vous entre le ciel et l'eau. Rapide aussi comme une gondole, il filait à travers l'océan de neige qui recouvrait la steppe.

Le plancher de la petite chambre dans laquelle les deux époux étaient étendus sur de moelleux coussins disparaissait sous de riches fourrures: d'épaisses tentures formaient autour d'eux une sorte de tente et les protégeaient contre le froid et la neige.

Pendant quelque temps ils restèrent silencieux; puis la main de Soltyk chercha celle de sa femme. Il la trouva tiède et disposée à répondre tendrement à la pression de la sienne, sous la peau d'ours dont il avait enveloppé Dragomira.

"Es-tu heureux? demanda-t-elle.

- Heureux d'un bonheur ineffable!

- Je te rendrai plus heureux encore," dit-elle tout bas, en appuyant son adorable tête sur l'épaule de son mari et en lui tendant ses lèvres rouges qu'entr'ouvrait un délicieux sourire. Il l'attira contre lui et ils confondirent leurs âmes en un long baiser. Aucune parole ne sortait de leur bouche. Ils s'abandonnèrent tout entiers à cette sensation de bonheur infini qui les inondait come une lumière et comme une flamme et qui faisait vibrer toutes leurs fibres. Au dehors, à la lueur fantastique de la une, volaient et croassaient les corbeaux, ces messagers de mort. Ils ne les entendirent pas: devant eux étaient la vie, la joie, le bonheur.

XX

REVE D'AMOUR

Laisse-moi plier les genoux devant toi et baiser le bord de ta robe. Comte KRASINSKI.

Quand les traîneaux se furent arrêtés dans la cour du vieux château d'Okozyn et que le comte, prenant Dragomira dans ses bras; l'eut aidé à sortir des chaudes fourrures qui l'enveloppaient, il regarda autour de lui avec étonnement:

"Où sommes-nous? demanda-t-il. Est-ce une propriété de ta mère?

- Oui, répondit Dragomira; mais notre résidence est Bojary, et c'est là que nous avons toujours demeuré. Okozyn est un château à demi ruiné où séjournaient des brigands et qui, depuis longtemps, n'était habité par personne. Ici, personne ne nous cherchera; ici, nous serons heureux."

Elle prit son bras et entra avec lui dans une galerie voûtée et brillamment éclairée, aux murs de laquelle étaient suspendus des portraits de dignitaires ecclésiastiques, de magnats et de grandes dames des siècles passés. Henryka, toujours en paysanne, vint à leur rencontre, et, prenant à part Dragomira, lui chuchota quelques mots à l'oreille. Dragomira fit un signe d'assentiment, et se tourna vers le comte.

"J'ai encore quelques ordres à donner, dit-elle avec un aimable sourire; il faut donc que tu patientes encore un peu. Ensuite, je suis à toi. Suis Henryka qui te conduira et te tiendra compagnie."

Soltyk prit congé de Mme Maloutine à qui il baisa respectueusement la main, et, guidé par Henryka, monta ensuite le vaste escalier qui menait au premier étage. Ils suivirent un long corridor garni de tapis et orné de tableaux. Au bout du corridor était une porte qu'ouvrit Henryka. Ils entrèrent dans une vaste salle dont la décoration était à la fois riche et antique. Dans la cheminée brûlait un bon feu. Un candélabre placé sur cette cheminée éclairait toute la salle. Henryka s'assit sur un petit fauteuil, et, les pieds étendus sur une peau d'ours, regarda le comte qui allait et venait d'un pas agité, avec une sorte de curiosité farouche.

"L'amour vous fait oublier d'être galant, à ce qu'il paraît, finit par dire Henryka en faisant une moue railleuse et en montrant ses petites dents blanches.

- Pardonnez-moi, Henryka, répondit Soltyk; il me semble que j'ai la fièvre.

- Je le vois bien. Il vous tarde de sentir le pied de Dragomira sur votre cou orgueilleux.

- C'est vrai.

- Est-ce que vous serez si heureux que cela?

- Si vous aimez un jour, Henryka, vous me comprendrez.

- Oh! je suis déjà un peu amoureuse.

- En vérité?

- Oui, et de vous.

- Vous raillez, Henryka?

- Je ne raille pas. J'ai prié, et prié sérieusement Dragomira de vous laisser à moi; mais elle n'a pas voulu. Il faut dire qu'un si beau coup de filet ne se fait pas tous les jours.

- Je ne vous comprends pas.

- Vous me comprendrez bien assez avant qu'il soit longtemps.

- Qu'avez-vous, Henryka? vous êtes étrange.

- Jouissez de votre bonheur, et ne faites pas de questions; enivrez-vous de votre félicité! L'heure viendra où vous m'appartiendrez aussi; à moi aussi bien qu'à elle. Oh! comme je me réjouis à l'idée de ce moment où vous tremblerez à mes pieds et où je n'aurai aucune pitié de vous!

- Vous me croyez donc toujours frivole et sans foi?

- Non, ce n'est pas là ma pensée.

- Alors qu'est-ce?

- Vous le saurez quand il sera temps.

- Vous parlez par énigmes.

- Je joue avec vous, comme le chat avec la souris, voilà tout.

- Vous êtes une enfant."

Henryka éclata de rire.

"Comme vous me connaissez peu! Si vous pouviez lire dans mon âme, vous seriez étonné et peut-être effrayé…"

Cependant Dragomira était descendue dans la chambre du rez-de-chaussée, où l'Apôtre l'attendait. Il la regarda avec surprise, Elle était debout, le voile blanc autour de la tête, enveloppée jusqu'aux pieds d'une longue pelisse rouge garnie de zibeline, le front haut et fier, ses grands yeux brillants attachés sur lui. Ce n'était plus l'humble écolière, la pénitente tremblante d'autrefois; c'était la femme, belle, souveraine, ayant conscience de son pouvoir.

"Tu étais dans une situation difficile, dangereuse, dit-il; tu t'es montrée prudente et courageuse comme toujours. C'est toi, toi seule qu'il faut remercier si tous ceux des nôtres qui étaient à Kiew ont pu se sauver à temps. La récompense de Dieu t'est assurée.

