CHAPITRE XIII. ENTR'ACTE.
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—Comment veux-tu que ma maîtresse puisse me tromper, Jehan Pol,—quand les mêmes rideaux nous enveloppent au sein d'une nuit profonde?
—Aujourd'hui, soit, maître,—mais hier? mais demain?
—Songe-creux venu du Tyrol;—que me font l'avenir et le passé, si le présent est à moi.—C'est le plaisir, et non l'amour que je cherche, Jehan Pol.—Or, ce ne sera jamais sous les rideaux de ma maîtresse que j'aurai dispute avec mon rival... Elle a trop de vertu pour faire à la fois trois parts de son oreiller...
—Dites donc cela à la femme du Burgrave, maître.
—Fils de sot qui ressemble tant à ton père, la jalousie est la politesse des liaisons; et je ne songe jamais à mes soupçons que lorsque j'en parle à Tcharlette, pour savoir-vivre.
—Mais si Tcharlette, vous dédaignait, maître?
—Crois-tu pas, Jehan, qu'elle soit la seule à Munich, qui ait des épaules blanches, la peau douce et les dents perlées?
—Mais son âme, maître? son âme.
—Est-ce que les femmes ont moins d'âme pour cela, triple sot!
JEHAN POL,—Oubli et Consolation.
Le petit théâtre du château de Lussan était brillamment éclairé. On avait quitté la table de bonne heure. Une foule de personnes de la ville prochaine, avaient été invitées, et jusqu'aux moindres places, tout était occupé dans cette jolie salle de spectacle.
On le sait, le spectacle se composait d'Othello de Shakespear et de La Maison en loterie.—Dans cette dernière pièce, Crâo avait absolument voulu se charger du rôle du bossu Rigaudin.
C'était pendant un entr'acte, car déjà les quatre premiers actes de l'œuvre admirable de Shakespear, avaient été entendus,—mais avec quelle froideur, mon Dieu!...—Ces auditeurs provinciaux étaient incapables de te comprendre, grand Williams! Les hôtes de Lussan eux-mêmes, n'avaient été tirés des accès de somnolence qui les engourdissaient quelquefois, que par le débit burlesque et emporté de Marcel, Othello,—et par la délicieuse romance du saule, empruntée à l'opéra de Rossini, et chantée par Hortense avec une expression ravissante.
Que ton ombre dut sourire, grand Williams! si elle entendit le propos de ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce bâillement avec sa main, murmurait:—Enfin, plus qu'un acte,... mais au moins on le dit amusant celui-là,... car les autres sont d'un bête... Ah—je vous demande un peu qu'est-ce que tout cela signifie... C'est absurde.
—Parbleu! je le crois bien dit un avocat de petite ville, c'est d'un romantique forcené, du Père aux autres, un enragé.
Enragé parut l'épithète justement choisie;... car un léger frisson courut dans tous les membres des auditeurs,.. rien qu'à la pensée d'avoir écouté l'œuvre du romantique le Père aux autres. (Hist.)
Encore pardon, grand Williams, enveloppe dans la même clémence M. de la Harpe, les auditeurs et l'avocat.
Enfin la toile était momentanément baissée,—on causait, on riait, on attendait,—et l'on se promettait de terminer gaîment la soirée par un bal.
Et puis pour se divertir on parlait d'Othello, car on pouvait être certain qu'il s'agissait de Marcel, si l'on entendait un éclat de rire perçant.
Pourtant Marcel avait, à mon avis,—surpassé l'attente générale.—Des gens moins prévenus eussent peut-être remarqué des moments d'admirable expression dès qu'il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance, alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait jusque dans ses mouvements, cette soudaineté de geste, ces tressaillements imprévus qui trahissaient plutôt l'âme de l'homme, que l'habileté de l'acteur...
Pendant cet entr'acte, sous prétexte de rajuster quelque chose à son costume, Marcel s'était retiré dans une petite tourelle assez voisine de la salle de spectacle.
