DEUXIEME PARTIE (continued 4)
Reading edition
- Un jour, j'ai accompagné Dragomira à Myschkow. Elle eu dans l'ancien manoir un entretien avec un prêtre de sa secte. Peut-être existe-t-il dans cet endroit un repaire des Dispensateurs du ciel; peut-être est-ce là qu'on a conduit Soltyk.
- C'est très possible, dit le jésuite avec émotion; on a tué Tarajewitsch à Myschkow et Pikturno dans le voisinage.
- Alors mes soupçons peuvent être fondés, continua Zésim; c'est sur le domaine de Mme Maloutine à Bojary, et dans le château d'Okozyn qui n'en est pas éloigné, que cette secte doit exercer ses sinistres pratiques.
- Mais alors, comment pénétrer dans ces endroits sans perdre Dragomira?" demanda Glinski tout perplexe.
Zésim garda le silence pendant quelques instants. Un pénible combat se livrait dans son coeur. Enfin il tendit la main à Glinski et dit: "Je ne puis pas prendre la responsabilité de sacrifier une vie humaine par égard pour Dragomira. Je lui ai répondu, je l'ai avertie, je lui ai conseillé de fuir. Si elle est restée là, je n'ai aucun reproche à me faire. L'épargner plus longtemps, c'est devenir complice de ses forfaits. Venez, allons à la police et prenons sur-le-champ toutes les dispositions qui peuvent servir à délivrer le comte des mains de ces fanatiques.
- Je vous remercie, répondit Glinski, je respire. Voilà enfin un rayon d'espérance! Je suis prêt. Partons."
Les deux hommes descendirent rapidement l'escalier, appelèrent un cocher qui passait, sautèrent dans le traîneau et se rendirent à la police, où ils furent immédiatement reçus par le directeur. Zésim lui communiqua tout ce qu'il savait, en grande hâte, et l'on combina aussitôt les mesures les plus complètes. Il fallait s'attendre à une vive résistance; aussi réunit-on toutes les forces disponibles; les agents furent armés jusqu'aux dents. Au bout d'un quart d'heure à peine, trois expéditions différentes se mettaient en mouvement, l'une vers Myschkow, la deuxième vers Bojary, la troisième vers Okozyn.
Cependant, au même moment, des messagers à cheval, envoyés par Sergitsch, partaient au galop dans les mêmes directions, pour avertir du danger qui menaçait les frères et les soeurs de la sanguinaire association.
Le jésuite et Zésim s'étaient joints à l'employé qui, avec une demi-douzaine d'agents et autant de soldats de police, se rendait rapidement à Myschkow. Ils y arrivèrent à midi, se postèrent autour du manoir et demandèrent à entrer. Pendant longtemps personne ne se montra. Enfin, après avoir frappé à coups redoublés, ils virent apparaître une vieille femme habillée en paysanne qui leur ouvrit. On lui demanda s'il y avait quelqu'un dans la maison. "Il n'y a personne, dit la bonne femme, personne absolument: la maison appartient à une confrérie pieuse."
"Nous connaissons cette bande d'assassins," s'écria le jésuite.
La vieille fit un signe de croix. "Ce sont de braves gens, dit-elle, des gens bienfaisants, des amis des malheureux, qui soignent les malades, qui donnent à manger à ceux qui ont faim.
- Ouvre la maison," dit l'employé.
La vieille ouvrir la porte. L'employé, Glinski, Zésim et trois agents se précipitèrent à l'intérieur, le revolver à la main. On visita toutes les chambres sans trouver rien de suspect. Les gens de police étaient fort embarrassés.
"Il doit y avoir des chambres souterraines," dit tout bas lé jésuite à l'employé.
Celui-ci questionna de nouveau la vieille.
"Je ne sais rien, je vous le jure, dit-elle, il y a là une cave, et voilà tout."
L'employé descendit dans la cave avec Zésim et un des agents, pendant que le jésuite, avec les deux autres, inspectait le sol. Il enleva les fourrures et les tapis et finit par trouver dessous un plancher recouvert de cuir tout neuf, ce qui excita ses soupçons. Il frappa dessus en différents endroits et découvrit une place qui sonnait creux. Les agents arrachèrent le cuir, qui était solidement cloué, et aperçurent une trappe dont on avait ôté la poignée de fer. Les autres agents furent appelés; on souleva la trappe qui tourna sur ses gonds; on alluma toutes les lanternes qui se trouvaient là, et l'on descendit lentement avec toutes sortes de précautions.
En avant marchaient deux agents; venait ensuite l'employé avec Zésim et Glinski. Le troisième agent gardait l'entrée de l'escalier. Le cortège qui pénétrait dans ces sombres et mystérieux souterrains arriva d'abord dans le petit cachot noir où Henryka avait subi son épreuve. Il y avait dans ce cachot une porte de fer qui était fermée. La serrure résista à tous les efforts. Un des agents remonta et rapporta des leviers et des haches. On finit par réussir, mais avec beaucoup de peine, à enfoncer la porte. Elle ouvrait sur un corridor qui conduisait aux autres cachots et à la salle voûtée où les condamnés avaient été mis à la torture. On ne trouva rien dans cette salle que des instruments de supplice de toutes sortes. Les autres portes furent alors brisées et un horrible spectacle s'offrit aux regards.
Dans le premier cachot était une fosse nouvellement creusée; dans le second, un homme à qui l'on avait crevé les yeux et arraché la langue gisait sur de la paille pourrie. Il leva des bras suppliants et fit entendre des sons inarticulés, semblables à des cris de bête. Il y avait plusieurs cachots vides. Dans l'avant-dernier se trouvait une femme enchaînée et à moitié nue; elle était devenue folle pendant les affreux supplices qu'elle avait évidemment dû souffrir. Ses épaules portaient les traces des coups de fouet; sur ses mains et ses pieds on voyait des marques sanglantes. Elle chantait une chanson joyeuse et se mit à rire bruyamment lorsqu'on entra dans sa prison. Dans le dernier cachot un homme était étendu sur une planche de torture, garnie de pointes de fer. Ce fut le seul dont on tira quelques réponses. Mais il ne dit rien qui pût mettre sur la piste des pieux assassins. Une belle jeune fille avait séduit son coeur et ses sens, finalement elle l'avait attiré dans ce lieu, où on l'avait forcé d'avouer ses péchés et de faire pénitence au milieu d'affreux tourments. Il dépeignait la Pêcheuse d'âmes comme une femme de petite taille, opulente de formes, avec des cheveux noirs. Ce n'était donc pas Dragomira. Par contre, la description qu'il fit du prêtre répondait parfaitement à l'image que Zésim avait encore devant les yeux.
L'employé fit tout d'abord transporter et installer le malheureux dans une chambre du manoir. Puis on ouvrit la fosse. Glinski avait peur qu'on n'eût tué Soltyk et qu'on ne l'eût enterré dans cet endroit. Il n'en était rien. Ce qu'on trouva, c'était le corps d'une femme tout criblé de coups de couteau. La vieille fut mise en état d'arrestation. Les soldats de police restèrent pour garder le manoir. L'employé revint à Kiew avec deux agents, pendant que les autres, avec Glinski et Zésim, traversaient Chomtschin et se rendaient à Bojary. Ils y trouvèrent l'employé qui venait de fouiller la maison et d'interroger les gens du village. On n'avait absolument rien découvert de suspect. Les serviteurs de manoir et les paysans avaient tous déclaré que les maîtres étaient partis pour Moscou. Une seconde inspection des caves ne donna aucun nouveau résultat.
Ceux qui étaient allés à Okozyn revinrent sans avoir rien découvert. Ils avaient aussi fouillé les caves, mais bien inutilement.