- Mais il faut que tu en envoies d'autres sur-le-champ à Kiew, répondit Dragomira avec calme; choisis des hommes décidés, des hommes de confiance. Nous avons besoin de savoir ce qui se passe là-bas.

- Sergitsch est encore dans la ville.

- Ce n'est pas assez, continua Dragomira, il faut tendre un nouveau filet autour de Zésim et d'Anitta; ne les laissons pas échapper.

- Je vais m'en occuper."

L'Apôtre abaissa les yeux vers le sol et garda le silence. Au bout d'un instant, il les releva, observa Dragomira d'un air interrogateur et se mit à sourire.

"Tu as épousé Soltyk?

- Oui.

- Pour me le livrer d'autant plus facilement pieds et poings liés?

- Oui, mais pas tout de suite.

- Pourquoi?

- Parce que je l'aime, répondit fièrement Dragomira; il m'appartient, personne ne peut me le disputer; il est mon époux. Ne crains pas que je faiblisse et que je cherche à le sauver; ne crains pas que je te le garde longtemps. Tu l'auras, et bientôt, mais pas avant que je ne le veuille moi-même.

- Tu as l'intention de rester ici, à Okozyn, avec lui?

- Oui.

- Alors, agis comme bon te semble.

- Je te remercie, dit Dragomira d'une voix attendrie, accorde-moi ce court rêve de bonheur. Il va finir, d'ailleurs, avec nous, mon coeur me le dit. C'est nous qui terminerons la longue série des victimes. Mais avant l'arrivée du jour où nous glorifierons Dieu par notre mort, nous ne nous rendrons pas. Après avoir immolé Soltyk, je veux te livrer aussi Zésim. Toi, tu me remettras Anitta. Je veux punir moi-même la traîtresse. Promets-le-moi.

- Voici ma main, répondit l'Apôtre; j'envoie à Kiew un homme sûr. Il s'emparera de cette colombe, et tu en useras avec elle selon ton bon plaisir.

- Oh! quel bien cela me fera! s'écria Dragomira avec une flamme dans les yeux; elle sera d'abord mon esclave; elle se tordra sous mon pied, sous mon fouet; et, quand elle se sera entièrement soumise à moi, j'inventerai pour elle des supplices à confondre l'esprit d'invention du diable.

- Je vais faire disposer sur-le-champ tout ce qui est nécessaire, dit l'Apôtre pour conclure; je partirai ensuite pour Myschkow. Que le ciel te bénisse!"

Un faible coup de cloche appela Henryka hors de la chambre. Soltyk resta seul quelque temps. Henryka revint et le conduisit dans une petite salle brillamment éclairée, où régnait une chaleur agréable et où était dressée une table pour deux personnes.

"Dragomira vient à l'instant," dit-elle, et elle disparut derrière la portière.

Presque au même moment la jeune et charmante femme arrivait de la chambre voisine. Souriante et satisfaite elle tendit à son mari une main qu'il baisa galamment, et l'invita ensuite à prendre place en face d'elle.

"J'ai renvoyé tous les gens de service, dit-elle, pour que rien ne trouble notre joie. C'est donc toi qui seras mon serviteur?

- De tout mon coeur!"

Le comte lui présentait les plats et remplissait les verres. Chaque geste de Dragomira trouvait en lui un esclave obéissant. Ils mangèrent, burent et causèrent avec la bonne humeur et l'aimable abandon de deux amants. Une musique invisible jouait des airs doux et tendres.

Tout à coup, Dragomira leva son verre rempli d'un vin doré pour boire à la santé de son mari.

"A l'avenir!" s'écria Soltyk.

Elle fronça imperceptiblement les sourcils.

"Non, au présent! dit-elle avec un mouvement impérieux de sa belle tête; cette heure-ci nous appartient. Usons-en, jouissons-en. Qui sait ce que la prochaine nous apportera?"

Les verres se choquèrent. Dragomira vida le sien d'un coup et le comte suivit son exemple. Puis il les remplit de nouveau.

"M'aimes-tu encore? dit Dragomira à Soltyk en lui tendant la main par dessus la table. Il contemplait ce bras admirable qui semblait de marbre tiède, ces yeux bleus où brillait comme une céleste révélation.

- Tu me le demandes?

- J'aime à l'entendre dire.

- Je sais aujourd'hui que je n'ai pas encore aimé. Tu es la première qui m'ait entièrement subjugué."

Les verres résonnèrent encore une fois; encore une fois Dragomira but avidement le vin de feu, comme une tigresse aurait bu du sang chaud; puis elle se renversa sur le dossier de sa chaise et pétrit des boulettes de pain qu'elle lança à Soltyk.

"Je vais maintenant changer de toilette, dit-elle; cette robe me serre. Henryka t'appellera quand je serai prête. Nous prendrons le thé ensemble."

Elle sonna. Aussitôt la musique cessa, et Henryka apparut à la porte. Sur un signe de commandement de la comtesse, elle la suivit dans la chambre à côté.

Il y eut quelques instants de silence; puis Soltyk entendit un bruissement gracieux de vêtements de femme, mêlé de rires étouffés. Le feu chantait dans la cheminée; la neige frappait aux vitres, et de temps en temps les faisait résonner. Dans la chambre voisine, Henryka baisait les pieds nus de Dragomira et lui mettait ses petites pantoufles de fourrure.

Quand la toilette fut terminée, Dragomira se regarda longuement dans la grande glace fixée au mur.

"Suis-je belle? demanda-t-elle; lui plairai-je?

- Tu es toujours belle, répondit Henryka, qui, à genoux devant elle, la contemplait avec adoration comme une auguste statue d'Aphrodite dans son temple, sais-tu que je l'envie?

- Pourquoi pas moi?

- Parce qu'il y a bien des hommes comme lui, mais qu'il n'y a qu'une femme comme toi. Et puis, être aimé de toi, quel miracle! C'est comme si le marbre s'animait.

- Va maintenant, va lui dire que je l'attends."

Dragomira passa dans une autre chambre, et Henryka fit signe à Soltyk d'entrer.

"Où est-elle? demanda-t-il quand il vit Henryka seule.

- Là."

Elle lui montra la portière qui cachait la porte par où Dragomira avait disparu et se glissa dehors, silencieuse et souple comme un serpent.

Soltyk souleva la portière et s'arrêta tout ébloui.

