← Table of contents
La coucaratcha (I/III)

CHAPITRE XI. CONVERSATION.

Reading edition

—Quand je serai loin de toi..., rassure-moi par une lettre, Julie...

—Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre..., que penserais-tu, Saint-Preux...

—Tu ne peux pas me dire cela, mon amie, en me choisissant... Tu m'as choisi digne de toi, et homme d'honneur.

—Si je persistais, Saint-Preux?

—Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.

—Non, non, va je t'écrirai: qu'est-ce qu'une lettre maintenant, au prix de ce que je t'ai donné.

ROUSSEAU,—Nouvelle Héloïse.

Le projet de jouer la comédie, n'avait pas été abandonné, il s'en faut bien;—car, grâce à l'esprit fertile de Georges,—ce nouveau plaisir promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On était convenu de jouer l'Othello de Shakespear,—dans l'intention d'engager Marcel à se charger du rôle du Maure.—On devait répéter très-sérieusement la pièce, jusqu'au jour de la représentation:—et ce jour là seulement, ajouter les plaisanteries que le débit et la figure de Marcel amèneraient infailliblement.—Lui seul étant de bonne foi dans cette bouffonnerie improvisée.

Ce qui paraissait impraticable, c'était de décider Marcel,—tel apprivoisé qu'on le supposât;—ce fut encore Hortense qui se chargea de cette négociation délicate.—On mit son amour-propre en jeu,—et elle ne pensa plus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opiniâtreté bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries à Marcel, prit tout-à-coup un air froid et dur, et força ainsi le pauvre jeune homme à sortir du salon, et à aller déplorer dans la solitude du Parc, la bizarrerie du caractère des femmes.—C'est ce qu'on voulait.

—Georges suivit Marcel de loin,—et revint annoncer qu'il avait porté sa misanthropie du côté d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc là que se rendit madame de Cérigny, accompagnée de son mari et de madame de Lussan.—Ne me quittez pas au moins, dit Hortense à son amie... restez tout proche..., j'aurais véritablement peur du tête-à-tête.

—Nous veillons sur vous,—dirent-ils—en souriant.., et l'on dirigea la promenade du côté du quinconce d'acacias.—En effet, ils y trouvèrent Marcel triste et malheureux, de la froideur subite d'Hortense...

—Eh! mon Dieu,... c'est vous, Marcel, dit madame de Lussan..., comme vous êtes esseulé... Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y être si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc; jouir de la fraîcheur de la nuit...

—Je serais désolée d'arracher M. de Launay à ses méditations, dit Hortense.

—Mais Marcel s'était vivement approché d'elle, et tenait son bras sous le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mot, sa langue était collée à son palais.

On sortit du quinconce, et l'on se dirigea vers une grande et profonde allée de tilleuls; M. de Cérigny et madame de Lussan hâtèrent un peu le pas.., et Hortense et Marcel restèrent assez éloignés d'eux.

Le cœur de Marcel battait d'une force à lui rompre la poitrine. Pour la première fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien,—et c'était le soir,—et il était presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.

—J'ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay,—dit Hortense, d'accepter votre bras...

—Oh non...,—dit Marcel.

—Mon Dieu,—qu'il est bête,—pensa Hortense, et puis, comme après ces deux mots il s'était tu, Hortense se dévoua et ajouta.

—Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer à vous isoler; depuis quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos manières avaient changé..., et l'on vous en savait gré, soyez-en sûr.

Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur son bras...

Et surmontant si timidité, ma foi, il se hasarda à dire témérairement:—Combien je serais heureux, si en effet on l'avait remarqué...

—Je vous assure qu'on l'a remarqué monsieur Marcel, et que si l'on osait, on demanderait encore plus à votre... amitié...

—Oh! parlez... parlez, Madame, dit impétueusement Marcel.

—Mais vous ne voudrez pas?

—Je vous le promets d'avance.

—Non, je ne veux pas... je veux que ce soit de votre plein gré... Mais en vérité monsieur Marcel... je dis je veux, je crois,—ajouta Hortense timidement.

—Oh dites... dites...

—Eh bien, monsieur Marcel, si vous vouliez être tout-à-fait aimable, je vous prierais...

—Non, dites je voudrais, reprit Marcel.

—Eh bien, je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce que nous allons jouer... le rôle d'Othello.—

—Moi, moi... vous n'y pensez pas, Madame... vous exigez...—encore une fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n'oserai jamais...

—Je n'exige rien, Monsieur, dit sèchement Hortense, je suis fâchée que cela ne puisse vous convenir, voilà tout.

—Madame...

—Non, Monsieur, vous m'obligerez même de ne parler à personne de tout ceci.—Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque toujours en scène avec Othello... C'était une folie, une inconséquence même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois, monsieur de Launay, je vous saurai un gré infini de n'en pas dire un mot.

—Marcel garda le silence pendant quelques instants.—Il paraissait combattu par mille pensées diverses—enfin il répondit à Hortense:—«vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me coûte la promesse que je vous fais: je jouerai...»

—Il y avait dans ce mot—je jouerai—une expression si vraie, si sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu'Hortense fut un instant émue,—qu'elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l'on s'acharnait à tourmenter si cruellement... et puis elle pensa qu'après tout—il n'était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce illusion compenserait bien la peine qu'il éprouverait quand on lui dirait que ce n'était qu'un mensonge,—et elle continua:

—Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien vous me rendez joyeuse—c'est donc convenu... mais songez que nous devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura des répétitions tous les jours, plutôt deux qu'une, qu'il faudra y assister.

—Je vous l'ai promis, Madame.

—Et je vous en remercie... Marcel,... dit Hortense, en lui serrant légèrement le bras... puis hâtant le pas... pour rejoindre son mari et madame de Lussan.

—Mais j'y pense, ma chère Emma, dit-elle à cette dernière: M. de Launay jouerait parfaitement Othello!

—Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.

—Je vous demande pardon, ma cousine, je suis à vos ordres, dit Marcel.

—Vraiment,... mais c'est admirable, vous serez parfait, répondit madame de Lussan...

—C'est à faire à vous, ma chère amie, dit tout bas M. de Cérigny à Hortense, qui toute fière de son succès, s'échappa légère comme un oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse, en disant:

—Eh bien! il jouera!

—Alors il sera impossible d'y tenir, dit Georges.

—Risum teneatis, ajouta le lycéen.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings