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La coucaratcha (I/III)

CHAPITRE IV. QUARRÉ PARFAIT.

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N'ayant pas même l'ennui d'un frère, elle était la plus libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.

BYRON, Don Juan.

Dans la suite, Callias riche Athénien, étant devenu amoureux de la femme de Cimon, Cimon la lui céda, dans tout le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable grandeur d'âme, on le proclamait l'égal de Miltiade...

PLUTARQUE, Hommes Illustres. Vie de Cimon.

Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;—Hortense avait un esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour, cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré, chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y était fort attaché, long-temps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son cœur; ni son esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme, M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.—Ayant beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,—il ne pouvait que paraître agréable à une jeune femme dont le cœur sommeillait; et puis le marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,... ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,—que pouvaient-ils désirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille hommages qu'on lui offrait;—mais le hasard, ou plutôt une démission de secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune homme à Paris.—Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche, et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie; et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer, qu'une facilité de mœurs et une tolérance qui la charmèrent,—car Georges ne lui parla jamais de ces amours profonds, irrésistibles, forcenés, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il ne la menaça pas non plus de ces sentiments éternels qu'une femme doit refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition d'éternité!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,—comme d'une futilité gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.—Comme d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on avait à perdre,—et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,... non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports. «Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,... voyez-vous, Hortense,—je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens, que changer d'amour est un droit imprescriptible que toute femme acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation, Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh! la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,—il faut donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le mystère,—mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile (bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,—c'est à considérer.

«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont beaucoup d'amants,—elles ont encore raison:—d'abord, parce que cela leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant capable de les empêcher, quand elles le veulent. Or, à votre avis, Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.—Il vaut bien mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous berce, et au moindre refroidissement,—ou même avant, ce qui est plus sûr,—devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter ses hommages ailleurs.»

«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir ravissant une odieuse torture?—Ce qu'on appelle les passions senties ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.

«—Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.—Les femmes véritablement passionnées—calculent sa puissance par les larmes qu'il leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle en attendait.—Georges fut donc heureux,—parce qu'il fut sincère, d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de passion.—Ils firent peur. Lui fit mieux.—Il amusa...

La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien à envier à son mari.

Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan à venir à leur terre.—M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis fort long-temps une habitude à l'Opéra, Hortense, ravie d'être agréable à son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L'été, on se réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny.—L'hiver, on voyait le même monde, et l'on avait les mêmes jours aux Bouffes et à l'Opéra,—car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa tante, la baronne de Verneuil.

Ces amours adultères, comme on dit,—si arrangés, si calculés, si tranquilles, si près de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on citerait comme exemple aux mères de famille s'il était licite, tout cela ne doit pas surprendre en vérité.—Qui donc affirmerait que la plupart des liaisons en dehors, entraînent avec elles des remords affreux, des tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques maisons maudites du Ciel, où cela se passe ainsi, mais c'est fort rare.—Ordinairement tout ceci s'encadre dans les mœurs.—Les criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d'adultère, pourquoi donc le peindre, les yeux si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?

—J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé, élégant et réjoui.—S'il parlait de mort, c'est dans ces moments fortunés, où les plus vivaces disent...—Je meurs.—Ce bon hôte avait toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles.—Admirable Protée, tantôt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantôt il étincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.—Accueilli, fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est,—par leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort long-temps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens, souriait à ses élèves, et véritable phénix renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour vrai, et j'aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne, emportée qu'elle est par une passion, irrésistible et profonde que l'on excuserait, en pensant à l'immense supériorité de celui qui l'aurait fait naître; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique criminel qui sacrifie tout à celui qui a su l'inspirer.—Il est rare cet amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par ses excès, par sa violence même, commander le respect et l'admiration des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est du moins une curieuse exception;—Et bénie soit l'exception; car une telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.

Non, non, ce n'est pas une fatalité aussi entraînante qui jette bien des femmes dans les bras tendrement ouverts.—C'est,... c'est... je ne sais quoi.... c'est la lecture d'un roman,—l'oisiveté,—la solitude,—l'ennui, une jolie tournure à cheval qu'elles auraient remarquée au bois... c'est le moyen d'utiliser leurs regards par les œillades... doux regards qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat; car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant:—Je t'aime.—Ce qui les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c'est un compliment, une fadeur, et surtout l'indifférence qu'on leur témoigne.—C'est le désir de faire comme leurs amies de pension,... c'est l'enivrement perfide d'une valse.—Ce qui les damne encore si voluptueusement, c'est une intimité de femme,... la crainte du ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que rien,... moins qu'un rêve.—Leur premier rêve d'amour est toujours si beau,... si doré...

Après cela, comment voulez-vous qu'une passion forte et désordonnée aille jaillir de ces petites sensations, frêles, délicates, pailletées et coquettes... comme les robes de bal qui ne gardent qu'un jour leur éclat fragile et brillant.—On ne quitte ni père, ni monde, ni mari pour cet amour-là.—Cet amour est si peu gênant, si discret, si commode, tient une si petite, petite place,—qu'il faudrait être de profonds envieux, ou de grands sots pour le contrarier.

Cet amour-là,.... mon Dieu!—c'est le sylphe mignon de Nodier, son ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moiré, si diapré, si imperceptible, qu'il faut être un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser du foyer... Aussi, voyez ce qu'il lui advient au Dougal, et comme il s'en repent après...

Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les troupeaux du Dougal s'égarent, comme ses filets sont malheureux,... ses guérets moins riches... depuis que ce pauvre Trilby n'est plus là heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles.—Et qu'importe au Dougal,.... je vous le demande?

Aussi qu'arrive-t-il? Que le Dougal, confus, est obligé de rappeler Trilby.—Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches, et les filets lourds...

A Paris comme en Écosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals et bien des Jeannies.—Bon Nodier!—Seulement nos Trilbys sont d'une essence moins éthérée que les tiens; mais qu'est-ce que cela peut faire aux Dougals?

Or, cet amour-là était l'amour de Georges et d'Hortense, et M. de Cérigny n'était pas un Dougal.

D'après ces données topographiques du moral de nos amoureux, on voit que Crâo, le maudit Crâo devait regarder comme impossible de ronger les fils si sagement tissés qui enchaînaient et liaient ces existences admirablement entendues.

Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde, la plus épouvantable nuit du monde, et se fit peur à lui-même le lendemain matin, tant il se trouva laid.

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