Dans une chambre de moyenne grandeur transformée en une sorte de pavillon turc par des tapis et des tentures de Perse qui recouvraient les murs, les fenêtres, les portes et le plafond, et éclairée par une lampe à globe rouge suspendue au milieu de la pièce, Dragomira, sous un riche baldaquin, était étendue sur de grands coussins de soie et des peaux de tigre et lui souriait. Avec ses pantoufles turques, sa pelisse brodée d'or comme en portent les femmes du harem; dans sa pose molle et nonchalante au milieu de ses royales fourrures d'hermine; les cheveux, le cou et les bras ornés de sequins et d'anneaux d'or, elle ressemblait à une jeune sultane qui attend son esclave. Le comte était tout tremblant; son coeur palpitait quand il entra dans ce petit sanctuaire baigné d'une lumière rosée et embaumé d'un enivrant parfum de fleurs.

Il tomba silencieusement aux pieds de Dragomira.

"Oh! comme tu es belle!" murmura-t-il.

Elle souriait toujours. Elle sortit lentement ses bras adorables de ses larges manches d'une gaze étincelante comme le soleil et vaporeuse comme des flocons de neige, et elle l'attira contre sa poitrine.

Puis ce furent de nouveau des baisers sauvages, des baisers de feu, comme en donne non pas une femme mais une tigresse. Soltyk s'affaissa et appuya ses mains sur son coeur.

"Qu'as-tu? demanda-t-elle.

- J'ai senti… c'était comme si tu avais des griffes aux mains et comme si tu voulais m'arracher le coeur", répondit-il.

Elle se mit à rire.

Il releva sa belle tête et la contempla longuement; puis il se pencha et porta à ses lèvres le bord de sa pelisse. Elle se redressa brusquement, jeta sa pantoufle et puis posa le pied sur la nuque.

Il se laissa faire avec bonheur et murmura comme dans un rêve des vers où un amant suppliait sa maîtresse de mettre son pied nu sur le cou de son esclave.

"De qui sont ces vers? dit-elle.

- De Chateaubriand.

- Lui aussi doit avoir connu l'amour, dit-elle, le seul vrai, qui dans un doux oubli de nous-mêmes nous livre à un autre être, nous soumet à une volonté étrangère; l'amour qui ne prend rien, qui se contente de toujours donner."

Au lieu de répondre, Soltyk retint prisonnier le petit pied qui cherchait à lui échapper et le couvrit de baisers.

"Allons, disait Dragomira, mets-moi ma pantoufle et tâchons d'être raisonnables.

- Raisonnables? J'ai depuis longtemps perdu auprès de toi le peu qui me restait de raison, s'écria Soltyk en riant, et je te remercie de me l'avoir ravi, car tant qu'on est raisonnable, on ne peut être heureux; mais aujourd'hui je tiens le bonheur dans mes bras. Le sort nous a donné cette heure-ci. Que m'importe ce que l'heure prochaine m'apportera!"

Dragomira frémit légèrement; cela ne dura pas plus qu'un éclair. L'instant d'après, ses lèvres cherchaient celles du comte et ses mains se jouaient inconsciemment dans les cheveux de son jeune époux.

XXI

SAUVES!

Les ténèbres s'enfuient, le jour apparaît. POUSCHKINE.

Cette même nuit, il arriva à Kiew des choses étranges et inattendues. Anitta et Zésim étaient en route pour aller trouver le directeur de la police. A moitié chemin, la jeune fille demanda subitement à l'officier de retourner sur ses pas; avant de prendre un parti définitif, elle avait à lui parler.

"Où voulez-vous que je vous conduise? demanda-t-il; chez vos parents?

- Non, chez vous."

Zésim donna l'ordre au cocher de les conduire à sa maison. Ils arrivèrent bientôt. Il lui dit ensuite d'attendre devant la porte, et monta l'escalier en précédant Anitta. Tarass, à qui sa jeune maîtresse avait fait un signe, les suivait. Une fois en haut, Anitta se débarrassa de sa pelisse en peau d'agneau et s'assit sur une chaise. Avec ses bottes de maroquin rouge, sa jupe de couleur, son corsage, sa chemise blanche brodée, son cou et sa poitrine ornés de colliers de corail, sans longues nattes épaisses attachées par de larges rubans bleus, elle offrait absolument l'image de la simplicité et de l'innocence la plus touchante. Zésim debout devant elle la considérait dans un muet ravissement.

"Ecoutez-moi, dit-elle d'une voix douce et confiante, j'ai à vous demander pardon. C'est moi qui suis coupable de tout ce qui est arrivé; c'est moi qui vous ai poussé dans les filets de Dragomira. Si j'avais eu plus de courage, j'aurais bravé la volonté de mes parents, je me serais enfuie avec vous; cette prophétesse sanguinaire n'aurait jamais réussi à vous faire tomber dans ses pièges.

- Ce n'est pas vous qui êtes coupable, répondit Zésim, c'st moi, moi seul. J'aurais dû me fier à vous; je n'aurais jamais dû me décider à vous abandonner. Pardonnez-moi, si vous pouvez.

- Je n'ai rien à vous pardonner, Zésim; je ne sais qu'une chose, c'est que je vous ai toujours aimé, et que je n'ai jamais eu qu'une seule pensée au coeur, celle de vous sauver. Et je veux vous sauver, et je vous sauverai, du moment que vous m'aimerez encore; car cela me serait impossible autrement."

Zésim plia le genou devant elle et couvrir ses mains de baisers.

"Je vous le dis encore une fois, j'étais aveuglé, j'étais ivre; mais je n'aime que vous; pardonnez-moi.

- Eh bien, maintenant, s'écria Anitta en le serrant tendrement dans ses bras, je vous sauverai, je vous dirai que je vous aime, que je vous appartiens, que je veux vous suivre partout où vous le désirerez. Rien ne peut plus nous séparer; j'aurai le courage de tout souffrir."

Zésim l'attira à lui et lui donna un baiser, puis il se releva et se mit à aller et venir à grands pas dans la chambre.

"Maintenant, dit-il, délibérons sur ce qu'il y a à faire.

- Avant tout, allons à la police, monsieur l'officier, dit Tarass, prenant part à la conversation, autrement les assassins nous échappent.