"Je commence à croire qu'ils sont réellement partis pour l'étranger en passant par Moscou, dit enfin Zésim.
- Il nous faut bien le croire, répondit Glinski; en tout cas, nous avons fait notre devoir. Pour le moment, nous n'avons aucun renseignement précis pour nous guider dans vos recherches. Peut-être le hasard nous viendra-t-il en aide et apportera-t-il un peu de clarté dans ces horribles ténèbres."
Ils revinrent tous ensemble à Kiew. Glinski alla immédiatement chez le directeur de la police, et obtint l'envoi à Moscou d'un agent habile. Zésim retourna chez lui, et, à sa grande surprise, trouva Henryka qui l'attendait depuis deux heures.
"Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda-t-il tout d'abord.
- Ces épouvantables événements des jours derniers, répondit-elle; je voulais vous avertir, et je tremble pour Anitta. Savez-vous qu'elle a disparu? que personne ne sait rien à son sujet? Ne craignez-vous pas qu'elle soit tombée dans les mains de Dragomira comme Soltyk?
- Non, vous pouvez être tranquille là-dessus?
- Alors, vous savez où se trouve Anitta?
- Oui.
- J'en suis bien heureuse; je respire. Et où est Dragomira? Avez-vous de ses nouvelles?
- Elle m'a écrit qu'elle partait pour Moscou, d'où elle comptait fuir à l'étranger.
- Encore des mensonges et des fourberies! s'écria Henryka; elle voulait simplement vous tromper. J'étais à Chomtschin la nuit où elle s'est mariée avec Soltyk. Elle se défiait déjà de moi, parce que je n'étais plus aveugle, et que j'avais découvert son vrai visage sous son masque de sainteté. Je sais tout de même qu'elle n'est pas partie pour Moscou, mais pour la Moldavie.
- Avec le comte?
- Oui.
- Vous ne croyez pas qu'elle l'ait tué?
- Dragomira est capable de tout, s'écria Henryka; c'est tout simplement une bête féroce, un tigre altéré de sang. Oh! comme je l'ai aimée, et comme elle m'a trompée et maltraitée! - Henryka se cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer avec une émotion nerveuse. - Je croyais à sa mission. Je ne me doutais pas de la route qu'elle voulait me faire prendre, et j'étais son écolière, sa servante, son esclave. Elle m'a foulée aux pieds, elle m'a battue, comme l'aurait fait une arrogante sultane. Je porte encore les marques des coups de fouet qu'elle m'a donnés. J'étais si humble! si obéissante! Je l'ai adorée comme une divinité. Enfin, j'ai découvert avec horreur qu'elle appartient à cette secte qui veut noyer les péchés du monde dans des flots de sang.
- Et vous ne connaissez aucun moyen de sauver le comte?
- Non, je le regarde comme perdu, dit Henryka. Ah! si nous pouvions seulement protéger Anitta contre sa vengeance! Je sais qu'elle a juré sa mort. Où est-elle la pauvre enfant? Est-elle en sûreté? Partout Dragomira a des agents, des expions; elle saura bien la trouver, et alors Anitta sera perdue.
- Votre peur me gagne, murmura Zésim; il faut que je prenne immédiatement des mesures.
- Anitta est donc près d'ici?
- Oui.
- Alors emmenez-la à l'étranger, si c'est possible; ici, elle n'est pas en sûreté. Je vous en conjure, ne perdez pas une minute."
Quelques instants plus tard, Henryka et Zésim quittaient la maison. Une fois dans la rue, elle prit congé de lui et fit mine de s'éloigner; mais elle le suivit de loin et le vit prendre un traîneau et partir.
Le cocher était de retour er venait de dételer ses chevaux, lorsqu'une dame en toilette élégante s'approcha de lui.
"Où as-tu conduit le lieutenant Jadewski? demanda-t-elle.
- Je ne peux pas le dire.
- Même si je te donne vingt roubles.
- Où sont-ils?"
La dame lui donna l'argent.
"J'ai conduit le jeune monsieur à Kasinka Mala, dit le cocher, mais ne révélez à personne que je vous l'ai dit."
XXIV
LE SACRIFICE
"Je ne trouve aucune pitié!… Les cris de douleur que m'arrachent mes horribles souffrances meurent au loin sans réponse." KOLZOW.
Henryka, habillée en paysanne, prit un traîneau de campagnards et se rendit de Kiew à Kasinka Mala. Après une inspection attentive et prudente, elle partit pour Okozyn. Quand elle annonça à Dragomira qu'elle avait découvert la retraite d'Anitta, la créature de marbre s'anima, sa poitrine se souleva, les ailes de son nez frémirent comme les narines d'une bête de proie qui flaire le sang; se yeux bleus froids et ses joues s'animèrent.
"Enfin! s'écria Dragomira, enfin! elle est en mon pouvoir! Je te remercie, Henryka; tu me rends bien heureuse!"
Elle l'attira à elle et l'embrassa tendrement.
"Ce n'est pas assez d'avoir Anitta entre nos mains, dit Henryka, il faut qu'elle serve d'appât pour prendre Zésim. Tu as l'esprit inventif pour imaginer des pièges. Trouve un plan, et vite à l'oeuvre!
- D'abord, offrons à Dieu la victime que nous avons, répondit Dragomira; nous songerons ensuite à de nouvelles entreprises.
- Tu as raison, dit l'Apôtre, qui était entré sans qu'on s'en aperçût; hésiter plus longtemps serait nous perdre tous. Le danger grandit à chaque heure. Qui sait combien de temps encore nous serons ici en sécurité? Nous avons réussi une fois à tromper ceux qui nous poursuivaient; une seconde fois nous pourrions échouer. Je vais rassembler tout de suite la communauté; nous communierons solennellement et nous offrirons un sacrifice à Dieu. Peut-être sera-ce le dernier. Chacun pourra alors s'en aller là où l'Esprit le poussera. Pour moi, je reste ici et j'attends la fin.
- Moi aussi," dit Dragomira. Et Henryka exaltée l'entoura de ses bras, décidée à unir à tout jamais sa destinée à celle de son amie.
"Soltyk doit mourir, dit Dragomira après quelques instants de silence, je suis prête à l'offrir à Dieu, mais accorde-moi une heure pour le préparer.
- Fais ce que tu juges bon de faire, répondit le prêtre, je vais ordonner qu'on t'obéisse en tout. Je vous attends dans une heure, toi et lui, dans le temple, devant l'autel de l'Eternel que nous voulons célébrer et apaiser.
- C'est lui que j'immolerai d'abord, dit Dragomira; ensuite ce sera le tout de Zésim et d'Anitta.
- Que le ciel te bénisse!"
L'Apôtre partit et Dragomira se fit parer en toute hâte par Henryka. Magnifique et séduisante à la fois comme une jeune et belle sultane, elle entra dans le cachot où le comte était couché sur de la paille, fixa à la muraille la torche qu'elle tenait à la main et éveilla le malheureux qui rêvait et qui la considéra avec étonnement.
"Toi ici? murmura-t-il, viens-tu pour te railler de moi? Ou as-tu imaginé de nouvelles tortures?
- Non, tu as assez expié tes péchés.
- Ne me trompe pas, ce serait trop cruel, répondit-il. Est-ce que je te comprends bien? M'apportes-tu la liberté et la délivrance?
- Les deux, dit-elle, mais pas comme tu l'entends, mon bien-aimé. Dans une heure, tu mourras.
- Je mourrai? Dragomira, c'est là ton amour?
- Je t'immolerai moi-même, parce que je t'aime, et parce qu'il n'y a pas d'autre route pour aller au paradis.