Il était assis sur le rebord d'une fenêtre,—sa figure déjà basanée, rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la blancheur éclatante des plis de son turban.—Un fort beau costume moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de gauche.
Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait fièrement sa tête, et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palampore oriental, somme toute, avec son œil fixe, son front soucieux, sa puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose, et la richesse magnifique de ce vêtement, Marcel avait un air sombre et fatal, profondément empreint de l'esprit funeste de son rôle.
Il paraissait plongé dans je ne sais quelles réflexions:—son regard était fixe, et lorsque Crâo frappa deux coups, pour l'avertir qu'on allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil à celui d'un homme éveillé en sursaut.
Le bossu entra,—il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudin; sa figure maigre, ordinairement pâle, était livide ce soir-là.
—Ecoutez-moi, monsieur Marcel, dit le bossu d'un air mystérieux:
—Oh! va-t'en,... va-t'en, Crâo, va-t'en, tu es mon mauvais génie...
—Silence..., répondit le bossu en levant son doigt, silence; je vous ai prouvé ce matin qu'on vous trompait, je vous ai prouvé que comme vous j'avais été dupe de l'amour que cette femme vaine et insolente semblait vous porter; je vous ai dit qu'elle s'était jouée de vous..., que, grâce à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile... Maintenant, je...
—Mais Marcel—lui serrant les poignets à les lui écraser,—l'interrompit:—Je devrais te tuer pour tant de mensonges, vois-tu, Crâo... car je ne puis y croire,... misérable... Ce serait trop horrible... Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi malheureux?... Encore une fois c'est impossible..., tu mens..., laisse-moi... va-t'en...
—Ah! je mens... Eh bien donc! au nom de l'enfer..., silence et venez... car ce sont encore eux, vous dis-je,—répondit Crâo d'un air d'imposante conviction.
Marcel se leva en regardant pourtant Crâo d'un air de doute.
Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence, conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage étroit et obscur qui communiquait à la porte d'une petite galerie faiblement éclairée.
Arrivé près la porte qui séparait cette galerie du passage, Crâo écarta un peu les plis du rideau et fit voir à Marcel Hortense vêtue de son costume blanc de Desdémona, et Georges un bras passé autour de sa taille, et sa bouche sur la sienne.
—Eh bien, je mentais!...—murmura le bossu... et Marcel ayant collé son oreille au treillis doré de cette petite porte, il écoutait.
—Il entendit,—car Hortense et Georges s'arrêtèrent auprès, pour échanger un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement...—Tu as été charmante, Hortense!
—Ai-je été aussi touchante que notre Othello a été amusant?
—Tu as été aussi adorable...
—Qu'il a été ridicule, interrompit Hortense. C'est beaucoup dire, car il y a eu un moment, au troisième acte, où j'ai failli d'éclater de rire.—Enfin, j'ai fait danser l'ours, vous devez être content; maintenant, quand me débarrasserez-vous de ce brutal adorateur?... C'est qu'il finirait par prendre tout ceci au sérieux, au moins.
—Bah!... Un jeune homme sans conséquence... Et puis tout le monde sait bien que tu t'en amuses.
—A la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espiéglerie; je dirai plus... je l'ai en dégoût, et il faut que vous me trouviez autre chose pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j'en ai comme peur... Il a une physionomie saisissante.
—Enfant!... dit Georges en la baisant au col.
—Ah! mon Dieu, Georges, j'entends le signal du lever du rideau, je me sauve.—Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdémona va bientôt mourir, dit-elle en souriant...
—Adieu donc, ma jolie bientôt morte, répondit Georges avec un nouveau baiser; mais cette nuit... à deux heures, tu revivras, dis, mon ange!... à deux heures, n'est-ce pas?
—Oui, à deux heures, mon Georges; mais viens doucement, dit Hortense.
Et ils quittèrent la galerie.
Et Marcel restait à la porte, appuyé sur le mur, inondé d'une sueur froide...
—Je mentais, dit encore Crâo... Mais Marcel ne l'entendit pas.