- Non, non, s'écria Anitta. Quoique Dragomira soit démasquée et qu'elle ait pris la fuite, comme je l'espère, elle a ici, dans la ville, des complices qui poursuivront son oeuvre. On vous tuera, Zésim.

- Ce n'est pas moi que le danger menace, mais vous, Anitta, répondit le jeune officier; vous avez provoqué Dragomira; vous avez découvert son secret; elle ne reculera devant aucun moyen pour se venger. Il vous faut vous éloigner, et sur-le-champ. Je vous conduirai chez ma bonne vieille nourrice, à Kasinka Mala. Là, vous serez en sûreté, surtout si vous continuez à jouer votre rôle de jeune paysanne et si vous ne vous montrez pas hors de la maison avant que tout danger soit passé.

- Je ferai tout ce que vous jugerez bon, dit Anitta; mais vous… vous voulez rester ici, où la mort vous menace? Je mourrai d'effroi.

- Ne craignez rien, répondit Zésim; dès que vous serez en sûreté, on fera tout ce qu'il faut pour mettre cette bande d'assassins hors d'état de nuire. Au surplus, elle se le tient pour dit et a peur pour le moment; elle ne se risquera pas de sitôt à commettre quelque nouvel assassinat. Alors voulez-vous me suivre?

- Je suis prête, dit Anitta.

- Eh bien, en route, dit Zésim, nous n'avons pas temps à perdre."

Il aida Anitta à remettre sa pelisse, la précéda en descendant l'escalier, et lui donna la main pour monter dans le traîneau qui attendait. Pour prévenir toute trahison, il congédia le cocher et ordonna à Tarass de prendre sa place.

"Où? demanda le Cosaque d'un clignement d'yeux.

- D'abord à la police."

Le traîneau se mit en marche. Tarass prit en apparence la direction du bâtiment de la police; mais une fois dans la rue voisine, il fit un détour, et partit au galop pour Kasinka Mala par la route qui passe à Chomtschin.

Zésim et Anitta, appuyés l'un contre l'autre, étaient silencieux et immobiles, comme dans un rêve. Ils avaient tant à se dire! et ils ne trouvaient aucune parole.

Zésim tenait la main d'Anitta dans la sienne; il sentait sa tiède haleine. La bien-aimée était près de lui; cela lui suffisait pour être absolument heureux.

Il faisait encore nuit quand ils arrivèrent à Kasinka.

La maison qui appartenait à Kachna Beskorod, la nourrice de Zésim, semblait faite exprès pour cacher un secret. Située à l'entrée du village, à l'écart de la toute, elle était isolée au milieu d'un grand verger enclos d'une haute haie.

Tarass s'arrêta devant la porte, remit les guides à Zésim et passa par-dessus la haie pour attirer l'attention aussi peu que possible.

Un chien de garde s'élança sur lui avec des aboiements furieux; mais Tarass, grâce à quelques bons coups de fouet, réussit à le tenir à distance. Il arriva à la maison, frappa à la fenêtre et éveilla Kachna.

"Qui est là? demanda-t-elle.

- Ton jeune maître.

- Qui?

- M. Zésim Jadewski.

- Serait-ce possible? Si tard! Il lui est arrivé quelque chose? J'ouvre tout de suite."

Kachna ne tarda pas à sortir, vêtue d'une grande pelisse en peau de mouton et tenant un éclat de pin allumé. Elle pouvait toucher à la cinquantaine, mais elle était encore fraîche et rose comme une jeune femme. De grande taille, de noble tournure, elle avait une belle tête imposante, une riche chevelure brune et de grands yeux brillants et fins de la même couleur que les cheveux.

"Où est-il? demanda-t-elle.

- Ne fais pas de bruit, lui dit Tarass à l'oreille, il s'agit d'une affaire très grave; M. Jadewski a enlevé une demoiselle qu'il aime et que ses parents ne veulent pas lui donner pour femme.

- Mon Dieu!

- Elle restera quelque temps cachée chez toi, et personne ne doit savoir qu'elle est ici, personne.

- Je comprends."

Elle s'approcha de la haie, ouvrir la porte et le traîneau entra.

"Que Dieu te garde, Kachna!

- Que le ciel te bénisse, mon enfant!" répondit-elle.

Zésim sauta à terre et la serra dans ses bras; elle le prit sans plus de façons par la tête et lui donna un baiser. Puis ils entrèrent dans la maison.

"Voilà donc ta future? dit la nourrice en regardant Anitta avec admiration. Dieu! qu'elle est jeune et qu'elle est belle! une vraie enfant! tu es toute gelée, ma tourterelle. Oh! pauvre petite âme! par une nuit pareille te faire sortir de ton nid bien chaud et t'emmener à travers le froid glacial et la neige!"

Kachna alluma du feu en hâte et fit du thé, pendant que les amants parlaient de ce qu'il y aurait à faire. Zésim insistait pour que le fidèle Cosaque restât auprès d'Anitta afin de la protéger, et celle-ci finit par y consentir, bien qu'elle fût très inquiète à l'idée que Zésim s'en retournerait seul à Kiew. Finalement, l'intrépidité du jeune homme la tranquillisa. Quand il se fut réchauffé avec un verre de thé, ils se dirent adieu dans un long baiser, puis Zésim s'arracha à la douce étreinte d'Anitta, sauta dans le traîneau et partit. Il revint heureusement à Kiew, éveilla son domestique et se rendit avec lui à la maison où Dragomira avait demeuré jusqu'alors. Il la trouva silencieuse et sans aucune lumière, et sonna à plusieurs reprises sans qu'on ouvrît. Il frappa et appela: même insuccès. Enfin il renonça à réveiller les habitants de la maison, et partit pour le cabaret Rouge. Là ce fut la même cérémonie: profond silence, aucune fenêtre éclairée, personne pour répondre?

"Evidemment ils se sont tous enfuis," se dit-il, et il retourna chez lui. Il trouva à la porte un homme vêtu en paysan qui vint à lui et lui remit une lettre.

"Qui t'envoie? demanda Zésim avec défiance.

- Je ne sais pas.

- Qui donc t'a donné cette lettre?

- Une jeune et jolie dame.

- C'est bien.

- Je dois rapporter une réponde.

- Alors, viens avec moi."

Ils montèrent l'escalier; le domestique alluma une bougie et Zésim lut la lettre, qui était de Dragomira. Elle écrivait en toute sincérité et avouait qu'elle appartenait à la secte des Dispensateurs du ciel. Elle était et serait toujours fidèle à sa doctrine comme à la seule vraie. Elle avait eu à conserver un secret sacré qui ne lui appartenait pas. Mais maintenant, bien des choses qui, dans sa conduite, avaient pu sembler jusqu'alors énigmatiques et peut-être équivoques à Zésim, allaient lui apparaître sous un autre jour. Sa foi n'était cependant pas un obstacle à ce qu'elle lui appartînt. Quand elle trouverait l'occasion de lui expliquer tout, il lui pardonnerait tout. Elle l'aimait, elle n'aimait que lui. S'il éprouvait encore quelque chose pour elle, il pouvait la suivre. Elle l'attendait au prochain jour, à Moscou, où il lui fallait se tenir cachée. Elle lui ferait connaître le reste, dès qu'il lui aurait répondu qu'il l'aimait encore et qu'il consentait à aller la rejoindre pour fuir avec elle à l'étranger.

Zésim répondit ce que suit:

"Tout est découvert. Le devoir de quiconque a encore des sentiments humains est de se déclarer contre une secte qui, guidée par le désir du meurtre et la soif du sang, menace la société. Vos compagnons sont poursuivis. Si je vous épargne, c'est parce que je vous ai aimée, et parce que je crois que vous n'avez pas conscience des crimes que vous avez commis. Je regarde votre participation à ces horribles forfaits comme une aberration morbide. Vous, personnellement, n'êtes pas pour moi une criminelle, mais une folle abusée par des hypocrites et des fanatiques. Vous comprendrez que je ne réponde pas à votre appel. Je ne trahirai pas votre retraite; mais vous ne serez pas longtemps en sûreté, même à Moscou. Fuyez aussi promptement que possible à l'étranger avant que d'autres ne suivent vos traces et vous découvrent. Songez à ce qui vous attendrait.

"Zésim."

Il donna cette lettre au messager qui partit en l'emportant, puis il se rendit à la police. Il fit au directeur de la police une communication détaillée sur l'existence et les actes de la secte qui jusqu'alors avait jeté en secret ses filets mystérieux dans Kiew, y avait fait tomber ses victimes et les avait livrées au couteau.

Il indiqua ses repaires et nomma plusieurs de ses membres. Mais il garda le silence sur le rôle que jouait Dragomira dans cette horrible association.

Le directeur de la police prit sur-le-champ toutes ses dispositions et envoya des hommes de confiance dans toutes les directions. D'abord le cabaret Rouge fut cerné. Un bateau, garni de soldats de police, surveilla le côté de l'eau, pendant qu'un chef suivi d'agents frappait à la porte. Personne ne répondit. On envoya chercher un serrurier qui ouvrit. La cour était vide; la maison semblait inhabitée. Quand la porte fut ouverte et que la police pénétra dans le cabaret, il fut bien évident que les habitants s'étaient enfuis en toute hâte et dans le plus grand désordre. Tout était pêle-mêle; un certain nombre d'objets gisaient même éparpillés sur le plancher. On interrogea les voisins; ils répondirent que la cabaretière et ses compagnons étaient partis en barque et avaient remonté le fleuve.

La maison où Dragomira avait fait apparaître au comte les âmes de ses parents était également vide.

Un employé de la police s'était rendu auprès du marchand Sergitsch et l'avait questionné. Sergitsch fit comme si toutes ces aventures lui étaient inconnues: il montra un naïf étonnement à quelques-unes des questions qu'on lui adressa; il en accueillit d'autres avec un air de parfaite incrédulité, comme si on lui débitait des contes.

"Il est pourtant bien constaté, dit l'employé, qu'une jeune dame venait chez vous de temps en temps, qu'elle s'habillait en homme et qu'elle allait ensuite au cabaret Rouge.

- Ah! on sait cela? dit Sergitsch, alors je n'ai plus rien à dissimuler. C'était Mlle Maloutine. Je suis en relations avec sa mère depuis des années. Elle s'habillait positivement chez moi quand elle avait des rendez-vous avec le comte Soltyk. Ces rendez-vous se donnaient-ils au cabaret Rouge? c'est ce que je ne sais pas."

L'employé fit des perquisitions dans toute la maison, mais il ne trouva rien de suspect.

La déposition du marchand donna l'idée d'envoyer un agent à la maison de Dragomira. Il trouva la porte fermée et apprit des voisins que les habitants de cette maison étaient partis. Le directeur de la police donna l'ordre d'ouvrir la porte de force. Là encore on trouva le nid vide; là encore on ne découvrit absolument rien de suspect.

Pour le moment, la police était fort embarrassée, d'autant plus que, le lendemain au soir, elle eut deux fortes preuves que les compagnons de Dragomira n'avaient pas du tout quitté la place.

Zésim revenait du Casino des officiers et rentrait chez lui. Il passait par une rue déserte et sombre. Une jeune fille maquillée et en toilette tapageuse vint à sa rencontre. Il voulut continuer son chemin sans faire attention à elle, mais elle s'arrêta et lui demanda du feu pour allumer une cigarette. Pendant que Zésim lui présentait la sienne, il reçut à l'improviste un coup violent dans la poitrine, et l'éclair d'une large lame d'acier lui passa devant les yeux. Le jeune officier fit instinctivement deux pas en arrière et tira son sabre, mais l'audacieuse créature avait déjà disparu au coin d'une maison, et quand il se mit à sa poursuite, il ne trouva trace de rien ni de personne.

Le coup, d'ailleurs, avait été arrêté par son porte-cigarettes en argent.

Le même soir, un agent de police chargé de surveiller le cabaret Rouge fut attaqué par deux hommes, qui s'approchèrent en faisant les ivrognes et l'assaillirent à coups de gourdin. Il montra son revolver; alors ils reculèrent et tirèrent sur lui plusieurs coups de feu qui ne l'atteignirent pas.

Ils s'enfuirent quand il courut après eux, longèrent le fleuve et disparurent tout à coup comme si la terre les avait engloutis.

XXII

LES TOURMENTS DES DAMNES

Laissez toute espérance, vous qui entrez. DANTE.