- Horrible!
- Calme-toi; nous avons encore une heure; pendant ce temps-là je t'appartiens encore.
- Et aucun espoir de délivrance?
- Aucun.
- Et c'est toi-même qui veux me tuer?
- Moi-même, et je crois que la mort, venant de moi, te sera douce.
- Soit! je me remets entre tes mains."
Dragomira lui ôta ses chaînes pesantes et le conduisit en haut, à la lumière. Deux jeunes hommes, couronnés de fleurs et vêtus de longues robes blanches, les attendaient.
"Suis-les, dit Dragomira, ils te pareront et t'amèneront ensuite vers moi."
Soltyk la regarda avec défiance.
"Ne crains rien, dit-elle vivement, je ne te tromperai pas."
Les deux jeunes hommes conduisirent le comte dans une petite salle, richement décorée, où l'on avait préparé un bain. Ils le servirent comme des esclaves, le déshabillèrent, et, quand il sortit du bain, lui parfumèrent le corps et les cheveux avec des essences d'une odeur exquise. Puis ils lui mirent des sandales dorées, lui passèrent une robe blanche, semblable à une tunique grecque, qui lui tombait jusqu'aux pieds et qui avait pour ceinture un ruban doré, et enfin lui posèrent sur la tête une couronne de roses fraîches. Ils le conduisirent alors dans une salle ornée avec tout le luxe de l'Asie. Dragomira l'y attendait. Ils s'éloignèrent en silence.
Dragomira était mollement étendue sur un lit de repos recouvert d'une peau de tigre. Elle avait autour de son opulente chevelure blonde une sorte de turban blanc brodé d'or. Sa taille élancée, son corps aux merveilleux contours étaient enveloppés et dessinés par une pelisse de soie bleu clair brodée d'or, doublée et garnie à profusion de magnifique hermine. Elle avait aux pieds des babouches de velours rouge également brodées d'or. Elle tendit la main à Soltyk avec un sourire à la fois triste et heureux.
"Comme tu es beau! murmura-t-elle.
- Et toi!"
Il tomba enivré à ses pieds et la contempla avec une extase indicible. Elle écarta ses cheveux noirs qui lui couvraient le front et lui passa autour du cou ses beaux bras semblables à du marbre vivant, à de l'ivoire tiède et animé.
"Es-tu heureux maintenant?
- Laisse-moi l'être encore une fois, murmura-t-il dans son ravissement, et que la mort arrive! De ta main elle sera la bienvenue."
Elle ne répondit rien, mais elle l'attira doucement contre sa poitrine, et leurs lèvres se confondirent dans un ardent baiser.
"Est-il temps?" demanda-t-il au bout de quelques instants.
Elle fit signe que oui.
"Promets-moi une chose, dit Soltyk; ne me livre pas aux autres, immole-moi, tue-moi de tes mains.
- Je te le promets, répondit-elle avec une sorte de transport farouche, et je te promets encore davantage. Ma mission n'est pas encore terminée. Aussitôt que mon oeuvre sera accomplie, et j'espère l'accomplir en peu de jours, j'irai te rejoindre.
- Tu veux mourir?
- Oui, j'aspire à quitter ce monde de misère et de péché et à monter vers la lumière. Va devant moi, je te suivrai.
"Jure-le-moi."
Elle leva la main solennellement.
"Devant Dieu, qui sait tout et qui peut tout, je le jure!"
Soltyk la serra contre son coeur, et ils restèrent longtemps ainsi, perdus dans une muette félicité.
Une cloche d'airain, à la sonorité menaçante, sonna trois coups. L'autel sanglant réclamait une nouvelle victime.
Une vaste salle, dont la voûte reposait sur de hautes colonnes, servait de temple aux Dispensateurs du ciel.
Les murs et les fenêtres étaient cachés par des tentures de soie bleu clair parsemées d'étoiles d'argent. Trois lustres répandaient une lumière éclatante comme celle du soleil. Le milieu de la paroi principale était occupé par un autel qui n'avait pas d'autre ornement qu'une croix colossale supportant le Sauveur mourant: "Tout est consommé!" Devant cet autel, il y en avait un second, plus bas, qui faisait penser à la pierre des sacrifices païens. Il était décoré de guirlandes de fleurs et de branches de sapin et entouré des plantes exotiques les plus splendides, d'où s'exhalait une odeur douce et enivrante. Au milieu de la salle se trouvait une grande table en forme de fer à cheval, recouverte d'une nappe blanche comme la neige garnie de vaisselle précieuse, de riches pièces d'argenterie, de cruches et de coupes, et entourée de sièges antiques. Le siège du prêtre était plus élevé que les autres.
Une douzaine de jeunes hommes étaient occupés à disposer sur la table ce qu'il fallait pour manger et pour boire. Mme Maloutine les dirigeait. Elle donna enfin le signal que tout était prêt. Des trompettes résonnèrent; la communauté pouvait venir pour la communion et le sacrifice. Les tentures qui cachaient les portes furent écartées; les frères et les soeurs entrèrent deux à deux, tous vêtus de longues robes blanches, avec des ceintures rouges. Ila avaient des couronnes de fleurs sur la tête, des sandales aux pieds, des palmes à la main. Ils défilèrent une fois autour de la salle et se placèrent ensuite des deux côtés de la table.
Les trompettes annoncèrent l'apparition du prêtre.
Les tentures s'écartèrent de nouveau; et de jeunes garçons d'une grande beauté, vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs, entrèrent dans la salle. En tête marchaient des joueurs de luth et de flûte; les suivants semaient des fleurs et balançaient des encensoirs. Venait ensuite un jeune homme tenant la Bible; un second portait la croix. Enfin s'avançait l'Apôtre en robe blanche brodée d'or. Il portait un long manteau traînant de soie bleue garni de zibeline dorée, et avait sur la tête une tiare étincelante d'or et de pierreries. Il bénit la communauté qui s'était mise à genoux, s'assit en haut de la table, sur son siège élevé, majestueux comme Sardanapale sur son trône. Puis il fit un signe et les frères et les soeurs se relevèrent et s'assirent.
"Mes bien-aimés, dit-il, c'est peut-être le dernier repas que nous faisons ensemble, en mémoire de notre Sauveur Jésus-Christ, dans son esprit et selon son commandement. Elevez donc vos âmes à Dieu avec ferveur, et souvenez-vous de son Fils qui est mort en croix pour nous. Jurez encore une fois de chercher à l'imiter, et, quand l'heure sonnera, de sacrifier votre vie, comme il a sacrifié la sienne, avec soumission et joie!"
Sur un signe de l'Apôtre deux jeunes hommes s'approchèrent de lui. L'un portait un pain blanc sans levain sur un plat d'argent; l'autre, une haute coupe de forme antique, remplie de vin rouge.
Le prêtre prit le pain et le rompit.
"Je fais comme le Christ a fait et je dis en son nom: Ceci est mon corps."
Il porta ensuite la coupe à ses lèvres:
"Et ceci est mon sang. Mangez et buvez en mémoire de moi."
Le pain et le vin passèrent de main en main, de bouche en bouche, pendant qu'une musique invisible et solennelle se faisait entendre et que tous chantaient un psaume à la gloire de Dieu.
Quand le pain et la coupe symboliques furent revenus au prêtre, il bénit les mets qui étaient sur la table et dit:
"Maintenant, mangez et buvez ce que Dieu nous a donné, avec un coeur pur et une joie pieuse."
Le repas commença. Les coupes furent remplies; de gais propos s'échangèrent; personne ne songeait au sanglant spectacle qui se préparait. De joyeuses mélodies accompagnaient cette fête étrange.
