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La coucaratcha (I/III)

CHAPITRE V. LE CHATEAU DE LUSSAN.

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Je le tiens, le voilà conçu, l'enfer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux. SHAKESPEAR, Othello, acte 1.

A quelques mois de là toute notre petite nichée d'amants, de maris et de maîtresses, s'était rassemblée au château de Lussan;—suivant son usage, M. de Lussan était resté à Paris pour l'Opéra,—et sa femme faisait les honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de Verneuil, à sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et madame d'Alby,—enfin, pour se procurer encore plus de liberté en réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.

Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il s'était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à régler avec les régisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait là dans sa haine, comme une araignée dans sa toile.

Lussan, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l'anglaise pour pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.

C'était à la fin d'août, le soleil se levait à peine, et déjà les piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron, les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la nuit, et la forêt était si proche du château qu'on pouvait entrer en chasse presqu'au sortir du parc.

Enfin mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc., etc.

Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la chasse, et les hommes montèrent à cheval.—Quoique blasée sur les éloges qu'on s'accordait à faire de son amant, Hortense ne put s'empêcher de sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de Georges.

En effet il était impossible d'avoir meilleur air que lui.—Son habit rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d'une petite casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres, quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait résolu ce problème.

Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce parfaite était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et découplé comme un coureur.

Monsieur de Cérigny vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramassée, de véritables types du Hunter.

Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu'à ce qu'ils fussent sous bois.

La calèche de madame de Lussan, avait un attelage croisé de quatre chevaux noirs-zains et gris-sanguins, menés en Daumont par deux petits postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.

Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui avait retenti si matin dans les cours du château.—Car excepté les gens, personne n'y était resté... Je me trompe, j'oubliais Crâo qui réveillé comme les autres se tenait encore accoudé sur la fenêtre d'une petite tourelle où il logeait.

Le bossu avait suivi d'un œil irrité toute cette cavalcade si étincelante, si folle, si dorée; il avait vu reluire au soleil levant, le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées; il avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s'ébranler et partir.—Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du matin.—Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants sur le vert des prairies.—Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies mains de femmes agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs des signes d'amour et d'adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par le glapissement des chiens, s'était élancée à un plaisir enivrant... pendant qu'il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid, difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore là qu'une petite fraction de leur délicieuse existence! ils vont revenir de la chasse, alors ce sera la toilette, une table exquise,—et puis, après dîner, ce sera une fraîche promenade sur l'étang, autour du pavillon où se donne le concert, dont l'écho répète l'harmonie.—Après le concert, ce sera le bal,—et puis, le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers d'amours ardents et défendus,—des soupirs de l'attente..., des promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit.—Et enfin, la nuit, des voluptés enivrantes.—Et tout cela sans crainte, sans remords, pour eux la morale et les lois, tout est muet!...—Et dire que jamais, mais jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à penser... affreux... affreux...

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.—Ah, ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi sans t'effrayer... Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte, avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va, bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes grandes mains sèches, le corps amoureux de sa maîtresse, madame de Cérigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...

Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo... Puis il reprenait d'un ton plus calme:—Oh! ce Georges... cette Hortense... oh! je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?

A ce moment, on frappa un coup à la porte du bossu.—Qui est là? dit-il avec impatience,—Moi, répondit une voix mâle et forte.—Une étincelle illumina soudainement les yeux verts du bossu.—Il ouvrit.

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