Les jours de délices et de douce ivresse se succédaient.

Dragomira, dans les bras de son mari, semblait avoir complètement oublié l'univers, les dangers qui la menaçaient, sa mission et ses horribles devoirs.

Un soir, Henryka apparut. Elle revenait de Kiew, où l'Apôtre l'avait envoyée pour prendre connaissance de la situation et lui en faire son rapport. Elle frappa doucement à la porte; Dragomira eut peur; il lui sembla qu'un sérieux et sinistre avertissement résonnait à son oreille. Elle s'arracha à Soltyk, rajusta sa chevelure qui couvrait ses épaules du ruissellement de ses molles ondes d'or, et sortit.

"Quelles nouvelles apportes-tu?" demanda-t-elle à Henryka.

Celle-ci se jeta à son cou et l'embrassa passionnément; puis elles s'assirent toutes les deux près de la cheminée et causèrent à voix basse.

"Je viens de la ville, dit Henryka qui tenait dans sa main la main de Dragomira, cela va mal; jusqu'à présent on n'a découvert aucun des nôtres; mais ils errent çà et là dans les environs comme du gibier fugitif; la police est sur leurs traces, et, ce qui est encore pire, sur les nôtres. Anitta a disparu, on ne sait pas où, et Zésim est un de nos plus acharnés persécuteurs."

Dragomira regarda la flamme rouge du foyer et ne dit rien.

"Allons! du courage, continua Henryka, c'est le moment d'agir, si nous ne voulons pas que tout soit perdu. Le danger est grand. Tu ne peux pas rêver et folâtrer plus longtemps."

Dragomira tressaillit comme secouée par le frisson de la fièvre.

"Tu as raison, dit-elle, nous ne sommes pas nés pour le bonheur, mais pour le renoncement, pour la douleur, pour la souffrance. Dis à l'Apôtre de m'accorder encore cette seule nuit. Demain, je lui appartiens de nouveau; je lui livrerai Soltyk, dès que le jour commencera à poindre."

La nuit s'écoula rapidement, nuit de chères joies et de charmantes tendresses; et quand le jour commença à apparaître, quand les premières lueurs grises de l'aube se montrèrent à travers les sombres rideaux, Dragomira se leva, revêtit lentement sa pelisse brodée d'or, qui lui tombait jusqu'aux pieds, enroula un ruban rouge autour de ses blonds cheveux, ranima dans la cheminée la braise qui s'éteignait, jeta dans le foyer un gros morceau de bois et appela son époux.

"Que veux-tu? demanda Soltyk en venant se mettre aux pieds de Dragomira, sur la fourrure d'ours.

- Nous avons assez rêvé, dit-elle, maintenant nous devons nous éveiller. Nous étions heureux, mais le bonheur n'est qu'une ombre fugitive dans cette vallée de larmes. Prépare-toi à la douleur et à la souffrance, mon bien-aimé; elles sont notre vraie part en cette vie; et c'et pas elles, si nous nous y soumettons volontairement, que nous obtenons la félicité éternelle.

- Est-ce là ce qu'enseigne l'association à laquelle tu appartiens?

- Oui, cela, et quelque chose de plus, continua Dragomira; nous avons péché en étant heureux; nous péchons rien qu'en respirant. Aussi devons-nous expier notre bonheur comme notre existence, par le renoncement, la souffrance, le martyre, et enfin par la mort.

- Ne parle pas de mort, dit Soltyk.

- Tu ne pressens donc pas, mon ami, combien elle est proche de toi?

- De moi? Perds-tu la raison?

- Prépare-toi, répondit Dragomira avec calme, je suis la prêtresse et tu es la victime. Tu vas expier tes péchés; et quand l'humilité et la souffrance auront purifié ton âme, je t'offrirai à Dieu, comme autrefois Abraham offrit Isaac.

- Tu veux me tuer?

- Oui, je vais te sacrifier.

- Est-ce que je rêve? s'écria Soltyk en se relevant d'un bond; suis-je fou? ou es-tu folle? Où suis-je?

- Tu es entre mes mains.

- Et tu veux me trahir? A qui veux-tu me livrer?

- Tu m'as dit: prends mon sang, si cela te fait plaisir. Je le prends maintenant; je le désire.

- Quelle plaisanterie!"

Soltyk se mit à rire. Dragomira le regarda, se leva et appuya sur un bouton qui se trouvait dans le mur.

"Que fais-tu? demanda-t-il.

- J'appelle mes compagnons.

- Dans quelle intention?

- Parce que je vois que tu ne te soumettras pas volontairement à ton sort.

- Tu veux employer la violence? s'écria le comte; la violence contre moi, que tu aimes? Contre ton époux?

- Oui.

- D'où te vient cette haine subite, ce désir homicide?

- Ce n'est pas de la haine, c'est de l'amour. C'est parce que je t'aime que je veux sauver ton âme de la damnation éternelle.

- Suis-je donc sans défense? s'écria Soltyk; je suis encore libre, je ne me laisserai pas égorger comme un agneau.

- Tu es mon prisonnier; tu n'as plus aucun moyen de te sauver.

- Femme! serpent! ne me rends pas fou!"

Le comte poussa Dragomira dans un coin et la saisit à la gorge avec les deux mains. Il l'aurait étranglée, bien qu'elle résistât de toutes ses forces, sans Karow, qui le saisit à l'improviste par derrière et le terrassa.

Presque au même instant, deux autres hommes se précipitaient sur lui; et, pendant qu'ils le mettaient hors d'état de remuer, Karow lui posait le genou sur la nuque, et, rapidement, avec la dextérité d'un bourreau, lui attachait les pieds et les mains.

Ils relevèrent alors Soltyk, qui jeta un regard plein d'une haine sauvage sur Dragomira. Elle le considérait tranquillement, sans pitié.

"Où faut-il le conduire? demanda Karow à voix basse.

- Devant l'Apôtre."

La portière fut soulevée au même moment et le prêtre apparut sur le seuil de la chambre.

"Voici la victime que tu as demandée, dit Dragomira; prends-la. Ma mission est remplie. J'attends les nouveaux ordres que tu voudras me donner."