L'Apôtre donna un signal. Les assistants se levèrent tous ensemble, et les frères et les soeurs se placèrent en deux longues rangées des deux côtés de l'autel. La table fut rapidement enlevée. Les trompettes retentirent de nouveau, et ce fut comme un cortège de bacchantes et de corybantes qui se précipita dans la salle. En tête s'avançaient de belles jeunes filles, chaussées de sandales dorées et vêtues de longues robes blanches à franges d'or. Les épaules et les bras nus, elles avaient des guirlandes enlacées dans leurs opulentes chevelures, et jouaient de la flûte et des cymbales. Une deuxième troupe, avec des peaux de panthère autour des épaules et des thyrses dorés dans les mains, chantait et dansait. Venaient ensuite les pénitentes avec les pieds et les bras nus, vêtues de sombres peaux de bêtes, coiffées de têtes d'animaux, ayant des cordes de soie rouge pour ceintures et brandissant des disciplines.
Les sacrificatrices étaient conduites par Henryka. Elles avaient des sandales dorées, de longues robes de soie blanche garnies d'hermine, des lis dans leur chevelure dénouée qui tombait en ondes désordonnées et brillantes sur leurs épaules. Dans leurs mains étincelait le couteau du sacrifice. Elles entouraient Soltyk. Enfin venait Dragomira, vêtue d'une robe blanche trainante et d'une pelisse rouge, garnie d'hermine et d'une richesse royale. Une tiare d'or, couverte de pierreries, couronnait sa tête fière et dominatrice.
Toutes les jeunes filles, d'une beauté enchanteresse, tordaient leurs corps élancés et charmants dans les transports d'une danse digne des Bacchantes, pendant que leurs lèvres rouges, qui semblaient altérées de sang, poussaient de joyeuses acclamations et que leurs grands yeux brillaient d'un sourire cruel. Dragomira s'avançait pas à pas avec la majesté froide et silencieuse d'une statue de marbre et le sombre regard de la prêtresse sévère et inexorable. Quand le cortège fut devant l'autel, l'Apôtre se tourna vers la croix et pria Dieu d'accepter le sang qui allait couler en expiation des péchés de celui qu'on immolait comme de ceux de l'humanité tout entière. Puis il bénit la victime et toute la communauté qui était tombée à genoux, et prononça la prière du sacrifice, à laquelle tous s'unirent dans un profond recueillement et en se frappant la poitrine avec le poing. Quand l'Amen eut été répété trois fois, le prêtre livra Soltyk à la prêtresse. Elle s'avança vers l'autel et fit un signe à son cortège. Aussitôt retentit une musique farouche et triomphante, et la danse des Bacchantes recommença.
En même temps, quatre des jeunes filles vêtues de peaux de bêtes s'approchèrent doucement du comte, à la façon des chats; puis elles se précipitèrent brusquement sur lui en poussant un cri sauvage. Pendant que l'une, rapide comme l'éclair, lui jetait un lacet autour du cou, une autre lui attachait promptement les pieds avec sa corde de soie. Il tomba sur les genoux et les deux autres lui lièrent immédiatement les bras derrière le dos. Les sacrificatrices le saisirent et le placèrent sur l'autel.
"Pitié! murmura-t-il.
- C'est Dieu, qui a pitié!" répondit Dragomira, et elle releva lentement sa large manche doublée d'hermine. Sa pelisse tombait autour d'elle comme un ruisseau de sang; le couteau du sacrifice étincela dans sa main et ses lèvres entr'ouvertes laissèrent voir ses dents.
De nouveau la musique se fit entendre, de nouveau les jeunes filles reprirent leurs danses en agitant leurs thyrses dorés, leurs disciplines et leurs couteaux autour de l'autel.
Dragomira se pencha tendrement vers le bien-aimé et lui passa un bras autour du cou. Pendant qu'elle collait ses lèvres à celles de Soltyk, sa main droite lui donnait le premier coup. La victime frissonna et fit entendre un soupir. Les flûtes et les cymbales retentirent en suivant un rythme encore plus sauvage, et tous ces beaux corps s'agitèrent, en proie au délire des Ménades et à l'ivresse que donne l'odeur du sang.
XXV
EN CROIX
Le loup meurt silencieusement. Lord BYRON.
Il était encore grand matin lorsqu'on éveilla le P. Glinski. Le juif qui lui servait d'espion depuis des années demandait avec insistance à entrer. Il apportait, disait-il, d'intéressantes nouvelles. Le jésuite s'habilla à la hâte, et le domestique introduisit le fidèle Hébreu vêtu d'un long caftan.
"Sais-tu quelque chose sur le comte? demanda Glinski tout agité.
- Non, répondit le juif, mais j'ai découvert une piste importante qui peut nous conduire vers le comte.
- Qu'as-tu découvert?
- J'ai quelques raisons de croire que Bassi, Rachelles, la propriétaire du cabaret Rouge, se tient cachée à Romschin, dans le manoir de M. Monkony.
- C'est impossible!
- C'est pourtant vrai. Du moment que Mlle Maloutine est une Pêcheuse d'âmes, pourquoi Mlle Henryka, qui n'est qu'un coeur et qu'une âme avec elle, n'appartiendrait-elle pas aussi à cette secte?
- Tu as raison, mais Bassi avouera-t-elle, si nous réussissons à la prendre?
- C'est une femme peureuse, qui ne peut pas voir le sang, dit le juif; elle a certainement aidé à ces méfaits; mais elle ne s'attend pas à une trop rigoureuse punition. Elle avouera. Si elle ne parle pas, on la fera parler, car elle est très poltronne."
Le P. Glinski s'empressa d'aller à la police, et de là chez Zésim.
Tous les deux accompagnèrent l'employé, qui partit pour Romschin avec plusieurs agents. Ils eurent la précaution de s'arrêter dans un petit bois, à quelque distance du manoir, et d'expédier en avant les agents, qui s'approchèrent de différents côtés et cernèrent le maison.
Alors ils les rejoignirent et demandèrent à entrer.
Le concierge arriva tout en émoi et jura qu'il n'y avait personne au manoir.
L'employé le suivit avec Glinski dans la maison, pendant que Zésim gardait la porte.
Tout à coup on entendit un cri d'effroi poussé par une femme. Ce cri venait du jardin. Ce furent alors des jurements, des prières, des gémissements où l'on démêlait des larmes.
Bientôt deux agents de police amenèrent une jeune et jolie paysanne qu'ils avaient saisie au moment où elle essayait de s'enfuir par le jardin.
"Je suis du village, disait-elle en protestant.
- Ah! vraiment? dit d'un ton ironique un des agents. Il n'y a qu'un petit malheur, c'est que je te connais. Tu es Bassi Rachelles."
En même temps, il arracha le mouchoir rouge qu'elle avait autour de la tête. Elle se jeta à genoux, se tordant les mains avec désespoir.
"Je n'ai rien fait! criait-elle; je ne sais rien de rien, je suis innocente!
- C'est ce qu'on verra, dit l'agent de police; allons, marchons, en avant!"
On la conduisit dans une chambre du rez-de-chaussée, où entrèrent aussi l'employé et le jésuite.
"Ah! te voilà, dit l'employé; pourquoi te caches-tu ici? Quel crime as-tu commis?
- Je n'ai rien fait, je suis innocente!
- Tais-toi, scélérate!"
Bassi se jeta à ses pieds.
"Je n'ai pas versé de sang; je ne suis pas coupable!
- Où sont tes complices?
- Je ne suis pas une criminelle. Que Dieu me punisse si j'ai [fait] quelque chose de mal.
- Connais-tu Mlle Dragomira Maloutine?
- Oui.