—Cet être si robuste se sentait défaillir sous le poids de la douleur et de l'étonnement.—Pour son premier chagrin celui-ci était au-dessus de ses forces.—Aussi Marcel était-il inerte; il croyait rêver, et machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s'assurer que c'était bien une réalité.—
Je mentais... dit encore le bossu, avec sa voix grêle et stridente.
—Oh non! et Marcel revenait à lui.—Non,—mais c'est bien infâme... n'est-ce pas, Crâo... dit-il avec accablement.
—Et Marcel pleura.—
—Car Marcel tenait encore à l'enfance par la simplicité de son caractère.—D'un enfant il avait eu la confiance naïve et sans bornes,—la joie innocente de se croire aimé, l'abnégation et le dévouement pour celle qui lui souriait.—Aussi c'étaient ces sensations si douces à jamais perdues qu'il pleurait si amèrement.—Mais, quand l'enfant eut bien pleuré son jouet brisé,—que ses pleurs furent séchées,—l'homme voulut venger son injure.
Alors ce ne furent plus des larmes, mais des éclairs d'un feu sombre et ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine et la jalousie dévoraient son âme... son âme tombée d'un si beau ciel dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.
Car maintenant Marcel se voyait joué, moqué, méprisé; maintenant il se rappelait les ris étouffés, les regards railleurs, les attentions perfides qu'il avait si faussement interprétés, le malheureux!
Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homme, si en dehors de notre civilisation des salons, à demi sauvage,—seul, sans un ami auquel il pût confier sa haine et demander que faire!—forcé de prendre conseil des sentiments de vengeance désespérée qui ronge son cœur,—que cet homme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès... car il faudra bien qu'il se venge enfin!
—Mais comment se venger!—Marcel ne pouvait rien combiner: les pensées se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait... il était comme fou. Et quand il entendit Crâo l'appeler et lui dire qu'on n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air stupide.
—Othello... Quel Othello... disait-il?
—Mais on n'attend plus que vous pour jouer... criait encore Crâo; descendez-donc, monsieur Marcel.
—Pour jouer!... jouer quoi!... Ah oui!... je me souviens... je joue avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour,—ajouta Marcel avec un rire amer.—Oui, je joue Othello.—Othello où j'amuse tant,—Othello où je suis si bouffon...—Othello le sauvage, le farouche Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que je vais supporter le mépris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas grâce d'une raillerie... Mais c'est une dérision en vérité... que de compter encore sur moi... Oui, j'irais compléter la fête et leur joie... j'irais continuer; j'irais lui dire à elle, si moqueuse.—Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona.—Qu'ils ont dû rire de moi! Suis-je assez foulé aux pieds!... Oh!.. Hortense!.. Oh!.. Georges!—Puis il s'arrêta un instant et reprit...
—Oui,—j'irais lui dire encore: Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime, demandez grâce sur-le-champ, Desdémona.
—Et il s'arrêta encore.—Fatalité! s'écria-t-il! je n'oublie rien de ce rôle... rien... Je pourrais le jouer... si je le voulais... je pourrais...
—Puis, après un nouveau silence, il ajouta avec un air d'effrayante résolution...
—Oh!... mais!... oui, je jouerai.—Je jouerai.—Et il descendit.
—Et ce n'était pas étonnant qu'il n'eût rien oublié de cette scène qu'il allait jouer.—Shakespear avait trop profondément creusé cette horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torture Othello pour que Marcel pût trouver autre chose à dire, lui.—Car dans cette scène qu'il va réciter avec Hortense—ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui parlera.—Où sa passion chercherait-elle d'autres termes?—Cette scène, il l'avait déjà apprise;—mais dès ce moment elle est à jamais gravée dans sa tête, parce que cette scène est le fond et la forme de sa pensée,—cette scène c'est sa position à lui; et si sa mémoire le sert, s'il n'oublie pas, s'il ne peut oublier un mot de ce rôle,—c'est que ce rôle n'est plus un rôle pour lui,—c'est ce qui est,—c'est une réalité;—car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acérée, Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyène qui tient sa proie.