L'Apôtre fit d'abord conduire le comte dans un des caveaux souterrains; et là, chargé de chaînes, dans la nuit et dans la solitude, le malheureux resta jusqu'au lendemain sans manger ni boire. Alors l'apôtre apparut lui-même pour exhorter le pécheur au repentir et à la pénitence.

Soltyk ne daigna pas d'abord répondre un seul mot; et lorsque l'Apôtre, de plus en plus pressant, s'adressa à sa conscience, il se redressa fièrement et dit:

"C'est par la ruse, la trahison, la violence, que je suis tombé entre tes mains, et tu peux me faire ce que tu voudras. Mais personne ne me forcera à m'abaisser devant toi, à me soumettre volontairement à tes ordres sanguinaires. Le comte Soltyk peut être un pécheur, mais jamais personne ne le verra poltron ni lâche!"

Quand le prêtre eut épuisé, sans réussir, son talent de persuasion avec le prisonnier, il remonta à l'étage supérieur du temple.

"Il est orgueilleux comme ne l'a jamais encore été aucun de ceux que nous avons eus ici, dit-il à ses fidèles, il faut le ployer avant de songer à sa pénitence.

- Laisse-moi briser son orgueil, dit Henryka.

- Non, répondit l'Apôtre; le danger croît de jour en jour. Nous n'avons pas de temps à perdre. Pour triompher de ce criminel, il faut des bras plus forts que les tiens, jeune fille."

Il fit un signe: Karow et Tabisch, ayant chacun un fouet à la main, descendirent dans le caveau.

Au bout d'une heure Karow revint annoncer qu'ils avaient tout fait, mais qu'il ne cédait pas.

L'Apôtre fronça les sourcils.

"C'est ce que nous allons voir," murmura-t-il.

Il descendit lui-même dans les régions souterraines de l'ancien château des Starostes, et ordonna d'amener le comte devant lui. On le conduisit tout enchaîné dans une salle voûtée, où une lampe suspendue au plafond et un bassin rempli de charbons allumés répandaient une lueur sinistre. L'Apôtre était assis sur une chaise adossée à la muraille; ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A l'écart et dans l'ombre se tenaient ses aides, prêts à obéir au premier signe.

"Veux-tu persister dans ton arrogance? demanda-t-il au comte qui se tenait debout devant lui tout enchaîné, je suis ici à la place de Dieu; je suis ton seigneur et ton juge. Agenouille-toi et adore Dieu dans son prêtre."

Soltyk ne répondit rien.

"Tu ne veux pas?

- Non."

L'Apôtre fit un signe. Deux hommes saisirent Soltyk et l'étendirent sur une planche parsemée de pointes de fer et soutenue par de grands blocs de bois. Après avoir attaché aux pieds du malheureux condamné un poids d'un quintal, ils se mirent à l'allonger lentement sur la planche du martyre en le tirant par les mains qui étaient liées. Soltyk résista avec un orgueil diabolique à cet horrible supplice. Pas un mot, pas un son ne sortit de ses lèvres. Quand la torture eut duré assez longtemps, le prêtre donna l'ordre de laisser quelques instants de repos à la victime.

"Il faut prendre un moyen plus énergique, s'écria l'Apôtre, le diable est plus fort en toi que je ne le pensais."

Il fit signe à Karow d'avancer et lui donna les instructions nécessaires. Il y avait un anneau de fer attaché au plafond. On y suspendit Soltyk par les bras. Alors Dragomira et Henryka sortirent de l'ombre et saisirent les fers rouges qui étaient dans les charbons ardents.

"Ne sois pas irrité contre moi, dit Dragomira en écartant avec tendresse les cheveux de Soltyk qui couvraient son front baigné de sueur, je fais ce qu'il faut que je fasse; nous te faisons souffrir les tourments des damnés, ici, sur cette terre où ils durent peu, pour te sauver des supplices éternels de l'enfer. C'est par amour qu'il faut que je te fasse mal, par amour qu'il faut que j'augmente tes souffrances, jusqu'à ce que la vraie humilité chrétienne pénètre dans ton coeur."

Henryka lui donna le premier coup. La joie d'un fanatisme infernal brillait dans ses yeux ordinairement si doux. Puis le fer de Dragomira siffla à son tour au contact de la chair.

L'orgueil de Soltyk résista encore à cet épouvantable torture, mais pas longtemps. Un soupir s'échappa de la poitrine du malheureux supplicié; puis ce fut un gémissement, et enfin un grand cri.

Les deux femmes interrompirent leur horrible besogne de bourreau.

"Veux-tu humilier ton orgueil? demanda l'Apôtre d'un ton calme; veux-tu éveiller dans ton âme le repentir et la douleur, et me confesser tes péchés?

- Non."

Le prêtre fit un signe, et les deux jeunes filles recommencèrent à le torturer.

Soltyk poussa de nouveau un grand cri, un cri effrayant.

"Pitié, dit-il d'une voix suppliante.

- Te soumettras-tu?

- Oui.

- Es-tu disposé à t'humilier?

- Oui."

L'Apôtre ordonna de le détacher. Quand Soltyk fut là devant lui, le regard abaissé vers la terre, les mains liées derrière le dos, ce n'était plus que l'ombre de cet homme si fier que Kiew admirait autrefois.

"La pénitence que nous imposons de force, continua l'Apôtre, n'a pas la valeur de la soumission volontaire aux ordres de Dieu. Penses-y bien. L'humilité me semble être pour toi une pénitence incomparablement plus grande que n'importe quelle terrible torture. Je veux voir si tu es capable de dompter ton orgueil au point de t'humilier devant moi de ta pleine volonté. Si tu le fais avec joie et enthousiasme, tant mieux pour toi et pour le salut de ton âme!"

On débarrassa Soltyk de ses chaînes.

"Viens ici, dit l'Apôtre avec un froide majesté et semblable dans sa longue pelisse à un despote asiatique assis sur son trône, je suis à la place de Dieu et tu dois te prosterner devant moi, pauvre pécheur."

Soltyk hésita un instant, puis se jeta à genoux devant le prêtre.

"Plus près, mon fils, continua l'Apôtre, mets-moi à mes pieds, le visage contre terre, pour que je puisse faire plier ton cou orgueilleux."

Soltyk fit ce qui lui était ordonné.