- Elle est venue chez toi, au cabaret Rouge?
- Oui.
- Pourquoi y venait-elle?
- Elle s'y est rencontrée avec différents messieurs.
- Avec Pikturno et Soltyk?
- Je crois… oui.
- Tu savais que c'est une Pêcheuse d'âmes?
- Non, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne l'ai pas su.
- Tu mens. Tu connais aussi les autres. Tu sais que Mlle Henryka Monkony appartient également à cette secte sanguinaire. Tu connais les associés; tu connais leurs repaires. Allons, avoue!
- Je ne sais rien. Je connais Mlle Henryka, voilà tout.
- Où se trouve Dragomira en ce moment?
- Je ne sais pas.
- Tu ne veux pas parler, s'écria l'employé; c'est bon, nous avons des moyens de te délier la langue."
Bassi lui embrassa las genoux en tremblant.
"Pitié! je ne sais rien, je ne peux rien dire!
- Assez causé! cria d'employé en frappant la terre du pied; le knout! Et deux femmes qui sauront s'en servir!"
Un des agents sortit.
"Grâce! dit Bassi d'une voix suppliante et toute secouée par une terreur mortelle; grâce! je suis une femme! Comment pouvez-vous frapper une femme!
- Ces sont des femmes qui te frapperont/
- Non, non! s'écria-telle, jamais personne ne m'a touchée!
- Tant mieux! Tu n'en avoueras que plus vite."
L'agent revint avec deux jeunes paysannes solides, qui tenaient des cordes et des knouts. Elles considérèrent avec un sourire féroce Bassi, qui tremblait et qui se jeta, tout en larmes, aux pieds de l'employé.
"Attachez-la!
- Pitié! pitié!"
Bassi se mit en défense; mais ce fut bien inutile. Elle fut garrottée et attachée au poêle; puis les deux jeunes filles se postèrent derrière elle, le knout à la main.
"Combien de coups?
- Jusqu'à ce qu'elle avoue."
Les knouts commencèrent leur abominable besogne. Au bout de cinq coups, Bassi capitula.
"Assez! assez! j'avoue tout, détachez-moi.
- Encore cinq coups, pour la rendre tout à fait gentille," dit l'employé.
Les knouts continuèrent à travailler. Bassi criait et pleurait. Son désespoir ne touchait personne, ni l'employé qui fumait son cigare avec un air de parfaite satisfaction, ni les jeunes filles, qui n'étaient pas disposées à lâcher une victime de cette rareté.
Une fois délivrée, Bassi avoua tout, ses relations avec l'Apôtre et Dragomira, la part qu'elle avait prise au meurtre de Pikturno et à d'autres forfaits qui étaient jusqu'alors restés cachés. Elle révéla que la secte avait eu ses repaires au cabaret Rouge, à Myschkow et à Okozyn, et que Dragomira avait emmené le comte pour l'immoler.
"Où l'a-t-elle emmené? demanda le jésuite.
- Je ne sais pas.
- Alors, le knout!
- Pitié! Comment le saurais-je? Elle peut le retenir prisonnier à Myschkow ou à Okozyn."
L'employé se consulta avec Glinski. Ils décidèrent d'en rester là pour l'interrogatoire, de retourner à Kiew et de se rendre en toute hâte à Okozyn avec toutes les forces disponibles. La juive fut attachée sur l'un des traîneaux, et l'on se mit immédiatement en route.
Cependant la nouvelle de cette arrestation était à peine connue dans le village que Juri partait à cheval pour Kiew, afin d'avertir Sergitsch; et celui-ci se rendait immédiatement en traîneau à Okozyn. Quand il arriva, les sectateurs de l'Apôtre s'étaient déjà dispersés dans toutes les directions. La plupart s'étaient enfuis du côté de la Galicie ou de la Moldavie.
Dragomira, Henryka, Karow et Tabisch étaient seuls restés auprès de l'Apôtre qui attendait courageusement le danger.
"Fuyez! fuyez! leur dit Sergitsch avec précipitation.
- Qu'est-il arrivé? demanda l'Apôtre s'une voix calme.
- Bassi a été découverte à Chomtschin et arrêtée, continua Sergitsch; on a employé le knout et elle a tout avoué. Vous n'avez plus ici un seul jour de sûreté. Si ceux qui nous poursuivent se hâtent, ils arriveront dans deux heures. Sauvez-vous pendant qu'il en est encore temps.
- Je laisse chacun libre de s'en aller, dit l'Apôtre; moi, je reste.
- Moi aussi, s'écria Dragomira, je ne t'abandonne pas."
Henryka entoura silencieusement son amie de ses bras.
"Moi aussi, je reste, dit Karow.
- Soit! dit l'Apôtre avec un sourire de tristesse, restez. Peut-être aurai-je encore besoin de vous. Toi, Sergitsch, tu vas partir pour Iassy, où beaucoup des nôtres se sont réfugiés. Là, tu prendras la conduite de notre sainte association, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un prêtre. Que Dieu te protège!"
Sergitsch s'agenouilla devant le prêtre. Celui-ci le bénit et le baisa au front, puis se détourna.
"Maintenant, laissez-moi seul, dit-il, et attendez tout près d'ici que je vous appelle."
Tous sortirent de la chambre. Sergitsch remonta en traîneau et partit vers le Sud.
Il s'écoula quelques instants dans l'attente et l'anxiété; puis l'Apôtre appela Dragomira. Tous pressentaient quelque chose d'extraordinaire. Henryka était à genoux et priait.
Quand Dragomira entra, l'Apôtre, calme et majestueux, était assis dans un fauteuil. Il lui fit signe d'approcher. Elle obéit et tomba à genoux devant lui.
"C'est fini! Dragomira, dit l'Apôtre, nous sommes vaincus et nous n'avons plus rien à faire qu'à mourir avec courage. Je veux vous précéder et vous donner l'exemple.
- Tu veux nous quitter?" demanda Dragomira avec un effroi profond: les paroles expirèrent sur ses lèvres.
"Il le faut. Je ne fuirai pas. Dois-je me livrer aux mains de nos ennemis, des ennemis de Dieu? Dois-je finir sans gloire dans les steppes de la Sibérie? non; il est encore temps de choisir la route qui nous mène à Dieu apaisé et qui me conduira en Paradis. Il est encore temps d'inspirer un nouveau courage et de nouvelles espérances à tous ceux qui reconnaissent le vrai Dieu. Ma mort convaincra ceux qui doutent, raffermira ceux qui chancellent, allumera un feu sacré dans les âmes de ceux qui sont froids ou tièdes. C'est décidé. Renonce à me dissuader de mon projet; ne me plains pas; plains ceux qui restent après moi dans cette vallée de larmes et de péchés.
- Fais ce que Dieu t'inspire; mais moi je te vengerai sur ceux qui t'ont poussé dans la mort. Je te le jure.
- Tu ne dois pas me venger, Dragomira, reprit l'Apôtre en lui posant la main sur l'épaule. Ce n'est pas la haine, mais l'amour qui doit être dans ton coeur. C'est par amour que tu dois punir ceux qui blasphèment Dieu et persécutent ses serviteurs. Punis-les pour leur gagner, à eux qui sont aveugles et sourds, le royaume des cieux et la félicité éternelle, pour les sauver de la puissance du mal.
- Je t'obéirai jusqu'au dernier soupir, dit Dragomira, et j'agirai dans ton esprit. Avec l'aide de Dieu, j'espère accomplir ma mission. Puis je n'aurai plus rien à chercher sur cette terre, et je te suivrai sur la route de la lumière éternelle.
- Ma bénédiction est avec toi, dit l'Apôtre, et maintenant je compte sur toi, sur ton courage et ta force, dans cette heure de joie et de délivrance.
- Il faut que je te tue? murmura Dragomira épouvantée. Non! non! Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela."
L'Apôtre sourit douloureusement.
"Non, la mort, c'est de Dieu que je l'attends, répondit-il avec calme; à toi je ne demande rien de plus que de m'assister au moment suprême et de m'obéir. Veux-tu faire ce que je t'ordonnerai?
- Oui.
- Alors, appelle les autres et tiens-toi prête."
Pendant que Dragomira faisait ce qu'il avait commandé, l'Apôtre se prosternait devant le crucifix et priait avec ferveur. Il ne se releva que quand ses derniers fidèles entrèrent. Il fit signe à Tabisch d'approcher et lui dit tout bas quelques mots. Tabisch pâlit, mais il inclina silencieusement la tête et sortit de la salle pour exécuter l'ordre qu'il avait reçu. L'Apôtre se rendit alors avec les autres dans le temple où il pria encore à genoux devant l'autel.
Tabisch ne tarda pas à revenir. Il portait une grande croix de bois grossièrement taillé, qu'il posa sur le sol devant l'autel. Il alla chercher ensuite des clous et un lourd marteau. Tous les assistants contemplaient ces préparatifs en silence, les lèvres pâles et le regard épouvanté. L'Apôtre se leva, étendit les bras et cria: "Que la volonté de Dieu soit faite! Crucifiez-moi!"
Dragomira et Henryka se précipitèrent tout en pleurs à ses pieds.
"Courage! mes amis, continua l'Apôtre, calmez-vous et ne m'abandonnez pas à la porte de la mort."
Dragomira se releva et essuya ses larmes. Henryka suivit son exemple.
"Au nom de Dieu, mettez-vous à l'oeuvre!" dit l'Apôtre, et il se coucha tranquillement sur la croix de bois en étendant les bras.
"Dragomira, dit-il, avec une gravité religieuse, je veux que ta main m'enfonce le premier clou."
Elle le regarda longtemps, puis, d'un mouvement presque machinal, saisit le marteau et un clou.
- "Où?" demanda-t-elle.
Elle était à la fois calme et décidée.
"A la main droite."
Dragomira écarta sa longue pelisse de zibeline et se mit à genoux. Puis elle retroussa ses larges manches, de manière à mettre à nu ses beaux bras. Elle hésitait encore.
"Courage!" dit l'Apôtre.
Elle posa le clou sur la main et donna le premier coup. Un sang rouge jaillit. L'Apôtre lui souriait. Elle frappa encore trois coups et la main fut clouée sur la croix.
"A toi, maintenant, Henryka, la main gauche."
Henryka se mit à genoux à son tour. Dragomira lui présenta le marteau et Karow un clou. Elle, d'ordinaire si avide de sang, elle qui, à la vue des souffrances des autres, éprouvait un sinistre plaisir, elle manqua le clou, tant ses yeux étaient voilés par les larmes, et frappa le poignet du martyr volontaire.
"Tu me fais bien mal, murmura-t-il, c'est encore la volonté de Dieu."
Henryka fit un effort, respira et acheva rapidement son horrible besogne.
"Maintenant, Karow, mets le dernier clou, dit l'Apôtre. Aide-le, Dragomira."
Elle tint solidement les pieds sur la croix, pendant que Karow enfonçait rapidement, à grands coups, un énorme clou d'abord dans les chairs et ensuite dans le bois.
"Dressez-moi, continua l'Apôtre, je veux mourir, comme autrefois mon Sauveur est mort."
Les deux hommes et les jeunes filles réunissant leurs efforts mirent la croix debout et la placèrent devant l'autel du sacrifice, auquel Tabisch l'attacha solidement avec des cordes. L'Apôtre restait calme et silencieux; mais ses lèvres tremblantes indiquaient qu'il souffrait d'épouvantables douleurs et qu'il priait. Les autres l'entouraient muets et désespérés. Dragomira était à ses pieds, son pâle visage contre la croix; Henryka avait caché sa tête dans le sein de Dragomira. Karow s'appuyait à la muraille; Tabisch, à genoux derrière l'autel, priait silencieusement.
Une heure s'écoula ainsi. L'Apôtre releva tout à coup la tête.
"C'est assez, mes amis, dit-il; il est temps de fuir. Laissez-moi.
- Je resterai auprès de toi tant que tu vivras! s'écria Dragomira avec exaltation.
- Pense à ta mission, fuis!
- Et tu tomberais aux mains de tes ennemis? s'écria-t-elle, non!"
Et alors, saisie d'une inspiration soudaine, comme une prophétesse:
"Dieu m'a éclairée, dit-elle, je veux lui obéir et te livrer à la mort, Apôtre!
- Si c'est la volonté de Dieu, répondit-il, obéis-lui."
Dragomira saisit le couteau du sacrifice, qui était sur l'autel, et s'approcha de l'Apôtre en montant les marches.
"Va devant moi à la lumière éternelle, lui dit-elle tout bas, je te suis."
Et alors, l'entourant d'un bras, pendant que ses lèvres touchaient pour la première fois celles de l'Apôtre, elle lui enfonça le couteau dans le coeur.
Aucun cri ne s'échappa de la bouche du martyr. Sa tête retomba sur sa poitrine et un sourire de félicité demeura sur ses traits inanimés.
"Tout est consommé! s'écria Dragomira avec une majesté farouche. Que son sang retombe sur eux!"
XXVI
DEVANT LE JUGE ETERNEL
"L'heure de la séparation a sonné." FRIEDRICH HALM.
"Où veux-tu fuir? demanda Henryka; où pouvons-nous encore nous cacher? Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de l'Apôtre et mourir comme lui?
- Oui, allons ensemble au devant de la mort!" s'écria Karow.
Tous étaient possédés par un enthousiasme sauvage, par un désir exalté et fou de la mort.
"Non, dit Dragomira qui prenait le commandement, non; notre mission n'est pas encore remplie. Zésim et Anitta doivent tomber d'abord sous le couteau du sacrifice. Ne craignez pas que l'on nous fasse prisonniers. Je vous conduirai hors de ce château et je connais un endroit où personne ne nous trouvera. Mais, avant de fuir, il faut tuer les pécheurs qui sont prisonniers. Personne ne doit sortir vivant de cette maison. Amenez-les tous ici."
Henryka et les deux hommes descendirent rapidement dans les sombres souterrains du château et firent monter dans le temple les prisonniers hommes et femmes, jeunes filles, jeunes hommes et vieillards. Les malheureux, chargés de chaînes, regardaient avec épouvante le mort étendu sur la croix et attendaient leur sort en tremblant.
Ils étaient tous réunis, au nombre de vingt et un. Dragomira monta à l'autel et supplia Dieu d'accepter les victimes avec clémence. Alors Henryka et elle saisirent les couteaux du sacrifice et se mirent à égorger sans pitié les infortunés voués à la mort.
En vain, secoués par les angoisses de la mort, demandaient-ils grâce; Karow et Tabisch les saisissaient l'un après l'autre et les plaçaient sur l'autel. Les prêtresses étaient là, debout, les manches retroussées, les bras nus, le fer étincelant à la main. Pendant longtemps on n'entendit que les plaintes, les sanglots, les cris de douleur des mourants. Une sorte de pieuse rage s'emparait des prêtresses pendant que le sang rouge et chaud ruisselait sur les mains. Elles poussaient des cris d'allégresse, comme des lionnes en délire, riaient aux éclats dans des transports de joie épouvantable et chantaient un hymne sauvage, un hymne de fous. C'était comme une ivresse de sang; leurs narines s'ouvraient, leurs lèvres frémissaient, leurs yeux brillaient de l'ardeur du meurtre. L'odeur du sang mêlée à celles des fourrures qui enveloppaient leurs corps, cette atmosphère d'arène romaine semblait les enivrer. Elles ne se reposèrent pas avant d'avoir frappé de leurs mains la dernière victime, avant d'avoir achevé l'horrible hécatombe offerte au dieu de colère et de vengeance, le seul dieu qu'elles connaissaient et qu'elles adoraient.