"Je suis ton maître, dit le prêtre en posant son pied sur la nuque du comte, et tu es mon esclave."

Au moment om le pied du prêtre le touchait, Soltyk sentit son orgueil d'homme se réveiller. Il se releva d'un bond et se précipita sur le prêtre avec fureur. Mais celui-ci, qui était toujours préparé à de pareilles attaques, le frappa au visage avec la tête du fouet caché près de lui. Soltyk recula en chancelant. Au même moment, les hommes le saisissaient et l'enchaînaient de nouveau. "Pas encore converti, s'écria l'Apôtre; essayez donc de nouveau les fers rouges."

Le martyre recommença, mais cette fois Soltyk fut bientôt vaincu.

Il gémit, il cria, il demanda grâce, et quand son supplice cessa et qu'on lui ôta ses liens, il tomba par terre comme un corps sans vie. On le laissa étendu pendant quelque temps. Karow et les hommes s'éloignèrent sur l'ordre de l'Apôtre. Il ne resta avec le prêtre que les deux jeunes filles et la victime.

Lorsque le comte revint à lui, Dragomira et Henryka le relevèrent et le conduisirent au prêtre qui était assis.

"Ecoute-moi, dit le prêtre, ma patience est épuisée. Au moindre signe de résistance ou de désobéissance que tu donnes, je te fais infliger des supplices auprès desquels ceux que tu as soufferts jusqu'à présent en sont rien. A genoux!"

Soltyk se jeta à ses pieds sans dire un mot.

"Tu m'as menacé, murmura l'Apôtre, esclave que tu es, moi, le représentant de Dieu, moi, ton prêtre, ton juge, ton maître! Aussi, tu seras châtié comme un chien."

Il le frappa au visage.

"Tiens, baise la main qui te punit!"

Soltyk lui baisa la main.

"Prosterne-toi devant moi!"

Le comte obéit, et l'Apôtre se mit à le piétiner comme un sultan irrité fait à son esclave indocile, comme le maître fait à son chien. Et quand il lui ordonna ensuite de baiser le pied qui l'avait foulé, Soltyk, humble et rampant comme un chien, appuya ses lèvres sur le pied du prêtre. Il était maintenant tout à fait soumis.

Dragomira ne put s'empêcher de tressaillir lorsqu'elle vit ainsi humilié et maltraité l'homme avec qui elle venait de faire le plus doux rêve de bonheur. Mais ce n'était pas de la pitié: tous ses nerfs frémissaient par l'effet d'une sensation mystérieuse, à la fois ravissement et horreur, et ce qu'elle éprouvait était tellement surhumain que lorsqu'on eut reconduit Soltyk dans son cachot, elle se prosterna aussi devant l'Apôtre, pour lui baiser le pied.

XXIII

LA DERNIERE CARTE

Les dieux vengeurs agissent en silence. SCHILLER.

Zésim arrivait du champ de manoeuvres, lorsque le P. Glinski entra chez lui.

Le jésuite, autrefois si élégant, si aimable, si parfait homme du monde, s'était singulièrement transformé dans les derniers jours. Il paraissait vieilli de plusieurs années; son visage tourmenté était pâle et sillonné de rides profondes; sa chevelure, d'ordinaire si soigneusement arrangée, tombait en désordre sur son front; ses yeux avaient perdu leur sourire pour prendre une expression inquiète et soucieuse. Sa toilette dénotait une certaine négligence. Evidemment, il était resté plusieurs jours et plusieurs nuits dans se déshabiller.

Il tomba épuisé sur une chaise et regarda le jeune officier d'un air triste et désespéré.

"A quoi dois-je l'honneur de votre visite? dit enfin Zésim.

- Ne savez-vous pas ce qui est arrivé? répondit Glinski.

- Que voulez-vous dire? Tous ces jours-ci un événement chasse l'autre.

- J'étais depuis longtemps déjà sur la piste de ces abominables intrigues, de ces crimes que vous savez, dit le jésuite; mais au moment décisif, j'ai faibli, j'ai été aveuglé, je me suis laissé égarer. Jamais je ne me le pardonnerai. O mon pauvre comte!

- Quoi! il est arrivé malheur à Soltyk?

- J'en ai peur, répondit Glinski. C'est une véritable fatalité! Elle a fondu sur nous si brusquement que j'en ai perdu toute espèce de sang-froid. Dragomira appartient à cette épouvantable secte qui cherche à apaiser la colère de Dieu par des sacrifices humains. C'est une Pêcheuse d'âmes, une séductrice, séduite toute la première, qui attire les victimes dans le filet, pour les livrer ensuite au couteau de ses prêtres. Elle a entouré Soltyk de pièges, elle a gagné son coeur, elle l'a enivré d'amour et finalement elle s'est hâtée de se marier en secret avec lui. A l'heure qu'il est, ils se sont enfuis ensemble à Moscou, et déjà se proposent de se sauver à l'étranger. C'est ce qu'écrit le comte.

- C'est aussi ce que Dragomira m'a fait savoir, répondit Zésim.

- Et vous y croyez?

- Jusqu'à présent, je n'avais aucun motif d'en douter."

Le jésuite secoua la tête.

"Oui, voilà ce qu'on nous a écrit, mais c'est pour nous tromper. S'ils étaient partis pour Moscou et pour l'étranger, ils nous auraient raconté tout autre chose. Ah! j'ai bien peur, et j'ai de trop bonnes raisons d'avoir peur, que Dragomira n'ait entraîné le comte dans quelque repaire de cette bande d'assassins, et qu'on ne le tue après lui avoir fait souffrir d'horribles supplices."

Le vieillard se mit à pleurer.

"Je crois que vous voyez les choses trop en noir, dit Zésim pour le consoler.

- Oh! mon coeur me le dit, s'écria Glinski, il est perdu! Personne ne peut plus le sauver!"

Zésim tout ému allait et venait dans la chambre. Il s'arrêta devant Glinski.

"Je dois vous avouer, dit-il, que je désirerais sauver Dragomira, car je l'ai aimée. Si vous voulez me promettre de l'épargner, je pourrai peut-être vous mettre sur la vraie piste.

- Je vous donne ma parole, je vous jure, s'écria Glinski, que je ne ferai rien contre votre volonté. Parlez donc, que savez-vous?

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