Alors elles rejetèrent leurs couteaux, lavèrent leurs mains ensanglantées et ôtèrent leurs vêtements souillés de sang.
Un quart d'heure plus tard, ils descendaient tous les quatre, habillés en paysans, dans les souterrains du château.
Dragomira les conduisait, une torche à la main. Ils fermèrent toutes les portes derrière eux, et barricadèrent la dernière avec des barres de fer et des pierres.
Ils étaient arrivés dans une vaste salle voûtée, où l'on n'apercevait aucune issue. Dragomira désigna une pierre placée tout en bas de la muraille. Ils réunirent tous leurs efforts, réussirent à la pousser de côté; et alors s'ouvrit devant eux un nouveau corridor souterrain que personne n'avait connu, excepté Dragomira et l'Apôtre.
Quand ils eurent passé en rampant par cette ouverture et remis la pierre à sa place, ils étaient sauvés.
Personne ne pouvait découvrir cette issue. Là devrait s'arrêter toute poursuite.
Ils s'avancèrent dans une galerie spacieuse et élevée qui était taillée dans le roc et qui remontait aux temps où Mongols et Tartares, Turcs et Cosaques envahissaient, pillaient et dévastaient cette partie de la Russie.
La galerie aboutissait, à une lieue environ du château, au milieu d'une épaisse forêt. L'ouverture, pratiquée dans un rocher élevé, était encore fermée par une dalle de pierre.
Ils arrivèrent enfin en plein air, et se trouvèrent sur une espèce d'observatoire d'où ils apercevaient les vastes plaines de la campagne par dessus les cimes des arbres séculaires. Devant eux brillaient les cinq coupoles de l'église grecque du village de Kasinka Mala.
Tabisch fut chargé d'aller aux nouvelles. Il revint bientôt annonçant que les gendarmes avaient investi le château, mais que la route par le bois était libre.
Pendant que les agents de police et les soldats dirigés par l'employé et le jésuite enfonçaient la porte du château et pénétraient dans les bâtiments, les fugitifs se glissaient avec précaution à travers l'épaisseur du bois dans la direction du village. Non loin du village, et dans le bois même, sur une espèce de presqu'île entourée de marécages et d'eau se trouvait un autre grand rocher, où, du temps des Tartares, des gens du pays fuyant devant eux s'étaient pratiqué une retraite sûre. Dragomira l'avait fait préparer depuis longtemps déjà comme un dernier asile pour elle et ses compagnons. Seuls l'Apôtre et Mme Maloutine, qui s'était enfuie en Moldavie, connaissaient cette cachette. Là, ils étaient complètement à l'abri. On y parvenait par une porte faite d'une roche habilement dissimulée derrière les broussailles et le lierre. Cette porte ne s'ouvrait que sous la main d'un initié et se refermait derrière lui. Une galerie sombre conduisait à l'intérieur. Puis un escalier taillé dans la pierre se dressait brusquement. En haut, à droite et à gauche, s'ouvraient deux chambres ménagées dans le roc et recevant le jour par de petites ouvertures cachées sous le lierre.
Les murs et le sol étaient recouverts de tapis, ainsi que les portes et les fenêtres. Des lits formés de matelas et de peaux de bêtes, des lampes suspendues au plafond, étaient tout le mobilier. Des niches creusées dans le roc renfermaient tout ce dont on ne pouvait se passer. Quelques marches de plus conduisaient au sommet du rocher, d'où la vue s'étendait au loin sur tout le pays environnant comme du haut d'un donjon.
Peu de jours auparavant, Dragomira avait elle-même transporté secrètement en ce lieu des vivres, des armes et des munitions. On pouvait à la rigueur s'y cacher pendant plusieurs semaines et même y soutenir un siège. Les fugitifs s'y installèrent. Les deux jeunes filles prirent une chambre, Karow et Tabisch prirent l'autre. Puis Dragomira appela Tabisch pour lui donner ses ordres. Quand il se fut un peu reposé, il repartit et s'en alla au village, à travers la forêt d'un pas tranquille, la pipe à la bouche, le bâton à la main, comme un bon paysan.
Il trouva dans un cabaret un grand garçon de la campagne, qui, moyennant deux roubles et un petit verre d'eau-de-vie, se chargea volontiers d'un message pour Zésim. Quand le jeune campagnard fut à cheval, Tabisch lui demanda encore s'il avait bien compris.
"Certainement, répondit-il, la demoiselle qui est chez la nourrice du monsieur est en danger; monsieur l'officier fera bien de venir tout de suite; seulement, pas chez Kachna, mais ici, au cabaret.
- Bien, je vois que tu es un garçon avisé."
Le messager partit. Tabisch calcula que Zésim ne pourrait pas arriver avant le point du jour, et se remit en route pour le rocher. Il retraversa la forêt sans accident et fit son rapport à Dragomira.
La police avait trouvé vide le nid des Dispensateurs du ciel, et était revenue à Kiew après avoir laissé quelques gendarmes pour garder la maison. La poursuite n'avait pas été plus loin et les fugitifs pouvaient jouir d'un peu de repos. La nuit était venue; l'armée des étoiles brillait au ciel; un silence religieux régnait au-dessus des cimes des chênes séculaires. Bientôt tout dormit; seule, une louve aux yeux ardents errait dans les profondeurs de la forêt, et Dragomira, que fuyait le sommeil, restait assise sur ses molles fourrures et songeait. Enfin, elle s'endormit, elle aussi. Mais ce ne fut pas pour longtemps: le premier chant d'oiseau l'éveilla de grand matin.
Cependant, le messager était arrivé à Kiew, avait réveillé Zésim et s'était acquitté de la commission. Zésim le renvoya sur-le-champ avec un autre message. Seulement, quand le garçon revint, au lieu d'aller au cabaret, il se rendit à la maison de la nourrice et lui annonça que: "Monsieur l'officier le suivait de près et serait au cabaret dans un quart d'heure au plus tard."
Ce message parut singulier à la paysanne, qui s'était réveillée la première et qui causait avec le jeune homme par la fenêtre. Elle lui dit d'attendre et éveilla Anitta.
"Mon enfant, dit-elle, avez-vous envoyé un message à Zésim?
- Moi…? Non.
- Il y a là un garçon qui apporte une réponse de lui. Parlez-lui vous-même."
Anitta s'habilla à la hâte. Un triste pressentiment s'était emparé d'elle et la poussait.
"Entre, dépêche-toi! cria-t-elle au messager, quand il apparut sur le seuil avec une contenance embarrassée.
- Qui t'a envoyé? demanda-t-elle.
- M. Jadewski.
- Et qui t'a envoyé à lui?
- Vous-même, mademoiselle.
- Je ne t'ai donné aucune commission.
- Mais si, hier soir, vous me l'avez fait dire par un paysan, qui m'a payé deux roubles.
- Raconte, dit-elle rapidement, raconte tout."
Quand le jeune campagnard eut fini son récit, Anitta comprit qu'on avait attiré Zésim à Kasinka pour s'emparer de lui. Il n'y avait que Dragomira qui pût lui avoir tendu un piège. Il était en danger d'être tué. Il s'agissait d'agir avec courage et promptitude.
"Eveille les voisins, dit-elle au jeune paysan, qu'ils s'arment et viennent ici avec nous. Mais dépêche-toi; il y va de la vie d'un homme."
Kachna éveilla les gens de sa maison. Anitta appela Tarass et fit seller le cheval qui était là exprès pour elle.
Zésim avait quitté Kiew peu de temps après avoir renvoyé le messager. Il arriva à Kasinka Mala au petit jour. Il sauta de son cheval, le remit au cabaretier juif qui s'était empressé de venir au-devant de lui, et entra dans le cabaret. Au moment où il posait le pied sur le seuil, il fut saisi par Karow et Tabisch. En même temps, Henryka lui arrachait son épée du fourreau; et, pendant que les deux hommes luttaient avec lui, elle lui jetait un lacet autour du cou. Peu d'instants après, Zésim, les mains et les pieds garrottés, était posé à genoux au milieu de la chambre, devant Dragomira. Celle-ci, habillée en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge aux pieds, un mouchoir rouge autour de la tête, une pelisse blanche de peau de mouton brodée en couleur, était assise sur un banc de bois et le considérait d'un air de triomphe.
"Enfin, te voilà entre mes mains!" dit-elle en faisant signe aux autres de s'éloigner.
Zésim ne répondit rien.
"Tu te tais? continua-t-elle. Est-ce que tu ne m'aimes plus? Ce serait fâcheux pour toi si tu avais change de sentiment, car voici l'heure où je vais tenir ma parole. Je suis prête à devenir ta femme. Puis après avoir été heureux, nous apaiserons Dieu et nous mourrons ensemble.
- Tu peux me ruer, répondit Zésim, mais jamais je ne mettrai ma main dans cette main souillée de sang; jamais je ne presserai sur mon coeur une réprouvée comme toi. Je t'ai aimée, mais en ce moment, tu me fais horreur.
- Je vous immolerai, toi et Anitta, en expiation du sang des justes qui retombe sur vos têtes.
- Ce n'est pas nous qui sommes les coupables, répondit Zésim, c'est toi qui es la criminelle, la scélérate! Le bras vengeur de Dieu, que tu as si souvent offensé, t'atteindra tôt ou tard.
- C'est ce que nous verrons, dit-elle avec calme; en attendant, tu es mon prisonnier, et Anitta ne tardera pas à être en mon pouvoir. Alors j'imaginerai pour vous des tortures auxquelles on n'a pas encore songé. Ne t'attends à aucune pitié de ma part.
- Je n'ai pas peur de toi, et je ne te demanderai pas grâce, s'écria Zésim; je suis fier de ta haine. Si je dois mourir, c'est que Dieu le veut. Je suis prêt à me soumettre à sa volonté."
Dragomira riait. Ce rire, froid et cruel comme celui d'un démon, faisait tressaillir Zésim lui-même, malgré son courage. Il frissonnait devant cette belle enchanteresse qui avait autrefois troublé tous ses sens et exercé sur son coeur un empire despotique.
"Nous verrons si tu restes toujours aussi ferme, dit-elle avec la majestueuse tranquillité d'une souveraine qui n'est pas habituée à rencontrer de résistance; d'abord tu éprouveras encore une fois le charme qui t'a si souvent vaincu; et, quand au milieu des plus doux tourments, tu te traîneras à mes pieds en me demandant grâce, comme un païen à son idole, comme un esclave à son maître, Anitta verra comme je me raille de toi, comme je te repousse du pied, et comme je te livre à la mort sans pitié.
- Tu peux me torturer et me tuer; tu ne m'aviliras pas. Je méprise ta puissance."
Dragomira se leva et prit un fouet qui était sur une table. Au même instant Henryka se précipita dans la chambre en criant:
"Fuyez! Ils arrivent! Anitta à cheval, suivie de gens armés!"
Dragomira pâlit un moment. Mais elle eut bientôt recouvré son calme et sa décision.
"Fuis! dit-elle d'u ton de commandement énergique, votre affaire est de continuer l'oeuvre sainte! Sauvez-vous!
- Je reste avec toi, s'écria Henryka.
- Non, fuis, je te l'ordonne, en toute hâte, à cheval! Je reste ici pour juger au nom du Tout-Puissant!"
Henryka se jeta dans les bras de Dragomira et lui donna un baiser; puis elle sortit rapidement, sauta sur le cheval de Zésim et partit au galop. Karow et Tabisch se sauvèrent par le jardin, passèrent par-dessus la clôture de planches et disparurent dans la forêt.
Dragomira prit son revolver et attendit Anitta de sang-froid.
On entendit le trépignement des pieds des chevaux, des pas lourds, le cliquetis des armes, une voix claire qui donnait des ordres. Puis le silence se fit, et Anitta entra, accompagnée de Tarass. Elle portait, elle aussi, la jupe courte, les bottes d'homme, la pelisse de mouton et le mouchoir de tête d'une paysanne petite-russienne. Elle avait un pistolet à la main; Tarass était armé d'un fusil de chasse.
"Rends-toi, scélérate! cria Anitta; le cabaret est entouré par mes gens. Tu es entre mes mains. Tu ne peux t'échapper."
Dragomira dressa fièrement la tête.
"Je t'ai attendue, répondit-elle, pour régler mon compte avec toi. Cette heure est celle du châtiment que je veux vous infliger au nom de Dieu, à toi et à celui qui est là!
- Tu blasphèmes Dieu quand tu prononces son nom, dit Anitta, il a horreur de toi et de ta doctrine homicide.
- Dieu décidera entre toi et moi.
- Qu'il décide! répondit Anitta, regardant avec calme son ennemie bien en face, nous sommes toutes les deux devant le Juge éternel. Qu'il prononce!"
Un sourire triomphant passa sur le beau et fier visage de la Pêcheuse d'âmes, pendant qu'Anitta faisait à voix basse une courte prière.
Toutes les deux levèrent en même temps leurs pistolets. Il y eut un instant d'anxieuse attente, puis Dragomira pressa la détente.
Le coup ne partit pas.
L'autre chien s'abattit. On vit un éclair, on entendit une détonation. Dragomira fit encore un pas vers Anitta et tomba tout à coup en avant le visage contre terre.
"Est-elle morte?" demanda Anitta.
Tarass s'approcha de Dragomira et la retourna:
"Dieu a jugé, dit-il, son âme est devant lui."
Anitta se mit à genoux et éleva en pleurant ses bras vers le ciel. Puis elle se releva, tira le poignard qu'elle portait à sa ceinture, coupa rapidement les cordes qui liaient son bien-aimé, et, sanglotant de joie, le serra contre sa poitrine.
"Sauvé! murmura Zésim, sauvé par toi!"
La nourrice se précipita alors dans la salle, et se suspendit en pleurant au cou de Zésim.
"Mon enfant! s'écria-t-elle, mon cher enfant! Le ciel t'a protégé et cet ange t'a sauvé!"
Le traîneau de Kachna fut bientôt attelé. Zésim aida Anitta à y monter, et Tarass sauta sur le siège du cocher. On partit au galop pour Kiew et l'on alla droit au palais Oginski.
Zésim, tout triomphant, rendit la bien-aimée à son père et à sa mère, qui bénirent le jeune couple en versant des larmes de joie et rendirent grâces à Dieu par un voeu solennel.
Aujourd'hui, à Kasinka Mala, à la place où était jadis le cabaret et où Dragomira mourut, s'élève une chapelle dédiée à la Vierge. Tous les ans, au jour anniversaire de celui où Zésim fut sauvé par Anitta d'une façon si merveilleuse, un prêtre y dit une messe basse pour l'âme de la malheureuse, victime d'une épouvantable superstition.